Excerpt for Magie Noire by , available in its entirety at Smashwords





Magie Noire, Les Royaumes Désunis, Tome 3 :

Copyright © 2017 par Kim Richardson

Traduit de l’anglais (États-Unis)

Par Laure Valentin



www.kimrichardsonbooks.com


Tous droits réservés par Kim Richardson. Aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme ou par quelque moyen que ce soit, ni stockée dans une base de données ou un système de recherche sans la permission écrite de l’auteur. Les personnages et les événements décrits dans ce livre sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes réelles, existant ou ayant existé, ne serait que pure coïncidence non intentionnelle de la part de l’auteur. Merci de respecter le travail de l’auteur.


Première édition : 2017









SOMMAIRE

CARTE

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

CHAPITRE 28

CHAPITRE 29

CHAPITRE 30

CHAPITRE 31

CHAPITRE 32

CHAPITRE 33

CHAPITRE 34

CHAPITRE 35

CHAPITRE 36

CHAPITRE 37

CHAPITRE 38

CHAPITRE 39

D’AUTRES LIVRES DE KIM RICHARDSON

À PROPOS DE L’AUTEURE






Remerciements




À ma famille et à mes amis.



CARTE

CHAPITRE 1




L’HIVER ÉTAIT ARRIVÉ LORSQUE Fawkes nous ramena au Passage de Tranchemont, la frontière qui séparait les humains des sorciers, Arcania des Terres Enchantées. Mais quand nous nous engageâmes dans les gorges entre les montagnes, des centaines de Familiers blêmes et sans visage nous attaquèrent. Nous savions que ces spectres tueraient quiconque serait assez fou pour tenter d’atteindre ou de quitter le sinistre pays des Terres Enchantées. La chair de poule me gagna et je me préparai pour une autre de ces terrifiantes batailles contre ces démons magiques.

Mais les membres de la Grande Assemblée qui nous accompagnaient se mirent à réciter des incantations en langue des sorciers. Un vent violent s’éleva soudain sur les pics montagneux, détachant les pierres et les rochers des sommets. Un nuage noir se forma, enflant jusqu’à ce que le passage soit dissimulé dans un brouillard impénétrable. Puis la brume se dissipa dans une détonation retentissante et je constatai que les Familiers s’étaient évaporés comme la rosée du matin. On aurait dit qu’ils n’avaient jamais vraiment existé.

Les deux conseillers de l’Assemblée, Forthwind, une sorcière du clan des Élémentaux, et son compagnon Ysmay, du clan des Sorciers Noirs, étaient peut-être aussi âgés que les montagnes elles-mêmes. À ma grande surprise, ces deux vieillards voûtés par les ans, à la peau parcheminée et rugueuse comme l’écorce d’un pin anglien centenaire, possédaient une magie plus puissante et plus ancestrale que tous les sorciers de notre nouvelle armée réunis.

Je frissonnai en sentant les dernières bourrasques de leur magie soulever mes cheveux. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une certaine méfiance à l’égard de mes deux nouveaux compagnons. Ils ressemblaient davantage à des dieux qu’à de simples membres de la Grande Assemblée. J’étais à la fois fascinée et effrayée par le pouvoir si fluide de ces sorciers, à l’apparence vieille et flétrie. Si je me détendis un peu en apercevant le sourire de Fawkes et en sentant l’admiration qu’il leur vouait, je ne parvenais pas à me défaire totalement du poids qui me comprimait la poitrine. En regardant les sorciers de l’Assemblée dans les yeux, j’y devinais une volonté sombre.

Mes hommes et moi étions abasourdis de constater qu’à eux deux, ces sorciers avaient le pouvoir d’anéantir la horde de Familiers. Après tout, ces créatures avaient failli nous massacrer jusqu’au dernier lors de notre précédent passage. Les autres sorciers de notre équipe, cependant, semblaient considérer cet exploit comme un simple travail de routine – une balade dans le parc.

Mais il y avait autre chose.

Les sorciers de l’Assemblée semblaient avoir un second objectif. Chaque fois que je les regardais, je lisais en eux comme une froide machination. Ils n’avaient pas cette chaleur que j’avais si souvent perçue dans les yeux de Fawkes ou des autres sorciers. Il y avait là autre chose, quelque chose de glacial et de trompeur, quelque chose qu’ils refusaient de partager. Quoi que je représente pour eux, c’était leur propre cause qu’ils voulaient me faire servir, et non la mienne.

Ainsi, même si les vieux sorciers nous accompagnaient, je savais que leur véritable loyauté irait toujours aux Terres Enchantées et à la Déesse. Ils ne seraient jamais venus s’ils n’en tiraient pas un quelconque avantage. Et je n’arrivais pas à refouler la sensation de n’être qu’un pion à leurs yeux.

Ils avaient le pouvoir. Et même si j’étais une demi-sorcière et une guerrière d’acier, la magie de mon sang ne se mesurait pas à la leur.

Si Fawkes ne montrait pas explicitement que sa confiance en moi avait baissé, je remarquais tout de même une différence. Avant, il était hautain et sûr de lui, mais à présent on aurait dit un petit chien obéissant qui suivait ses maîtres. Ce changement ne me plaisait pas.

Dès notre départ des Terres Enchantées, il était devenu évident que ni Fawkes ni moi n’étions en charge des opérations. Après leur petite démonstration de puissance contre les Familiers, que j’interprétais aussi comme un avertissement, je compris que pour eux, je n’étais qu’une sorcière parmi tant d’autres. J’étais née de la dernière pluie, alors qu’eux étaient aussi vieux que les pierres d’Anglia.

J’étais à l’aube de ma nouvelle vie et je continuais à découvrir mes propres pouvoirs magiques. J’allais devoir apprendre de nouvelles règles sur les Terres Enchantées et la magie. La première règle semblait être commune à tous les royaumes – c’étaient les plus puissants qui gouvernaient.

J’étais donc troublée en regardant les sorciers de la Grande Assemblée. Quelque chose ne collait pas. La seule évidence, c’était qu’un retour dans mon pays avec une armée de sorciers ne servait pas mes intérêts, mais les leurs.

Le trajet fut froid. Atrocement froid. Chacun restait replié sur soi ou s’exprimait à voix basse. L’atmosphère était aussi sinistre que le vent d’hiver. Même si nous combattions du même côté, les sorciers de la Grande Assemblée et les humains ne se faisaient pas confiance.

Fawkes et les autres sorciers élémentaux nous octroyèrent tout de même un peu de chaleur magique. Même Céleste, qui s’était enfuie avec moi sans manteau ni vêtements chauds, avait besoin d’un peu de magie pour se réchauffer. Mes doigts étaient engourdis et gercés, et j’étais heureuse d’avoir mon fidèle compagnon, Torak, près de moi. Sa longue crinière me couvrait les doigts comme des gants et je savourais la chaleur de son corps tandis que nous progressions ensemble. Torak et les autres chevaux semblaient préférer les climats froids.

Les sorciers portaient d’épaisses capes d’hiver à capuche en fourrure, des gants de cuir et des tenues d’équitation en laine aux couleurs de leurs clans. Alors que je me battais pour ma survie dans les maudites épreuves du roi, les sorciers avaient pris le temps de s’équiper convenablement. Les couleurs de chaque clan, ainsi que les visages, les âges et les nuances de peau de chaque sorcier étaient aussi variés que les feuilles des chênes angliens en automne. Ils ne m’adressaient pas la parole. En réalité, ils m’évitaient même comme la peste. Ils évitaient tous les humains. Mais de temps à autre, je surprenais les sorciers élémentaux en train de m’observer. De me détailler. Parfois, ils avaient l’air indignés ou perplexes, mais la majeure partie du temps, ils étaient pleins d’espoir. Ce n’était pas une émotion que j’avais l’habitude de voir sur le visage des sorciers.

