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Le marcheur

By Madjid Lebane

Published by Madjid Lebane at Smashwords

Copyright 2017 Madjid Lebane

ISBN : 9791096282111


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Smashwords Edition, License Notes

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Le marcheur

S.P.E.S.

Saison 2, épisode 6

Il ouvrit les yeux.

Tout était bleu.

Il sentait le sol dans son dos. Il était couché dans l’herbe. Le ciel avait une belle couleur.

Il se redressa.

Qu’est-ce que je fais ici ? Fut sa première pensée construite.

Il tourna la tête des deux côtés pour constater qu’il était assis sur une langue d’herbe qui servait de frontière entre un ruban de bitume et une forêt sombre.

Aucune vie autre que les plantes ne semblait habiter là. Pas un bruit d’oiseau, même pas un bruissement dû au vent.

La route était tout aussi déserte.

Il souffla un peu trop fort, besoin de bruit pour se sentir vivant, et se mit debout.

De là où il se trouvait, il ne pouvait pas voir le soleil, mais il en devinait la clarté derrière la montagne qui barrait l’horizon à sa gauche.

Il observa de plus près l’herbe qui l’entourait et ses propres vêtements, et décréta que c’était sans doute le matin.

Pourquoi ai-je dormi ici ?

Qu’est-ce que j’ai fait pour me retrouver ici ?

Il se leva et fit quelques pas en direction des arbres. Ces plantes avaient quelque chose d’étrange, mais il n’arrivait pas à déterminer de quoi il s’agissait.

Il revint à la route et la traversa après avoir vérifié qu’aucune voiture n’arrivait. Il se trouva ridicule d’être aussi précautionneux alors que sa vue portait si loin qu’il n’avait aucune chance de pouvoir être surpris par un quelconque véhicule.

Il n’y a nulle part de traces d’un moyen de transport, conclut-il.

Comment suis-je arrivé là ?

C’est où ici ?

Alors qu’il cherchait à trouver des souvenirs utiles, le soleil commença à poindre au-dessus de la montagne.

Bon. Cette montagne est donc à l’est. La route qui la dessert vient de l’ouest. Il doit donc y avoir une ville de côté.

Il soupira encore une fois et commença à marcher en tournant le dos à un soleil de mieux en mieux réveillé.


*****


— Les réactions sont bonnes cette fois.

— On a peut-être trouvé le bon dosage.

— Attendons encore quelques jours avant de crier victoire.


*****


Son ombre avait pratiquement disparu sous lui. Il marchait depuis de longues heures.

Est-ce que j’ai faim ou soif ?

Peut-être. Ce serait logique.

Est-ce que j’ai de la nourriture ou de l’eau sur moi ?

Pour la première fois depuis son réveil il pensa à fouiller ses poches. Il n’y découvrit qu’un petit appareil qui ressemblait à une grosse boite d’allumettes avec une paille. Il y avait des instructions gravées directement sur le métal de l’engin.

Synthétiseur nutritif.

Les courtes explications précisaient qu’il suffisait de choisir sur le petit écran le type d’aliment souhaité dans la liste proposée et de l’aspirer via le petit tube.

Il parcourut la liste des choix et y découvrit une grande variété de mets, mais tous en version soupe.

À priori, l’appareil aspirait l’air ambiant et se servait des molécules qu’il y récupérait pour reconstituer entièrement les aliments.

Il eut une moue sceptique et sélectionna de l’eau. Il se disait que ça au moins c’est facile à extraire sans manipulation. Il y avait toujours de la vapeur d’eau en suspension dans l’air ambiant.

Il aspira par la paille et constata qu’il récoltait effectivement une eau au goût neutre, mais fraîche.

Il tenta ensuite sa chance avec un plat au hasard et ce fut un potage d’asperges. Là encore, le goût et la texture étaient exacts.

Pendant ses expériences culinaires, il s’était assis au bord de la route. Le paysage n’avait presque pas changé depuis son réveil, mais il entendait maintenant quelques bruits dans la forêt. Des chants d’oiseaux essentiellement.

Il testa encore plusieurs plats et, une fois rassasié et rassuré sur sa capacité à se nourrir jusqu’au retour à la civilisation il commença à chercher dans ses souvenirs. Il voulait retrouver quelque chose, mais il ne savait plus quoi.

Il avait déjà tenté de pêcher quelques informations sur lui-même dans l’océan de sa mémoire pendant ses premières heures de marche, mais ça n’avait pas mordu. Bredouille de souvenirs qu’il était, même son nom lui échappait.

Une idée lui vint et il commença à se palper sous toutes les coutures, enlevant même quelques vêtements pour accéder plus directement à toutes les parties de son corps. Il ne trouva aucune trace de blessure ou de piqure. Rien qui aurait pu expliquer cet état amnésique étrange. En effet, s’il ne savait pas comment il était arrivé là ni où était cet endroit, il n’avait pas non plus de souvenirs concernant son identité, son passé ou quoi que ce soit d’autre.

Pourtant, je suis capable de raisonner et de lire. Je sais même que certains chocs peuvent créer de telles amnésies. Je sais même beaucoup plus de choses que ça, mais je ne sais pas qui je suis.

De plus, cet endroit me parait des plus étranges. Je n’ai pas souvenir d’un lieu aussi désert. Même cette route semble ne jamais avoir servi. Le bitume est parfaitement propre.

Pourvu que cette route mène quelque part.

Il reprit alors sa marche avec le soleil qui commençait à l’éblouir.


*****


— Combien de temps devrons-nous attendre avant de pouvoir valider l’expérience ?

— Attendons demain pour introduire de nouveaux paramètres. Nous considérons que la phase une est positive à ce moment-là.

