Excerpt for LE VAN VIEN Le Tigre de Saigon by , available in its entirety at Smashwords





AU PRIX DU SANG



HISTOIRE 2







LE VAN VIEN

LE TIGRE DE SAIGON















Henri DAUBER





SOMMAIRE

PROLOGUE

CHAPITRE 1

SAIGON

ENFANCE

LE VIETNAM

L’INDOCHINE

CHAPITRE 2

ADOLESCENCE

NOUVELLE VIE

CHAPITRE 3

LES BINH XUYEN

L’EPREUVE DE LA PRISON

CHAPITRE 4

LE TEMPS DU BAGNE

LE TEMPS DE LA LIBERTE

LE RUNG SAT

CHAPITRE 5

FRERE BAY VIEN

LE PROFESSEUR

CHAPITRE 6

L’APRES-GUERRE

LA GUERRE D’INDOCHINE

LE NOUVEAU PARRAIN

CHAPITRE 7

LA CONFRONTATION

NOUVELLE DONNE

LE GRAND MONDE

CHAPITRE 8

LE TEMPS DE LA

VENGEANCE

LE BOULEVERSEMENT

EPILOGUE

RESUME







PROLOGUE



Le Monde du Crime a vu des personnages atteindre des sommités dans leurs activités. Si nous connaissons les plus réputés, comme Al Capone, Lucky Luciano ou Pablo Escobar, il a existé des êtres bien plus criminels qu’Al Capone, plus performants que Lucky Luciano, le gangster dont on disait que ses compétences lui permettraient de « diriger la General Motors », ou Pablo Escobar dont on craignait que sa fortune lui permette d’être élu Président de la Colombie.

Mais pour que ces grands criminels puissent opérer, il faut des lieux où le pouvoir est défaillant, des zones où tous les coups sont permis, pour que ces criminels puissent exercer leurs talents. Car depuis que le monde est société, le sans n’a de cesse de couler. Les circonstances font que la brutalité associée au goût du sang de ces hommes leur permet d’atteindre des sommités, et en font des êtres hors normes, écrivant leur légende à l’encre rouge ; rouge sang. Des hommes qui se permettent même de s’opposer au pouvoir en place. Sans peur des risques et sans crainte des représailles.



L’Indochine, après la Deuxième Guerre Mondiale, du fait des velléités d’indépendance, connut de grands bouleversements qui allaient mettre en avant des acteurs qui allaient s’affronter pour le contrôle des zones en leur possession. Dans leur désir de formation, les Etats cherchent la légitimité politique contre toutes sortes de mouvement réclamant une part de cette nouvelle légitimité. Les représentants de ces Etats sont alors soucieux de rester maîtres de leurs territoires. Si Ho Chi Minh garda la main sur le Tonkin, au nord du pays, le sud fut le théâtre d’affrontements entre les vietnamiens chrétiens, les mouvements politico-religieux et les Binh Xuyen, un groupement criminel qui végétait dans la région de Cholon, à l’ouest de Saigon.

Le Van Vien, surnommé Bay Vien, fut leur leader et mena la lutte contre tous ceux qui lui faisaient face. Les soldats français, d’abord, puis les communistes, finançant sa lutte avec l’argent que lui rapportait les maisons closes, les casinos puis le trafic d’opium qu’il organisa avec les services secrets français. Il intégra ensuite la nouvelle Armée Nationale avec le grade de général. Lorsque l’empereur Bao Dai fut poussé vers la sortie par les nouveaux dirigeants républicains, il s’opposa à eux et n’hésita pas à leur faire la guerre.

L’appui américain pour le président vietnamien joua en sa défaveur et il ne parvint à en réchapper que grâce au soutien des ses associés corses qui avaient la main mise sur les circuits du trafic d’opium.

Arrivé en France, il fit ses jours en compagnie de l’empereur déchu, Bao Dai, en menant la grande vie à Paris et sur la côte d’Azur.

CHAPITRE 1

SAIGON



Saigon était l’ancienne capitale de la dynastie des Nguyen dans les Terres du Sud. Cherchant l’eau, symbole de la vie, et la chaleur, symbole de confort, les hommes installent leurs cités près des fleuves, ou des deltas, favorables à l’agriculture. Au début, la ville fut établie au bord d’une rivière dont elle prit le nom, la rivière Saigon, à quatre-vingt kilomètres de la mer. En s’installant dans cette ville, les Nguyen y installèrent une cour, une administration et firent construire tous les bâtiments nécessaires au fonctionnement de leur empire. Toute une population vint s’installer dans cette zone, domestiques, commerçants et artisans, arrivant pour s’entasser autour de la cité impériale, comme autant de constellations. L’urbanisation se forma comme un conglomérat dont de nombreux chinois venant du sud de la Chine qui donnèrent naissance à des vietnamiens dont l’origine resta, comme une tâche indélébile.

Les chinois essaimèrent dans cette ancienne colonie, apportant avec eux leurs habitudes et leur façon d’être. Et avec eux, leurs confréries dont la société secrète, Nghia Doa, « Justice et Concorde », organisation vietnamienne affiliée à la Thiên Dia Hôi, la « Société du Ciel et de la Terre », la fameuse organisation criminelle chinoise.



Avant l’arrivée des français, la ville était structurée en suivant le réseau hydrographique. Au 18ème siècle, Saigon devient une ville de garnison, un centre administratif et le principal comptoir économique du Vietnam.