Chaque fois que je passais près d’un groupe, j’entendais que mon nom était mentionné lors des prières à la Déesse. Malheureusement, mes connaissances en langue des sorciers étaient encore trop limitées pour me permettre de bien comprendre ce qu’ils disaient. Et pourtant, j’avais reconnu le mot guerierre. J’identifiai aussi les mots sorceierre, ainsi que sien, qui signifiait sang, et huhin, qui signifiait humain.

J’avais fait ce que m’avait demandé Ada, la sorcière en chef. J’étais partie sur les Terres Enchantées, et je ramenais une armée pour nous aider à combattre les nécromanciens. Mais j’avais agi sans autorisation officielle. Mes sorciers avaient défié l’autorité de leur roi pour me suivre, et maintenant je me demandais s’ils m’avaient vraiment suivie ou s’ils étaient venus pour de tout autres raisons. Je n’avais ni titre ni pouvoir spécial au-delà de ma magie de sang. S’ils ne me suivaient pas moi, alors qui suivaient-ils et pourquoi ?

Je n’étais pas certaine de la réaction des citoyens d’Arcania lorsqu’une armée de sorciers traverserait leur pays, mais je n’avais pas le temps de m’interroger sur leurs sentiments. Notre but était de mettre un terme au règne des nécromanciens, de détruire la pierre et de restaurer l’équilibre. Nous devions ramener la lumière dans notre monde avant qu’il soit trop tard.

Je n’avais peut-être pas tout compris quand Ada avait parlé d’équilibre, mais je croyais ce que j’avais vu de mes propres yeux. Pendant plus de quatre semaines, le soleil avait été obscurci par d’épais nuages gris et nous avions l’impression de vivre dans un crépuscule permanent. Avant la Rouille Noire, le royaume était une terre de chaleur, de collines rocheuses et de vastes forêts de pins, de plus en plus vertes au fur et à mesure que le paysage devenait vallonné et que se dressaient les sommets imposants. À présent, les arbres et les prairies étaient desséchés et brûlés, et le sol de la forêt n’était qu’un tapis de cendres. Même les premiers flocons de neige étaient aussi gris que la cendre. La terre était devenue noire. La maladie s’était répandue.

Je fus soulagée lorsque nous retrouvâmes enfin Will, Nugar et Lucas près du passage entre les montagnes, à l’extérieur de la ville. Ils étaient vivants. Mais mon soulagement fut de courte durée quand j’aperçus leurs visages blêmes couverts de crasse et leurs corps affaiblis et voûtés.

Nous nous serrions les coudes comme une famille. Lucas aussi me remontait le moral, même si je n’accordais pas encore ma pleine confiance à ce sale gosse. Il y avait toujours quelque chose de traître dans son regard. Peut-être restais-je à leurs côtés à cause de la culpabilité que je ressentais pour la disparition des autres. Je voulais protéger mes amis. Ils avaient l’air de me faire confiance, désormais. Mais la présence des sorciers ne les enchantait guère. Qui pouvait le leur reprocher après ce qu’ils avaient enduré ? Ils ne parlaient qu’à Fawkes, et à Céleste à l’occasion. Ils comprirent vite qu’elle était incapable de magie et, ainsi, qu’ils pouvaient se fier à elle.

Nous avions perdu Garrick, Max et Léo au cours de notre quête. La mort de Léo pesait comme une lourde chaîne en fer autour de mon cou, m’entraînant dans un abîme d’apitoiement sur moi. Je ne parvenais pas à chasser de mon esprit ses yeux humides et terrorisés. Je n’aurais pas pu lui venir en aide, mais le souvenir de sa mort me hanterait à jamais. Sa vie avait compté.

Ma vengeance avait été prompte. Et pourtant, même après avoir tué la reine sorcière, je n’éprouvais rien. Aucun remords, aucune satisfaction, aucun sens d’accomplissement. Rien ne le ramènerait.

La honte me piquait les yeux.

Nous nous réveillâmes par un petit matin morne, à l’aube du douzième jour après notre départ des Terres Enchantées. Nous levâmes le camp et reprîmes la route. Mes pensées étaient tournées vers Jon, comme tous les matins. Il occupait mes cauchemars la nuit et mes rêveries le jour. Il ne m’avait jamais quittée. Jamais.

Le voyage du retour semblait durer bien plus longtemps que dans mes souvenirs et je commençais à paniquer. Le temps pressait.

Je sentis que l’on me regardait et je me rendis compte que les deux sorciers du clan des Augures, vêtus d’argent et de bleu, me dévisageaient depuis une vingtaine de minutes. Sans doute essayaient-ils de lire mes pensées à l’aide de leur magie de divination. Je les foudroyai du regard, résistant à l’envie de montrer les crocs. Ils me jetèrent un dernier coup d’œil avant de se détourner d’un air arrogant et lourd de sous-entendus. Si seulement je pouvais leur enfoncer ma lame de sorcier dans le crâne.

Ils ne me faisaient toujours pas confiance. Après tout ce que j’avais fait, je ne restais qu’une fille de la Fosse à leurs yeux – une humaine.

La blessure sur ma nuque m’élançait et me démangeait. La douleur s’était accentuée au fil des semaines, me rappelant constamment qu’il y avait toujours de la magie noire en moi. Elle ne m’avait jamais lâchée. Je souffrais aussi de migraines fulgurantes par moments, sans doute à cause du manque de sommeil et de nourriture, ainsi que de la brutalité des coups que j’avais reçus lors des épreuves de sorcellerie.

J’avais rangé l’artéfact de la reine sorcière à l’abri dans une sacoche accrochée à ma ceinture. De la taille d’une noix, il ressemblait à ces joyaux magiques qui avaient renforcé le pouvoir des sorciers durant les épreuves. Ces artéfacts m’avaient empêchée de guérir et les sorciers qui s’en servaient avaient bien failli me tuer. Céleste m’avait prévenue que les lois de la magie interdisaient de canaliser ses pouvoirs à l’aide d’un conduit, et je me gardais bien de l’exposer à la vue des autres. Aucun des sorciers ne semblait porter d’artéfact et je savais que Fawkes me le confisquerait sûrement s’il l’apercevait. Néanmoins, il palpitait contre mon flanc droit et me tenait chaud. Je sentais sa puissance qui aiguisait ma vue, affinant tous mes sens et m’emplissant de force.

Cependant, la force de mon artéfact était infime en comparaison avec le Cœur d’Arcania. La pierre aussi amplifiait les pouvoirs de celui qui la portait. Je savais qu’elle me rendait beaucoup plus puissante. Quand je l’avais en ma possession, je sentais une véritable magie à l’œuvre dans mon corps.

La voix d’Ada résonnait dans ma tête : Te servir d’une pierre magique peut te donner un grand pouvoir, mais elle t’entraînera sur un chemin aussi sombre qu’attirant.

Pourtant, j’étais différente. J’étais une guerrière d’acier. La magie ne m’affectait pas de la même manière que les autres. J’avais tenu le Cœur d’Arcania dans mes mains et j’avais survécu. D’autres n’avaient pas eu cette chance. Peut-être pouvais-je aussi manipuler l’artéfact de la reine. Seule la Déesse le savait. Il me fallait plus de puissance pour vaincre les nécromanciens. Mon artéfact combiné au Cœur d’Arcania me donnerait peut-être la force dont j’avais besoin.

Fawkes avait réussi à approcher de moi son élan majestueux sans que je m’en rende compte.

— Est-ce que tout va bien ? demanda-t-il.

Mon cœur eut un raté et je déglutis péniblement.

— Vous voulez dire à part ce froid polaire et le fait que nous ignorons ce qui nous attendra une fois que nous aurons rejoint Anglia ? Non, ça ne va pas bien. Aucun de nous ne va bien. Mais j’ai la sensation que ce n’est pas de ça que vous vouliez parler.

Mon estomac se contracta. Ses yeux émeraude m’agaçaient toujours, mais c’était son regard soupçonneux qui me déstabilisait le plus. Pouvait-il sentir la pierre dans ma poche ?

— On dirait que tu mènes un combat… intérieur.

Il plissa légèrement les paupières, mais son inquiétude était manifeste.