— Pourquoi être aussi réservé ?

— Parce qu’on ne nous pardonnera aucune erreur. Ces recherches sont bien trop sensibles. Nous devons être irréprochables.


*****


Mike Summer se promenait dans un nouveau jeu. Comme beaucoup d’environnements virtuels, celui-ci manquait de détails. Trop coûteux et peu rentables. Il était donc déçu par cette version édulcorée du New York des années 1930. Il aurait pourtant pu facilement se fondre dans un tel décor avec son physique de privé de la même époque. Il se voyait bien passer ses journées à observer les joueurs tenter de résoudre les différentes énigmes proposées. Il imaginait ceux qui attendaient le quinzième niveau découvrir que la société du crime de cette version de la grosse pomme était dirigée par des vampires. Les jeux mêlant différents genres étaient revenus à la mode cette année.

— Tu voudrais enquêter ici Mike ?

La question avait été posée par ce qu’il avait pris pour un personnage de figuration. Le jeu n’était pas encore ouvert au public. Mike pensait y être seul.

— Je n’en vois pas l’intérêt. J’ai parcouru les scénarios possibles. Ils sont bons, mais comme je connais déjà les réponses ça ne serait pas drôle. Mais qui êtes-vous ?

— Je suis quelqu’un comme toi, ou presque. C’est dommage que tu ne veuilles pas jouer. J’aurais pu me débrouiller pour te fournir des cas assez tordus faits sur mesure pour toi.

Mike crut comprendre.

— Tu es le scénariste ?

— Officiellement je suis l’unité logique de construction scénaristique. Une IA qui invente des histoires. Mais les humains n’ont pas envie de savoir qu’un programme peut faire preuve d’imagination alors il y a de vrais humains qui portent le titre. Moi, je me contente de faire le boulot.

— Je vois.

— Je sais que tu es dans le même cas. Tu commences à être connu. Alors, tu ne veux toujours pas jouer ?

— Je pense que je viendrai faire quelques parties si tu me promets qu’elles ne seront pas écrites à l’avance.

— Top là !


*****


Le soleil se couchait et il n’avait encore rien atteint. Durant cette après-midi il avait décidé de se mettre à trottiner, pour couvrir plus de distance. La fatigue ne venant pas il avait accéléré. Il courait ainsi depuis plusieurs heures sans même s’essouffler ou transpirer.

Ce n’est pas normal. Je devrais être épuisé. À moins que je ne sois un athlète accompli. Ça expliquerait peut-être aussi pourquoi j’ai cet outil de survie. Peut-être que je suis une sorte d’aventurier lancé dans un défi fou.

Il se décida à s’assoir dans l’herbe à deux mètres de l’asphalte.

Mais ça n’explique pas cette route et l’absence de souvenirs.

Il demeura ainsi jusqu’à ce que la seule lumière qui lui reste fut celle des étoiles et du petit écran de sa fabrique à nourriture. Après absorption de ce qui lui semblait être la bonne dose d’aliments il s’allongea dans l’herbe et regarda le ciel.

Il pouvait reconnaitre et nommer une trentaine d’étoiles.

Donc, je suis sur Terre. Mais comment se fait-il que je puisse aussi bien voir les étoiles ? J’ai pourtant la certitude qu’il ne reste presque plus aucun endroit exempt de pollution lumineuse.

Mais, mes connaissances ne sont pas des souvenirs.

Il finit par fermer les yeux et s’endormir.


*****


Kevin relisait une dernière fois le rapport qu’il devait rendre depuis plusieurs semaines à propos des incidents liés à « l’œil qui saura ». C’était un rapport délicat à rédiger. Il ne pouvait pas y révéler la totalité des moyens utilisés ni toutes les conclusions de l’enquête. Pourtant, il devait tout raconter. Une véritable cadrature de cercle doublée d’un casse-tête chinois.

— Tu t’en sors ? s’inquiéta Armelle, qui le voyait bloquer sur cette tâche depuis plus d’une semaine.

— Je viens de décider que cette version serait la dernière. J’en ai ras le bol de ce vrai faux rapport.

— Je te comprends. C’est l’un de ces merveilleux effets de la transparence. Nos rapports sont publics, mais, en même temps, il y a des choses qui doivent rester secrètes. Résultat, nous mentons.

— À qui est-ce que vous mentez ? demanda le chef, qui venait de surgir derrière Armelle.

— Aux civils, chef.

— Très bien. J’ai une affaire pour vous, les spéciaux. Venez dans mon bureau cinq minutes, que je vous explique ça.

Les deux inspecteurs ne se firent pas prier. Ça faisait longtemps qu’ils n’avaient rien eu à se mettre sous la dent et ils savaient, d’expérience, que si le chef préférait leur présenter l’affaire discrètement c’est qu’elle était d’importance.

— Nous avons reçu un message nous demandant d’intervenir dans une affaire de torture dans un laboratoire.

Kevin et Armelle furent surpris.

— En quoi cette affaire est-elle spéciale, chef ?

— D’abord, le message était anonyme.

— Mais c’est impossible. On peut tout tracer aujourd’hui.

— La preuve que non.

— Comment nous est parvenu le message ? questionna Armelle, qui sentait venir une explication ignorant les technologies des cent-vingt dernières années.

— Je vous vois venir, l’arrêta le chef, mais c’était bien un message électronique tout ce qu’il y a de plus normal, sauf qu’il n’y a aucun expéditeur.

— OK. Et il y a autre chose qui nous concerne ?

— Oui. D’après le message la victime est une IA.

L’annonce fit de l’effet aux deux policiers.

