Excerpt for A l'Encre de Sang (nouvelle) by , available in its entirety at Smashwords




À l’Encre de Sang


Cette nouvelle a été écrite dans le cadre de Quais du Polar 2017

sur le thème imposé : « Sang d’encre au 36 quai des Orfèvres »




Odehia NADACO


La gueule enfarinée des nuits d’insomnie, des heures nocturnes passées à boire de la bière pour espérer s’endormir, à avaler du café quand il est finalement trop tard pour se coucher, le lieutenant Basson se dirigeait vers son bureau, offrant quelques hochements de tête, grommelant quelques bonjours aux collègues croisés sur son passage.

Putain de marches…

Les trois étages de cet escalier en colimaçon étaient un calvaire. Tous les jours, et ce matin plus encore. Magnifique escalier à la rampe de bois et de fer forgé, avec ses colonnes qui lui donnaient un foutu charme pour un bâtiment qui en jetait de l’extérieur mais dénué de tout confort par ailleurs. Le 36 n’était rien de plus qu’une vieillerie aux murs décatis et paré d’un lino sale où accrocs et véritables trous conspiraient dans une course au vétuste.

Il poussa la porte de son bureau, esquissa un sourire forcé aux deux collègues avec qui il partageait cet espace… Il n’eut pas le temps d’ôter son blouson de cuir élimé que la colère le prit :

« C’est quoi ce bordel ?! »

Encore une fois quelqu’un avait pris sa table pour un espace de stockage et y avait déposé, dessus et en vrac, des cartons, annihilant le semblant de rangement et d’organisation qu’il tentait de préserver malgré les dossiers qui s’entassaient.

« Farid, Matthieu, c’est à vous ça ? »

Les deux lieutenants secouèrent la tête de concert, niant toute implication dans le chaos qui régnait sur le bureau de Basson. Il balança sa sacoche en direction de sa chaise et la regarda choir lamentablement au sol, avec l’indifférence de celui qui a déjà eu sa dose de soucis pour la journée.

« Et vous ne savez pas qui a mis ces foutus cartons ici, bien sûr ?

– Non Bass, ils étaient là quand on est arrivés »


Basson fit demi-tour, sortit du bureau, retraversa le couloir étroit et encombré de vieilles armoires métalliques, arriva sur le seuil de l’escalier et frappa avec rage à la porte au-dessus de laquelle était marqué « secrétariat ». Sans attendre qu’on l’y invite, il se précipita dans le bureau étroit en râlant :

« Oh les administratifs ! C’est quoi ce bordel dans mon bureau ? Depuis quand vous vous en servez de dépotoir ?

La chef du secrétariat, à peine plus âgée que le reste de ses collaborateurs lui répondit du tac au tac :

– Personne n’a foutu les pieds dans ton bureau, Bass.

– Alors c’est quoi ces cartons posés en vrac sur mes dossiers, tu m’expliques ?

– Aucune idée. T’avais pas fait une demande d’archives, par hasard ?

– Oh non, je m’en souviendrais, vu le bordel que c’est de récupérer des archives !

– Je ne te le fais pas dire ! Et puis même si c’était le cas, on t’aurait demandé de venir les récupérer ici.

– C’est bon… »

Basson lança encore quelques regards soupçonneux aux adjoints administratifs penchés sur leurs claviers et concentrés à coder dans le STIC tous les procès-verbaux, puis claqua talons et porte en repartant à la recherche du suspect suivant. Sauf qu’il n’avait pas vraiment le temps de s’amuser à ça.


De retour dans son bureau, il fit un instant face à l’affiche décorant tout le mur derrière son siège, une photographie du 36 quai des Orfèvres, un cliché en noir et blanc avec quelques lumières jaunes, un poster acheté pas grand-chose dans une grande enseigne suédoise, qui donnait du majestueux à l’endroit, un air sombre et secret, rien à voir avec ces pièces trop petites, ces tables en mélaminé et ces armoires en ferraille. Les enquêteurs eux-mêmes cherchaient à s’acheter le rêve de leur réalité.