En février 1859, la ville fut prise d’assaut par les troupes françaises qui la conquirent. Une nouvelle page d’histoire s’ouvrit alors. Dès lors, l’administration coloniale restructura l’urbanisation en définissant un plan d’occupation des sols comme on en trouvait dans toutes les autres capitales de l’empire colonial. La colonisation française tenait à marquer sa présence de son empreinte en suivant les architectes philosophiques du 18ème siècle qui avaient imaginé des cités parfaites.

Elle confia le projet à Lucien Coffyn, un colonel du génie civil en 1862. Ce dernier voulut alors construire une agglomération de 500.000 âmes sur une zone de deux mille cinq cent hectares. Il superposa donc d’imposantes constructions au tissu existant et créa un mélange d’habitations traditionnelles et de bâtiments modernes. Mais pour réussir ce projet, il fallait tenir compte des contraintes climatiques, la chaleur et l’humidité, et les exigences de salubrité qu’imposent les périodes de fortes pluies.

Si les ingénieurs s’occupèrent de l’urbanisation, les architectes, eux, s’occupèrent des maisons. Ils s’inspirèrent alors des traditions vietnamiennes. Elles étaient construites avec de hauts plafonds, des fenêtres étroites et, surtout, des toits débordants.



La région comptait un million cinq cent mille habitants. Il fallait donc inciter les paysans à venir s’y installer. Peu importait l’utopie du projet.

On organisa une migration massive en faisant alors venir toute une population, autant par conviction que par la force, détruisant les villages situés à moins d’une cinquantaine de kilomètres de Saigon et en installant les nouveaux arrivants dans des paillotes neuves. Des milliers de paysans furent poussés vers la ville avec la promesse d’un travail. La plupart de ceux qui s’installèrent étaient d’origine chinoise, augmentant la prolifération urbaine déjà existante. Cette mosaïque devint une zone où la prospérité et la pauvreté s’entremêlaient.

La famille Le Van Dau s’installa donc dans un des nouveaux quartiers avant d’émigrer dans la ville voisine, Cholon, où se trouvaient les chinois ou ceux qui en descendaient. Car les chinois subissaient régulièrement les rejets des populations locales qui exigeaient leur part de l’enrichissement permis par la vitalité commerçante de cette minorité.



Pendant le mandat de Charles le Myre de Vilers, de 1879 à 1883, premier gouverneur civil de la Cochinchine, le rythme des constructions nouvelles s’accéléra et le schéma urbain de la ville prit forme. Tout au moins au cœur de la cité. Comme à Hanoï, les rues furent aménagées en damier, comme l’étaient toutes les villes coloniales du 19ème siècle. De nombreux canaux, ou arroyos, furent comblés et devinrent des rues ou des boulevards qui se coupaient à angle droit pour définir des parcelles permettant une meilleure répartition des services et l’aménagement d’autres zones de développement.

Les rues principales avaient quarante mètres de largeur. Les trottoirs étaient larges de quatre mètres sur lesquels étaient plantés deux rangées d’arbres de chaque côté de la rue. Les rues secondaires, elles, faisaient vingt mètres de large, avec des trottoirs de deux mètres et ne comptaient qu’une rangée d’arbres. Au centre ville, les maisons avaient des caractéristiques à la chinoise. Elles étaient étroites et hautes. Elles servaient de lieux d’habitation comme de commerce. Le rez-de-chaussée étant réservé au commerce alors que les étages servaient d’habitation aux familles.

En 1893, Saigon comptait quatre-vingt treize kilomètres de rues. La ville symbolisait aussi bien la liberté, principe occidental, que la tyrannie, symbole de la colonisation. Mais la ville comptait également le Palais du Gouverneur, l’Hôtel de Ville, la Cathédrale Notre-Dame, l’Hôpital Général, mais aussi le Théâtre Municipal, la Poste, le Service des Douanes, la Trésorerie, centre des impôts, et la Chambre de Commerce. Elle devint une espèce monstre vivant dont il fallait guider l’effervescence pour ne pas qu’elle se transforme en monstre amorphe.

En 1914, Saigon devint le Chef-lieu de la Cochinchine. Elle fut surnommée « La Perle de l’Orient ». L’utopie prenait forme.

ENFANCE



La ville de Cholon était située à cinq kilomètres de Saigon. Elle était considérée comme une ville chinoise car la grande majorité de ses habitants était d’origine chinoise, les Hoa, et se trouvait mis au ban de la grande agglomération. Cholon signifiait « Grand Marché ». C’était le grand centre commerçant de Saigon dont la croissance économique transforma une société pauvre en une société riche, mais inégalitaire.

Aucun européen n’y habitait. Lorsqu’ils s’y rendaient, c’était pour la cuisine et les plaisirs raffinés car c’était là-bas que se trouvaient les deux principaux « Dance Halls », le « Palais de Jade » et « l’Arc en Ciel ».

Mais l’administration française décida de lier les deux agglomérations pour n’en faire qu’une. Le 27 janvier 1881, le gouverneur général de l’Indochine lança la construction de la ligne de tramway Saigon-Cholon. La construction de cette ligne, longue de cinq kilomètres, lia le développement de Cholon à celui de Saigon. Mais ce ne fut qu’en 1920 que le comblement du marais Boresse permit vraiment de réunir les deux villes grâce à un nouvel axe : le Boulevard Gallieni.



