Excerpt for Ganaël Et Agathe by , available in its entirety at Smashwords

Ganaël Et Agathe

Author : Patrick Huet

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© Patrick Huet 2017

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Author of the texte : Patrick Huet.

The cover is a composition of Patrick Huet and the society Micro Applications.

Published by : Smashwords edition. The 12h of february 2017.

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SOMMAIRE

1. La fille qui n'existait pas.

2. Coup de froid sur la ville.

3. Entre froideur et brusquerie.

4. Un guetteur vigilant.

5. Menaces voilées.

6. Agathe.

7. Des silhouettes dans la nuit.

8. Dans le chaos de glace.

9. Un étrange passé.

1 - LA FILLE QUI N'EXISTAIT PAS.

En équilibre précaire sur ses skis neufs et lustrés, le jeune homme avançait prudemment. Il poussait sur ses bâtons, parfois légèrement, parfois plus fortement. Novice en sport de neige, il n'avait appris à glisser sur la poudre blanche que depuis la veille. Les mouvements de bases acquis, il désirait maintenant s'exercer librement.

Bien calé dans sa combinaison bleu-fluorescent, il ne sentait pas les moins 15 ° extérieurs. Le vent lui fouettait les pommettes lorsqu'il prenait de la vitesse, sans pour autant être gênant. Un bonnet lui couvrait le crâne et le cou. Il avait pris garde de se munir d'une paire de lunettes fumées afin de protéger ses yeux sensibles de la réverbération brûlante de la neige.

Le soleil, en effet, brillait d'un éclat sans pareil en dépit du froid glacial. L'immense étendue immaculée réfléchissait tant les rayons solaires qu'à la longue cette brillance agressait les rétines.

Depuis le début de l'après-midi, le skieur arpentait les pistes à faible pente, s'aventurant en des endroits d'habitude sur-fréquentés. Du reste, il avait toute latitude de mouvement. En ce début janvier, la saison était en sommeil pour deux semaines après l'affluence de décembre avant de rouvrir en force pour les vacances de février. À l'exception de deux ou trois petits groupes de vacanciers rôdant au loin, les pistes étaient encore désertes. Il n'était donc guère importuné durant ses sorties.

« Riche idée, s'écria-t-il lors d'une halte, d'être venu ici, à Saint-Florin. Et surtout à cette époque ! »

Saint-Florin, petite bourgade à 20 km de Chamonix, s'était ouverte au ski depuis deux ans. Elle ne possédait pas encore la notoriété de sa célèbre voisine, mais de plus plus en plus souvent, son nom apparaissait sur les dépliants publicitaires. Une société d'exploitation avait pris le futur du village en main et comptait le transformer en un lieu de villégiature privilégié.

Le vacancier espéra que l'afflux de touristes ne dénaturerait pas trop la montagne. Son regard erra sur le tapis éclatant qui se déroulait à ses pieds. Il s'étirait jusqu'à perte de vue en de lents moutonnements, et parfois en abruptes falaises. Tout en bas, le tapis moelleux rencontrait une forêt de sapins, la contournait, l'encerclait, l'ensevelissait par moments dans les endroits venteux.

Une brume sombre voleta près d'une éminence immaculée. Derrière l'écran de ses lunettes opaques, les prunelles du jeune homme s'aiguisèrent instinctivement. Là, où précédemment, il ne voyait qu'une tache noire, il distinguait maintenant une fille au seuil de l'âge adulte, le visage maigre, les longs cheveux bruns flottant dans son dos au gré de sa course.

Car elle courait, ou plutôt trottinait, le front soucieux, la mine inquiète. La robe claire qu'elle endossait semblait tout droit sortir de la malle de ses grands-parents. D'une facture datant d'un temps révolu, elle était chamarrée de fils d'argent.

En affinant son regard, le skieur aurait pu également compter chaque fil de soie constituant cette robe ancienne. Car ce vacancier, connu par l'État civil sous l'identité de Fabrice Martin, s'appelait en réalité Ganaël. Lointain descendant des elfes, il en avait conservé toutes les caractéristiques. Sa vue, acérée au plus haut degré, relevait le nom inscrit sur une boîte aux lettres à trois kilomètres de distance. Son oreille captait la reptation d'un ver dans l'humus du sol, pour peu qu'il se concentrât sur l'endroit. Ces sons étaient si ténus qu'il ne pouvait en même temps les entendre et distinguer les bruits de la vie courante : ils n'appartenaient pas au même registre ! Il devait changer l'acuité de son ouïe selon ce qu'il désirait écouter.

Tel était Ganaël, enfant des elfes, vivant incognito chez les humains.

Son attention se porta sur la robe claire qui tourbillonnait un peu plus bas ; un vêtement bien peu adapté au froid hivernal même rehaussé d'un pull blanc. D'autant plus qu'elle se déchirait par endroits et ressemblait davantage à une guenille qu'à un habit protecteur.

L'expression de la jeune fille frappa Ganaël. Les joues très pâles, rougies à force de courir, se crispaient sous l'aiguillon d'un sentiment pressant. Les yeux noirs brillaient de peur. Si le visage fin et délicatement ciselé révélait une grande beauté en des instants par trop fugace, le plus souvent, il se contractait sous le masque d'une frayeur incompréhensible.

Cette fille-là fuyait quelque chose.

Aucune autre pensée que celle de lui venir en aide ne traversa l'esprit de Ganaël. Sans réfléchir, il dirigea ses skis vers la brune inconnue et glissa du plus vite qu'il put. Encore débutant en cet exercice, il évita de justesse la chute à plusieurs reprises. Quand enfin, il parvint au sommet d'une butte, il se trouva à portée de voix, il héla la jeune fille.