— Y a-t-il quelque chose dont tu souhaiterais discuter ?

— Non.

— Tu en es sûre ?

— Oui, certaine. Arrêtez de me regarder comme ça. Mes sentiments m’appartiennent et ils sont personnels. Si vous voulez tout savoir, je suis simplement anxieuse, c’est tout.

Qu’il aille au diable pour sa foutue perspicacité et sa capacité à lire mes émotions avec autant de clairvoyance. C’était une chose pour laquelle Jon était doué, lui aussi.

Brusquement, un sursaut de magie se mit à palpiter à gauche de ma cage thoracique, comme si la pierre avait senti mon malaise et cherchait à me rappeler sa présence. Je gardai la mine impassible et priai la Déesse pour que Fawkes n’ait pas lu la surprise dans mon regard ni perçu l’éclat de magie.

En tant que guerrière d’acier, j’étais considérée comme une sorcière inférieure – une sorcière sans aptitudes magiques réelles. J’étais une sang-mêlé qui jouait avec des lames et des armes matérielles. Je n’étais pas censée manipuler la vraie magie. Raison de plus pour garder secret l’artéfact magique, du moins jusqu’à ce que je comprenne comment m’en servir.

Fawkes me regarda avec attention.

— Tu caches quelque chose.

Je tentai de ne pas dégringoler de ma selle.

— Quoi ?

Le rouge me monta légèrement au cou et au visage. Je resserrai les mains autour des rênes sans trouver de réponse.

Fawkes m’examinait attentivement. Ses lèvres étaient pincées en une ligne fine.

— Cela fait bien longtemps que je suis exercé à remarquer ce genre de choses. Je sais déterminer quand quelqu’un garde un secret. Il y a quelque chose de différent chez toi. Je n’ai pas encore trouvé quoi, exactement, mais peu importe. Je découvrirai bien assez tôt de quoi il s’agit.

Maudites soient ses manières de fouineur. Je me mordis la langue jusqu’à sentir le goût du sang dans ma bouche. Heureusement, il détourna le regard et soupira.

Nous chevauchâmes ensemble en silence. Je pouvais aisément m’imaginer Fawkes en père de famille, mais je décelais aussi la tristesse dans les rides de son visage et autour de ses yeux. Elles expliquaient beaucoup de choses à son sujet, sa famille perdue, sa vie de solitude et la dureté de son regard. Et pourtant, alors que sa famille avait été torturée par des humains, il avait tout fait pour nous sauver la vie. C’était Fawkes qui avait aidé les rebelles à sortir des oubliettes. C’était lui qui les avait sauvés, pas moi.

À plusieurs reprises, je tentai de dire à Fawkes à quel point j’étais désolée pour sa famille, mais chaque fois mes lèvres restaient scellées. Je ne pouvais me résoudre à lui exprimer mon regret. C’était trop personnel. Si je lui posais des questions sur sa famille, je craignais que mon propre chagrin au sujet de la mienne en soit décuplé. Mais surtout, j’avais peur de le voir triste. Fawkes était devenu le pilier de ma force et je ne voulais pas le faire souffrir.

J’éprouvais une affection et un respect pour Fawkes que je n’avais encore jamais ressentis pour aucun autre homme, à l’exception de Jon, peut-être…

Jon était toujours dans mon cœur. Plus notre séparation durait, plus j’avais l’impression que mon cœur était réduit en lambeaux. Quand l’avais-je vu pour la dernière fois ? Deux mois ? Trois ? L’éventualité de sa mort était une défaite si cuisante que je ne pouvais la supporter, et j’avais du mal à refouler ma peine et mon désespoir.

J’essayai de me concentrer sur ce que nous avions déjà accompli, mais je ne pouvais pas chasser la profonde appréhension sans cesse grandissante qui m’accompagnait depuis notre départ précipité des Terres Enchantées.

— Ça ne suffit pas, déclarai-je.

Fawkes se tourna vers moi d’un air interrogateur.

— Qu’est-ce qui ne suffit pas ?

— Nous. Ça. Il nous faut plus de sorciers.

Je vis son expression changer. Il savait que j’avais raison.

Les six royaumes comprenaient des centaines de milliers d’habitants. Combien avaient été infectés par la Rouille Noire ? Combien étaient devenus les soldats des prêtres ? Combien étaient déjà de mèche avec les prêtres bien avant la Grande Course ? Beaucoup trop. Que pouvaient bien faire une centaine de sorciers contre une armée composée de milliers d’humains contaminés, même dénués de magie ?

Fawkes marqua une longue pause. Je lisais la gravité dans ses yeux. Ses lèvres s’écartèrent et se refermèrent, comme s’il voulait parler sans y parvenir.

— Y a-t-il quelque chose que vous ne me dites pas ? demandai-je.

— D’autres nous rejoindront, promit Fawkes.

Son expression devint soudain grave et ses mains se crispèrent sur ses rênes. Il soupesait soigneusement ses paroles, comme s’il pensait une chose et en disait une autre.

— Il y a plus de sorciers de ce côté-ci du royaume que tu pourrais le croire. Ils seront les premiers à nous rejoindre au Havre Gris. Les autres suivront. La nouvelle de votre victoire s’est déjà répandue à travers le pays. Les sorciers viendront. Je te le promets. Ce n’est que le commencement.

Je sentais toujours qu’il me cachait quelque chose, mais je n’insistai pas. J’espérais seulement qu’il avait raison.

Si aucun autre sorcier ne venait à notre secours, nous allions tous mourir.


CHAPITRE 2




APRÈS PLUS DE TROIS semaines d’un voyage éreintant, nous arrivâmes aux frontières nord d’Anglia. Mes connaissances du terrain me rassuraient quelque peu. Mais mon impression de sécurité fut de courte durée.

Deux heures après le lever du soleil, la forêt s’ouvrit sur une clairière et je retins mon souffle.

Lorsqu’on m’avait forcée à participer aux épreuves de sorcellerie, je n’avais qu’une seule envie : quitter les Terres Enchantées. Ma maison me manquait plus que je l’aurais cru possible. Anglia me manquait et la Fosse aussi, même si j’avais juré ne jamais vouloir y retourner. J’aurais tout donné pour retrouver les odeurs familières, le bourdonnement de la ville surpeuplée, les mendiants, les voyous, les prostituées, tout. Mais le pays que je connaissais avait changé.

Plus nous nous rapprochions de chez moi, plus la Rouille s’accentuait. Elle s’était propagée comme un monstre noir sorti des cendres fumantes. Elle était partout. Je la sentais vibrer dans l’air comme une chanson lugubre. Même les animaux de la forêt et des prairies s’étaient enfuis. Aucun oiseau, aucun écureuil, ni gazouillis ni croassement pour annoncer notre arrivée. Rien. L’air était chaud et sec. L’odeur âcre de soufre et de putréfaction me brûlait les poumons. La Rouille avait commencé à Anglia, et les beaux paysages que j’avais laissés derrière moi avaient été rudement affectés.

J’étais restée trop longtemps absente…

Torak se crispa sous mon corps.

— Tout va bien, dis-je en me penchant pour lui flatter l’encolure. Bon garçon.

Sans doute ses sens affûtés lui ordonnaient-ils de ne pas aller plus loin, d’éviter ces terres maudites, mais il ne renâcla même pas quand j’insistai pour le faire avancer. J’avais du mal à réfléchir. La peur et le chagrin me pétrifiaient. Je savais qu’il nous faudrait une semaine de plus pour atteindre le Havre Gris. Je priais pour que Jon soit toujours vivant.

Je les sentis avant de les voir. Torak secoua la tête. Ses naseaux frémirent. Et je compris ce qui l’avait perturbé. La bile me remonta dans la gorge lorsque nous débouchâmes sur une crête, en haut de la route.

