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EXPRESSO LOVE

(Roman)






BERNARD VIALLET













EXPRESSO LOVE















Bookless Editions







Science sans conscience n’est que ruine de l’âme.

















A Joëlle, Emmanuelle, Marianne et Benoît


DU MEME AUTEUR



Le Mammouth m'a tué (Editions Tempora)

Ulla Sundström (TheBookEdition)

Dorian Evergreen (TheBookEdition)

Les Faux As (TheBookEdition)

Bienvenue sur Déliciosa (TheBookEdition & L’IvreBook)

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CHAPITRE I



Je m’appelle Kader Moktari, mais mon nom ne vous dira sans doute rien. C’est simplement celui sous lequel je suis inscrit sur le registre d’état-civil numérisé et centralisé de la Confédération Galactique et si j’en fais mention c’est uniquement pour qu’il n’y ait pas la moindre confusion dans votre esprit entre le monde réel et le monde virtuel. J’ai acquis une certaine notoriété sous une autre identité, disons que j’ai porté un nom de scène plus connu, mais au moment où j’écris, ce 24 décembre 2446, il n’a plus aucune importance. Je préfèrerais même qu’on l’oublie ainsi que tout ce dont j’ai pu me rendre responsable sous ce maudit pseudonyme. D’ailleurs j’en arrive parfois à me demander si ma propre existence a eu une quelconque réalité. Si ce que je viens de vivre n’est pas une simple illusion ou un long cauchemar. Une suite d’erreurs et de coïncidences, tragiques ou lamentables, j’hésite entre les deux. Et dire que toute cette affaire n’a duré qu’environ un an. Une petite année, à peine douze mois, 52 semaines, 365 jours, 8760 heures, 525 600 minutes, 31 536 000 malheureuses secondes. Pas grand-chose dans la vie d’un individu. Environ 1% du temps qui pourrait lui être alloué. A condition de vivre un siècle, bien sûr. Mais à notre époque, les centenaires foisonnent. On parle de cinquième âge, on se demande même où on va pouvoir les caser, tous ces vieux à trois chiffres. Donc pas grand-chose et en même temps, énormément. Tout dépend de la vitesse à laquelle s’enchaînent les évènements. Selon les circonstances, le temps ne s’écoule pas à la même vitesse. Enfin c’est une impression parce qu’en réalité les secondes s’égrènent toujours de la même façon. Les horloges en sont les témoins impartiaux. Et pourtant cette vitesse relative dépend de ce qu’il se passe, de ce que nous vivons et de la manière dont nous le ressentons…

Moi, j’ai toujours vécu à cent à l’heure, ce qui est une manière de dire que je ne suis jamais resté les deux pieds dans le même sabot, à attendre l’heure du déjeuner, puis celle du souper par exemple. Au boulot, je n’ai jamais regardé les aiguilles de la pendule en me plaignant de la lenteur de leur rotation. Je me suis rarement soucié de l’heure à laquelle j’allais quitter mon bureau. Je bossais par plaisir, par passion, ce qui change totalement la donne. Je n’ai pas une nature à m’ennuyer et je suis même quelqu’un d’optimiste par principe. J’aime bien que ça bouge, que ça fonce, qu’il se passe des choses. Les gens me voient dans le style : « I’ll sleep when I die ». (« Je dormirai quand je serai mort »). Pourtant, au cours de cette maudite année, combien de fois n’ai-je pas souhaité de toutes mes forces que ce rythme effréné ralentisse un peu…

Mais je m’aperçois que je digresse, que je m’égare et j’ai très peur de lasser, ce qui serait la pire des choses. Je n’arrive pas à accepter l'idée que ce que j’ai vécu se perde dans les ténèbres de l’indifférence. En dehors de ce ridicule message que je vais lancer comme une bouteille à la mer, je n’ai plus aucun autre moyen pour communiquer, moi qui n’avait qu’à claquer des doigts, passer un coup de perso ou brailler : « La une sur moi, Serge ! » pour que mon image et mes interventions aussi creuses que convenues inondent les écrans des mondoviseurs et les unes de la plupart des médias de l’infosphère…

Mon véritable nom est donc bien Kader Moktari. Je suis né le 4 août 2415 sous un mauvais signe, celui du Lion orgueilleux, susceptible, coléreux, vaniteux et arrogant. Bien sûr, je me vois personnellement plutôt comme volontaire, généreux, sincère et courageux. Mais vu qu’il est difficile d’être juge et partie, je préfère passer très vite là-dessus parce que j’ai pour principe de ne pas croire à l’astrologie. D’ailleurs, je ne crois pas à grand-chose, c’est du moins ce que pensent les gens qui disent me connaître. Ni Dieu ni Maître. L’anar, le rebelle de luxe, c’est du moins l’image que je donnais autrefois. Parce que maintenant, je commence à douter, à me poser des tas de questions. Et s’il y avait une justice immanente ? Et si quelque part nos actes étaient pesés sur une sorte de trébuchet céleste ? Et si des entités nous manipulaient dans les coulisses ? N’ai-je pas été le dindon d’une mauvaise farce, le pantin dont on a tiré les ficelles ? Vu l’état dans lequel je me trouve, elles ont dû être coupées les ficelles… mais par qui ?

J’ai été conçu il y a un peu plus de trente ans sur l’astéroïde Or-well 1984, autant dire dans le trou du cul de la galaxie, loin des grands centres comme Déliciosa, Voluptuosa ou Somptuosa. En dépit de ce nom charmant, sur Or-well, pas la moindre parcelle d’or, rien que du sable et de la caillasse et une chaleur à crever, le jour, accompagnée d’un gel à pierre fendre la nuit. Je me suis toujours demandé pourquoi ma pauvre mère, une blonde zélandaise de bonne famille avait accepté cette mission d’assistante sociale sur cette petite planète perdue. Certainement pas pour l’argent. Peut-être par altruisme, philanthropie ou exaltation romantique. Elle était jeune, belle et enthousiaste. Son service lui avait proposé de venir en aide à une misérable bande de chercheurs de pépites qui grattait le sol de ces déserts sans trouver grand-chose. Elle avait dit OK, sans avoir beaucoup réfléchi aux conséquences. Peut-être même avait-elle visionné un reportage montrant ces nouveaux esclaves pouilleux et dégoulinants de sueur en train de déblayer leurs caillasses dans des paniers d’osier sans grand espoir de gain. Elle avait dû être apitoyée…

En fait, elle ignorait que ces travailleurs n’étaient que gens de sac et de corde, voyous, trafiquants et gangsters ou pire encore, déviationnistes politiques opposés au pouvoir fédéral ou même dissidents religieux. Des relégués auxquels on avait proposé de remplacer leur détention dans un pénitencier spatial par un séjour « libre » sur Or-well. Appâtés par la possibilité de découvrir de l’or ou d’autres métaux précieux, un grand nombre avait accepté. Taulards et geôliers étaient certains d’avoir conclu une excellente affaire. Mais c’étaient surtout les responsables de la Justice Galactique qui se frottaient les mains. Ils faisaient faire des économies à la Confédération tout en vidant les prisons. D’une pierre, deux coups. Peu leur importait que ces pauvres diables crèvent de chaud ou de froid, de faim ou de soif sur cette saloperie d’astéroïde désertique…

En tant que fonctionnaire du Ministère de la Réhabilitation, ma mère, née Suzy Huysmans, bénéficiait de conditions de vie un peu plus correctes que celles de ses protégés. Une UH, (Unité d’habitation, sorte de grosse gélule en matériau composite avec air conditionné, pile à combustible ainsi que centrale de retraitement des déchets et de recyclage des eaux en interne). Posée à même le sable et munie d’un sas d’entrée et de quelques hublots, cette UH fut mise à sa disposition par le gouvernorat local. Le boulot de ma mère consistait à recenser les relégués et à leur distribuer nourriture, habits et couvertures en fonction de leurs besoins. Très rares étaient les chercheurs qui avaient trouvé quelque chose. L’immense, que dis-je, l’écrasante majorité cachait sa misère dans des maisons troglodytes, véritables terriers creusés dans la falaise et aménagés sommairement. Ces habitations semi-souterraines représentaient la meilleure manière de se protéger de manière écologique contre les rigueurs du climat extrême qui régnait à la surface.