Le Van Dau, père de Le Van Vien, était une personnalité reconnue dans le paysage de Cholon. En tant que métis chinois, il occupait le rang de Loc-chu, patriarche, au sommet d’une société secrète, le Nghia Doa, « Justice et Concorde », organisation affiliée à la Thiên Dia Hôi, la « Société du Ciel et de la Terre », la fameuse organisation criminelle chinoise. En tant que vénérable, il veillait sur la corporation des cochers de petites voitures à cheval, les fameuses « boîtes d’allumettes », qui transportaient les passagers, étrangers pour la plupart. Les vietnamiens, eux, se déplaçaient à pied ou en pousse-pousse. En tant que patriarche, il rendait la justice au sein de sa communauté.

C’est dans cet environnement que Vien naquit à Cholon au début du siècle. Il eut une enfance joyeuse, couvé par une mère protectrice et un père qui apportait un confort matériel pour que les siens ne manquent de rien.

Le premier bouleversement dans la vie de Le Van Vien fut quand son père l’inscrivit dans une institution chrétienne pour permettre à son fils d’acquérir les connaissances nécessaires pour qu’il puisse, un jour, prendre la suite de ses activités.

Dans cette école, Vien apprit la rigueur et dut apprendre à oublier ses caprices. Des caprices auxquels sa mère avait toujours cédé. On lui apprit aussi la rigueur du travail. Non seulement il devait faire ce qu’on lui demandait à l’école, mais il devait également fournir des efforts une fois les cours terminés. Et ce qui l’agaçait le plus, c’était de se voir brimer lorsque le travail qu’il avait fourni ne suffisait pas à ses professeurs.

Il lui fallut se résoudre à accepter les critiques et même les punitions. C’était pour lui plus qu’un bouleversement.

LE VIETNAM



Le Vietnam est la partie orientale de l’Indochine. Le pays s’étirait le long de la mer de Chine sur près de mille cinq cent kilomètres.

Le pays fut conquis par la dynastie chinoise des Han au 2ème siècle après J.C. Cette conquête mit fin au royaume de Nam Viet qui devint la province de Giao Chi. En 905, le gouverneur chinois fut chassé par le peuple qui le remplaça par un vietnamien du nom de Khuc Thua Du. La première dynastie nationale vit le jour en 939 ; son trône fut occupé par Ngô Quyên. Mais c’est Dinh Bô Linh, qui accéda au pouvoir en 968, qui lui donna son nom, le Dai Co Viet qui deviendra le Dai Viet en 1054.

La partie nord du Vietnam, le Tonkin, est une région de montagnes dont certaines culminent à plus de trois mille mètres. Ces montagnes sont creusées par des fleuves, dont le Fleuve Rouge, qui ouvrent des plaines où s’organise la vie des habitants dans un climat humide. Le delta du Fleuve Rouge est le site des deux plus grandes agglomérations du nord, Hanoï et Haiphong. Hanoï fut bâtie au 11ème siècle par la dynastie des Ly. La dynastie suivante, les Trân, repoussa les Mongols avant de céder sous la pression chinoise qui annexa une nouvelle fois le pays pendant plus d’un siècle. Il faudra attendre l’arrivée des Lê pour retrouver l’indépendance. Mais sous leur règne, le pays se scinda en deux parties au 16ème siècle : les Lê au nord et les Nguyên au sud à Hué.

Plus au sud se trouvait la Cochinchine. C’était une région basse constituée essentiellement par le delta du Mékong et où se trouvait la plus agglomération du pays, Saigon.

Les deux dynasties se livreront une guerre acharnée pendant un demi-siècle. Cette période anarchique favorisa alors l’arrivée des européens. Mais l’installation des français n’intervint qu’au 19ème siècle lorsque les français aidèrent Nguyên Anh à prendre le pouvoir. Il devint le maître de tout le Vietnam sous le nom de Gia Long et fonda la dynastie Nguyên.

L’INDOCHINE



L’Indochine était le nom des colonies ou des protectorats français situés en Asie du Sud-est. Elle comprenait la Cochinchine, le Cambodge, l’Annam, le Tonkin, le Laos et le Kouang-tcheou-wan.

Les premiers français furent établis par les agents de la Compagnie Française des Indes à la fin du 17ème siècle, lorsqu’ils furent évincés d’Inde. Ces missionnaires s’installent au Dai Viêt. Mais la colonisation n’intervint que sous le Second Empire lorsque Napoléon III signa un traité commercial avec le Siam en 1856 et installa des comptoirs en Cochinchine. Ce fut le début du processus de colonisation.

En 1859, Rigault de Genouilly occupa Saigon. En 1862, la Cochinchine orientale fut cédée à la France par l’empereur Tu Duc. Une année plus tard, l’amiral La Grandière obtint que le Cambodge soit placé sous la protection de la France. En 1866, Doudart de Lagrée et François Garnier explorèrent le delta du Fleuve Rouge et occupèrent le Tonkin. Mais ce fut Jules Ferry qui lança la politique d’intervention en 1884 et obtint, grâce au traité de Tien-tsin la reconnaissance de la présence française sur l’Annam et le Tonkin par la Chine. Les français dominèrent alors tout le pays.

L’empire colonial se mit aussitôt en place et ce fut en 1887 que fut créée l’Union indochinoise. Le Laos rejoignit l’Union en 1893 et le Kouang-tcheou-wan en 1898.