Il attrapa deux boîtes à la fois, sans trop savoir ce qu’il pourrait en faire si elles n’appartenaient à personne et que ce même personne les avait flanquées en plein milieu de son travail en cours. Il entrevit la possibilité de les déposer simplement à terre, à côté de la porte ; il demanderait aux secrétaires de l’en débarrasser plus tard, quand elles auraient digéré sa petite crise de nerfs. Mais la boîte de mauvaise qualité de droite, achetée à grand renfort de précautions budgétaires, se délita entre ses doigts et le contenu se répandit dans le bureau, sur et surtout sous sa table, dans le couloir et partout où les feuilles pouvaient voler.

« Merde ! » s’énerva-t-il entre ses dents. Il ne lui manquait vraiment que ça. Il allait maintenant devoir ramasser tous ces documents et les remettre dans la boîte, renforcée à grands coups de scotch qui ne tenait pas. À ses pieds, le carton désagrégé laissait lentement s’échapper une encre noirâtre et visqueuse. Il plia ses genoux grinçants pour y regarder de plus près, s’apercevant en même temps que toutes les feuilles échappées étaient recouvertes d’encre rouge. Le visage maintenant juste devant la boîte, il approcha la main pour attraper ce qui ressemblait aux restes d’une éprouvette brisée.

« Je veux l’I.J. ici tout de suite ! » hurla-t-il, retirant la main avant même d’avoir effleuré le tube à essai. L’encre rouge, dont un échantillon avait été préservé dans le flacon, n’était rien d’autre que du sang. Farid et Matthieu lancèrent, depuis leurs tables respectives, un regard torve au fouillis qui régnait maintenant à l’entrée de leur bureau commun, habitués aux exubérances de leur collègue et ami.

« Bass, c’est pas l’I.J. qui va ranger pour toi !

– Matthieu, ferme ta gueule et appelle-les. Quelqu’un a rédigé ces P.V. avec du sang ! »

Matthieu se dégagea de derrière sa table, s’approcha pour y voir plus clair, encore persuadé que son équipier était soit en train de leur faire une blague vraiment mauvaise, soit complètement à côté de ses pompes. Vu la tête qu’il se trimballait ce matin… Il se retourna vers Farid lui intimant d’appeler l’identité judiciaire, les releveurs de traces, les « Experts » français. Farid chercha sur la liste annuaire accrochée au mur derrière lui et composa le numéro court alors que ses deux compères restaient béats devant cette scène étrange.


Il fallut dix minutes aux agents d’I.J. pour arriver avec leur petite mallette de secours. À ce moment-là, Farid était passé côté couloir pour empêcher toute personne d’entrer et de marcher sur la paperasse délictueuse. Les deux autres étaient accroupis dans le bureau, tentant de voir, de lire les pages marquées malgré leur enchevêtrement.

« Ça ressemble à des PV habituels. Enfin, si on omet…

– Sauf qu’on ne va rien omettre. Les gars en blanc, venez ! Y’a du sang, là. Les boîtes étaient posées sur mon bureau. J’en ai fait tomber une et… voilà. On dirait bien du sang, non ?

– On dirait bien, acquiesça la technicienne.

– Et l’encre, là, sur les papiers, c’est du sang aussi !

– Possible. On vous dira ça. En attendant, vous dégagez d’ici et vous me faites une réquis’ en bonne et due forme. »

Les deux techniciens enfilaient déjà sur-chaussures et gants, ouvraient leur mallette magique alors que Matthieu et Basson enjambaient papiers et cartons pour rejoindre Farid dans le couloir.

« Les tech, vous me filerez les noms qui apparaissent dans ces espèces de procédures. Rapidos, qu’on les passe à la moulinette »

Pas de réponse de la part des techniciens blasés de la scientifique. Bass n’avait pas simplement affreuse réputation, quand il était dans ses mauvais jours, il était carrément imbuvable. Farid pris le relais :

« Vous avez besoin de nous ?

– Seulement pour nous dire comment ces trucs sont arrivés là.

– Ils étaient sur mon bureau ce matin.

– Quelqu’un d’étranger au service ?

– On s’est fait piquer cinquante kilos de coke, alors t’imagines bien qu’un mec avec des cartons d’archives, il rentre comme il veut.

