Excerpt for Aquamarine Revisited by , available in its entirety at Smashwords

Aquamarine Revisited


Gaelle Kermen


Roman-vérité

Édition du cinquantenaire


ACD Carpe Diem 2017


Édition des vingt ans d’Internet

et des cinquante ans de l’histoire


Version de 1997 annotée et commentée


Crédits

Jacques Morpain, portrait de l’auteur

au Café de Buci, septembre 1967


Couverture : Adam Molariss 2017


Copyright Gaelle Kermen 1967-2017

ISBN : 9791091577205

ACD Carpe Diem 2017


Published at Smashwords





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(Traduction de Guy Poursin)


Page Titre

Page Copyright SW

Licence Smashwords

Table des Matières

Dédicace

Citation

Éditions du livre de 1997 à 2017

Préface du Cinquantenaire

Préface de 1997

Préface de 1973

Sur l'absence de ponctuation

Première Partie : AVANT

Pot de fer janvier-mai 1967

Metro Metro Metro

Buci-Londres avril 1967

Deuxième Partie PENDANT

Pot de fer-Buci-Londres mai-juin 1967

Troisième Partie : APRÈS

Bretagne-Saint-Leu-Paris été-automne 67

Quatrième Partie : PLUS TARD

Citation

Aquamarine Revisited

Post-scriptum

Postface de 1995

Repérages

Mentions légales

Contacts




À Richard Royal Hoffman


À George Whitman,

libraire, Shakespeare & Company, Paris


À Bruno le Doze

Citation




« Un jour, quand j’aurai une maison avec une grande pièce et des murs nus, j’ai l’intention de composer un immense tableau ou graphique qui dira mieux que n’importe quel livre l’histoire de mes amis ; et un autre qui racontera l’histoire des livres dans ma vie. Un sur chaque mur, l’un en face de l’autre, qui s’imprégneront l’un de l’autre, qui s’effaceront l’un l’autre. Nul homme ne peut espérer vivre assez longtemps pour faire, à l’aide de mots, le tour de ces événements, de ces expériences insondables. Cela n’est possible que par le truchement de symboles, de graphiques, à la manière de ces étoiles qui écrivent leur mysterium constellé.

Pourquoi est-ce que je parle ainsi ? Parce que, durant cette période — trop à faire, trop à voir, à goûter, et ainsi de suite —, le passé et l’avenir convergeaient avec une telle netteté et une telle précision que, non seulement les amis et les livres, mais les créatures, les objets, les rêves, les événements historiques, les monuments, les rues, les noms des endroits, les promenades, les rencontres, les conversations, les rêveries, les demi-pensées, tout cela se mettait si nettement au point, éclatait en angles, en abîmes, en vagues, en ombres, me révélait en un seul et harmonieux motif leur essence et leur signification. »


Henry Miller

Un diable au paradis, Livre de Poche, Paris, 1973

(traducteur : Alex Grall)

Éditions du livre de 1997 à 2017




Troisième édition


La première version d’Aquamarine a été publiée le 3 mars 1997 sur Internet, en html, sur un site du Club-Internet, puis sur Wanadoo, enfin sur Free, suivant l’évolution des fournisseurs d’accès à Internet.

La version numérique en ebook au format mobi a été publiée en ebook le 10 janvier 2010 sur Amazon, plateforme de publication numérique américaine, qui ouvrait ses portes aux auteurs francophones.

Le 28 mars 2010, Smashwords le diffusait dans tous les formats de lecture numérique sur Sony et Apple, puis sur Kobo et de nombreuses librairies en ligne.

L’édition de 2017 reprend la première version commentée et annotée par l’auteur en 1995, retrouvant son manuscrit oublié depuis les années 70. La troisième édition est publiée sept ans après l’édition numérique, vingt ans après l’édition Internet, cinquante ans après l’histoire du Pot de Fer et du Buci.


Logiciels utilisés


La première version numérique du roman-vérité avait été saisie sur le logiciel de traitement de texte ClarisWorks 5 sur un Power PC 820 Mac à partir de la version dactylographiée de 1973 et des documents d’archives. Aquamarine 67 est passé par quelques logiciels comme Word ou Open Office depuis cette préhistoire. Aquamarine Revisited a été revu sur l’application Scrivener pour iPad et compilé en ebooks sur le logiciel Scrivener pour Mac.


Bon vent à l’édition du Cinquantenaire !


ACD Carpe Diem

15 mars 2017

Préface du Cinquantenaire




C’est ici l’éditrice qui parle, avec son exigence de qualité ponctuelle et le recul du temps qui permet de ne garder que l’essentiel. Cinquante ans plus tard, je relis ce texte avec toujours autant de plaisir devant la tendresse partagée par une bande d’ami(e)s entre l’appartement du Pot de fer et le café de Buci dans ces mois de 1967, entre l’époque des beatniks et celle des hippies, au Quartier latin, dans le Paris d’avant Mai 68.

Le livre d’Aquamarine a toujours été bien reçu par les jeunes, depuis vingt ans. Ils peuvent se reconnaître dans nos rencontres à la terrasse des cafés, nos fêtes de crêpes-parties ou nos pots au feu sans viande. En 1998 une jeune fille avait fait le parcours d’Aquamarine en se photographiant dans les lieux visités (avant la pratique des selfies). D’autres passent parfois par Mouffetard et le Pot de fer, pensent à moi et m’envoient un post sur Facebook. Mes contemporains qui ont connu le Quartier et la librairie Shakespeare & Company y ont retrouvé leurs itinéraires d’étudiants.

