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Valérie Mazeau






Noé










Il y a beaucoup de souffrance dans le monde, énormément.

Et la souffrance matérielle, c'est souffrir de faim,

souffrir d'être sans abri, souffrir de toutes sortes de maladies.

Mais je persiste à croire que la plus grande souffrance,

c'est d'être seul, de se sentir mal-aimé,

de n'avoir simplement personne.


Mère Teresa 










Je garderai longtemps en moi le souvenir de ce lundi de la fin septembre à Trois-Rivières, au Québec.

À la lumière de l’été vieillissant, j’avais frissonné dans ma robe aux couleurs claires et au tissu léger. Le vent frais de 17 heures s’était levé, faisant vibrer l’imposante grille d’entrée en fer noir et murmurer les feuillages du parc, épaisse ceinture de verdure entre la maison de l’éditeur et la rue passante, en lisière de la ville. J’avais emprunté l’allée d’hibiscus rouges, au garde-à-vous devant la souveraineté des arbres centenaires, soudain immobiles. Magnolias, érables argentés, palmiers, prunus, épicéas, chênes pédonculés, marronniers.

Face à cette demeure aux allures de manoir, aux toits pointus perforant le ciel, j’avais eu la sensation de pénétrer dans un lieu secret.










Je venais de me métamorphoser en une minuscule enfant, brusquement téléportée au pays d’un géant : Louis Keller, éditeur de livres et d’encyclopédies botaniques de renom. Moi qui n’avais jamais eu l’audace des grands explorateurs, j’ai failli m’enfuir. Mes pas, automates, transportés par mes sandales d’été incongrues et mes jambes rapetissées, me conduisirent malgré moi jusqu’en haut des marches du perron en bois blanc. Ma main droite, frémissante au vent comme une feuille déjà automnale, sonna à la porte d’entrée en chêne foncé et massif, alors que mon visage blême et crispé s’était tendu à l’extrême vers ma prière intérieure. Pourvu qu’il ait oublié notre rendez-vous. Ou qu’il soit malade, un truc sérieux qui oblige à s’aliter.

  • Bonjour, Sophie.

Louis Keller était souriant, sa poignée de main presque amicale. Je le retrouvais tel que je l’avais quitté, quelques mois auparavant : un homme élancé, sans être immense, une vingtaine de centimètres au-dessus de mon mètre soixante, et d’une minceur qui n’avait rien de la physionomie d’un ogre. D’un pas allégé, je l’ai suivi au travers d’un long couloir et jusqu’à son bureau, une pièce grande ouverte sur un jardin d’hiver spacieux, d’où provenaient des chants d’oiseaux et une lumière intense.

  • Vous savez, je n’ouvre pas facilement la porte de ma maison.

Je l’avais bien compris. Depuis trois ans, l’éditeur s’était isolé dans son immense habitation, à la périphérie de Trois-Rivières, où il avait transféré son siège social, dans une activité qu’il exerçait désormais seul. Le déclin de sa maison d’édition l’avait contraint à fermer son bureau du centre-ville, ses collaborateurs avaient été licenciés, il s’était retiré de la scène médiatique et des soirées mondaines.

En venant à ce premier rendez-vous dans la demeure de Louis Keller, j’avais pensé à nos points communs, un lien invisible entre nous, qui nous avait fait nous reconnaître : deux quinquagénaires en pleine décroissance. À une différence près. L’éditeur souffrait de cette nouvelle condition sociale, qu’il considérait comme une décadence, une fatalité qui lui était tombée dessus, alors que pour moi, cette vie minimaliste était un choix.

Deux ans plus tôt, j’avais décidé de quitter la France, ma vie conjugale bourgeoise et mon quotidien dénué de sens, pour venir étudier ici, réfléchir à mon chemin de vie, penser autrement mon développement personnel. La formation à l’université de Trois-Rivières m’avait donné l’envie de rester une année de plus et l’an dernier, j’avais tenu ce café communautaire avec mon amie Denise, lieu de ma rencontre avec Louis Keller, tout ça parce qu’en face de notre café, il y avait la librairie de Félix, un ami de l’éditeur.

  • Ce créneau du lundi après-midi est parfait pour moi.

Lundi, de 17 heures à 19 heures, avait imposé Louis Keller lors de notre conversation téléphonique, la semaine d’avant. Je n’avais pas eu l’audace de négocier ces horaires, même si le lundi en fin d’après-midi était mon rendez-vous préféré de la semaine, quand je retrouvais mon amie Denise pour discuter littérature en sirotant un thé brûlant, dans le cocon feutré de sa maison de poupée, tapissée de livres, de moquette épaisse, de rideaux en crochet. Denise, dans la sérénité de ses quatre-vingts ans, m’avait mise à l’aise.

  • ­Ma petite Sophie, on va s’adapter.

  • Son ton péremptoire est vraiment agaçant. J’ai l’impression d’entendre Gérard, mon mari.

  • Il faut admettre que ces deux hommes ont un point commun.

  • Lequel ?

  • Ce sont deux entrepreneurs.

  • Aussi directifs l’un que l’autre.

  • Pour survivre, un dirigeant doit aller de l’avant, conquérir de nouveaux marchés, prendre des décisions à chaque instant, trouver des solutions à tous les problèmes quotidiens. Tu sais, ils sont pompiers et chefs des armées en même temps.

  • Denise, je sais tout ça.

  • Ton mari et Louis Keller sont faits du même bois.

  • Justement, je n’ai pas quitté un Gérard en France pour en retrouver un autre, ici, au Québec.

  • Sauf que tu ne vas pas vivre avec Louis Keller. Vous allez seulement travailler ensemble et tu ne le verras qu’une fois par semaine.

  • Ce sera bien assez.

  • C’est un homme qui a certainement beaucoup souffert.

  • Mais ce n’est pas une raison pour faire souffrir les autres ! Accepter ce que la vie nous apporte, y trouver un message pour évoluer et grandir, ce sont tes propres paroles.

  • Louis Keller n’a pas encore compris le message, mais ça va venir. Sa maison d’édition en perte de vitesse s’est déjà chargée de le faire évoluer.

  • Je ne suis pas certaine d’arriver à tenir le coup.

  • Sophie, tu vas essayer. C’est une belle opportunité pour toi qui rêve de travailler dans l’univers littéraire.

Denise avait ajouté qu’elle pourrait facilement trouver une autre disponibilité dans sa semaine pour me recevoir. Mais, à bien y regarder, elle était prise chaque jour pour assurer les permanences de la bibliothèque locale. Notre thé du lundi après-midi se transforma en brunch du dimanche, à 10 heures.

Juste avant de pénétrer dans la maison de l’éditeur, plantée devant la façade, j’avais souri, pris du recul et retrouvé un peu d’assurance. Certes, nous étions deux quinquas décroissants, mais pour le reste, aucune similitude. Cette demeure aux briques angulaires d’un rouge sombre comme du sang séché, semblable à un bâtiment anglais de l’époque victorienne, cossu et austère, n’avait rien à voir avec mon appartement près de l’université, minuscule et ordinaire, loué avec mon salaire aussi maigre que moi, juste de quoi survivre grâce à mon travail d’aide à domicile à temps partiel.

  • Septembre est le mois parfait pour démarrer notre projet.

Louis Keller venait de m’inviter à prendre place à son vaste bureau. Nous étions assis face à face. La lumière de la véranda caressait mon profil droit, je sentais les derniers rayons du soleil embraser ma robe, avec l’envie intense de jeter mon regard vers ce puits de lumière qui m’attirait comme un papillon de nuit. Ne voulant pas sembler inquisitrice, je m’étais concentrée sur ce bureau de forme ovale, en acajou incrusté de marqueterie en bois précieux et d’un grand rectangle de cuir verre anglais, bordé de dorures patinées, en guise de sous-main. Mon siège était un fauteuil en velours bordeaux aux larges accoudoirs, le même que celui de l’éditeur, qui avait posé sa veste sur le dossier d’un troisième fauteuil identique, placé près de moi. De cette veste confectionnée sur mesure dans un tissu élégant gris anthracite, j’ai reconnu l’odeur de la ville, la pollution des voitures, la poussière des routes, la fatigue d’une semaine qui débute, la fraîcheur de cet après-midi de septembre qui annonçait l’automne.

