Excerpt for Le Caprice des dieux by , available in its entirety at Smashwords











TINA NOIRET





LE CAPRICE

DES DIEUX











Aux lecteurs



Si, alors c’est pure coïncidence.









  1. Avant-propos



Dans la fiction, la réalité des événements, du souvenir, des personnages associés aux personnes réelles et même des lieux revisités sont forcément imaginaires.

Vous pensez pouvoir saisir la réalité par les cheveux, et la secouer afin de lui faire dire l’essentiel. Vous voulez trouver la vérité qui se cache dans le réel, et faire cracher aux choses ce qu’elles sont, et ce, grâce à la réalité et à la force de l’écriture et peut-être du style.

Le problème, c’est que pour un roman, je crois qu’il faut prendre moins au sérieux les événements, voire, les souvenirs, et moins s’y attacher. Mieux encore, ils ne sont pas considérés d’abord, à part de la fiction qui va les dégager. Il suffit de se tourner vers notre passé, pour nous apercevoir que nous ne pouvons le saisir que de façon fragmentaire, et cela même sans faire l’hypothèse de l’inconscient. Le passé et les souvenirs ne resurgissent qu’à la lumière de la fiction que nous mettons en place avec la complicité d’un lecteur. En bref, pour trouver la vérité ou recouvrer la mémoire, il faut consentir au mensonge, à inventer une histoire qui sorte des sentiers battus, sans se poser la question de son rapport au réel. C’est l’histoire et sa mise en scène qui doivent impressionner, et pas les événements narrés qui sont impressionnants.

Entre nous, pensez-vous vraiment que tout ce qui nous est arrivé dans la vie soit si important que cela ? Intéressant ? Et pour qui le serait-ce ? Il y a quand même dans le sujet une grande propension à vouloir être reconnu, sans parler d’être aimé, que l’on s’intéresse à lui, et partant de là, il lui faut prouver combien il est digne d’intérêt, combien sa vie est originale, combien ce qu’il sait s’approche du vrai, combien sa vie a été « concrète », proche de la réalité, combien ses sentiments sont forts, authentiques, et j’en passe. C’est tout cela qu’il faut oublier dans le roman. 

Le lecteur doit s’intéresser à « l’histoire » - pas à vous ; mais à cette différence près que la fiction dont je parle ne consiste pas (ou pas essentiellement) en une histoire plus ou moins bien écrite, avec du suspense, réaliste ou pas, bien conduite ou pas. Il ne s’agit pas davantage d’inventer une intrigue, même si, ma foi, d’une façon ou d’une autre il faut savoir capturer l’attention du lecteur, et peut-être le captiver.

En aucun cas le « vouloir dire » ne devra être direct, comme si le narrateur était parti à la recherche d’on ne sait quel Graal. Je crois que la vérité du roman réside dans son niveau de falsification, bien davantage que dans la recherche de la vérité.

Vous allez remplacer un réel de perception par un réel de désir, en affirmant que le réel n’est pas ce qui est, mais ce que nous désirons, et les objets réels ne sont pas tels qu’ils sont, mais tels que nous les désirons.

Finalement, l’archétype de cette construction romanesque, c’est dans les romans que nous la trouvons, bien mieux qu’en cherchant en nous-mêmes, dans l’acte d’écrire, dans notre psychologie, dans nos désirs, ou dans notre réalité concrète. Il s’agit de faire un « envoi » qui va vous emmener loin de vous, ce qui ne veut pas dire sur un nuage, loin de la « réalité », car justement l’univers du roman n’est pas une psychose, n’est pas, non plus, un rêve, qui selon Freud est une « psychose hallucinatoire de désir », dans le sens où le désir se réalise sur un mode halluciné. Donc il ne s’agit pas du tout de perdre contact avec votre réalité, ou de ne plus considérer la réalité des choses, mais simplement de ne pas lui donner la primeur. Une partie de votre attention doit être tournée vers elle, et une autre vers la fiction que vous inventerez. Mais la dominante, c’est la fiction, c’est la puissance de l’imagination littéraire, et parfois dans ce domaine les idées les plus folles sont souvent les meilleures, mais pas nécessairement.

Face à l’irréalité de tout cela, ce sont les pierres des bâtiments et les matériaux qui ont résisté à tout, présentant un seul personnage central englobant tous les autres telle une hydre multicéphale. C’est le titre du texte. Le Caprice des dieux européens.

Ce sont les pierres qui parlent, et cela produit un effet de deus ex machina, j’en conviens, mais je n’ai pas le choix, et je vous embarque avec moi, lecteurs. J’ai décidé de vous faire confiance, on continue ensemble, vous et moi dans la rocaille du texte qui résiste. Bon ou mauvais, c’est un détail hérité du passé. Nous devons sortir de l’idée qu’un texte doit être parfait. Parfait pour quoi faire ? Je n’entrerai pas au Panthéon. Pas de chef-d’œuvre, donc, mais un vrai partage dans l’incommunicabilité.

Sous la forme la plus lisible possible j’ai rassemblé plusieurs fragments qui dans mon esprit formaient « le roman » depuis deux décennies alors que rien n’avait encore jamais été écrit. Et de citer Kafka.



Sonia














    PREMIERE PARTIE



















Un écrivain qui n’écrit pas est un non-sens,

Une provocation à la folie.


Lettre de Kafka à Max Brod



I. Intense dit-il

J’ai cessé d’écrire comme de vieillir un soir d’avril. Ce soir-là, la mer était brune, marron, et presque noire aux confins. Elle charriait déjà sur les brise-lames une odeur d’algues, de parchemin et de pourriture. Dans cette écume, j’ai jeté pêle-mêle un bon millier de pages éparses, une centaine de nouvelles, deux ou trois romans inachevés, un essai et des millions de rimes sans suite, sans vers. Une boue de mots et de souvenirs qui depuis des lustres ne pesaient presque plus rien, à peine l’âme des morts dans les sarcophages.