L'épouvante brasilla dans son regard lorsque ses yeux croisèrent ceux de Ganaël. Elle se retourna en lançant un petit cri puis courut à vive allure.

« Eh ? Attends ! s'exclama-t-il. Je ne te veux pas de mal, attends ! »

La fille s'enfuyait de plus belle. Il poussa sur ses bâtons et s'élança à sa poursuite. La pente de la butte était accentuée, beaucoup trop pour sa faible expérience. Sa vitesse le déséquilibra. Un geste maladroit pour se redresser, et le voilà roulant dans la neige, dévalant la butte, skis, jambes, bras et bâtons emmêlés.

Une douleur fulgura dans son pied, lui arrachant un gémissement. Son épaule droite le tarauda, juste à l'endroit où la pointe d'un ski s'était abattue.

De fille brune aux sombres prunelles, il n'en voyait plus trace !

Un chapelet d'empreintes fraîches miroitait dans la neige tendre. Il les aurait suivies volontiers sans les élancements qui s'acharnaient à transpercer sa cheville, si intenses qu'il craignait une fracture. Il tâta sa jambe, des orteils aux genoux, ne sentit aucun os brisé. Cependant, il avait du mal à garde le pied à plat.

Dans ces conditions, la poursuite d'une farouche jeune fille s'avérait des plus incertaines. Il la reverrait certainement plus tard.

Il rentra à Saint-Florin en glissant à petite vitesse, le poids de son corps sur un ski, et en s'aidant des bâtons comme d'une paire de cannes. Sa lente progression lui permit d'arriver à peu près en bon état jusqu'à la demeure du médecin.

Ce dernier diagnostiqua une crampe sévère suite à une brusque torsion du muscle du mollet. Un massage adéquat suivi d'une nuit de repos devait tout remettre en place. Il lui conseilla une activité physique réduite le lendemain.

À 16 h 30, Ganaël retourna donc cahin-caha à l'auberge du « Chat qui dort ». Le crépuscule recouvrait déjà le village encastré dans une vallée encaissée. Dans la salle commune, une douzaine de personnes discutaient entre elles à mi-voix, remplissant la pièce d'un brouhaha uniforme. De temps à autre, perçait une intonation plus forte, voire un rire bref ou une exclamation.

Parmi ces clients, trois prétendaient sans aucun doute possible au statut de vacancier. Trois jeunes femmes en combinaison, dont les lunettes de ski, le bonnet et les moufles trônaient sur le dossier de leur chaise ou sur leur sac.

En clopinant, il traversa la salle pour s'installer à une table libre.

Alors, s'écria le patron en s'approchant, on s'est fait mal en tombant ?

Quelques rires sarcastiques secouèrent de rudes épaules. Des visages narquois le dévisagèrent en biais. Ganaël tenta une pointe d'humour.

Je ne serais jamais tombé si j'avais davantage fait attention à mon chemin qu'à la fille que je voulais rejoindre.

Une fille ! tonitrua l'aubergiste en riant de plus belle.

Cette fois-ci, tous les visages se montrèrent intéressés. Même les vacancières près du mur du fond attendirent avidement la suite.

Voilà bien la jeunesse, continua le patron, peu soucieux de discrétion. Une fille, et hop !.. On lui court après, et on se casse la figure ! Ah ! Ah ! Ah !

Gêné par cette tirade bruyante, Ganaël sentit son coeur se serrer de honte. Il rougit, balbutia quelques mots inintelligibles, puis songea que le moment était on ne peut plus approprié pour se renseigner sur sa mystérieuse inconnue.

Peut-être la connaissez-vous ? Je suis sûr qu'elle est du coin.

À mesure qu'il décrivait les traits et la vêture de la jeune fille, la mine de l'aubergiste s'assombrissait. Il ne riait plus. Sa bonne humeur s'était étranglée dans sa gorge.

Voilà, je vous ai donné une description précise de cette fille. Vêtue légèrement comme elle l'était, elle ne devait pas aller très loin. Pourriez-vous me dire qui elle est ?

Dans le silence de glace qui s'était abattu sur l'assistance, une voix rauque, violente, rugit soudainement.

Personne ! C'est personne ! Vous n'avez rien vu ; c'est une illusion !

Le visage rude et buriné d'un des villageois se tournait vers Ganaël, frémissant de rage contenue. La moustache et les cheveux poivre et sel semblaient également agressifs.

Je vous assure, Monsieur, que cette fille n'avait rien d'une illusion. Je l'ai vu de mes propres yeux et je lui ai presque parlé.

Repoussant brutalement sa chaise, l'homme se dressa. L'expression revêche, l'air furieux, il se planta devant Ganaël.

Et moi, je vous dis qu'elle n'existe pas. Aucune fille brune de dix-neuf ou vingt ans ne vit à Saint-Florin. Aucune ! Et encore moins une en haillons !

L'aubergiste s'interposa.

Allons ! Marcel. Ne t'énerve pas pour si peu. Il a dû apercevoir une vacancière de Chamonix, ou d'ailleurs, en virée dans le coin. Rien de méchant.

Grommelant des invectives indistinctes, l'homme s'éloigna. Raflant sa veste au passage, il sortit en claquant la porte. Le froid du dehors saisit les clients. Le patron demanda sa commande à Ganaël. Le ton en était abrupt. Autant s'était-il montré jovial précédemment, autant arborait-il désormais un visage rébarbatif peu favorable au commerce.

