Excerpt for Le retour du petit homme by , available in its entirety at Smashwords

CC.RIDER


LE RETOUR DU PETIT HOMME





Editions Emma Jobber

CHAPITRE 1

L’annonce faite aux Hobbitts



Pendant deux années et demi, la Comté ravagée par ses sinistres roses n'avait presque plus entendu parler de son ancien petit gouverneur révoqué, j'ai nommé Nulco, Comte de Magypolka, si ce n'était par le biais d'affaires aussi calamiteuses que le scandale du « BigBadLion », l’abus de faiblesse sur la personne de Mamy Zinzin sans parler de la sombre histoire des rétro-commissions du Kakistan qui auraient pu donner lieu à un thriller sanglant intitulé « Gros gâchis à Rakatchi » si le prolifique Gérard du Pilier avait pu officier depuis l’au-delà. Le pauvre pays souffrait sous le joug de son piteux successeur, Franck Nullande, petit bonhomme rondouillard et binoclard, arrivé sur le trône sur un malentendu suite au scandale de DTP (Denis Trousse-Poulettes) sur lequel on ne s’étendra pas plus. Les amnésiques et autres curieux oublieux n’auront qu’à se reporter à la désormais célèbre « Saga d’un petit homme » généreusement mise à disposition sur la grande toile d’araignée…

Le Hobbitt moyen avait de plus en plus de vague à l'âme. L’ambiance comtoise puait la sinistre rose, avec ou sans le rigide Daniel Valseur ou le coulant Jean-Marc Zéro. Les feuilles d’impôts alourdies au plomb durci tombaient dru en ce triste automne et aggravaient encore son blues. Nullande surnommé « Flanby », « le Pingouin », « l’ami Mollette » et autres sobriquets méprisants, accumulait bourdes, échecs et provocations. Chômage, insécurité et délinquance en hausse, explosion de la dette, croissance zéro, personne n’était épargné, tout le monde avait le moral dans les chaussettes. En trente-six mois de pouvoir, l'homme qui faisait fuir les riches et qui traitait les pauvres de « sans dents » si l’on en croyait ce que relatait le best-seller « Merci pour le bon coup » de Miss Rottweiller, la maîtresse abandonnée fort inélégamment, avait vu sa cote dégringoler toujours plus bas au fil des semaines. Il était tombé à 12% d’opinions favorables, un record absolu de désamour jamais atteint par aucun de ses prédécesseurs lesquels n’avaient pourtant pas toujours été à la hauteur eux non plus ! Une telle accumulation d’erreurs, de boulettes, de mauvaises décisions, de volte-faces ridicules, de valses hésitations relevait carrément du génie. Une telle nullité frisait l’improbable voire l’incapacité absolue. Le petit locataire du Palais Balisé était devenu si impopulaire que la plupart des observateurs autorisés en étaient à se demander s’il allait pouvoir arriver au bout de son calamiteux quinquennat…

Alors, en se rasant le matin, Nulco, qui se désolait en s’examinant et qui se consolait en se comparant, ne pouvait que se répéter intérieurement : « Comment ces idiots de petits Hobbitts de mes deux ont-ils pu préférer ce gros benêt bon à rien et me rejeter, moi, génial, dynamique, sympathique et intelligent comme je suis ? »

Il lui semblait évident que son heure était venue. Et si elle ne l’était pas vraiment, il pouvait toujours anticiper et faire comme si, avec la belle vergogne qui ne le quittait jamais. Nulco était un grand adepte de la méthode Couette. « Bianca, lança-t-il un matin à sa belle chanteuse d’épouse, y en a marre des conférences à 100 000 balles pour les satrapes des sables, les potentats du désert et les patrons puants du Couac 40 ! »

— Allons, chéri, c’est quand même un boulot super sympa, rétorqua l’ex-mannequin au filet de voix inaudible, tu n’as qu’à te pointer, sortir trois ou quatre banalités bien envoyées, te faire applaudir, signer des autographes et embourber le pactole… Te voilà une véritable rock star, Nulco. Reste-le !

— Non, Bianca, je sens que je suis bien plus que cela. Je vaux beaucoup plus. J’ai l’impression de brader mon talent, de prostituer mon génie… Je sens que l’opinion est mûre. Plein de gens me regrettent déjà. Ils n’attendent plus qu’une chose : que je revienne !

— Que tu crois, lui répondit la belle ladina. Les sondages racontent que 70% des Comtois ne souhaitent pas ton retour.

— Ces saletés de baromètres d’opinion ont tous été trafiqués par mes ennemis.

— Tu dis ça quand les chiffres te sont défavorables. S’ils étaient bons pour toi, tu dirais qu’ils sont crédibles…

— Non, je ne suis pas du tout comme ça, Bianca. J’ai toujours eu beaucoup de flair, de pif, de vista. Je sens l’opinion. Je flaire la tendance avant qu’elle se retourne. Le pingouin et son Valseur, la Taupekiral et tous ces abrutis de sinistres roses bossent déjà pour moi sans s’en rendre compte. Jupperaide, le duc de Bourdeaux, Franck Fion, le duc de Rillettes qui se voient déjà gouverneurs, sans oublier Bertram, Doppé, Kukusko et les autres, tous, je te dis, tous sans exception, vont se rallier comme un seul homme et se mettre à travailler pour moi.

— J’en crois pas un mot. Ils cherchent tous à se placer sur la ligne de départ et ne se soucient pas du tout de toi.

— C’est cela. Dis aussi qu’ils m’ont déjà enterré vivant… En réalité, ils ne le savent pas encore eux-mêmes, mais ils vont se rallier très bientôt à mon beau panache tricolore…

— Ecoute-moi bien, mon petit Nulcounet, avant de te lancer dans l’arène, demande donc conseil aux augures, elles seules voient vraiment l’avenir… En toutes choses, il vaut toujours mieux faire appel à une professionnelle.

— J’ai déjà consulté Mamy Zinzin. Elle m’a appelé « Mon gros Georges » et m’a souhaité de faire honneur au Général.

— Je pensai plutôt à Bernie Ben Sirak. Pour ce qui est de l'avenir, c’est une pointure dans le milieu. Elle est toujours très respectée et elle a l’oreille interne du parti bleu.

Toujours très influencé par son épouse, Nulco se fendit d’un coup de bigophone à la vieille princesse toujours aussi psycho-rigide, mais de plus en plus dure de la feuille et ramollie du bulbe. « Toujours aussi jeune et aussi fringant, mon petit Nulco, lui fit l’ex-première madame… J’espère que votre nouvelle carrière de conférencier international vous apporte plus de satisfactions que votre ancien boulot de gouverneur… »

— Bernie, l’interrompit Nulco, entre nous, foin de politesses et de simagrées. Ce job est juste alimentaire. Il me permet de voyager dans le monde entier, de rester en contact avec les puissants et accessoirement de ramasser un peu d’oseille au passage. Rien de plus.

— Quelle vulgarité, mon cher Nulco, déplora son aristocratique marraine politique, combien de fois ne vous ai-je pas répété qu’on ne parle jamais d’argent dans nos milieux. C’est d’un vulgaire !

— Je sais, Bernie chérie, je sais… Mais mon retour me tourne la tête… Il m’obsède littéralement.

— Je comprends, jeune homme, que vous soyez impatient d’en découdre et de retrouver au plus vite l’excitation de la conduite des affaires du pays, mais l’échéance est encore lointaine. Il ne faudrait pas brûler trop tôt vos vaisseaux…

— Je sais que le chemin sera long et difficile surtout s’il me faut passer par la candidature à la présidence du parti bleu, cette fichue UMP, cette pitoyable « Union des Mollassons et des Paresseux ».

— Mais vous êtes tombé sur la tête, mon petit bonhomme ! Quelle idée saugrenue de vouloir postuler à la direction de ce panier de crabes des cocotiers. Laissez-les donc se dévorer entre eux ! Vous tirerez les marrons du feu le moment venu. Sinon, vous allez vous carboniser à vouloir croiser le fer avec tous les vieux lions de la réaction et avec tous les jeunes loups du libéralisme décomplexé. Cette place de secrétaire n’est pas digne de votre grandeur. Suivez mon conseil : maintenez-vous dans les hauteurs, restez au-dessus de la mêlée. Laissez le Baryton barytonner, le Bertram fanfaronner et la Jupperaide virevolter. Quand ils se seront bien étrillés, vous apparaîtrez comme le sauveur, le recours suprême. Ils viendront tous vous manger dans la main.