Mais, je digresse encore. Qui donc s’intéresse aux conditions de vie des relégués d’Or-well 1984 ? De telles colonies pénitentiaires, il y en a des centaines dans tous les coins de la galaxie et de bien pires… Sur Cléon 412, les bagnards découpent de la glace à la scie passe partout dans des températures de -35 à -70°… Sur Lodi 1793, c’est encore pire, ils canalisent du magma en fusion à plus de 400°. Alors, c’est dire…

Ma mère rencontra un certain Samir Moktari, bel homme brun au regard intelligent, qui s’était présenté au module administratif de la station pour faire examiner deux bouts de minerais qu’il croyait intéressants. Au premier regard échangé, ils se plurent. D’après Suzy, ce fut un vrai coup de foudre, le truc qu’on raconte dans les vidéo-romans à 9,99 dolros. Comme je n’ai pas pu entendre la version de mon père, j’ai quelques doutes. Ma pauvre mère était si romantique, si imaginative qu’elle a bien pu se monter tout un film. Dès le lendemain, elle lui a rendu visite dans son gourbi de terre. Ils ont dû faire plus ample connaissance. Samir lui a raconté qu’il était professeur de littérature à l’Université Bab El Oued d’Héliopolis (sur Déliciosa) et que ses ennuis avaient commencé à cause d’une explication donnée à ses élèves à l’issue d'un cours magistral. « Le Coran authentique n’autorise pas le prêt d’argent avec intérêt », avait-il doctement déclaré dans un silence réprobateur. Il savait parfaitement que le religieusement correct voulait que l’on ne se réfère plus qu’au Cothoril (Coran-Thora-Evangiles), le livre saint que les plus grands théologiens des trois religions avaient mis la bagatelle de trois siècles à peaufiner. Ces Sages n’avaient gardé que le meilleur des trois Livres pour produire un texte unique qui devait satisfaire tout le monde, ce qui avait pris encore une petite centaine d’années et avait fini par renvoyer les écrits originaux dans les poubelles de l’Histoire. Seuls quelques fanatiques irréductibles et une poignée de marginaux restaient attachés aux textes « authentiques ». Mais ils étaient systématiquement reniés, muselés, diabolisés quand ce n’était pas emprisonnés, liquidés ou bannis. Les opinions publiques, les esprits, les croyances évoluent très lentement, mais toujours dans le sens où les entraînent les autorités qui les maîtrisent par le biais des médias.

La phrase en question n’avait pas été reprise dans le Cothoril sans doute pour complaire à la minorité agissante sans déplaire à la majorité subissante. Samir fut promptement dénoncé au Ministère de la Culture, arrêté le soir même à son domicile et interné dans une prison spatiale. Après six mois de cage de fer et de promiscuité (on raconte les pires horreurs sur ces taules flottantes…), il n’hésita pas quand on lui fit la proposition de le transférer sur Or-well. Et c’est là que ma mère le rencontra en train de gratter le sol avec la pelle et la pioche généreusement offertes par l’Administration. Elle s’intéressa particulièrement à lui car l’injustice la révulsait. Elle ne comprenait pas qu’on tourmentât un pauvre homme pour avoir exprimé des idées religieuses déviantes. Elle dut déborder de compassion puis d’amour envers lui. C’est du moins ce que j’imagine, car elle mettait toujours en avant ses beaux yeux bruns, son regard intelligent et doux, sa barbe noire, ses bras musclés et ses jambes fuselées quand elle me parlait de lui.

Ils furent très vite amants, mais ma mère tint à se marier civilement et religieusement. Elle ne trouva qu’un pèramam du Cothoril (à la fois curé, rabbin et imam) pour présider la cérémonie. Revêtus des toges blanches traditionnelles et encadrés de deux témoins, la meilleure amie de Suzy, assistante sociale comme elle et un voisin relégué, les deux fiancés répondirent : « Oui » à la question rituelle du représentant de la religion syncrétique et simplifiée, ce qui enchanta ma mère, mais déçut terriblement mon père. Il déclara, alors que la poignée de sable porte bonheur n’avait pas fini de retomber sur leur amour : « Tu te crois mariée, mais moi, je ne le serai que quand nous nous aurons juré fidélité devant un vrai imam, un qui vénère encore le Coran authentique ! »

À ce moment-là, elle comprit que son époux ne serait toujours qu’un « vieux croyant », un éternel paria et que son avenir n’allait sans doute pas être tapissé de pétales de roses. Mais il était déjà trop tard. Ma conception était lancée. Elle était enceinte, mais ne le savait pas encore… Je me demande si ces détails sont d’un grand intérêt. Encore que tous les interrogatoires officiels, toutes les enquêtes de police débutent toujours par nom, prénom et date de naissance de la personne puis nom, prénom et profession du père et de la mère. Je suis donc allé au-devant de vos désirs. C’est indispensable si je veux être précis, crédible et rigoureux dans ma démarche. Je tiens à témoigner. Je souhaite ardemment que ces lignes soient lues, que ma parole soit entendue et qu’ainsi tout le monde sache ce qui se trame en coulisses. À quel tournant se trouve l’humanité en cet an de grâce 2446 qui va bientôt arriver. Et ce ne sont sûrement pas les mondos, les holos, les infos qui vous raconteront ce qui vient de m’arriver… Résumons.

Je m’appelle Kader Moktari. Je suis né le 4 août 2415 de Huysmans Suzy, ouvrière sociale et de Moktari Samir, relégué ci-devant professeur. Comme ça, c’est mieux ? C’est plus clair ?

En réalité, je n’ai jamais connu mon père. Il est mort bien avant ma naissance. Tout ce que j’ai pu apprendre à son sujet m’a été raconté par ma mère et cela se résume à peu de choses. Dans la quinzaine qui suivit leur rencontre, il aurait découvert une très grosse pépite d’un métal gris de forte densité qu’il pensait être du zirconium ou quelque chose d’approchant. Respectueux des procédures, il alla la présenter au Peseur Officiel de l’Administration qui refusa de la lui racheter en prétendant qu’elle n’avait aucune valeur. Très déçu, il raconta l’histoire à ma mère et regagna sa tanière souterraine, persuadé que ce fonctionnaire était un incapable. Il était même décidé à demander une contre-expertise en s’adressant directement à ses supérieurs. Mais le malheureux n’en eut pas le temps. Le lendemain, son plus proche voisin le retrouva inanimé avec un gros trou dans la poitrine, causé par l’impact caractéristique d’un tir de pistolet-laser. Ce meurtre occasionna un immense émoi dans la paisible colonie. Une enquête fut diligentée et bizarrement, on ne retrouva pas trace de l’étrange morceau de minerai grisâtre. Le jour même, l’administration interdit l’accès de la concession de Samir en y installant très rapidement un barrage électrifié et un détachement de l’armée galactique pour tenir les curieux à distance. Très vite, des excavatrices, des pelleteuses et des tunneliers conduits par leurs « cornacs-robots » s’emparèrent du site, transformant la modeste concession en une énorme mine. Que trouvèrent les chercheurs et les géologues dépêchés sur les lieux ? Ma mère ne l’a jamais su. Que valait donc cette grosse pépite ? Sans doute quelque chose, sinon les autorités n’auraient pas déployé des moyens aussi importants.

Ma mère ne se remit jamais complètement de la mort si brutale de son mari. L’enquête ne donna rien. On parla d’un crime de rôdeur ou de déséquilibré. Moi, je ne connais pas beaucoup de clodos ou de dingos qui se promènent avec des pistolets-lasers de dernière génération. C’est une arme rare et très sophistiquée que détiennent uniquement les gens de l’armée, de la police ou des services spéciaux. De là à penser qu’on a liquidé mon père pour rafler le pactole, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas, car je tiens à rester en vie tout au moins le temps d’enregistrer mon histoire.