Pourtant, un tel roman déstructuré n’a rien à voir avec ce qu’on peut lire en littérature contemporaine, pas plus en 1997 quand je l’ai publié en ligne sur Internet qu’en 2010, lors de la première publication numérique. Ni même en 2017, cinquante ans après l’histoire racontée ici.

Ce n’est pas de la chick-lit (littérature de poulette), celle qui se vend le mieux, paraît-il, bien formatée avec des codes sociaux qui gardent bien les gens dans leur case. Rien n’a changé depuis ma maîtrise de sociologie en 1972, sur la Presse féminine des années 30, quand j’étudiais particulièrement les codes des romans s’adressant aux femmes. Ce n’est pas le genre à plaire au plus grand nombre. C’est un peu comme un film d’art et d’essai. Je n’ai jamais espéré faire un best-seller, mais ceux qui ont vraiment lu (ou réussi à lire) Aquamarine en gardent une trace au fond du cœur. Beaucoup me l’ont témoigné depuis la première édition sur Internet, il y a vingt ans.

Aquamarine Revisited appartient à la littérature d’art et d’essai, une catégorie qu’il faudrait inventer comme celle du cinéma. Ce roman-vérité ne suit aucun code d’écriture, il flotte entre rêve éveillé et poésie vivante. Une écriture kinesthésique, qui s’apparenterait à l’abstraction subconsciente en peinture.

Un vrai bain de culture aussi. On y lit des livres difficiles, de ceux qui construisent une personnalité. À la recherche du temps perdu de Proust, Desolation angels de Kerouac ou Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry, accompagnent la narratrice, balisent ses chemins. On parle anglais (cette version est annotée). On écoute beaucoup de musique (Schubert, Monteverdi ou Dylan). On marche pour la paix (Taverny, Londres). On va à la Cinémathèque (Lola), au concert (Donovan, Joan Baez). On rencontre un libraire (George Whitman), des poètes américains (Langston Hugues, Ted Joans), des grands esprits (Krishna Murti, Lanza del Vasto). On écoute la voix de mer du grand poète gallois Dylan Thomas.

C’est un vrai bain de jouvence, revivifiant, comme le sont les amitiés retrouvées qui n’ont pas pris une ride après cinquante ans.


Parce qu’on a toujours vingt ans dans le cœur.

On ne sait pas bien où on va, mais on y va.


We gotta go and never stop goin’ till we get there.

Where you goin’ man ?

I don’t know, but we gotta go.

Jack Kerouac


Marie-Hélène Le Doze

ACD Carpe Diem

Kerantorec, le 15 mars 2017

Préface de 1997




Ce roman-vérité se situe en 1967 à Paris au Quartier latin, entre la rue du Pot de Fer et le café de Buci. Il s’achève en mai 1968, début historique d’un autre monde, d’une autre civilisation, à Paris comme ailleurs.

Le texte d’origine a été écrit entre 1969 et 1973. Retrouvé par hasard, vingt-cinq ans plus tard, il a été retranscrit sur ordinateur et annoté au cours de l’été 1995. Les conversations ou réflexions en anglo-américain ont été traduites, pour respecter la loi Toubon de l’époque.

Des repérages ont été ajoutés à la fin du livre, mais ni la forme ni le style n’en ont été modifiés, encore moins la non-ponctuation ou les variations de concordance de temps. Pour garder la fraîcheur d’origine, narcissique et altruiste, intimiste et universaliste.

Itinéraire d’une initiation, peinture d’un monde perdu, document culturel, littéraire et sociologique, le roman-vérité est écrit par touches impressionnistes, construit comme un film.

Pas de chapitres, des séquences. Pas de paragraphes, des gros plans. Un rythme cassé, haché, rapide ou méditatif. Un souffle qui se cherche, parfois plein et ample, parfois court et haletant. Une pensée sans point qui met sur le même plan visions, émotions, impressions, sensations, réflexions.

Comme dans la vie. Du moins dans la mienne.

Nos chemins de traverse avaient été, trente ans plus tard, ceux d’Anaïs Nin et de ses amis. Une génération. Ou plus. J’avais toujours pensé que mon premier livre ne serait lisible qu’après ce laps de temps. Je le lance maintenant comme on lance une bouteille à la mer sur l’océan de l’Internet.


Gaelle Kermen 1997

Préface de 1973




il y a si longtemps que je le cherche en moi que parfois je me demande si ce n’est pas un prétexte à ne rien faire d’autre

combien de temps ça a duré

cinq ans six ans ou plus

c’est beaucoup c’est trop

cinq ans six ans ou plus que j’essaie désespérément de le garder en projetant sur les feuillets blancs minces et légers comme du papier à cigarettes ces moments retrouvés sur un agenda ou dans ma mémoire forcée

j’ai souvent essayé de le raconter à un trois cinq six sans doute plus à ceux dont j’ai partagé la vie l’espace d’un instant ou de plusieurs mois mais je savais que c’était illusoire puisqu’à cause d’eux je l’avais perdu lui

quelle mauvaise conscience a pu ainsi me brider pour que chaque fois j’aie besoin de parler de lui de nous de notre vie d’alors

je m’y prenais mal pour parler de lui

je ne donnais jamais qu’un seul aspect de sa personnalité

de son personnage

je n’avais peut-être à l’époque où je l’ai connu qu’une compréhension intuitive de lui et de son mode de vie

