Excerpt for Post Mortem, Inc. - livre 7 : La religion universelle by , available in its entirety at Smashwords





Post Mortem, Inc.

S A I D



roman


Livre 7

La religion universelle


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copyright SAID 2017




v. 17.2



Post Mortem, Inc

Livre 7

La religion universelle



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S A I D


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La religion universelle –



52


Frédéric aurait tout donné pour perdre la mémoire. Pour oublier tout ce qu'il savait de lui-même. Oublier le cauchemar que sa vie était en train de devenir. Il soupira et shoota dans une canette métallique au pied de la fontaine du parc qui se trouvait devant le couvent. Le psychiatre maudit tous les bons moments qu'il avait encore en tête.

Quand le malheur frappe à la porte de votre vie, les bons souvenirs se transforment en cauchemars. Fred s'assit sur le rebord de pierre. La vie sans Post Mortem était insoutenable, et pourtant cela ne durait que depuis quelques jours. Si au moins il n'était pas sans cesse interpelé par des gens qui lui posaient des milliers de questions... Il enfouit son visage dans ses mains. Seul le bruit du vent dans les arbres anéantissait le silence. Une voix le fit tressaillir.

– Tu ne peux pas t’empêcher de revenir dans le coin ?

Sans se retourner, Frédéric lança :

– Je ne pourrai donc jamais me trouver ici sans qu’un Santinelli ne vienne me déranger ? C’est de famille de se mêler de la vie des autres ?

Maria s’assit à côté de lui. Ses plaies au visage commençaient à cicatriser. Elle lui sourit.

– Regarde, Frédéric, comme tout redevient merveilleux. Les gens déposent des fleurs sur les trottoirs devant les agences Post Mortem, aux anciens emplacements des cimetières. Tu peux enfin faire ton deuil et continuer à avancer.

– Non, Marie ! dit Fred en se levant. Tout n’est pas merveilleux. Les gens revivent leur deuil alors que nous les en avions débarrassés. Nous sommes tous à nouveau victimes de nos souvenirs. Apeurés par la mort, les humains ne sont bons à rien. C’était notre seule limite. Et je dois vivre maintenant en sachant que je ne reverrai jamais plus ni Aline, ni Camille. Et que mon meilleur ami est un meurtrier. Je dois vivre avec tous mes voisins qui viennent sonner chez moi en réclamant que je reprenne les activités de Post Mortem.

– Mais... On ne peut pas vivre comme ça, en faisant semblant de croire qu’on peut vaincre la mort !

– Tu es bien la seule à le penser. Regarde autour de toi. Lis les journaux. Surfe sur Internet. En quelques jours nos détracteurs ont été remplacés par la foule de nos fidèles. Tout le monde demande à faire innocenter Jean-Louis Satan, personne ne croit à sa culpabilité. J’ai vu hier encore une pétition en ligne demandant sa libération, et comportant quarante-mille signatures. Les gens sont devenus accros à nos services, comme nos grands-parents étaient devenus accros aux téléphones portables, ou nos arrière-grands-parents à la télévision. Henri et toi nous avez privés d’un moyen de rendre les gens heureux.

– Pourtant il faudra bien vous y faire, Romano est un assassin ! s’emporta-t-elle. Votre addiction vous empêche d’accepter la vérité. Comme ton amour pour Camille t’empêchait d’accepter sa mort.

Frédéric la saisit par les épaules et la ramena vers lui.

– Je t’interdis de te mêler de ma vie !

Comme si toute la rage qui l'habitait se manifestait maintenant, Fred la gifla. Elle parvint à lui envoyer un coup de canne à la tête. Le choc accentua sa migraine déjà affreuse. Heureusement, son crâne ne saignait pas. Quand il se releva et reprit ses esprits, Maria Santinelli s’était enfuie en titubant.

Frédéric se massa la tête à l’endroit de l’impact. « Elle était vraiment prête à tout pour faire fermer notre entreprise » se dit-il. Il cligna des yeux, gêné par quelque chose contre son visage. Il s’agissait d’un cheveu, un long cheveu blond que la sœur de Satan devait avoir perdu. Fred le regarda onduler entre ses doigts, au gré du vent.




Assis dans le noir, sous une unique ampoule éclairant faiblement la pièce, Jean-Louis Satan sifflotait un air d’opéra. Il frottait son soulier droit contre la jambe gauche de son pantalon, puis admirait la brillance du cuir. Derrière la vitre sans teint, les officiers de police l’observaient.

– Chef, on vient encore de recevoir une pétition pour faire libérer Santinelli, dit l’un d’entre eux.

– Foutez-la au bac, avec les autres.

– Pourquoi on le garde, au juste ? On n’a aucune preuve.

Il avait raison. Les seuls éléments retrouvés sur la scène du crime étaient un cheveu n’appartenant pas à Satan, et un bouton de chemise, épargnés des flammes parce qu’emprisonnés entre la porte d’entrée, qui avait gonflé avec la chaleur, et son embrasure. N’importe qui aurait pu le déposer là. L'élément le plus accablant était l'arme contondante retrouvée dans ses affaires, comportant des traces de sang de la victime. Mais rien à part le lieu de découverte ne ramenait l'arme à Santinelli. Au pire, il serait inculpé de possession d’arme prohibée. Des broutilles avec le bataillon d’avocats dont il disposait.

Le boulot de la police se résumait donc à alterner les gardes-à-vue et les interrogatoires, avant de se ramasser une bande d'avocats surpayés dans les pattes. Un travail qui jusqu'à présent n'avait mené à rien.

– Chef ?

Le deuxième homme était de retour.

– Quoi encore ? Une nouvelle pétition ? Un coup de fil anonyme ? Moi aussi je voudrais pouvoir retrouver mon petit confort et reparler avec mes parents et mon frère morts, mais la justice fait son travail, bordel !

– Non... C’est le labo.

– Le labo ?

– C’est à propos du cheveu. Ils savent à qui il appartient, figurez-vous que Frédéric Bailde est revenu et leur a apporté un autre exemplaire. Ça les a aidés.

– Un autre exemplaire de la même personne ? On a un coupable ?

– Plutôt une.




Tout se passa très vite. La police débarqua dans l’appartement de Maria. Ils forcèrent l’entrée, la plaquèrent contre un mur sans qu'elle n'ait le temps de réagir.

– Maria Santinelli, je vous arrête pour le meurtre d’Aline Kindred...

– Mais c’est lui le coupable ! s'écria-t-elle, stupéfaite.

Elle n’entendit même pas qu’on lui énonçait ses droits. Elle était sous le choc, incapable de comprendre ce qui lui arrivait. On lui expliqua qu’on avait trouvé ses empreintes sur l’arme du crime, et un de ses cheveux dans le hall d’entrée chez Aline. Maria se remémora deux choses : du bout de ses doigts touchant le froid du métal lorsqu'accroupie dans le noir, sous le bureau de son frère, elle avait tendu la main dans le tiroir ; ensuite de Satan, époussetant sans cesse son costume après l’avoir prise dans ses bras. S’il avait fait ce geste là-bas, un cheveu à elle avait pu tomber sur le sol.

On la conduisit au commissariat sur le champ. Sur place, Maria croisa Jean-Louis, qui quittait la salle d’interrogatoire. Frère et sœur échangèrent un regard. Satan sourit.

– Que c’est bon d’être libre ! s’écria Jean-Louis, les mains vers le ciel, en marchant au dehors.

– C’est surtout bon de te savoir innocent, dit Fred en serrant son ami dans ses bras, au pied des marches.

Il était si content de retrouver son camarade et s’en voulait énormément de l’avoir soupçonné. Ces accusations semblaient tellement stupides à présent ! Tout s’était éclairé dans l’esprit de Fred : Marie, jalouse de la réussite de son frère, désireuse de couler son affaire à tout prix, s’était rendue chez Aline pour l’assassiner et faire porter le chapeau à Jean-Louis. Puis elle s’était glissée dans le couvent afin de dissimuler l’arme du crime dans le bureau de son frère. Une manipulatrice perfide et dérangée.