Sa consommation expédiée, Ganaël s'empressa de quitter un lieu si peu accueillant. Il se dirigea d'abord vers le local réservé aux skis afin d'y nettoyer les siens. Occupé à ses travaux, il ne prêta guère attention à l'entrée d'un autre quidam. Lequel se présentait sous la charmante physionomie d'une demoiselle aux prunelles d'azur, aux boucles blondes coupées au carré.

Alors ? s'exclama-t-elle, espiègle, en s'adossant à la porte. On taquine le jupon ?

Muet de stupeur, il ne sut que répondre. Ses yeux ébahis, du plus étrange effet, arracha un petit rire mutin à la nouvelle venue.

Je m'appelle Eloïse. Je fais partie du groupe des trois vacancières. Et toi ?

Le tutoiement subit le mit tout de suite à l'aise.

Fabrice Martin ! Je suis en vacances en Haute-Savoie pour une semaine. Je suis arrivé hier matin.

Hier seulement ? Chapeau ! Tu ne perds pas de temps pour te créer des ennemis. Ou je me trompe, ou cet homme avait fortement l'intention de te boxer la figure. Tout cela pour une illusion d'optique ! Ah, lala !

Elle secoua la tête, l'air faussement désolé. Ganaël protesta de l'exactitude des événements.

Elle est du coin, forcément ! De plus, je trouve bizarre l'intervention de ce Marcel. Dès demain, je commencerai une enquête discrète. Je saurai qui elle est, foi de... sur le point de prononcer le nom de Ganaël, il s'arrêta de justesse et balbutia... foi de.. foi de moi !

Eloïse n'en rit que plus fort. Elle ajouta gaiement.

Ça, ça veut dire de gros ennuis en perspective. À ta place, je me méfierais du moustachu.

Juste avant de sortir, elle se retourna.

Si j'étais toi, je me rendrais d'abord à la mairie. On y recense tous les habitants, n'est-ce pas ? Tu auras simplement à convaincre le maire ou son secrétaire de se laisser aller à quelques confidences !

2 - COUP DE FROID SUR LA VILLE.

Le lendemain, les neuf heures n'avaient pas encore sonné qu'il marchait à petits pas vers la mairie. Le conseil d'Eloïse était le meilleur ; il avait décidé de le suivre. Son pied ne le faisait presque plus souffrir. Il pouvait se déplacer aisément à condition d'exercer un effort modéré.

L'Hôtel de Ville élevait sa façade de bois verni au bout de la rue centrale. Son architecture ne dépareillait en rien des autres maisons. Seule l'inscription « Mairie » annonçait sa fonction d'édifice public.

Un homme d'une vingtaine d'années tenait la réception. Il se présenta comme secrétaire stagiaire. À la question de Ganaël, il répondit.

Je ne saurais vous renseigner. Je ne suis à Saint-Florin que depuis six mois. Évidemment, j'ai entendu circuler des histoires au sujet d'une fille. J'ignore si elles sont vraies ou fausses. Plutôt que de vous induire en erreur, je préfère contacter directement monsieur Rollin, notre maire.

Ses doigts secs composèrent un numéro sur le cadran. Au bout de quinze secondes, quelqu'un décrocha.

Allo, Monsieur le Maire ? Ici Philippe Lambert. J'ai, en face de moi, un monsieur qui désire connaître le nom d'une jeune fille qu'il a rencontrée dans la montagne, près de la forêt des loups... oui... dans les dix-neuf ans, brune, de longs cheveux, yeux noirs, robe claire...

Avant que le stagiaire ne terminât sa description, l'ouïe de Ganaël s'était baissée de plusieurs degrés pour se concentrer près de l'écouteur. Non seulement il entendait la voix de l'interlocuteur mieux que le garçon, mais il percevait également le crissement du stylo du maire et sa chute lorsque le magistrat le fit tomber par mégarde.

En temps ordinaire, Ganaël limitait son audition à la perception du registre des hommes. L'espionnage de ses contemporains ne le préoccupait en aucune façon. Il en allait différemment aujourd'hui. Cette conversation lui était destinée. Pour éviter une transformation involontaire des paroles du maire, ou un de ces oublis qui font parfois le lit de l'incompréhension, il préférait se fier à ses propres facultés.

Un juron sourd frappa ses oreilles « Bon sang ! encore ce damné fantôme qui fait des siennes ! Cette Agathe ne...!» La voix se tut subitement, consciente d'en avoir trop dit à son employé. Ses intonations se firent alors coupantes.

« Philippe, qui donc vous pose ces questions ? ... Fabrice Martin ?... Un vacancier ? ... Encore un curieux qui s'occupe de ce qui ne le regarde pas ! Vous n'avez aucune information à lui transmettre, aucune ! S'il insiste, rétorquez-lui que les renseignements sur l'État civil d'une personne sont couverts par le secret professionnel. Et s'il n'est pas content, envoyez-le-moi ! Je me charge de lui clouer le bec à ce freluquet ».

La déflagration brutale d'un combiné qui se repose avertit Ganaël de la fin de la communication. Il revint au registre des sons ordinaires pour s'entendre dire que le maire ne connaissait aucune jeune fille brune à Saint-Florin.

Vous avez évoqué tout à l’heure certaines histoires qui couraient à son sujet....

Moi ? Je me suis certainement mal exprimé. Je pensais surtout à ce type de chansons qu'on passe à la radio, ou des pièces de théâtre. Rien qui concerne notre commune. Pour ma part, je ne sais rien de cette personne. À mon avis, elle n'est pas d'ici. Voyez donc à Chamonix ! C'est à deux heures de ski. Votre vacancière y bivouaque, j'en suis sûr !