j’ai compris plus tard beaucoup de choses que mon regard myope avait occultées


avec la connaissance j’ai perdu la magie


tant de temps pour exorciser une seule année

prétexte à ne pas vivre


cinq ans six ans de notes

tout ce temps à rêver ce que j’aurais pu y mettre


je suis venue au monastère accomplir ce dernier rite

qui me permettra je l’espère de vivre enfin ma propre vie

de m’assumer moi-même

délivrée de ces souvenirs


le temps n’existe plus

maintenant je ne dis plus rien

je recommence tout

une dernière fois

âprement

dans le silence enfin trouvé


et je crains encore en le livrant de le ternir

mais si je ne le livre pas je perds toute chance de le retrouver jamais


2 février 1973 son anniversaire de naissance

33 ans l’âge du Christ

abbaye de la Rochette en Savoie, monastère dans les Alpes

Sur l'absence de ponctuation




(extrait des carnets de notes de 1971)


on pourrait expliquer la non-ponctuation et le manque de majuscule1 de mon écriture par mon asthme

c’est sans doute une volonté de me singulariser comme tout asthmatique dont la maladie est souvent un rempart contre la folie

mais c’est surtout un désir de respiration

je hache mes phrases comme je respire

souvent très mal

Proust qui avait de loin dépassé mon stade de repli sur soi écrivait des pages entières sans pouvoir respirer d’un interligne

moi j’espace je cherche l’air la lumière

ses phrases n’en finissaient pas

je supprime les points et les virgules

car je ne peux pas supporter l’idée que quelque chose arrête ma pensée mon souffle ma vie


un jour au hasard d’une rencontre

on a le sentiment de toucher quelque chose de plus grand que soi

on se demande alors si on le mérite si on en est digne

cette rencontre peut marquer toute une vie

certaines journées s’inscrivent plus particulièrement dans la mémoire

pas toujours celles où il arrive le plus de choses

plutôt les journées de latence

entre deux départs ou deux arrivées


il faut lire ce livre comme on nage en rêve dans le silence

il faut regarder ce livre comme une fleur d’eau au gré du courant

il faut entendre ce livre comme on entend le rythme de la mer

Première Partie : AVANT



Pot de fer — Saint-Leu — Buci

janvier-mai 1967

Pot de fer janvier-mai 1967




j’aurais pu le connaître plus tôt

à cette party2du mois de juin 1966

une des nombreuses parties du Pot de Fer3

les Américains disaient toujours pot de feu

organisées par Marianne4 qui l’avait invité

c’était plutôt une pot-party 5

sur un disque de Woody Guthrie6 déchirant la fumée

Woodie qui donnait toujours envie de faire de grandes choses

dans l’après-midi nous avions projeté une communauté beatnik

lectures de la Beat Generation7 textes de Ginsberg Corso Burroughs

Dharma Bums de Kerouac

Clochards célestes


lui qui était-il

je ne le connaissais pas encore

dans l’espace restreint du Pot de Fer je ne l’avais pas vu

mon esprit n’était pas prêt


on the road8 les clochards célestes

on the road again et toujours

fuites dans la nuit


nous allions souvent chez George Whitman9 dans la petite librairie de la rue de la Bûcherie Shakespeare and company

Marianne y avait travaillé puis Anne

j’aurais pu le croiser là le 4 juillet 1966 après la manif devant l’ambassade américaine à la Poetry-Reading avec Langston Hugues et Ted Joans

mais je ne le connaissais pas encore

c’était les beaux jours de l’été

et j’avais le soleil dans l’œil


cet été-là j’étais allée à l’Arche tenter d’apprendre un peu mieux la non-violence dans la communauté de Lanza del Vasto

il y avait eu les routes au hasard des rencontres

et la réconciliation avec le monde


et puis l’hiver comme toujours sur Paris

on parlait encore des beatniks

surtout de Gary Hemming qu’on appelait le beatnik des neiges parce qu’il avait sauvé deux alpinistes dans le Massif des Drus

je le voyais parfois à la Sorbonne ou à Shakespeare and co

très grand blond buriné avec un immense rire


cet hiver-là Hélène nous était revenue de Londres

après son avortement


***


l’hiver était venu sur la Contrescarpe

après un cours à la Sorbonne

soir de vent et de froid

soir de peu d’argent

où je raclais mes poches pour acheter le Monde devant la Chope


j’ai levé la tête

il était là devant moi

dans la lumière attirante du café

qui était-il

l’avais-je déjà vu

je ne le connaissais pas encore

pourtant je le reconnaissais

sa silhouette un peu cassée

déjà invraisemblablement attifé


je restais là le geste en attente pour payer mon journal

fascinée je le regardais

je devrais pas j’aurais pas dû

où va-t-il who is he10 d’où est-il

il va s’approcher parler dire n’importe quoi

et peut-être ce sera foutu mais au moins je saurai

deux pas comme on chancelle

je dois payer il fait froid

on peut pas rester comme ça l’un en face de l’autre

lui dans la lumière moi dans l’ombre

il parle pas je paie il va me suivre peut-être

il est entré dans l’ombre a hésité

je partais il n’a rien dit

il a tourné ses pas vers la rue du Cardinal Lemoine

le bonnet de laine sombre enfoncé sur le front

jusqu’aux yeux jusqu’aux lunettes

le manteau

mais est-ce qu’il avait un manteau


j’ai frissonné en descendant la Mouff jusqu’au Pot de Fer


j’aurais été incapable de raconter cette rencontre même à Hélène

si on peut appeler ça une rencontre

c’est plus tard que je me suis rappelé cette impression violente d’un soir d’hiver devant la Chope