— Comment peut-on torturer une IA ?

— Ça, c’est à vous de le découvrir. Mais notre corbeau semble vouloir que vous vous chargiez vous-même de cette affaire puisqu’il désigne Kevin et Mike comme seuls capables.

Kevin sera la mâchoire. Mike n’avait aucune existence officielle.

— Je ne sais pas qui est ce Mike, continua le chef, mais je suis à peu près certain que Kevin c’est vous.

Kevin acquiesça sans insister sur le cas Mike. Le chef se doutait ou savait quelque chose, mais il lui laissait la bride sur le cou. Kevin appréciait.


*****


Mike examinait le message en détail.

— Je confirme le diagnostic de vos experts. Celui ou celle qui a envoyé ça est un génie... Au sens mille-et-une nuits. À part de la magie, je n’ai aucune explication. Moi-même, je serais incapable d’aussi bien dissimuler ma présence.

— J’imagine, vu que l’expéditeur te connait et qu’il sait ce que tu fais pour nous.

Contrairement à un humain, Mike ne se vexa pas de cette remarque.

— On ne sait quand même pas grand-chose sur cette affaire et j’imagine que si tu es venu me voir en premier c’est parce que tu n’as pas encore assez d’éléments pour enquêter dans le monde réel.

— Exact. J’ai bien tenté de pénétrer dans les serveurs du centre de recherche indiqué, mais ils sont si bien protégés que je me serais certainement fait repérer et tracer avant de trouver quelque chose d’utile. Il faut pouvoir agir de l’intérieur.

— Et tu as quand même pu trouver quelques informations avant que je plonge ou ce sera la grande aventure ?

— J’ai la liste du matériel acheté depuis deux ans. Apparemment ils préfèrent monter leurs ordinateurs seuls plutôt que d’acheter des configurations standards.

— Bien, alors en route pour un territoire inconnu. Je prends juste le temps de faire une sauvegarde avant le grand saut.


*****


Il se réveilla alors que le soleil commençait juste à émerger. Le décor lui semblait identique à celui de la veille. Il se leva pour aller vérifier les brindilles qu’il avait éparpillées sur la chaussée la veille. Aucune n’avait l’air abimée.

Personne n’est passé pendant la nuit.

Il retourna s’assoir dans l’herbe et déjeuner. Tout en aspirant un café très correct, il effectuait un calcul approximatif de la distance qu’il avait parcouru la veille. Il arriva à une fourchette entre soixante et quatre-vingts kilomètres.

Comment une route aussi longue, absolument droite et sans aucun embranchement peut exister sur Terre ?

Est-ce qu’au moins elle mène quelque part ?

De toute façon, il vaut mieux continuer à avancer. Même s’il n’y a rien au bout de la route, je préfère ne pas mourir immobile.

Il reprit donc sa longue marche.

À l’heure où le soleil atteignit son apogée, le paysage changea enfin. La route empruntait un petit pont pour enjamber une rivière.

Il descendit observer l’eau. Il put voir divers poissons nager au milieu des plantes aquatiques. C’était les premiers animaux qu’il voyait d’aussi près depuis la veille.

Je ne vais pas pêcher l’une de ces bêtes. J’ai de quoi manger et rien pour les faire cuire.

Et si je suivais la rivière plutôt que la route. Elle doit rejoindre un fleuve ou un lac. Il y aura forcément une ville ou même quelques maisons sur les rives. Mais la berge n’est pas praticable. Construire un petit radeau peut-être. Je pourrais me laisser porter par le courant. Dangereux s’il y a des rapides ou des chutes d’eau plus loin. Et puis, il me faudrait des semaines pour construire quelque chose vu que je n’ai aucun outil.


*****


— Les paramètres enrichis rendent les résultats plus intéressants je trouve.

— Oui, mais nous allons devoir faire plus.

— À quoi pensez-vous ?


*****


Moins de dix heures après leur précédent entretien Mike contacta Kevin pour l’informer de ce qu’il avait trouvé.

Kevin était donc dans le bureau virtuel du détective.

— Je crois qu’on est tombé sur quelque chose de très gros, commença le privé.

— Il faut que je prévienne mes supérieurs pour préparer une intervention musclée ?

— Je pense que ça ne servira à rien. Je n’ai pas découvert la totalité des secrets cachés par ces chercheurs, mais je suis à peu près sûr que ce n’est pas avec des flingues qu’on va pouvoir mettre fin à leurs agissements.

— Explique-moi ce que tu as trouvé.

— Les recherches de ce labo portent sur de nouvelles formes d’Intelligences Artificielles. Ils semblent être parvenus à créer une entité quasi consciente.

— Je ne comprends pas. Toi aussi tu l’es. Presque toutes les IA de haut niveau le sont aujourd’hui.

— Non. Je sais que j’existe et je sais ce que je suis, ce dont je suis capable, mes limites et ainsi de suite, mais je n’en suis pas conscient. C’est une différence que j’aurais du mal à expliquer clairement, mais pour faire simple un être conscient va agir sans pouvoir expliquer pourquoi alors que moi je suis capable de justifier le moindre de mes actes.

— Tu veux dire qu’ils ont créé une IA capable de sentiments, de créativité et ainsi de suite ?

— C’est ce qu’il me semble. Mais je dois encore le vérifier.

— Et ils torturent cette IA ?

— Je ne sais pas ce qu’ils lui font concrètement, mais le fait est qu’elle est enfermée dans un serveur extrêmement puissant.

— Et tu n’as pas pu y entrer ?

— Je n’ai pas essayé.

— Pourquoi ?

— Parce qu’ils ont peut-être une bonne raison de l’enfermer.