Fidèle aux ordres du maire, le jeune stagiaire resterait muet, dans ces conditions, il était inutile d'insister. Avant de quitter les lieux, Ganaël le remercia chaudement, à la grande surprise de l'employé. Il ignorait que par son entremise, l'enfant des elfes possédait maintenant deux informations précieuses. La première, que tout le village connaissait l'existence de cette fille, et la seconde, qu'elle se prénommait Agathe.

« Puisque le sieur Rollin refuse de me renseigner et que tous les ponts sont coupés du côté de la mairie, essayons quelqu'un d'autre ! »

Tout en déambulant dans l'artère principale - et néanmoins étroite - de Saint-Florin, il ne doutait pas qu'un des villageois au moins acceptât de lui fournir des informations. « Ils ne sont quand même pas tous à l'image de ce grognon de Rollin, ou de cette brute de Marcel. »

Les lettres dorées d'un panneau accroché au flanc d'une maisonnette déclaraient : « Pâtisserie, boulangerie, épicerie ». Il y pénétra d'un pied ferme.

Une petite vieille, vêtue de noir, un châle sur les cheveux, discutait vivement avec la commerçante, une femme opulente aux formes généreuses, la quarantaine épanouie.

Tiens ! Voilà-t-y un de nos jeunes vacanciers ! s'exclama la boulangère à la vue de Ganaël.

Elle s'enquit de la durée de son séjour. La conversation roula ensuite sur la texture de la neige, sur le froid, sur le temps qui se gâterait bientôt. Afin de gagner sa sympathie, il commanda une brioche, puis, estimant le terrain aplani, interrogea le plus ingénument possible.

À propos, pourriez-vous m'indiquer la maison d'Agathe ?

La température dégringola subitement. La face rougeaude de la commerçante avait pâli. La voix éraillée de la petite vieille, silencieuse jusqu'à présent, grinça.

Et pourquoi donc cette question, jeune homme ?

Pourquoi ? Et bien, pour... pour lui parler. Je l'ai rencontrée hier, voyez-vous. Je souhaiterais la revoir, pouvez-vous me renseigner ?

La vieille lui jeta un regard aigu avant de répliquer.

Écoutez-moi, attentivement. Nous ne connaissons aucune Agathe à Saint-Florin. Ce n'est qu'une petite bourgade. Une douzaine de familles d'âge moyen, une poignée d'enfants et des vieillards ; rien de plus ! Vous avez dû croiser une vacancière en transit. Elle doit être loin d'ici à présent. Pas vrai, la mère ?

La boulangère acquiesça. Le visage naguère épanoui s'était refermé sur une expression butée. Elle répondit trop vite, comme pressée de saisir la perche tendue.

Vous avez raison, Mme Landy. Cela ne peut être qu'une vacancière. Le jeune homme devrait voir du côté de Chamonix ou d'Albertville. Il trouvera des foules d'Agathe, là-bas !... Cela fera deux euros !

Ganaël paya sans protester malgré la rudesse du ton.

« Décidément, murmura-t-il plus tard dans sa chambre, les Saint-Floriniens sont bien trop pressés de me voir courir à Chamonix ou ailleurs pour être honnêtes ! Qui que soit cette Agathe, sa cote de popularité ne doit pas s'élever au plus haut chez les habitants du coin. Ils cachent quelque chose et je trouverai quoi ! »

Le repas de midi avalé, il jugea son pied suffisamment reposé pour entreprendre une glissade modérée dans la campagne. Au sortir du village, un groupe d'enfants jouaient dans une cour ouverte, limitée sur deux côtés par une haie vive couverte de neige. Ils se chamaillaient, se tiraient par le col ou par la manche, ou encore grimpaient sur l'unique arbre à leur portée. Sur le fronton du bâtiment derrière eux, on lisait en lettres de pierre « école communale ».

Eh ? Les enfants ? cria-t-il à leur adresse.

Ils accoururent en un seul mouvement et s'attroupèrent autour de lui, curieux et avides de nouveautés.

Bonjour. J'ai une question à vous poser. Je cherche une jeune fille de 19 - 20 ans. Elle est brune, porte de longs cheveux et s'appelle Agathe.

Le fantôme ! s'exclama une voix aiguë.

Le fantôme ?

Un garçonnet d'une huitaine d'années, les yeux grands écarquillés, excité comme un diable, déclara vivement.

Oui, c'est le fantôme Agathe. Elle est morte, il y a longtemps. Parfois, elle sort. Si on la voit, il faut s'enfuir vite, parce qu'elle enlève les enfants désobéissants pour les manger.

Peuh ! interrompit une fille plus âgée. Les parents racontent toujours des histoires pour nous effrayer et nous obliger à obéir. Je suis sûre que c'est encore une de leurs inventions.

Pas vrai ! reprit un petit. La mère Pany a dit à la mienne qu'elle l'avait vue une fois qui rôdait près de la forêt.

« Arrêtez immédiatement ces bavardages ! »

Dans un seul ensemble, Ganaël et les enfants se tournèrent brusquement pour découvrir, cinq mètres plus loin, le visage aigre d'une petite femme d'une cinquantaine d'années. De ses yeux furibonds pulsaient des éclairs en direction du vacancier. Une deuxième fois, sa voix acide tonna, mais à l'encontre de Ganaël.

Je suis l'institutrice ! Je vous prierai de vous éloigner et de ne plus importuner mes élèves.

Il y a méprise, Madame, je...

Pas de commentaires, s'il vous plaît ! Au revoir, monsieur !

De mauvaise grâce, Ganaël s'exécuta. La colère rugissait en lui. Devant l'attitude de cette femme, les noms de mégère, d'acariâtre et autres qualificatifs, montèrent à ses lèvres. Enfin, il se calma suffisamment pour réfléchir. En un quart de secondes, sa décision fut prise. Il se coula jusqu'à l'arbre le plus proche et s'y accroupit de façon à ce qu'un observateur le vît uniquement occupé à nettoyer ses skis.