— Non, Bertie, je ne suis pas du tout d’accord avec vous. La situation de la Comté est bien trop catastrophique. Les Comtois sont désespérés, ruinés, pressurés par les impôts, les taxes, les contributions. Ils ne croient plus en rien. Ils deviennent imperméables à ce que les zompolitics racontent. Ils se glissent des cartons sous les fesses et deviennent SDF, enfilent des cagoules et brûlent des charrettes à huile noire, se mettent des bonnets rouges sur la tête et démolissent de pauvres portiques de péage qui ne leur ont rien fait quand ils ne ravagent pas les préfectures en les bombardant à coup d’artichauts ou de choux fleurs. La situation est pré-révolutionnaire, très chère Bernie. Nous sommes à deux doigts du grand chaos final !

— Et vous croyez que vous déclarer quasiment candidat au trône de céramique va y changer quelque chose ?

— Pas encore candidat au titre de gouverneur, juste président des Bleus. Comprenez ma stratégie, Bernie. C’est comme une fusée Mariam à trois étages. Premier étage, je deviens secrétaire général du parti. Deuxième étage, je gagne les primaires ou mieux je les abroge. Troisième étage, je deviens le candidat naturel, l’opposant incontournable de Nullande le calamiteux. Résultat je me retrouve en orbite haute pour le pouvoir suprême.

— C’est de la science-fiction, votre histoire ! Je n’y crois pas une seule seconde. Moi, Bernie faiseuse de gouverneurs, je vous déconseille formellement de vous y prendre de cette manière ridicule. Un candidat crédible doit toujours se placer au-dessus des partis…

« Partis ou parties ? » pensa un Nulco très fâché avant de raccrocher brutalement sans même sacrifier aux formules d’allégeance et de politesse dont il gratifiait habituellement la grande prêtresse bleue.

« Cette vieille sorcière est presque aussi liquide que son vieux débris de mari ! » pensa-t-il en grommelant de rage dépitée.

Son esprit de contradiction le renforça quand même dans sa détermination de mini bouledogue. Il appela son copain Bygues, propriétaire de Channel One, lequel refusa de le laisser accéder au vingt heures. Il dut se rabattre sur une larmoyante lettre ouverte aux médias qu’il fit paraître dans « l'Univers Comtois », le quotidien du soir le plus lu par les Hobbitts de souche. De tous côtés, il laissa fuir l’incroyable et dérisoire scoupe de son imminent retour en politique. Toutes les salles de rédaction en bruirent comme autant d’essaims de guêpes amoureuses. Aboyeurs et journaleux mordirent à l’hameçon du petit pêcheur comme un seul et unique requin d’eaux troubles. Toutes les feuilles de chou firent leur une de l’improbable évènement :

« NULCO, LE RETOUR ! Règlements de compte à UMP Corral en perspective… »

« MAGYPOLKA l’increvable ! Il brigue la présidence du Parti bleu en attendant celle du Gouvernorat général !

« AU SECOURS ! Voilà Nulco qui revient ! Faudrait pas k'ça r'commence ! »

« IL NE DOUTE DE RIEN LE PETIT HOMME ! 70% des Comtois ne veulent pas de lui et il veut s’imposer quand même… »

« VIRE par la grande porte, l’abominable Comte revient par la fenêtre ! »

« Pas bien formidables ces unes, commenta Nulco. Il faudrait maintenant que je frappe un grand coup dans les lucarnes… » L’ennui c’est que les tauliers des chaînes doutaient qu’une intervention télévisée de l’ex-gouverneur intéressât vraiment les Hobbitts. Obsédés par le Mondimat, ils se faisaient tous prier et renâclaient dur à l’idée de replacer Nulco face caméras. Jusqu’au jour où un certain Florent de la Gousse, présentateur peroxydé, beau gosse patenté et gendre idéal spécialisé du service public, céda enfin aux avances pressantes d’une jeune et accorte secrétaire particulière du Comte de Magypolka. Et c’est ainsi, chers petits Hobbitts, que Nulco, profitant du dévouement désintéressé d’une brave et vertueuse militante du parti bleu, put enfin accéder à vos pauvres cerveaux épuisés. Comme moi, vous avez été étonnés de découvrir votre ancien tyran amaigri, ridé, les traits tirés, le cheveu terne et grisonnant. Devant vos yeux incrédules, le nouveau Nulco apparaissait. Plus posé, plus majestueux, encore plus au-dessus de la mêlée que jamais mais toujours aussi punchy, accrocheur et retors qu’autrefois. Le nouveau Nulco ressemblait comme deux gouttes d’eau à l'ancien.

— Oui, Monsieur de la Gousse, disait-il, cette décision s’est imposée à moi-même comme une évidence, comme un devoir, comme une obligation. La situation est trop dramatique pour que je reste tranquillement chez moi, bien calé dans mon fauteuil à me tourner les pouces. Je veux apporter ma pierre à l’édifice, proposer mon aide, mon expérience, mon dynamisme à mon parti et participer à la reconstruction de la Comté tant mise à mal par les Roses.

— Mais vous pouviez attendre les érections pestilentielles et rester au-dessus du niveau des partis, niveau que certains comme Bernie Ben Sirak le pas sage jugent indigne de vous.

— Et pourquoi je ne postulerai pas à la présidence de l’UMP ? L’UMP, c’est comme ma famille. Je l’aime. Mon cœur saigne quand je le vois tel qu’il est, en lambeaux. Je veux le reconstruire, lui apporter de nouvelles idées, de nouveaux concepts, l’aider à faire sa mue et à entrer dans le nouveau siècle. Je pense être le mieux placé pour le réformer en profondeur.

— Reconnaissez quand même, Messire Nulco que votre ambition à terme est quand même la magistrature suprême.

— Nous n’en sommes pas là. Chaque chose en son temps.

— La plupart des commentateurs politiques craignent que Messire Nullande ne parvienne pas au terme de son quinquennat. Qu’en pensez-vous ?

— Je souhaite de tout mon cœur qu’il aille jusqu’au bout mais quand je vois dans quel désespoir se trouvent mes compatriotes, j’ai les plus grandes craintes pour l’avenir. Je suis même effrayé de constater que des pans entiers de la population ne sont plus capables d’entendre un raisonnement cohérent et modéré. Je déplore que tant de gens se détournent des partis traditionnels, se réfugient dans des théories d’enfermement et de rejet de l’autre, écoutent avec délectation tous ces discours de haine et d’intolérance et sont prêts à suivre les mauvais bergers qui les poussent vers des rivages nauséabonds que je ne saurais connaître.

« Ouf, pensa-t-il, ça y est ! J’ai réussi à balancer la caution anti-extrême. Je suis sûr d’obtenir mon visa de pensée conforme… » Qui connaît un peu les arcanes de la politique comtoise sait que ce genre de déclaration est une figure imposée. De plus, Nulco devait montrer un visage nouveau, plus social-démocrate, plus libéral, plus rassembleur, plus consensuel, plus mondialo-compatible. Et surtout nettement moins « bleu marine ». Autant dire de la haute voltige qui ne gênait en rien l’acrobate qu’il était resté…

L’interview se poursuivit de façon assez morne. Nulco était dur à coincer. Il évitait les questions, se plaignait qu’on lui en glissait cinq en une seule. De la Gousse tenta bien de lui lancer quelques piques, de lui faire quelques crocs en jambe, de piéger chacun de ses pas en évoquant par exemple toutes les affaires qu’il traînait comme autant de casseroles à ses basques. « Quelles affaires ? Malgré une journée entière de garde à vue, j’ai été blanchi de tout ! J’ai été injustement sali, Monsieur de la Gousse. Qui me rendra mon honneur ? »

— Et celles à venir ?

— Croyez-vous que s’il y avait le moindre risque de condamnation je me présenterais devant vous ce soir ?