– Allons, allons... Comme si je pouvais faire du mal à une mouche.

Les deux amis éclatèrent de rire.

Les cadres avaient mis en place une petite réception dans le clocher, pour accueillir le patron qui les avait rejoints. La statue du Christ était couverte de serpentins. Au dessus de lui, on pouvait lire sur une grande banderole : « Bon retour sur Terre, Satan ! ».

– Merci, merci les amis !

Son court séjour en détention ne semblait pas avoir affecté sa bonne humeur.

Les affaires allaient pouvoir reprendre.

53


Le lendemain matin, les activités de l’entreprise reprirent, et Jean-Louis enchaîna les interviews, révélant enfin auprès de la presse des éléments de son passé – soigneusement sélectionnés par lui-même.

Le PDG parlait de celle qui s'était révélée être sa sœur, se disant dégoûté de son geste impardonnable, et condamnant son acte meurtrier.

Satan s’affichait comme un saint, comme l’homme bon parvenu à s’en sortir malgré la mort de sa mère et les retrouvailles étranges avec cette sœur psychopathe. Les gens l’adoraient, l’adulaient encore plus qu’avant. La justice s’en était prise à leur sauveur, à celui qui avait balayé d’un revers de main la plus grande angoisse que pouvait endurer un être humain, celle de mourir.

Les semaines défilèrent, avec leurs commandes de doubles de plus en plus nombreuses. Le docteur Célos dut former plusieurs équipes de chirurgiens triés sur le volet. Les consignes étaient strictes : hors de question que les défauts des clients soient gommés par un praticien trop perfectionniste. Le visage des morts devait être reconstitué à l’identique, ni plus ni moins. On pouvait gommer certains défauts bien sûr. Mais cela coûtait plus cher. L’homme optimisé, l’être humain 2.0, avait un prix.

Le rythme de travail s’accéléra lors de l’ouverture de bureaux de recrutement dans plusieurs pays pauvres. Alexandre Gorgeran, enfermé en hôpital psychiatrique depuis l’incident qui avait coûté la vie à Henri, n’avait pas dissuadé Post Mortem Incorporated d’avoir recours à des détenus volontaires pour le clonage. Mais contrairement aux centres de détention, le tiers monde offrait des corps bons marchés. Certains volontaires étaient prêt à quitter la misère – et leur vie – pour que leur famille récolte quelques sous.

Au même titre que Jean-Louis, Frédéric devait maintenant voyager pour représenter l’entreprise chaque fois que cela s’avérait nécessaire. Il passa six mois à travailler sans relâche, et tripla le prix déjà exorbitant de ses consultations.

Au bout des six mois, enfin, il demanda à faire reconstituer Camille. Il avait hésité. Aline, ou Camille ? Son cœur ne lui avait donné aucune réponse concrète concernant le choix à effectuer. Il avait aimé ces deux femmes à des périodes différentes de sa vie, pour des raisons différentes, d’un amour fort mais incomparable. Camille, l'amour de jeunesse, unique, puissant et irremplaçable. Aline, celle qui lui avait presque fait oublier l'horreur du passé, qui l'avait aidé à se reconstruire.

Puis il avait trouvé cette carte mémoire dans le bureau d’Aline. Elle contenait le programme de conditionnement mental de Camille, probablement terminé en cachette par la psychologue. Pourquoi ne l’avait-elle dit à personne ? Au fond d’elle-même, se dit Frédéric, Aline avait toujours su qu’elle passerait après Camille. Au point où elle avait préféré terminer la bande audio de la fleuriste plutôt que d’abandonner, comme pour faire un ultime cadeau à Fred.

Ce fut donc Camille qui revint à la vie. Une jeune volontaire ayant un maximum de mensurations communes avec la fleuriste fut sélectionnée dans la base de données, conditionnée mentalement, opérée. Sa pigmentation cutanée fut ajustée, la couleur des ses yeux changée, ses dents limées, déplacées, polies. Huit semaines et 23 opérations plus tard, les retrouvailles eurent lieu.

Les larmes coulèrent à flots lorsque pour la première fois depuis des années, les amoureux se serrèrent dans les bras l’un de l’autre. Tout avait été reproduit à l’identique. Ses cheveux, la forme gracieuse de son visage, sa taille... Sous les mains de Frédéric, même l'ossature de son dos avait été retravaillée, sculptée. Et ce regard marin inoubliable... Une merveille, un ange.

Comme avant.

Elle, avait l’impression de se réveiller d’un mauvais rêve, après un trou noir qui la séparait de son accident.

Lui, vivait l’instant qu’il avait tant attendu, l’instant magique dont il avait rêvé, pour lequel il avait tant travaillé.

Les caméras de télévision firent un gros plan sur leurs visages émus, sur leurs bouches qui se cherchaient pour s’embrasser. Une nouvelle chaîne de télévision n’était consacrée qu’à la retransmission des retrouvailles de morts avec leur famille. Une chaîne payante, bien entendu.

Ainsi, tous ces efforts, toutes ces épreuves n’avaient pas été traversées en vain. Fred pouvait la tenir dans ses bras à nouveau, sentir son parfum, l’écouter respirer. Deux ans d’absence, et de nouveau elle était là. Et l’idée qu’elle ne soit pas tout à fait réelle ne lui traversa même pas l’esprit. Non, elle était là, bien là, devant lui. C’était du bonheur à l’état pur que de la retrouver. Elle dit oui lorsque, face aux objectifs, il la demanda en mariage.

Carole, elle, finit par s’éprendre du charismatique Jean-Louis Satan. Il était venu la voir régulièrement, pour s’assurer qu’elle se remette de la disparition d’Henri. Du jour au lendemain, elle avait retrouvé le sourire, son regard d’enfant, son regard d’artiste capable de s’émerveiller de tout. Elle retrouva l’innocence de sa jeunesse, la maladresse de son adolescence. Était-ce parce qu’elle était heureuse qu’elle prenait de moins en moins de photos ? Sans doute. On n’affronte pas les difficultés de l’art, la frustration de l’inaccessible perfection lorsqu’on a atteint l’équilibre parfait.

Fred avait réussi, lui aussi, à trouver l’équilibre. Il passait ses journées à travailler avec ses meilleurs amis, et retrouvait chaque soir la femme qu’il aimait plus que tout au monde. Oui, quand il avait accepté la proposition de Jean-Louis, on l’avait pris pour un fou. Oui, on l’avait insulté, agressé. Oui, la tendresse d'Aline l'avait presque arraché à ses convictions. Mais il avait tenu bon, et était aujourd’hui enfin récompensé.

Ils avaient gagné leur pari. Les gens n’avaient plus peur de mourir. Ils faisaient même la file pour se porter volontaires. Pour la première fois dans l’Histoire, la démographie se stabilisait. Les vivants remplaçaient les morts au lieu de se reproduire. Les bons partaient en premiers, mais étaient restaurés, reconstitués, réhabilités. Les mauvais disparaissaient dans l’oubli. Le bien l’emportait sur le mal, même dans la mort.

Les églises, les temples du monde entier étaient désertés et devenaient des musées, relatant l’époque passée et risible durant laquelle l’homme avait craint la mort. Le business de la foi, en marche depuis l'aube de l'humanité, et qui avait généré du profit des millénaires durant, touchait à sa fin. Vendre un livre saint ou le pardon de Dieu devenait impossible, sans un peuple de consommateurs crédules effrayés par l'au-delà.

Satan était le nouveau messie.

Sa voix montrait la voie.

Post Mortem, Inc. était devenue la religion universelle.

Sur un panneau d’affichage, près de la gare :

Trois jours pour revivre ? C'est dépassé depuis bien longtemps !