C’était en avril 2000, je m’en souviens et la mer ce soir-là, semble-t-il, crachait un vent plus sauvage, comme si elle brassait les souvenirs des écrivains déchus de toute la planète. Odeur de voix flétries, d’algues pourries, de cadavres et de renaissances. Sac et ressac d’échos, de mots perdus, amers, errants et délétères, abandonnés aux tourments de la matière. Un âpre goût de sel, de souvenirs séquestrés, éparpillés au vent, à l’océan, à la perte immonde et infinie.

De retour chez moi, ce soir-là, les bras légers et l’esprit dégagé, sur le pas de ma porte était posé un petit tas de feuilles numérotées, agrafées. Le cadavre d’un texte m’était revenu sans que je sache encore si c’était le point final de mon histoire enfin couchée sur le papier ou la prolifération indéfinie de ce rien.







II. Le Caprice des dieux

L’histoire débute au centre de l’Europe dans cet ovale gigantesque, Le Caprice des dieux. C’est là, au Parlement européen, en plein cœur de Bruxelles, juste derrière la gare de Luxembourg dans le quartier Léopold qui autrefois abritait les maisons de maîtres d’artistes et d’artisans reconnus, que travaille par intermittences l’eurocrate qui a téléphoné, un étranger célèbre.

Il lui a téléphoné pour proposer un rendez-vous, le jour même si possible. « J’ai une affaire urgente à vous communiquer », lui a-t-il dit, sans autre précision.

Ariane l’avait contacté plus d’un an auparavant pour son projet « Femmes africaines et technologies » après avoir cherché qui pourrait s’y intéresser dans cette ruche bourdonnante en perpétuelle agitation. Elle avait tapé « égalité des chances » + « économie sociale » + « féminisme » + « parlement européen ». Google avait livré ce nom, Jason Brandais. Il ne lui était pas inconnu, mais elle aurait été en peine d’y greffer un visage, malgré, dans un passé indéfini, deux législatures à former les eurodéputés aux technologies nouvelles. Il semblait, sur ces thèmes et sur bien d’autres, une sommité internationale. Elle lui avait donc envoyé un courriel, auquel il avait poliment répondu, intitulant son message par un seul mot : Intense. Et puis, plus rien. Elle l’avait oublié.

Elle a par chance deux heures libres. Le temps d’enfiler son tailleur vert bouteille Max Mara, qui s’harmonise à ses yeux pers, elle s’engouffre dans le métro jusqu’à la sortie Trône, où elle décide de poursuivre à pied. On est le treize novembre et l’air froid vivifie. Rue du Luxembourg, les passants indifférents ont l’air sortis du même moule. Emmitouflés dans des lodens, des parkas informes avec capuche et fausse fourrure, ils parlent avec vivacité dans toutes les langues, surtout l’anglais administratif. Mais aussi les idiomes slaves qui, avec l’élargissement à l’Est, à peine revenu du communisme, ont conquis le quartier européen, garantissant le virage définitivement libéral de l’Europe. Dans certains de ces pays, des lois interdisent aujourd’hui l’utilisation du mot « communisme » dans l’espace public. Les noms des rues, des places et des ponts, remplacés, ont oublié tout comme leurs usagers cette époque révolue. A croire que l’histoire renie toujours les vaincus et se réécrit par les vainqueurs. A Bruxelles, c’était la course aux postes. Le salaire européen était le graal.

Les voitures courent les unes derrière les autres comme des flocons fous ou les plumes d’un oreiller crevé. Devant la Direction Générale de la Recherche, l’ancienne DGXII, où elle a donné un programme de formations pendant plus d’un an aux fonctionnaires, elle contemple les arbres dépouillés du square de Meeus greloter sous la bise. Il est de ces instants gris où l’on croit capturer des souvenirs superposés, et où l’on tremble sous le poids d’un passé trépassé. Triste souvenir que la fin d’une période dorée !

Enfin, devant elle, se dresse le palais de verre. Le cliché, la carte postale qu’elle garde toujours à l’esprit. Que de nuits à y travailler, à en rêver, à en écouter le rythme quotidien et les ronflements nocturnes. Elle était toujours la dernière au travail, attentive à chaque détail. Une tendresse infiltrée de détresse lui mouille les yeux à son approche.

L’homme qu’elle y rencontre ne ressemble pas du tout à sa photo sur Internet. Il est bien plus petit, plus fin aussi. Il semble très fragile à première vue.

Joyeux, espiègle, sa voix surtout ne correspond pas à son physique. Une voix de clochettes, pas du tout sérieuse, ironique même.

Ses yeux, remarquables, oscillent entre plusieurs couleurs, plus ou moins profondes, comme s’il pouvait jouer plusieurs personnages à la fois. Bleu-vert, ils passent par le gris et par le noir, kaléidoscope d’extrêmes, du très pur au plus sombre, opaques transparents. Caméléon.

Ces yeux-là, au premier regard, contiennent le Nord et le Sud, l’eau pure et les marécages, la source d’eau claire et son opacité boueuse. Des yeux-pas-possibles.

Quelque chose de passionné, d’outrageusement attentif, de diablement perspicace filtre à travers toute sa personne. « Œil de faucon caché dans le plumage d’un moineau », cette pensée l’effleure comme un éclair, sans qu’elle n’y songe. Tout se passe à un autre niveau, du côté de l’invisible, ce silence obscur accumulé en elle, depuis quelques décennies. Un sixième sens qu’elle aurait développé ?

Alors qu’il vient la prendre à l’entrée Altiero Spinelli où elle a patiemment attendu parmi les visiteurs le badge vous est amputé à chaque fin de contrat en cette noble assemblée une dame en blouse à pois et jeans fort consommés débouche du bâtiment d’en face, le Spaak, et lui parle assidument, par chuchotements, tandis qu’il se tient à distance respectueuse, presque cérémonieux. Un peu timide même.

La femme a des cheveux bruns filasse, les sourcils exagérément épilés et la détaille. De temps à autre, sans en avoir l’air, elle lui lance machinalement une œillade.