***


quand l’histoire a commencé en 1967 on me donnait quinze ans mes cheveux étaient longs je portais des robes courtes et des chaussettes hautes et j’étais encore à tous points de vue une très petite fille bien naïve11

j’étais maigre et fragile souffrant souvent de crises d’asthme comme en avait connu Proust mon auteur préféré

j’avais pourtant eu normalement mes deux bacs12 et même Propédeutique et j’étais censée suivre des cours à la Sorbonne et à la Fac de Droit sans passion aucune et sans grand contact ni avec les profs ni avec les autres étudiants

l’année suivante heureusement j’ai trouvé beaucoup de petits camarades à la Sorbonne occupée et libre mais ça c’est une autre histoire


j’habitais 20 rue du Pot de Fer dans le Vème arrondissement à Mouffetard

je n’habitais pas seule j’étais incapable d’être indépendante j’habitais chez ma sœur aînée qui m’a toujours protégée et sécurisée

il y avait aussi Hélène qui me submergeait de tendresse et me cantonnait dans mon rôle de petite fille


Anne était raisonnable sensée intelligente équilibrée efficace rapide les pieds bien sur terre avec un seul défaut celui de dormir la nuit et de ne pas supporter de veiller tard

il est vrai qu’elle travaillait dans une grosse boite américaine j’avais trop souvent tendance à oublier qu’elle payait le loyer et qu’elle avait besoin de travailler pour ça

Hélène était ma meilleure amie royale superbe intelligente et censée aussi mais marchant surtout à l’intuition aux coups de cœur

ce qu’elle aimait elle c’était ne pas dormir

elle trouvait que c’était du temps perdu

mais comme elle était facile à vivre elle se pliait aux habitudes d’Anne par respect pour l’hospitalité du Pot de Fer

Anne a toujours inspiré le respect

moi dormir ou ne pas dormir c’était pas un problème

Anne disait souvent qu’on voyait bien que je ne travaillais pas

c’est vrai je n’avais pas besoin de me lever tôt le matin

j’avais aussi mes meilleures idées à partir de onze heures du soir

parce qu’en fait mes études c’était plutôt accessoire

ce qui m’occupait le plus c’était la couture je dessinais des modèles de robes et je faisais mes meilleures créations la nuit


mais comme Anne nous hébergeait nous nous couchions en même temps qu’elle sauf quand il y avait des parties ce qui arrivait assez souvent


***


au début quand Hélène est rentrée d’Angleterre on a essayé de dormir à trois dans le grand lit mais on dormait mal j’étais coincée entre elles qui n’osaient plus bouger alors Hélène a décidé que le petit matelas par terre était parfait et comme elle avait rapporté de son dernier voyage chez sa grand-mère bordelaise une robe de chambre en laine des Pyrénées ayant appartenu au grand-père elle dormait dedans allongée très droite sur le matelas étroit ses longs cheveux sombres encadrant son visage tellement pâle que parfois j’avais peur de ne plus jamais la revoir ouvrir les yeux


les soirs nous nous installions toutes les trois dans nos lits avec nos ours nos tricots ou nos crochets et nos tisanes

Hélène et moi tricotions presque toujours en laine naturelle

je lui ai appris à faire les torsades juste avant qu’elle reparte en Angleterre la fois où elle est revenue si grosse et enlaidie que je me demandais bien pourquoi elle avait tant changé

le pull qu’elle avait commencé à ce moment-là n’en finissait pas je crois qu’elle ne voulait pas le finir je savais pas pourquoi

je n’ai su que l’année suivante qu’elle était repartie en Angleterre pour avorter et qu’elle avait pris de la laine naturelle pour tricoter à l’hôpital en pleurant comme seule sait pleurer Hélène silencieusement toujours belle sans yeux rouges elle ne voulait pas que je sache pourquoi


Marianne était là quelquefois

Marianne c’est la meilleure amie d’Anne elle est dans le cinéma elle a participé au tournage de Pierrot de Fou que j’ai déjà vu cinq fois et elle connaît tous les Américains de Paris

Anne et elle avaient habité ensemble au Pot de Fer et Anne ne savait jamais qui elle allait trouver dans son lit en rentrant

une fois Marianne a passé toute la nuit à discuter le coup avec son copain noir américain Melvin Van Peebles parce qu’il savait pas où aller cette nuit-là ils sont restés dans la cuisine du Pot de Fer pour ne pas empêcher Anne de dormir dans la chambre

le sommeil d’Anne c’est sacré tout le monde le respecte


Marianne arrivait parfois tard le soir après un film à la Cinémathèque ou un rendez-vous dans un café de la Contrescarpe

elle restait dormir avec nous et alors on se serrait à trois dans le grand lit

elle n’avait pas de tricot ni de crochet ni d’ours en peluche mais toujours une espèce de couffin qu’elle avait rapporté d’Ibiza bourré de livres de revues sur le cinoche de notes griffonnées un peu partout et elle s’étonnait d’arriver essoufflée à notre quatrième étage peinant sous le poids à chaque marche

elle s’extasiait sur nos œuvres mais n’avait pas la patience d’en faire elle-même

ah si un jour elle s’y est mise elle a fait au crochet dans des tons plus que douteux un pantin tout efflanqué qu’elle a accroché au mur rose sale du Pot de Fer il est resté là longtemps touchant émouvant comme elle avec sa dégaine de petit garçon aux cheveux en bataille et son accent zézayant