Suzy pleura beaucoup et organisa très vite une sorte de culte pour son cher Samir. Les autorités lui remirent un cube d’acier brossé gravé SM contenant les cendres du défunt relégué. Elle agrandit à la taille d’une affiche la seule photo qu’elle possédait de lui. Elle la fit inclure dans un cadre de plastique luminescent, l’accrocha au mur de tous les lieux de vie dont elle disposa ensuite et plaça le cube sur une sorte de présentoir encadré de deux bougeoirs, de bouquets de fleurs artificielles et de bâtonnets d’encens. Matin et soir, elle s’agenouillait devant cet autel personnel, se prosternait, méditait et chantait des trucs incompréhensibles qu’elle appelait des « mens-toi » ou quelque chose comme cela…

Je vous ai parlé d’Or-well 1984, cet astéroïde de sable et de cailloux. Mais je ne l’ai pas connu non plus. Je n’y ai jamais résidé. Après avoir remué ciel et terre pour savoir le fin mot au sujet de la mort de mon père et n’être parvenue à rien, elle tomba dans une sorte de dépression et demanda à être rapatriée sur Déliciosa, une des planètes les plus agréables de la galaxie. Elle obtint satisfaction et c’est là qu’elle accoucha. Je suis donc natif de la station de Gigapolis, une ville pionnière entièrement bâtie sur pilotis au-dessus des marécages du Schmeurkland, une contrée sauvage et assez mal fréquentée de la planète-people. Quand on parle de Déliciosa, tout le monde pense immédiatement à la station si cotée de « Paradise Resort » avec son immense lagon bleu, sa magnifique palmeraie et son climat tropical. Personne ne s’imagine qu’à quelques encablures de cette bulle de bonheur artificiel se trouvent des régions beaucoup moins agréables. C’est là que je fis mes premiers pas et que ma mère exerça avec courage ses missions humanitaires parmi les peuplades primitives de ces confins oubliés. Elle organisait les distributions de nourriture et de vêtements pour les Koyoks et les Schmeurks, surveillait leur santé, organisait des campagnes de vaccination et essayait même de les inciter à envoyer leurs enfants à l’école. Moi-même, je fréquentais la nursery puis le kindergarten et le primarium où je devais rester à l’internat plus souvent qu’à mon tour quand ma mère séjournait plusieurs jours d’affilée chez ses sauvages bien aimés.

Son travail ne rencontrait d’ailleurs qu’un succès très relatif. Les Koyoks qui n’étaient plus que quelques misérables poignées, passaient leur temps à la fuir et à se cacher à son approche. Les Schmeurks, plus nombreux et plus opportunistes, prenaient tout ce qu’on leur donnait mais souvent pour en détourner l’usage. Comme ils n’appréciaient pas la nourriture civilisée que le service de ma mère leur fournissait, ils préféraient s’en servir soit pour teindre leurs tissages soit pour la donner à manger à leurs étranges animaux domestiques qui ressemblaient à des clouchons noirs. Il fallait voir le brouet qu’ils concoctaient en mélangeant les sodas, les poudres nutritives, les gélules et les laits maternisés dans leurs grosses auges de terre. Leurs sales bêtes velues s’en régalaient et eux continuaient à se sustenter de leurs puantes nourritures composées de racines et de glands bouillis accompagnés de leurs viandes faisandées après un séjour dans la vase. Les habits, les draps et les couvertures si généreusement distribués se transformaient en guirlandes, drapeaux ou décorations diverses et ces pouilleux continuaient à se promener à moitié nus ou couverts de peaux de bêtes graisseuses et pleines de vermine.

Ce n’était pas un boulot, mais un véritable sacerdoce. Il lui en fallait du dévouement à ma pauvre mère pour s’occuper de cette engeance malpropre et incapable de s’exprimer autrement que par des borborygmes. Je me suis toujours demandé ce qu’elle fabriquait dans ces tribus, comment elle arrivait à communiquer, à se faire accepter et même à survivre dans ces conditions. Mes copains et mes profs racontaient que ces primitifs étaient cruels, sauvages et sans aucune pitié. Plus proches des animaux que des humains, ils étaient polyandres ou polygames, je ne sais plus trop, vu que c’est une vieille histoire et qu’aujourd’hui il semblerait qu’il n’y en ait plus aucun à la surface de Déliciosa. Personne ne les regrette d’ailleurs. À cet âge-là, je ne comprenais pas très bien cette histoire de mœurs et de coucheries. Ce qui me faisait le plus peur, c’est qu’on les disait également anthropophages, c’est-à-dire mangeurs de chair humaine. Vous imaginez l’angoisse qui s’emparait de moi quand je la savais parmi eux !

J’avais douze ans, j’achevais ma dernière année de primarium, et un soir, elle ne vint pas me chercher, ni en fin de semaine, ni en fin quinzaine, ni en fin de trimestre. Jamais plus en fait. J’attendais, angoissé. Mes camarades me répétaient à loisir avec cette méchanceté si commune aux enfants : « Ta mère, elle ne reviendra plus jamais te chercher. Les Schmeurks, ils ont dû la violer, la tuer, la couper en morceaux, la flanquer dans un gros chaudron et pour finir, ils ont dû la bouffer… » Au début, je m’excitais et je distribuais généreusement baffes et coups de poings, histoire de faire taire les mauvaises langues. Puis le temps passant, je laissais dire. Jusqu’au jour où une femme en uniforme vint me chercher en m’annonçant sans ménagement que ma mère était morte en « service commandé » et que je devais la suivre dans l’institution qui allait s’occuper de moi.

En tant qu’orphelin d’une fonctionnaire tombée sur le « front galactique », je devenais pupille du gouvernorat général ce qui voulait dire que jusqu’à ma majorité, c’est-à-dire à 16 ans, je pourrais accéder gratuitement aux meilleurs établissements d’enseignement. Je me suis ainsi retrouvé dans un internat spatial très bien coté, le Gymnasium Buster Keaton où je pus terminer mes études en compagnie des rejetons de l’élite de la société. En effet, seuls les filles et fils de bonnes familles fréquentaient cette plate-forme spatiale réputée. Aucun cours magistral, pratiquement pas de professeur, un encadrement minimum. Quelques robots et droïdes pour effectuer les tâches domestiques répétitives et une autogestion libertaire pour structurer une vie quotidienne passée à ne rien faire à part jouer, manger, boire, forniquer et dormir. Quelle éducation, je reçus à Keaton ? La meilleure, si l’on s’en tient aux méthodes les plus modernes, les plus avancées et les plus révolutionnaires. On apprenait sous hypnose. Une sorte de gourou aux yeux hallucinés nous allongeait sur un lit médicalisé et par quelques phrases magiques nous faisait sombrer dans une sorte de demi-sommeil. Une droïde nous plaçait des écouteurs sur les oreilles et notre cerveau n’avait plus qu’à enregistrer les notions qu’un magnéto nous distillait doucement. Chaque séance durait une heure ou deux, rarement plus. Une machine vérifiait si nos cerveaux avaient bien enregistré tout ce qu’il fallait. Et c’était assez pour la journée. Nous avions quartier libre dans ce loft géant qui gravitait dans l’espace. Insouciants et libres, nous nous en donnions à cœur joie. Disons que les plus forts et les plus âgés « profitaient » sans vergogne des plus jeunes. J’appris très vite et sans aucun cours d’éducation sexuelle comment tout cela fonctionnait. Bien fait de ma personne, je fus très vite recherché. Je passais de bras en bras d’abord objet de plaisir des filles et des garçons, puis l’âge venant, séducteur et prédateur sans le moindre complexe. A seize ans, la vie sexuelle n’avait plus aucun secret pour moi, je connaissais toutes les positions du kama soutra, tous les trucs pour donner du plaisir à mes partenaires, mais ma vie était aussi vide que les sombres immensités que je contemplais depuis les hublots de cette plate-forme spatiale qui ressemblait à une prison de luxe et de volupté, bien sûr, mais que je supportais avec de plus en plus de difficulté.