Chez Post Mortem, nous connaissons la valeur du temps. C'est pourquoi nous nous engageons à publier en votre nom dans les 24 heures après l'annonce de votre disparition. Pour que vos proches se sentent rassurés dès les premiers instants.

Il est temps de rendre Jésus jaloux.

54


Un portier aux mains gantées de blanc se tenait debout dans le froid, devant la gigantesque porte de chêne du club privé le plus prestigieux du pays. Limousines et voitures de sport défilaient devant le bâtiment immense, au fur et à mesure de l’arrivée des invités.

Frédéric, gêné dans ses mouvements par la coupe de son costume, descendit de la berline blindée avec maladresse. Son visage avait repris des couleurs, ses joues n’étaient plus aussi maigres qu’autrefois.

Il monta sur le perron et attendit qu’on lui ouvre la porte.

Le psychiatre ajusta son smoking et avança dans la salle de fêtes, mal à l’aise. La riche décoration était impressionnante. Le sol recouvert de marbre reflétait la lumière jaune et intense qui filtrait au travers des lustres de cristaux. Des moulures de plâtre décorées d’or ornaient murs et plafond. Au centre de la pièce, quelques couples au regard prétentieux le toisèrent.

Fred se demandait ce qu’il faisait là. Il voulut continuer son chemin, mais déjà quelqu’un lui barra la route pour lui serrer la main.

– Docteur Bailde, toutes mes félicitations ! lui dit un vieil homme aux petites lunettes rondes.

– Merci, merci.

– Docteur ! Il faut à tout prix que je vous parle ! Dit un autre.

Un couple était déjà apparu à ses côtés pour le complimenter.

– Docteur Bailde, j’aurais aimé avoir votre avis sur...

– Je vous laisse pour l’instant, je dois retrouver mon ami Jean-Louis Satan, dit Frédéric pour couper court. Je vous promets de revenir vous parler tout à l’heure.

Il avança jusqu’au buffet, garni de dizaines de plats. Un serveur lui proposa une coupe de champagne qu’il ne put refuser, à son grand regret. Satan se tenait là, entouré d’un petit groupe d’admiratrices qui riaient à ses plaisanteries par pure flatterie. Quand il aperçut Frédéric, il lui fit signe de s’approcher et s’éloigna de la table en sa compagnie.

– Mon ami, tu te rends compte de ce qui se passe ? Tous nos efforts enfin récompensés ! L’argent, la puissance, et le bonheur de tous ces gens...

– Je déteste ce genre de soirée, dit le psychiatre. Si au moins Camille avait pu venir... Mais elle doit aider Carole à achever les préparatifs.

– Allons, ne fais pas de manières. Toi qui traînais dans les bars de seconde zone il y a quelques années encore... Et puis souris ! Ta sœur se marie demain avec l’homme du siècle !

Frédéric avala une gorgée de champagne, fraîche mais horriblement amère.

– C’est vrai. C’est dingue... Jean-Louis Satan comme beau-frère !

L’orchestre au fond de la salle acheva son morceau sous les applaudissements moitié polis, moitié hypocrites de l’assistance. Un homme d’un certain âge, au visage garni d’une gigantesque moustache, tapota sa coupe de champagne avec l’une des nombreuses chevalières qui ornaient ses doigts bouffis. Il s’éclaircit la gorge et prit la parole, le menton bien haut.

– Au nom du Third Millenium Club, je tiens à souhaiter la bienvenue à nos nouveaux amis, messieurs Jean-Louis Satan et Frédéric Bailde...

La foule applaudissait déjà. Il interrompit son discours, le sourire aux lèvres. Puis il reprit :

– Ces deux gentlemen nous font l’honneur d’être présents ce soir, eux qui sont pourtant débordés dans leur magnifique action destinée à mettre un terme à notre peur du trépas.

Tous les regards étaient tournés vers les deux hommes. Contrairement à Satan, Fred avait horreur de ça. Dès que les applaudissements reprirent, il recula, puis partit dans le fond de la salle en trottinant, se faufila entre les invités, se mêla à la foule. On le harcelait, on tentait sans cesse d’attirer son attention, de le faire rire pour gagner sa sympathie. Il étouffait. Il n’en pouvait plus.

Il trouva refuge dans les toilettes et souffla enfin.

Un bruit le fit sursauter. Il s’écarta de la porte, qui s’ouvrit à la volée sur deux jeunes qui ne devaient pas avoir plus de vingt ans. Des enfants d’invités, probablement. Ils portaient tous deux un costume de grande marque. Ils avaient bu.

Sans prendre la moindre discrétion, le premier ouvrit un sachet et déversa son contenu poudreux à côté de l’évier. Il l’étala en une ligne grossière. Le second rit, et se pencha en avant pour sniffer contre le marbre.

Fred, scié, rit intérieurement. Il avait beau y avoir du cristal au plafond et des dorures sur les murs, cet endroit ne valait pas mieux que l’Enfer Verre. Ces jeunes avaient tout eu, tout de suite, depuis leur plus tendre enfance. Il leur avait suffi de claquer des doigts pour obtenir tout ce qu’ils voulaient. L’argent d’abord, les filles qui en voulaient à leur argent, ensuite. Plus rien ne les amusait, plus rien ne les attirait. Le seul moyen de pimenter leur vie, de lui donner la moindre saveur, était de remplir leurs narines de poudre blanche, de foutre leur cerveau en l’air. Et de la même façon qu’un gamin ordinaire pique des cigarettes à son père, eux n’avaient qu’à trouver la planque à cocaïne de leurs parents. Qui plus est, ils devaient avoir compris que s’ils mouraient, on les reconstituerait.

Un homme âgé fit irruption dans la pièce. Il ne prêta que peu attention aux deux jeunes. Frédéric voulut sortir, mais le nouveau venu lui barra la route. Il avait le front en sueur.

– Je voudrais sortir, monsieur.

– Docteur Bailde, il faut absolument que je vous parle ! C’est urgent !

– Téléphonez à mon cabinet, prenez rendez-vous. Mes amis m’attendent.

– Vous ne comprenez pas, insistait-il. C’est très grave !

– Si je devais écouter chaque personne qui me dit que...

L’homme déboutonna sa chemise d’un coup sec, révélant un torse couvert de vastes taches brunes. Comme si on lui avait renversé de la peinture sur la peau.

Fred effleura l’épiderme du bout des doigts, d’un geste médical. Il n’en revenait pas.

– Et j’ai des problèmes de mémoire.

– Des oublis ?

– Justement, non, c’est plutôt le contraire ! J’ai comme des rêves en pleine journée. Je vois des pots d’épices colorés, des fêtes de je ne sais où. Et je fais des cauchemars. Des cauchemars avec des rats.

Frédéric ne savait que dire. Il avait un très mauvais pressentiment à propos de ces symptômes.

– Y a-t-il autre chose ? demanda-t-il.

– Oui, une dernière chose. J’ai sans cesse des mots incompréhensibles qui me viennent en tête. Par exemple « savitour », ou « varinam »... J’en ai plein, j’ai l’impression qu’ils me viennent directement à l’esprit.

Voyant que le médecin restait muet, le vieil homme ajouta :

– C’est grave, docteur ?

Oui, ça l’était.

Fred devait parler à Jean-Louis, immédiatement.

– Appelez mon cabinet. Vous aurez un rendez-vous en priorité, je m’occuperai personnellement de votre cas. Maintenant, si vous le voulez bien...

Il le poussa sur le côté et sortit des toilettes. Il chercha Satan des yeux dans la salle de réception, mais il ne le trouva pas. Un groupe se formait déjà autour de lui.

– Excusez-moi, demanda Frédéric à une dame, auriez-vous aperçu Jean-Louis Satan ?

– Jean-Louis ? Quel homme exquis ! Il est passé en vitesse chez lui pour nous ramener des photos du premier bâtiment qui a logé votre entreprise. Il tient absolument à nous montrer les progrès que vous avez effectués depuis ! C’est un homme vintage, il n’avait même plus les clichés sur sa montre !