– Votre bureau n’est jamais fermé ? »

Cette fois ce furent les enquêteurs qui se turent. Un blanc coupable que la chef de l’I.J. balaya dans les airs d’un geste de la main, les intimant à aller voir ailleurs alors que collègues des autres brigades et badauds prenant les coursives du 36 pour un lieu de promenade s’agglutinaient dans le couloir étroit pour bénéficier de cette scène pas commune au cœur de la maison Poulaga.


Il ne fallut pas plus d’une heure aux « hommes en blanc » pour faire le tour de la scène de non-crime. Quelques relevés de traces sur la porte et le bureau, l’enlèvement des pièces mobiles, déjà déposées dans la salle de séchage et les trois compères avaient eu le droit de réintégrer leur espace. Matthieu avait profité de ce moment pour traîner au secrétariat, dissipant un peu les adjoints avec quelques blagues salaces. Un e-mail de l’I.J. arriva, transféré de la messagerie de Bass à celle de Marianne, demandant de passer au STIC une liste de noms.

« C’est pour votre histoire de procédures au sang ?

– On dirait. Tu me les stiques ?

– Bien sûr chouchou, si c’est toi qui demandes. »

En deux minutes les dix noms furent entrés dans l’espace de recherche et rien ne ressortit de leur petite base locale.

« On devrait peut-être chercher plus loin. Tu peux regarder sur Cheops ?

– Désolée, on n’a pas l’autorisation. Cheops c’est votre chasse gardée. Il va falloir vous débrouiller seuls pour y trouver quelque chose. »

Matthieu lui vola un baiser et s’éclipsa rapidement, laissant Marianne désarmée, un sourire de gamine émerveillée aux lèvres.



*


Une heure plus tard, le 36 était sur le pied de guerre. Cheops avait établi des liens avec les noms présents dans les archives de sang. Chaque fiche était celle d’une victime, liée informatiquement à celle des mis en cause dans l’affaire. Et quand les premières fiches MEC étaient apparues, il avait fallu appeler le boss. Les noms des agresseurs, criminels ou qu’importe le terme que l’on utiliserait, étaient ceux des policiers de la Tour Pointue, petit nom donné au siège de la P.J. Et le patron avait dû saisir l’IGPN en urgence, interdisant l’accès à toutes les bases de données, mettant en quarantaine ses différentes équipes. Le laboratoire, suite à l’ordre de s’occuper en priorité des traces ADN prélevées sur les lieux était déjà en cours de séquençage. L’identité judiciaire avait été rappelée pour faire des prélèvements buccaux et prises d’empreintes digitales à tous les employés pour comparaison. Matthieu continuait de lancer des œillades en douce à Marianne, se rapprochait par instants pour simplement l’effleurer. La jeune secrétaire administrative pinçait les lèvres pour cacher un sourire tellement lisible sur son visage, baissait les yeux pour ne pas montrer comme ils pétillaient. Bass tournait en rond comme un poisson dans son bocal, attrapant des papiers, les reposant, se rongeant des ongles depuis longtemps inatteignables, augmentant sensiblement sa dose de caféine à force d’allers-retours vers la cafetière commune. Quand la chef de l’I.J. entra dans le bureau du boss où étaient regroupés les principaux mis en cause, ils s’immobilisèrent tous, comme pris en flagrant délit d’attente.

« La bonne ou la mauvaise en premier ?

– Joue pas à ça, Carine – lui lança le grand patron.

– Pour une fois que je peux me venger de certains ici…

Le boss ne répondit pas et personne n’osa contrer la pique, ils avaient tous été coupables un jour ou l’autre d’avoir balancé leur mauvaise humeur des jours trop noirs à tout venant, et souvent sur Carine et son groupe, ou encore sur l’équipe de Marianne. Tout le monde le sait : il faut toujours avoir l’I.J. et les secrétaires en bons termes ; mais certains jours… Quant à Bass, même si personne ne s’était tourné vers lui, l’esprit d’équipe interdisait de dénoncer ses proches collègues, même d’un regard significatif.