Dur à coincer l’animal. Nulco, en rusé politicard depuis longtemps rompu à l’exercice, esquiva tous les scuds, évita tous les pièges et retourna en sa faveur tous les arguments. Il ne croyait pas à l’homme providentiel, ce qui sous-entendait qu’il n’en était pas un auquel cas on se demandait par quel incroyable tour de passe-passe il ferait, une fois revenu aux affaires, l’exact contraire de ce qu’il avait fait quand il s'y trouvait. Mais Nulco savait que la politique comporte un fort pourcentage d’irrationnel et même de magie noire ou blanche. Ainsi se voulait-il plus magicien et prestidigitateur qu’arracheur de dents ou vendeur de bagnoles d’occasion. Devant leurs lucarnes à bobards, les Hobbitts les moins idiots sentaient bien que Florent de la Gousse lui-même n’y croyait pas. Si le comte revenait c’est qu’il se disait qu’entre un Nullande ultra carbonisé que n’importe quel âne en culotte aurait pu renvoyer dans les ténèbres extérieures avec un bon coup de sabot dans le derrière et une Océane Le Grogneux au top du top dans les sondes de fond de cuve, il y avait une jolie carte à jouer, celle de l’outsider, celle du p'tit gars courageux qu’allait tout remettre d’aplomb, rouvrir les aciéries fermées depuis vingt ans, les filatures et autres usines en déshérence, redonner du boulot aux chômeurs, un toit aux SDF, du pognon aux pauvres, du dynamisme aux fonctionnaires et de l’espoir aux petits paysans ruinés. L’ennui, c’est qu’en si peu de temps, les gens n’avaient pas pu déjà oublier que Nulco n’était pas n’importe qui mais juste un homme politique qui n’avait pas de quoi être fier de son bilan.

« C’est cela, se disaient les Hobbitts les plus taquins, notre ex-mini gouverneur se verrait bien rejouer en 12017 le coup du « Menhir », le truc du choix orwellien entre l’escroc et le facho qui en son temps avait si bien réussi au grand dépendeur d’andouilles si friand de tête de veau marengo. » C’est alors que de la Gousse balança enfin la question qui tue : « Si vous revenez au pouvoir, reviendrez-vous sur le mariage pour tous ? »

— Ecoutez-moi bien Monsieur de la Gousse… Encore une question où je dois répondre par oui ou par non. Ce n’est pas possible. C’est une affaire trop compliquée…

— Non, c’est très simple, Comte de Magypolka, je vous demande si, une fois revenu au pouvoir, vous allez abroger cette loi.

— Je vous réponds bien volontiers. Franck Nullande s’est fait élire en jurant qu’il serait le gouverneur de tous les Comtois, qu’il ne serait pas clivant comme moi, qu’il ne les dresserait jamais les uns contre les autres. Vous vous souvenez de son anaphore ridicule « Moi Gouverneur, je ferai ceci, moi Gouverneur, je ferai cela. » Et bien qu’est-ce qu’il a réussi Messire Nullande ? Exactement le contraire. Il a dressé les homosexuels contre les familles. Il a radicalisé de braves gens, les a fait descendre dans la rue par millions. Il s’est montré incapable de rassembler, de lubrifier, de pacifier. Ne comptez pas sur moi pour en faire autant.

Habile manœuvrier, le petit homme ! Il avait réussi à dire ni oui ni non. Mais les Hobbitts intelligents avaient aussitôt compris qu’il ne reviendrait jamais sur cette loi scélérate qui accouplait les paires, homme et homme comme femme et femme. En attendant mieux. Sous le régime de la république comtoise, le parti rose à peine arrivé au pouvoir n’avait jamais rien de plus urgent à réaliser que d’abroger systématiquement tout ce qui avait été décidé par le parti bleu qui l’y avait précédé alors que celui-ci ne revenait jamais sur les « avancées » aberrantes voulues par ses adversaires. Ainsi, depuis des décennies, le parti bleu n’était plus ni droit ni adroit et, par conséquent, le pays suivait une jolie courbe descendante qui le menait insensiblement à l’abîme. Il ne fallait pas s’étonner du manque de morale et de niaque des petits Hobbitts apeurés devant le précipice qui allait s’ouvrir sous leurs pas.

Entre autres promesses dispensées aux oreilles des jobards qui allaient bien vouloir le croire, il y avait le fameux référendum d’initiative populaire, idée piquée au programme des bleus foncés, sorte de serpent de mer ou de chimère que l’on ressortait de temps en temps pour faire rêver le peuple avant de le balancer vite fait aux oubliettes de la démocratie réelle. Pourquoi Magypolka n’avait-il pas tout simplement répondu à de la Housse qu’il règlerait la question du mariage contre nature de cette radicale et indiscutable façon ? Pas fou, le frelon ! Il ne voulait pas trainer une promesse qui risquait de lui coller longtemps aux basques encore que ce ne serait pas pire que l’histoire du pingouin qui détestait la finance et qui profitait d’une valse inutile de sinistres pour discrètement glisser dans la danse gouvernementale un jeune et fringant banquier de chez RogueChild.

Ce soir-là, plus d’un Hobbitt éteignit d’un doigt rageur sa boite à troubadours en se disant que cet individu n’avait toujours rien compris au pays qu’il disait aimer la main sur le cœur, qu’il était décidément indécrottable et qu’il ne fallait en aucun cas compter sur lui pour que le « changement soit… maintenant » ! Le lendemain, on parla d’audience record, de millions de téléspectateurs et d’une performance médiocre et peu convaincante. Commentateurs, aboyeurs et journaleux étaient unanimes. Ils doutaient. Le fruit comtois n’était pas mûr du tout. Comme disait le proverbe burgonde bien connu « quand le raisin est vert, il agace les dents et flanque la diarrhée. »

CHAPITRE 2

Des débuts laborieux

En ce triste mois d’octobre 12014, depuis son fauteuil rehaussé par quatre bottins et trois coussins, le petit gouverneur passait mentalement en revue ses troupes en compagnie de son éminence grise de toujours, Brice Boutepeu, chevalier rouquin de l'Auverpinade profonde.

— Majesté, lui annonçait celui-ci, il ne va pas être facile de reconstituer votre dream team de 12007…

— Tu veux me parler de la bande de bras cassés que j’avais promu Sinistres et qui ont causé le plus grand tort à mon génie des Courtespattes.

— Sans doute, admit l’homme qui s’était cru capable de faire trembler la racaille orquine, ce sera difficile vu que pas mal de monde est déjà passé dans le camp fioniste.

— Ne me parle pas de ce traître encore plus ramolli du bulbe que le gélatineux lui-même…

— Sire, je ne me permettrais surtout pas d’en parler. Je pense juste à cette pauvre Rosamonde Matelotte qui a réussi à se rendre indispensable dans toutes les boites à troubadours.

— Qu’elle y reste sur ses plateaux, cette grosse truie qui m’a ridiculisé avec ses vaccins contre le trip H1NinNin achetés par millions… Elle m’a fait un tort immense. À cause d’elle, on m’a prêté je ne sais quels penchants à la corruption passive alors que je n’ai jamais touché un seul centime des guildes d’apothicaires industrialisés. À cause d’elle, mon honneur a été trainé dans la boue. Qui pourra me le rendre un jour ?

À peine commencé, l’entretien prenait déjà une mauvaise tournure. Nulco se tortillait sur son siège. En apercevant une série de tics s’emparer de la face et des épaules du petit homme, Boutepeu comprit qu’il s’énervait et que son calme olympien n’allait plus durer bien longtemps. Malgré tous ses revers, tous ses ennuis judiciaires et toutes ses déroutes financières, il était décidément toujours le même… En pire ! Il commençait même à radoter. Cette histoire d’honneur perdu et jamais retrouvé, il l’avait déjà entendue cent fois. Tout comme l’antienne : « L’affaire Bigbadlion ? Mais je ne suis pas au courant ! Je n’ai jamais entendu parler de cette organisation.… L’abus de faiblesse ? Je ne suis pas au courant. Je n’ai jamais été mis au courant du moindre abus de ce genre…» Nulco pratiquait systématiquement la méthode Couette. Toujours répéter la même chose devait permettre de transformer un mensonge en vérité et remplacer un corbeau noir plutôt faisandé par une blanche colombe bien innocente. Sans doute dans l’obscurité du chapeau claque d’un très bon prestidigitateur. Du moins s’en persuadait-il. Son conseiller n’en continua pas moins l’énumération de tous les rats et rates qui avaient déjà quitté le navire.

