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L’école buissonnière

By Madjid Lebane

Published by Madjid Lebane at Smashwords

Copyright 2017 Madjid Lebane

ISBN : 9791096282135


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Smashwords Edition, License Notes

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L’école buissonnière

SPES

Saison 2, épisode 8

Roland commençait à prendre ses marques à l’école de police. On lui avait attribué un casier dans lequel il n’avait laissé qu’un livre. Une reproduction d’une vieille édition des dix petits nègres d’Agatha Christie. Il aimait bien ce livre, même si l’affaire dont il était question dans cet ouvrage avait si souvent été réutilisée depuis que n’importe quel gamin trouvait l’astuce avant la moitié de l’histoire. Mais Roland conservait cet exemplaire dans son casier pour ne pas le confondre avec l’original qu’il avait dégoté quelques mois plus tôt. La copie était si parfaite que seule une mention légale en page cinq permettait de distinguer les deux.

Le vieux policier donnait en ce jour de printemps sa sixième conférence. Il ne s’agissait pas réellement de cours puisque ses auditeurs étaient tous diplômés et fort bien notés. Ils représentaient, lui avait-on expliqué, l’avenir de la police. Et, Roland devait le reconnaitre, ces quatre filles et deux garçons étaient effectivement d’excellents éléments.

Lors de la première conférence, Roland avait dû les convaincre qu’il avait des choses à leur apprendre. Cette demi-douzaine de premiers de la classe avaient tous préparé le cours en lisant les rapports d’enquête de Roland. Ils en savaient donc souvent au moins aussi long que lui sur des affaires qu’il avait, lui-même, totalement oublié.

Heureusement, une sorte de solidarité entre cheveux gris avait fait que le doyen avait averti Roland de cet état de fait. Il prit donc la liberté de leur parler d’enquêtes pour lesquelles les rapports avaient été volontairement tronqués. Pour ne pas mettre à mal les secrets contenus dans ces affaires, il prenait soin de modifier les noms, lieux et dates.

Ce matin, en déposant son chapeau dans son casier il remarqua qu’en plus de son livre il y avait une petite feuille de papier.

Qui avait pu ouvrir ce casier ? Pourquoi utiliser un moyen aussi archaïque pour le contacter ? Ça sentait la blague d’étudiant à plein nez.

Roland saisit le papier en utilisant des gants de protection. On n’est jamais trop prudent. Et si ce n’était pas une blague !

Viens me retrouver au frigo dès que possible.

Le mot était signé Matis. Roland connaissait le chef du département de médecine légale et son caractère si particulier. Envoyer une invitation de cette façon était bien dans ses méthodes, mais le professeur n’était pas du genre à faire des plaisanteries potaches.

Roland avait encore une vingtaine de minutes avant le début de son cours. Ça devrait lui suffire pour rendre une petite visite au troisième sous-sol. Pourquoi les morgues étaient-elles toujours situées aussi bas ? Comme s’il fallait habituer les morts à vivre sous terre !

Rien ne semblait avoir changé dans ces laboratoires depuis que Roland y avait pénétré quatre décennies et quelques années plus tôt. Les murs avaient seulement été repeints depuis !

Matis occupait le bureau du fond. Celui réservé au grand chef de l’armée de cadavres qu’il était devenu.

Roland toqua à la porte et entra sans attendre d’invitation formelle. Un vieux monsieur cylindrique et rouge releva la tête de son écran.

— Finalement tu y seras arrivé à occuper ce bureau !

— Oui. Mais j’ai dû semer de nombreux cadavres derrière moi, répondit le professeur.

— J’espère qu’ils sont bien tous rangés dans les bons tiroirs.

— Presque.

Roland faisait allusion à une blague que les deux étudiants qu’ils étaient à l’époque avaient tout d’abord trouvé hilarante, à savoir intervertir les cadavres dans les tiroirs de la morgue la veille d’un cours important. Ils y avaient mis plusieurs heures et tout leur cœur pour découvrir le lendemain que les corps étaient tous équipés d’une micro puce d’identification qui permettait au système automatique de toujours fournir le cadavre demandé quelque soit le tiroir où il était entreposé. Le système était récent à l’époque, mais on leur en avait quand même parlé en cours.

Leur blague tomba donc à l’eau et leur apprit qu’ils auraient dû être plus attentifs lors de ce premier cours où on leur avait présenté la chose.

— Pourquoi presque ?

— Parce que j’ai un resquilleur.

— Sérieusement ? Avec toutes les saloperies électroniques qui surveillent tes pensionnaires, on est arrivé à te coller un corps non répertorié ?

— Oui. J’ai moi aussi eu beaucoup de mal à l’admettre. Mais ça fait une semaine que je me creuse les méninges et je n’arrive toujours pas à comprendre comment c’est possible.

Roland eut une sorte d’illumination.

— Tu sais que je suis ici pour animer une master class. Mes élèves n’ont plus grand-chose à apprendre sauf tout ce qui concerne les affaires étranges. Je crois qu’on en a une belle là.

Le professeur parut réfléchir.

— T’as raison. Plus on est de fous plus on rit.


*****


Maria et Keylan, co détenteurs du record de la meilleure note du concours d’officier six années plus tôt, comparaient leurs connaissances sur les affaires du SPES lorsque Roland fit son entrée dans la petite salle de cours.

— Monsieur Dogon, Keylan et moi ne sommes pas d’accord sur l’une de vos dernières enquêtes de terrain. Nous savons qu’un grand nombre d’informations ont volontairement été retirées des rapports officiels, mais on trouve quand même des incohérences.