– Il faut encore que l’on vérifie toutes les traces papillaires possibles, et si elles sont exploitables, qu’on fasse des comparaisons. Mais, si j’ai bien compris, tout était là avant votre arrivée. Ce n’est pas mon job de le prouver. Vous vous débrouillerez pour ça. Quant à l’ADN, vous êtes tranquilles, il n’est pas humain. Tout ça a été fait avec du sang animal.

– Porc ? Comme dans les films ? - demanda Matthieu, enfin amusé par la tournure que prenaient les faits pendant que Bass blanchissait à vue d’oeil.

– Non, a priori du sang de chat. Pas très ragoutant, hein ?

– Chat… - murmura Basson, blanc comme un linge.

– Qu’est-ce que t’as mon chou ? Tu vois des humains morts tout le temps et c’est ça qui te fait flancher ?

Pendant quelques secondes, le lieutenant resta silencieux, perdu dans ses pensées. Puis il explosa :

– Il faut aller chez moi !

– Quoi ? T’as une envie irrésistible de nous faire visiter ta garçonnière ? Ce sera sans moi.

– Mon chat ! J’ai passé la nuit à le chercher ! Ça fait trois jours qu’il n’est pas rentré !»

Il fallut quelques secondes au boss pour comprendre de quoi parlait Bass, du lien qu’il pouvait y avoir entre les évènements surréalistes qui se passaient au 36 et la petite vie privée de son lieutenant avec ses histoires d’animal de compagnie disparu.

« Tu crois que c’est à toi qu’ils veulent s’en prendre ?

– À moi ? »

Bass tout à son inquiétude pour son vieux greffier, n’avait pas su percevoir l’évidence : la disparition du chat et sa mort probable étaient une attaque directe contre lui.

« Ce serait une vengeance ?

– Probablement – répondit un officier tout sec de l’Inspection Générale des Services – Nous pensons la même chose. Ces « procédures » qui vous accusent tous d’actes criminels ont pu être créées pour deux raisons et toutes deux sont empreintes de vengeance.

– Deux raisons ?

– Soit pour vous désigner coupables de faits qui n’ont jamais été connus mais qui existent, soit dans le seul but de vous faire du mal.

– Donc vous pensez vraiment que chacun des policiers ici aurait sciemment défié la loi, d’une manière ou d’une autre ?

– Non, comme je vous l’ai dit, il ne s’agit que d’une possibilité. L’autre est tout aussi crédible.

– Et qu’allez vous faire, Monsieur IGS ?

– Regarder toutes ces procédures de plus près, évidemment. Et envoyer quelques agents chez vous, Monsieur Basson, si cela vous convient ? »

Bass hocha la tête vigoureusement, ses yeux qui n’avaient été que deux traits sombres soulignés de cernes gonflés, s’exorbitaient maintenant de fureur.

« Bon, ce n’est pas tout, mais il commence à faire faim. Tout le monde n’a pas amené sa tambouille à réchauffer, Monsieur IGS.

De blanc, le teint de peau de Basson passa à vert. Clairement, lui n’avait ni faim ni digéré l’image de son matou sacrifié.

– Vous n’avez qu’à servir au personnel des barquettes micro-ondables des G.A.V. Je ne suis pas là pour gérer l’intendance. »

Carine fit une petite moue, l’air de dire que tout cela n’était pas très diététique, puis fit volte-face dans un soulèvement de cheveux blonds, qu’elle venait de détacher d’une main, indiquant ainsi qu’elle ne retournait pas au laboratoire maintenant, que l’heure de la pause-déjeuner avait sonné pour elle. Monsieur IGS suivit le mouvement pour aller de son côté rejoindre son équipe qui cherchait des éléments dans les procédures découvertes ce jour, faisait des comparaisons avec celles existantes, réelles. Le boss se tourna vers Marianne :

« Marianne, s’il vous plaît, vous pouvez recenser les besoins en plats et donner les barquettes pour les gardés à vue à ceux qui le veulent ?

– Bien sûr, Monsieur.