— La belle Ramatoulaye Chiadé a rejoint Boureleau… Elle ne reviendra pas vers vous…

— Disons qu’elle roule pour elle, l’ambitieuse bongolaise… soupira Nulco.

— Dommage, elle mettait un peu de couleur dans le paysage… Même chose pour la Fadela Marmara, le Jean-Marie Teckel, l’Eric Boisson, le bon docteur Kirchner et le sulfureux Fredo de la Miteuse Errance…

— Bof, une blackette, une beurette, deux trouducs, un humanitaire has been et un vieux crapaud du Marais, tout ça se remplace aussi facilement qu’une vieille camisole usée. Je claque des doigts et je t’en ramène autant que tu veux !

— Espérons-le… J’ai battu le rappel pour vous, Monseigneur. J’ai envoyé des messagers aux quatre coins de la Comté. Un peu partout, ils ont essuyé des refus pas toujours polis. J’ai comme l’impression que les gens se méfient de vous… Toutes ces affaires judiciaires, tous ces nouveaux adversaires qui se dressent sur votre route…

— Ne me parle pas de ça, mon vieux Brice. Le trio de traitres composé de Javier Bertram, Bruno Dsamère et Hervé Baryton, je vais n’en faire qu’une bouchée. Je vais les ridiculiser, les passer à la moulinette avertie. Chaque fois que ces idiots voudront organiser un mitinge quelque part, j’en ferai un la veille au même endroit. Je leur couperai l’herbe sous le pied à grands coups de faux mortelle. Je rassemblerai des milliers et même des dizaines de milliers de fans alors qu’à eux trois, ils n’en réuniront jamais que quelques petites centaines. S’il le faut, on en rameutera de partout en chars Poulemann. Et le lendemain, ces salopards n’auront que leurs yeux pour pleurer…

— C’est un peu déloyal, Sire, mais tellement génial. J’en reste confus et muet d’admiration… lança Boutepeu de sa voix la plus suave.

Le petit homme apprécia le compliment à sa juste valeur. Ses tics et ses tortillements s’arrêtèrent un moment. Un sourire proche du rictus apparut sur son visage amaigri et mal rasé.

— La politique est une guerre faite de coups tordus, de duels à mort et de saloperies en tous genres. Ces gens veulent ma peau… Les juges roses m’ont épinglé sur leur mur de la honte. Ils veulent mon scalp. Les journaleux ricanent et me trainent tous les jours dans la boue… Qui me rendra mon honneur ?

— L’Avenir vous rendra justice, Monseigneur. Vous serez celui qui a vaincu l’adversité, l’homme qui a survécu à tous les enfers juridiques. Si vous arrivez à vous emparer de l’Union des Mollassons et des Paresseux puis du trône du Gouvernorat Général de la Comté, vous aurez réalisé deux exploits qui feront de l’ombre à ceux de feu Naboléon…

— Restez vraisemblable dans vos flatteries, Brice et dites-moi plutôt sur qui je peux vraiment compter pour mener cette reconquête.

— Magali Kukusko-Cerisaie…

— Une dinde qui s'est fait plumer par la volaille rose de la capitale !

— Nadine Médrano…

— Deux neurones dans le ciboulot !

— Badugroin et Veaupied, les jeunes rénovateurs…

— … aux dents longues… Ces deux-là, ils me soutiennent comme la corde soutient le pendu.

Ce soir-là, Brice Boutepeu quitta Nulco en se disant qu’en plus d’être hystérique, mono-maniaque, mythomane, bipolaire, hyperactif et mégalomane, le petit homme était en train de virer paranoïaque, ce qui n’augurait rien de bon pour la suite…



*

Suite qui arriva assez vite avec un nouveau revers. Les Roses ayant perdu un bon nombre de places de Bourgmestres et la Haute Assemblée devant être renouvelée, la majorité risquait de basculer en faveur du parti bleu. Ainsi en allait la démocratie représentative et populaire. Un coup rose, un coup bleu, un coup bleu, un coup rose. Passe-moi le sel, je te renvoie le poivre… La confrérie des Francs-Boulangers, société secrète qui faisait la pluie et le beau temps en ces lieux marécageux et ailleurs, organisa discrètement cette alternance en regrettant d’ailleurs que deux représentants des notables de couleur bleue marine aient réussi à se glisser dans cette honorable bergerie. Deux loups déguisés en agneaux. L’un était le plus jeune élu jamais désigné. L’autre portait costume cravate et ne semblait pas si méchant que cela. Les frères boulangers à tabliers de toile blanche considéraient que ces deux-là représentaient la part du feu et qu’ils seraient quantité négligeable vu leur nombre réduit. Restait la présidence de la Haute Assemblée, poste plus honorifique que réellement important. Deux candidats s’affrontaient : Gérard de L’Arche, un bon gros frangin baveux, qui ne demandait qu’à retrouver son siège, son sceptre et ses pantoufles vertes et Jean-Pierre Navarin, ancien Premier Sinistre dont les Hobbitts ne se rappelaient que les « navarinades », sortes de lapalissades pas très amusantes. Navarin roulait pour Nulco alors que de L’Arche était le poulain de Franck Fion. Devinez qui l’emporta ? Le gros de L’Arche, bien sûr, signe que les frangins eux aussi se méfiaient du petit homme.

Nulco en fit une crise de nerfs, trépigna, avala son chapeau mais déclara avec une sérénité calculée : « La Haute Assemblée, c’est le cimetière des éléphants, la maison de retraite des vieux politicards, la réserve des battus à plate couture.…Ils avaient bien raison, les Roses, de vouloir s’en débarrasser ! Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? »

Comme un malheur n’arrive jamais seul, les nouveaux résultats des sondes d’opinion tombèrent ce jour-là. 66% des Hobbitts estimaient que le retour du petit homme était une mauvaise chose pour la Comté. Le petit Badugroin eut la sottise d’en parler au Comte de Magypolka, très occupé à peaufiner sa stratégie. « Et alors ? Ils étaient 70% la semaine dernière ! J’ai donc progressé de quatre points ! Pas si mal. À ce rythme-là, dans dix semaines, ils ne seront plus que 26% à me rejeter. Badugroin, vous devriez toujours voir le verre à moitié plein plutôt que le verre à moitié vide…

— Sans doute, Majesté, sans doute… Et qu’est-ce qu’on fait pour vos réunions… Ça ne se bouscule pas au portillon pour vous recevoir dans la Comté d’en bas…

— Apprenez, jeune crétin, qu’il faut toujours faire confiance à sa bonne étoile et qu’en politique, le désespoir est une sottise absolue. Les chattemites de l’A-Justice rose se sont imaginés capables de m’abattre. Ils se fourrent le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Je suis indestructible. Les petits Hobbitts le savent et c’est pour cela qu’ils me suivent…

Badugroin ne releva pas, bien que l’envie l’en démangeât fortement. Il revint très vite à la triviale réalité : « Sire, nous n’avons qu’une proposition pour vous. Moulinsart ! Chez Gérald Garemamain, le seul édile nulcozyste du coin… J’avoue que c’est un peu le trou du c… du monde, mais enfin des fans comme Gérald, c’est plutôt rare. Là-bas, vous serez reçu avec le tapis rouge…

— Tu parles d’une galère, grogna Nulco, MOULINSART ? Ce bled perdu dans les brumes de l’enfer du Nord ! Mais tu me prends pour qui, Badugroin ? Pour un petit Mickey de bande dessinée ! Moi, aller faire le guignol avec le capitaine Paddock ? Et pourquoi pas avec Pimpin et Pilou, Poule et Pile, Pomme et Chéri. Si ça continue comme ça, tu vas finir par m’envoyer faire des bonds au plafond comme un vulgaire Parpupulami !