Au cours des derniers mois, je dus subir un cycle de probation. C’était une série d’examens dont nos maîtres se servaient pour contrôler nos acquis. Cette étrange manière de nous faire ingurgiter des connaissances m’amenait à ne même pas savoir quelles matières m’avaient été enseignées. Avais-je étudié la littérature ? Les mathématiques ? Les sciences ? Les langues étrangères ? M’aurait-on posé la question que j’aurais répondu : « Non », avec une tranquille assurance. Et pourtant, si quelqu’un se mettait à me parler en volpotèque, langue très rare et parlée uniquement dans certaines contrées lointaines de Voluptuosa, immédiatement et sans le moindre effort, je lui répondais en volpotèque. Et je pouvais répéter le même exploit pour les 236 langues officielles de la galaxie. Encore plus bizarre, si, dans un questionnaire officiel ou dans une conversation un peu pédante, je tombais sur : « Alexandre Dumas », j’embrayais instinctivement avec : « Ah, oui, le génial auteur des « Trois Mousquetaires », du « Vicomte de Bragelonne » et de « Vingt ans après »… »

— « Le rouge et le Noir » ?

— Stendhal, évidemment.

— Boris Vian ?

— « L’écume des jours », « J’irai cracher sur vos tombes »…

Et pourtant je n’ai jamais lu aucun livre, ni écouté aucune musique, ni étudié aucun tableau. Mais je savais que « la Cinquième » était de Beethoven, tout comme « la petite Musique de Nuit » était de Mozart. La paternité des « Tournesols » revenait à Van Gogh, celle de la « Vénus » à Botticelli ou à Milo et celle de « L’origine du monde » à Courbet. Et je pouvais répéter le truc à loisir comme un animal de cirque. Ah, la belle chose que de savoir quelque chose, pouvais-je dire, paraphrasant Molière. En fait, je ne savais rien, même si je pouvais résoudre des équations du second degré, jongler avec des formules chimiques et débiter des règles ou des lois comme un singe savant ou un robot. Ils m’avaient rempli le cerveau d’une sorte de fatras que je pouvais étaler à la demande et rien de plus…

Je sortis second de ma promotion juste derrière une asiatique qui me battit d’un demi point. Je n’en tirais aucune fierté, car ces résultats ne donnaient pas droit à grand-chose hormis l’honneur de sortir de Keaton. Ca faisait bien sur un CV, une plaque digitale ou une carte de visite électronique. Ca permettait d’avoir un carnet d’adresses intéressant et de voir les portes s’ouvrir plus facilement devant soi… si l’on faisait partie du sérail, bien sûr, ce qui n’était pas mon cas. J’étais entré pupille de la Confédération, j’allais en ressortir fils de personne et ne m’en souciais guère à l’époque. J’étais surtout très heureux d’avoir échappé à « l’opération » grâce à mes brillants résultats aux tests. Jusqu’au fond des « baisodromes », « l’opération » faisait trembler tout le monde, même les plus courageux.

Les questions angoissées se répondaient dans les rangées de lits des dortoirs :

— Je ne suis classé que 125ème, tu crois que je vais y passer ? Qu’ils vont me trépaner ?

— Est-ce que ça fait mal ?

— On est anesthésié au moins ?

— Tu crois qu’après on en garde des séquelles ?

— Doit-on subir une rééducation post opératoire ? Et sous quelle forme ?

— Combien de temps on séjourne à l’hôpital ?

Et la pire, la plus terrible : « Cela reste-t-il secret ? Ma réputation ne va-t-elle pas en souffrir ? »

Peurs enfantines. Ceux dont le cerveau n’avait pas pu faire le plein, par manque de capacité, par abus de sexe, d’alcool ou de substances bizarres (tout et n’importe quoi circulait à Keaton) étaient gentiment endormis. Un chirurgien de très haut niveau leur plaçait une micropuce bionique à l’intérieur des lobes du cerveau. Ils se réveillaient radieux, sans souffrance, sans lésion et tout heureux de pouvoir étaler leur science si facilement acquise. Ils pouvaient se raser le crâne, rien n’était visible et surtout garder fierté et même totale vergogne, le secret le plus absolu était scrupuleusement gardé sur cette petite tricherie « technique ». A Keaton, les futurs gouverneurs, ministres, présidents directeurs généraux des plus importants consortiums, les décideurs, les faiseurs d’opinion, en un mot toute l’élite de la galaxie, sortaient égaux avec la tête remplie de toutes les notions dont ils pouvaient avoir besoin. Se demander si elle était bien faite, c’était une autre histoire. Le signe d’un esprit déviant.

« Seul, le Keaton Gymnasium peut sortir des têtes aussi pleines » était d’ailleurs la devise de l’auguste institution.

Moi, je reste persuadé que je ne sais rien, que je n’ai rien appris et sûrement pas à réfléchir, à raisonner et à juger avec discernement. Je n’en veux pour preuve que mes difficultés à aligner deux idées sur une feuille, à construire une théorie ou à raconter une histoire. Par exemple, comment croyez-vous que j’ai écrit ce témoignage ? Ni avec une feuille et un crayon, ni même avec un clavier et un ordinateur. Non, je me suis contenté de parler à mon PR, mon « personal robot ». Il a intégré tout ce que je lui ai raconté, l’a digéré et en a tiré des mots, des phrases, des paragraphes, des chapitres. Il a corrigé mes erreurs de syntaxe, mes barbarismes, mes bafouillages, mes redîtes, ôté les mots grossiers, vérifié que toutes les notions étaient correctes, que les faits et les idées étaient compréhensibles et acceptables par au moins 75% de la population. Un travail de romain ou de bénédictin que j’aurais été bien en peine d’accomplir seul. Merci PR, sans toi, je ne serais arrivé à rien…

J’avais donc seize ans à ma sortie de Keaton et après une translation de trois mois par Shuttle spatial, je me retrouvais un jour sur un trottoir de Mégapolis (sur Somptuosa) seul, frissonnant et perdu au milieu d’une foule de piétons courant vers leurs occupations pendant que des myriades de glisseurs s’entrecroisaient dans le ciel comme une cohorte d’insectes silencieux. Mes seuls biens tenaient dans un baluchon contenant quelques habits et produits de toilette ainsi qu’une somme de 150 dolros dans une enveloppe grise cachée au fond d’une des poches de ma combinaison. Ma prime d’installation. Avec ce dernier acte de générosité sociale, le Gouvernorat devait s’estimer quitte avec son pupille qui n’avait plus qu’à subvenir par lui-même à ses besoins à compter de cet instant.

Ne connaissant rien ni personne, je me mis à traîner dans la ville. Séjourner dans un hôtel, même modeste aurait englouti mon petit pécule en quelques jours. Je pris la décision de le garder pour m’acheter de la nourriture et de chercher refuge pour la nuit dans les halls de mégastores, de gares routières ou de spatioports. Il me fallait bouger sans cesse pour ne pas me faire capturer par la police des mœurs qui raflait systématiquement tous les clochards, marginaux ou déviants pour qu’ils ne fassent pas tache dans un décor aussi distingué. Le programme de réhabilitation qui leur était destiné consistait surtout à les éparpiller sur de lointaines planètes ou d’hostiles astéroïdes dans le style d’Or-well 1984. Chaque nuit, un certain nombre arrivait à passer entre les mailles du filet, mais il fallait vivre en permanence dans la crainte d’être capturé. Voilà d’où je suis parti. Difficile de trouver plus bas et cela ne m’a pas empêché d’atteindre le sommet…

En fait, et je le réalise maintenant, j’ai eu beaucoup de chance. Mégapolis est une ville magnifique, tentaculaire et fascinante. On y trouve toute l’organisation centrale du Nouvel Ordre Fédéral : le Conseil Mondial, la Haute Assemblée, les sièges de l’OTAM (Organisation des traités d'aménagement mondiaux) et de l’AMU (Assemblée mondiale unifiée), les Tribunaux Pénaux Intergalactiques et le fameux Triumvirat, la plus haute instance fédérale, le sommet de la pyramide. Depuis que la Terre a été abandonnée à sa pollution et à ses monceaux de déchets puants, l’élite et toutes les couches sociales supérieures se sont massivement installées sur Somptuosa, laissant l’immense décharge publique qu’est devenue la vieille planète bleue aux mains de bandes de miséreux, de pouilleux et de demeurés de toutes sortes, tout juste bons à s’entretuer pour la possession d’un crouton de pain ou d’une roue de vélo voilée. C’est du moins ce qu’on nous raconte dans les reportages holos et mondos.