CHAPITRE 2

ADOLESCENCE



L’arroyo chinois était appelé « Roseauville ». C’était dans cet enchevêtrement de sampans chinois, de jonques et de péniches que vivaient dans la plus grand promiscuité des milliers de familles, hommes, femmes, enfants, entassés dans des abris de fortune montés sur des embarcations qui servaient de résidences et de moyens de transport.



Le Van Vien se rendait chaque jour à son école en empruntant les rues tranquilles que son père l’obligeait à prendre. Mais son esprit de curiosité l’incita à découvrir d’autres horizons. Un jour il outrepassa son obligation et passa un jour dans une rue bondée où il fut le témoin d’une scène qui le marqua. Un vieil homme, assis à une table pour déguster un thé, se faisait admonester par trois garçons apparemment en état d’ébriété.

« Je vais vous corriger, leur dit-il en se tournant vers eux. Passez votre chemin et retournez vous saouler ! »

Mais les trois garçons ne voulurent rien entendre. Le plus audacieux d’entre eux se risqua à vouloir donner un coup de poing à la face du vieillard. Ce dernier esquiva et lui saisit le poignet puis lui fit une clé de bras avant de lui donner un coup de pied à l’arrière du genou pour le forcer à plier la jambe. Un second profita qu’il lui tournait le dos pour le frapper mais, de la main gauche, il lui prit aussi le poignet et le tourna vers le côté, forçant le garçon à se pencher pour ne pas que son poignet se brise. Le troisième agit alors et lui asséna un coup de pied dans le dos. Le vieillard encaissa le coup, lâcha les deux garçons et se rua vers lui, multipliant les coups de pieds jusqu’à ce que le garçon lui crie d’arrêter. Le premier revint alors à la charge et chercha à le ceinturer. Le vieillard se pencha en avant et parvint à le faire passer par-dessus lui. Il se retourna vers le second qui, devant cette opposition musclée, préféra s’en aller en courant sans demander son reste.

Le temps qu’il se retourne, les deux autres garçons firent de même. Le vieil homme se rassit à sa table et reprit sa tasse de thé. Il posa sa main sur ses côtes à l’endroit où il avait reçu le coup de pied et les frotta pour faire passer la douleur.

En rentrant chez lui, il raconta la scène à son père, lui disant qu’il aimerait apprendre cette technique qui lui permettrait de se défendre contre certains garçons de l’école.

« Tu as beaucoup de choses à apprendre mon fils et ce n’est pas en perdant du temps à apprendre à te battre que tu sauras les choses te permettant d’avoir un métier respectable où tu gagneras ta vie pour avoir une belle maison et une situation financière pour bien élever tes enfants.

  • Mais cela me permettra de me défendre si je me fais attaquer, père.

  • Nous verrons cela plus tard, pas pour le moment.

  • Pourquoi père, cela me sera utile, insista-t-il.

  • Tu dois encore apprendre certaines choses. Quand tu auras appris ces choses, alors nous verrons. Mais pour le moment, il n’en est pas question ! Coupa son père sur un ton sépulcral.

C’était la première fois que Vien subissait une contrariété de la part de son père. Mais il se rassura en se disant que c’était aussi la première fois qu’il lui demandait quelque chose. Il retourna dans sa chambre déçu.

Le lendemain, son père revint lui parler de leur discussion de la veille.

« Tu n’es pas un enfant comme les autres, Vien. J’occupe une place importante et j’attends de toi que tu apprennes tout ce que je n’ai pas pu apprendre à ton âge. Plus tard, tu me remercieras !

  • Et si demain un garçon me donne une raclée parce que je n’aurai pas su me défendre, je te remercierai aussi, osa-t-il.

  • Comment oses-tu me parler ainsi ? Je suis ton père et tu me dois le respect ! »

Ce fut la dernière discussion qu’ils eurent sur le sujet. Mais Vien n’en resta pas là.

Il retourna à l’endroit où il avait assisté à la bagarre, décidé à entrer en contact avec le vieil homme. Mais l’homme ne revint pas. Il tourna dans les rues alentours pour le retrouver mais il lui fallut plusieurs jours avant d’y parvenir. Il le reconnut bien que l’homme se trouvait à une table assis à boire un thé. Bien que de dos, Vien le reconnut. Sans se démonter, il alla à sa rencontre et s’arrêta à un mètre de lui. L’homme sentit sa présence et posa sa tasse, s’attendant à une invective. Comme celle-ci ne venait pas, il se retourna et aperçut l’enfant de douze ans qui le fixait.

« Que veux-tu ? Lui demanda-t-il.

Mais aucun son ne sortit de sa bouche.

« Alors parle, que veux-tu ? 

  • Je vous ai vu l’autre jour quand les trois garçons vous ont agressé. Je voudrais apprendre à me défendre comme vous l’avez fait. »

Le vieil homme le dévisagea en le fixant. Il voulait connaître la détermination du garçon et sonder sa volonté. Vien émit un sourire, sa gaieté juvénile révélant une forme d’ardeur qui se refléta dans les yeux sombres du vieil homme.

« Quel âge as-tu ?

  • Douze ans, répondit-il fièrement.

  • C’est un bon âge pour apprendre certaines choses. Mais pour le Viet Vo Dao ou la boxe chinoise, c’est un peu tard. Tu vas devoir travailler dur pour apprendre vite et passer beaucoup de temps avec moi. As-tu de l’argent pour payer les cours que je vais te donner ?

  • Mon père en a et il m’en donnera !