Le jeune conseiller retint un fou rire. Décidément son petit maître était trop drôle. Il marqua un temps, histoire de laisser passer l’orage.

— Je t’interdis bien de te moquer, lança l’ex-gouverneur vexé.

— Je ne me le permettrais jamais, Votre Eminence. Je me demandais juste si un petit mitinge en cambrousse ne vous rapprocherait pas des Hobbitts terreux. Vous leur paraîtriez plus simple, plus proche, plus sympathique. Ce serait du meilleur effet pour votre image. De plus, pour remplir la salle, nous pourrions affréter une bonne douzaine de cars de militants intermittents tout terrain. Moyennant une petite prime et quelques cadeaux, ils viendraient avec oriflammes, cornes à brume, écharpes et casquettes et ils mettraient une ambiance du tonnerre de Zeus.

— Attention, jeune homme, s’agirait pas de recommencer un coup de Bigbadlion !

— J’avais pensé que… commença le boutonneux.

— Je n’étais au courant de rien. Je ne connaissais pas cette organisation. Tout s’est passé à l’insu de mon plein gré…



*



Ce soir-là, le gymnase omnisport de la modeste bourgade de Moulinsart sous Maroilles en Crouttes se retrouva bondé à craquer pour l’évènement. Rempli pour moitié de Hobbitts curieux qui se demandaient comment avait évolué Nulco et de militants stipendiés aussi braillards que chauffés à blanc. Garemamain avait bien fait les choses. Il avait réussi à rameuter le ban et l’arrière-ban de tous les déçus du Nullandisme et de tous les inconditionnels du Nulcozysme que comptait sa contrée septentrionale. Telle une rock star, Nulco avait fait attendre deux bonnes heures un brave public composé d’un gros millier de Hobbitts septentrionaux. Certains avaient fait des centaines de lieues à pied, à cheval, en carriole à huile noire et même en diligence pour pouvoir ovationner leur idole à talonnettes. On agitait des drapeaux, on soufflait dans des bubuzelas, on brandissait des oriflammes. Les murs étaient recouverts d’affiches bleu aquarium portant des slogans enthousiasmant comme « Nulco, mon gouverneur ». L’ambiance était électrique. Un groupuscule d'ultra-nulcozystes osa même entonner ce chant révolutionnaire :

« Ah, ça ira, ça ira,

les Rosâtres à la lanterne.

Ah, ça ira, ça ira,

le Nullande on le pendra ! »

Quand enfin, l’ex-gouverneur apparut sur la petite scène, l’excitation parvint à son paroxysme. Nulco resta un long moment bras en l’air dessinant le V de la victoire, dressé sur la pointe de ses escarpins, se gorgeant avec volupté des bonnes vibrations montant de la salle. « Une standing ovation ! C’est trop, beaucoup trop ! Lança-t-il, faussement modeste. Je ne suis pas Mikael Paxton, juste un malheureux zompolitic à qui on veut voler son honneur. Mais, je vous le demande, mes amis, qui me le rendra, mon honneur ? Non, gardez vos applaudissements pour une vraie artiste comme Bianca Biondi… »

Une élégante manière de faire ovationner sa moitié qui l’accompagnait partout sans sa guitare. Très vite, il embraya sur les mornes réalités. Oui, il acceptait l’organisation et le verdict des primaires. Oui, il avait changé. Oui, les épreuves l'avaient bonifié. Non, il n'acceptait pas l'acharnement que montrait le bataillon de juges accroché à ses basques. Il se permit même quelques contrattaques ironiques : « Vous n'imaginez pas combien de monde je fais travailler à moi tout seul ! Ils peuvent me remercier au Sinistère de l'Injustice ! Grâce à moi, elle marche bien, leur petite entreprise. Ces messieurs ne connaissent ni la crise ni les affres du chômage ! Et s'ils n'ont pas d'autre délinquant que moi à se mettre sous la dent, braves gens, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles et laisser sortir vos filles tous les soirs ! »

Il y eut quelques rires jaunes et autres sourires pincés. Tout le monde se demandait comment le petit homme allait pouvoir s'en sortir avec autant de casseroles au derrière. Même les plus convaincus étaient au courant des huit principales affaires dans lesquelles Nulco était impliqué : le bus piégé du Kakistan, l’abus de faiblesse sur Mamie Zinzin, l’arbitrage scandaleux de l’escroc Pâtis, les rétro-commissions du Zakakstan, les sondages, écoutes téléphoniques et autres enregistrements louches du Palais Balisé, le trafic d’influence, l’affaire Bigbadlion et, la toute dernière en date, le dépassement des comptes de campagne de l’ex-gouverneur qui avait entraîné une lourde amende. Les Bleus, connaissant la radinerie légendaire du petit homme, avaient organisé un Nulcothon, sorte de quête géante destinée à régler la fameuse pénalité, ce qui n’avait pas du tout été apprécié par l’A-Justice. Seul, le coupable devait payer sa dette. Et sur ses propres deniers et sans faire le moins du monde appel à la charité publique… Pourtant personne n’osa remettre cette incroyable histoire sur le tapis.

Seul un barbu, sans doute un infiltré rose, osa intervenir au sujet d’une guerre sainte menée par deux sortes d’orques aux lointains confins orientaux de la Comté, en fait très au-delà de la grande mer intérieure. Que pensait Nulco des décisions de Nullande ? Le petit homme déclara qu’il les approuvait totalement et qu’il appuyait de toute la force de ses petits bras la politique étrangère de son adversaire. On sentit comme un souffle de déception dans les rangs de ses partisans. Les monstres verts avaient quand même raccourci au niveau de la tête un brave randonneur qui ne méritait pas pareil traitement. Toutes sortes d’horreurs avaient été commises par eux : crucifixions collectives, épurations ethniques et religieuses, parties de football avec les crânes des décapités servant de référentiel bondissant. Et le gros culbuto avait demandé à ce que les chevaliers du fiel y aillent mollo sur les missiles parce que des orques fanatisés repeints en Comtois risquaient de se retrouver dans le bilan des dégâts collatéraux…

Les questions diverses se succédèrent mollement. Nulco répondit comme il put, en éludant les plus gênantes comme le mariage des paires, la PMA, la GPA qu’il condamna avec la plus grande fermeté. Jamais non jamais une Hobbitt n’aurait le droit de fabriquer un bébé Hobbitt pour une autre en échange d’une certaine somme d’argent. Lui vivant, jamais on ne ferait commerce du fruit de ses entrailles. Ce soir-là, les aficionados de la Nulcozie renaissante repartirent chez eux flamberge en berne. Leur petit héros n’avait pas changé ce qui les rassurait un peu en les inquiétant beaucoup. Ferme sur les principes et mou sur leur application. Ils voyaient de moins en moins comment le Nulco nouveau allait bien pouvoir se différencier du Nullande honni… Il avait répété ad lib ses antiennes habituelles. Il était là pour en finir avec le rosisme et pour empêcher que le parti bleu marine ne s’empare du pouvoir. Et il semblait bien qu’il y ait urgence. Océane Le Grogneux enregistrait 42% d’opinions favorables, un record historique qui agaçait autant Nulco que Nullande, mais sans vraiment les inquiéter. Sans allié politique, sans appui médiatique et sans aide des francs-boulangers, l’amazone blonde du grand Ouest n’avait aucune chance de transformer l’essai et d’arriver à poser son popotin sur le trône de gouverneur. Pour Nulco, il suffisait donc d’arriver second pour rafler la mise. Il ne se passait d’ailleurs pas une seule nuit au cours de laquelle il ne s’y voyait remonter. Et pourtant, les réactions à ses premières interventions étaient loin d’être bonnes.

« Si Nulco était vraiment un homme providentiel, cela se saurait… » avait balancé méchamment Laure de la Ribaudière, une proche de Bruno Dsamère.

« Je désapprouve totalement la stratégie lancée par Monsieur le Comte de Magypolka » avait déclaré doctement Claude Gay-Noeud, l’un de deux anciens plus proches conseillers de l'ex-gouverneur.