Fred n’avait pas le cœur à sourire. Il lui téléphona mais n’obtint pas de réponse. Il était condamné à attendre le retour de son ami à la réception. Le temps pour lui de se remémorer l’identité du vieil homme qui l’avait abordé.

René-Pierre de Longlois. Un riche client.

Mort une première fois quatre ans plus tôt.

Dupliqué par sa femme et ses enfants un an plus tard, à partir d’un clone Indien qu'il avait fallu engraisser de trente kilos pour lui donner la corpulence du bourgeois.

Fred navigua sur sa smartwatch et se connecta à Internet. La montre afficha : « savitur varyenam »

Le passé était en train de refaire surface.

55


Jean-Louis referma la porte d’entrée de son loft, s’essuya les pieds, ôta sa veste, et partit à la cuisine. Il avait besoin d’un verre, avant de retrouver ses photos.

Après avoir pressé l’interrupteur, il éclata de rire.

Maria était dans la pièce, un revolver pointé droit sur lui. Ses cheveux étaient courts, et plus foncés qu’auparavant. La rage, la colère brûlaient dans ses yeux bleus. Son front, sa joue gauche et son avant-bras étaient marqués de lignes blanches, vestiges de cette nuit horrible où elle avait sauté au travers d’une fenêtre, trois ans auparavant. Face à son frère, les souvenirs refirent surface.

La chute vertigineuse avait pris fin prématurément. Elle avait atterri sur le bord du toit de l’aile ouest du couvent, adossée au clocher. Si elle avait pris un peu plus d'élan, elle se serait écrasée au sol et serait morte ce soir-là. Sa jambe droite était passée au travers des tuiles, qui l’avaient grièvement blessée. Ses documents avaient été trempés, même à travers le carton, les rendant inutilisables.

Elle était parvenue malgré tout à s’extraire du toit, à se laisser glisser vers la gouttière, et à descendre en se cramponnant au cylindre métallique.

Une fois en bas, elle avait pris conscience de la douleur qui envahissait son corps tout entier. Elle s’était effondrée sur les pavés mouillés, grelottant de froid et de fatigue. Ses larmes et son sang brûlants s’étaient mêlés à la pluie glaciale.

Des passants l’avaient retrouvée, emmenée à l’hôpital pour la faire soigner. Après quelques jours de convalescence, elle avait quitté sa chambre contre l’avis des médecins et retrouvé Frédéric pour lui expliquer la situation. Elle avait fait arrêter son frère, cru à la victoire... puis on était venu là chercher, elle.

Elle fut jugée par un tribunal dont au moins deux tiers des membres étaient affiliés à Post Mortem, Inc. On la condamna à vingt ans de prison ferme pour meurtre, violation de propriété privée, vol avec violence, coups et blessures et tentative de suicide. Le suicide avait été considéré comme un crime dès le lendemain du lancement du service de réincarnation de Post Mortem Inc. Il était devenu très grave de rendre inutilisable un corps sain, qui aurait pu servir à la duplication d’un autre citoyen. Abîmer un corps, c’était du gaspillage, ni plus ni moins.

Jean-Louis Satan n’était pas venu au procès, ni aucun membre de Post Mortem, d’ailleurs.

Maria avait fini par s’évader. Elle avait commencé à préparer son plan dès le premier jour passé à l’ombre. Des mois et des mois durant, on l’avait tenue à l’écart des nouvelles venant de l’extérieur. Elle avait vécu coupée du monde, enfermée dans sa cellule, dans la peur perpétuelle d’être la prochaine sur qui ses codétenues s’acharneraient à coups de poings ou de couteau bricolé dans le mobilier en métal. Une vie dans la peur de la souffrance.

Quand elle était sortie, il pleuvait. Comme le soir de la mort d’Henri. Comme si, pendant tout ce temps, sa vie s’était mise entre parenthèses, l’attendant pour reprendre son cours exactement là où elle s’était arrêtée.

Elle n’avait eu aucun mal à trouver un revendeur d’armes. La prison sert aussi à se faire des contacts. Et cette arme brillait maintenant au bout de son bras, à deux mètres seulement de Jean-Louis Satan.

– Derringer à quatre canons... dit-il en ouvrant le frigo, comme si de rien n’était. J’aurais au moins espéré que tu aies l'élégance de me menacer avec une arme italienne.

– Cesse donc de faire le malin, Romano, dit Maria d’une voix tremblante.

– Tu sais, j’ai compris que c’était toi la cambrioleuse, dès que je suis monté dans le bureau, dit-il en ouvrant une bouteille de lait. J’ai retrouvé notre photo déchirée par terre. Mais je savais que tu reviendrais, que nous nous reverrions un jour ou l’autre.

Elle ne répondit rien. Lui, se versa un verre, but une gorgée, puis attarda son regard sur les cicatrices de la jeune femme.

– Tes bras et ton beau visage sont couverts de traces... Quel dommage.

– Tais-toi...

Il s’approcha d’elle en se mordant la lèvre. Les canons de l’arme n’étaient plus qu’à quelques centimètres de son plexus.

– J’aurais tellement aimé les voir plus tôt... Voir ce sang magnifique suinter de ta peau blanche...

– C’est terminé, Romano, cracha-t-elle, serrant le poing autour de la crosse du revolver. Tu ne tueras plus personne. Et quand j’en aurai fini avec toi, je convaincrai Fred de mettre un terme aux activités de Post Mortem...

– Tu le penses vraiment ? Tu es bien naïve.

– Je suis sûr qu’il se rangera de mon côté si je lui parle des circonstances de la mort d’Aline Kindred.

Satan souriait.

– Il ne te croira pas, pas plus que la première fois. Il te prendra pour une dingue, tu n’as aucune preuve. L’arme a disparu. L’ADN retrouvé sur place est le tien. Tu as déjà eu droit à un procès, tu te souviens ? Et de toute manière, il peut faire réincarner Aline quand il le veut, en un claquement de doigts. Tu vois, Marie, la mort des gens n’a plus aucune valeur. Ce n’est plus un motif de vengeance, ni un moyen de pression. Quoi que tu fasses... Quoi que tu dises... J’ai gagné d’avance.

Maria vit le regard de son frère flamboyer. Son sourire devint malsain. Sa respiration s’accélérait. À ce moment, elle réalisa qu’elle était bel et bien en face d’un meurtrier. D’un fou dangereux. Et pourtant elle était paralysée par la peur, par les valeurs qui jusqu’ici avaient régi sa vie et son mode de pensée. Elle était incapable d’appuyer sur la détente.

– Eh bien ? dit-il en regardant les yeux noirs des quatre canons. Tu ne sais pas t'en servir ? Henri ne te l'as pas appris ?

Satan ricana.

– Mais dis-moi... poursuivit-il, tu étais venue avec lui à l’inauguration ? Ce flic de pacotille, cet enquêteur du dimanche, mort avant d’avoir récolté la moindre preuve... Ne me dis pas que tu craquais pour lui !

Il rit de nouveau avant d’ajouter :

– Vous formiez une équipe tellement pathétique... Un enquêteur sans preuves et une cambrioleuse sans butin...

Le sang de Maria ne fit qu’un tour. Elle se rappela d’Henri, de la force mentale qu’il avait dû avoir pour vivre séparé de sa femme, de la volonté de fer dont il avait dû faire preuve, de la poigne avec laquelle il avait tenu tête à ses supérieurs. Cet homme qui avait, jusqu’à la dernière minute de sa vie, combattu pour ce qui lui semblait juste.

Elle se remémora leur court baiser... et appuya trois fois sur la détente. Le PDG cria, pris par surprise. Sa tête bascula en arrière au premier impact, sa chemise blanche se tacha de sang. Il trébucha. Les deux suivantes achevèrent de le clouer au sol, après l’avoir plaqué contre le réfrigérateur, laissant derrière lui trois points d’impact et une longue trace...