Louis Keller, en chemise blanche, me regardait à peine. Au travers ses lunettes à fine monture métallique, ses yeux scannaient les lettres posées sur le sous-main vert, ses mains fines et longues s’agaçaient de ces enveloppes en nombre, sa voix s’adressait davantage à lui-même qu’à moi. Depuis que nous nous connaissions, m’avait-il seulement regardée ? L’année d’avant, quand l’éditeur et son ami Félix fréquentaient notre café, j’avais apprécié la bienveillance sincère du libraire, sa bonne humeur, les rondeurs de sa physionomie à l’image de sa générosité humaine. J’avais fui le visage acéré de Louis Keller, ses gestes brusques, le gris acier de ses tempes, son silence buté, son dédain. Une seule fois, à la fin du printemps, peu avant la fermeture définitive de notre café, j’avais surpris son regard appuyé, étonné, me dévisageant comme s’il venait de me croiser pour la première fois de son existence. Je n’avais jamais été une femme pour lui, juste un être bizarre qui avait écrit un roman de façon automatique, des nuits entières consacrées à décrire des personnages et des lieux sans rien y comprendre, assise à la table de ma cuisine miniature dans mon appartement d’étudiante. Louis Keller et sa relation aux femmes, Denise m’en avait donné quelques explications, au printemps dernier :

  • Louis Keller est connu pour être un séducteur.

  • Séducteur de femmes superbes ?

  • Des mannequins, des beautés des îles. D’après la presse, il aurait été marié trois fois.

  • Je comprends mieux.

  • Ma petite Sophie, que comprends-tu mieux ?

  • Pour lui, je suis transparente.

  • C’est-à-dire ?

  • Avec mon physique banal, il ne me voit même pas.

  • Tu en es blessée ?

  • Pas du tout.

  • Tu aimerais lui plaire ?

  • Certainement pas ! Cet homme me fait peur.

  • Serais-tu davantage attirée par son ami Félix ?

  • Oui, dans l’absolu. Sauf que Félix est marié et que moi, je suis encore la femme de Gérard.

Assis à son bureau en acajou, l’éditeur avait une posture élégante, le port de tête noble, un maintien quasi aristocratique, inné. Pas difficile de l’imaginer, quelques années auparavant, dans un rôle de séducteur. Mes pensées furent interrompues par son brusque changement d’attitude. Il venait de se lever d’un bond, dans le bruit sec de son fauteuil raclant le sol, dans le martèlement de ses talons de chaussures en cuir noir. Il fit un quart de tour en direction de cette immense véranda vers laquelle je n’avais pas osé regarder, et en deux enjambées, il se retrouva près de la volière, vaste cage en fer forgé blanc placée au beau milieu, un chapiteau de cirque sur une place de village.

Au travers du faisceau de lumière solaire qui inondait encore l’endroit, j’aperçus la silhouette de Louis Keller ouvrant la porte de la volière, y pénétrant sans même avoir besoin de se pencher. Plusieurs personnes auraient pu s’y tenir debout. La surface de cette cage à taille humaine devait avoisiner celle de la cuisine de mon appartement de poche, hébergeant plus d’une cinquantaine d’oiseaux, de tailles, de couleurs et de formes variées.

Certains étaient trapus, avec un bec et des ailes courtes, d’autres présentaient un profil effilé. Les petits gabarits me semblèrent plus loquaces, certains étaient timorés ou solitaires, d’autres formaient des couples ou des clans. Leur point commun était leurs plumages aux teintes vives, une palette éblouissante de couleurs primaires aux déclinaisons exotiques : magenta, bleu cyan et jaune, vert printemps, orange mandarine, rose fuchsia. Dans ce tumulte bruyant et chamarré, l’éditeur avait des gestes rares et lents, un caméléon parmi des volatiles, sa voix était sourde. Il salua ses oiseaux qui, dans un ballet virevoltant, redoublèrent de caquètements, annonçant en fanfare l’arrivée du maître des lieux. Certains s’approchèrent de lui, en contact direct sur ses épaules, ses bras, ses mains. L’un d’eux, d’un très petit gabarit, au plumage bleu lagon et jaune d’or, se posa sur la tête de Louis Keller, resté immobile.

J’étais abasourdie par l’intensité sonore, l’explosion des couleurs, les battements d’ailes frénétiques, et cet homme calme au centre de cette ruche. Au sol, les tomettes en terre cuite, couleur marron terre de sienne, m’apparurent comme un essaim de minuscules hexagones, les alvéoles d’une ruche dont les abeilles étaient ces oiseaux bourdonnants, affairés et joyeux.

Je me sentais décalée, seule sur mon fauteuil bordeaux, face au même fauteuil vidé de son occupant, parti sans un mot d’explication, aussi muet avec moi qu’il était loquace au contact de ses compagnons ailés. J’étais installée à la terrasse d’un café, une étrangère découvrant une scène de vie sur la place centrale de ce village inconnu, les discussions fébriles entre chalands et clients, des palabres incessantes, des étals colorés. La place d’un village, un jour de marché.

Je fusionnais peu à peu dans ce décor étonnant, mes yeux s’habituèrent à la forte luminosité, devenant plus audacieux, envolés de la volière pour explorer les autres parties de ce jardin d’hiver, habité de plantes aux feuillages fournis, une explosion de verdure dans laquelle je reconnus de sages oliviers et d’exubérants bananiers, des citronniers aux fruits généreux, ainsi que des plantes grimpées à des treilles de bambou, magnifiques tresses de tiges feuillues et de fleurs exotiques : du jasmin d’Arabie, blanc et puissamment parfumé, des bougainvilliers au violet intense. Toutes ces sensations m’enveloppèrent malgré moi. Un châle en alpaga, douillet sur mes épaules engourdies par le vent de septembre et la froideur de l’éditeur. Mon regard venait d’ouvrir le flacon d’un parfum précieux. J’étais enivrée.

Au bout d’un temps incertain, quand les rayons du soleil commencèrent à décliner, j’ai pris à nouveau conscience de l’inconfort de ma situation. Mes doigts effleurèrent le velours bordeaux de mon siège puis se mirent à trembler. Que devais-je faire ? Attendre que Louis Keller daigne sortir de cette cage ? Moi, j’étais venue travailler, mettre en route notre collaboration.

Au téléphone, la semaine passée, il m’avait parlé de tous ces manuscrits arrivés chaque jour, qui envahissaient sa boîte aux lettres. Un premier tri que j’aurais à faire, une appréciation pour proposer une éventuelle publication, la maison d’édition Keller devant se diversifier pour survivre, et pourquoi pas éditer des romans. Les livres de botanique, ce n’était plus assez rentable. Avec Denise, nous avions passé une après-midi entière à mettre au point une fiche de lecture pertinente, structurée, encore rangée dans mon cartable noir, sagement posé sur les tomettes rouges, appuyé contre mon fauteuil bordeaux, impatient de livrer sa copie de bonne élève. Vraiment, il se prenait pour qui ? Il m’avait fait venir, il m’avait à peine considérée, et j’étais en train de perdre mon temps pendant qu’il s’amusait avec ses oiseaux. Et si tout ce travail avec Denise n’allait servir à rien ?

  • Sophie, tu dois montrer à Louis Keller que tu es motivée, que tu prends des initiatives.

  • J’ai déjà noté des idées pour créer une fiche de lecture.

  • Parfait !

  • J’ai passé beaucoup de temps à regarder sur Internet, et notamment sur des sites de critiques littéraires.

  • Sans compter qu’un support écrit te donnera une contenance, un appui, et te mettra en confiance face à lui.

Absorbée dans mes pensées, je n’avais pas vu Louis Keller sortir de la volière. Où était-il passé ? Il n’était pas revenu dans le bureau. Sa veste se trouvait toujours sur le troisième fauteuil en velours bordeaux, celui placé à côté de moi. Je fus prise de panique. Je faisais quoi, seule, dans ce lieu étranger ? Pendant ma rêverie, l’éditeur m’avait-il adressé la parole sans que j’entende ?