Plus tard, se commémorant tout ceci, elle devait reconnaître Clothilde von Brandenburg, parlementaire allemande d’extrême gauche qui exercerait un mandat unique avant de retourner faire de la « vraie » politique dans son pays - la routine du parti pour pouvoir ensuite lui accorder la pension définitive à trente-cinq ans. La populaire égérie marxiste au sommet de sa gloire et de sa beauté lui a semblé autrement séductrice qu’à la télé quand elle fait son show en jeans devant une forêt de micros.

Après cet aparté, la jeune femme remarque encore, lorsqu’il revient vers elle, ses mains ouvertes pour l’accueillir. Ecce homo. Les paumes s’offrent avec douceur tendant une main cordiale.

Ils prennent l’ascenseur jusqu’au troisième étage où se trouve le bar appelé familièrement « Mickey Mouse » par les eurocrates. Ariane retrouve avec une nostalgie mêlée d’irritation la ville-forteresse, avec ses restaurants, son agence de voyages, son pressing, sa banque, ses écoles, sa salle de sports et l’espace détente associé, son agence de presse, et bien sûr les bureaux des lobbyistes accrédités qui eux aussi profitent de cette manne.

D’un commun accord, ils évitent la petite cafétéria en face de la bibliothèque et du nouvel espace multimédia dernier cri. Les nouvelles chaises en forme de selles, très hautes et sans dossier, en fer blanc entourent de toutes petites tables où l’on peut à peine déposer sa tasse de café. Le comble du design et de l’inconfort.

Elle ne peut s’empêcher d’aimer cet univers clinquant et métallique, cette ouverture de l’espace, ces distances caractéristiques, cette sensation d’agora, ces couloirs démesurés qui exposent des œuvres d’art venues de toute l’Europe, des plus anciennes aux plus futuristes. Elle a l’impression que tournoie sans fin dans une orgie de lumière une boule argentée de Noël, un tournesol stylisé, un soleil aux mille rayons. Les œuvres contemporaines offertes par les États membres côtoient des meubles anciens et des icônes, mélange de galerie d’art et de musée.

Curieux, presque personne ne regarde, ne s’arrête, les gens défilent, affairés, imperturbables. C’est qu’en effet, la plupart des fonctionnaires, après en avoir rêvé, n’aiment pas travailler ici. Loin de leurs repères, de leur langue, de leur famille, ils trouvent cet espoir exaucé impersonnel et factice et ne s’y sentent pas vraiment à l’aise.

D’autres sont fatigués d’être reconnus et salués à chaque pas et fuient vers des lieux plus discrets, moins à découvert, dans l’alcôve de leur parti, dans le clan de liens plus intimes. Les objets restent donc exposés là, solitaires et déserts, dans le silence de cet univers protégé du monde extérieur, où se cachent ceux qui ont mission de le diriger. « Je hais cet endroit anodin et sans intimité », lui avait dit un jour l’un des députés européens.

Elle était interloquée par cet aveu mais ne dit rien. Ainsi, le lieu qu’elle vénérait le plus au monde faisait l’objet de critiques de la part même de ses hôtes permanents. « Il m’est impossible de travailler dans ce milieu aseptisé. Je préfère, et de loin, mon bureau dans ma circonscription ».

Les visiteurs de marque décrient les matériaux de construction de peu de prix, du toc, en tec, des colonnades en faux marbre, juteux marchés pour les agences immobilières qui ont édifié tout cela, s’y prenant à plusieurs reprises. Et parmi le personnel, l’ambiance de travail anonyme et délétère.

Les silhouettes élégantes qui déambulent ressemblent à des figurines magiques tirées par des fils occultes.

Syndromes de Peter, harcèlements, tous les vices des grandes institutions règnent ici, dans les sous-sols. Jusqu’à faire travailler un syndicaliste au service des documents confidentiels en face d’une caméra de surveillance pointée sur son visage. Jusqu’à ce que mort s’ensuive.

« Avant de travailler ici j’ai connu les milieux glauques. Ceux de la drogue, à Amsterdam, à Paris. J’ai dormi dans des squats, sous des ponts, parmi des camés, mais nulle part au grand jamais je n’ai rencontré de serpents venimeux, d’hyènes souriantes comme ici… Plus l’homme se croit haut placé dans l’échelle sociale et plus il fait preuve d’inhumanité, de mesquinerie, de violence.

La vulgarité ne crie jamais « Va niquer ta mère, fils de pute », la vraie vulgarité n’adopte jamais ce registre bas de gamme. Elle sait où se loger, plutôt dans les belles familles, dans la noblesse des carrières héritées de père escroc en fils débile.

La vraie vulgarité est une blague aristocratique, elle se lâche comme ça… mine de rien… et tue en plaisantant… ! » lui dit un jour Luz, une fonctionnaire portugaise chargée d’établir la connexion de l’intranet des nouveaux venus. Luz et Ariane militaient dans la campagne « Women who do IT », un jeu de mots qui s’amusait de l’homonymie entre le pronom anglais et l’acronyme d’Information Technologies. Elles étaient les seules représentantes de la gent féminine à cet endroit dans ce métier, des pionnières, des #stars. Leur réputation les précédait dans toutes les réunions. L’avenir brillait pour elles et elles s’amusaient comme des folles. Mais le contrat d’Ariane n’a pas été renouvelé.

Opiniâtre comme une teigne après sa vie de galère, Luz s’accrochait à son poste et épousa en sus un lord anglais qui se fossilisait au département Bibliothèque. Alors seulement elle prit sa retraite anticipée après de longs congés maladie. Son foie n’avait pas survécu à sa folle jeunesse. Elle finit par divorcer. Sa liberté asphyxiée se vengeait du système dont elle profitait. La classe.

En traversant la rotonde dans l’atrium, « Confluences », un rêve volatile matérialisé d’Olivier Strebelle, jeu architectural métallique soutenu là comme par magie, opère la jonction entre plusieurs étages.

Cet oiseau géant au plumage d’acier suspendu on ne sait trop comment dans les airs, plonge dans les entrailles du bâtiment, mouvement des vagues dans son plumage, brise légère, prêt à s’envoler, ou déjà échoué dans un mouvement chtonien.