– Je vais l’aider ! » - lança Matthieu, cachant de moins en moins bien son attirance pour la jeune femme, sous l’œil amusé de certains et beaucoup moins de la chef du secrétariat, qui laissait tous ces signes d’intérêt envers sa collaboratrice se muer en jalousie. Matthieu la belle gueule du service, l’un des beaux mecs, parce que les autres étaient franchement à croquer aussi… Mais aucun d’entre eux ne s’intéressait à la chef, aucune petite attention envers elle… Matthieu qui, elle le savait, puisqu’elle avait elle-même entré les informations dans Geopol, leur logiciel de ressources humaines, deux mois plus tôt, avait emménagé avec sa compagne et attendait la naissance du petit premier pour bientôt. Cette idée la rassura un peu : Marianne était juste assez bête pour se laisser avoir par un dragueur invétéré, un salaud comme un autre qui tromperait sa femme du début à la fin de leur relation avec tout ce qui passerait à proximité. En attendant, elle se demandait surtout s’ils allaient les obliger à passer la nuit ici, dans ces bureaux à l’écœurante odeur de tabac froid. Elle s’imaginait déjà dormir sur les vieilles couvertures des GAV, dans la promiscuité que lui offrirait la compagnie de tous ses collègues.


Le téléphone du patron fit sursauter toute la petite assemblée. Le silence se fit aussitôt, à la fois respectueux du boss, à la fois inquiet des nouvelles qui lui parviendraient. Tous tournés vers lui, ils attendaient la sentence. Le chef avait les sourcils froncés, mais ne paraissait pas réellement inquiet. Quand il eut raccroché, Farid se permit un « Alors ? ».

– Rien, ils veulent un bureau pour interroger chacun d’entre vous, un à un. Et Basson, t’es le premier de leur liste.

– Bien sûr – grogna-t-il.

– Tu vas dans le bureau de la BRI, ils s’installent là-bas. Et sois correct. »

Bass marmonna encore quelque insulte incompréhensible et partit dans les couloirs, rejoignit l’escalier et monta les deux étages restants, jetant comme toujours un œil au filet tendu au milieu de la cage d’escalier pour prévenir d’éventuelles tentatives de suicide.

Il entra dans le local de la BRI, courbant le dos et baissant la tête à cause du toit en sous-pente, mais toujours le regard bien droit devant. Monsieur IGS était là, assis derrière une table, son ordinateur portable ouvert devant lui et à ses côtés, Madame IGS et Monsieur IGS-2.

« Lieutenant Basson, prenez place, s’il vous plaît. »

Bass s’installa sur une vieille chaise de cuisine en ferraille et formica trop basse, trop proche du bureau pour qu’il puisse tendre les jambes. Il garda les pieds bien ancrés sur le sol, les genoux remontés trop haut devant lui, dans une position qu’il imaginait frôler le ridicule.

« Lieutenant Basson, vous êtes notre principal suspect dans cette affaire.

Bass accusa le coup quelques secondes, puis se reprit et se défendit :

– Comment je peux être le principal suspect, vous avez dit vous-même que j’étais certainement la principale victime. Ils s’en sont pris à mon chat, ils ont laissé ces cartons sur mon bureau…

– Et comme vous le savez, nous cherchons toujours ce que cachent les évidences. Et quoi de mieux que de se faire passer pour une victime pour éviter d’être suspecté ?

– Vous croyez vraiment que je ne connais pas ça ? Et puis qu’est-ce que tout ça m’aurait rapporté ?

– C’est ce que nous nous demandons… Peut-être pourriez-vous éclairer ma lanterne sur ce point ? »

Monsieur IGS fit semblant de brasser des papiers pour continuer sur ce qu’il avait déjà en tête :

« Vous comprenez que de découvrir que ce sont vos codes d’accès qui ont permis d’intégrer ces fausses procédures à Cheops nous a confortés dans l’idée que vous n’étiez pas étranger à tout cela.

– Mes codes ?

– Oui. Qu’en dites-vous ?

– C’est un complot ! Voilà ce que j’en dis !

– Vous ne répondez donc pas de vos actes ?

– Mais je n’ai rien fait !

– Vous n’étiez quand même pas sans savoir que nous pouvons pister chaque entrée ?

– Évidemment que je le sais ! Tout le monde le sait ! Même le dernier pelé à qui vous demanderez dans la rue le sait ! C’est bien la preuve que ce n’est pas moi !