Elles étaient trois. Et ce qu’il en restait me permettait à peine de déterminer leur sexe. Malgré leur état de décomposition avancée, on devinait que c’étaient des corps de femmes. Ils étaient pendus, nus, à des piques de bois. Des mouches bourdonnaient sur leurs langues gonflées et des asticots grouillaient dans les plaies béantes qui lacéraient leurs chairs nécrosées. Chacune d’elles avait une épée enfoncée dans le crâne, et les mots GUERRIÈRE D’ACIER gravés sur la poitrine. D’après la quantité de sang coagulé dans leurs blessures, je sus que les mots avaient été tracés quand elles étaient encore bien vivantes.

Je fis ralentir Torak, incapable de détourner les yeux de l’horreur que ces innocentes filles m’inspiraient. Je me sentis glisser dans les ténèbres. J’allais saigner à blanc ces immondes prêtres, lentement, jusqu’à voir la lumière quitter leurs yeux. Et je me réjouirais de leur mort.

Fawkes était près de moi. Son regard crépitait presque de colère.

— C’est l’œuvre de tes prêtres ?

— Ce ne sont pas mes prêtres, grondai-je.

Je me ressaisis, refusant de détourner le regard.

— C’est un message. Plus mon absence durera, plus ils massacreront de jeunes femmes.

Mon cœur se serra pour ces pauvres filles.

— Et ils continueront à tuer des innocentes jusqu’à ce que je leur donne ce qu’ils désirent.

— Mais tu as dit qu’ils possédaient déjà la pierre, dit Fawkes d’une voix dénuée d’émotion. Que leur faut-il d’autre ?

— Moi. Parce que je suis la seule capable de la leur reprendre.

J’entendis Céleste étouffer un cri en apercevant les cadavres, mais je ne la regardai pas. Si je me tournais vers elle, ou vers n’importe lequel des hommes qui entouraient les dépouilles, j’apercevrais leur douleur et je perdrais le contrôle.

— Ça n’arrivera jamais, déclara froidement Fawkes.

— Ils veulent me faire suffoquer sous le poids de la culpabilité, pour que je finisse par me rendre. Mais je ne le ferai pas. Je n’abandonnerai pas.

Les prêtres nécromanciens savaient que je reviendrais par ce chemin. Qu’avaient-ils prévu d’autre pour moi ? Combien d’innocents avaient été torturés et étaient morts à cause de moi ?

— Ils vont me le payer.

Je descendis du dos de Torak avant de savoir ce que j’étais en train de faire. Mes jambes flageolaient et j’espérais que personne ne voyait à quel point la scène m’avait affectée. Je me redressai.

— Que fais-tu ?

Je me tournai vers Fawkes. Will me dévisageait, les yeux écarquillés et la mine grave. Nugar était bouche bée, et Lucas évitait de croiser mon regard. Céleste semblait sur le point de vomir. J’étais incapable de savoir si la scène avait ému les sorciers autant que les humains, car ils se tenaient à l’écart. Les sorciers de la Grande Assemblée se contentaient d’observer sans aucune émotion, comme si les trois cadavres de femmes étaient un spectacle banal, comme si elles n’étaient rien de plus que des animaux. Mais j’aperçus aussi un éclair de colère dans leurs yeux. Ils étaient mécontents que nous nous soyons arrêtés. Ils auraient passé leur chemin sans même un regard.

Leur mépris évident pour la vie humaine me remplissait de rage. Je commençais à les haïr.

Je levai les yeux vers le grand sorcier de l’Assemblée, tout en connaissant déjà sa réaction à ce que je m’apprêtais à lui dire.

— Je ne les laisserai pas comme ça. Ce n’est pas convenable. Je vais les détacher.

Fawkes se pencha en arrière sur sa selle, mais je surpris le regard qu’il échangeait avec les sorciers de la Grande Assemblée.

— Elena. Nous n’avons pas de temps pour ça. Oublie-les.

— Je ne les laisserai pas en pâture aux animaux.

Il secoua la tête.

— Il ne faut pas s’attarder par ici. Nous n’avons pas le temps. Nous ne pouvons pas nous arrêter devant chaque humain mort que nous croiserons en cours de route. Et puis, c’est peut-être une sorte de piège. Nous devons passer notre chemin.

J’enfonçai furieusement mes ongles dans mes paumes. Je savais que ce n’était pas un piège. D’après leur degré de décomposition, elles étaient là depuis des semaines.

— Je ne vous demande pas votre aide, ni votre permission, sifflai-je. Je vous le dis. Ces innocentes sont mortes à cause de moi. Le moins que je puisse faire pour elles est de leur offrir une sépulture décente.

— De nombreux innocents meurent à la guerre. C’est inévitable.

— Épargnez-moi vos inepties, dis-je en me tournant vers lui. Ces innocentes n’étaient pas engagées dans votre guerre. Elles n’avaient aucune idée de ce qui se passait. Comment l’auraient-elles su ? Elles n’étaient pas préparées.

— Elena, dit Fawkes d’une voix douce. Je sais que tu te sens responsable, mais ce n’est pas ta faute. Tu l’as dit toi-même. Les prêtres ne l’ont fait que pour t’atteindre.

— Ça a marché.

Fawkes arqua un sourcil.

— Il y a bien pire que la mort. Nous devons continuer.

— Alors dans ce cas, allez-y !

Je vis le visage de Fawkes virer au rouge. Il était furieux.

— Faites ce qui vous chante. Mais c’est important pour moi et je ne vous demande pas de rester ni de m’aider. Je ne les laisserai pas pourrir là dehors, comme si leurs vies ne signifiaient absolument rien. Elles comptaient pour quelqu’un. Ce sont des filles, des sœurs, des compagnes. Elles méritent mieux. Et je ne partirai pas tant qu’elles n’auront pas reçu de funérailles dignes de ce nom.

Je n’attendis pas sa réaction. Ils pouvaient tous partir. Je m’en fichais.

L’estomac retourné, je fis de mon mieux pour ignorer les mouches et les relents putrides de chair nécrosée. Plaquant ma lame de sorcier contre la corde qui retenait autour du pieu les poignets de la première femme, je la sectionnai d’un coup sec. Le corps s’effondra sur le sol, en un tas informe.

Des pierres crissèrent sur ma gauche et je me retournai pour découvrir Will. Il détachait la deuxième femme, tandis que Nugar s’occupait de la troisième. Lucas tournait autour de la tête tranchée d’une des victimes en essayant de trouver un moyen de la ramasser.

D’un mouvement ample de son épée, Will dégagea le deuxième corps. Je leur témoignai ma reconnaissance par un hochement de tête. Nous nous dépêchâmes. Trouvant des branches et du petit bois dans la forêt, nous entreprîmes de construire un grand bûcher pour les trois femmes à l’aide des pieux et des bûches. Je n’étais pas certaine que réaliser la cérémonie à côté de l’endroit où elles avaient perdu la vie soit une excellente idée, mais leurs corps étaient trop décomposés pour que l’on puisse les déplacer où que ce soit. Je me disais que la Déesse n’y verrait aucun inconvénient.

Nous déposâmes précautionneusement les cadavres sur le bûcher.

Je savais que Fawkes ne partirait pas. Cette grosse brute m’aimait bien. Mais les autres…

Les sorciers de la Grande Assemblée n’avaient pas bougé et j’étais surprise qu’ils soient restés. En revanche, leur mépris semblait avoir redoublé. Visiblement, j’avais perturbé leurs plans. Pourtant, ils étaient toujours là. Pourquoi ? Pourquoi ne m’abandonnaient-ils pas ? Ils avaient manifestement envie de partir, mais quelque chose les retenait.

Après avoir croisé les mains des femmes sur leurs poitrines, j’essuyai les miennes sur le sol et reculai. Aucun des sorciers n’était descendu de sa monture pour m’aider ou présenter leurs derniers hommages aux disparues, à l’exception de Céleste qui se tenait à mes côtés. Ils n’avaient même pas pris la peine de mettre pied à terre. Je ne leur pardonnerais pas leur indifférence.

— Il me faut du feu.

C’était un ordre. J’étais en colère et je me moquais bien de ne pas montrer aux sorciers le respect qui leur était dû. Je sentais les yeux de Fawkes sur moi, mais je ne le regardai pas. Je ne lui demandais rien.