La sculpture, monumentale 38 mètres de haut, en acier inoxydable attire d’abord les yeux à la verticale, éolienne, vers la lumière. Ses ailes de métal, ses feuilles lourdes d’aéroplane évoluent avec la légèreté et l’envolée d’une gigantesque chimère de fer, figées dans une éternité factice, déployée par paliers entre ciel et terre, ici, le gouffre, et l’infini.

Beaucoup de ses camarades informaticiens s’en moquaient allègrement lorsqu’elle travaillait encore ici : l’art non figuratif n’est toujours pas de mode ni très apprécié du grand public.

Parure de l’invisible futur, cette armure de l’impossible vous impose pourtant sa force mystérieuse, secrète, un silence tout intérieur projeté dans l’espace. Le regard suit irrésistiblement ce rythme ascendant, ces arêtes abruptes et ces courbes jusqu’à l’ouverture, en plein ciel ; le plafond de verre, quelques vitres cassées. L’ouverture donne sur le ciel pollué de Bruxelles, gris d’ordinaire mais ce jour-là il était bleu, du même bleu obscur que les yeux magnétiques de l’inconnu qui l’accompagne.

Quelques ballons éclatés, multicolores, se sont écorchés aux pics les plus élevés de la sculpture. Leurs ailes de plastique ressemblent à des anges échoués là et prêts à être regonflés par quelque vent propice.

Enfin, ils arrivent à destination : le bar « Mickey Mouse » et ses colonnades multicolores fraîchement repeintes. Le décor change régulièrement #Happy Europe. Cette appellation un brin comique vient d’une remarque de Margaret Thatcher qui considérait ce Parlement européen comme un salon de discussions vaines et sans influence, loin de la vie de tous les jours. Ensuite, le sobriquet est resté parce qu’il y a là des chaises multicolores, une décoration rutilante qui rappelle le caractère de la mascotte de l’entreprise Walt Disney. « Tout y est tellement Minnie » ironisent certains.

Les barmans, d’ailleurs, travailleurs temporaires et exploités comme on en rencontre beaucoup ici, eux-mêmes monuments humains ou presque, passent de sous-traitant en sous-traitant, de législature et d’appel d’offres en législature et appel d’offres, mais ils gardent toujours leurs bien larges oreilles de… souris… Tu m’excuseras, Jacques... Depuis dix ans que l’on se connaît... tes larges oreilles pudiquement rougies en ont entendu bien d’autres… C’est en leur servant un verre que l’on apprend tous les secrets de la noble institution.

Ce bar est situé dans le bâtiment « Paul-Henri Spaak », baptisé « Caprice des Dieux » à cause de sa forme ovale et son toit en verre bombé rappelant le prince des fromages crémeux.

La construction du bâtiment a pris 7 ans, de 1988 à 1995 et comporte 13 étages, en vérité tous pareils.

L’élu européen plaisante sur l’absence de croissants. Voix de clochettes, légère comme la brise. Mal à l’aise, Ariane ne trouve rien à lui dire et, commandant une orange pressée, débite hors de propos sa théorie de prédilection. Pourtant, elle n’est pas en représentation. Et plus tard, elle se demanderait pourquoi elle avait dévoilé tout cela d’elle-même.

Elle croit comme Kierkegaard en la communication directe et indirecte, et que toute communication directe est impossible, donc inutile. Aller vers l’autre implique toujours le repli en soi, s’isoler dans l’intériorité la plus recluse. La présence inhibe une communication essentielle, ce que permet par contre la communication virtuelle. A distance, l’on peut échanger sur base de ce qui nous concerne vraiment, ce qu’empêche la présence réelle, sujette aux contingences de l’espace-temps. Nous sommes blanc, jaune, rouge, petits ou grands, blonds ou bruns et l’on n’y peut rien. Dans la grande globalisation, cela n’a plus aucune importance, des détails surfaits.

C’est pourquoi les nouvelles formes d’échanges au travers des réseaux entraînent un autre mode d’interaction humaine sans inhibition et ouverte à l’inconnu. Oui, les réseaux nous permettent aujourd’hui cette communication essentielle à laquelle nous aspirons, atteindre Dieu, peut-être. Elle dit Dieu, et l’ « hors de propos », l’indécence voire la débilité de ses paroles la frappe immédiatement, comme une gifle furieuse en plein visage. Ce qu’il y a d’indécent à parler d’un être spirituel, fût-il absent et impossible, lors d’une première rencontre la désole comme une faute grave commise, ou une grossière traîtrise, un subterfuge éculé. Que va-t-il penser ? Qu’elle raconte n’importe quoi pour meubler le silence, qu’elle sort un polichinelle du secret pour faire reluire un miroir aux alouettes ? Il semble ne rien remarquer, malgré ses yeux perçants qui la pénètrent jusqu’à l’os.

Et soudain, c’est une très jeune fille, doctorante en littérature moderne qui réapparait, avec l’étrange beauté acerbe de la foi opaque dans des idéaux plus ou moins irréalistes. D’autant plus utopiques et attrayants que tous ces grands mots inutiles sont répétés souvent à la télévision et dans les films comiques.

Il dément d’ailleurs vivement cette théorie : il n’y croit pas du tout. « Etes-vous croyante ? » lui demande-t-il très sérieusement en jouant de sa voix devenue très basse. « Êtes-vous catholique, orthodoxe ? » Comme si tout cela avait un sens, une importance quelconque. Cette fois, c’est lui qui gaffe.

Sa théorie, pour une fois, sonne faux à ses propres oreilles, tintement subreptice. Elle est agnostique, comment se qualifier autrement ? Non, il n’est pas du tout d’accord avec elle. « J’aime les corps, dit-il. Oui, j’aime toucher les corps, les pétrir. »

Et ne sachant exprimer tout à fait ce qu’il explique, il joint le geste à la parole. Il fait un geste de la main, tentaculaire, dans le vide. Tend vers elle ses doigts délicats de pieuvre. Il est alors joyeux, sûr de lui. Pourtant, sa pratique lui semble authentique. Il la tente : et si, toute sa vie, n’avait été qu’un mirage ? Un miroir aux alouettes ? Oui, il la tente, serpentin, cherchant à l’envoûter comme un cobra. Toucher la matière, pénétrer un corps, n’est-ce pas l’infini ? Connaître ce qui nous appartient de l’univers ? Au-delà, rien... L’esprit n’est pas qu’un rêve éveillé…

Elle appelle à son secours cette phrase de Michel Serres :

Le corps de l’homme est un virtuel incarné.