– Vous pouvez être plus explicite ?

– Vous imaginez vraiment que j’aurais été assez con pour mettre ces trucs dans le logiciel avec mes propres codes ? Personne n’est assez bête pour faire ça. Quelqu’un a pris mes codes, voilà tout !

– Et comment aurait-il fait, ce quelqu’un, pour avoir accès à vos codes d’habilitation ?

Bass, fautif enfin, laissa son regard se perdre dans les reflets de lumière sur le crâne chauve de Monsieur IGS-2, toujours posté à gauche de la table et silencieux.

– Je les laisse dans mon tiroir…

– Mais que c’est pratique ! - lança Madame IGS, d’un ton moqueur.

– Oui, pratique. On a trop de codes à retenir. Il y en a un pour chaque logiciel, sans compter ceux des ordinateurs eux-mêmes, des casiers… Vous n’écrivez aucun code, vous ?

Monsieur IGS et Madame IGS s’échangèrent un regard coupable.

– Monsieur Basson, je…

Des coups appuyés s’énervèrent sur la porte, coupant le capitaine de l’IGPN au moment opportun, celui où se devait de répondre sans pour autant savoir que dire. La porte s’ouvrit dans la foulée, qu’importât le besoin d’intimité de l’audition. Le boss s’engouffra dans les combles, suivi de deux de ses hommes.

« On a un problème.

Il jaugea les trois agents de l’IGPN, prêt à en découdre verbalement avec eux si nécessaire. Son regard ne laissait pas de doute, ils n’auraient pas leur mot à dire sur la suite :

– Mes gars avaient un rencard, aujourd’hui. Grâce à vous, ils n’ont pas pu y aller.

– Soyez plus précis, Monsieur le directeur. Quel était ce rendez-vous ?

– Ils étaient prévus en soutien à un transfèrement… Qui a donc eu lieu sans eux.

– Vous voulez dire... ?

– Exactement. Notre ami, et parrain de la mafia, Claudio Parmigiano s’est évadé, profitant de l’absence d’une vraie brigade d’intervention et sans aucun doute de la présence de quelques amis à lui.

– Tout ça… ?

– Tout ça c’était du vent ! Quelqu’un a monté cette mise en scène de toutes pièces, cartons d’archives, fiches STIC… ce n’était là que pour détourner notre attention, nous mettre hors état de travailler ! »

Les trois paires d’yeux de l’IGPN se tournèrent de nouveau vers le lieutenant Basson, trois regards mêlant incompréhension et suspicion. Le lieutenant de la P.J. pouvait-il être la source de cette mascarade ?

« Mais arrêtez de me regarder comme ça ! Quelqu’un a pris mes codes !

– Quelqu’un donc qui sait où vous les laissez.

– N’importe qui ! La majorité des collègues font pareil et tout le monde le sait. Il est impossible de se rappeler de tous ces codes, quoiqu’en dise le ministère avec ses consignes de sécurité ! »

Madame IGS se tourna vers Monsieur IGS :

– A quelle date a eu lieu l’intégration des données ?

– Le deux juin, pourquoi ?

– A quelle date les codes ont-ils changé ?

– Normalement le premier du mois.

– Il y a peu de chances que quelqu’un de l’extérieur ait réussi à voler les codes et à faire le batch, enfin, la remontée de ces données, en si peu de temps sans savoir que les mots de passe changeaient à cette date. J’ai tendance à croire encore qu’il s’agit de quelqu’un de la maison.

– Monsieur le directeur, pouvez-vous nous fournir la fiche de main courante du deux juin, pour que l’on sache qui était dans les murs à l’heure où les informations ont été remontées dans le fichier national ?

– Il faut que je voie ça avec le secrétariat, mais… ne retenez pas tous mes gars ici ! Les médias vont vite le savoir et pas seulement eux ! Qui sait ce qui va nous tomber sur le coin de la figure quand malfrats et terroristes de tout poil vont l’apprendre ?!