Je me suis levée de mon fauteuil, dont l’armature en bois poussa un gémissement plaintif. Parvenue dans la véranda, les lueurs du soleil mourant de cette fin d’après-midi m’aveuglèrent, la volière n’était plus qu’une présence massive, aux piaillements d’oiseaux devenus agressifs, des feuillages exubérants de bananiers bloquaient le passage pour pénétrer plus en avant dans le jardin d’hiver. Une senteur poivrée saturait l’air moite. Mes mains se liquéfièrent.

  • Que cherchez-vous ?

La voix irritée de Louis Keller venait d’un recoin, à droite, dans cette partie de la véranda qui ne pouvait pas être devinée depuis le bureau. Il pulvérisait de l’eau sur des orchidées bleues, une forêt de pétales azuréens, une mer de cobalt en suspension, un lac d’altitude. Chaque pied était blotti dans un pot de faïence blanche, accroché au plafond de verre. La beauté de ce jardin d’Éden me bouleversa. La main de l’éditeur se crispa sur l’anse de son atomiseur. Il m’avait oubliée, je n’existais pas, je venais de violer son jardin secret.

J’étais pétrifiée, soudain coupable. J’avais tant imaginé cette rencontre, espérant deux heures de travail intenses, cadencées par l’objectif de rentabilité de l’éditeur, ses ratios financiers, chaque minute qui compte, son urgence à faire renaître son activité moribonde, ma fébrilité pour ce nouveau projet, dans mon univers de passion.

  • Retournez immédiatement dans mon bureau.








  • Bonjour à tous et bienvenue dans mon atelier d’écriture.

Louis Keller n’était pas à l’aise avec tous ces gens autour de lui, environ quinze personnes, des femmes et des hommes, que des adultes qui s’étaient précipités aux premiers rangs, ceux des motivés. Certains pourraient-ils le reconnaître ? Un homme en âge d’être retraité, assis au même rang que lui, près de l’allée centrale et Louis, côté fenêtre, le fixait depuis le début du cours. Il devait chercher dans sa mémoire l’endroit et l’occasion de leur rencontre. Dans sa moustache grise jaunie par le tabac, il ruminait sa question : « Cet homme, je l’ai déjà vu quelque part, mais où ? » Son insistance exaspéra Louis.

  • Nous allons commencer par nous présenter à tour de rôle.

ça y est, le piège se refermait sur lui. Ils allaient tous savoir qu’il était cet éditeur au bord de la faillite, un salaud de patron qui avait licencié un paquet de collaborateurs. Pourquoi avoir écouté son ami Félix ? Depuis leur enfance, Félix avait été de bon conseil, ce qui avait développé chez Louis une fâcheuse tendance à ne plus trier ses suggestions. Un ami, aussi bienveillant soit-il, peut avoir des idées saugrenues. Seulement, Félix était un ami peu ordinaire, le seul à être toujours à ses côtés depuis leur rencontre sur les bancs de l’école, l’année avant l’internat. Félix lui avait fait découvrir les romans d’aventure, aux héros sans peurs et sans limites, un univers que Louis ignorait totalement. Dans la maison familiale de Louis, il n’y avait un accès qu’aux ouvrages religieux dont il devait faire un résumé à sa grand-mère après la messe du dimanche matin. Cet été, il s’était laissé convaincre par son ami qui avait eu, comme d’habitude, les arguments percutants du libraire immergé dans la dure réalité commerciale des ventes de livres.

  • Louis, tu dois découvrir l’univers du roman.

  • Ton argument est un peu léger. Je ne vais pas me mettre à écrire un roman pour mieux comprendre les romanciers.

  • Écrire un roman, non. Expérimenter la création littéraire, oui.

  • Un livre de botanique ou un polar, ce n’est pas si différent.

  • Créer une histoire, inventer des personnages, c’est un exercice particulier. Cet atelier d’écriture te permettra de mieux comprendre les auteurs que tu vas publier.

  • Je me demande si l’idée de diversifier mon activité avec la publication de romans est judicieuse.

  • Les encyclopédies sont maintenant sur Internet, il existe des milliers de tutoriels pour jardiner, donc plus besoin d’acheter des guides pratiques. C’est pour toutes ces raisons que tu ne vends plus grand-chose.

L’homme à la moustache jaunie venait de prendre la parole. Louis remarqua ses cheveux et ses sourcils blancs, en contraste avec son visage couperosé et bouffi, celui d’un alcoolique, encore un qui s’emmerde dans sa vie, et ne prêta pas attention ce qu’il disait. Il s’en foutait. Lui, il écoutait les feuillages murmurant des citronniers, les pétales mélodieux des orchidées bleues, les chants d’amour de ses oiseaux. Et cette Sophie, venue le déranger pendant qu’il vaporisait ses fleurs. Quel toupet ! Sous ses airs de brebis égarée, elle devait cacher une terrible personnalité de mante religieuse. Et après, impossible de la faire bouger de la serre. Elle s’était transformée en statue de marbre au milieu de ses plantes ou plutôt en araignée décharnée, à faire la morte devant lui. Était-elle aussi mal à l’aise avec tous les hommes ? Ou est-ce lui qui ne savait vraiment pas y faire avec les femmes ?

Il était si maladroit avec les femmes, surtout depuis qu’il n’était plus personne. Non, en fait, il n’avait jamais été à l’aise avec le genre féminin, même du temps de sa magnificence. Pas foutu d’offrir un bouquet de fleurs sans se sentir ridicule, incapable de trouver une idée de cadeau en dehors du même bracelet en or qu’il offrait chaque année à celle qui partageait sa vie officiellement et aux autres, les officieuses. Le bijoutier devait croire qu’il faisait une collection, de bracelets et de femmes.

  • Monsieur Keller, le même que d’habitude ?

  • Le même.

  • Bracelet or rigide 18 carats, 63 millimètres de diamètre, largeur de 2,75 millimètres ?

  • C’est bien ça.

  • Je vous l’emballe ?

  • Oui, et vous m’en mettrez deux.

  • Dans le même paquet ?

Avec le recul des années, Louis en avait déduit que ce même bracelet offert à toutes ses compagnes, ce modèle rigide qui avait des allures de menottes de police, version or 18 carats, c’est parce que les femmes se ressemblaient toutes. En dehors de sa mère, qui ne l’avait pas reçu en cadeau.

Cette Sophie, elle ne portait aucun bijou. Il l’avait bien remarqué, et en avait été perplexe. La peur d’être prise au piège ou une vie sentimentale inexistante ? Aucun bijou sur elle, des cheveux courts, d’un noir corbeau à faire peur, et pas d’autres signes extérieurs de féminité en dehors de cette robe flottante, une soutane androgyne, un drapeau de mauvais augure. Travailler avec elle, c’était encore une idée farfelue de Félix. Quand elle avait enfin daigné s’extraire de son jardin d’hiver, pour retourner s’asseoir au bureau et lui présenter sa fiche de lecture, il n’y avait rien compris.

La voix de cette femme était aussi hésitante que sa main, celle qui tenait sa tasse de thé. Et quelle erreur de la faire venir à 17 heures… Tributaire de sa bonne éducation, il avait été contraint à lui proposer du thé, son thé à la bergamote si parfumé, qu’elle avait eu la mauvaise idée d’accepter. Mais la politesse de Louis s’était arrêtée là. De peur qu’elle accepte à nouveau, il s’était abstenu de sucrer son thé, évitant ainsi de proposer ce délicieux miel de fleurs de citronnier, celui qu’il fait venir de Sicile. La tasse de thé, elle avait bien failli la renverser sur son bureau. À plusieurs reprises, il avait surpris les mains de cette femme, petites et moites, en train de glisser sur l’anse de la tasse en porcelaine de Chine. D’instinct, il détesta ses mains. C’étaient des mains de fouineuse.

  • Et vous ?