« Nulco veut faire croire que tout a changé pour que rien ne change », s’était permis fielleusement Hervé Forain ex-sinistre du gouverneur. Sans oublier la petite phrase vacharde de la môme Le Grogneux : « Il veut faire porter aux autres le chapeau de ses propres responsabilités. » Il faut dire que l’égérie bleue marine l’avait mauvaise. Heinrich, l’affreux doberman de son vieux père, venait de dévorer Blackette, sa jolie petite chatte noire. Elle avait illico fait sa valise et claqué la porte du château familial en déclarant qu’elle ne resterait pas une minute de plus dans un endroit qui abritait un monstre aussi raciste que cet animal-là. Le Grogneux ne resta pas bien longtemps tout seul et tout triste. Sa petite nièce, Marie Madeleine Marchal Le Grogneux, profita que l’appartement de sa tante se libérait pour emménager dans la foulée. Plus jeune, plus fraîche et tout aussi blonde, elle représentait la caution jeunesse de la boutique familiale. Le Menhir éructant l'appréciait beaucoup…

Et pendant ce temps-là, Franck Nullande dit le Pingouin, passait des nuits exécrables. La vengeance de sa maîtresse congédiée ne passait pas. Le pavé littéraire qu’il s’était pris en pleine figure lui restait sur l’estomac. Lui qui se voulait si proche du petit peuple passait pour un cynique hautain et méprisant avec cette histoire d’orthodontie pas drôle du tout. Ses petites blagues de carambar ne faisait plus rire personne. Lui qui croyait amuser la galerie lors des G vains et autres G fuites, ne rencontrait plus que regards noirs et mines navrées. Ouba-Ouba lui avait même intimé de « fermer sa gueule ». Kruella Kermel la teutonne l’avait traité de minable. Il en cauchemardait toutes les nuits. Ce quinquennat calamiteux qui n’en finissait pas tournait au chemin de croix, à la montée au Googletas. Dans le cauchemar qui hantait ses nuits, il se voyait déambulant tout nu, bedon en avant et balloches ballotantes dans les rues de Yérushaïlam, encadré par ses trois drôles de dames déguisées en soldates romaines. Christiane Taupekiral, Gadget Belkastagne et Marie Solange Touteigne ricanaient et se moquaient ouvertement de lui, car il devait porter sur son pauvre dos un énorme sac rempli d’un tas de créances, sans doute les deux milliards de dolros représentant la dette abyssale de la Comté ruinée par ses soins et par ceux de tous ses prédécesseurs. Des deux côtés d’un chemin caillouteux et escarpé, une foule vêtue de sweets et de T shirts rose ou bleu pâle portant un logo représentant un père, une mère et deux mômes se tenant par la main le huait copieusement. Et de temps à autre, la grosse Kermel lui cinglait les mollets pour le faire avancer plus vite. Il se voyait monter, monter, souffler, peiner et chuter de temps à autre, croulant sous le poids de l’énorme sac qui lui semblait de plus en plus lourd à trimballer. Et ses assistantes qui en rajoutaient…

— On va libérer tous les criminels, grinçait la Taupekiral. Ça fera de la place dans les prisons…

— On va baisser les allocs des riches, renchérissait la Touteigne.

— On va dégenrer tous les gosses, ajoutait la Belkastagne.

Le calvaire n’en finissait pas. Nullande croyait verser des larmes de sang. N’en pouvant plus, il se laissa tomber au sol et ne se releva pas. Un petit catalan sec et nerveux se précipita vers lui. « Laissez-moi faire ! S’écria-t-il péremptoire. La dette, je m’en charge ! » Et là, le gélatineux reconnut Manouel Valseur, son premier sinistre de choc. Une larme de bonheur perla au coin de ses yeux. Il n’était plus seul dans l’épreuve. Enfin, une bonne âme se décidait à l’aider, à le soulager un peu de son si lourd fardeau.

— T’inquiète, Franck ! On va réduire les indemnités chômage à leur plus simple expression. On s’inspirera des Grands Britons. Ça va grandement réduire cette f… dette, crois-moi !

Le dos et les mollets zébrés par les coups de fouet, sanguinolent et épuisé, Nullande finit par atteindre clopin- clopant le sommet tout pelé de la colline également appelée « Mont chauve ». Un poteau de bois l’attendait à son sommet battu par les vents. Etait-ce une potence ? Un échafaud ? Sa vision se brouillait. Ses jambes se dérobaient sous lui. Sa tête tournait. Etait-ce la fin ? Les hurlements de la foule ne se calmaient pas. Les crachats pleuvaient, maculant ses lunettes toutes neuves. Un groupe de soldats déguisés en Romains de cinéma l’attendait de pied ferme. Ils étaient sous les ordres d’un centurion en grande tenue que Nullande reconnut tout de suite. Bon sang, c’était Emmanuel Macaron, le sémillant usurier, son nouveau petit protégé, le gringalet proposé par les frangins dans le but de rassurer la finance internationale. Mais qu’est-ce qu’il fabriquait là, ce blanc bec ?

Quand Nullande crut l’entendre murmurer : « Finissons-en soldats… Le porcelet n’en peut plus… Il a assez servi… Nous n’avons plus besoin de lui ! Vous pouvez trancher dans le lard ! », il perdit conscience pour se réveiller en sursaut une seconde plus tard, trempé de sueur, le cœur battant la chamade, l’esprit plein de honte de s’être retrouvé dans cette humiliante position de roi faible et nu montant vers le châtiment suprême. Il se retrouvait dans les draps de soie humide de son grand lit douillet sans être rassuré le moins du monde. Cauchemar prémonitoire ? Voyage dans le futur ou avertissement de l'au-delà ?

Le lendemain, il alla se faire consoler dans les jupes d’Acouphène Déloyale, la génitrice de sa quadruple nichée, répudiée puis réintégrée dans la sinistre écologie. Pas rancunière ou fine manœuvrière, elle s’efforça de le rassurer : « Tu sais bien qu’en politique, personne ne meurt jamais, aussi calamiteux ou incapable qu’on soit ! C’est valable pour toi comme pour tous les autres… Regarde-moi, j’en suis un vivant exemple. »

Ces paroles ne le réconfortèrent qu’à moitié. Pour oublier, il passa un mois entier à voyager dans les terres lointaines, passant des Gentilles à l’Empire des Orques jaunes et du continent sombre aux satrapies du désert en passant par l’Empire du Soda sucré. Sans doute craignait-il en revenant dans la Comté de revivre pour de bon son affreux cauchemar. Il lui fallut pourtant se décider à réapparaître en public. Il ne savait où aller. Sa cote n’avait jamais été aussi basse. Il ne voulait plus subir les sifflets, les lazzis et les quolibets du peuple en colère. Ce fut Macaron qui trouva la solution. Il n’aurait qu’à aller inaugurer un institut pour enfants autistes et handicapés mentaux. Ceux-ci au moins sauraient lui faire bon accueil et même l’applaudir avec un brin d’entrainement préalable…

— Que ferais-je sans vous, mon petit Macaron, apprécia Nullande pas regardant sur la qualité des ovations. Vous en avez beaucoup d’autres, des bonnes idées comme celle-là ?

CHAPITRE 3

Quand les augures s’emmêlent


3 Novembre 12014 : une belle matinée ensoleillée, quelque part au large de l’île San Bartholomeus dans les Gentilles Heureuses… Nous retrouvons la trace du petit homme en train de savourer un copieux petit déjeuner sur le pont de « Blitzkrieg », la galère de loisir de son grand ami Bouledorée. Passant des nourritures du corps à celles de l’esprit, un matelot vient respectueusement lui apporter sur un plateau d’argent deux journaux datant de la semaine précédente.

— Vous n’avez rien de plus frais à me présenter, mon ami ? Commence à renauder Nulco simplement vêtu d’un Tee-shirt marqué NYPD et d’un bermuda blanc juste assez long pour cacher ses genoux cagneux.

— C’est tout ce que nous avons pu obtenir d' « American Pidgeon Express », le seul service de messagerie rapide et fiable de toute la région gentillaise.