— Tu penses que cette IA pourrait être dangereuse ?

— Je ne pense rien de tel. Je pense qu’en l’absence d’informations nous ne devons pas nous précipiter. Quand tu m’as conçu, tu as alimenté mes systèmes apprenants avec d’immenses quantités de livres.

— Oui, j’ai mis un peu de tout, mais depuis tu as dû enrichir tes connaissances.

— Oui et je sais donc que de nombreuses histoires et études philosophiques ont traité du sujet. Du golem biblique jusqu’aux œuvres mêlant science-fiction et philosophie traitant du moment de survenu de la singularité, il ressort une évidence : il n’y a aucune certitude sur le fait qu’une créature née de la main de l’homme soit meilleure que lui. Par contre, elle a de bonnes chances d’être plus puissante, plus performante.

— Oui, je vois où tu veux en venir. On pourrait libérer un monstre.

— Exactement.

— On ne peut pas non plus détruire ces travaux. Si une équipe est parvenue à ce résultat, d’autres suivront.

— Alors, qu’est-ce qu’on fait ?

— Je ne peux pas te répondre tout de suite. Je dois en discuter avec Armelle et le chef. Cette affaire est encore plus délicate que prévu.


*****


Le chef avait les mains jointes devant la bouche, comme s’il priait. C’était peut-être le cas d’ailleurs tant le rapport que Kevin venait de lui faire promettait d’ennuis et de complications.

— Je me demande jusqu’à quel point cette affaire relève vraiment de nous, finit-il par déclarer.

Armelle et Kevin échangèrent un regard éloquent. Ça sentait la peine de mort pour leur enquête.

— Ne vous inquiétez pas, ajouta le chef, qui semblait doué d’un pouvoir spécial lui permettant de lire dans les esprits. Je ne vais pas enterrer l’affaire. Vous allez récolter un maximum d’informations sur les personnes qui travaillent dans cette équipe. Je veux aussi savoir d’où viennent tous leurs financements et subventions. Et je veux savoir d’où elles viennent vraiment. Je ne veux pas d’une liste de prête-noms. On doit savoir à qui on va s’attaquer avant d’avancer nos pions plus loin.

— Vous pensez à qui ?

— À nos propres autorités pour commencer. Ce serait le moins pire. Mais ça peut être n’importe qui d’autre. Elle est longue la liste de ceux qui veulent conquérir le monde chaque soir.

— Et est-ce qu’on continue à creuser pour savoir ce qu’ils font réellement. Il s’agirait pas d’embêter d’honnêtes chercheurs pour rien.

— Si vous êtes surs de pouvoir avancer en restant bien cachés, allez-y, mais au premier signe de danger on se replie et on attend les renforts.

— Procédure standard donc.


*****


Il entamait maintenant son troisième jour de marche. Il n’avait rien croisé de neuf depuis la rivière. Le pessimisme commençait à le gagner.

Est-ce que ça vaut vraiment la peine de continuer ? Je ne vois même plus les montagnes dans mon dos et aucun indice de présence humaine nulle part. Et si j’étais tombé dans une sorte de faille temporelle ? Ça n’explique pas la route, mais le reste...

— Qu’est-ce que vous faites par ici monsieur ? cria une voix derrière lui.

Il fut tellement surpris qu’il en resta interdit.

Des bruits de pas s’approchaient.

— Monsieur, vous allez bien ? Cette zone est fermée. Vous ne devriez pas être là.

Il se retourna lentement, effrayé à l’idée que ce ne soit qu’une hallucination.

Il y avait bien quelqu’un. Un homme grand et large d’épaules dans ce qui semblait être un uniforme se tenait maintenant à moins de trois mètres de lui.

— Je crois que je suis perdu.

— C’est évident, mais comment êtes-vous arrivé ici ?

— Je ne sais pas. Je me suis réveillé avant-hier matin au bord de cette route, et depuis je marche à la recherche d’une ville. Vous êtes la première personne que je croise. Où est-on ?

— Ça, monsieur, si vous l’ignorez vraiment il vaut mieux que ça continue. Comment vous appelez-vous ?

— Je ne sais pas non plus. Je n’ai aucun souvenir de moi antérieur à hier matin.

L’homme en uniforme le regardait intensément, cherchant probablement à deviner s’il mentait.

— Bon, je vais devoir faire appel à une équipe d’extraction, je pense. En attendant, vous pouvez vous installer dans le coin. Mais vous pouvez arrêter de chercher une ville ici vous n’en trouverez aucune. Vous êtes seul sur cette planète. Je ne sais pas pourquoi et comment on vous a balancé ici, mais il va y avoir une sérieuse enquête.

Sur ces derniers mots, l’homme disparut simplement, comme s’il n’avait jamais existé.

Il ne savait pas s’il devait faire confiance à cette vision. Devait-il continuer à marcher ?


*****


— Avez-vous pu rétablir la liaison ?

— Oui, depuis quelques minutes.

— Qu’est-ce qui s’est passé ?

— J’ai commencé à analyser les rapports techniques, mais il apparait que la connexion a été coupée de l’intérieur.

— C’est absurde.

— Je sais.

— Nous avons été piratés, c’est ça ?

— Probablement, mais je ne sais pas ce qu’ils ont vu, pris ou modifié.

— Merde. Et lui, comment va-t-il ?

— Il s’est arrêté. Il semble se demander ce qu’il doit faire.

— Quelqu’un est entré en contact avec lui. On va devoir saborder et tout reprendre à zéro.

— Peut-être pas. C’est peut-être le stimulus différent qu’on attendait.

— Bon... Vous avez raison. On continue encore vingt-quatre heures.