  • Comment s’appelle ton père ?

  • Le Van Vau.

  • Alors dis-lui qu’il vienne me voir. Je dois d’abord m’entretenir avec lui avant de te prendre dans mon école.

  • Je lui dirai mais où est votre école ?

  • Dis à ton père que je m’appelle Sang King Luc. Il saura où me trouver. Maintenant, laisse-moi seul.

  • Merci maître »

Vien savait que son père n’accepterait jamais de rencontrer le maître d’arts martiaux. Il devait se montrer convaincant pour faire changer son père d’avis. Il imagina alors comment y parvenir en rentrant chez lui.



Il croisa un garçon des rues, reconnaissable aux vêtements sales et usagés qu’il portait.

« Eh toi ! Lui adressa le gueux.

Habituellement lorsque cela lui arrivait, Vien se mettait à courir pour ne pas subir les invectives des enfants des rues. Ce jour là, il décida de faire front, motivé par sa discussion avec maître Sang. Mais aussi avec une idée derrière la tête.



« Que t’est-il arrivé mon fils ? Demanda la mère en voyant son fils revenir le visage tuméfié et le sang coulant de son nez.

  • Je me suis fait attaquer par un enfant des rues ! Répondit-il en fondant en larmes.

  • Mais tu aurais dû courir et t’enfuir…

  • C’est ce que j’ai voulu faire mais il m’a fait tomber par terre et m’a donné des coups de pieds pour ne pas que je me relève !

  • Viens mon fils, je vais te soigner. »

Sa mère s’occupa de lui avec attention. Pendant qu’elle le nettoyait, il continua à pleurer et à se plaindre. Il savait qu’elle parlerait à son père et il n’avait plus qu’à lui reprocher de lui avoir refusé l’apprentissage des arts martiaux.

Une semaine plus tard, son père se rendit chez maître Sang.

« Je ne savais pas quoi t’offrir pour ton anniversaire alors j’ai décidé de t’inscrire aux cours d’arts martiaux de maître Sang.

  • Merci père.

  • Mais en échange, tu dois me faire une promesse !

  • Tout ce que tu voudras père.

  • Tes enseignants m’ont dit que tu manquais des cours. Tu ne devras plus jamais manquer le moindre cours à l’école. Promet-le moi !

  • Je te le promets, père !

  • Mais je te préviens qu’à la moindre plainte de ta part, je te retire de cette école. Je ne veux jamais t’entendre te plaindre d’avoir mal, tu m’entends ?

  • Jamais je ne me plaindrai père !

  • Et que jamais ta mère ne me dise qu’elle a peur pour toi ! Ces mots étaient plus adressés à la mère qu’au fils.

  • Elle ne te le dira jamais. Vien prit la main de sa mère et se rapprocha d’elle. Merci, lui murmura-t-il à l’oreille, sachant qu’elle avait dû tanner son mari pour qu’il accepte de l’inscrire à l’école de maître Sang.

Une semaine plus tard, Vien intégrait l’école d’arts martiaux.



Les cours que donnaient Sang King Luc, maître en arts martiaux, boxe thaï, boxe chinoise et Viet Vo Dao, étaient suivis par des dizaines de garçons voulant apprendre ces techniques de combat redoutables. Mais il y avait également des hommes, parfois même des soldats, devant apprendre certaines techniques avant d’intégrer les écoles militaires pour devenir officiers.

Ce fut une rude école mais Vien se montra à la hauteur des efforts à fournir. Et les coups qu’il recevait à chaque combat lui interdisaient de se plaindre, malgré les ecchymoses qu’il portait au visage. Au fil des semaines, son caractère se forma et devint de plus en plus dur. Avec lui mais aussi avec les autres.

Son père, expert dans les rapports avec les autres, le ressentit et voulu lui apprendre la maîtrise de lui en le poussant dans ses retranchements. Il y parvint si bien que, le temps passant, les rapports entre le père et le fils devinrent de plus en plus tendus.

A tel point qu’un jour en rentrant de la salle, il sentit une angoisse le saisir et ses jambes flancher. Il savait que son père allait encore le provoquer et chercher à le pousser à bout. Son optimisme disparut. Sans s’en rendre compte, son allure ralentit et ce fut presque en traînant les pieds qu’il entra dans la maison.

« Vien me voir mon fils ! Lui cria le père de son bureau.

Il prit le temps de poser son sac contenant son kimono et avança jusqu’à la porte d’entrée du bureau.

« Assied-toi, il faut qu’on parle !

  • Qu’on parle ? Qu’on parle de quoi ? Le seul qui parle c’est toi, toujours toi...

  • Je voulais te dire ceci. Comme cela fait maintenant plusieurs mois que tu t’entraînes. Je veux que tu me dises ce que tu en as retenu.

  • Ce que j’ai retenu…

  • Oui, il ne suffit pas de mettre une tenue et de donner des coups. Il y a une philosophie derrière tout ça. Laquelle t’as marqué ?

  • Une philosophie ? Mais je ne vais pas m’entraîner aux arts martiaux pour retenir une philosophie. C’est à l’école que j’apprends ça. La boxe sert à se défendre, à affronter un adversaire pour lui montrer que l’on n’a pas peur de lui.

  • Oui, mais il y a une philosophie derrière tout ça. Nous ne sommes pas des coqs qui se contentent de se battre. Je ne t’ai pas inscrit dans cette école de combat pour cela. Je veux que tu apprennes la philosophie des arts martiaux, la technique du contrôle de soi. C’est cela que tu dois retenir plus que la manière de donner un coup à un adversaire !