À ma grande surprise, les trois sorciers élémentaux se laissèrent glisser aux pieds de leurs chevaux. Une sorcière replète, un sorcier à peine plus âgé que moi et un troisième qui me faisait penser à Fawkes, plus grand et aux yeux enfoncés dans leurs orbites, s’avancèrent. Les sorciers de la Grande Assemblée parurent étonnés, mais ne tentèrent pas de les arrêter. Je souriais presque. Presque.

Les Élémentaux se placèrent côte à côte devant le bûcher et attendirent. Mes hommes s’agitaient nerveusement, mais je ne pouvais pas leur reprocher leur angoisse à la vue de ces trois sorciers si proches d’eux. Ils m’avaient aidé dans la tâche macabre de la préparation des corps, et ils savaient l’importance que revêtait le feu dans ce genre de circonstances.

Je hochai la tête et les trois sorciers élémentaux se mirent au travail. Leurs lèvres bougèrent lorsqu’ils commencèrent leurs incantations, et ils levèrent les mains de concert. Des flammes jaunes et orange jaillirent de leurs doigts et se propagèrent à leurs paumes. Puis des filaments de magie fusèrent vers le bûcher comme des javelots en feu.

D’immenses flammes s’élevèrent, dépassant les vieux arbres qui nous entouraient, comme si la Déesse elle-même les engendrait. La chaleur me frôla le visage et je dus reculer d’un pas. L’odeur âcre de chair brûlée se mêla à l’agréable parfum de blé, de pommes de pin, de jonquilles et de lis.

Céleste leva les mains et, en langue des sorciers, offrit une bénédiction à la Déesse. Sa voix couvrit le crépitement du feu. Ses belles intonations hypnotiques ressemblaient aux doux accords d’une harpe et tout le monde se tut, fasciné.

Apparemment, Céleste était douée pour les potions et les oraisons. Même si je ne comprenais pas ses paroles, sa prière me fit monter les larmes aux yeux. Je lui en étais reconnaissante. Voilà au moins une sorcière qui comprenait qu’une âme, qu’elle soit sorcière ou humaine, n’en restait pas moins une âme qui méritait le respect.

Je regardais le brasier en essayant d’imaginer à quoi les filles ressemblaient autrefois, et ce qu’elles faisaient avant leur mort. Le feu magique était plus puissant que des flammes classiques, et au bout de quelques minutes, il ne resta des trois femmes et du bûcher que des cendres emportées par le vent.

Sans ouvrir la bouche, je rejoignis mon cheval et remontai en selle. Je ne réagis pas en sentant le regard de Fawkes me brûler la nuque, et je donnai à Torak un coup de talon pour le mettre en route.

Nous poursuivîmes notre chemin. Mon humeur s’assombrissait un peu plus à chaque instant. Notre troupe de plus d’une centaine de sorciers et d’hommes galopait dans le paysage aride en direction de la route principale du nord. Les sorciers gardaient le silence ; tout comme moi. On aurait dit que nous retenions tous notre respiration en attendant de voir ce qui nous attendait sur la grande route.

Après avoir chevauché une heure vers l’ouest, nous n’avions toujours rencontré aucun moine rouge ni gardien du temple, seuls des mouches, des odeurs de putréfaction et des cadavres.

Il y avait tant de corps d’animaux et d’humains le long de la route qu’il était impossible de les compter. Je regardais les cadavres, leurs membres tordus dans des positions extrêmes. Des épées dépassaient de certaines carcasses, et d’autres avaient la tête tranchée, mais la majeure partie des morts étaient trop décomposés pour me permettre de déterminer la cause réelle de leur trépas. Le pire, c’étaient les corps des enfants et je m’empressai de détourner le regard. Je chassai les mouches de mes yeux et m’essuyai le front. J’aperçus des veines noires sur les mains et les visages de quelques victimes, mais la plupart étaient mortes depuis trop longtemps pour que je sache si elles étaient vraiment contaminées. Les humains indemnes combattaient-ils ceux que la Rouille avait rendus fous ? Les prêtres étaient-ils responsables de ce chaos ? Je l’ignorais. Je pouvais sentir le goût cuivré du sang qui avait imbibé le sol.

Nous manœuvrions prudemment nos chevaux entre les morts, craignant de trop nous approcher. Au bout de quelques minutes, nous atteignîmes une bifurcation. L’une des routes conduisait au sud, vers la Cité Spirituelle. L’autre menait au Havre Gris.

Mon cœur cognait dans ma poitrine et je ravalai la bile qui me montait dans la gorge. Si j’avais été seule avec mon cheval, je me serais peut-être laissé envahir par la peur, j’aurais laissé mes larmes couler jusqu’à me retrouver complètement à sec. Mais le temps jouait contre moi. Je savais ce que j’avais à faire.

Tirant sur les rênes pour arrêter Torak, je m’écriai :

— Attendez !

Je levai la main et la troupe s’arrêta à son tour. Mes compagnons me regardaient, dans l’expectative. Toute tremblante, je me redressai sur ma selle. Je devais me montrer sûre de moi, même si la longe ne cessait de glisser entre mes mains moites.

Je balayai du regard ce qu’il restait de notre groupe initial et mon regard croisa celui de Will. Je secouai la tête et il répondit par un petit signe. Il savait ce que je m’apprêtais à faire.

Fawkes me rejoignit.

— Que se passe-t-il ? Tu as vu quelque chose ?

Il leva les yeux au-delà de ma tête, vers la terre aride et malade qui s’étendait derrière moi. On aurait dit qu’il préparait un sort pour me protéger. Son inquiétude était presque paternelle. J’avais beau être émue par son anxiété, le devoir m’appelait.

— Non. Ce n’est pas ça.

Fawkes plissa les paupières et se tourna vers moi. Même son élan me dévisageait, avec le même regard émeraude inquiétant. Fawkes n’allait pas me faciliter la tâche.

— Alors pourquoi t’es-tu arrêtée ? demanda-t-il d’un ton bourru.

On aurait presque dit une accusation.

— Nous ne pouvons pas nous arrêter devant chaque foutu panneau sur cette route. Plus tôt nous arriverons au Havre Gris, plus tôt tu pourras les aider.

Ma gorge se serra. Le poids de tous les regards pesait sur moi. Je savais que mon annonce allait mal se passer. Mais j’avais pris ma décision.

J’attendis d’avoir l’attention générale et je regardai Fawkes droit dans les yeux.

— Parce que je pars à la recherche de Jon, et je pars toute seule.

CHAPITRE 3




FAWKES SEMBLA UN INSTANT PRIS DE PANIQUE avant de se tourner vers moi, la mine renfrognée comme à son habitude.

— Tu es folle ?

— Peut-être.

— As-tu des envies suicidaires ? Parce que ça m’en a tout l’air.

Je grinçai des dents.

— Je n’ai aucune intention de mourir. Et je ne le fais pas non plus pour vous embêter. Je dois le faire avant qu’il ne soit trop tard.

Prenant une inspiration tremblante, j’ajoutai :

— Je dois retourner le chercher. Je lui dois bien ça.

À leurs airs médusés, je comprenais que les autres sorciers ne comprenaient pas de qui je voulais parler. Le mépris dans les yeux d’Ysmay embrasa ma colère.

Je n’avais pas besoin d’expliquer à ces sorciers la voie que je décidais d’emprunter. C’était mon propre chemin, ma propre destinée. Et honnêtement, je me fichais bien d’avoir leur approbation. Je ne le faisais pas pour eux. Je n’étais plus leur pion.

Je croisai le regard de Céleste dans la foule des sorciers et son sourire rassurant ralluma l’espoir dans ma poitrine, me redonnant courage.