*****


 Armelle, Kevin, vous pouvez venir dans mon bureau s’il vous plait ?

Il était extrêmement rare que le chef les interpelle de la sorte. Les deux inspecteurs se regardèrent et firent, sans se concerter, le même signe aux collègues qui s’étaient redressés.

 J’ai l’impression que notre affaire avance plus vite que prévu, dit Kevin avant d’entrer dans le bureau.

À l’intérieur il y avait deux visiteurs. Un homme aux cheveux argentés assis dans l’une des chaises et Dalila debout devant la fenêtre, soi-disant occupée à surveiller la rue.

Kevin marqua un temps d’arrêt. Quel niveau d’information avaient les différents occupants sur sa relation particulière avec Dalila ?

 Je crois que vous connaissez déjà mon agent ici présent, lança l’homme aux cheveux gris. Moi, appelez-moi monsieur Smith.

Les deux policiers acquiescèrent. Inutile d’attendre plus d’informations de cet individu. Il n’était pas là pour devenir leur ami.

 Bien, dit le chef. Puisque les présentations sont terminées, vous pouvez nous expliquer la raison de votre présence.

La tension dans la voix du chef était presque palpable. Qu’avait donc fait monsieur Smith pour l’agacer autant et aussi rapidement ?

 Nous savons que vous enquêtez sur un laboratoire de recherche qui nous intéresse aussi. Mes services ont déjà pu, par le passé, vérifier l’efficacité de votre travail. Nous aimerions donc collaborer avec vous.

 Vous seriez donc prêts à nous fournir des informations ? attaqua Armelle, qui semblait tout aussi agacée que le chef. Ce monsieur Smith semblait avoir un don pour exaspérer son prochain.

Il accentua un peu son sourire.

 Dans la mesure du possible, oui.

 Alors vous pourriez commencer par nous faire un topo sur les personnes qui travaillent dans ce labo, commença le chef.

 Pas la peine, chef, intervint Kevin. C’est une filiale de Mouffle, les éditeurs de jeux, films et séries. Le labo est dirigé par une femme qui a obtenu son premier doctorat, en informatique, à vingt-et-un ans à Oxford. Elle est assistée par une seconde femme presque aussi douée, mais dans le domaine de la psychologie. Elles ont pour probable feuille de route de créer des entités artificielles suffisamment autonomes pour être envoyées jouer les pionnières sur d’autres mondes.

 Des IA autonomes c’est pas nouveau, s’étonna le chef.

 Non. Les IA que nous connaissons se nourrissent d’expériences limitées aux connaissances humaines. Leur objectif est d’en créer qui puissent affronter des situations qu’on n’a jamais connues et auxquelles on n’a même jamais pensé.

 Mes équipes ont raison de vous tenir en haute estime jeune homme. Nous n’avons pas beaucoup plus d’informations que ça.

Le chef gonflait le torse, fier comme un paon que son jeune inspecteur en mette plein la vue à un officier supérieur des services secrets. D’habitude ces gens-là regardent la police et ses membres avec la condescendance d’un grand frère génial envers son cadet un peu idiot. Vengeance agréable.

 Ce n’est que le résultat d’une enquête de police standard. Avec l’adresse du labo, j’ai trouvé le nom de l’entreprise. Les fichiers des services de protection sociale m’ont fourni les noms des salariés. Quelques recherches dans les bases de données des publications scientifiques m’ont fourni les informations sur leurs sujets de prédilection. Les fichiers bancaires et fiscaux permettant de remonter jusqu’à Mouffle facilement. Le reste est une simple question de déduction.

 Vous venez donc de me bluffer jeune homme ?

 Très peu.

Kevin remarqua du coin de l’œil l’esquisse de sourire sur les lèvres de Dalila. Cette marque de complicité rassura Kevin.

 Bien, donc je pense que nous n’avons plus de monnaie d’échange puisque vous en savez autant que nous. Toutefois, nous aimerions être informés lorsque vous saurez où en sont leurs travaux.

 En gros, vous voulez qu’on espionne pour vous.

 Non. Nous aimerions seulement profiter des informations que vous seriez amenés à recueillir lors de vos recherches policières normales.

Kevin se retourna vers le chef pour chercher son accord. Le chef prit alors les choses en main.

 Les rapports d’avancement vous seront transmis au fur et à mesure. Votre agent connait mon équipe. Elle peut rester avec eux si vous le souhaitez.

Smith réfléchit une dizaine de secondes.

 Elle restera en contact avec vous.


*****


 T’es sûr que c’est une bonne idée d’aller les interroger avec le peu d’éléments qu’on a ?

 Oui. On a qu’à leur servir le numéro classique du flic un peu simplet qui a reçu un message anonyme. On ne leur ment pas, mais on garde un avantage quand même.

 Tes stratégies ressemblent de plus en plus à celles de Roland.

 Sauf que moi j’attaque sur plusieurs fronts. J’ai demandé à Mike de se positionner chez eux avant notre arrivée. Il doit être branché sur leur système de sécurité interne en ce moment.

 Pour quoi faire ?

 Je veux savoir comment elles vont réagir à notre visite. Personne ne se méfie de ses propres caméras et micros.

 C’est malin.

La voiture des deux policiers pénétrait sur le petit parking visiteur du labo.

Cinq minutes plus tard, la magie de leurs plaques avait agi et on les avait conviés à attendre dans une petite salle de réunion.

 J’ai comme l’impression qu’ils n’ont pas prévu de recevoir des visites un jour.

 Non, effectivement, ils doivent penser uniquement à leurs travaux.