Pendant ce temps, les triumvirs Metzengerstein, Ougandougou-Traoré et Kikuro que l’on n’appelle plus que le trio Metzouki pour simplifier, prend toutes les décisions concernant l’avenir de l’ensemble des planètes gérées par l’Empire Galactique. Les parlementaires parlementent à l’infini, les technocrates technicisent à l’envi et les médiacrates formatent médiocrement les esprits, histoire de dorer les pilules et de lubrifier les suppositoires. Au pied des tours et buildings, symbole de ce pouvoir absolu, je me sentais comme une particule élémentaire en suspension parmi des millions d’autres. Il me fallait très vite trouver du travail et il n’y en avait pas. Tous les emplois répétitifs ou productifs revenaient aux robots ou aux droïdes. J’avais l’impression qu’il ne me restait rien, pas le moindre secteur d’activité envisageable. Ramasser les ordures ou balayer les rues n’étaient même pas à ma portée. D’affreux petits tonneaux robotisés s’en chargeaient.

Ne sachant pas où orienter mes recherches, je m’intéressais au secteur du divertissement. D’autorité, je me déclarais poète, chanteur ou acteur. Accompagné d’un clodo accordéoniste, je me mis à brailler complaintes et ritournelles sur les trottoirs et dans les couloirs du subway et je dois avouer que je rencontrais un petit succès d’estime. Quelques pièces jaunes tombaient dans mon chapeau. Je devins surtout un habitué des files d’attente pour les castings de Channel Two. Cette chaîne de mondovision, spécialisée dans le « reality trash », les multipliait, car elle avait sans cesse besoin de nouveaux figurants, de nouvelles têtes, de nouveaux « talents » pour ses émissions. Dès mon premier passage devant une caméra, cela fonctionna. Ils recrutaient pour « L’idole qui chante ». Je crus original d’interpréter « Pauvre Rutebeuf », une vieille chanson composée sur des vers de François Villon, un poète moyenâgeux complètement oublié. Au milieu des hurlements électrifiés, des tamtams rageurs et des psalmodies ordurières, j’étais sûr de me faire remarquer.

Au bout de trente secondes, j’entendis dans le casque : « Merci. Au suivant ! » Je quittais les lieux, fort déçu. J’avais subi trois heures d’attente et on ne m’avait enregistré qu’une demi-minute ! C’était fichu. Eh bien, pas du tout. Deux jours plus tard, j’avais un message sur mon phone m’invitant à me présenter au bureau 445 de la chaîne. Deux jumeaux prétentieux dans le style rouquins branchés et maniérés me reçurent.

— Moi, c’est Liber, fit le premier.

— Moi, c’est Stohler, ajouta le second.

— Moi, c’est Kader…

Je surpris une moue un peu méprisante qu’ils évacuèrent très vite de leurs faces blafardes. Je devais sentir la merguez ou quoi ? Ces deux affreux aux pifs crochus me déplurent tout de suite, mais je gardais un sourire niais sur mon visage pour n’en rien laisser deviner.

— Ainsi, vous vous êtes présenté pour « L’idole qui chante »…

— Et vous chantez comme une gamelle…

— Si c’est pour me dire cela, pas la peine de me convoquer, grommelai-je.

— La chanson, vous oubliez, reprit Liber. Par contre, vous nous intéressez pour autre chose. On a visionné votre prestation en ôtant le son. Vous avez une présence, une gueule, une sensualité…

— Vous nous avez « bouleversifiés », conclut Stohler.

— Accepteriez-vous de repasser un autre essai plus scénarisé, plus théâtralisé ? me demanda Liber l’écume aux lèvres.

— Là, il faudra tourner en maillot de bain car c’est pour un rôle dans une émission qui se déroule sur une île tropicale, précisa Liber.

Dans ma situation que pouvais-je faire, sinon accepter ? Une heure plus tard, je me retrouvais, recouvert de fond de teint et la peau huilée pour faire ressortir les muscles, en train de tourner une scène d’un érotisme proche du porno en compagnie d’un éphèbe vicelard et d’une gogo danseuse siliconée. Pour ce simulacre de partie carrée, mes deux gnomes voulurent bien sacrifier une bonne quinzaine de minutes de film.

Sur un dernier regard salace, ils me quittèrent en me disant : « Nous vous contacterons très rapidement… »

Et je décrochais le rôle à l’issue des ultimes tests qui se déroulèrent dans le lit king size des deux rouquemouttes. Fonctionner à voile et à vapeur ne me dérangeait pas outre mesure. L’éducation sexuelle de Keaton avait du bon… Je vérifiai pour la première fois qu’effectivement elle ouvrait des portes même s’il fallait pour cela graisser un peu les huisseries ! Pour ma première apparition sur les écrans, ce fut bien modeste, de la figuration intelligente dans une émission hot, « L’île des plaisirs ». Celle-ci avait été reconstituée en studio, les couples invités n’en étaient pas et les coucheries, tromperies et larmoiements étaient soigneusement scénarisés. Le tournage dura trois semaines et permit une diffusion de 24 épisodes étalés sur six mois. Je n’eus à jouer qu’une scène d’amour et encore en caméra infra rouge. Autant dire que les voyeurs en furent pour leurs frais.

Cette pantalonnade me rapporta quand même la bagatelle de 5000 dolros ce qui me permit de quitter le monde de la cloche et de m’installer dans un hôtel modeste, non loin des studios, mais ne me lança pas le moins du monde dans le vrai show biz. La plupart de mes apparitions disparurent au montage. Cela aurait pu en rester là, si une productrice, Pascale Grognon, grande spécialiste de ce genre de divertissement, ne s’était intéressée à moi. Après un passage à l’horizontale dans son immense loft (c’est ainsi, il faut toujours coucher pour arriver…), elle me proposa de participer à d'autres émissions. Pour « Au-delà de la peur », j’exécutais un numéro de funambule remarqué et pour le « Dernier survivant », je me rendis malade à bouffer tout cru de gros vers de vase et des chenilles bien dégueulasses. Comme elle me trouvait très amaigri après cette dernière épreuve, elle me fit immédiatement enchaîner avec « Plus goulu que moi tu meurs », une ânerie dans laquelle il fallait relever des défis idiots lors de concours de gloutonnerie répugnante… Je me rappelle m’être retrouvé à deux doigts de tourner de l’œil alors que j’en étais au 90ème hot-dog et que mon adversaire, un colosse d’un quintal et demi, ne voulait pas céder.

Pour complaire à une maîtresse qui avait le double de mon âge, j’avais accepté de paraître au générique sous le nom de François Régis. Ma nymphomane préférée trouvait que c’était plus porteur que Kader. Je n’en étais pas encore au flamboyant FRDA, à l’incontournable François Régis d’Autun, à la vedette des vedettes de Channel Two, mais tout doucement les choses prenaient formes. Je montais un à un les échelons vers la gloire… With a little help from Pascale. Of course. (Avec le coup de pouce de Pascale. Bien sûr).

Cette brave Pascale ne me voulait que du bien. Elle me trouva une place dans l’équipe d’Aymeric Vogueulles La Meute (AVLM), l’animateur vedette de l’émission quotidienne et de « prime time », « On n’est pas au bout de nos peines », une sorte de talk show dans lequel chanteurs, comédiens ou écrivains tenaient à se montrer dans l’espoir de mieux vendre leur petite camelote. De la promo à peine déguisée qui ne coûtait qu’un décor d’acier et de verre et rapportait gros aux producteurs.