Fawkes et les deux sorciers de la Grande Assemblée échangèrent un regard. Leurs visages étaient froids comme la pierre et leurs yeux exprimaient la colère et la crainte, mais c’était pour eux qu’ils avaient peur, pas pour moi. Je n’avais pas le temps de m’interroger à ce sujet. Sans doute me trouvaient-ils totalement inconsciente, mais ça m’était égal. J’en avais assez fait au nom des sorciers. Il était grand temps que j’agisse en mon propre nom. Pour ceux que j’aimais.

Fawkes se pencha vers moi jusqu’à ce que je sente les aiguilles de pin et la terre humide sur sa cape. J’étais la seule à pouvoir l’entendre.

— Ne sois pas ridicule, Elena, dit-il. Ces enjeux dépassent de loin le cœur d’une jeune femme. Ne comprends-tu pas ce que cela signifierait si nous te perdions ? Tu es la seule guerrière d’acier. Tu es la seule sorcière capable d’utiliser la pierre !

Sa mine s’assombrit.

— C’est une guerre, Elena. Une guerre entre le royaume de la Lumière et celui des Ténèbres. Et tu en fais partie, que ça te plaise ou non. Tu as été choisie par la Déesse. Tu es son soldat, comme nous tous. Un soldat de lumière. Sais-tu ce que cela signifie ?

— Évidemment.

Je n’en avais aucune idée.

Le front de Fawkes se plissa.

— Ça veut dire que tu es obligée de la servir. Tu es soumise à sa cause. Tu ne peux pas échapper à ton destin. Aucun de nous ne le peut.

L’artéfact magique se mit à palpiter légèrement contre ma hanche et j’éprouvai une chaude sensation, comme une connexion. On aurait dit que j’appartenais à la Déesse. J’étais vraiment son soldat contre les ténèbres, j’avais été acceptée. Comme si la pierre elle-même approuvait mes efforts.

La fierté me gonfla la poitrine. Je ne m’étais jamais vraiment considérée comme un soldat, mais faire partie d’un mouvement aussi fort, même sans magie, était proprement incroyable. La Déesse elle-même m’avait choisie, moi, la fille de la Fosse, pour être son soldat. Je vivais un moment d’intense bonheur.

Je réfrénai un grand sourire.

— Si, comme vous le dites, la Déesse m’a choisie, alors elle m’a placée sur ce chemin précis en tant que soldat… elle connaît déjà chacun de mes actes.

— Réfléchis à ce que tu es en train de faire, dit Fawkes en fronçant les sourcils d’un air dubitatif. Songe aux risques. Il n’en vaut pas la peine.

Cette fois, je ne fis rien pour cacher mon énervement.

— Si, à mes yeux, il en vaut la peine. Je ne changerai pas d’avis.

Fawkes contracta ses mâchoires.

— Nous devons détruire la pierre. Et nous ne pouvons pas le faire sans ton aide. S’il devait t’arriver quelque chose…

Il s’interrompit pour reprendre sur un ton maîtrisé :

— La pierre devrait être ta première priorité. Ne sois pas ridicule.

J’essayais de respirer calmement.

— Je reviendrai pour vous aider. Je vous le promets. Mais je dois d’abord aller le chercher. Et puis, vous n’allez pas vous mettre en quête de la pierre dès que vous aurez atteint le Havre Gris. Vous allez devoir échafauder des plans, et des plans plutôt astucieux si vous voulez vaincre les nécromanciens. Ça vous prendra du temps.

— Tu risquerais nos vies à tous pour un seul humain ? siffla-t-il. J’espère qu’il en vaut la peine.

Je réfrénai ma colère.

— Comme je vous l’ai dit : oui, il en vaut la peine.

— Je te l’interdis, répliqua Fawkes sèchement. C’est trop dangereux.

Un rire nerveux m’échappa et je lui lançai un regard noir :

— J’aimerais bien voir ça ! Je ne suis la propriété de personne. Et ne pensez même pas à me lancer un sort pour essayer de m’empêcher d’y aller. Je ne vous le pardonnerais jamais.

Le visage de Fawkes se radoucit.

— Ce que je voulais dire, c’est que ce ne serait pas raisonnable. Ce n’est pas prudent.

— Vous avez sans doute raison, répondis-je en haussant les sourcils. C’est stupide, ridicule et sacrément dangereux. Mais j’y vais quand même.

Fawkes me dévisagea pendant un moment. Soudain, il sembla déterminé.

— Très bien. Alors nous t’accompagnons.

Je me détendis un peu.

— Il y a une raison pour laquelle je dois y aller toute seule. Impossible de cacher toute une armée de sorciers. Je dois me faire discrète, et les sorciers… disons qu’ils se voient comme le nez au milieu de la figure. Vous ne feriez qu’attirer l’attention. Je dois passer inaperçue si je veux que l’opération ait une chance de réussir. J’ai juste besoin de mes hommes.

J’apercevais les visages de mes rebelles, qui écoutaient la conversation.

— … et peut-être même d’une sorcière douée pour les potions et les fortifiants.

Céleste était assise calmement, concentrée sur sa jument tachetée noire et blanche. Je la vis se crisper. Même si je venais à peine d’élaborer ce plan, je savais au fond de moi que j’avais besoin de Céleste pour m’aider. Et quand elle dirigea sa monture vers moi, la tête bien droite et une étincelle de malice dans le regard, je ne pus m’empêcher de sentir que je faisais le bon choix en l’emmenant avec moi.

Will, Nugar et Lucas suivirent son exemple et avancèrent leurs chevaux pour former une ligne à côté de Céleste. C’était agréable de nous voir à nouveau réunis. Je savais qu’ils voulaient sauver Jon aussi farouchement que moi et je ne les en priverais pas. Eux aussi méritaient de le retrouver. Si c’était notre dernière chance, ils devaient en faire partie.

J’adressai à chacun d’eux un bref hochement de tête. Ils se redressèrent, ramenant leurs épaules en arrière pour prouver leur détermination sans faille. Ils étaient prêts à accepter leur sort à mes côtés et j’étais profondément rassurée. Peut-être n’étaient-ils pas les soldats choisis par la Déesse, mais ils se battraient pour la lumière avec tout autant de fougue que n’importe lequel des sorciers.

Fawkes passa une main dans ses longues boucles émeraude et baissa les yeux au sol. Je vis sa mâchoire se contracter, mais il parvint à maîtriser sa colère, sans doute à cause de la présence des sorciers.

— Elena, sois raisonnable.

— Mon raisonnement n’est pas insensé, lui dis-je. Et je ne changerai pas d’avis. Je vous informe juste de mes plans. Je me fiche qu’ils vous conviennent ou non. Vous ne pouvez pas m’empêcher d’y aller.

Le front de Fawkes se plissa et il écarquilla les yeux.

— Dans ce cas, je viens avec toi.

— Non. Vous devez conduire les sorciers en lieu sûr, au Havre Gris.

C’était la bonne décision à prendre.

— Tu as quitté cette terre depuis plus de deux mois, objecta Fawkes en me dévisageant gravement. Tu n’as pas idée à quel point la magie des nécromanciens s’est étendue, combien d’hommes sont contaminés, ni même s’il reste quelque chose de ton humain bien aimé.

— Il est vivant. Je le sais, déclarai-je avec conviction, malgré ma crainte d’arriver trop tard.

Je n’étais pas prête à admettre que j’avais abandonné Jon, le laissant mourir seul, infecté par une magie noire qui allait le transformer en monstre. Il m’avait sauvée, et à présent, c’était à moi de lui rendre la pareille.

— Sais-tu seulement où il est ?

Je me cramponnai à ma selle, si fort que les jointures de mes doigts blanchirent.

— J’essaierai d’abord la Cité Spirituelle. C’est là qu’il était la dernière fois que je l’ai vu. Ensuite, je me rendrai à la Fosse.

Je pris une inspiration pour me calmer. La seule évocation de ce maudit temple doré me retournait l’estomac. La rage obscurcit ma vision lorsque je songeai au grand prêtre d’Anglia, le nécromancien sous couverture. J’avais une irrépressible envie de le passer au fil de l’épée.

Je n’avais rien éprouvé en tuant la reine sorcière, mais je savais que ma vengeance contre les nécromanciens, contre ce grand prêtre en particulier, me procurerait une immense joie.