***


l’hiver s’étirait en matins brumeux et frileux sur le Panthéon


***


Hélène se lève tôt peut-être parce qu’elle dort pas très bien sur son petit matelas ou parce qu’elle est polie et qu’elle préfère se lever en même temps qu’Anne qui travaille elle

elle nous prépare le petit déjeuner elle fait du café elle a besoin de beaucoup de café Hélène ça m’effraie moi j’aime pas beaucoup le café le matin mais pour lui faire plaisir j’en prends aussi et puis c’est tellement agréable de boire ensemble notre bol de café en parlant frileusement comme des chattes dans le matin

d’ailleurs quelquefois elle vient avec moi dans le grand lit Hélène pour se réchauffer pendant qu’Anne fait sa toilette dans la cuisine


ce Pot de Fer c’est assez dégueulasse quand même avec le chauffage au gaz qu’il faut allumer le matin un peu avant de se lever pour laisser à la chambre le temps de se réchauffer et ce linoléum vraiment affreux inégal vert à carreaux on peut rien rêver de plus sublimement horrible et les rideaux qu’on avait peut-être avant nous tenté d’assortir au lino toujours dans les tons verts à carreaux avec en plus des genres d’animaux qui se seraient voulu africains et ce papier au mur d’un rose indéfinissable et ces meubles à vous donner la nausée style Galerie Barbés

rien n’avait été arrangé au Pot de Fer on n’avait pas envie de s’installer c’était bien comme ça et Anne se doutait que si on se mettait à décorer comme on dit on n’y resterait pas longtemps

en fait elle avait raison un jour de fin 68 elle s’est mise à repeindre trois mois plus tard elle a dû quitter le Pot de Fer

Marianne elle aime bien les rideaux le lino les meubles je crois qu’elle les voit pas en fait Marianne élude très bien le contexte matériel elle recrée la réalité comme un décor de film

Jean le type d'Hélène dit que les meubles sont de style Jean-Vingt-Trois

il a un sens très exact de la formule

oui c’est assez dégueulasse le Pot de Fer avec sa cuisine froide le matin mais quand même pas si mal parce qu’elle est assez grande avec une fenêtre ce qui nous fait trois fenêtres qui laissent entrer le soleil presque toute la journée et comme ça on peut voir quelques branches d’arbres et le toit du couvent des Bénédictines de la rue Tournefort et même le Panthéon qu’est pas très loin et puis dans la cuisine il y a un réfrigérateur et une cuisinière et même l’eau chaude tout le monde n’en a pas autant

évidemment pour faire pipi il faut monter sur l’évier parce que les toilettes sont sur le palier à la turc et qu’il n’y a pas de lumière alors on peut tout imaginer pourtant elles doivent être propres mais comme on voit rien on a toujours l’impression que même les murs sont couverts de merde et puis la nuit c’est sinistre et au fond on adore grimper sur l’évier pour faire pipi je plains les gens qui n’ont jamais été obligés de pisser dans un évier il leur manque une dimension ils doivent avoir du mal à apprécier leur confort

Marianne elle est obligée de monter sur un tabouret avant de s’asseoir sur l’évier mais nous on a très vite pris le coup un petit rétablissement et hop on y est

c’est très agréable

Hélène elle passe son temps à se laver le cul jamais vu ça

Marianne elle quand elle vient ici et qu’on dort à trois dans le grand lit eh ben elle peut très bien rester plusieurs jours sans se laver elle doit pas tellement aimer les cuvettes d’eau pourtant chaude dans l’évier du Pot de Fer ou ça lui tient chaud

mais Hélène c’est le contraire ça frise l’obsession elle dit toujours qu’elle a besoin de se laver le cul et que du moment qu’elle a le cul propre elle est heureuse

elle est tout le temps dans cette cuvette à faire ses ablutions

elle fait le yoga aussi

elle a tout un programme pour ses journées

ça commence par une méditation sur le printemps et la beauté

après elle se fait jolie c’est très important de se faire jolie le matin non seulement ça occupe une grande partie de la matinée mais en plus c’est bon pour le moral quelquefois c’est dur de se ravaler la façade comme dit Jean mais après on se sent mieux dans sa peau on se dit qu’on peut enfin sortir et affronter les autres leurs regards inconnus et peut-être hostiles

quand elle s’est faite jolie Hélène sort elle va se promener et acheter les journaux pour lire les petites annonces elle cherche du travail

elle va jusqu’au Luxembourg ou au Jardin des Plantes à travers les rues fraîches mais dans son programme elle a prévu de rentrer vers midi pour s’occuper des autres c’est vrai ça elle l’a marqué sur son papier les autres c’est moi puisque Anne ne déjeune pas ici et Jean quand il est là

Hélène elle fait merveilleusement la cuisine

quand Jean a du fric elle nous fait des repas monstres des daurades au vin blanc des lapins aux oignons des gros trucs quoi que sa grand-mère béarnaise lui a appris

les autres jours quand on est plus pauvres c’est-à-dire la plupart du temps on fait des légumes toutes les deux et puis après quand on a mangé les légumes on boit le bouillon en l’agrémentant de poivre Hélène est championne dans la recette du bouillon au poivre quelquefois même quand on n’a plus de bouillon de légumes on fait du bouillon au poivre avec de l’eau chaude et du poivre tout seul faut s’habituer c’est tout et puis elle fait des infusions pour nous endormir

très altruiste Hélène


c’est drôle quand nous repensons à cette période du Pot de Fer nous n’avons aucun souvenir de faim cette faim dévorante que nous avons connue les mois suivants pourtant nous mangions peu mais il y avait cette chaleur de l’une à l’autre le Pot de Fer était un havre une source de tendresse grâce à Hélène qui déversait sur nous des flots d’affection dans chaque geste de ses mains dans chaque modulation de sa voix chantante et les lents mouvements de sa chevelure