Maria essuya son visage éclaboussé de sang. Après un tel bruit, le silence était devenu pesant. Elle se mit à pleurer. Romano Santinelli était là, gisant à ses pieds, baignant dans le rouge, la bouche et les yeux ouverts.

Elle venait de tuer son frère. Trois balles en pleine poitrine.

Le démon était vaincu.

Lui qui était passionné par le web n’avait pas de page personnelle, pas de profil, pas même de biographie publiée. Il avait passé sa vie à essayer de la cacher. Personne ne serait en mesure de le réincarner, car les informations nécessaires n’existaient pas. La bataille était enfin gagnée. Henri aurait été fier d’elle.

Elle resta longtemps immobile, arme à la main, à regarder le corps sans vie de Satan en pleurant. Ses jambes refusaient de bouger.

Deux mains la saisirent par les épaules et la retournèrent. Elle hurla de terreur. Jean-Louis était là, debout, complètement nu face à elle, les yeux débordant de colère. Elle voulut dire quelque chose mais elle n’y parvint pas. Elle se serait effondrée s’il ne la soutenait pas.

– Ne pleure pas, petite sœur, murmura-t-il... avant de mordre son cou à pleines dents.

56


Jean-Louis avait convoqué les chefs de service dans son bureau, en haut du clocher, pour une réunion exceptionnelle. Cela faisait neuf mois que le service de réincarnation avait été lancé. Michel, Frédéric, et Patrick avaient maintenant suffisamment de recul pour pouvoir discuter des problèmes rencontrés avec Satan.

– Les chiffres sont excellents, annonça le patron en souriant. Le service de résurrection fonctionne à merveille, et se démocratise comparé à ce qu’il coûtait auparavant.

Ses trois acolytes approuvèrent

– Cependant, quelques petits soucis subsistent. Il y a tout d’abord cet « effet trou de mémoire ».

– J’ai du mal à voir comment on pourrait arranger ça, dit Frédéric.

Patrick, l’avocat, fronça les sourcils.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? Michel m’en a parlé, mais je n’ai pas compris.

– Prenons un client, dit Fred. Il meurt, mais avait commandé un double en cas de décès. Que se passe-t-il ?

– Le double prend la relève dès qu’il est opérationnel.

– Voilà. Sauf que le conditionnement mental ne correspond pas au moment du décès, mais au moment où la commande a été passée.

– Donc le clone a tous les souvenirs de la personne qu’il remplace, sauf les souvenirs récents ?

– Exactement. C’est ce qu’on appelle l’effet trou de mémoire. Impossible de faire en sorte que le double se souvienne de ses derniers instants, des dernières conversations qu’il a eues...

– Sacré casse-tête, conclut Patrick.

Michel se redressa sur sa chaise.

– Il faudrait que jour après jour, on implémente de nouveaux souvenirs à la bande audio. Mais manuellement, ce serait un enfer. Et même comme ça, on aura toujours un trou sur les derniers instants de la vie.

– Nous devons nous creuser les méninges, dit Patrick. Si nous arrivons à faire en sorte qu’une fois réincarnés, les clients se rappellent comment ils sont morts, la police va apprécier. Tous les meurtriers pourront être identifiés !

– Ce n’est pas le seul problème, continua Jean-Louis. Nous avions jusqu’ici un service élitiste, et il se démocratise. J’aimerais offrir des avantages aux gens plus fortunés, pour faire augmenter notre marge bénéficiaire. N’oublions pas que les gens importants sont souvent menacés de morts, nous pourrions peut-être devoir les reconstruire quatre, cinq, six fois si on essayait de les tuer ! Et puis dernier souci : la forme physique. Nous avons une marge d’erreur de dix pourcents en ce qui concerne la musculature exacte des clients. C’est trop élevé, il faut être plus précis que ça.

Personne ne dit mot. Tous réfléchissaient. Frédéric se leva, fit le tour de la pièce, retournant le problème dans tous les sens. Il dit :

– Et si... Si nous commencions à préparer les clones avant la mort des clients ? On pourrait les plonger dans un coma artificiel, en attendant le décès des consommateurs. Il serait facile de les stocker dans leur cave ou leur grenier, dans un sarcophage spécial.

– C’est faisable ça ? demanda Michel.

– Ce sera cher... mais faisable.

– Et en quoi ça règle nos problèmes ?

– Eh bien jour après jour, le client pourrait implémenter de nouveaux souvenirs directement dans la mémoire de son clone. Via la smartwatch par exemple, qui filme et enregistre tout en permanence. Si la montre analyse les dépenses physiques, le clone pourra être adapté au niveau morphologique par électrostimulation.

– Et les nutriments ? On les lui injecterait directement ?

– Oui, on pourra facilement se débrouiller pour ça, avec des poches à renouveler depuis l’extérieur du sarcophage. Quand aux circonstances de la mort... imaginez : quand le client meurt, un enregistrement audio des cinq ou dix dernières secondes de sa vie résonne aux oreilles de son clone. Cela lui donnerait une idée de la façon dont il est mort, par exemple s’il a été assassiné. À quelle fréquence les smartwatches font-elles leurs transferts de données ?

– Toutes les cinq secondes, dit Michel.

– C’est magnifique ! dit Satan. Pour l’instant, c’est de la science-fiction... Mais si ça marche, nous allons lancer ce service réservé à l’élite, aux gens qui vivent dans l’angoisse de mourir. Les politiciens, les directeurs d’entreprise... D’ailleurs, je pense que je vais en installer un chez moi. On ne sait jamais...

– Mais enfin, Jean-Louis, qui voudrait te tuer ?

– Un des dingues qui m’envoient des lettres de menace chaque jour, par exemple. Mes amis, si la préfabrication de clone est envisageable, alors... Nous allons devenir les maîtres du monde.

57


Jean-Louis essuya sa bouche pleine de sang et lâcha le corps sans vie de Maria, qui s’écrasa sur le sol de la cuisine. Il était intégralement nu. Il tourna la tête vers son propre cadavre, couché près du réfrigérateur, trois trous auréolés de carmin traversant sa chemise.

– Diable, elle ne m’a pas loupé, cette garce ! s’écria-t-il avant de cracher le sang qu’il lui restait en bouche.

Jean-Louis s’était réveillé dans son sarcophage, à la cave, dès que son cœur s’était arrêté de battre à la cuisine. Il avait d’abord pris conscience du confort, de l’état de bien-être dans lequel il se trouvait. Puis la poche s’était vidée de son eau tiède et il avait ressenti le froid extérieur.

Dans sa tête avaient alors résonné, comme en écho, les quelques phrases qui avaient précédé les coups de feu : Vous formiez une équipe tellement pathétique... Un enquêteur sans preuves et une cambrioleuse sans butin... Il avait actionné la poignée, arraché sa perfusion et sa sonde urinaire, bondi hors de son cocon, trébuché lors de ses premiers pas à l’air libre, puis s’était dirigé vers la cuisine, et s’était occupé de sa sœur. La pauvre avait passé du temps en prison, sans avoir eu connaissance des dernières innovations de Post Mortem, et sans savoir que Satan avait appris leur lien de parenté.

La surprise avait été magique.




Après le cambriolage et la disparition subite de Marie, Jean-Louis avait commencé à enquêter sur elle, tout comme elle avait enquêté sur lui. Cela l’avait d’ailleurs amené à faire quelque chose qu’il détestait, et qu’il n’avait plus fait depuis longtemps : rendre visite à son père.

Thomas Devielder avait ouvert la porte à son fils, à moitié terrorisé. Il avait été évasif au sujet de cette jeune femme dont Satan lui parlait, et qui aurait pu essayer de le contacter pour récolter des informations. Jusqu’à ce que Jean-Louis ne parle ouvertement de la retrouver et de la tuer.

– Non ! avait lancé Thomas, ses iris vieillis suppliant son fils de ne pas exécuter sa sentence diabolique. Non, Romano, tu ne dois pas la tuer...