La question de l’animatrice de l’atelier d’écriture, une voix lointaine venue de l’estrade près de l’entrée et du tableau blanc, surprit Louis, le sortant de sa torpeur. Tous les regards se tournèrent dans sa direction, des lasers diffusés par des corps vrillés vers lui, le cancre du fond de la classe. Depuis l’enfance, il avait appris à gérer l’effet de surprise. Surtout, ne pas hésiter, pas de balbutiement et une voix autoritaire, qui attaque son interlocuteur avec un air outré. Ce qu’il fit à cet instant précis.

  • Quoi, moi ?

  • Chacun vient de se présenter et c’est à votre tour.

Pas du tout décontenancée par le ton acerbe de Louis, la jeune femme fut directe, sûre d’elle. Sa voix aigue transperça Louis, son regard clair le vissa sur sa chaise de mauvais élève, dans cette salle anonyme d’une maison de quartier à la façade encrassée par la pollution de la ville. Cette femme, il l’avait reconnue. Elle s’était présentée en premier. Émilie, professeur de français, auteur et illustratrice de livres pour enfants. Quelques mois plus tôt, Félix l’avait accueillie dans sa librairie à l’occasion de la dédicace de son premier album jeunesse.

  • Louis, tu ne seras pas déçu.

  • Tu sais, les femmes et moi…

  • Elle est très créative.

  • Donc incontrôlable.

  • Aussi à l’aise avec les illustrations qu’avec les textes.

  • Ce qui ne garantit pas qu’elle soit une bonne animatrice d’atelier d’écriture.

  • Elle enseigne en collège et en lycée. C’est une pédagogue.

  • Plutôt vieille maîtresse d’école autoritaire au chignon gris ou jeune professeure à la pédagogie participative ?

  • Je pense que tu l’apprécieras.

Émilie répéta sa demande, la voix un peu agacée. Nom, prénom et toute autre information intéressante pour le groupe. Louis, 54 ans, trois fois divorcé, pas d’enfants. Non, il devait en dire le moins possible.

  • Je m’appelle Louis.

  • Bienvenue, Louis. Qu’est-ce qui vous amène ici ?

Il eut envie de répondre comme un enfant qu’on a envoyé en colonie de vacances contre son gré : « C’est pour faire plaisir à Félix. » Il se méfiait de tous et de chacun.

  • La découverte de l’écriture.

L’homme retraité fronça ses sourcils blancs et sa moustache jaune, sa bouche épaisse fit une moue écœurée, il ravala sa fringale, sa frustration de n’avoir pas nourri sa curiosité malsaine. Plus les années passaient et plus Louis détestait le genre humain, avec l’évidence de devenir quasi asocial.

  • Pour entrer dans le vif du sujet, je vous confie ce document.

Émilie passa parmi ses élèves, entre les rangs, et distribua une feuille, expliquant qu’il y figurait toutes les précisions utiles sur le déroulement de l’année – atelier chaque vendredi soir, de 20 heures à 22 heures, en dehors des vacances scolaires, avec un thème par trimestre, le premier étant d’écrire une histoire en choisissant un lieu loin du Québec, une période non contemporaine, racontée par un personnage peu ordinaire.

Louis pensa à ce poème saturnien de Paul Verlaine, son favori. Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant, d’une femme inconnue et que j’aime, et qui m’aime, et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend. Paris, 1866. Il pourrait choisir cette ville, cette époque et la planète Saturne comme narratrice, pour évoquer l’histoire d’un amour impossible, virtuel, comme Saturne tournant autour du soleil sans pouvoir s’en approcher. Bonheur solaire inaccessible. Saturne, planète gazeuse, rien de solide, comme sa vie à lui.

L’idée lui parut intéressante, quoiqu’un peu trop autobiographique, jusqu’à ce qu’Émilie arrive à sa hauteur. Sa main, celle qui tendait la feuille, effleura Louis à la hauteur de son bras, au travers de sa chemise d’homme pressé, d’un tissu élégant au bleu discret. Il remarqua alors les yeux d’Émilie, d’un vert insolent, irisé de gris bleuté, sertis dans son visage ovale et mince, auréolé d’une chevelure longue et bouclée, d’un blond vénitien fougueux, en liberté dans son dos gracile. Jeune fille au tempérament frondeur, dont le père, riche marchand de Venise, résidant dans un palais au bord du Grand Canal, venait de lui apprendre son mariage forcé avec un homme âgé mais riche, futur sénateur de la Sérénissime. Une Vénitienne au destin de corsaire, capitaine de navire en route pour les Indes, fuyant son ennuyeux destin d’épouse bourgeoise. Les mains d’Émilie virevoltèrent avec une emphase méditerranéenne. Ses doigts, dont la peau translucide était constellée de fines taches de rousseur, avaient un rythme délicat et tonique, ceux d’une joueuse de harpe ou de luth. Corsaire ou courtisane ?

  • Profitez de cette fin de semaine pour commencer à écrire et ne vous y prenez pas à la dernière minute. L’écriture demande du temps et de l’énergie. À vendredi !

Sur cette ultime recommandation, le regard sévère et l’index levé dans un geste militaire, Émilie donna congé à son groupe d’apprentis écrivains.

Ce soir-là, après l’atelier, installé à son bureau en acajou, Louis choisit dans les rayonnages de sa bibliothèque quelques livres d’art, ouverts à la page de chefs-d’œuvre de la Renaissance italienne et il commença à écrire, à raturer ses premiers mots pour se poser la question préalable : qui allait raconter l’histoire ? De la volière, la symphonie de ses oiseaux lui parvint, leurs dernières discussions avant la nuit. Dans une déclaration émue, il les remercia. Mes amis, vous êtes merveilleux.

Avec un large sourire de contentement, il reprit son stylo-plume pour le laisser filer sur le grain fin des feuilles blanches de son bloc-notes, celui qu’il utilisait pour esquisser des croquis à l’aquarelle. À sa grande surprise, l’encre noire se répandit avec la même aisance que ses lavis colorés. De son écriture raffinée, aux arabesques ciselées, il forma des mots, des phrases, des paragraphes entiers, plusieurs feuilles blanches s’assombrirent. Encre de Chine et voyage à Venise.








Venise, début de l’hiver 1536


La nuit tombe sur la rue Castelli. Par la fenêtre de l’atelier Vinelli, je devine le froid de l’hiver, qui étouffe les bruits et les parfums de la ville. La rue étroite laisse passer très peu de lueurs et seulement quelques personnes au pas pressé. Je suis nostalgique. Chez mon ancien patron, un banquier parmi les plus riches de Venise, à seulement dix minutes à pied d’ici, l’existence était si différente.

Moi, le perroquet offert par un sultan byzantin, j’avais une place de choix dans le palais du banquier situé au bord du Grand Canal, une somptueuse bâtisse de trois étages, à la façade ornée d’une mosaïque d’or, de colonnes et de statues en marbre. Au rez-de-chaussée de notre palais, les imposantes marches de pierre donnaient accès à une porte volumineuse, ouvrant sur un couloir profond, avec un immense entrepôt loué à prix d’or à un marchand allemand. Nous vivions ainsi, au rythme des marchandises déchargées puis réembarquées sur les voiliers trois-mâts, au fil des marées. Notre ponton de bois fraîchement repeint jouxtait l’arche d’un nouveau pont de pierre.

Ma cage dorée trônait dans le portego, ce majestueux salon central du nobile, l’étage noble, le premier étage, le plus beau de tous, composé de fenêtres larges, d’un plafond haut, d’un grand espace. Moi, l’oiseau rare, j’étais un élément luxueux parmi d’autres décorations de premier choix : tentures de cuir, tapis rouge et or d’Anatolie, meubles marquetés, candélabres rutilants, une fresque représentant l’Ascension du Christ et, face à moi, un tableau de la Madone. J’étais dans mon élément, noblesse oblige. Moi, je suis un psittacidé originaire des Indes, de cette région du monde où les soies et les épices sont du plus grand raffinement. Je suis un enfant de Constantinople, ville puissante et stratégique, né au palais d’un sultan ottoman, homme érudit et distingué, dans la splendeur de Soliman le Magnifique.