Elle ironise intérieurement sur elle-même. Sa vie, toujours empreinte de réminiscences littéraires, n’a pas plus de substance aujourd’hui qu’il y a dix ou vingt ans. Elle se sent vide, inconsistante, impuissante de mots. Les mots eux-mêmes ne disent rien, singent ou bien parlent au-delà, au rien. Et cet homme-là manie très bien le langage, mais croit au pouvoir des corps, se rend à leur physique solide.

Ils ont pris place dans des fauteuils profonds, séparés par une table basse, près des vastes fenêtres, offrant une vue grandiose sur le tapis des sommets des tilleuls du parc Léopold, sur Bruxelles, sur la plaine variée des bâtiments couverte par le ciel gris de plomb. Il commence à pleuvoir finement. Les dieux attristés expriment leur chagrin, leur colère. Elle se rappelle avoir laissé la fenêtre de sa chambre ouverte. Que faire ? Il est trop tard pour revenir la fermer. La conversation dure, aride, autre chose se dit. Ensuite, elle irait s’inscrire à un cours d’histoire de l’art organisé par l’ambassade italienne. Le temps lui suffira-t-il pour s’y rendre après cette causerie imprévue ?

La fourmilière. La fourmilière des affaires et des lobbies offre aussi quelques diversions. Le Mickey Mouse presque plein bruit en plus de vingt idiomes différents. Quelques mots, variations phonétiques du jargon commun des affaires européennes permet de cataloguer la plupart des gens présents, comme une fiche unique dans une base de données relationnelle.

Autour d’eux, toute la faune parlementaire au grand complet prend son café. Jeunes assistants, lobbyistes, journalistes, fonctionnaires, quelques représentants du bon peuple, des avocats, des économistes se pressent dans l’agora. Ils discutent de concours injustes, de promotions canapé, de nominations non règlementaires, de l’utilisation des budgets dans la coopération au développement ou du bombardement d’un hôpital subsidié par les deniers européens et jamais utilisé en zone de guerre africaine. Des mains influentes se serrent hello my dear how are you today nice to meet you. Les femmes se font remarquer par leurs jambes gainées de soie et leurs décolletés. Est-on dans un parlement ou dans un défilé de mode ? Les députées rivalisent avec leurs secrétaires. Mieux payées, elles emportent la palme de l’élégance bon chic bon genre malgré leur âge. Les déesses sont immortelles, belles à jamais.

Fusent de partout des rires et des réparties spirituelles. Avec ravissement, ils communient « dans la caste et les privilèges » jetant un regard fugitif sur les badges qui indiquent qui est qui. On ne peut mieux dire qu’Albert Cohen. Chaque fonction a une couleur, rouge pour les externes, vert pour les assistants, jaune pour la presse. Le badge suprême est celui de député our brave new world. Ici, ils sont les rois ou plutôt les dieux, tout droit descendus de l’Olympe et vénérés comme tels.

A leurs côtés siège un couple d’experts en règlements et standards alimentaires de la FAO (Food and Agriculture Organisation of the United Nations/Organization des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture). La diction fréquente de l’acronyme « Gap » est fort révélatrice du sujet de leur conversation. Peut-être l’un des deux est-il maghrébin. Il mentionne souvent les mots « habir » et « zaitoun » dans un français un peu scolaire. L’Union avait récemment ouvert ses frontières à l’importation d’huile d’olive produite par les fermiers du côté sud de la Méditerranée. Il était arrivé le temps pour les producteurs et les marchands arabes de se rendre compte des subtils déséquilibres, des délices du fonctionnement des douanes européennes, ouvertes oui, mais avec une multiplicité de distinguo par rapport au contenu des documents d’accompagnement des produits et des personnes qui entrent dans cette Mecque du marché global.


Ils sont tous là… affairés, enjoués, solitaires dans leur bulle étanche de mots et d’idées sorties de la vanité ou de l’arrogance.

Elle se sent soudain très lasse, ne sachant ce qu’il faut dire, ne pas dire, ni pourquoi elle est là. Le laisser parler, heureusement il est intarissable. Comme s’il cherchait à percer le mystère de la présence d’une femme, dans ce fauteuil, aujourd’hui, en face de lui. Elle serait bien en peine de répondre. Il lui lance mille et un sujets de conversation, autant de clignements d’yeux complices, qui se veulent encouragements. Il parle de sa jeunesse, aussi, et elle sait tout, déjà, de cet inconnu mais rien du sujet de la convocation. Mystère.

Il est féministe, il aime les corps, il aime la littérature. Sa mère, diplômée en langues germaniques, ne travaillait pas, sauf bien sûr à la maison. C’est elle qui, très tôt, lui a donné l’envie des livres. A sept ans, il lisait déjà tout de ces éditions qui se consomment très vite lorsque l’on est un enfant curieux de tout. Plus tard, un de ses professeurs, helléniste émérite, lui avait donné ce goût de la tragédie antique, de la langue et des ambigüités classiques. Fasciné par cet enseignement précoce, il développe une véritable passion pour la grammaire, la syntaxe et les Classiques de la littérature antique et française.

Il relit inlassablement le Prométhée d’Eschyle, l’Hyppolite d’Euripide, la Phèdre de Sénèque aussi bien que l’Andromaque de Racine et le Polyeucte de Corneille parvenant ainsi à les connaître par cœur. Il a une mémoire d’éléphant. Se forgeant ainsi la compréhension des démons qui agitent l’âme humaine et les armes de la rhétorique, outils qui le serviront plus tard aussi bien dans les papotages entre copines que dans les débats publics. Il aime les lettres, mais sur injonction de son père, il entre à l’ENA.