– Donc tu la connais ! avait conclu Satan. Elle t’a contacté, n’est-ce pas, et elle a réclamé des informations sur moi !

– C’est ta sœur, Romano. Tu entends ?

– Ma sœur ?

– Ta sœur aînée... Giovanna l’a faite placer. Elle voulait te retrouver.

Voilà pourquoi elle se faisait discrète dans le couvent, pourquoi elle se refusait à lui, prétextant de vouloir attendre le mariage... c’était sa sœur. La première femme à l’avoir abandonné. Avant même sa mère.

À partir de ce moment, Satan avait su qu’elle reviendrait un jour, où qu’elle soit, pour tenter de l’assassiner. Ça devait être une idéaliste, une révolutionnaire stupide et égoïste, comme ce con d’Henri, ce flic qui leur avait offert la meilleure publicité imaginable. Quelques jours plus tard, elle se débrouillait pour le faire arrêter. Et maintenant elle gisait là, les yeux vides, la gorge ouverte, à côté de son propre corps. Macabre retrouvailles de famille.

Le téléphone fixe sonna, dans le salon. Satan enjamba son alter-ego et partit décrocher. C’était Carole.

– Oui, ma chérie ?

– Mon amour, tu es chez toi ? Je voudrais venir te voir.

– Hum... Ce n’est pas le moment, à vrai dire, répondit Satan en jetant un coup d’œil au carnage dans la cuisine. J’ai un peu de... ménage à faire, et je repars tout de suite au dîner de Gala avec ton frère. Et puis vu que la cérémonie a lieu demain, nous n’avons pas le droit de nous voir !

– C’est vrai, cette maudite coutume...

– Tu sais, les coutumes, c’est comme la famille : c’est sacré !

– Je t’aime.

Satan sourit.

– Carole ?

– Oui ?

– Le temps est venu pour toi de devenir belle.

Bref silence...

– Maintenant ?

– Au compte de trois. Un, deux... trois.

Elle raccrocha.

Satan s’approcha de son cadavre pour lui détacher sa smartwatch. Puis de celui de Maria pour ramasser son arme. Il restait une balle dans le Derringer.

Il monta ensuite se changer, et nettoyer la montre. Il s’occuperait des corps plus tard.




– Ah, enfin ! s’écria Frédéric en voyant Jean-Louis remettre les pieds dans la salle de fête.

Il posa sa coupe de champagne et tenta de le rejoindre sans bousculer trop de monde. Il devait lui parler à tout prix. Mais avant qu’il ne l’atteigne, Satan était monté sur une estrade et avait demandé à porter un toast.

– Chers, très chers amis, commença-t-il après les derniers applaudissements, j’ai une annonce à faire. Je compte me marier demain avec la femme la plus époustouflante qui soit !

Applaudissements dans l’assistance. Fred soupira. Il s’impatientait.

– À cette occasion, je voudrais vous offrir un spectacle unique, que peu de personnes sur Terre peuvent se vanter d’avoir vu en direct sans être mis en danger. Il y a quelques temps, une personne ici présente, gravement malade, m’a demandé sa duplication. J’ai décidé de lui en faire cadeau, car non seulement le mariage m’a mis de bonne humeur, mais il se trouve aussi que ce sera très exactement notre millième duplication !

Un « Oh » d’admiration parcourut l’ensemble des invités. Fred n’était pas au courant, mais il applaudit en même temps que les autres. D’un geste, Satan, qui l’avait repéré, lui indiqua de monter le rejoindre.

– Faites entrer mademoiselle ! cria le PDG.

Les grandes portes s’ouvrirent. Au grand étonnement de Fred, Camille apparut, rayonnante, magnifique dans sa belle robe blanche. Elle souriait comme jamais et fixait les deux hommes sur l’estrade.

Jean-Louis posa une main sur l’épaule de Fred et lui souffla à l’oreille :

– Souris pour la photo.

Le psychiatre n’eut pas le temps de réagir. Il vit sans comprendre Camille sortir une arme, la pointer sur lui, et tirer un coup de feu. C’était une arme étrange, à quatre canons, quatre yeux noirs qui le regardaient comme une araignée.

Fred s’était écroulé et baignait dans son sang. Les gens autour continuaient à applaudir. Sa vision devint trouble.

– Veille à ne pas salir mes chaussures ! lui dit Satan.

– Aidez-moi... disait Fred, couché par terre. Mais personne ne l’écoutait. Appelez les secours ! supplia-t-il, mais la foule le regardait en souriant, comme s’il était l’objet d’un spectacle. La mort avait-elle été vulgarisée à ce point ?

Le psychiatre eut un haut le cœur. Il cracha une quantité impressionnante de sang, roula sur lui-même, et perdit connaissance dans ce décor somptueux, entre vieillards liftés et jeunes bourgeois sous cocaïne.

58

Frédéric se réveilla à cause de la douleur, mais il réalisa assez vite qu’il était à l’hôpital. En vie. Il était en vie.

Personne n’était présent à son chevet. Le geste incompréhensible de Camille lui revint en mémoire. Il sursauta quand la voix du présentateur du journal jaillit de la télévision vissée contre le mur. Deux agences de recrutement Post Mortem Inc. avaient été la cible d’attentats terroristes dans la nuit, à Rome et à Madrid.

– Les spécialistes qui se penchent sur le sujet estiment que l’entreprise numéro un du secteur funéraire devra s’attendre à une augmentation de ce type d’attaque, précisa le journaliste. S’en prendre directement à Post Mortem, Inc. revient à empêcher les gens de ressusciter, et donc à rétablir la mort comme une finalité, ce qu’elle était auparavant.

Fred déglutit en découvrant les images de bâtiments en feu, sous d’épaisses volutes de fumée. Les gens couraient en tous sens, rongés par la panique, certains blessés. Derrière eux, l’enseigne métallique de Post Mortem pendait à la façade, tordue par le souffle de l’explosion qui avait noirci les briques et mis un terme à l’existence de dizaines d’innocents.

Le présentateur poursuivit :

– Le ministre de la défense a déclaré ce matin son intention d’offrir à chaque soldat une possibilité de réincarnation en cas de mort au combat. L’armée espère ainsi recruter jusqu’à quarante pourcents de jeunes supplémentaires. Le ministre a également annoncé que l’armée investirait pour équiper les troupes des nouvelles ADNL, les Armes Douloureuses, Non Létales...

– La peur de la souffrance remplace la peur de la mort, dit une voix faible sur la droite de Frédéric.

Il se rendit compte de la présence d’un voisin de chambre. Un vieil homme amaigri, couvert de rides, de tubes et de capteurs, tenu en vie plus par le miracle de la science que grâce à son état de santé.

– Je croyais que les guerres avaient disparu, avoua Fred.

– Au début, oui. Le temps qu’on trouve autre chose que l’envie de survivre pour motiver les troupes. Maintenant ce qui compte, c’est d’imposer la souffrance maximale à l’ennemi. Ces jeunes soldats s’électrocutent, s’aspergent d’acide, se brûlent, se tirent dessus avec de fines aiguilles.

– C’est horrible...

– Je vous reconnais... marmonna le vieux en tendant un index fripé et jauni. Vous êtes Bailde. L’ami de Satan.

Il éclata d’un rire glaireux, toussa, puis poursuivit avec un sourire édenté :

– C’est vous-même qui avez créé tout ça. C’est vous le responsable. La vie est ironique, parfois...

– Taisez-vous !

– Vous auriez dû vous douter que tout ça vous exploserait à la figure tôt ou tard. On ne défie pas la mort impunément.

Le psychiatre tentait de faire abstraction de la présence du vieil homme, mais il n’y parvenait pas.

– Et ne vous attendez pas à avoir de la visite. J’ai trois enfants, cinq petits enfants, et personne ne vient me voir.

– Ma sœur viendra.