Dans le palais vénitien de mon ancien patron, un peu avant la nuit, les fumets savoureux de la cuisine venaient envahir notre étage, délicieuses émanations de plats rôtis, mijotés, de pains sortis du four, de desserts vanillés, de parfums frais des fruits livrés de la campagne proche. Par la loggia ouverte, j’humais l’air du soir, chargé des senteurs d’épices arrivées par bateaux, mélangées à des accents turcs, grecs, allemands, français, et aux embruns de la lagune. Je palpais cette pulsion impérieuse si caractéristique des Vénitiens, natifs ou adoptifs, de profiter de l’existence éphémère, de vivre pleinement leur opulence qui pouvait s’avérer aléatoire au gré des conquêtes et des défaites, guerrières ou religieuses. J’appréciais tout autant l’odeur accablée de la fin de journée, celle du labeur accompli, les cris des gondoliers étouffés dans la pénombre, au détour des ponts, après s’être égosillés pendant les heures du jour. Je prenais plaisir aux murmures du début de soirée, un soir tout neuf qui apportait ses promesses à ceux qui travaillent quand le soleil se couche.

À l’instant précis où la lueur solaire faiblissait, les domestiques du palais allumaient les bougies de cire d’abeille parfumée, dont la clarté douce arrondissait chaque angle du mobilier et lissait les aspérités des visages. Cette lumière singulière donnait le signal de départ. Un frémissement d’excitation nous parcourait tous. La réception allait commencer. Notre ponton s’apprêtait à accueillir des embarcations élégantes et sombres comme la nuit, équipées d’une lanterne rouge, d’une cabine ornée de rideaux et de pompons dorés, d’un gouvernail argenté, glissant sur l’eau dans une navigation à l’aveugle au cœur de la cité, débarquant des hommes intelligents et des femmes superbes. Ces personnalités accédaient au premier étage, pénétraient dans le portego où ils étaient annoncés de façon grandiloquente, dans une mise en scène théâtrale et pour moi, le spectacle débutait.

Ces comédiens d’un soir, aux visages fardés, immobiles comme des masques, aux vernis bourgeois voire aristocratiques, me tenaient compagnie jusqu’à l’aube, à rire, deviser, réciter des vers, déverser des flatteries, se gorger de mets fins et de vins charnus. Aux lueurs du jour nouveau, dans un basculement imprévisible, les masques tombaient et la réception prenait un autre visage. Les invités, ainsi repus et enivrés, ne parvenaient plus à cacher leur médiocrité. Les critiques fusaient, les envolées poétiques devenaient grotesques, les jeux de mots n’avaient plus aucun esprit.

Mon maître donnait alors le signal de départ à ses visiteurs, hormis à son heureuse élue : la courtisane du soir. Ma pièce de vie se désertait d’un seul mouvement et l’étage au-dessus, celui des appartements privés, prenait vie. Le second étage de notre palais était constitué de la chambre de mon patron, de son bureau et d’un boudoir où aimait lire son épouse, lors de ses brefs passages au palais. Je n’ai jamais vu ces pièces, qui n’ont existé pour moi qu’au travers des conversations du quotidien. « Je vais au boudoir », disait l’épouse, le front bas, plissé par la culpabilité de n’avoir pas assez prié, son jeune dos déjà courbé par le poids du chapelet pendu à son cou frêle. « Allons nous coucher », ordonnait mon maître à sa courtisane du soir.

Je devinais les domestiques montant jusqu’aux combles, où ils avaient leurs chambres, avec un accès direct sur le toit et sa terrasse en bois, là où, dans la journée, ils faisaient sécher le linge et battaient à grands coups de balai les tapis et tentures. Quand leurs pas s’évanouissaient dans les escaliers, un grincement discret et rythmé débutait, celui du lit à baldaquin de mon maître. Je l’imaginais à la proue d’un voilier, larguant les amarres, la lourde coque mise en branle, dans un craquement de planches de bois, de chaînes métalliques et de cordages, à la conquête d’un paradis perdu. Un roulis se faisait alors entendre, mon patron prenait sa vitesse de croisière, dans un tempo régulier et soutenu. Avant de trouver le sommeil, bercé par ce mouvement de balancier, je réfléchissais aux propos entendus pendant la soirée.

  • Nous devons garder un œil averti sur les Turcs.

Certains invités abordaient le sujet de la menace turque, sans même prêter attention à moi, ressortissant de Constantinople. J’aurais pu être un espion formidable. Je disais, à qui voulait bien m’entendre, que la Sérénissime avait grand intérêt à rester sur ses gardes car nous autres, Ottomans, étions de grands conquérants, aussi à notre aise sur terre que sur mer. Sans négliger d’autres puissances qui pourraient surgir d’un jour à l’autre, des guerriers venus des quatre coins du monde, ou bien encore la découverte de nouvelles richesses susceptibles d’accorder une suprématie à des peuples inattendus. Moi, je pariais sur les Espagnols et les Portugais, que je trouvais très habiles, suffisamment pour parvenir, dans un avenir prochain, à terrasser le lion de Venise.

Mais personne ne m’écoutait, les Vénitiens étant trop orgueilleux de leur gloire. Pourtant, comme leur vie est précaire ! Surtout lorsque l’on vit sur des pieux en mélèze enfoncés dans la vase, dans des palais posés sur de simples planches et construits avec une fine couche de pierre d’Istrie, des murs de briques trop légers pour tenir des années, du marbre en façade pour faire semblant. Comment une telle cité, avec les pieds dans l’eau, à la merci des vents et marées, superficielle dans sa mise en scène, pourrait-elle maintenir sa grandeur ? J’en concluais qu’un peuple aussi sourd et vaniteux, résidant dans une ville bâtie sur des bouts de bois, ne pourrait pas conserver son hégémonie. Soit elle allait pourrir, soit elle allait prendre feu.

Aujourd’hui, dans l’atelier Vinelli, mon existence est tout autre. La morosité et la petitesse de la rue Castelli me renvoie à l’effervescence de mon ancienne vie, hautement sociale et intellectuelle. Ici, à l’atelier, je m’ennuie. Pourtant, vivre dans l’atelier d’un artiste peintre vénitien était mon rêve. Une vie idéale pour moi, perroquet au plumage haut en couleur : je suis entièrement bleu turquoise sur mon côté pile, c’est-à-dire l’intégralité de mon manteau de plumes, incluant mon front et ma queue, pendant que mon côté face, mon abdomen et ma gorge, est d’un jaune d’or safrané. Mon bec et mes doigts ont l’intensité de l’ébène, mes joues blanches font ressortir la teinte argentée de l’iris de mes yeux.

Ainsi, j’avais imaginé être une source d’inspiration pour un grand maestro de Venise. Je me voyais déjà modèle, sorti pour l’occasion de ma cage dorée, prenant la pose devant un large public, des apprentis peintres me scrutant pendant des heures, le Maître au milieu de tous, son pinceau embrasé de mes teintes flamboyantes. J’avais même fantasmé sur une existence dans l’atelier d’un génie, comme celui dont tous parlent à Venise : le Titien. On dit que le Titien ne sait plus où donner de la tête, que ses toiles, à peine sèches, sont expédiées partout en Europe.

Mon nouveau patron, il maestro Vinelli, n’est pas un prodige, et quelle infortune pour moi. Il a du travail quand ses confrères de plus grand renom ne peuvent pas assurer les nombreuses commandes de retables faites par les couvents. Il a peu de talent et n’est pas visionnaire. Il peint encore sur des panneaux de bois car les toiles de lin lui font peur, du fait de leur texture et de leur prix. Disons qu’il est un bon artisan, habile et consciencieux, mais totalement dépourvu de génie. D’ailleurs, son atelier est minuscule, le mobilier est rudimentaire, la cheminée est souffreteuse, le personnel est rare. La lumière du jour n’arrive qu’en début d’après-midi et le reste du temps, nous sommes faiblement éclairés par des chandelles de suif, qui sentent la graisse, qui encrassent la dorure de ma cage, qui suintent l’avarice.