  • Et qu’est-ce que cela m’apportera de plus ?

  • Je t’ai déjà dit que j’ai des responsabilités et que tu dois pouvoir un jour prendre ma place, insista le père. C’est pour cela que je te fais donner autant d’éducation. Sinon à quoi cela servirait-il ?

  • A quoi cela servirait-il ?

  • Oui, à quoi cela servirait-il que tu sois autant éduqué si ce n’est pour servir ton père ?

  • Servir mon père ?

  • Qui, crois-tu, va s’intéresser à toi, si ce n’est ta famille. Tu crois que ceux avec qui tu partages le ring s’intéressent à toi ?

  • En tous cas, ils me respectent. Grâce à ça ! Dit-il en montrant ses poings.

  • Personne ne s’intéressera à toi si tu n’as pas un rang qui te donne une position. Et la position, c’est moi qui te la donnerait ! Pas ton maître Sang…»

Voilà pourquoi son père avait consenti à ce qu’il aille à l’école des arts martiaux de maître Sang. Pas pour qu’il apprenne une philosophie. En vérité, c’était juste pour être à son service.



Ce fut le début d’un dégoût, pour ne pas dire d’un rejet, de ce que son père représentait. Il devait se soumettre ou partir. Il n’avait pas le choix. Il devait accepter le mode de vie de sa caste. Une décision pas facile à prendre. On acceptait et on intégrait la caste ou on refusait et la caste vous rejetait. Son père le savait et il tenait à ce qu’il reprenne la direction des affaires familiales. C’était pour cela qu’il cherchait à faire de lui une forte personnalité.

Mais Vien voyait les choses différemment. Pour lui, son père appartenait à une autre époque, un autre temps. Il le regardait comme un souverain qui refusait que son fils ne reprenne pas le trône. C’était le devoir de l’héritier légitime.



Le temps passa et les confrontations continuèrent. Un jour, Vien tenta d’expliquer à son père qu’il aimerait faire autre chose que reprendre la direction de ses affaires. Mais celui-ci le traita de pauvre fou et le chassa de son bureau.

Vien était de plus en plus mal à l’aise quand il pensait à l’avenir que son père voulait pour lui. La vision paternelle n’était pas la sienne. Et plus le temps passait et plus il appréhendait le moment d’entrer au service de son père. Plus l’angoisse devenait envahissante. Mais c’était comme cela que son apprentissage des affaires était prévu.



Il continua son entraînement, négligeant de plus en plus les cours qu’il devait suivre à l’école. Il soumit son corps et son esprit à l’art ancestral des arts martiaux, endurcissant ses muscles, la tranche de ses mains, de ses doigts, de ses pieds, jusqu’à les rendre durs comme le plus dur des cuirs. Ses coudes et ses genoux aussi furent endurcis pour en faire des armes. Il apprit à connaître les parties faibles du corps humain, les endroits où les coups portaient plus que d’autres. Et puis, lors des combats avec les autres élèves, on lui enseigna à deviner les coups de l’adversaire en fixant seulement son regard.

Maître Sang se prit d’affection pour lui. Il aimait la détermination de ce garçon qui n’avait pas froid aux yeux. Mais il fallait canaliser son ardeur avant qu’elle ne le déborde. Un jour, il lui proposa de rester discuter après les cours. Vien ne pouvait espérer mieux.

« Tu montres toujours beaucoup d’ardeur aux entraînements. Qu’est-ce qui motive ce désir ?

  • J’ai toujours voulu apprendre à me défendre…

  • Qu’en dis ton père ? Le coupa Sang.

  • Il n’aime pas beaucoup ça mais il sait qu’ainsi je continuerai à aller à l’école.

  • Tu n’aimes pas l’école ?

  • Si, mais je préfère apprendre autre chose…

  • Il est important d’étudier. C’est ainsi que s’acquiert la sagesse !

  • Oui, je sais mais…

  • Quel métier veux-tu faire plus tard ? Le coupa-t-il à nouveau.

  • Je ne sais pas. Mon père veut que je le remplace mais, je n’aime pas les chiffres. Alors compter toute la journée, c’est pas pour moi !

  • J’ai connu ça moi aussi. Mon père voulait que je sois agriculteur et que je cultive du riz toute l’année mais j’ai refusé.

  • Vous aussi ?

  • Oui, moi aussi. J’ai connu les promesses, les larmes puis les menaces. Mais mon choix était fait. La désobéissance est une vertu quand elle nous permet de vivre nos rêves.

  • Mon père n’acceptera jamais que je lui désobéisse. Il me chassera plutôt que de subir cet affront.

  • Oui, j’ai connu ça. Moi aussi je suis parti. C’est un choix difficile mais il faut choisir entre accepter le choix des autres et vivre ses rêves. On pense toujours faire de la peine aux siens quand nous partons vivre nos rêves. Mais ceux qui nous aiment vraiment seront heureux de nous voir heureux. Moi j’ai choisi… »



Cette discussion lui permit de prendre de l’assurance. Il commença à répondre aux moqueries et aux provocations qui lui étaient faîtes par ceux qui étaient plus grands et le regardaient comme un petit. Il n’hésita pas à se battre contre plus grand, plus gros ou plus fort que lui. Son crochet du droit en envoya plus d’un au tapis.