« Ensuite, tu feras ce que tu voudras », lui avait dit son père.

Et c’était vrai – large sourire d’un homme très satisfait de lui-même sous sa moustache poivre et sel qui ne cache pas une fêlure dans sa dentition à travers laquelle filtre de temps à autre un sifflement primal.

Depuis, j’ai lu et relu toutes les œuvres immortelles, tous les beaux textes littéraires, depuis l’antiquité jusqu’au siècle des Lumières.

« La culture et l’amitié », lui dit-il « sont les valeurs sûres de ma vie. La politique, je m’y suis consacré corps et âme. Pourtant je viens de vivre une expérience traumatisante. J’ai été limogé par mon propre parti, tous mes amis m’ont trahi, abandonné en même temps. »

Il coule un sourire désabusé. Ses yeux passent insensiblement au turquoise, ils se font translucides, éloquents, inquisiteurs. Miroirs sans tain.

Sa propre mésaventure finit par l’amuser.

– Pour un chercheur, l’échec aide à avancer, chaque erreur est un facteur de progrès, un stimulus pour se surpasser. J’apprends, je suis curieux, j’attends la suite…

Il la guette, elle se dérobe.

« J’ai failli mourir deux fois, cela me permet une distance par rapport à ce que je vis et ce que je vois. La première, lors d’un tremblement de terre en Amérique latine alors que j’étais un étudiant vagabond à Ambato en Equateur. Je me suis retrouvé dans un cataclysme hurlant, des lambeaux humains étaient aspirés ou projetés dans les airs de toutes parts, je ne sais pourquoi je ne me suis pas retrouvé, moi, parmi tous ces cadavres démantelés. C’est un mystère. J’ai de la chance, sans doute.

Une autre fois, un courant m’entraînait dans l’estuaire du Loiret, j’essayais de nager mais je m’épuisais… Toute ma force ne m’aiderait pas à remonter le flux… Plus je déployais d’énergie et de muscles pour nager, et plus je m’épuisais, irrésistiblement attiré par le fond… Alors je me suis laissé couler…

Il faut se laisser porter par le courant plutôt que résister… C’est dans Homère, mais je n’avais encore lu que superficiellement l’Odyssée. Tout est dans les livres qui n’apprennent rien. La culture et l’amitié, dans leur dimension physique, entravent aussi… D’où ma légèreté comme principe de vie. »

Par d’infimes indices, elle sent qu’il se moule au personnage qu’elle recherche. Comme s’il était surgi d’elle-même. C’est trop, pense-t-elle. Il se camoufle comme un caméléon dans les branches d’un banyan. Pas un instant néanmoins, elle n’a l’impression qu’il lui débite un scénario connu, un discours préfabriqué. Il s’adresse à elle comme à quelqu’un qu’il reconnaît depuis toujours. De sa bouche sortent les noms éloquents de Phèdre et Eurydice, Antigone et Ismène, Médée et Ariane, Nona et Lachésis, Xména etMorta (nom de la troisième Parque). Chacune de ses paroles s’adresse à elle précisément tandis que les déesses prennent corps près des colonnes en toc du bar qui viennent d’être repeintes en totems criards.

Il lui dit aussi qu’il est léger, comme tous les français, orgueilleux de son éducation cosmopolite, qu’il vit un amour passionné avec sa compagne, plus âgée que lui, depuis près de trente ans, et bien d’autres encore... Sa vie est trop pleine d’événements publics et de luttes privées qu’il affronte avec l’aide de ses proches.

« Oui, je suis léger » insiste-t-il, comme s’il se vantait d’une liberté inaccessible. Et il la regarde d’un air espiègle, tout autre chose se dit derrière les yeux. « Je monte vers le succès comme l’écume emportée par les vagues. »

Ses traits fins sont empreints d’un bonheur voilé. Il sourit tout le temps, de ses grandes dents blanches. Un sourire qui semble artificiel, énigmatique. Est-ce parce qu’elle ne sourit plus ? A peine si elle plisse les yeux quelquefois, écarte un peu les lèvres, mais...

Et sa voix, sa voix flûtée, carillon qui tinte aux oreilles d’Ariane, un jour de fêtes, la célébration d’un hymen. Voix sonnante, timbre trébuchant pour le souvenir avec un reste d’accent du Nord, mais d’un Nord ensoleillé. Voix hypnotique, lancinante bien que légère, qui l’emporte dans ses volutes...



* *

*

Les mots, elle ne les capte plus très bien.

Fascinée par cet homme extraordinaire, elle se sent paralysée, hypnotisée. Cette fatigue, cet abandon... Elle a pourtant essayé de suivre, vainement, la conversation. Les mots s’embrouillent, s’emmêlent. Il ne parlait pas toujours clairement, avalait des syllabes, téléscopait des mots, s’empêtrait parfois dans des citations. Elle suivait moins le fil de l’entretien que celui d’une trame musicale, notes tendues. C’est la voix ténue, ses modulations, le souffle qui la traverse qui lui restent en tête.

Il passe en revue les thèmes les plus variés, ceux qu’il maîtrisait ou qui l’intéressaient, de l’économie sociale bien sûr, dont il est un spécialiste à échelle internationale, à l’égalité des chances, objet de leur rencontre en ces lieux, à la critique littéraire, les épigrammes alexandrins du IIème et Ier siècle avant J.-C.

On peut ainsi écouter parler les gens sans fin, ils sont toujours captivés par leur propre sorcellerie, mais il faut quand même rebondir un peu de temps à autre.

A peine si elle est parvenue à lui exposer brièvement son projet de soutenir l’indépendance des femmes sahéliennes dans la gestion de la santé communautaire à partir de la génération de revenus propres aux villages. En vérité, ce n’était pas « son » projet. Des représentantes africaines étaient venues à elle pour son expertise en nouvelles technologies, sa capacité de gestion, son aptitude surtout à constituer les dossiers de demandes de subsides. Elles portaient la même soif de justice, avaient les pieds sur terre, faisaient feu de tout bois. Leur pugnacité, leur courage, leur débrouillardise, leur bonne humeur, leur hospitalité, leur simplicité l’avaient fascinée. Elle avait porté leur voix dans des colloques.