Trente mètres le séparaient de la cour. Trente mètres... autrement dit, rien ! Son ouïe fulgura à travers l'espace. Le frôlement de la brise grondait en cataracte sur les troncs des sapins, les craquements de la neige qui fondait au soleil explosaient aux alentours. Il augmenta sa concentration et l'étonnement s'imprima sur son visage. Les ondes sonores se dirigeaient toutes vers l'épais tapis blanc. La neige les absorbait, les emmagasinait indéfiniment quelque part en son sein. Il en percevait la succion.

Son ouïe se promena le long de ces ondes, il s'aperçut alors que la neige agissait d'abord comme un frein, en ralentissant la vitesse des sons, puis comme une éponge. Dépourvues de leur énergie habituelle, les ondes sonores se laissaient tomber dans le piège cristallin.

Ainsi s'expliquait le silence qui régnait dans les contrées enneigées.

Cette particularité n'aurait pas réellement déplu à Ganaël si, justement, il n'avait pas été si désireux d'utiliser ses facultés auditives. La neige estompait les ondes sonores si efficacement qu'il craignit un moment ne plus pouvoir entendre ce qu'il voulait. Il baissa le seuil de son audition jusqu'aux limites du possible. À ce niveau, la chute d'une plume sur la mousse d'un sous-bois retentirait à ses oreilles plus fort qu'un coup de tonnerre. Il dépassa le vacarme effroyable de la brise glissant sur son visage pour se concentrer uniquement sur la cour de l'école. Les sons qu'il en capta étaient si faibles qu'il eut un mal fou à les trier et à les ordonner. En définitive, il en choisit une qu'il reconnut à son aigreur.

Mes enfants, à partir de ce jour, je vous interdis de parler à l'étranger ! Est-ce bien compris ? De même, je ne veux plus aucun bavardage au sujet de fille fantôme, ni sur le prénom d'Agathe. Vous ne connaissez rien, et vous ne direz rien ! Est-ce clair ? Et maintenant, en classe !

Plus bas, beaucoup plus bas, à tel point que Ganaël ne l'aurait pas perçu s'il n'avait pas porté son attention sur les élèves, une petite voix flûtée chuchota.

Mon père sait où elle se cache. Il paraît qu'elle se trouve à V...

Un voile noir s'abattit brusquement sur ses yeux. Une étreinte sauvage lui enserra la tête tandis qu'on le renversait en criant. La fraction sub-auditive de son propre cri de surprise noya les environs, lui arrachant une grimace de frustration à Ganaël.

3 - ENTRE FROIDEUR ET BRUSQUERIE.

L'oreille de Ganaël bondit automatiquement et il revint au registre ordinaire. Un chapelet de rire s'égrena sur les mains qui lui cachaient les yeux et sur son visage.

Eloïse ! cira-t-il la voix tremblante.

Il hésita une fraction de seconde entre la colère et l'indignation. Cette satanée fille venait de briser inconsciemment le moment le plus important pour lui, l'instant où il allait savoir enfin ce qu'il cherchait depuis si longtemps. C'était trop bête !

Les mains de la vacancière relâchèrent son étreinte.

Ça alors ! Comment as-tu deviné que c'était moi ?

Le visage de Ganaël exprimait clairement sa déconvenue, que soulignait une pointe d'hostilité manifeste. Ses lèvres pincées s'apprêtaient à une admonestation frappante.

Oh, lala, la tête que tu fais ! C'est de t'avoir réveillé qui te rend si maussade ?

Je ne dormais pas !

Pourtant, cela y ressemblait beaucoup. Yeux fermés, tête baissée... tu avais le profil parfait de la victime idéale d'une petite farce, bien innocente par ailleurs. Tu dormais avec une telle candeur que tu ne nous as même pas entendues arriver.

Nous ? demanda-t-il en haussant un sourcil.

Toute acrimonie s'était désormais envolée. Son moment d'humeur avait disparu aussi vite qu'il avait surgi. Il n'était pas rancunier. C'était par le plus grand hasard qu'Eloïse lui avait fait manquer une information de la plus haute importance. Inutile donc de lui en tenir rigueur. Sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, Eloïse continua.

Je vais te présenter mes copines. Voici Annie, et la grande rousse à côté, Noémie.

Salut ! J'espère que tu ne nous en veux pas pour cette plaisanterie. Eloïse est si puérile qu'en te voyant, elle n'a pu s'empêcher de te surprendre par-derrière.

Noémie, mauvaise langue ! protesta l'accusée. Vous étiez toutes d'accord !

Cinq minutes plus tard, les jeunes gens avaient sympathisé. Ils riaient comme de vieux amis, heureux de vivre en cette belle après-midi d'hiver. Plus que jamais, le manteau neigeux étendait sa blancheur éclatante à perte de vue. Le soleil, qu'aucun nuage n'éclipsait, projetait la réverbération de ses rayons en d'incessants éclairs éblouissants.

Allons skier ! proposa Eloïse.

Et tous acceptèrent.

Bien qu'encore un peu maladroit, Ganaël se laissa emporter par leur vivacité. Une petite douleur faisait tressaillir parfois les nerfs de sa cheville et de son mollet, sans grand mal. Il allait à son rythme, sans forcer. Et si souvent ses nouvelles amies le dépassaient, tournaient autour de lui avant de repartir, il ne s'en formalisa pas. Au contraire, observant leurs techniques de skieuses averties, il les imita.