Les leçons particulières de Maître Sang continuèrent, alimentant l’amertume de Vien.

« N’essaie pas d’être celui que tu ne veux pas être et qui ne brille que dans le regard des autres. Essaie d’être toi, de faire ce que tu entends comme tu l’entends, c’est ainsi que tu vivras tes rêves.

  • Mais je ne peux pas choisir ma voie sans l’accord de mon père ? Demanda-t-il, encore en proie au trouble.

  • Qu’est-ce qui te différencie de ton père ? Fait-il ce qu’il fait parce qu’il l’a choisi ou bien parce son propre père lui a imposé ?

  • Mon père a repris les activités de son père lorsqu’il est venu s’installer à Saigon, puis à Cholon. Et il veut qu’à mon tour, je prenne la relève. Il m’a dit que c’était le seul moyen d’être quelqu’un et d’être respecté.

  • Chaque personne sur Terre a droit au respect. Personne n’est inutile. Chacun a son importance. Mais les seuls qui sont vraiment heureux sont ceux qui vivent la vie qu’ils ont désirés, sans se soumettre aux désirs des autres ou à leurs regards. C’est là toute la différence. »



Et ce qui devait arriver arriva. Son père fut informé par les enseignants qu’il n’assistait plus à certains cours comme la philosophie, qu’il refusait d’apprendre, car son père lui demandait toujours quelle philosophie il tirait de la pratique des arts martiaux.

Son père décida de lui montrer qui était l’autorité dans la maison. Il attendit que son fils rentre à la maison et la quitta. Il se rendit à l’école de maître Sang et l’informa que son fils ne viendrait plus à ses cours. Lorsque Sang King Luc lui demanda pourquoi, il lui répondit qu’il n’avait plus besoin de ses leçons et qu’il devait apprendre des choses plus importantes. Le maître dut se contenter de cette réponse.

« C’est injuste ! Cria Vien quand maître Sang l’informa que son père était passé la veille pour le désinscrire de l’école.

  • Rien n’est injuste. Nous sommes tous libres de faire et d’aimer ou de ne pas aimer ce que nous faisons. Et ce n’est que quand nous l’aimons, que nous vivons véritablement nos rêves.

  • Mais mon père m’empêche de vivre les miens ?

  • Alors il faudra te libérer de cela ou continuer à entendre ce que les autres veulent pour toi. Ton père a choisi ton destin depuis le jour où tu es né. Et si tu renonces à vivre tes rêves, tu ne feras qu’accumuler de la culpabilité car tu auras cédé à la peur de l’inconnu. Si tu décides de te libérer de ces chaînes, tu devras le faire rapidement. Plus tu attendras, et plus leur entrave sera difficile à délier ! »



Le message était compris. Si bien que quand Vien rentra chez lui, il rentra chez lui à une allure qui l’étonna. Il était en colère et son père aurait du mal à le calmer. D’autant que sur le chemin du retour, sa colère s’était nourrie d’elle-même. Il valait mieux qu’il ait une bonne raison pour avoir osé le retirer de la seule école qu’il trouvait intéressante.

Il se rendit directement dans le bureau de son père en entrant dans la maison. La porte était fermée mais il la poussa sans attendre qu’on l’autorise à entrer.

« Comment as-tu osé faire ça avant de m’en parler ? Lui lança Vien.

  • Tu n’as rien appris dans cette école de coqs sinon jamais tu ne te serais permis de rentrer dans mon bureau sans que je t’y autorise !

  • Comment as-tu osé faire ça ? Insista-t-il.

  • Pour que tu comprennes que je t’ai choisi un autre destin. Je travaille dur chaque jour pour te construire un avenir et tu devrais me remercier pour cela.

  • Je ne t’ai rien demandé !

  • Tu n’as rien demandé ? Pourtant quand ta mère remplit ton assiette tu ne dis pas je n’ai rien demandé !

  • Puisque tu ne veux plus que j’aille à l’école de maître Sang, je n’irais plus au collège.

  • Je te donne une semaine pour te ressaisir. Le huitième jour, si tu ne retournes pas à l’école, je te jetterai dehors. Tu es prévenu ! »

Le Van Tau était prêt à renier son fils si celui-ci refusait de prendre sa relève. Il était plus facile de rejeter le fils, même si ce choix était difficile, plutôt que d’admettre que celui-ci refusait d’appartenir à sa caste. Dans ces cas là, les liens du sang comptaient peu. Pour ne pas dire qu’ils ne comptaient pas.

NOUVELLE VIE



Le Van Vien ne pouvait se contenter de rester dans la maison familiale à attendre que son père décide pour lui. Ce qui causait le plus sa colère, c’était la condescendance paternelle. Pour lui, le monde dans lequel il avait grandi avait perdu sa signification. Il ne signifiait plus rien si ce n’était celui d’accepter le choix des autres, en l’occurrence celui de son père. Un fossé était apparu et s’était définitivement creusé avec les échanges tendus entre le père et le fils. Ils s’étaient tendus jusqu’à atteindre leur point de rupture.

Car les choses ne s’améliorèrent pas. Plus le temps passait, plus les rapports de Vien avec son père s’envenimaient. Et au lieu d’accepter leur désaccord, il insistait pour lui reprocher d’avoir une vue différente de la sienne. Il se sentait orphelin de père, un fils de personne. Il devait se construire un autre avenir et pour cela, il devait effacer son passé. Le mythe d’Œdipe, comble d’orgueil, prenait là tout son sens.