« Moi aussi, je suis féministe, l’a-t-il interrompu. J’ai toujours vécu et travaillé avec de grandes personnalités féminines. Ce sont les femmes féministes qui m’ont porté où je suis. Elles ont fait de moi l’homme que je suis. Elles m’ont fait découvrir ma vocation politique, ont stimulé les campagnes d’opinion qui m’ont amené jusqu’ici. Derrière tout homme il y a une femme, mais ça… vous le savez déjà… »


Et il est reparti sur un essai littéraire qu’il a écrit sur l’Elena d’Euripide, l’une des grandes tragédies antiques. Il y analysait les rapports entre le débat sur l’expédition en Sicile et les convictions du poète sur l’illusion de la croyance sur la supériorité de la thalassocratie athénienne et sur la Némésis d’un pouvoir qui ne soit pas restreint par des idéaux plus élevés que sa propre affirmation. Il jonglait avec les concepts, affichant sa vivacité intellectuelle, induisant entre eux une empathie à propos de thèmes qu’il sentait l’intéresser, mais sur lesquels il gardait la main.

– J’essaie de montrer la logique spiralée qui a fourni à Thucydide dans la composition du fameux dialogue entre les Athéniens et les Méliens à propos des raisons matérielles immédiates et spirituelles à long terme de l’action humaine. On peut rapporter le drame de cette transposition idéologique à la fixation de la théorie du juste moyen en politique par Aristote. Ce qu’on peut lire en filigrane dans son œuvre sur la Constitution d’Athènes quand il expose systématiquement les formes d’élection des jurés qui s’occupent des différentes catégories de litiges judiciaires. J’y vois une idée récurrente dans la tradition occidentale, dès l’institution des jurés et des tribunaux : la division du pouvoir afin d’en contenir l’unilatéralité générée par l’auto-complaisance du vainqueur. D’où ma critique de la vision exclusivement économique de Karl Marx sur le progrès de l’humanité. Une société guidée par une idéologie unique ne peut finir que dans le désastre, les totalitarismes du XXème siècle l’ont prouvé à suffisance et on le voit se profiler dans l’ultracapitalisme à l’américaine si elle n’arrive pas à maintenir un pluralisme fortement enraciné dans la diversité sociale. La longévité des empires du passé était due à la coexistence de plusieurs traditions culturelles qui les protégeaient des dérives fondamentalistes. Les Arabes, par exemple, ont accepté la continuation de la culture classique au sein des élites des pays conquis, comme on peut le voir chez le savant nord-africain Ibn-Kaldoun lorsqu’il décrit les relations entre société et système politique, ou dans les récits de voyage d’Ibn-Battuta. Ce qui leur a longtemps donné une créativité culturelle supérieure à celle des Byzantins et leurs autres rivaux méditerranéens. Mais avec la crise du IXème siècle, le IIIe de l’Hégire, le même monde arabe s’est replié sur une vision unilatérale qui l’a rendu toujours plus faible vis-à-vis des barbares turcs et occidentaux qui, par contre, s’ouvraient aux stimuli du divers… »


Des temps de pause ponctuaient adroitement son discours. Il guettait les réactions d’Ariane, la regardait par en-dessous. Elle n’aime pas se sentir ainsi observée, et cela la met très mal à l’aise. Elle rechignait à rompre son silence intérieur pour entrer dans une histoire. Elle se tait, lui donnant l’impression de boire ses paroles, enregistrant tout inconsciemment. Elle esquive le destin d’une rencontre. L’événement glisse sur elle, déjà passé. Les inconscients s’affrontent ou s’accordent.


A un moment, son rythme de parole ralentit. Il a consulté sa montre. Elle en a profité pour prendre congé, épuisée d’attention, attente déçue, curieuse d’entendre où le fil du discours mènera un homme aussi loquace mais aussi obscur dans ses programmes. Pourquoi ce rendez-vous ? Il la raccompagne par les escaliers jusqu’à la sortie. Même alors, il lui lance des perches. Il lui parle du réseau européen dans lequel elle travaille pour le moment. Souligne comme le domaine de la promotion de la santé est porteur, intéressant. Incroyable ! Un peu étonnée de le laisser partir déjà. Le toucher ? Puisque c’est sa théorie...

Une chaleureuse poignée de mains et ils se sont quittés intrigués, très intrigués même. Elle l’a vu se diriger vers un taxi qui l’attendait à l’angle du bâtiment du parlement. Il avait laissé entendre qu’il devait déjeuner en ville avec une collègue allemande. Clothilde ? une autre ? Elle a senti sous le cœur un pincement désagréable. Après quelques pas, irrésistiblement attirée par le fil de son regard, elle s’est retournée. Il était debout contre la portière et lui aussi la regardait s’éloigner.

Il l’observe encore tandis qu’elle se détourne, indécis, un regard étrange, d’un bleu profond. Il avait l’air songeur, comme attiré magnétiquement vers la silhouette qui s’échappait.

Qu’avait-il cherché avec ce rendez-vous ? Qu’est-ce qu’il laisse ? se dit-elle en s’éloignant d’un bon pas. Une conversation de plus de trois heures, sans motif explicite, dans ce lieu où rien dans les rapports humains n’est gratuit, où l’on ne bavarde pas pour simplement passer le temps. Elle aurait pu être une étudiante d’un cours de littérature, avec un professeur qui ne manifestait aucun intérêt pour ce que feraient ses élèves de ce qu’il leur enseignait. C’était comme s’il avait ouvert la porte d’une chambre pas allumée, la boîte de Pandore où git l’indélogeable espoir.

« La fermer ? Le projet des femmes était un prétexte, bien sûr, mais à quelle fin ? » pense-t-elle en le regardant encore, cette fois à l’intérieur d’elle-même, à travers la brume mouillée avant de s’éloigner vers la station « Arts-Loi ».

Le dos voûté de l’inconnue qui s’éloigne produit sur lui une drôle d’impression.