Jean était fou d’Hélène

elle me donne envie de dépenser de l’argent de la couvrir de cadeaux qu’il disait

c’est vrai qu’elle était précieuse Hélène elle portait bien son prénom qui laisse jamais personne indifférent depuis l’antiquité

on l’aimait à la folie ou pas du tout

ses attitudes intriguaient

son corps était étrange trop blanc

je la connaissais bien puisque je créais des modèles pour elle

un bassin large où on mettrait la mer

des petits seins

des jambes fines allurées de pouliche de prix

des bras longs presque maigres

des mains blanches aux doigts très longs presque des griffes les ongles toujours laqués de rouge sombre comme la bouche dans le visage pâle

les cheveux longs très noirs coiffés parfois en chignons tirant tous les cheveux sur le front en bouclant des volutes élaborées sur l’arrière ou en nattes relevées sur la tête ou laissés libres sur les épaules ondulant aux gestes qu’elle faisait pour rejeter la fumée de son fume-cigarette

ses vêtements d’un négligé intelligent

son sac qu’elle vidait régulièrement par terre sur un comptoir de bar un trottoir ou une marche d’escalier éternellement à la recherche de quelque chose qui se trouvait toujours au fond du sac sous le passeport les dernières lettres de Franck son premier amour et des cigarettes éparpillées

elle inquiétait comme elle rassurait

elle pouvait pleurer comme ça sans qu’un seul cil ait bougé et ait pu prévenir de ce qui se passait en elle

comme en rêve sans bruit

et sa voix était toujours une musique

elle parlait anglais avec l’accent français et le français avec l’accent anglais

j’aurais pu l’écouter des heures

je l’ai écoutée des jours et des nuits

comme une source


***


Jean disait que j’étais branque

les gens disent toujours que vous êtes branque quand vous ne faites pas ce qu’ils veulent ou quand vous les empêchez de faire ce qui les arrange

en l’occurrence je le gênais dans ses rapports avec Hélène

j’étais en trop

parce qu’Hélène me retenait

auprès d’eux

j’étais branque parce que j’étais emmerdante

c’est vrai que parfois j’avais du mal à me situer


***


nous attendions le printemps


***


vendredi soir trois février 1967

crêpe-party au Pot de Fer pour la Chandeleur

pas mal de monde dont beaucoup que nous ne connaissons pas comme d’habitude quand Marianne invite

en début de soirée j’ai ouvert la porte à Marianne qui arrivait avec des amis du Buci

derrière elle une fille

ainsi que

mais dans l’ombre du palier où n’arrive jamais la lumière je le reconnais

mais je vous ai vu déjà

il n’y a pas très longtemps

oui dans la rue

devant la Chope

j’achetais le Monde

c’est fantastic

il a dit c’est fantastic avec cet accent tonique à peine amerloque13 sur la deuxième syllabe

qui est-il

Marianne a fait sommairement les présentations en bafouillant avec son charme bien à elle

Brendan est américain d’origine irlandaise comme son nom l’indique il fait une thèse à la Sorbonne vous vous êtes peut-être vus là-bas

Marine est bretonne toute mignonne elle fait de jolies robes et elle a des tas de pensées dans sa petite tête

Marianne savait toujours mettre les gens en contact et en valeur


il y avait au moins trente personnes assises par terre et sur le lit dans l’espace restreint du Pot de Fer14 à manger des crêpes

bien sûr pour le folklore deux ou trois pseudo-beatniks plus ou moins beurrés ou camés

l’autre qui était l’autre

j’oubliais déjà mon récent boy-friend petit-bourgeois que ma robe courte gênait et qui ne pouvait s’empêcher de tirer sur l’ourlet comme si ça avait quelque importance


Brendan s’est assis par terre le dos contre un côté de l’armoire calme les mains ouvertes sur les genoux

yeux très bleu irlandais

il a dit aujourd’hui c’est mon anniversaire de naissance

le 2 février le jour de la Présentation du Seigneur au Temple

vingt-sept ans aujourd’hui

aquarius être de l’air pur et de la fraternité à partir des sources initiatiques

si j’ai bien compris ce premier soir il était à Paris depuis trois ans pour faire une thèse d’Université sur l’ascèse de l’esprit à la Sorbonne

à Paris Brendan cherchait Dieu

quand j’étais gosse en Bretagne au catéchisme j’avais appris que Dieu est partout et en tous lieux

Brendan cherchait Dieu dans les rues dans les visages rencontrés ou en lui-même

maîtrise de soi

recherche de Dieu

quand je lui ai parlé de l’Arche de Lanza del Vasto il a dit il faut que j’aille là-bas


cette fascination qu’il exerçait déjà sur tous

même quand il se taisait

parce qu’il parlait peu Brendan

et toujours avec douceur

cette fascination qu’il exerçait déjà sur tous

au-delà des apparences

il était différent

ses vêtements

qu’avaient ses vêtements de si particulier

un peu fatigués peut-être dans la pénombre du Pot de Fer

son bonnet de laine il l’avait posé en haut de l’armoire où il est resté des mois dans l’épaisse poussière oubliée


quand je me suis réveillée le lendemain matin j’ai su que quelqu’un était venu à notre rencontre

quelque chose d’autre dans nos vies

dans ma vie

un signe peut-être


***


Marianne le connaissait depuis pas mal de temps comme elle connaissait tous les Américains de passage à Paris entre Montparnasse et Saint-Germain entre la Coupole et le Buci suivant certains itinéraires empruntés par Fitzgerald Hemingway ou Miller