En quelques heures, il fit ainsi plus de progrès qu'il en aurait accompli durant une semaine sans leurs conseils. Désormais, il glissait plus rapidement.

Le retour fut des plus joyeux. Des rires nombreux égayèrent la rue principale de Saint-Florin traversée par de rares habitants. Dans l'ensemble, les villageois restaient chez eux en hiver. Seuls deux vieillards, les mains sur leur canne, occupaient l'unique banc du village. Ils discutaient l'air lointain sans porter vraiment attention à autre chose qu'à leurs souvenirs.

À l'auberge, le patron l'accueillit courtoisement, mais sans plus. Sa cordialité avait disparu depuis la veille. Il lui tendit une lettre sans commentaires superflus. Ganaël ne répliqua que par un bref merci.

Il décacheta. Un feuillet apparut, gravé des armes de la ville, il ne comportait qu'un message laconique. Le maire de la commune désirait s'entretenir au plus tôt avec lui, Fabrice Martin. Le soir même, si cela était possible

Intrigué au plus point, Ganaël releva la tête pour apercevoir le regard de l'aubergiste se détourner rapidement. Les habitués, venus là boire une tasse de thé ou de café et discuter entre amis, le regardaient aussi de biais. Ganaël les soupçonna de connaître l'auteur de la lettre avant même qu'il ne l'ait ouverte. Visiblement, ils attendaient une réaction de sa part, un mouvement d'humeur ou de surprise. Ils en furent pour leur frais. Pas un muscle de son visage ne cilla, pas une exclamation ne s'échappa de ses lèvres.

Ses skis remisés dans le local attenant à la salle commune, il reprit de nouveau le chemin de la mairie. De la lumière brillait aux fenêtres.

Dès son premier coup de sonnette, des raclements montèrent de l'intérieur, des craquements suivis de pas lourds et brusques. Un homme d'âge mûr, les épaules solidement charpentées, lui ouvrit la porte.

Monsieur Rollin ?

Oui ! Vous êtes M. Fabrice Martin, je présume ?

En effet. J'ai reçu votre carte. Vous souhaitiez me voir, je crois ?

Exactement ! Si vous voulez patienter quelques minutes, je suis en rendez-vous. En attendant, je vous conduis à la salle d'attente !

En longeant le couloir, Ganaël jeta un regard curieux dans le bureau surmonté de la pancarte, « M. Rollin - Maire ». La porte entrebâillée découvrait une pièce d'agencement moderne, une épaisse moquette en recouvrait le plancher. Face à un large secrétaire verni, deux hommes discutaient à voix basse. La moustache et le profil du premier lui étaient familiers, de même que ses cheveux poivre et sel et sa mine patibulaire. Marcel !

Le coup d'oeil noir qu'il lança à Ganaël durant un dixième de seconde lui ôta ses derniers doutes quant à la sympathie que le villageois lui portait. Le deuxième homme lui était inconnu. Élégamment vêtu d'un complet sombre et d'une cravate appareillée, il n'avait rien de commun avec les Saint-Floriniens rencontrés jusqu'à présent. Il donnait l'impression d'un cadre de banque, très strict, venu s'encanailler à la campagne.

Il n'avait pas dépassé le bureau du maire que Marcel murmurait à son voisin « C'est lui ! » Rollin l'invita à s'asseoir dans un des fauteuils de la salle d'attente au bout du couloir, aussi ne put-il en surprendre davantage.

La porte se referma sur lui. Ganaël ne s'en soucia aucunement. Un léger sourire fleurissait sur ses lèvres tandis que son ouïe s'abaissait graduellement.

Le souffle de l'air chaud qui montait des radiateurs gronda aussitôt à ses oreilles en vagues tumultueuses. Les craquements des cloisons qui se dilataient et se contractaient sous l'assaut mutuel de la chaleur et de la froidure explosaient par intermittence. Tous ces bruits infimes qu'un être humain n'aurait pu capter, lui, enfant des elfes vivant dans les cités modernes, les entendait parfaitement.

Il concentra son attention sur le bureau du maire. Des torrents rugissaient dans des veines, trois coeurs tonnèrent en explosions gigantesques. Des cataractes de chuintements, de froissements et de crissements roulèrent jusqu'à lui, les sons caractéristiques des contractions de muscles abdominaux. À ce niveau, les voix humaines lui étaient totalement inaudibles tant elles se situaient dans une gamme immensément lointaine par rapport à eux. Il releva donc le seuil de son audition et perçut la conversation du trio aussi précisément que s'il se trouvait dans la pièce.

Une voix qui ne correspondait ni à celle du maire ni à celle du villageois irascible assenait : « Ce jeune homme commence à devenir trop curieux à mon goût. À fureter partout et à poser des tas de questions, il va finir par ressortir cette vieille histoire concernant Vic-au-Val. Je n'ai pas à vous apprendre que ce serait une mauvaise publicité pour Saint-Florin. La société Parc et Neige n'a pas investi cinq millions d'euros dans votre commune pour voir les touristes s'envoler à cause d'un drame qui s'est déroulé là-bas dans un hameau perdu. »

Je suis entièrement d'accord avec vous, Monsieur Buer. Ce qui est arrivé à Vic-au-Val est dramatique. Cela ne concerne pas Saint-Florin, mais la mauvaise presse est toujours susceptible d'amplifier les angoisses. Les vacanciers pourraient en prendre ombrage et préférer se garder de notre station. Ce serait une catastrophe pour les finances municipales autant que pour votre société d'exploitation.