  • Bonjour.

Le garçon qui vient d’entrer dans l’atelier, il est tout déplumé. Un oisillon sorti du nid, la figure à peine débarbouillée, les doigts noircis par la pierre de dessin, les ailes grelottantes dans sa chemise et son caleçon long en grosse toile de chanvre grisâtre, usée, rapiécée, et deux yeux luisant d’espoir comme ceux qu’on a aux premiers jours de vie, perçant sous une frange de cheveux bruns et touffus.

À la femme de mon patron, la signora Vinelli, Carlotta de son prénom, il explique qu’il vient de Mazzorbo, cette île au nord de la lagune, près de Burano, là où on fabrique de la dentelle. Moi, le perroquet né à Constantinople, resté confiné pendant deux ans dans le palais en or massif du banquier, je connais peu la géographie locale. Burano, je la confonds avec celle de Murano, l’île des verriers.

Le petit déplumé, il a l’air aussi frigorifié que découragé. Depuis qu’il a débarqué de son îlot, près de l’Arsenal situé à l’est de la ville, il a fait la tournée des ateliers de Venise, a essuyé des refus polis et des portes claquées au nez, puis il a entendu un conseil avisé, qu’il n’a pas manqué d’attraper au vol, à la vitesse d’un corbeau de mer efflanqué qui a vu un poisson sauter à la surface de l’eau : on lui a dit qu’à l’atelier Vinelli, le maître est peu généreux de son temps pour montrer à un apprenti, que sa femme est peu généreuse de son argent pour payer le personnel, mais qu’on pourrait y avoir besoin d’un coup de main. Mon patron, il signor Vinelli, venait d’obtenir une importante commande de la famille Cuccini pour décorer la chapelle de son palais au bord du Grand Canal, à deux pontons de celui de mon ancien propriétaire.

Quand on est un avorton tout juste envolé d’un couvoir où la nourriture n’arrivait pas dans le bec tous les jours, on saisit toutes les occasions, même un bout de queue recouvert d’écailles grossières ou une tête de maquereau déjà pourrie. Après avoir traversé plusieurs dizaines de ponts, enjambé des canaux grands et petits, irrigués ou asséchés, s’engouffrant dans des ruelles sombres et poisseuses, juste la largeur pour laisser passer des rats à la queue leu leu, coursés par des chats sales, traversant un campo puis une piazzetta, frôlant les murs d’une fondamenta et les quais de pierre, autant de lieux inconnus pour lui et grouillant de populace, le petit déplumé a finalement atterri dans la Calle Castelli, aux abords de l’église Santa Maria dei Miracoli. Il n’a pas réussi à déchiffrer l’inscription de l’atelier car à Mazzorbo, les yeux servent à tisser des filets de pêche ou des fils de dentelle et pas à lire, mais ses yeux ont vaguement reconnu le « V » de l’Atelier Vinelli, inscrit sur l’écriteau métallique, suspendu à la façade et grinçant au vent d’hiver.

Je le sais parce que, de ma fenêtre étroite, je vois ce qui se passe dans la rue Castelli, c’est-à-dire peu d’événements. L’approche d’une silhouette, hésitante, avait attiré mon attention, avec le pressentiment que cette péripétie serait l’unique distraction de ma journée.

  • Le perroquet doit avoir de la lumière.

Le domestique du banquier, qui m’avait livré à l’atelier quelques jours auparavant, avait répété les consignes de son maître. Pour un perroquet, la lumière est importante. À la signora Carlotta, il avait réglé la somme en ducats, en paiement du tableau réalisé par le maestro Vinelli – le portrait de l’épouse et du fils du banquier. Puis il m’avait présenté. Moi, j’étais le cadeau en plus, le cadeau-surprise, soi-disant parce que le banquier était très satisfait de l’œuvre.

Je fus posé sur une commode hideuse, confectionnée dans un bois de noyer aussi sombre que grossier. Cependant, ma cage ainsi adossée au mur me permet d’être à bonne hauteur, c’est-à-dire au niveau de la fenêtre donnant sur la rue, ce qui nourrit ma curiosité naturelle d’observateur infatigable. Moi, je suis un oiseau grégaire. J’ai besoin de compagnie.

De mon emplacement stratégique, je vois les allées et venues de chacun, dans la rue comme dans l’atelier. Je croise les regards comme celui, anxieux, du nouvel apprenti. Je bénéficie d’une vue imprenable sur la poitrine opulente de ma nouvelle patronne et cette immense cheminée en fusion permanente à laquelle j’ai failli être suspendu. Encore une idée stupide de Carlotta Vinelli, qui, de son ignorance, m’aurait desséché les plumes et provoqué des démangeaisons à n’en plus finir. Pire encore, elle avait envisagé de placer ma cage dans le hall d’entrée pour me transformer en un trophée jacassant, annonçant le nom de chaque visiteur. Je suis loquace, mais pas serviteur. J’aime l’humidité de Venise, mais sans les courants d’air.

L’oisillon de Mazzorbo, il est accueilli avec beaucoup moins de courbettes et de propos élogieux que moi. La signora Vinelli, de sa main puissante et grasse de bourgeoise bien nourrie, lui flanque une grosse gifle, qui le fait vaciller, et lui offre son mot de bienvenue :

  • Même si l’église Santa Maria dei Miracoli est tout près, ne t’attends pas à des miracles.

  • Je comprends, madame.

  • Ici, on travaille beaucoup et on apprend dans la douleur.

  • Je ferai autant de travail que vous me demanderez.

  • Dieu l’a dit lui-même : la vie est une souffrance.

  • Oui, madame.

  • Mon mari est débordé, nos ouvriers sont tous partis à la chapelle des Cuccini. Ici, tu seras seul avec Benito.

De son double menton, elle désigne un garçon longiligne, nettement plus grand que le petit déplumé mais pas tellement plus épais, des longues pattes du genre échassier de la lagune, tout vêtu de beige clair, d’un pantalon aussi flottant que la chemise, confectionnés dans la même toile de lin que la large calotte posée sur sa tête et pas un poil qui dépasse. Affairé à dessiner sur un grand carton, Benito n’a pas daigné se retourner vers le nouvel arrivant. À mon entrée dans l’atelier, je n’avais pas eu droit à davantage d’égard. Un échassier sourd-muet.

  • Benito est doué, ce qui ne semble pas être ton cas.

  • Je ferai tout mon possible.

  • Tu devras faire tout ce qu’il veut.

  • Oui, madame.

  • C’est l’élève préféré de mon mari.

  • Je ferai tout ce qu’il me demandera de faire.

  • Ton nom ?

  • Gabriele Girardini.

Carlotta Vinelli part dans un fou-rire tonitruant, qui fait tressauter son châle de dentelle sur ses épaules imposantes. Sous sa robe de velours rouge grenat, ses jupons se mettent à bouillonner comme un torrent, secouant par saccade son chignon brun et les verrues de son visage épais. Elle me lance un coup d’œil complice, que je fais exprès d’ignorer. De façon ostentatoire, je lui tourne le dos pour faire face à la fenêtre. Je refuse d’entrer dans son jeu stupide. Je la déteste. Sa voix perçante m’insupporte, et encore plus quand elle s’esclaffe à chacun de mes mouvements, au point que je suis obligé d’attendre qu’elle sorte de l’atelier pour m’étirer ou me percher sur une seule patte, ces deux positions qui déclenchent chez elle une dégoulinade d’adjectifs imbéciles à mon égard. Son parfum lourd, qui se veut oriental, qui masque à peine ses odeurs graisseuses de matrone, m’envahit, me donne la nausée.