III. Crue des larmes

Et puis, ces larmes après leur première rencontre, si inattendues... Inondant son visage, ruisselant, inépuisables. Ariane ne pleurait pas vraiment. Les gouttes venaient d’elles-mêmes, remontaient d’un lieu très profond, très lointain. Elles coulaient tranquillement, comme autonomes. Pourtant ce n’étaient pas des larmes faciles. Elles ne devaient jamais s’arrêter, quelque chose s’évacuait à travers elles. Un manque s’exprimait-il ? Manque d’être, peut-être manque de tout. Cela lui rappelait vingt ans plus tôt, les larmes d’épuisement, de déception lorsqu’elle avait remis un pan de son mémoire, et que sa promotrice avait gardé ce même silence hautain des analysants. Elle s’était alors accrochée à une balustrade, contemplant le vide sous un pont, et rien ne pouvait l’empêcher de s’écrouler. La douleur d’elle et l’incapacité à dire se matérialisaient ainsi de manière physique, irréfutable.

La thèse avait pourtant reçu une mention, elle n’en était pas morte, de cette indifférence sur l’écrit. Une part de sa vie s’était ainsi refermée dans l’oubli, l’implacable amnésie qui frappe la douleur du texte non-écrit sous son infime trace de papier.

À l’issue de ce rendez-vous banal devenu étrange avec l’eurodéputé, sans aucun lien apparent, ni cause ni effet, elle marche dans la rue, pleurant sans savoir pourquoi. Toutes les peines, comme lavées, évacuées. Et la douleur restait là, pourtant, plus fluide, acceptée à défaut d’être comprise. Non, elle ne savait pas pourquoi elle pleurait. C’était un chagrin affolé qui naissait de la nuit des temps, une folie en même temps qu’une résignation.

Elle marchait comme un automate dans un état second quand face à la statue de l’Europe enlevée par Zeus brandissant sa pièce de deux euros, elle heurte… QUELQU’UN. Le visage de Luz apparaît sous le rideau de larmes. Son amie venait d’acheter un géranium avant de retourner au bureau. Son ancienne collègue est bouleversée. Elle ne comprend pas. Elle la voit pleurer sans retenue en plein quartier européen et ne sait quoi dire. Ariane se sent ridicule et pitoyable. Les gens à présent devinent rarement cette douleur chez elle, une blessure très ancienne.

Apparemment très communicative, extravertie, elle refoulait bien profond ce côté obscur d’elle-même et personne, pas même elle, n’y avait accès. Il n’y avait pas de mots à mettre sur les causes de ce silence liquide finalement bien pire que toutes les explications possibles.

La collègue voulut la prendre dans ses bras, savoir ce qui se passait. Elle se ressaisit, soudain consciente de l’impudeur de ce chagrin en plein jour. Elle dit que c’étaient des larmes de bonheur, et immédiatement l’amie change de visage, rassurée, préférant croire les mots plutôt que ce qu’elle voit sur le pauvre visage ravagé, comme effondré, rougi et boursouflé. La bouche muette encore humide de ce torrent écumant.

Cette part inconnue d’elle-même s’épanchait enfin, un accès était ouvert, accès au gouffre, à un malheur plus grand encore, moins impersonnel, la mort certaine dans cette vie. Elle s’exposait, exposait ainsi sa misérable fragilité d’être détruit, son intimité folle.

Elle pleurait et personne jamais ne pourrait mettre de mots sur ces larmes, ni rendre humaine cette souffrance. Tout resterait dans l’infra-humanité, en dessous du langage, dans une région inexplorée de l’infinie déréliction morale.

* *

*

Le lendemain de cette crue de larmes, elle écrivit longuement. Seule l’écriture pouvait exorciser cette implacable souffrance.

Une longue série de messages électroniques succéda à cette première et unique rencontre. Communication étrange, par couches successives, c’était une belle folie. Ils parlaient tour à tour, jamais ensemble, et ce différé dans le temps créait un espace particulier, fictif, où ils se rapprochaient vertigineusement, mesurant l’irréductible distance qui les maintiendrait dans un rapport neutre, impossible, virtuel, réel fantasmé, jusqu’à la fin.

***

« Je voulais encore vous confier quelque chose de très étonnant : depuis que je vous ai rencontré, je me sens profondément affligée, de manière inexplicable, car c’était (ç’aurait dû être) pour moi une joie et un réconfort de rencontrer une personnalité telle que la vôtre.

En fait, j’ai plutôt le sentiment que quelque chose “ne tourne pas rond” dans le monde… »

***

Oui, ce fut étrange. J’avais accepté de vous rencontrer il y a plus d’un an, sans doute que j’avais perçu comme un accent d’urgence.

Votre projet en faveur des femmes africaines rejoint mes combats de haute lutte.

Et puis le stress général de nos activités a différé cette rencontre, jusqu’à ce que je vous relance.

Peut-être aviez-vous alors un besoin de me parler qui s’est effacé en trouvant une nouvelle activité professionnelle.

Peut-être êtes-vous venue sans trop savoir pourquoi, et vous-même trop débordée par un rendez-vous consécutif, pour avoir le temps d’explorer vous-même ce que vous pouviez dorénavant attendre de moi.

À un moment j’ai même eu l’impression que vous aviez hâte de mettre un terme à cette conversation à bâtons rompus, sans que je distingue clairement si c’était à cause du rendez-vous, parce que vous ne saviez pas quoi dire, parce que vous auriez eu trop à dire, parce que je vous ai dit quelque chose qui vous a choquée, ou blessée, ou découragée (de quoi ?).

Et je vous ai vue vous en aller, la tête rentrée dans vos épaules, sans vous retourner, et cela m’a fait une drôle d’impression…

***

« Mais vous… semblez avoir trouvé une vie, un équilibre qui vous permet d’avancer ? » répond l’ingénue

***

Et lui :

Est-ce cet équilibre même qui vous a découragée ? parce que les points de complicité ou d’accord que nous avons détectés au hasard, je les vivais avec humeur égale voire avec humour, comme vous sembliez faire, mais peut-être pas tant que ça ?