— Qu’est-ce donc que cette nouvelle ânerie ? Jamais entendu parler d’un pigeon américain rapide…

— Ben, c’est le Capitaine qui s’imaginait que c’était une société à la pointe de la technologie. Et en fait, on a juste vu un gros pigeon ramier nous lâcher sur le pont arrière un bidule au milieu d’une grosse fiente bien liquide !

— Ça m’étonne pas de ce pays de sauvages ! S’exclama l’ex-gouverneur. Pas la moindre technologie nouvelle ! Pas de toile d’araignée, pas de tam-tam, pas de buzz-buzz. Donc pas de news et même pas un petit hoax ! Quelle idée idiote de venir passer son week-end dans ces îles tropicales pleines de moustiques.

Le petit homme n’avait pas encore pris connaissance des derniers développements de l’actualité comtoise que déjà son caractère nerveux et atrabilaire commençait à faire des siennes. La belle Bianca Biondi qui gratouillait mollement sa mandoline assise sur un paquet de cordages sentit qu’il était temps d’intervenir : « Vous ne devriez pas chercher à savoir ce que les gens pensent de vous, Nulcounet chéri. Ils sont si méchants en général et si ingrats envers vous en particulier que vous feriez mieux de ne pas vous en soucier du tout. »

— Vous avez raison, cara mia. Voyons le premier torchon… Tiens « Ouest Comté », cette saleté de feuille de chou à peine bonne à jeter à des mangeurs d’épluchures de patates…

Le petit homme fut stupéfait de lire ceci : « Bertrand- Samuel Degré, député du Parti Bleu et frère de Louis-Samuel, sénateur et cacique du régime, était l’invité vedette de l’émission « Direct Politique » ce jour d’hui. Il s’est carrément payé la tête du comte de Magypolka en déclarant que celui-ci avait eu une attitude insolente envers les Comtois. « Cette mise en scène ridicule… Ce show à deux balles… Pour l’instant, ça ne prend pas ! Nulco a usé plus de dialectique clivante que de propositions concrètes et constructives… Quand on est un candidat pipeule, on a des mots clés… » a-t-il ironisé. « Quand je pense qu’il a osé traiter de connard le Président du Conseil des Sages, mon propre frère jumeau, avouez que c’est inacceptable venant d’un personnage ayant exercé la fonction suprême… Et puis c’est quand même risqué d’aller raconter sur tous les toits qu’on est injustement persécuté par la Justice… »

— J’en crois pas mes yeux ! Se mit à hurler Nulco. Comment cette raclure de fond de bidet, ce cafard cosmique peut-il se permettre de sortir pareilles saloperies ! Et ce n’est pas tout ! Je ne rassemble même pas dans ma famille politique ? Qu’est-ce qu’il en sait ce grand couillon qui ne serait rien sans moi ? Et là, qu’est-ce que je lis ? « On ne peut pas être et avoir été et revenir la face enfarinée en faisant comme si la Comté était son pré carré. Le pays n’appartient pas à ce petit monsieur ». N’importe nawouak comme diraient les djeuns ! Bien sûr que la Comté m’appartient ! C’est mon bien propre et si je l’ai perdue c’est juste parce que le gros nul a réussi à me la dérober en profitant d'un malentendu.

— Certainement, chéri, certainement, tenta de l’apaiser son épouse chanteuse. Les gens ne te connaissent pas. Ils te prennent pour quelqu’un de nerveux, d’instable, d’hyperactif. Ils ne savent pas, ces nigauds comme tu peux être gentil et agréable…

— Il va voir, ce pourri de Degré. Dès que je suis de retour aux affaires, je le casse en mille morceaux ! Il va pouvoir aller recompter ses abattis ! Allez les deux abrutis de frangins, ouste, à dégager !

Assis en face de lui, le petit Badugroin en chemise hawaïenne et bermuda à fleurs crut intelligent d’intervenir à ce moment-là : « Oh, votre Eminence, regardez ce que je viens de trouver dans « l'Immonde ». En exclusivité tout le contenu de vos entretiens secrets avec Franck Fion… »

— Comment ces s… de journaleux s’y sont-ils pris ? Que je sache, nous étions parfaitement seuls l’autre soir dans ce salon privé de chez Machine, la fiotte et moi. Personne d’autre. Pas un chat, pas un rat. J’avais passé des ordres très stricts. Pas un paparazzi, pas un micro à trois lieues à la ronde. Je croyais avoir été obéi.

— Ils sont très très forts, votre Grandeur. Vous avez peut-être laissé filtrer quelques infos à l’insu de votre plein gré.

— Jamais de la vie. Je sais maîtriser ma communication, assura fermement Nulco.

— Alors, c’est peut-être Fion…

— M’étonnerait pas. Ce foireux est capable de tout quand il s’agit de me nuire…

Le canard du samedi soir racontait qu’un échange glacial avait eu lieu entre les deux hommes. L’ancien premier Sinistre aux gros sourcils aurait reproché au petit gouverneur nerveux de ne jamais l’avoir ouvertement soutenu lors de la primaire pour la présidence du Parti Bleu. « J’avais gagné contre Doppé et tu n’as même pas levé le petit doigt pour moi ! » s’est-il plaint. Il a également regretté que Nulco se positionne comme rival et non comme soutien. « Pourquoi ça ne serait pas toi qui nous soutiendrais, Alain et moi, pour 12017 ? Ce ne serait que justice et honnête renvoi de l’ascenseur ! Ne t’avons-nous pas déjà fait roi ? »

— Si ce crétin des marécages de l'Ouest avait autre chose que de la rillette dans la cervelle, il aurait compris depuis longtemps qu’il n'est pas question que je lâche la patate !

— Comme vous avez raison, votre Majesté, approuva Badugroin. Il ne faudrait pas baisser pavillon devant ces deux-là…

— Vous me connaissez mal, mon petit. Jamais un Magypolka n’abandonne dans l’adversité. Battu, moqué, abandonné de tous, toujours il se relève. Et crois-moi, quand je vais passer à la vitesse supérieure, cette bande de bras cassés va comprendre sa douleur !

— Vous devriez surtout vous méfier du Duc de Bourdeaux, Alain Jupperaide. Il semble qu’il ait le vent en poupe en ce moment.

— Evidemment, les roses, les oranges, les mous du genou et les orques verts en ont déjà fait leur favori au cas où le Valseur de ces dames obtiendrait des résultats décevants. Mais, moi, je dis qu’il suffira que j’apparaisse dans toute ma splendeur pour que tous ces cloportes de bas étage rentrent vite fait dans leurs trous puants !

— Calmez-vous Nulcounet, fit Bianca.…Allez, ne vous énervez pas inutilement… Et ne les sous-estimez pas non plus…

— Depuis quand les chanteuses murmurantes donnent-elles des leçons de stratégie politique au génie des courtes pattes ? S'exclama le gouverneur déchu en jetant au loin les journaux qu'il venait de froisser nerveusement en deux boules de papier qui roulèrent sur le pont et finirent par tomber à la mer.

— Depuis que le plus grand esprit de tous les temps n’est plus en état de se rendre compte de l’évidence, dit calmement la ritalienne… Votre retour sera sans doute plus laborieux et moins garanti que vous le croyez, chéri…

Le maître d'hôtel desservit les reliefs du brunch breakfast. En plus des habituelles viennoiseries, le petit homme et ses proches avaient éclusé de grands verres de jus de goyave, mangue et ananas, dégusté caviar glacé et œufs de cailles brouillés sans oublier quelques tranches d’ortolans confites à la gentillaise. Pour faire passer toutes ces calories matinales et un peu calmer la fureur qui s’était sournoisement emparé de lui, Nulco commença un petit footing autour du pont de la galère de plaisance qui voguait toutes voiles dehors sur une mer des plus calmes. Même en restant près du bord, le tour en était vite fait. Tout individu normalement constitué aurait eu l’impression d’être un poisson rouge tournant dans un bocal mais pour le politicien aux courtes pattes et aux idées longues il n’en était rien.

Une grande heure et une bonne douche plus tard, l’hyperactif se retrouva un peu calmé face au grand Lama Sergueï que Bianca était allée dénicher dans les ponts inférieurs. Le religieux sino-thibétain que la chanteuse jugeait toujours de bon conseil ne s’était pas vu épargner la corvée de rames et de pédales qui était organisée pas très discrètement dans la cale pour pallier le manque de vent les jours de calme plat lesquels étaient assez fréquents sous ces latitudes bénies des dieux.