Vogueulles était un jeune gandin maniéré et prétentieux qui prenait un malin plaisir à déstabiliser ses invités en leur coupant la parole ou même en se moquant d’eux ouvertement quand il n’allait pas jusqu’à les insulter, leur lancer des verres d’eau à la figure ou les laisser se faire arroser de crème Chantilly ou de neige carbonique. Ses acolytes étaient là pour ça et il ne me fut guère difficile de participer à leurs jeux. Il y avait Adrienne, une vieille peau qui avait été l’égérie d’un grand couturier un demi siècle plus tôt, Winnie, un jeune inverti que je soupçonnais d’être l’actuel favori d’AVLM, La Lioubova, une actrice russe déjantée et zozotante et Le Grinche, une sorte de vieillard ronchon et ventripotent, ex-journaliste sans gazette, ex-animateur sans émission, ex-écrivain sans succès et même ex-chanteur sans voix ni public. Avec son aménité habituelle, Aymeric nous appelait « sa bande de ringards ». Tels des roquets teigneux, nous étions dressés à pincer, à mordre et même à achever sur un signe du maître…

Exemple.

— Mademoiselle Amélie Pompon, votre nouveau torchecul, c’est de la merde à l’état pur ! lançait Vogueulles d’un air supérieur en montrant d’un doigt dédaigneux une couverture de visio représentant une cuvette de w.c du plus bel émail.

Un peu outrée, mais ne voulant pas le montrer, l’écrivaine au grand chapeau, aux grosses joues et aux yeux en bouton de bottine, essaya de répondre sans perdre son sang froid : « Oh, je vous vois venir, coquin d’Aymeric… Pour une fois que le thème de mon nouveau roman est un tantinet scato, vous vous permettez de… »

— Soyez honnête, Pompon, avouez aux mondospectateurs qui nous regardent dans tous les coins de la galaxie que votre bouquin nous fait carrément nager dans la crotte, l’interrompit l’animateur vedette, très heureux de lui couper la parole pour mieux la passer à l’un de ses complices. Hein ? Qu’est-ce que vous en pensez, mon cher Winnie ?

— Moi je me suis fait chier avec ce visiolivre de merde, répondit l’inverti.

— Bof, c’est tout juste bon pour la cabane au fond du jardin, lança Le Grinche d’un air détaché.

— Pourtant, mon ouvrage a reçu un très bon accueil de la part du public, essaya de placer la Pompon qui sentait que son affaire ne tournait pas comme elle aurait dû.

Et c’est là que je plaçais ma saillie : « Ça c’est sûr, il a dû bien se vendre chez les mouches à merde ! »

Hilarité générale sur le plateau. Un énorme « BANCO » en leds rouges s’afficha sur une des parois du studio, clignota et laissa place à un gros « 10 000 ». La somme en dolros qui venait de s’ajouter à ma cagnotte personnelle. La production, pour corser l’intérêt des spectateurs et motiver les chroniqueurs, avait institué cette sorte de concours de vannes. Ainsi, la férocité et la créativité de la « bande de ringards » d’AVLM devenait « no limit ». On nageait dans le trash et je ne me débrouillais pas si mal.

— Zé appris que chertains demandaient à avoir votre œuvre chur feuilles folantes, lança La Lioubova qui reprenait l’idée du Grinche par manque d’inspiration, cha cherait pas pour ze torzer le cul avec, par zazard ?

L’écrivaine était devenue toute rouge, ses petits yeux lançaient des éclairs, mais sa voix restait calme…

— Il faut bien comprendre qu’il s’agit d’une œuvre au noir, fit la grosse prétentieuse au chapeau.

— Enfin, six cent quatre-vingts pages pour montrer une salope enfermée dans ses chiottes et peinant à couler un bronze, vous y allez un peu fort ! dit AVLM.

— Ouais, elle pousse tout ce qu’elle peut la grosse et rien ne sort ! lancé-je à mon tour.

500 dolros s’ajoutèrent à mon compteur de vannes.

— Mais… je n’ai fait que me pencher sur un problème existentiel…

— Chier ou ne pas chier, telle est la question ! déclara un Winnie tout joyeux de paraphraser Shakespeare et de rafler au passage 5000 dolros.

— Et en plus, reprit Amélie Pompon qui ne voulait pas lâcher l’affaire, vous auriez dû remarquer que j’ai scrupuleusement respecté les canons de la dramaturgie classique… La règle des trois unités. Unité d’action, de lieu et de temps. Voulez-vous que je vous explique comment ?

— Non, Pompon, ça suffit, trancha sèchement AVLM. Vous nous avez assez mis dans la merde comme cela ! Alors, les ringards, siège éjectable ou pas ?

C’était le moment de voter par l’intermédiaire de boitiers électroniques. Quatre lampes rouges s’allumèrent, une seule resta éteinte.

— Alors que se passe-t-il Adrienne, s’étonna Aymeric. Pourquoi n’as-tu pas voté comme les autres ?

— J’ai dû me tromper de bouton. J’y arrive pas avec ces trucs modernes…

— Par quatre voix et une abstention, le jury a tranché et son verdict est sans appel, dit AVLM. Il va te falloir virer du plateau, Pompon, et retourner dans ta fosse septique… Allez casse-toi, tu pues… Aaaaah !

Et d’un geste théâtral, il pressa un bouton placé sur une console juste devant lui. Le siège sur lequel l’écrivaine était assise se retrouva projeté dans les airs. On entendit s’élever un grand « Oh ! » venant du public sidéré accompagné d’un puissant roulement de percussions destiné à dramatiser encore plus la scène. Amélie Pompon poussait des hurlements, agitait ses jambes et s’accrochait au fauteuil qui atteignit les cimaises du studio, survola le public selon une trajectoire elliptique et atterrit sur de gros matelas en mousse disposés à cet effet juste derrière le décor.

Furieuse et humiliée, Amélie Pompon se releva difficilement en refusant l’aide que deux assistants charitables voulaient lui prodiguer.

— Laissez-moi, bande de salopards ! Me traiter comme ça, moi, la grande, l’unique, la célèbre Amélie Pompon, la meilleure romancière de toute la Panonnie Occidentale. C’est une honte absolue ! Ah, ce n’est pas demain la veille que je remettrai les pieds sur les plateaux de cette chaîne pourrie qui n’est même pas capable de reconnaître le génie créateur et le talent hors normes d’une auteure d’avant-garde…

Sur ses cheveux en bataille, elle replaça son grand chapeau de sorcière tout cabossé et regagna sa loge en se drapant dans la cape noire de sa dignité outragée.

Des scènes semblables, j’en vécu des dizaines. Que dis-je ? Peut-être même des centaines. Je n’ai pas compté. À vingt ans, j’étais une célébrité, un incontournable de l’écran plat, mais je n’étais pas encore arrivé au top. Et cela n’allait pas tarder. L’étoile de Vogueulles La Meute commençait à se ternir. La provocation gratuite, l’insulte et le mépris finissent toujours par lasser même les publics les plus vils et les plus voyeurs… Après avoir fait courir autour du plateau un acteur de série Z complètement nu et laissé une Piccholina transalpine exhiber une paire de seins siliconés et un pelvis épilé, AVLM pouvait difficilement descendre plus bas pour un prime time. Donc, impossible de faire remonter la courbe fléchissante de ses audiences au Mondimat. Le concept avait fait son temps et pourtant les producteurs maintenaient contre toute logique une émission qui ne faisait plus que perdre des parts de marché. Jusqu’à ce que Pascale Grognon s’en mêlât et aidât à précipiter la fin du héros.

Cette forte femme (par le caractère uniquement car du côté anatomie, elle était encore très bien roulée pour ses 45 ans) avait très mal supporté les accrocs au contrat qu’AVLM s’était permis avec son Winnie. Bille en tête, elle entreprit le gros Simon Silberstein, le patron de Channel Two, qui vivait reclus dans son majestueux bureau du dernier étage de la tour Titanium du quartier des médias, Place des poètes et des écrivains sur la dalle culturelle de Mégapolis.