J’aurais ma vengeance.

— … puis je rentrerai au Havre Gris… avec Jon.

Ces derniers mots furent difficiles. J’avais la gorge nouée, mais j’avais fait l’effort de les prononcer, comme si les formuler à haute voix pouvait les rendre plus réels. J’espérais et priais la Déesse pour que Jon soit toujours en vie.

— Très bien, dit enfin Fawkes, à ma grande surprise. J’attends ton retour au Havre Gris dans moins d’une semaine. Si tu n’es pas rentrée à ce moment-là, je viendrai te chercher.

— D’accord, répondis-je. Je serai là.

Fawkes secoua la tête.

— Mais tu sais qu’il y a de grandes chances qu’il soit mort.

Mon cœur se serra.

— Allez au diable.

Sans leur laisser le temps de voir mes yeux humides, j’éperonnai Torak et nous partîmes au galop sur la route.


CHAPITRE 4




NOUS PARCOURÛMES LE CHEMIN EN DIRECTION de l’ouest, laissant des nuages de sable et de poussière dans notre sillage. Les sabots des chevaux dans mon dos faisaient écho au pouls que je sentais battre dans mes oreilles. Ce n’était pas l’armée de sorciers au grand complet, mais c’était suffisant.

Céleste, Will, Nugar et Lucas me rattrapèrent et nous fîmes route côte à côte. Je pestais contre Fawkes. Que le sorcier soit maudit. Même si j’éprouvais une profonde tendresse à son égard, j’avais aussi envie de le gifler. Il connaissait ma corde sensible et savait comment me mettre hors de moi. Je savais qu’il essayait juste de me préparer au pire, à ce que je m’efforçais d’éviter, ce que je niais depuis le début – à savoir, que Jon était sans doute déjà mort.

Quelle ordure ! Les larmes coulaient librement sur mes joues.

Je pressai Torak à aller plus vite. Le vent frais apaisait mon visage bouillant et mon humeur massacrante. Nous progressions sans effort, si rapidement que j’avais presque l’impression de voler. Ma dextérité avec Torak avait beau me réconforter, mes craintes ne cessaient de grandir au fur et à mesure que nous approchions de la ville.

— Si nous continuons à une telle allure, je ne pourrai bientôt plus m’asseoir, me dit Céleste en souriant.

Elle chevauchait à côté de moi et sa grande jument se maintenait aisément au niveau de Torak. Pour une sorcière de compagnie, elle montait à cheval comme un cavalier chevronné, et je me demandais à quoi ressemblait sa vie avant qu’elle n’entre au service du roi sorcier. Céleste était pleine de surprises.

Elle avait perdu l’habitude de porter des chignons et ses cheveux pendaient en une longue natte épaisse qui lui descendait au milieu du dos. Des mèches encadraient son visage et, malgré la faible lumière, elle avait l’air plus heureuse.

Sur ma demande, Torak se mit à trotter. Les autres m’imitèrent. Ils avaient l’air soulagés ; sans doute avaient-ils eux aussi l’arrière-train endolori.

— Merci. C’est beaucoup mieux, dit-elle en se frottant les reins.

Elle se tourna vers moi et arqua un sourcil.

— Alors… est-ce que vous vous sentez mieux ?

Je lui rendis son sourire.

— Désolée de m’être fâchée tout à l’heure. Fawkes a le don de me mettre dans une colère noire. On dirait qu’il essaie de m’énerver volontairement, comme s’il aimait m’agacer. Il semble toujours s’évertuer à dire exactement ce qui me donne envie de l’étrangler.

— Vous savez qu’il vous dit tout ça parce qu’il tient à vous. Sinon, il n’en prendrait pas la peine.

Je soupirai.

— Je sais. Il est comme un père surprotecteur, et il se trouve que j’ai bien besoin d’amour paternel. Mais j’ai l’habitude de faire ce dont j’ai envie, quand j’en ai envie, sans la permission de qui que ce soit. À l’exception de Rose, à qui je faisais des cachotteries quand je savais qu’elle me sermonnerait, personne n’a jamais essayé de m’imposer sa loi. On dirait qu’il ne me fait pas confiance. Comme s’il ne me croyait pas capable de le faire.

— Je crois que ce n’est pas du tout ça, dit Céleste. Je crois que Fawkes sait très bien ce dont vous êtes capable pour sauver Jon. Et je crois que c’est justement ce qui lui fait peur. Il sait jusqu’où vous pouvez aller pour le ramener, et ça lui fiche une trouille bleue. Il veut que vous restiez en vie.

Je fis claquer ma langue.

— Je n’ai pas l’intention de mourir.

— Non, mais vous risquez gros. Nous ignorons dans quel état sera Jon quand nous le retrouverons.

Je sentis de nouveau la panique m’envahir, une douleur oppressante qui me contractait la gorge. Mais le simple fait qu’elle ait dit quand nous le retrouverons me remplissait d’espoir.

Céleste écarta les mèches de ses yeux et se tourna pour regarder la route devant elle.

— Pour Fawkes et la plupart des autres sorciers, c’est une complication superflue que d’aller risquer votre vie pour la vie d’un humain.

— C’est aussi ce que tu penses ?

J’avais parlé avec plus de rudesse que je l’aurais voulu.

Les yeux tendres de Céleste se remplirent de compassion.

— C’est de la folie, dit-elle d’une voix douce… mais j’aurais fait exactement pareil si mon Jarin était toujours en vie quelque part. Je serais allée au bout du monde pour le sauver.

Ses yeux s’embuèrent et elle détourna le regard.

— Je suis désolée, Céleste, commençai-je.

Elle ne m’avait encore jamais parlé de son amoureux.

— Que lui est-il arrivé ?

Elle secoua la tête et essuya ses larmes.

— Ce n’est pas le moment d’en parler. Je vous le raconterai un jour, mais pas aujourd’hui. Nous allons retrouver Jon.

Elle esquissa un sourire forcé, mais je devinais toujours la douleur dans ses yeux.

— La Déesse nous montrera le moyen. J’en suis certaine.

Céleste lâcha les rênes sur ses genoux et joignit ses paumes devant sa poitrine. C’était un geste de bénédiction et de protection contre les esprits malveillants et les dangers que nous risquions de rencontrer.

Mes hommes l’observaient. Will avait dans le regard une lueur étrange que je ne comprenais pas. Quand il me surprit en train de le dévisager, j’aurais juré voir ses joues rougir avant qu’il tourne la tête. Nugar et Lucas, mal à l’aise, s’agitaient sur leurs selles, mais ils avaient les yeux remplis de crainte et de doutes. Quels idiots. Quand allaient-ils accepter le fait que les sorciers n’étaient pas des diables déguisés ? Ne surveillaient-ils pas Céleste depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’ils pouvaient lui faire confiance ?

Il n’y avait rien de démoniaque ni de maléfique dans les croyances de Céleste. Elles étaient toutes naturelles et belles. Sa foi ressemblait plus à la leur qu’ils ne semblaient s’en rendre compte.

— Grande Déesse, créatrice de toutes choses, dit Céleste en récitant sa prière. Nous vous remercions pour les bénédictions et la protection que vous nous avez octroyées aujourd’hui et que vous nous octroierez demain. Nous honorons la sagesse et l’amour que vous avez ajoutés à nos vies. Nous vous sommes reconnaissants pour votre secours et nous respectons toutes les forces invisibles qui nous ont apporté leur soutien et leurs bienfaits en ce jour, dans cette quête spéciale.

Radieuse, Céleste se tourna vers moi et referma les doigts autour de ses rênes. Je savais qu’elle avait parlé en langue commune pour que je la comprenne, parce que je ne maîtrisais pas encore la langue des sorciers. Elle était convaincue que la Déesse nous aiderait et nous guiderait dans notre aventure. J’admirais sa foi, mais je n’en étais pas aussi certaine. J’avais la sensation que la Déesse nous avait abandonnés, pauvres de nous, avec nos propres moyens.