Brendan elle ne s’était pas contentée de le rencontrer du côté de la Seine elle l’avait retrouvé l’été dernier chez des amis communs à Mikonos elle avait même dû partager la même chambre au fond du jardin dans l’île

Brendan étudiait le zen et passait ses journées en méditation sur des dessins ésotériques

Marianne avait le droit de faire la bouffe le ménage et surtout de se taire

beaucoup de problèmes Brendan disait Marianne qui s’y connaissait en problèmes à l’époque il était complètement fou en crise grave

après Mikonos ils s’étaient perdus de vue la bouffe le ménage le silence et les petits dessins zen c’était trop pour Marianne elle savait seulement qu’il était resté huit jours à Délos seul huit jours et huit nuits sur les plages désertes de Délos

puis elle l’avait retrouvé vers le Buci ou la Contrescarpe et hier elle avait pensé qu’il irait bien dans le cadre du Pot de Fer il nous manquait ce genre d’échantillon sociologique pour parfaire nos Pot-de-Fer-parties on avait eu pas mal de peintres poètes musiciens et tout et tout mais jamais encore de mystiques


Anne avait déjà rencontré Brendan un soir d’hiver à la Chope avec Marianne elle avait été impressionnée en apprenant qu’il avait passé huit jours seul à Délos c’était son rêve à elle15

après le départ d’Anne Brendan avait demandé à Marianne

avec son sale accent du Sud16est-ce qu’on peut baiser avec elle


mais comme disait Marianne qui s’y connaissait

beaucoup de problèmes avec les nanas Brendan


***


nous attendions le printemps

mais c’est un peu avant le printemps qu’Hélène nous a quittés nous et le Pot de Fer pour s’installer rue Maître-Albert avec Jean


sans Hélène les matins étaient un peu sinistres


je m’étais laissé séduire par un étudiant en médecine très petit-bourgeois enfin quand je dis laisser séduire c’était beaucoup dire j’étais toujours vierge et pure

virgin marine

disons que c’était facile de me laisser conduire au cinéma au restaurant et tout

un jour il m’a proposé d’aller à l’hôtel j’ai rien compris

il était présent à la crêpe-party incongru dans ses complets tirés à quatre épingles je l’avais déjà presque oublié dès la rencontre avec Brendan


le lendemain de la crêpe-party il est venu déjeuner

c’était encore Hélène qui faisait la bouffe mais elle est partie très vite

alors il a essayé de me baiser

il me paraissait indécent dans son grand slip kangourou blanc

je n’ai rien compris du tout

il n’a pas pu

il a fini par remettre son pantalon à toute allure et s’est enfui

me laissant en pleurs sur mon triste sort de pucelle


est-ce que j’étais monstrueuse

Hélène me l’a souvent dit fais pas l’amour tu sais ça n’a rien d’agréable ces types qui jouent à la savonnette sur ton ventre17

mais moi ça me creuse parfois tellement le ventre


par chance Hélène est revenue et m’a consolée entre mes hoquets

mais ma chérie ce petit-bourgeois installé entre papa-maman non il est trop con celui-là oublie-le tu mérites mieux et tu sais ça arrive souvent que ça marche pas la première fois après ça passe tout seul c’est même trop facile et pour ce genre de trucs y a pas de modèle standard tu sais il faut trouver le format qui convient


moi j’étais perdue là-dedans la seule chose que je comprenais c’est qu’elle ne m’abandonnait pas elle m’emmenait dormir rue Maître-Albert pour ne pas me laisser toute seule car Anne n’était pas au Pot de Fer


il était minuit

nous sommes sorties dans la rue du Pot de Fer il faisait froid en passant devant le Café des Cinq-Billards place de la Contrescarpe

et alors Brendan est apparu

Brendan ses yeux vrais

yeux bleu séraphique et grand rire de dragon gentil dans la nuit

j’ai eu honte d’avoir pleuré dans les bras doux et blancs d’Hélène véritable sein maternel


***


que s’est-il passé alors

et pourquoi

le trou


j’ai relu Descartes

ma troisième maxime était de tâcher toujours à me vaincre que la fortune et à changer mes désirs que l’ordre du monde

histoire de me consoler de ne pas pouvoir faire autrement


mais qu’est-ce que j’avais bien pu foutre avec un mec pareil

c’est toujours ce qu’on se dit après quand il est trop tard

son nom je l’avais déjà oublié

en rencontrant Brendan


et pourtant j’avais désiré mourir

plus rien autour de moi

le nirvana peut-être

la transcendance ou le néant


si le ciel n’avait pas été aussi clair ce jour-là

si je n’avais eu des amis compatissants

si les Marx Brothers n’avaient pas fait de films

si deux nuits plus tôt je n’avais pas rencontré Brendan

ses yeux vrais

espoir d’une autre vie pas d’une autre mort

j’aurais lâché prise et il n’y aurait pas eu d’histoire d’aquamarine


il devait être quelque chose comme l’illusion de la sécurité

eh ben une fois de plus c’était râpé la sécurité ma petite Marine trop tôt pour toi pas encore mûre pour ça patience ça viendra bien toujours assez tôt


qu’aurons-nous fait ensemble

vu trois films au Quartier mangé quelquefois au restaurant italien de la rue Dauphine celui qui a brûlé depuis pris un thé au Drugstore putasse visité une église pas loin celle de Saint-Germain-des-Prés vu les œuvres de Picasso au Grand Palais et mangé des crêpes et déjà c’était la fin