– Alors dépêchez-vous et faites taire tout le monde. »

Le directeur fronça le nez. Il n’aimait pas recevoir des ordres et encore moins sur ce ton. À peine eut-il tourné les talons qu’il fut figé sur place par une nouvelle sonnerie de téléphone. Depuis le matin, ça ne s’arrêtait plus. Le plus énervant était le concert des sonneries de téléphones portables, tous entreposés dans un placard sécurisé depuis que l’IGPN était arrivé. Il attendit comme on craint une nouvelle sentence, le dos tourné, les yeux fermés et les poings serrés.

« Je passe le message – énonça Monsieur IGS au combiné. »

« Monsieur le directeur, soyez rassuré, votre Parmigiano a été repris quelques minutes et pâtés de maisons plus loin. Le GIGN s’en est chargé avec brio. »

Le boss ne lui offrit pas une parole, pas un son, et sortit enfin de la pièce, dont ces hommes en costumes trop bien amidonnés viciaient l’atmosphère. La seconde suivante, ils relâchaient aussi Basson, prêt à rejoindre ses pairs pour finalement tenter d’avaler un plat réchauffé avec eux. Puis il se ravisa. Un café lui serait certainement bien plus utile. Bien qu’il soit interdit par les nouveaux chefs autoproclamés et temporaires du service de passer par le couloir où étaient enfermés les téléphones personnels, il prit ce passage pour pouvoir s’offrir un vrai café, un qui soit fait avec une vraie machine, comme seuls en avaient Marco et Pierrick, une de ces machines à capsules hors de prix dont le café avait un vrai goût et pas… Il tomba nez à dos avec la secrétaire. Elle se retourna en sursautant, un téléphone portable à la main.

« T’as encore ton téléphone, toi ? - demanda bêtement Bass.

– Je… oui, non, enfin, ce n’est pas le mien ! Je l’ai trouvé et je voulais le mettre avec les autres.

– Tu te fous de moi, t’étais en train de pianoter dessus il y a deux secondes.

– Je…

Les yeux de l’administrative partaient dans tous les sens, comme si elle cherchait une issue à ce face à face. Puis son regard se figea sur quelque chose derrière lui, quelqu’un dont il entendit les pas.

– Lieutenant Basson, peut-on savoir ce que vous faites ici ?

Bass se retourna en direction de Monsieur IGS-2, prêt à faire valoir son droit à la caféine quand la secrétaire se précipita vers l’autre bout du couloir. Les deux hommes n’eurent pas le temps de réfléchir : quand quelqu’un court, on court. Que ce soit pour fuir le même danger que lui ou pour le rattraper si c’est à vous qu’il veut échapper, vous courez. Les talons de la secrétaire claquaient dans un bruit étouffé et désordonné sur le lino, certainement pas les chaussures idéales pour ce genre d’exercice. Elle eut à peine le temps d’atteindre son but que Basson intercepta son geste, l’empêchant d’ouvrir la porte des toilettes au bout du couloir, où elle comptait se débarrasser de la puce du téléphone.

« Maintenant, tu donnes ton téléphone au Monsieur. »

L’administrative ne se le fit pas répéter et tendit son bras armé du portable vers l’homme en costume qui, tout comme Basson, se doutait enfin du rôle de la secrétaire dans l’affaire de l’encre de sang au 36.

Il ne fallut que quelques secondes à Basson et Monsieur IGN pour soulever la courte secrétaire jusqu’au local de la BRI et en dix minutes, dont neuf furent dédiées aux sanglots et au mouchage, elle avoua avoir saisi, pendant son temps de travail, les fausses procédures que lui avait fournies son commanditaire. Puis, avec le mot de passe de Bass, elle les avait intégrées au fichier national. Le clan de Parmigiano avait manigancé cette diversion afin de faire évader son patron et trouvé la bonne personne pour leur donner le coup de main nécessaire : une secrétaire aigrie, une invisible en mal de reconnaissance.

Les menottes serrant trop ses poignets dodus, elle sortit du bâtiment sous les regards consternés et finalement captivés des équipes du 36. Elle se tourna vers Basson une dernière fois et lui siffla dans un rictus : « Tu penses que tu vas retrouver ton chat ? ».


Download this book for your ebook reader.
(Pages 1-18 show above.)