— Majesté, vous m’avez fait demander ? Commença le lama.

— Pas vraiment. C’est Bianca qui vous a rappelé à mon bon souvenir. Je vous préviens tout de suite que je n’ai pas besoin d’emplâtre, ni de potion détoxifiante, ni de décoction relaxante. Je ne vous demanderai qu’un avis sur la situation politique actuelle dans la Comté.

— Sire, je n’en ai guère, répliqua le sage. Consigné comme je suis dans les entrailles de votre navire, je n’ai reçu aucune information sur les derniers évènements et par conséquent ne peut guère éclairer votre lanterne.

— C’est très simple, lama Sergueï. Franck Nullande n’a pas inversé la courbe du chômage. Il a accumulé boulettes et âneries et il pressure les Hobbitts qui croulent sous les impôts. Tout ça ne peut qu’être excellent pour moi, affirma Nulco.

— Certainement, Excellence, mais pas que pour vous. Pour tout le monde et pour n’importe qui.

— Je comprends la finesse de votre analyse, lama… Après le TSN (tout sauf Nulco), on va avoir un autre TSN (tout sauf Nullande).

— Certainement, votre grandeur.

— Oui, mais maintenant, le gros pingouin a du sang sur les mains. Ses abrutis de gens d’armes viennent de tuer de sang-froid un jeune militant de la cause florale.

— Pas croyable ! De la part d’un rose c’est étonnant !

— Pas tant que cela. Moi, je suis sûr que le souvenir de ce martyr sacrifié pour un barrage inutile va grandement m’aider à me propulser jusqu’au sommet de l’Etat.

— Vous serez propulsé ni plus ni moins qu’un autre, corrigea doucement l’Asiatique.

— Non, moi nettement plus que les autres ! Parce que je suis le meilleur, le plus génial, le plus charismatique ! Les autres, ces couilles molles l’ont fermée et sont même allés jusqu’à raconter qu’il fallait bien que les gens d’armes se défendent quand ils étaient attaqués par des enragés soulés au tafia et drogués à la ganja. Moi seul ait eu le courage de rappeler que pendant tous mes mandats, il n’y a pas eu un seul mort à me reprocher. Un véritable exploit quand on sait que j’ai dû faire face à des révoltes d’orques verts autrement plus agressifs que celle de ces défenseurs de pâquerettes.

— Certainement, prestigieux Gouverneur.

— Alors, lama, vu les circonstances, quelles sont objectivement mes chances de réussite ?

— À peu près aussi grandes que vos chances d’échec, déclara doctement le religieux venu des hauteurs de l’Irma Laya.

— Bon sang, explosa le petit teigneux, vous ne vous mouillez pas, face de citron pas frais !

Et là, la chanteuse intervint pour calmer le jeu : « Nulcounet, cessez d’importuner notre brave lama. Vous ne voyez pas qu’il est épuisé. Il vient de pédaler des heures avec un tas de gens pas très fréquentables… »

— Vous voulez parler du bon docteur Kirchner, du beau Fredo de la Miteuse Errance ou du gros Daniel Bon-Bandit, ses compagnons de chiourme, Bianca ?

— Ceux-là et quelques autres… Vous pourriez peut-être lui accorder quelques jours de permission… Je suis sûre qu’il vous serait plus favorable.

— Pas question ! Brailla Nulco très remonté. Qu'il retourne à son banc de nage. Après ce qu'il vient de me prédire, je n'ai pas du tout envie de lui faire de fleurs à celui-là !

La journée s'éternisa dans une morosité qui s'accordait mal avec le bleu du ciel, la douceur des alizés et la chaude caresse du généreux soleil des Gentilles. Ni la douce voix de Bianca, ni les sourires du bébé Giletta ni les efforts du cuistot pour régaler les papilles avec des mets dignes des plus grands restaurants de la capitale ne parvinrent à sortir le petit gouverneur déchu du pessimisme noir qui l’envahissait. Vers le soir, alors qu’un soleil rougeoyant descendait lentement à l’horizon, la vigie perchée tout en haut du grand mât se mit à crier : « Un homme à la mer sur tribord avant ! »

Tout le monde se tourna dans la direction indiquée pour y découvrir un naufragé couché à plat ventre sur un morceau de mât et quelques bambous lui servant de radeau de sauvetage. Très vite, les matelots remontèrent à bord un grand escogriffe tout maigre et tout dégoulinant d’eau, simplement vêtu d’une longue chasuble d’un blanc douteux. L’homme semblait épuisé et en piteux état en raison d’un trop long séjour dans le bouillon salé. Quelques heures plus tard, une fois qu’il fut lavé, séché, restauré grâce à une collation généreuse et réhydraté à grands coups de tafia, l’homme sembla un peu plus en état de répondre aux questions du comte.

— J’ai l’impression que votre visage ne m’est pas inconnu, commença Magypolka.

— C’est fort possible, fit l’autre en se rengorgeant.

— Je vous ai vu quelque part, mais je ne me souviens pas où.

— C’est simple, dans le milieu philosophico-religieux qui est le mien, je suis une célébrité, une référence, dit l’homme au profil d’aigle pygargue, à la barbe taillée en pointe et aux longs cheveux de neige.

— Ca y est ! Je sais ! Vous êtes un prophète ! S’exclama Nulco.

— Vous brûlez…

— Vous devez être un philosophe comme Bertrand Henry de Ville, dit BHV, qui est en train de ramer juste en dessous pour expier toutes les sottises qu’il m’a poussé à commettre.

— Bien mieux que philosophe, je suis druide de cour. J’ai pour nom Karabeuk. Karl Kevin Karabeuk, KKK pour les fans et les intimes. Dernier descendant d’une longue lignée de druides. De génération en génération, de père en fils et de fil en aiguille, nous autres les Karabeuk toujours nous soignons, enseignons et conseillons.

— Vous conseillez les rois et les gouverneurs ?

— Surtout les gouverneurs !

— Vous avez lu l’avenir à Nullande ?

— Oui, mais seulement au début de son règne. Après, j’ai dû abandonner. C’est un cas désespéré. Il ne comprend rien à rien. Il a une poisse incroyable. Partout où il passe, la pluie se met à tomber à seaux. Dès qu’il s’occupe d’un truc, ça vire à la catastrophe. J’ai préféré jeter l’éponge. On ne tire pas sur une ambulance.

— Mais dites-moi, druide, lorsque j’étais aux affaires, je suis à peu près sûr de n’avoir jamais eu recours à vos services, s’étonna Nulco.

— En effet, vous avez toujours donné la préférence au lama Sergueï, ce moine bouddhiste défroqué.

— Ne me parlez pas de ce sinistre individu, grogna le petit homme. Quand il aura bien ramé et bien pédalé, il reviendra à de meilleurs sentiments. Mais, dites-moi, comment se fait-il qu’une star du paranormal, un as de la divination tel que vous se retrouve étendu tel un naufragé sur un radeau au beau milieu de l’Océan tropical ?

— C’est une longue histoire.…Tout est de la faute de cet ivrogne d’Hannibal de Kerguelec, celui qu’on appelle le « curé flottant ». Un soir de beuverie, cet empaffé m’a mis au défi de participer à la « Route du Punch », la fameuse course à la voile en solitaire à travers l’Océan. Il ne faut jamais parier avec Karabeuk surtout quand l’enjeu est un tonneau de gnôle ! J’ai mon honneur, Messire ! Je n’allais pas baisser pavillon devant un représentant de la nouvelle religion venue de l’Orient lointain et calamiteux. Ça, sûrement pas. Je me suis fait construire un trois coques révolutionnaire. Tout en agglo compressé et bambou synthétique. Et comme ma bourse n’est pas en rapport avec ma célébrité, j’ai fait l’erreur de le faire construire par un chantier naval de l’Empire des Orques jaunes où les prix sont imbattables.


Continue reading this ebook at Smashwords.
Download this book for your ebook reader.
(Pages 1-32 show above.)