– Allons donc ! Elle est jeune et en bonne santé, non ? Alors que viendrait-elle faire ici avec un estropié ? Vous avez fait en sorte qu’on se désintéresse des mourants et des blessés. C’est comme ça...

Il n’eut pas l’occasion de terminer son discours. Deux infirmières entrèrent dans la pièce, et l’emmenèrent hors de la chambre. Ses yeux apeurés ne quittèrent pas Frédéric jusqu’à ce que le lit ait passé la porte. Le psychiatre en eut des frissons. Presque au même instant, Jean-Louis et Camille arrivèrent.

Fred tenta de se redresser, mais une douleur insupportable l’en empêcha. Il ne comprenait plus rien, ne faisait plus confiance à personne. Le sourire permanent de Satan l’agaçait, à présent.

– Qu’est-ce qui s’est passé, hier ? demanda Frédéric.

– Je t’ai tiré dessus, dit Camille avec une bienveillance ignoble.

– Mais... qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi ?

– Tu vas être dupliqué, Fred, expliqua Satan. Tu te détaches de ton travail, tu es blessé, mourant même. On a besoin de gens efficaces sur le terrain. Efficaces et concentrés.

Camille s'approcha de Jean-Louis et l'enlaça.

– ... Et puis j'ai besoin d'un Frédéric Bailde qui accepte la nouvelle tournure des choses !

– Mais... Comment se fait-il que... Camille a toujours été fidèle!

– J'ai certainement dû glisser une instruction en trop dans le protocole de clonage, je suis si distrait ! dit Satan avec un grand sourire. Tu peux remercier ta chère Aline Kindred, sans qui je n'aurais jamais réalisé à quel point il était aisé de moduler la personnalité des gens ! Il suffit de changer quelques mots, d'ajouter une phrase... On a tendance à l’oublier, mais les mots peuvent avoir un pouvoir dévastateur.

– C’est toi qui as terminé le code de Camille ?

– Tu pensais vraiment qu’Aline l’avait fini elle-même ? Qu’après t’avoir tourné autour à ce point, elle allait renoncer à toi ? Et qu’elle te laisserait une carte mémoire bien en évidence sur son bureau, de surcroit ?

– Tu... Tu as détruit ma vie !

– Un sacrifice nécessaire, répondit Satan sur un ton d'excuse. Comme Aline... comme Marie...

Frédéric tentait désespérément de se lever, mais il ne parvenait qu'à se faire mal et à accentuer encore le goût de sang qui lui envahissait la bouche.

– Reste calme Freddy, lui intima Jean-Louis. Plus tu t'agiteras et plus ils viendront te chercher tôt pour l'anesthésie.

– Et Carole ? Tu l’abandonnes le jour de son mariage ?

– Carole? Mais le problème de Carole est déjà réglé depuis longtemps !

Fred se figea sur place. Même ses incontrôlables tremblements de panique stoppèrent, tant l'idée que l'on s'en prenne à sa sœur l'insupportait. Puis, sans que Satan n'ajoute un mot, il comprit.

Ce changement. Ce changement brusque dan son comportement, des mois auparavant. Elle avait retrouvé sa joie de vivre, son âme d’enfant... Ce n’était pas un hasard. Ce n’était pas une façon de passer au-dessus de son histoire avec Henri.

– Tu l'as tuée! Tu as tué ma sœur et l'a remplacée par son duplicata lors de l'un de vos rendez-vous !

– Et tu as vécu avec un double sans rien soupçonner, si ce n'est pas magnifique! Une fois de plus tu as joué les cobayes, et fait ton travail à la perfection.

Il soupira.

– Dommage qu’elle ait perdu sa créativité. Il faudrait trouver un moyen de remédier à ça pour les artistes qui demanderont qu’on les duplique. J’aimais bien les photos de ta sœur. Elle l’a oublié depuis, mais j’ai acheté une de ses premières photos, lors de sa toute première expo.

Il regarda sa montre et ajouta :

– Depuis hier soir, elle doit avoir oublié l’idée même de m’épouser. Envolée ! Et à l’heure qu’il est, elle doit avoir mis fin à ses jours comme une artiste désespérée.

– Mais tu es pris au piège, Satan! Les clones ont une autonomie limitée ! Je viens de voir un patient qui commence à retrouver des souvenirs de son pays natal, et la coloration naturelle de sa peau! Il se souvient même de morceaux de prières hindoues !

Le PDG répondit sur un ton calme, comme lors d'une réunion de travail ordinaire :

– J'avoue que j'ai d'abord été inquiet, moi aussi. D'autant que j'ai été personnellement confronté à une renaissance en temps réel. Mais il nous suffit de faire revenir nos clients tous les deux ou trois ans, pour un check-up et une mise à jour, comme n'importe quel produit.

– Allez, merci pour tout, Fred ! Salue ma chère sœur pour moi, si tu la retrouves.

Camille et lui quittèrent la pièce sans lui jeter un regard de plus. Des larmes brûlantes traversèrent son visage.

Il avait tout perdu.

Il avait été pris à son propre jeu, et attendait maintenant que l'on vienne le droguer pour rendre son esprit plus malléable, avant de le transformer, et enfin de l'opérer pour débarrasser la famille d’un riche client de son deuil. À son réveil, il ne s'appellerait plus Frédéric Bailde, n'aurait plus aucun souvenir de cette vie, n’aurait plus le même visage. À moins qu’on ne l’euthanasie, tout simplement...

Un confrère entra dans la chambre après quelques minutes.

Frédéric ne dit mot.

Il sentit le froid désagréable de la lingette alcoolisée lui désinfecter la peau dans le creux du coude.

Ses pupilles se dilatèrent... Sa tête bascula en arrière sur l'oreiller.

Sur le plafond blanc, avant que ses paupières ne s’abaissent, il jura voir s’envoler une nuée de papillons noirs.

59


Une odeur forte, écœurante de fleur flottait dans la pièce. Le sol était jonché de pétales, de morceaux de tiges, de feuilles. Dans l’air claquait de temps à autre la lame d’un sécateur, interrompant le silence presque religieux de la salle de cours.

Les cheveux attachés en arrière, un sourire sur le visage, Camille passait entre les bancs, mains sur les hanches. Elle s’arrêtait régulièrement pour corriger le travail d’un des quinze apprentis fleuristes à sa charge, debout chacun derrière une table, à essayer de composer un bouquet.

Marchant dans la classe, elle arriva au fond du local, et observa son élève. Ses mains puissantes et nerveuses semblaient a priori inadaptées pour un travail aussi délicat, mais il n’en était rien. L’apprenti se sentit observé et leva un regard clair, intense vers Camille. Il rougit. Il la trouvait belle, et ça se sentait.

Il s’essuya le front d’un revers de manche et présenta son bouquet. Il avait terminé.

Elle s’approcha, toucha les fleurs du bout des doigts, vérifia la longueur des tiges.

– Les couleurs sont harmonieuses, l’ensemble se tient...

Elle le regarda en plissant les yeux. Elle cherchait son prénom.

– C’est de l’excellent travail... hum...

– Jean-Louis.

– C’est juste, Jean-Louis...

Le jeune homme sourit. Il n’avait pas eu l’habitude de recevoir des compliments, ces dernières années. On en recevait rarement, dans les maisons de correction. Pas plus quand on en sortait.

Quand était venu le temps pour Romano de reprendre sa vie à l’extérieur, on lui avait demandé quelle formation il désirait entreprendre. Il avait commencé par le marketing, désireux de monter sa propre entreprise. Il avait brillamment réussi, contre toute attente. Mais ne disposant d’aucune idée qui lui permettrait de faire fortune, il avait entamé deux autres cursus. Thanatopracteur, d’abord. Fleuriste, ensuite. Car il était avant tout un admirateur de la beauté, incompris des humains ordinaires. Il se savait destiné à une vie hors du commun, à un avenir fou dans un luxe digne de son génie.