vraiment pas de quoi fouetter un chat dans tout ça ni me laisser trop de souvenirs


la fin c’est toujours cette question dans une voiture

je peux te déposer quelque part

c’est toujours pareil

alors on répond n’importe quoi

alors on va n’importe où

on parle avec n’importe qui


***


ça m’avait quand même drôlement secouée cette histoire

je me croyais anormale et monstrueuse

je me sentais vide et les premiers matins me réveillaient en sursaut

mais la vie a continué

toujours forte


trop de monde pas assez de temps

ma fascination pour les Américains vagabonds

à la recherche de quelque chose

eux-mêmes peut-être

quelque chose d’autre

trop de monde pas assez de temps


Ernie un homme d’affaires new-yorkais ami de Marianne et d’Anne vient de me rapporter de New York le bouquin de Richard Fariña Been Down So Long It Looks Like Up To Me que j’attendais depuis des mois

Fariña le beau-frère de Joan Baez le mari de sa sœur Mimi

nous écoutions ses chansons au Pot de Fer

The Swallow Song et Pack Up Your Sorrow

you’re the loser

no use rambling

pour me faire plaisir presque tous les Américains qui viennent au Pot de Fer prétendent avoir été les amis de Dick Fariña ils ont tous été à l’école avec lui ou à Cornell University

sauf Brendan parce qu’il est du Sud des États-Unis de Saint-Louis Missouri exactement et pas de la côte est

Fariña poète écrivain musicien qui s’est pété la gueule à moto le trente avril de l’année dernière juste après la sortie de son livre

un type rare


alors j’ai envie de vivre à fond

vivre écrire étudier lire regarder écouter sentir

ne pas cesser d’aimer aimer les gens et les choses comme Hélène aimer le soleil qui va venir sur Paris aimer les arbres du Luxembourg ou d’ailleurs aimer Dylan Mozart Shakespeare aimer les robes et le printemps aimer les rêves que nous faisions avec Hélène quand elle était encore avec nous

travailler lire faire le yoga très assidûment

bases d’une nouvelle vie


je rêve de connaître quelqu’un qui m’apprenne le silence

Brendan where are you


c’était encore parfois les matins en sursaut

qu’est-ce que je peux faire j’sais pas quoi faire18

où pourrais-je aller

toujours rien nulle part rien


mais Hélène retrouvée certains soirs me rappelait la mélodie du film de Minnelli vu à la Cinémathèque Meet me in Saint-Louis la la la la la I would be your bootsy tootsy you would be my tootsy bootsy or something like that meet me in Saint-Louis là

dans les notes montantes ça devenait franchement faux mais promenant nos ours en peluche au Luxembourg pour faire râler Jean nous trouvions la vie follement drôle


alors tout est devant moi je suis libre

j’ouvre la main je suis prête

j’attends demain


thanks to Brendan qui n’en sait rien

mais qu’en savais-je moi-même


***


il y a eu cet Américain cossu que Marianne a amené un jour au Pot de Fer il s’appelait Michaël un juriste d’un grand cabinet international sur les Champs Élysées

il y a eu la soirée partagée entre Michaël et Marianne aux Deux-Magots puis à ce restaurant de la rue Xavier-Privas où on bouffait du couscous derrière les bougies et ça l’agaçait de me voir faire fondre la bougie

il y a eu le jour où j’ai conduit Michaël à la Fac de Droit à Assas où je tentais de suivre des cours il s’est étonné de voir le prof là-bas au fond de l’amphi parlant tout seul d’un ton docte sans contact avec ses étudiants d’ailleurs épars sur les bancs il a dit qu’aux États-Unis ça n’arrivait jamais et que les méthodes d’enseignement universitaire étaient plus socratiques qu’en France ce qui l’a surtout frappé c’est la façon dont les étudiantes françaises étaient habillées pour venir au cours il est vrai que ces demoiselles qui étudiaient le Droit et avec lesquelles j’avais si peu de contacts venaient toutes à la Fac avec un sac Hermès noué d’un foulard de soie également Hermès le kilt écossais à la bonne longueur le collier de perles sur le pull shetland Michaël pensait que les étudiantes américaines travaillaient plus que les françaises seulement il estimait que ça servait plus de savoir s’habiller que de savoir travailler encore une idée de mec ça


il y a eu ensuite ce déjeuner pris ensemble rue de la Harpe dans un restaurant style 1900 cossu lui aussi qui me vengeait des journées sans beaucoup manger Michaël était très impressionné par ma minceur presque maigreur il faut que tou accent tonique manges le midi et le soir reaccent tonique paradoxalement languissant tou vas manger n’est-ce pas ma petite fille

mais qu’est-ce qu’ils ont tous à vouloir me faire manger et grossir

comme si c’était le seul problème

il était gentil Michaël sa bouche sur mon cou faisait comme un frisson de pigeon il était rassurant aussi


il y a eu l’arrivée de Liz petite noire américaine si jolie de Kalamazoo College un nom indien elle était très mignonne très délicate un charme fou elle est restée quelques jours avec nous au Pot de Fer qu’elle adorait comme tous les Américains qui y passaient

nous avions un peu la même façon de vivre et nous ne nous dérangions pas yoga le matin gros petit déjeuner et déjeuner bien plus tard quand nous avions faim n’importe quand mais rarement à midi la grande différence de nos modes de vie c’est qu’elle était très ordonnée et moi très bordélique elle savait à la perfection préparer ses bagages ou ranger le Pot de Fer et ça je savais vraiment pas



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