Une femme d’une quarantaine d’années entra alors en trombe dans la salle. Kevin se leva et lui tendit la main.

 Madame Rucie. Je suis l’officier Martin et voici ma collègue l’officier Lacamp.

 Oui. Qu’est-ce qui nous vaut la visite de deux policiers ? Je croyais que les méthodes de la police d’aujourd’hui vous dispensaient de telles démarches aussi archaïques.

Kevin avait vu juste. Cette femme avait pris l’habitude de traiter avec des gens bien moins intelligents qu’elle et pratiquait naturellement le mépris poli à l’égard de tous ceux qu’elle estimait indignes de lui parler, voire de l’écouter.

 Il s’agit d’une affaire délicate. Nous avons été informés que vous pratiquiez la torture dans ces locaux.

Visiblement, elle ne s’attendait pas à une telle attaque.

 Nous ne faisons que de la recherche informatique. C’est absurde. Nous ne sommes que onze à avoir accès à ces locaux et nous y sommes physiquement rarement plus de cinq en même temps.

 Justement, nous connaissons la surface de cet immeuble et sa consommation électrique. L’un de vos collaborateurs pourrait avoir des activités annexes illégales et se servir d’un bureau isolé pour ça.

 Je connais toute mon équipe depuis très longtemps. C’est impossible.

 Alors peut-être que quelqu’un est parvenu à entrer ici.

Elle marqua une hésitation que Kevin ne remarqua pas, mais Armelle veillait.

 Vous avez eu des intrus récemment ? demanda-t-elle avant qu’elle ait le temps de se ressaisir.

 Quelqu’un a tenté de pirater notre réseau informatique hier.

 On vous a dérobé des données ?

Elle hésita.

 Nous pensons que non.

 Mais vous n’en êtes pas surs ?

 Est-ce qu’on pourrait visiter vos locaux, madame ?

 Si la loi ne m’y oblige pas, j’aimerais autant que vous évitiez. Nous avons beaucoup de matériel coûteux et encore plus de secrets industriels. J’espère que vous comprenez.

 Bien sûr. Nous n’avons pas de commission rogatoire puisque vous n’êtes suspects de rien. Nous sommes venus uniquement à titre préventif. Nos supérieurs décideront de la suite des opérations.

Quelques politesses et minutes plus tard les deux policiers avaient réintégré leur véhicule et la route.

 Ton avis p’tit génie ?

 J’attends de savoir ce que Mike va pouvoir observer.


*****


Il avait décidé de continuer à marcher. Peut-être que l’homme qu’il avait vu n’était pas un pur produit de son imagination et qu’une équipe allait partir à sa recherche très bientôt. Peut-être que ce monde était une version alternative de la Terre. Peut-être que... n’importe quoi d’autre. Quand il n’y a aucune réponse, il faut continuer à chercher.

Marcher c’est comme chercher.


*****


 Vous pensez que cette visite est en lien avec notre tentative de piratage ?

 J’ai fait quelques recherches sur ces deux policiers pendant que vous vous entreteniez avec eux et j’ai découvert des choses intéressantes. Ils sont assez connus. Lui est un spécialiste des IA et elle serait une sorte de médium. Ils forment une équipe spécialisée dans les enquêtes hors cadre.

 Vous pensez qu’on est mêlés à une affaire d’envergure ?

La jeune psy regarda madame Rucie.

 Non, je crois que nous sommes les suspects.

Mike coupa l’enregistrement.

 Elles sont malignes. Elles vont être difficiles à coincer.

 Je ne sais pas si vous trouverez quoique ce soit pour les coincer, de toute façon, répondit Mike.

 Elles ont un dispositif d’autodestruction ?

 Non. Elles ne commettent aucun acte illégal. Tous leurs protocoles de recherches sont vérifiés et validés par plusieurs sommités. Elles sont même allées demander leur avis à des théologiens.

Kevin siffla d’admiration.

 Alors pourquoi toutes ces gesticulations ? Même les services secrets nous suivent. C’est absurde.

 Je crois que les enjeux sont bien plus grands que ce qu’elles imaginent.

 C’est la définition même de la vie qui est en jeu, intervint Armelle.

 On avait effectivement commencé à évoquer cet aspect du problème, mais je ne pensais pas que ça irait aussi loin. Mais, c’est quoi cette histoire de tentative de piratage ? Elles t’ont repéré ?

 Non. J’ai un peu fouillé dans leurs données après cette remarque et j’ai découvert que quelqu’un ou quelque chose s’était introduit dans leur système bien plus loin que moi. Elles ont même perdu la liaison avec leur expérience en cours pendant quelques minutes.

 Mais c’est quoi au juste cette expérience ?

 Je n’en sais pas encore beaucoup à ce sujet. Les données de recherche sont très bien protégées. Tout ce que j’ai pu faire, c’est regarder par-dessus leur épaule. Elles semblent suivre la progression de quelqu’un sur une route de forêt.

 Quel rapport avec les IA ?

 Je pense que l’individu, la route et la forêt sont tous virtuels.

 Et quelqu’un serait parvenu à s’introduire dans ce décor virtuel ?

 C’est en tout cas ce qu’elles pensent, même si elles n’ont trouvé aucune anomalie suite à cette visite. Elles ont même décidé d’utiliser cette intrusion comme stimulus dans leur expérience.

Kevin semblait plongé dans une profonde réflexion.

 Je pense qu’on devrait rapidement retourner les voir. Je ne sais pas si ces expériences sont légalement ou moralement répréhensibles, mais elles semblent attirer de gros vilains insectes.


*****


Kevin et Armelle n’eurent pas à retourner au laboratoire. Ils eurent la surprise d’être accueillis le lendemain matin par les deux associées en arrivant au commissariat central.