Je crois que nos points de vue se rejoignent, monsieur le maire. Puis-je compter sur votre appui pour faire comprendre à ce blanc-bec qu'il a davantage intérêt à se consacrer à ses skis plutôt qu'à fouiner dans le passé des villageois ?

Mon soutien vous est acquis, monsieur Buer. Je me charge de lui.

Une voix rauque, silencieuse jusqu'à cet instant, répliqua.

Et s'il nous cause des problèmes, je m'en occuperais personnellement. Une décharge de plomb mettra un terme à ses manigances.

Allons, Marcel... pas de brusqueries, voyons !

Votre maire a raison, monsieur Ramitz, soyons diplomates ! Espérons qu'il sera suffisamment intelligent pour se rendre à la raison et pour que nous n'ayons pas à recourir à des moyens de persuasion plus énergiques.

Sur ces paroles terribles, monsieur Buer, le cadre élégant, et Marcel Ramitz prirent congé. Quant à Ganaël, stupéfait de la tournure de la conversation et certain d'avoir effleuré un formidable mystère, il se composa un visage impassible. Intérieurement cependant, il bouillonnait. Les derniers mots de Buer contenaient une menace réelle de représailles physiques. Quoi que ces gaillards voulaient taire, il le découvrirait. Il ne quitterait pas Saint-Florin avant de savoir la vérité sur Agathe, ce prétendu fantôme, connue de tous les villageois et que tous feignaient d'ignorer.

Monsieur Rollin apparut subitement. Il introduisit Ganaël dans son bureau. Il se montra cordial, lui serra chaleureusement la main et s'enquit du déroulement de son séjour avec la sollicitude bienveillante d'un édile soucieux du bien-être des touristes stationnant dans sa commune. Au fil de la conversation, son élocution gagna en fermeté. Il lui fit adroitement comprendre que les Saint-Floriniens, gens très réservés, ne se liaient pas facilement, qu'ils avaient tendance à s'irriter quand on leur posait trop de questions. Plusieurs villageois s'étaient plaints d'avoir été importunés de cette façon. D'autres s'exacerbaient pour un rien, leur sang vif les menant parfois à des brutalités qu'il déplorait. En tant qu'homme, il désapprouvait ces manifestations émotives, néanmoins, il était le représentant de sa commune et devait veiller à la sérénité de chacun.

Profitez donc pleinement de vos vacances, conclut-il. Saint-Florin est une bourgade des plus agréables pour qui s'est intégré à la population locale sans chercher à se les mettre à dos. Acceptez donc le caractère de ses habitants tel qu'il est, et en retour, ils vous accepteront comme vous êtes. Vous êtes ici pour quatre jours encore. C'est une période trop courte pour la gaspiller vainement. Skiez, amusez-vous ! Et je vous souhaite un heureux séjour.

« Voilà une charmante façon d'exprimer un Mêlez-vous-de-ce-qui vous-regarde » songea Ganaël tandis qu'il retournait à l'auberge. Sur le trottoir de la rue centrale, la neige tassée formait des plaques glissantes qui le déséquilibraient de temps à autre.

« Ce doit être un fin politique, sa langue est plus acérée que celle d'un renard. Dommage qu'il m'ait eu pour interlocuteur, vraiment dommage ! Parce que je ne suis pas près de lâcher le morceau. Un elfe ne renonce pas ! Et vu l'insistance dont on fait preuve à mon encontre, je prévois, d'ici peu, pas mal de bousculades. »

Au Chat qui Dort, la chaleur de la salle commune lui sembla étouffante. Par rapport au moins 18° qui régnaient au-dehors, elle l'était effectivement, bien qu'elle ne dépassait guère les 17°.

Les mêmes habitués occupaient deux tables en jouant les uns aux dominos, les autres aux cartes.

La petite vieille de la boulangerie, Madame Landy, le dos au mur du fond, sirotait une boisson en silence, la tête baissée, tandis que les yeux fureteurs ne perdaient pas un seul mouvement autour d'elle. Les prunelles étriquées suivaient le vacancier à la parka bleue au travers de la pièce jusqu'à son installation à un emplacement libre.

Il commanda un chocolat chaud. Sans doute, la vieille dame se demandait-elle ce qui le faisait ainsi sourire alors que personne ne lui faisait face. Elle fronça les sourcils et ses yeux torves s'interrogèrent sur la raison de cette lueur espiègle qui traversait ses pupilles.

Voilà votre chocolat, monsieur Martin. Cela fera trois euros.

Décidément, le patron l'avait délibérément pris en grippe. Ganaël régla le montant puis, avant que son hôte ne s'éloigne, il s'enquit à voix haute.

Monsieur Chambert, connaissez-vous un endroit dénommé de Vic-au-Val ?

L'aubergiste se figea, une jambe à demi levée. Autour des tables, les conversations se turent. Les têtes se courbèrent sur leurs cartes ou leurs dominos. Dans son coin, la petite vieille se signa et son regard ne quitta plus Ganaël.

Fort satisfait de l'effet de sa question, il voulut cependant en obtenir une réponse. Il insista.

Monsieur Chambert ?

L'homme sursauta. Le blême de ses joues vira au cramoisi tandis que ses yeux s'affolaient. Sa voix rendit un son rauque, nerveux.

Vic-au-Val ? Non, non. Cela ne me dit rien. Je ne sais pas, je n'ai jamais entendu ce nom.

« Pas très doué pour le mensonge » commenta Ganaël en son for intérieur.

Il remercia néanmoins l'aubergiste qui n'y prêta aucune attention tant il était pressé de le quitter. Il se précipita plutôt qu'il ne marcha derrière la frontière protectrice de son comptoir de zinc.