Depuis que je vis ici, je fais un terrible cauchemar : je la vois s’approcher de ma cage, me prendre de force entre ses doigts épais garnis de grosses bagues aux pierres tranchantes et me bloquer entre ses seins, en roucoulant : « C’est le petit Gigi à sa maman. » À peine le temps d’hurler pour appeler à mon secours il maestro Vinelli, endormi dans sa chambre située à l’étage au-dessus de l’atelier, que l’asphyxie arrive, sournoise. Mes plumes se ternissent, pâlissent, perdent leurs teintes flamboyantes, mon corps vigoureux se rétrécit, mon bec se détache, tombe au sol comme un caillou noir pour s’y briser en mille morceaux. Je me métamorphose en piaf gris et moribond, étouffé entre ses mamelles géantes, ce qui me réveille en sursaut et me sort de mon horrible sort.

Tout, en elle, est une offense à mon rang noble, à ma culture, à mes capacités intellectuelles. Quand la signora Vinelli insiste pour obtenir mon attention, elle m’exaspère au point que je suis amené à lui répondre en turc les pires injures, ce dont elle se régale, se gausse, convaincue qu’il s’agit de vers raffinés, extraits d’un célèbre poème levantin. Je dois admettre cette évidence : je suis son orgasme intellectuel.

  • Qu’il est savant, le petit Gigi !

Quand j’ai débarqué à Venise, il y a deux ans, je ne m’exprimais qu’en turc, ma langue maternelle. Très vite, je me suis rendu compte que cela ne m’empêchait pas d’avoir une conversation suivie avec un natif de la Sérénissime. À force d’observer les hôtes prestigieux du banquier, j’ai compris que les êtres humains n’écoutaient que très rarement leurs interlocuteurs, ayant davantage tendance à s’écouter eux-mêmes. Je répondais en turc à la question polie d’un invité vénitien et malgré nos incompréhensions réciproques, la conversation s’établissait, aussi futile et vide de sens que si j’avais utilisé le dialecte local.

  • Comment allez-vous, Monsieur le Perroquet ?

Mon interlocuteur se foutait royalement de ma réponse. Cependant, j’ai commencé discrètement à apprendre le langage de la Sérénissime, comme Soliman le Magnifique m’aurait conseillé de faire, lui qui savait combien la maîtrise des dialectes est une arme stratégique pour mieux coloniser les peuples. Ma formation linguistique fut aisée. Personne ne se méfiait de moi. On n’imaginait pas un seul instant qu’un perroquet ottoman, parlant turc, pouvait comprendre le vénitien. Sans me priver de cette communication si vitale pour moi, ma ruse m’avait permis d’être le témoin direct et insoupçonné de quelques indiscrétions croustillantes, échangées en fin de soirées bien arrosées aux délicieux vins doux de Malvoisie.

J’étais devenu le gardien de secrets issus des deux univers de prédilection de cette communauté de marchands amateurs de courtisanes : l’argent et le sexe.

À la fin de mon séjour au palais du banquier, je n’utilisais la langue locale que lors d’occasions importantes, comme l’argumentation de mes convictions géopolitiques, tout en gardant un fort accent levantin, histoire de ne pas susciter de méfiance. Le constat avait été assez navrant : les hommes érudits ne m’écoutaient pas davantage et les courtisanes me trouvaient adorable, préférant la musicalité de ma prononciation à la profondeur intellectuelle de ma pensée.

L’argent et le sexe… Quelles sont les faiblesses de mon nouveau maître, il maestro Vinelli ? Le soir, quand il est de retour à l’atelier, éreinté par sa journée officiellement passée à la chapelle des Cuccini, je me demande à quelle catégorie d’homme il appartient : est-il de cette variété d’individus discrets et laborieux en apparence, qui cachent si bien leur jeu ? Qui ont besoin de collectionner les ducats d’or et les jolies femmes pour se sentir vivants ? Je l’imagine avec des nymphes autour de lui, posant nues pour ses œuvres, qu’il scrute d’un œil technique, puis qu’il honore après les séances de pose. Ou bien est-il de ceux qui fréquentent les courtisanes afin d’oublier la laideur et la grossièreté de leurs épouses ?

En attendant, l’oisillon de Mazzorbo est loin de toutes mes considérations. Face au rire gras de Carlotta Vinelli, qui se tape sur les cuisses au travers du tissu endiablé de sa robe rouge, il est pétrifié.

  • Si tu travailles autant que tu me fais rire, tu pourras rester à l’atelier.

  • Pourquoi je vous fais rire, madame ?

  • Encore un Gigi !

  • Pourquoi vous dites ça ?

  • À cause de Girardini, ton nom de famille. On doit te surnommer Gigi.

  • Non, pas vraiment.

  • Notre nouvel ami, le perroquet, il s’appelle Gigi aussi.

  • Je comprends.

  • Mais, contrairement à lui, tu n’auras pas le droit de parler ici.








La maison de Denise sentait bon le brunch et l’amitié, ce baume invisible qui adoucit nos blessures, calme nos angoisses, nous invite à une légèreté de l’être, loin de tout jugement. La bibliothèque étalée aux quatre murs du salon était un peu plus poussiéreuse à chacune de mes visites, depuis que Denise avait de la poussière dans ses yeux usés par les kilomètres de pages lues, dont les lettres rapetissaient avec le temps. Sa silhouette fragile se voûtait peu à peu, en appui sur sa canne anglaise en bois de hêtre, son tuteur pour pied de tomate, pour la plante fanée qu’elle disait être devenue, en souriant d’elle-même. Son humour restait intact, son esprit avait la vivacité de la jeunesse.

Au centre de la pièce, sur le tapis épais qui avait dû être violet, la table basse en pin blond proposait deux tasses de thé vert à la menthe, des croque-monsieur et du crumble aux pommes. Les napperons en crochet, posés sur les dossiers des fauteuils, étaient d’un rose éteint. À l’image de sa maison de poupée, je retrouvais Denise habillée d’une robe parme, coordonnée aux reflets de sa chevelure neigeuse, et ses lunettes étaient pailletées de fines particules de laine grise, qui parlaient de son tricot du jour : une écharpe pour moi, en prévision de l’automne qui s’annonçait précoce.

  • Ma petite Sophie, tu m’as l’air bien chargée.

  • Lundi dernier, Louis Keller m’a donné une tonne de manuscrits.

  • Pose ton carton sur la table et raconte-moi votre premier rendez-vous.

Après ma rencontre avec l’éditeur, le lundi soir précédent, j’avais téléphoné à Denise. Elle avait entendu l’angoisse dans ma voix. « Si, Denise, je t’assure, tout s’est bien passé. » Le dimanche suivant, chez Denise, j’avais la mine fatiguée, d’une pâleur médicamenteuse qui témoignait de mes nuits d’insomnie. Le carton des manuscrits s’échappa de mes mains pour venir s’écraser sur mon pied droit, qui refoula une décharge et me fit expulser un cri de douleur. Denise s’empressa, dégagea mon pied agressé, me fit asseoir sur le canapé.

  • Denise, je ne vais pas y arriver.

  • Tu as combien de manuscrits ?

  • Quarante. J’en ai lu trois par nuit et un par jour. Sauf que depuis lundi, ça ne fait que six nuits et cinq jours, donc je ne suis qu’à vingt-trois manuscrits lus.

  • Et tu dois rendre ta copie demain ?

  • Demain, à 17 heures.

  • Louis Keller t’a demandé de tous les lire ?

  • Oui… Enfin, je ne sais plus. J’étais trop en mode panique pour bien l’écouter.

Denise servit le thé, m’incitant à manger un peu, souriant pour se donner une constance et surtout elle réfléchissait à ce qu’elle allait me dire. Elle savait que ma confiance en dépendait, que ses premiers mots impacteraient mon esprit angoissé. Parfois, elle s’exaspérait de mon manque de confiance, surtout qu’elle m’avait appris à me programmer mentalement, à reformater mon cerveau pour gagner en assurance, trouver ma place, me reconstruire sur des bases solides. Seulement, les paroles dénigrantes de Gérard, mon mari, étaient toujours bien ancrées en moi, d’autant que notre fils, adolescent, resté vivre en France auprès de son père, avait commencé à m’écrire des messages assassins, dans le mimétisme paternel. « Tu m’as abandonné. Tu ne penses qu’à toi. Tu n’es plus ma mère. » Alors, quand Denise me faisait une séance de visualisation créatrice afin que je m’imagine en train de réussir de beaux projets, un seul message de mon fils, juste quelques mots cinglants tombés comme une lame de couteau dans sa messagerie, et mon élan vital était coupé net.