Quand Camille s’était présentée à eux, le premier jour, il était tombé sous le charme en une seconde. Depuis, lorsqu’elle passait près de lui, il parvenait encore à distinguer son parfum à elle parmi celui des fleurs. Une pure merveille.

Son sourire le hanta des nuits entières, comme celui d’Anna avant elle...

Mais elle ne le remarquait pas. Elle l’oubliait. Elle le voyait sans le voir, lui qui pourtant méritait toute l’attention, tous les regards.

Elle avait un petit ami. Un médecin, à ce qu’on disait. Romano en était fou de jalousie. Il devait le tuer, oui, il le devait...

Un jour, alors qu’il vidait l’estomac d’un corps dans le funérarium où il était apprenti, lui apparut une idée. Une idée folle, osée, immorale. Mais une idée qui allait le rendre riche.

Il devait suivre le médecin. L’épier, le connaître. La suivre elle, comme il l’avait fait pour Anna. Les connaître par cœur, l’un comme l’autre. Attendre le bon moment... Et ensuite frapper.

S’il éliminait le psy, il ferait de la peine à Camille, et ne résoudrait aucun de ses problèmes personnels. Un geste futile, en somme.

Mais s’il tuait Camille... Alors il devenait possible d’utiliser son petit-ami à sa solde. Personne n’est plus manipulable qu’un homme en détresse.

Il pourrait le convaincre de travailler avec lui. Pour lui. Pour faire revenir Camille... Et tous les autres morts que des gens seraient prêts à payer pour revoir.

Technologiquement, il était sûr que c’était possible. Il venait de voir, la veille encore, une de ces émissions où des femmes mal dans leur peau se faisaient opérer de la tête aux pieds par chirurgie esthétique. Le corps était modelable à souhait. L’avant-veille, un reportage sur les sectes lui avait démontré qu’il était possible de faire avaler n’importe quelles sornettes à n’importe qui. L’esprit, lui-aussi, était modelable à souhait.

Un monde de faibles.

Le plan était clair. Risqué. Mais si beau...

La tuer.

Trouver quelques partenaires pour lancer l’entreprise.

Attendre... disons, un an. Ou deux ans peut-être. Et aller chercher son petit-ami au fond du gouffre. Il n’aurait qu’à lui inventer qu’il avait été le dernier sélectionné parmi des milliers de collègues potentiels. Histoire de lui donner de l’importance.

Se servir de son intelligence, de ses souvenirs pour créer une version virtuelle de Camille telle qu’elle était aujourd’hui. Le laisser croire que toutes les idées viennent de lui.

L’éliminer du plateau, une fois qu’il ne serait plus qu’un pion inutile...

Brillant.

Le jeune homme mit toute son énergie dans ce projet insensé. En quelques mois, il fut prêt. Romano loua une voiture avec une fausse carte d’identité. La secrétaire n’eut même pas à photocopier la carte, il l’avait déjà fait... Avec une encre qui disparaitrait du papier en trois jours. Même son visage serait oublié.

À l’angle d’une rue, il stoppa, éteignit les phares.

Elle arriva, commença à traverser.

Il écrasa l’accélérateur.

Elle ne se rendit pas tout de suite compte que quelque chose n’allait pas. Quand ce fut le cas, il était déjà trop tard.

Une fissure en toile d’araignée opacifia le pare-brise, là où la tête de Camille était venue le rencontrer. Avant le choc, elle avait pu croiser le regard du jeune homme au volant. Sans comprendre, elle avait lu la jubilation sur son visage.

Comment s’appelait-il, déjà ?

60


Jean-Louis Satan sourit en repensant à ces heureux souvenirs. Il sortait de l’hôpital en tenant Camille par la main.

Il avait réussi. Elle était belle. Elle était sienne.

– Allons-y, ma chérie, lui dit-il.

– Oui, mon amour...

Elle le suivit sans discuter. Elle était folle amoureuse.

Il se retourna pour l’embrasser. Elle le serra dans ses bras.

Elle posa un court instant la main sur sa chemise et eut comme un léger frisson.

Le frisson se transforma en une décharge électrique qui la foudroya toute entière.

Du lin.

Satan sourit, se recula et attendit face au feu rouge, sans s’apercevoir que Camille était restée figée, paralysée.

Tout lui revint...

Le froid, le grand froid de l’Est. Les longs hivers dans la campagne profonde. La toundra verte et sombre. La faim lui tenaillant l’estomac tandis qu’elle arpentait d’immenses champs aux reflets violets. Des champs de lin. Le lin que ses parents cultivaient, transformaient, puis vendaient.

Elle se souvint de la misère, de la détresse de sa famille. Elle se souvint de cette décision qu’elle avait prise, celle de revendre son corps à une riche entreprise occidentale, pour apporter de l’argent à ceux qu’elle aimait. Quitte à les oublier à jamais.

On l’avait transformée, maltraitée, torturée mentalement. Elle avait vite supplié ses bourreaux d’arrêter, mais on ne l’avait pas écoutée. Elle avait signé, elle avait donné son accord. Elle aillait devenir une autre.

On avait introduit de force des images en elle, une nouvelle langue, des discours, un nouveau nom. Elle était arrivée en s’appelant Nastasia. Elle était sortie en s’appelant Camille.

En moins d’une seconde, tout était réapparu, comme si toucher la fibre de lin avait fait resurgir du plus profond d’elle-même tous ces souvenirs perdus.

Il était devant elle, dos à elle, l’homme qui lui avait fait du mal. L’homme qui avait imaginé et initié ce processus de transformation. L’homme qui l’avait détruite.

Au loin, un camion.

Nastasia hurla, le poussa en avant.

Romano Gianluigi Santinelli trébucha sans voir ni entendre le poids-lourd qui le balaya comme un insecte, le réduisant au silence sous les cris des passants, terrorisés.

Broiement d’os. Sang sur le sol. Vapeurs de diesel dans les narines.

La mort aussi, aime se venger avec patience et génie.

Les yeux de Nastasia déposèrent deux larmes brillantes sur les joues de Camille.

61.


Le vent soufflait. Léger, il emportait les graines de pissenlits et les pétales de fleurs dans sa course calme et silencieuse.

Au milieu des champs et des prairies était dressée une petite maison grise, debout dans la verdure comme un caillou dans la mousse. Derrière le verre des petites fenêtres, deux yeux vieillis regardaient alternativement le ciel, son bleu d’aquarelle, et les hautes herbes cassantes, blanchies par un été trop chaud.

Les mains tremblantes, le vieil homme referma les rideaux. S’il regardait au loin trop longtemps, les souvenirs réapparaissaient dans les champs. S’il fixait les herbes, les coquelicots, il finissait par y voir une ombre féminine se relever dans la prairie, courir en riant sous l’or du soleil. Un spectacle magnifique et insoutenable, qui n’avait peut-être même pas eu lieu. Avec le temps et la folie qui vous gagne, on confond parfois les vieux rêves et les souvenirs.

Le vieillard se déplaça jusqu’à la cuisine, vida dans l’évier une tasse de thé froid qu’il avait oublié de boire. Derrière son visage ridé comme l’écorce d’un arbre centenaire, sa mémoire était en train de s’affaiblir. Seule une poignée d’images et de prénoms restaient gravés en lui, conservaient une netteté absolue. Pour le reste, il perdait un peu plus de vie chaque matin, un peu plus de souffle, un peu plus de force. Son corps usé, rouillé, ne servirait plus bien longtemps. De sa main droite, au dos brûlé, il se servit une nouvelle tasse, fumante et odorante. L’âge n’avait pas réussi à masquer la cicatrice.

Frédéric, allongé sur son lit d’hôpital, avait distingué l’ombre floue de Nastasia faire irruption dans la chambre, bousculer le médecin et arracher l’aiguille du creux de son coude. Après avoir assassiné Jean-Louis Satan et repris ses esprits, elle avait couru pour lui sauver la vie. Elle avait reconnu en lui une victime, et non un coupable.


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