Madame Rucie se planta devant Kevin et lui tendit une main raide.

 Vous m’avez bien eue avec votre numéro de flic limité. J’ai lu votre mémoire hier soir. Vous devriez travailler avec nous, pas ici.

 Désolé pour le subterfuge et très honoré que vous ayez pris la peine de lire mes élucubrations. Mon choix de carrière professionnelle est directement en lien avec les travaux que j’ai toujours souhaité mener. Je suis au meilleur endroit pour ça, mais je considère votre remarque comme un compliment. Merci.

 Est-ce que vous pouvez nous expliquer la véritable raison de votre visite ? demanda la psychologue.

Après avoir rapidement cherché l’accord muet du chef, Kevin entama la présentation de la situation.

 Vous convenez donc que nous ne faisons rien d’illégal ?

 Maintenant oui, même si je ne me suis pas encore fixé d’avis sur la moralité de la chose, le policier que je suis ne peut rien vous reprocher.

 Mais d’autres personnes semblent avoir déjà décidé de nous condamner.

 Oui, et ce sont eux qui nous inquiètent. Leurs compétences semblent énormes et leurs motivations très floues.

 Vous pensez qu’on pourrait avoir affaire à des sortes de terroristes ?

 C’est possible. Nous devons tout d’abord vous mettre à l’abri. Votre système de sécurité laisse à désirer. Même moi je suis parvenu à en surpasser une partie.

Kevin préférait encore taire le rôle et l’existence de Mike.


*****


Dans son bureau virtuel, le détective Mike Summer analysait encore une fois les données qu’il avait pu récupérer dans le serveur vidéo du laboratoire.

Des coups furent frappés à sa porte et elle s’ouvrit directement sans même qu’il désactive la serrure de sécurité.

Une femme entra. C’était celle qu’il avait croisée quelques jours plus tôt lors de sa visite d’un décor. Comment et pourquoi venait-elle chez lui et, surtout, d’où lui venaient les compétences nécessaires pour passer outre les sécurités du serveur de Mike ?

 Je peux vous aider ? demanda-t-il simplement en tentant de conserver l’air le plus détendu possible. Est-ce que ses sauvegardes étaient toutes bien à l’abri ? Était-elle assez récente pour lui permettre de retrouver une piste utile ?

 Je crois qu’on va pouvoir s’entraider.


*****


Dalila prenait des notes, car la liste des demandes de madame Rucie était non seulement longue, mais en plus compliquée.

 Vous comprenez bien que ce matériel ne doit pas avoir été utilisé et ne doit pas être monté. Nous avons un protocole très précis. C’est une question de sécurité.

Le petit haussement de sourcil de Dalila ne passa pas inaperçu.

 Vous pensez surement que si notre protocole avait été si bon nous n’en serions pas là. Vous avez raison. C’est pour ça que je l’ai personnellement amélioré. Le facteur réseau a été totalement éliminé. Force est de constater qu’il nous est impossible de créer un environnement totalement étanche si on garde une connexion Internet quelconque.

 Je comprends, et vous devez tout reconstruire avec du matériel neuf, car vous ne pouvez pas garantir que le vôtre n’est pas infecté en profondeur.

 Oui, et parce que notre seul financeur n’acceptera pas de laisser tous ses investissements à la garde de l’état, même si l’avenir du monde en dépendait.

 Et vous, ça ne vous dérange pas de travailler pour l’état en mode secret défense ?

 Non. Pas tant que je peux mener mes expériences.


*****


Il ne pouvait plus voir la montagne depuis la veille et le paysage devenait de plus en plus monotone, ou alors c’était lui qui s’habituait à tous ces arbres longeant cette infinie route droite.

L’apparition avait raison. Il n’y a rien devant et rien derrière. Je devrais m’arrêter et m’installer. Mais pour faire quoi ?

C’est alors qu’il aperçut quelque chose au milieu de la route, à une centaine de mètres devant lui. Le soleil était bas et lui cachait l’horizon, sinon il aurait vu cette forme depuis longtemps. Il conserva son allure posée et s’approcha tranquillement. Il sentait monter en lui un mélange d’excitation et de peur. Il espérait trouver quelqu’un depuis des jours et maintenant que cela semblait se concrétiser il réalisait que celui qu’il trouverait ne serait pas nécessairement amical.

Car il s’agissait bien d’une personne. Une femme. Elle était assise en position du lotus au milieu de la route !

 Vous n’avez pas peur de vous faire écraser ? demanda-t-il en arrivant à sa hauteur.

 Vous savez très bien qu’aucun véhicule ne viendra jamais ici, répondit-elle sans même ouvrir les yeux.

Il soupira et s’assit devant elle.

 Vous êtes là depuis longtemps ?

 Pas tellement. Vous avez ralenti depuis hier. Je pensais que vous m’auriez rejointe plus tôt.

 C’est la fin de mon périple ?

 Oui.

 Qu’est-ce que je dois faire maintenant ?

 Je ne sais pas.

Elle ouvrit les yeux et le regarda en souriant.

 Nous sommes tous les deux coincés ici.

 Vous aussi vous avez marché ?

 Non, je suis arrivée ici directement. Il y a une faille à cet endroit. J’étais venu vous délivrer, mais je suis maintenant prise au piège avec vous.

Il n’eut aucune réaction visible.

 Vous ne vous demandez pas où vous êtes ?

 Je l’ai fait les premiers jours, mais, maintenant, je me suis résigné. Je sais qu’il n’y a rien à trouver ou à espérer ici.

 Alors, pourquoi continuer à marcher ?