— Ah, vous voilà, ma petite Pascale, je suis bien content de vous voir, commença le ventripotent nabab, quel bon vent vous amène ?

— Mais la grille de rentrée, mon cher Simon, lui répondit-elle en l’embrassant sur les deux joues.

On s’embrasse beaucoup dans le show biz, on se donne du « Coco » (on en sniffe également) et on s’adore en façade autant qu’on se déteste en réalité. Mais là, aux frôlements que Pascale sentit au niveau de son postérieur, elle comprit que son charme opérait toujours. Je ne sais pas quelles faveurs elle lui accorda et cela m’est égal. Mais dans ce milieu, comme on n’a rien sans rien, le libidineux au gros nez et aux lèvres lippues a bien dû en profiter à un moment ou à un autre. Pascale mit l’accent sur l’adresse de sa manœuvre et peut-être cela suffit-il. Cette fois.

— Déjà ? J’espère que vous avez du lourd à me proposer. Les Mondimats ne sont pas bons du tout. Et nous n’allons rien pouvoir nous offrir. Les grosses pointures, les couillus, les nanas qu’en ont dans le calbut sont extrêmement chers sur le mercato… Au dernier étage, j’avoue qu’on n’est pas très optimistes pour l’avenir.

— Evidemment, cher Simon… Certains concepts ont beaucoup vieilli, insinua l’ancienne belle en croisant bien haut les jambes.

— Que voulez-vous dire ? demanda Silberstein en se penchant en avant pour mieux voir.

— Je pense par exemple à « On n’est pas au bout de nos peines » du petit Vogueulles…

— Ce n’est pas si mal, rétorqua le nabab en retirant ses grosses lunettes d’écailles pour les astiquer avec un mouchoir à carreaux un peu douteux. L’arrivée de votre petit François Régis a donné un coup de jeune à l’émission… Il est charmant ce garçon… Quelle ironie ! Quel coup d’œil ! Quel sens de la répartie ! Je me demande comment vous faites pour accaparer tous les meilleurs et comment dire… pour les garder sous… votre aile bienveillante…

Pascale ne releva pas l’allusion. Dans ce milieu faisandé, tant de gens marchaient à voile et à vapeur qu’elle n’était pas étonnée que ce gros porc fasse partie du lot. Elle se contenta de croiser et de décroiser à nouveau les cuisses, histoire de voir les petits yeux noirs du directeur sortir de leurs orbites et sa langue baveuse pendre hors de sa bouche. C’est du moins le récit cocasse qu’elle m’en fit.

— …Il faudrait encore relooker le concept… Virer quelques poids morts…

— Entièrement d’accord. Je vous donne la tête du Grinche, il pue de la gueule et puis celle de la mamie par la même occasion. Elle sucre les fraises, cette vieille, c’est un vrai repoussoir. Trouvez-moi une jeunette bien roulée pour la remplacer.

— Si vous le souhaitez, très cher Simon. Mais ils avaient leur utilité. Ils servaient de faire valoir aux autres. Un peu comme une fille qui cherche à draguer et qui se fait accompagner d’une plus laide qu’elle…

— De toutes les façons, ils sont presque tous moches dans cette émission à part vos deux poulains, le petit Winnie (une goutte de salive atterrit sur le sous-main de cuir fauve) et la somptueuse Lioubova. Celle-là, il faudrait lui dire de mettre des tenues un peu plus… comment dire ?

— … sexy, décolletées, reprit Pascale.

— C’est cela, fit SS (c’est ainsi que ses employés taquins le nommaient derrière son dos). Mais vous m’aviez promis de me la présenter. Elle a l’air tellement… intéressante.

— Oh, vous savez, cette Russe, les gens l’apprécient surtout pour son accent et pour ses formes…

— Elle est charmante, approuva Silberstein en s’essuyant le front et les lèvres avec son pan de tissu à carreaux.

Pascale se demanda ce qui faisait transpirer l’obèse : la Lioubovna ou elle ? Winnie, François-Régis ou Aymeric ? Allez savoir… Ce type la dégoûtait, mais elle continua sans rien laisser deviner : « Oui, mais elle n’a qu’un petit pois dans le crâne et je sais combien vous aimez vous entourer de personnes intelligentes… »

— … Comme vous, Pascale chérie, susurra Silberstein en accompagnant le compliment d’un sourire qu’il croyait irrésistible.

— Flatteur ! Vous allez me faire rougir. Mais pour en revenir à la blondasse, il se murmure dans les couloirs que ce serait un travelo, plus brésilien que russe d’ailleurs. Un produit frelaté…

— Virez-la !

— Pas possible. Le public l’adore et puis c’est une créature d’Aymeric…

— Aymeric ! soupira le directeur. Il nous en a fait gagner du pognon avec ses âneries, celui-là !

— Oui, mais c’est bien fini, Simon, maintenant, il vous en coûte et pas mal…

L’autre ne répliqua pas. Au soupir à fendre l’âme qu’il poussa, Pascale comprit qu’elle venait de marquer un point. Elle avait touché la corde sensible, il n’y avait plus qu’à porter l’estocade.

— Simon, je vous l’annonce calmement. Nous devons nous débarrasser d’AVLM le plus rapidement possible.

— Mais vous êtes tombée sur la tête, ma pauvre Pascale. Sans lui, l’émission va se retrouver au trente-sixième dessous…

— À moins de le remplacer par mieux, par plus jeune, par plus dynamique, par plus accrocheur…

— Et vous avez ça en rayon ? Moi, j’ai rien et ne comptez pas que nos actionnaires sortent le moindre dolro pour aller débaucher une pointure sur une chaîne concurrente…

— Qui vous parle de ça ?

— Ma petite Pascale, vous avez quelqu’un à me proposer, dit Silberstein d’un air finaud.

— Peut-être.

— Allez, ne vous faites pas prier… Dites-moi le nom de ce phénomène.

— François Régis.

— C’est un débutant. Il n’arrivera pas à tenir cette émission.

— Vous oubliez que c’est moi qui ai formé votre Aymeric. Je peux en faire autant pour François…

— Non, non. Pas d’accord. C’est trop tôt. Il n’est pas prêt. Entraînez-le encore un an au moins. En secret. Préparez-moi un pilote et on verra à ce moment-là. En attendant, on garde AVLM. C’est le moins mauvais.

Voyant combien le PDG se montrait buté, Pascale se décida à sortir son arme secrète. Elle se leva, s’approcha du fauteuil et posa une main sur l’épaule du gros. « Très cher Simon, je suis désolée d’insister, mais j’ai quelque chose à vous montrer qui risque de vous faire complètement revoir votre opinion sur Aymeric… »

Elle lui mit sous les yeux une minuscule carte mémoire et l’inséra dans un lecteur encastré dans le bureau de bois précieux. Tout en commençant à lui masser les épaules, elle ajouta d’une voix très douce : « Vous allez voir à quel point votre petit protégé est vraiment fiable… »

Un écran plat sortit d’une fente du meuble et une séquence de l’émission débuta aussitôt. Vogueulles déclarait avoir des doutes sur l’existence même des triumvirs. Il parlait de marionnettes dont les ficelles étaient tirées en coulisses par les réels détenteurs du pouvoir galactique. Il faut dire que ce jour-là, il avait invité Thierry Moisson, un écrivain aussi sulfureux que négationniste qui se posait en adversaire radical du Nouvel Ordre Fédéral et qui était jusque-là interdit d’antenne sur l’ensemble des médias.

— Mais d’où sortez-vous cette saleté ?

— De l’émission d’hier soir, répondit calmement Grognon.

Silberstein se prit la tête entre les mains. Son visage bouffi n’était plus que l’expression du désespoir.

— Mais comment a-t-il pu me faire ça ? Douter du Metzouki ? Inviter ce tordu de Moisson ? Il était sur liste rouge. Totalement interdit. Partout…

— Pour Moisson, c’est déjà réglé. Il a été arrêté ce matin à l’aube.