Il repensa aux mots de son père « Je t’ai choisi un destin ». Il refusait que son père choisisse pour lui. Pour Vien, il n’y avait pas de destinée obligée. Il ne se sentait redevable d’aucune obligation et voulait construire son propre destin.



Il avait treize ans et décida de quitter le domicile familial pour ne plus avoir à affronter les récriminations de son père. Il préféra une vie moins confortable et un avenir moins sûr plutôt que de continuer à subir les sempiternelles récriminations paternelles. Il le quitta un matin, cachant des affaires de rechange sous les vêtements amples qu’il portait. Mais au moment où il s’éloigna de la maison, il fut effrayé à l’idée de ne pas avoir un endroit où aller et errer sans but dans la ville. L’incertitude était toujours un gage d’inquiétude. Le jour lui sembla soudain triste. Il promena son regard tout autour de lui puis s’engagea d’un pas lourd sur la route. Sans se retourner. Il marcha en essayant de ne se soucier de rien. Comme dans un rêve. Rien ne lui importait, ni l’endroit où il posait les pieds, ni là où le conduisait ses pas. Avait-il fait le bon choix ?

Il se frotta les yeux comme pour chasser ses doutes, des larmes qui risquaient de surgir ou une image pénible qui ne voulaient pas partir. Peut-être celle qui lui demandait où il dormirait ce soir…

Après quelques moments d’angoisse, il se ressaisit, repensant à une phrase que Maître Sang lui avait dite « Celui qui est parti à la poursuite de ses rêves, connaîtra des désillusions, mais il ne devra jamais regretter son choix. A chaque période difficile que tu connaîtras, rappelle-toi que le guerrier qui perd une bataille n’est pas vaincu s’il n’a pas perdu la vie. S’il survit à la défaite, il est toujours en vie, ce qui est une victoire. Il peut donc repartir au combat. »

Peu lui importait ce qui arriverait. Il était libre. Libre d’avoir confiance en lui, de choisir son avenir. Il se lançait dans une nouvelle vie avec l’enthousiasme de l’innocent, traversant la faille qui séparait en deux son existence et se retrouvant sur l’autre rive, armé de ses espoirs et de ses rêves. Il voulait faire partie de cette nouvelle race de jeunes cherchant à bouleverser l’ordre des choses, à construire leur propre avenir, perpétuels insatisfaits voulant bousculer les règles. Il voulait rattraper des années qu’il estimait perdues car d’autres avaient décidé pour lui. Il était jeune et avait suffisamment d’enthousiasme pour vouloir la partager avec d’autres. Il se mit donc à la recherche d’un groupe qui pourrait l’accueillir.

Il se rendit dans le quartier Câu Muôi et se posa dans l’angle d’une rue à observer. La rue débordait de gens en activité : des porteurs d’eau, de sacs de riz, des marchands de soupe ou de thé ambulants, des vendeurs de porte-bonheurs, mais aussi des filles qui hélaient les passants en leur proposant leurs faveurs. La plupart étaient vieilles et certaines avaient même plus de trous que de dents lorsqu’elles souriaient.

Il resta là durant des heures, attendant que quelqu’un le remarque. Mais personne ne remarqua ce garçon des rues qui venait augmenter davantage encore le nombre d’enfants abandonnés traînant dans le quartier. La faim commença à le tirailler. Il ouvrit son sac et sortit les biscuits secs qu’il avait emportés.

Lorsque le disque solaire commença à s’effacer, son angoisse prit de l’ampleur. Où allait-il dormir ? Il se décida à changer d’endroit et se cacha derrière un amas de cartons après s’être assuré qu’il n’y avait pas de rats. Il se glissa dans le plus grand d’entre eux, en prit un deuxième qu’il posa sur ses épaules. Il était loin de ce qu’il avait espéré mais ce n’était que sa première journée loin des siens.

Quelque chose dans sa tête lui dit que ses parents se mettraient à sa recherche et qu’ils comprendraient qu’il était prêt à vivre comme un orphelin plutôt que d’accepter le destin que son père lui destinait. Et quand il rentrerait au domicile familial, ce serait en vainqueur. Et son père n’oserait plus jamais l’admonester.

Mais quand le jour se leva, il découvrit la réalité des choses. Il était seul. Devait-il prendre le risque de retourner au domicile familial ? Non, certainement pas. Pas maintenant. Il n’y retournerait que si ses parents le lui demanderaient. Enfin ses parents, surtout sa mère. Il doutait que son père accepterait son choix.

Lorsqu’il retira le carton qui lui avait servi de toit, il ressentit un frisson. Etait-ce le froid ou la peur ? Il sentit ses muscles endoloris. Il sortit à nouveau les gâteaux secs et ne s’arrêta que lorsque le paquet fut vide. Il avait maintenant soif. Il achèterait une tasse de thé qui le réchaufferait autant qu’elle le désaltérerait. Il se mit donc en quête d’un vendeur ambulant.

Il prit le temps de déguster le meilleur thé qu’il n’avait jamais ingurgité et en prit un second. Il devait se donner le temps de la réflexion pour savoir quoi faire de sa journée. S’il se remettait au même endroit le remarquerait-on enfin ? Ou bien devait-il chercher un autre endroit ? Que faire ? Il se décida à changer d’endroit avant de décider de retourner à l’endroit où il avait passé la journée de la veille.