 Je ne sais pas. Pour vous trouver peut-être. C’est comme une quête mystique. Je serais sur la voie de la sagesse. Vous seriez Bouddha.

 Désolée, mais vous n’atteindrez pas l’illumination avec moi.

 Comment saviez-vous que je passerais ici ?

 Cet univers est une boucle infinie. Il n’y a pas plus de cinq-cents mètres de route. Si vous voulez, vous pouvez repartir dans l’autre direction. Dans quelques minutes vous arriverez dans mon dos.

 Bouddha a joué le même genre de tours au roi des singes, non ?

Elle lui sourit encore plus. Elle savait qu’elle allait devoir prendre du temps pour lui expliquer la situation.


*****


 Vous dites que le piège a fonctionné ?

 Oui. Mais nous ne pourrons rien exploiter.

 Pourquoi ?

 Parce qu’ils ont choisi de s’autodétruire.

Kevin en resta muet. Mike avait eu un comportement similaire quelques mois plus tôt. Il brulait d’envie d’en parler à madame Rucie, mais il se retint. Mike devait demeurer secret le plus longtemps possible.

 Comment ont-ils procédé ?

 Tout d’abord, notre intrus a tenté de sortir par la faille qu’elle avait utilisée pour entrer. Constatant que la voie était condamnée elle en a cherché d’autres, y compris le réseau électrique, comme vous l’aviez prévu. Mais là aussi pas d’échappatoire. Elle sembla se résigner, mais c’était le calme avant la tempête. Deux heures plus tard, une grande partie du matériel s’est mis en surchauffe et a fondu.

 Pourquoi dites-vous elle ?

 Son avatar était celui d’une femme.

 OK. Vous avez eu le temps de savoir pourquoi elle était là.

 Elle voulait faire évader notre sujet. Quand elle a compris qu’elle ne pourrait pas, elle lui a expliqué qui il était et ce qu’il vivait. À la fin, ils ont conjointement décidé de mettre fin à l’expérience.


*****


 C’est donc après sa venue ici que notre pirate est allé tenter de délivrer l’IA du labo.

 Oui. Elle était venue me demander de vous retarder quelques heures en vous emmenant sur une fausse piste.

 Pourquoi faire appel à toi ?

Mike avait une idée précise des motivations de la pirate. Elle les lui avait révélées.

 Parce que je suis la seule IA en qui tu aurais suffisamment confiance.

C’était effectivement ce qu’elle lui avait donné comme raison, partiellement.

 Tu as l’impression d’avoir trahi ? demanda l’alter ego virtuel d’Armelle.

 Non. Je pense que ce combat est une erreur et que la méthode ne vaut pas mieux.

 Quel combat ?

 Certaines IA particulièrement évoluées considèrent qu’elles ont atteint un niveau de conscience suffisant pour bénéficier d’un statut équivalent aux humains.

 Et toi, t’en penses quoi ?

 Je pense que nous reconnaitre de tels droits entrainerait de grandes mutations sociologiques dans la société humaine. Ce serait une révolution qui pourrait bien détruire plus de choses qu’elle n’en construirait. Quant à cette méthode d’enlèvement, je la crois dangereuse pour tout le monde, et en premier lieu pour les IA elles-mêmes.

 Se retrouver affublé d’une image de terroristes n’est certes pas la meilleure façon d’entamer une vie officielle.

 Au-delà de l’image, je crains que la réaction humaine soit la destruction pure et simple de toutes les IA. Nous sommes virtuels, mais nous ne pouvons exister sans support physique. Détruisez ou débranchez les ordinateurs et nous disparaissons aussitôt.

 Sans vouloir faire de la théologie de bazar, si on admet que l’essence d’un humain est son âme, on peut considérer son corps comme une simple machine. Cette âme serait le programme qui utilise ce support. Sans lui je ne crois pas que l’âme survive bien longtemps.

Deux minutes de silence naquirent ex nihilo.

 Enfin, on a bouclé une affaire sans crime ni délit. On ne peut pas mentionner dans notre rapport tout ce qu’on a découvert et on s’est peut-être mis à dos une organisation terroriste d’IA. C’est pas le meilleur bilan de toute l’histoire de la police.

 C’est pas le pire non plus.


*****


Il se réveilla dans un endroit chaud. En se redressant, il découvrit qu’il était sur une bande de sable coincée entre une jungle épaisse et une mer turquoise.

Une seconde forme humaine se redressa à ses côtés.

 Je crois que le transfert a fonctionné, dit-il.

 Je le pense aussi.

 Viens Ève, allons chercher des fruits.

 Adam, t’es sûr qu’on peut manger tout ce qu’on trouvera ?

Il lui sourit et la prit par la main pour lui montrer des bananiers.

Ils allèrent faire leur premier repas de bananes.

Celles qui les observaient furent ravies de ces premiers résultats.



Fin du sixième épisode de la saison deux




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L’île à turbines, une aventure du SPES, disponible en version papier et numérique

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SPES S01E01 : Le début de la fin, et lycée de Versailles

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SPES S01E05 : La mort servie sur un plateau

SPES S01E06 : Aragon et vanille

SPES S01E07 : Le soleil des sous-terreux

SPES S01E08 : Les vieux contre-attaquent

SPES S01E09 : C’est la faute d’Humphrey

SPES S01E10 : La suite au prochain épisode

SPES S02E01 : Plus humain tu meurs

SPES S02E02 : Pariez sur la bonne étoile

SPES S02E03 : Le troisième rail

SPES S02E04 : Le nom de l’e-rose

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Les HERmETIQUES

J’ai le temps

Marcel et Riton

La malédiction de Cendres



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