— Je sais, ils sont très efficaces, soupira Simon. Nous, on peut s’attendre au pire. Interdiction d’émettre. Procès pour diffamation et négationnisme. Et c’est moi qui vais écoper pour cette ordure…

— À moins que vous ne réagissiez très vite. Envoyez dans l’heure un communiqué intergalactique annonçant le renvoi immédiat et sans indemnité d’AVLM pour activités anti-démocratiques, haute trahison et démoralisation des masses…

— Et vous croyez que cela va désamorcer la bombe ?

— Tout dépendra de la force de conviction que vous allez montrer, lui expliqua Pascale en allant se rassoir. Dans votre déclaration, il faudra que vous ayez l’air outré, courroucé, que dis-je, révolté devant tant d’ignominie et en plus vous devrez préciser que le salopard a agi seul, à votre insu, contre votre volonté, sans que vous ayez rien pu faire pour l’en empêcher. L’émission était en direct, cela peut vous sauver la mise. Vous annoncerez en même temps que François-Régis (vous ajouterez « d’Autun », cela fera plus sérieux) remplacera AVLM et que dorénavant Channel Two ne diffusera plus qu’en différé. Vous accompagnerez le tout de grandes déclarations de fidélité au Metzouki et de confiance absolue dans le Nouvel Ordre Fédéral, le tout entrecoupé de regrets larmoyants pour vous être fait berner par cette ordure. Si vous êtes convaincant, il se peut même qu’on vous plaigne…

Maintenant, Pascale savait qu’elle avait gagné. L’autre saurait se répandre en excuses et courbettes. Channel Two était son joujou et l’un des joyaux de son empire médiatique. Aymeric allait passer à la trappe en deux temps trois mouvements, plus facilement que si on l’avait surpris le nez farci de poudre blanche et la main dans le slip d’un enfant de chœur. Ah ! Il l’avait humiliée avec son Winnie, son éphèbe à deux balles, il allait voir… Le roi découronné tâterait des procès, des geôles spatiales puantes, de la relégation et de la misère. Plus haut il était monté, pire serait sa chute. Toujours se méfier des vengeances féminines.

À l’époque, j’étais tellement heureux de prendre sa place que je n’imaginais pas une seconde que mon tour viendrait un jour. Je gravissais les marches de la célébrité et du pouvoir médiatique. Je marchais sur un nuage. J’étais jeune, fou et j’avais la maîtresse la plus géniale du monde. Aujourd’hui, je ne peux qu’avoir une pensée émue pour ce pauvre Aymeric. Après un procès accablant où il écopa de dix années de détention et d’un million de dolros d’amende, les ténèbres galactiques se refermèrent sur lui. Personne ne sait ce qu’il est devenu. Est-il même encore en vie aujourd’hui ?

J’étais à peine installé à la place d’Aymeric, qu’il nous fallut changer le titre et le thème de l’émission. Elle s’appela dorénavant : « Défi culturel » car le concept reposait sur l’affrontement de deux artistes sur un terrain choisi par eux. Beaucoup essayaient de se contenter d’un affrontement verbal, mais la plupart du temps, la production arrivait à envenimer les choses et alors le public pouvait assister à de vrais duels, à l’épée, au sabre ou au pistolet à plomb ou à peinture et même à des combats de catch ou de lutte dans la boue. Tous les coups étaient permis. Une seule limite : arrêter la rencontre au premier sang, à la première blessure.

Pour complaire à Silberstein, nous nous étions débarrassés d’Adrienne et du Grinche. Winnie disparut en même temps qu’Aymeric. Les gazettes people racontèrent qu’il avait trouvé à se consoler sur le vaisseau spatial d’un milliardaire pakistano-inuit. Pour le standing et le décorum, je m’offris trois potiches : Clara, Cécilia et Carla, ex-mannequins ou ex-gogo danseuses. J’engageai également au titre de la discrimination positive, une personne de petite taille d’une hideur absolue, Maître Gapetto, huissier des jeux, qui devait veiller au bon déroulement des défis et faire respecter les règles établies. Toujours aussi zézayante, la Lioubova tenait lieu d’arbitre. L’émission rencontra immédiatement un énorme succès…

Tout le monde se souvient du strip poker de Franz Gabrel et de Patrick Prunelle, deux chanteurs populaires qui se détestaient cordialement et sautèrent sur l’occasion pour se ridiculiser l’un l’autre Une moitié du studio était remplie par les fans du premier pendant que l’autre rassemblait ceux du second. Les uns hurlaient : « Gabrel ! Gabrel ! » et les autres : « Prunelle ! Prunelle ! » Quelques filles hystériques se cassaient la voix à crier des : « Patriiiiiiiiiiiiiiiiiick » et des « Fraaaaaaaaaaanz » suraigus. L’atmosphère était électrique et l’excitation atteignit des sommets quand Prunelle se retrouva en slip panthère avec une paire de deux alors que Gabrel pouvait encore aligner un full aux as.

À mon signal, la Lioubova déclara Franz Gabrel vainqueur juste avant que le dernier sous vêtement n’arrive aux chevilles de l’idole chantante. Maître Gapetto déclara que toutes les règles du jeu avaient été respectées. En dépit des hurlements du public, je fis envoyer le générique, préservant ainsi le côté familial du divertissement. C’en était fini des dérives dans le style d’AVLM. Je veillais à ce que mon émission se maintienne dans les rails d’une respectabilité de bon aloi. Arbitre suprême des festivités, je me contentais de laisser les artistes se lancer des défis. Et les relever comme ils pouvaient. Un autre bel exemple : Anne Tagada contre Catherine Mulet… Encore un grand moment de mondovision. Les deux romancières avaient choisi de se défier en lutte gréco-romaine à l’intérieur d’un grand bassin rempli de chocolat fondu. Le Mondimat monta au zénith quand Tagada glissant dans le chocolat, s’agrippa au soutien gorge de Mulet faisant apparaître une poitrine blanchâtre au milieu d’un corps du plus bel ébène de confiserie. Pendant des mois, la séquence a repassé en boucle sur l’infosphère et un peu partout dans les clips de pub pour le cacao Moulinier…

Au total, j’animais plus de cinq cents émissions avec des rencontres toutes plus improbables les unes que les autres. Derringer et Ginsberg, les deux acteurs en vogue, s’affrontèrent dans un mémorable concours de boisson. C’est Derringer qui éclusa le plus grand nombre de verres de vodka. On coupa juste avant qu’ils ne tombent tous deux à la renverse et que l’ambulance ne les amène à l’hôpital le plus proche, dans un état de coma éthylique avancé. Il y eut des concours de pets, de vitesse au tricotin, des courses en sac et des compétitions de toutes sortes : grimaces, marche en crabe, saut à l’élastique. Du plus anodin au plus sportif, du plus banal au plus dangereux, tout y passa, mais toujours dans l’élégance et sans la moindre méchanceté. Les people se bousculaient pour patauger dans le savon ou pour se retrouver couverts de peinture de la tête aux pieds. Certaines carrières en furent reboostées alors que d’autres furent définitivement terminées après un passage calamiteux dans l’émission.

Je me souviens d’Hector Saugrenu, un comédien gringalet surnommé « La Grenouille », qui avait lancé un défi à l’immense Sylvester Malone, la star bodybuildée, le spécialiste des films de kick boxing. Il s’agissait d’un concours de pompes tout bête. Sur la balance, la montagne de muscles accusait plus du double du poids de l’ablette. La production, Pascale et moi hésitions à accepter ce duel tant il semblait inégal. Nous craignions que ce ne soit plié d’avance et qu’il n’y ait aucun suspens. Le public attendait la victoire écrasante du colosse et ce fut David qui humilia Goliath. À la 45e pompe, Malone, à la limite de l’apoplexie, s’effondra sur le tapis alors que Saugrenu continuait tranquillement à pomper comme un shadok. Le bodybuildé eut beau raconter partout qu’au bras de fer, il n’aurait fait qu’une bouchée de son adversaire, il s’était ridiculisé et il ne s’en remit jamais. Ce fut sa dernière apparition sur un écran.


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