Dix minutes plus tard, le sourire mutin d'Eloïse paraissait dans l'embrasure de la porte intérieure. Ses boucles humides indiquaient une douche récente. Sans façon, elle s'assit en face de Ganaël après un coup d'oeil rapide dans la salle.

Pfff, chuchota-t-elle, pas très causants les montagnards, ce soir.

Les mines renfrognées contemplaient leurs jeux dans un silence impressionnant. Les cartes et les dominos se posaient sur les tables sans aucun des commentaires habituels qui donnaient du pétillant à la partie. Au-dehors, le vent s'était levé. Les volets claquaient sous sa poigne, le bois craquait. On entendait le souffle gémir sous l'huis ou par les trous des serrures.

Une soirée lugubre, reprit Eloïse toujours à mi-voix. Qu'ont-ils donc ce soir pour arborer un air aussi maussade ? Le ciel leur est-il tombé sur la tête ?

Presque.

Toi, tu as encore fait des tiennes ! accusa-t-elle en hochant un index sentencieux dans sa direction.

Les yeux rieurs démentaient l'expression sévère dont elle avait empreint son visage.

Écoute donc tu vas être étonnée !

Il lui rapporta les propos du maire, la suave persuasion de sa langue, il lui raconta également l'entretien très discret de cet édile avec un dénommé Buer représentant Parc et Neige, un personnage apparemment fort important pour ses interlocuteurs, et l'impétueux Marcel Ramitz.

Sans s'attarder sur les détails ni sur les menaces latentes, ni surtout sur la manière dont il s'y était pris pour savoir cela. Il lui parla d'Agathe et de Vic-au-Val ainsi que des réactions que ces noms provoquaient chez les Saint-Floriniens.

Agathe ? Un prénom qui rappelle les pierres de grande valeur. Un joli prénom pour une jolie jeune fille, je suppose.

Jolie, jolie, je n'ai jamais rien affirmé de tel ! s'exclama Ganaël embarrassé.

Le sourire d'Eloïse se fit narquois, rendant le vacancier plus gêné encore.

Enfin, passons ! Et Vic-au-Val ?

Je n'en connais rien d'autre que ce que je t'ai relaté. J'ignore absolument tout à son sujet et ce ne sont pas les villageois qui me renseigneront. La seule prononciation de ce nom a le don de les conduire au bord de l'hystérie ou de l'apoplexie.

Sans doute, désigne-t-il un village ou une localité.

Je le pense aussi.

Un tambourinement gronda dans l'escalier. Une grande fille rousse et une autre plus petite mais brune jaillirent dans la salle commune en riant. Elles s'avancèrent à grands pas vers la table de Ganaël et tous les quatre dînèrent bientôt. Le repas fut des plus animés. Il dura jusque tard dans la nuit, car après le dessert, les vacancières voulurent absolument jouer au Monopoli. Le jeu traîna jusqu'à une heure du matin, heure à laquelle Ganaël déclara forfait.

4 - UN GUETTEUR VIGILANT.

Le lendemain matin au cours du petit déjeuner, les nouvelles amies de Ganaël lui proposèrent de skier ensemble. Il déclina leur offre, ce qui les surprit hautement. Il avait en tête d'autres projets. Ses explications ne les émurent nullement. Elles insistaient tellement qu'il finit par s'éclipser discrètement lors d'un moment d'inattention.

Bientôt, il skiait près de l'endroit où il avait aperçu Agathe la première fois. La nuit précédente, le vent avait soufflé en tempête. Sous ses rafales, des monticules de neige s'étaient déplacés, de nouvelles congères s'étaient formées. Toutes traces de ski et de pas avaient disparu sous un manteau de nouveau uniforme. Impossible de suivre la piste d'Agathe ainsi qu'il en avait formulé le souhait.

Il erra donc par-ci par-là, sans but précis. Il s'installait un long moment sur les buttes, au sommet des escarpements, veillant à relever un quelconque phénomène qui lui paraîtrait insolite, une empreinte, une marque. Il glissa des heures durant, l'espoir accroché au coeur. Malheureusement, à part deux moineaux picorant l'écorce d'une branche dans la forêt domaniale, ses observations ne connurent pas le succès recherché.

Ses pensées l'entraînaient déjà vers la chaleur de l'auberge quand une tache sombre surgit de la forêt de sapins. En une fraction de seconde, sa vue s'affûta. En dépit de l'écran de ses verres fumés, il n'en discerna pas moins un mince visage aux joues pâles, deux yeux de mica et une longue chevelure brune.

Agathe ! s'écria-t-il en s'étranglant à demi.

Aussitôt, il poussa sur ses bâtons. Les skis glissèrent docilement sur la faible pente en direction de la jeune fille. Une dénivellation lui en ôta la vue. Il ne s'en soucia pas. Au contraire. Plus tard elle le verrait, mieux cela vaudrait. Il ne tenait pas à renouveler le triste résultat de l'avant-veille. Deux cents mètres plus loin, il déboucha sur un terrain plat. Cinquante mètres séparaient déjà Agathe de la forêt, une longue distance lorsque l'on marche à petits pas dans la neige, et les pieds mal protégés du froid dans leur bottine abîmée. Ganaël notait ces détails presque inconsciemment tant il se focalisait sur le but à atteindre.

Un crissement, ou peut-être un sixième sens fit tourner la tête d'Agathe alors qu'il s'affairait sur ses bâtons. Dès qu'elle l'aperçut, un petit cri de frayeur monta de sa gorge et elle courut vers les bois.

« Eh, Agathe ? Attends ! cria Ganaël. Agathe, je ne te veux pas de mal. Je veux seulement te parler ! »

Elle accéléra et s'enfonça dans la forêt.


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