  • Sophie, quel est l’objectif de lecture de Louis Keller ?

  • Il veut que je lise un maximum de romans pour trouver la pépite.

  • Dans quel délai ?

  • Publication à Noël, la meilleure période des ventes.

  • Tu lui as présenté notre fiche de lecture ?

  • À vrai dire, je crois qu’il n’a pas bien compris mes explications.

  • D’accord, alors je te propose la chose suivante : pour l’instant, nous gardons notre fiche et nous nous répartissons le travail.

Tous les manuscrits furent sortis du carton, comptés, triés par épaisseur. Certains étaient imprimés et reliés, d’autres étaient écrits à la main ou tapés à la machine à écrire, des feuilles volantes s’en échappaient parfois, avec des traces de nourriture ou des ronds de café, tous les signes d’une vie partagée pendant des mois entiers entre ces documents et leurs auteurs. Ceux que j’avais pu lire furent remis dans le carton. Denise me proposa d’y revenir plus tard, notre priorité étant de parcourir les dix-sept manuscrits restants. Huit pour moi, neuf pour elle, lectrice plus rapide. Lecture des cinquante premières pages et si l’histoire n’accrochait pas notre attention, le manuscrit serait mis de côté, avec l’inscription « NON » sur la couverture. Cinquante pages lues pendant environ une demi-heure, la rédaction de la fiche de lecture en dix minutes quand l’histoire présentait un intérêt, donc fin du travail prévue en fin d’après-midi, comprenant les pauses, puis débriefing général.

Chacune s’installa à une extrémité du canapé, une pile de manuscrits à nos pieds. Denise tenait à ma réussite, convaincue que l’univers littéraire était celui qui me permettrait de m’épanouir. L’an dernier, quand j’avais écrit ce premier roman sur Louise, une jeune femme juive française réfugiée dans une ferme de Normandie pendant l’occupation allemande, je n’avais pas imaginé devenir auteure. Cependant, une évidence m’était apparue, mon besoin impérieux de vivre parmi les livres. La proposition de Louis Keller était arrivée à point nommé. Denise m’avait convaincue que je serais à la hauteur de cette nouvelle aventure, cette formidable mission de découvrir des talents littéraires.

Dans le silence studieux du salon de Denise, nous avons débuté notre marathon de lecture. Notre unique compagnon sonore était le tic-tac du balancier de la petite horloge accrochée au mur, un chalet miniature en bois de tilleul verni, orné d’un cadran rond aux aiguilles en bois, affublé sur son côté gauche d’une grosse fleur d’edelweiss au blanc jauni, broche fanée, souvenir d’une boutonnière de jeunesse. Sous l’horloge, au sous-sol du chalet, pendait une paire de pommes de pin en fonte rouillée. Voyage en Forêt Noire. Sous le toit du chalet, se trouvait le nid d’un coucou joyeux et coloré, dont la trappe s’ouvrait tous les quarts d’heure pour permettre son égosillement. Sa disparition était rapide, certainement pour fuir la grisaille nostalgique de ce dimanche après-midi, aperçue par la fenêtre.

Cette horloge fut notre métronome, un parfum de regrets pour Denise, qui l’avait achetée dans un magasin de Trois-Rivières, faute de pouvoir voyager jusqu’en Europe. Un mari casanier, un couple vivant d’un unique salaire peu élevé et qui n’aurait pas pu financer trois places pour le Vieux Continent parce que Denise ne serait pas partie sans son fils Gilles. Pour moi, cette présence montagnarde avait ravivé mes souvenirs de nos vacances familiales aux sports d’hiver, dans ma vie d’avant, quand j’étais une épouse transparente. La cohue de la station des Alpes françaises où nous allions chaque année, la ruée vers l’or blanc en février, mes enfants et mon mari glissant avec aisance sur toutes les pistes et moi, en décalage. Comme à chaque nouvel apprentissage, mes cours de ski avaient été longs et fastidieux. J’étais bloquée par l’échec, par le jugement ironique de Gérard, par l’impatience de mes enfants. Ces chaussures de ski, lourdes et douloureuses sur mes tibias, cette combinaison impossible à défaire quand j’allais aux toilettes, l’attente interminable aux télésièges, le défilé de mode aux terrasses, tout m’insupportait.

Le coucou, sorti de son nid pour annoncer l’arrivée de quatre heures dans quinze minutes, me ramena à la réalité de Louis Keller, au piaillement assourdissant de son immense volière, à son visage acéré et tranchant, devenu un bec agressif, celui d’un rapace criard.

  • Sophie, tu rêves ?

  • Non, pas vraiment.

  • Nous devons avancer.

  • Tu as raison de me rappeler à l’ordre.

  • Encore une heure et nous serons prêtes.

Le dimanche était bien le jour idéal. Le téléphone de Denise ne sonna pas une seule fois, ce qui nous permit de nous réfugier dans nos lectures respectives, avec un soulagement supplémentaire : fuir la torpeur du dimanche, quand tous sont en famille.

Denise faisait désormais partie de ma famille de cœur, celle que j’avais choisie. De ma famille de sang, il n’y avait plus que ma fille Jess, venue me rejoindre à Trois-Rivières un an auparavant, repartie en France au printemps dernier, réapparue au Québec deux semaines plus tôt, pour vivre avec Aaron, un jeune fermier installé aux alentours. Denise aimait ma présence, avec la sensation de combler un grand vide. Gilles, son fils unique, s’était installé à Ottawa et venait peu souvent lui rendre visite. Il n’était père que d’un seul enfant, qu’il ne voyait plus depuis de nombreuses années car parti vivre aux États-Unis avec sa mère, l’ex-épouse de Gilles. Denise n’avait jamais vraiment été une grand-mère. Le temps d’une pause crumble aux pommes et thé vert à la menthe, en milieu d’après-midi, Denise ne tenait plus.

  • Au fait, c’est comment chez Louis Keller ?

  • Son jardin d’hiver est magnifique.

  • Tu veux dire que son bureau est installé dans une serre ?

  • Presque. Le bureau est grand ouvert sur une immense véranda au climat doux.

  • Un petit paradis exotique ?

  • Oui, mais Louis Keller, il est glacial.

Je lui ai raconté mon sentiment de malaise quand j’avais surpris l’éditeur arrosant ses orchidées. Je m’étais sentie intrusive malgré moi. Avec discrétion, le temps de reprendre mes esprits et pendant que Louis Keller finissait son arrosage, j’avais balayé du regard cet espace lumineux, découvrant un autre recoin de la véranda, à droite, dans un angle : un salon privé, sorte de boudoir rectangulaire adossé aux murs de la maison, avec une vue imprenable sur le parc arboré que j’avais traversé à mon arrivée.

Dans cet espace intimiste, à quelques mètres de la cage aux oiseaux et en retrait du bureau, la décoration était élégante, avec un canapé en cuir caramel, une table basse et ronde, entièrement faite d’un verre transparent avec des incrustations de pierres multicolores autour de son pied central. Les deux murs d’angle étaient recouverts sur toute leur longueur. Celui situé au bout de la véranda présentait une fresque ocre et safranée, un paysage méditerranéen de vignes et d’oliviers, un village ancien. L’autre pan de mur, face au parc, était tapissé d’une bibliothèque avec des livres de grand format, certainement des encyclopédies éditées par Louis Keller, des beaux livres d’art et de nombreux recueils de poètes français du dix-neuvième siècle. Au plafond, un lustre en verre de Murano diffusait une lumière d’ambiance douce et colorée, en harmonie avec la verrerie délicate de la table basse.

  • Notre éditeur est un passionné d’Italie.

  • Au-dessus de son bureau, j’ai cru reconnaître un tableau représentant le Saint-Baptiste de Léonard de Vinci.

  • Passionné d’Italie et d’art pictural.

  • Je me suis sentie très fade dans ce décor haut en couleur.