Depuis notre évasion des Terres Enchantées, Céleste m’avait enseigné l’histoire de la Déesse et j’avais envie d’en savoir plus. Fawkes avait également entrepris de m’apprendre la langue des sorciers et m’avait donné un vieux livre parcheminé qui contenait leur alphabet. Quand il ne pouvait pas répondre à mes millions de questions frustrées, Céleste se portait volontaire pour m’instruire. Elle était moins contrariante que Fawkes et nos leçons étaient bien plus productives.

L’écriture et la mémorisation des lettres s’étaient avérées particulièrement difficiles, d’autant plus que Jon occupait toutes mes pensées, ce qui me déconcentrait en permanence. Les sorciers qui venaient constamment épier mes progrès ne m’aidaient pas non plus. Certains m’encourageaient d’un hochement de tête, d’autres se contentaient de regarder, et tous m’agaçaient prodigieusement. Les sorciers de la Grande Assemblée étaient toujours en train de m’observer. Ils m’espionnaient en pensant que je ne les voyais pas.

« Fais attention ! aboyait Fawkes. Tes lignes sont trop épaisses. Ici, ici et ici. Non, c’est faux. Au nom de la Déesse, c’est censé être quoi, ça ? » Il appuyait son large doigt sur la phrase que j’avais méticuleusement rédigée. « On dirait les gribouillages d’un fou, et non un texte digne de ce nom. Non, non, c’est tout faux. Recommence. » Il effaçait alors mon parchemin, anéantissant des heures de travail.

Dans ces moments-là, j’avais envie de l’assassiner. Je le dévisageais et sentais le sang me monter au visage. Je tenais mon morceau de charbon comme un couteau – ce serait facile de lui crever un œil. Je ne voulais pas que tous les sorciers s’imaginent que j’étais une misérable analphabète. « Tu écris comme un enfant de cinq ans, avait-il dit après m’avoir rendu ma feuille de parchemin. Tu vas devoir faire beaucoup mieux que ça si tu veux apprendre un jour. » Au même moment, mon bout de charbon l’avait atteint en plein milieu du front. Il avait grimacé lorsque le morceau avait rebondi sur son visage. Je m’étais alors levée, les poings serrés. « Je serais peut-être meilleure avec un meilleur professeur », m’étais-je exclamée. « Tenons-nous-en à ta prononciation pendant un moment, avait-il répondu en s’éloignant, furieux. En attendant que ton écriture s’améliore, nous pouvons nous contenter de faire la conversation. » Je m’étais alors époumonée : « Vous savez où vous pouvez vous mettre vos conversations ? »

Dans mon arrogance, j’avais cru que la langue des sorciers me viendrait naturellement, comme mon talent inné pour les armes. C’était faux. J’étais minable, et pire encore. Et si ma prononciation était meilleure que mes talents à la plume, j’avais toujours envie d’apprendre à écrire et à lire la langue des sorciers. Pour m’exprimer correctement, je devais écrire correctement.

Céleste pencha soudain la tête en arrière et pouffa.

— Je crois que je n’avais encore jamais vu les sorciers de la Grande Assemblée si contrariés. On aurait dit que quelqu’un leur avait annoncé qu’ils ne pouvaient plus pratiquer la magie.

J’adorais son côté rebelle.

— Je vous ai trouvée formidable.

À mon tour, j’éclatai de rire.

— Ils me détestent sans doute. Que doivent-ils penser de leur championne, maintenant ? Le soldat de lumière de la Déesse ? J’imagine à peine ce qu’ils diront à la sorcière en chef en arrivant au Havre Gris. Ada va vouloir m’étriper. Je ne crois pas qu’ils s’attendaient à quelqu’un comme moi. Ils s’imaginaient une gentille petite sorcière qui ferait ce qu’on lui demande. Bon sang, tu parles d’une surprise.

— Allons, ils ne vous détestent pas, dit Céleste en souriant. Je crois que vous les avez étonnés, c’est tout. Je ne pense pas qu’ils aient l’habitude de quelqu’un d’aussi… audacieux.

Je pinçai les lèvres.

— Ce n’est rien de le dire.

— Je suis certaine que Rose sera contente de vous voir, quoi que lui racontent les sorciers.

La pensée de Rose me réchauffa le cœur.

— Tu ne connais pas Rose, dis-je en riant tout bas. Elle aime me gronder tout autant que Fawkes.

Après un bref repos, nous nous engageâmes à bride abattue sur le chemin praticable. Nous longeâmes les pins angliens calcinés qui formaient la lisière du bois. Plus nous montions dans les collines, moins l’atmosphère était respirable. Personne ne parlait. Nous étions perdus chacun dans nos pensées, mais nous partagions le même objectif – sauver Jon.

Nous chevauchâmes sans discontinuer. Mes doigts étaient engourdis à force de serrer les rênes, et mes fesses, mes cuisses et mes mollets me faisaient un mal de chien. Heureusement, mes pouvoirs de guérison soulageaient la douleur de mes muscles. Si les autres étaient incapables d’apaiser leurs membres endoloris, ils ne s’en plaignaient jamais. C’étaient eux les véritables champions. Suivant mon exemple, ils ne s’arrêtaient pas.

Nous étions en permanence sur le qui-vive. Pourtant, après avoir chevauché pendant six jours en dressant le camp quelques heures chaque nuit, nous n’avions croisé aucun ennemi ni rencontré aucune embuscade. À l’exception des cadavres, la route était déserte. Bientôt, l’odeur devint tellement insoutenable que nous dûmes utiliser nos capes comme des masques pour atténuer les émanations putrides.

Nous pensions rencontrer quelques voyageurs sur les routes, ou du moins des espions. Les prêtres nécromanciens avaient des centaines d’espions et d’assassins à leur solde. Pourquoi, dans ce cas, laisser sans protection les routes menant à la Cité Spirituelle ? Elles auraient dû grouiller de rôdeurs contaminés au service des prêtres. Pourtant, il n’y avait personne. À part la mort.

Ce n’était pas normal. Quelque chose clochait. Lorsque nous dressâmes le camp pour la sixième nuit, je sentis que l’on nous observait. S’il y avait quelqu’un, il resta caché dans l’obscurité. La crainte s’était emparée de moi, s’intensifiant au fur et à mesure que nous nous rapprochions de la ville maudite. Peut-être Céleste et les hommes éprouvaient-ils la même appréhension, mais ils n’en parlaient pas. Malgré tout, ils se levaient d’un bond au moindre bruit, la main sur la garde de leurs épées.

Will remit à Céleste une petite dague et une ceinture à attacher autour de sa taille. Je le connaissais bien, et en le voyant rougir, je dus me mordre l’intérieur de la joue pour ne pas éclater de rire. Si Céleste avait remarqué la gêne de Will, elle n’en laissa rien paraître.

Ce soir-là, Will lui donna un cours privé en utilisant des troncs d’arbre comme cibles. Il lui montra quelques mouvements de défense, ainsi que l’endroit où enfoncer sa dague pour tuer. Leur intimité avait grandi et ils échangeaient de nombreux coups d’œil furtifs et de timides sourires. Ils semblaient sur la même longueur d’onde. Je n’avais pas envie de les interrompre.

Enfin, Nugar et Lucas se portèrent eux aussi volontaires pour l’aider dans ses leçons. Mes hommes se réchauffaient plus facilement à son contact qu’au mien, car elle ne possédait aucune magie. Elle leur ressemblait davantage.

Je n’étais pas fâchée. Au contraire, j’en étais ravie, car à présent je savais qu’ils la protégeraient au prix de leurs vies. Et Céleste était précieuse et rare, elle méritait toute notre protection. Ses potions pourraient bien soigner la magie noire qui avait contaminé tous les humains. Avec un peu de chance. Si elles fonctionnaient, elles feraient une grande différence dans notre combat contre la Rouille Noire et les prêtres. Nous avions besoin qu’elle reste en vie. J’avais besoin qu’elle reste en vie.


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