Roland regarda la jeune femme.

— Eh bien, vous savez quand on dégraisse un rapport on ne fait pas trop attention à la qualité ou à la cohérence du résultat final. La loi nous oblige à mettre tous ces documents en accès public, mais le bien public nous contraint aussi à ne pas tout révéler. Certaines informations pourraient provoquer des mouvements de panique si elles étaient rendues publiques.

— Et donc, vous vous moquez du fait que le rapport public n’ait aucun sens, poursuivit Keylan.

— Exactement. C’est un secret de polichinelle le fait que certains rapports soient considérablement raccourcis. On n’a pas de temps à consacrer à la construction d’un mensonge cohérent. Ce serait du temps perdu.

— OK, dit Maria visiblement déçue. Depuis le premier jour, elle n’arrêtait pas de chercher des incohérences dans le discours de Roland. Le vieux policier avait commencé par trouver ça drôle, mais maintenant il commençait à s’agacer de ce comportement puéril et se disait qu’il allait devoir remettre cette gamine sur le droit chemin. Mais c’était peut-être ce qu’elle attendait. Comment savoir avec ces gamins trop doués ?

— Aujourd’hui je vous propose, plutôt que de revenir sur de vieilles affaires, de nous attaquer à une enquête qui mérite un classement parmi les affaires étranges.

L’annonce de Roland fit un bel effet. Travailler avec le grand Roland Dogon sur une affaire spéciale était inespéré. Et, c’était nettement plus intéressant que de revoir de vieilles affaires.


*****


Moins de dix minutes après son annonce, Roland et sa classe étaient dans la grande salle d’autopsie. Matis s’occupait avec un assistant de mettre un corps sur la table en inox.

— Nous avons déjà assisté à des autopsies, monsieur, fit remarquer une élève qui cachait mal que l’endroit la mettait mal à l’aise.

— Nous n’allons pas faire d’autopsie, répondit Matis sans même se retourner. Mais nous en parlerons plus tard.

— Oui, enchaina Roland. Nous allons suivre les procédures et constater les résultats obtenus, et si ceux-ci ne sont pas satisfaisants nous verrons comment continuer l’enquête en sortant des sentiers battus.

— Combien de temps nous prendra cette enquête ? s’inquiéta une autre élève.

Roland leva un sourcil étonné.

— Vous réalisez que votre question n’a pas de sens ? répondit-il.

— Si nous ne savons ni où nous allons ni par où nous devrons passer, nous n’avons aucun moyen de déterminer un temps de parcours, fit remarquer Maria.

— Bien observé, la félicita Roland. Mais si vous avez une urgence ou un planning trop restreint, vous pouvez quitter ce cours. Je vous rappelle que vous êtes tous déjà diplômés et qu’aucune obligation ne vous retient ici. Maintenant je vais laisser le professeur vous exposer la situation de départ.

Matis avait fini les préparatifs. Son assistant s’était un peu éloigné pour ne pas influencer les élèves ou gêner le professeur.

— Voilà. Vous êtes, vous tous, l’élite de nos jeunes officiers. Je me souviens de la plupart d’entre vous d’ailleurs puisque vous êtes déjà venus assister à mes cours. Je ne vous ferai donc pas l’insulte de vous réexpliquer tout le fonctionnement de cet endroit. Vous savez tous que chaque chose ici est soigneusement répertoriée et suivie, du scalpel jusqu’au cadavre. Or, ce corps-ci n’est nulle part dans nos bases. C’est surprenant et peut-être inquiétant. Quelle est la procédure à suivre d’après vous ?

Les jeunes officiers se regardaient. Ils avaient tous lu et relu les livres de procédures pour réussir leurs examens, mais c’était déjà un peu loin derrière eux. Le cerveau a tôt fait d’éliminer toutes les informations qu’il considère comme inutiles. Celles-ci en faisaient partie.

— Faire une vérification des paramètres biométriques. La photo ou les empreintes de cette personne doivent être présentes dans nos bases d’identité.

— C’est bien la procédure. Voici donc un scanner biométrique. Je vous laisse procéder.

Maria prit avec assurance l’outil tendu par l’assistant. Elle s’était servi plusieurs fois de tels appareils et connaissait leur fonctionnement sur le bout des doigts.

Tout le monde la regarda procéder aux mesures puis aux vérifications dans les bases. À la fin de ses manipulations, elle se retourna vers le professeur.

— Mais, c’est impossible. Il n’est nulle part. J’ai même consulté des bases de données internationales.

— Vous avez suivi la procédure et vous n’avez obtenu aucun résultat utile, dit Roland. Que décideriez-vous de faire ensuite ? Est-ce que la procédure prévoit autre chose ?

Elle garda les lèvres jointes. C’est un autre élève qui intervint alors.

— Il faut l’autopsier pour déterminer quand et comment il est mort. On pourra alors resserrer le champ des recherches. Il y a des caméras et des scanners partout dans l’Académie. Ce corps n’est pas arrivé là tout seul.

— Bonne idée, à priori, dit Roland, mais elle n’est pas réalisable pour deux raisons. Lesquelles ?

— On ne peut pas faire d’autopsie sans ordonnance légale, répondit Maria.

Roland acquiesça.

— Et la seconde ? demanda-t-il ensuite.

Personne ne répondit. Au bout de trente secondes de silence, ce fut le professeur qui reprit la parole.

— La seconde n’est pas dans vos procédures policières, mais est présente dans les manuels militaires. C’est tout simplement que le corps est potentiellement piégé. Il peut contenir des virus, des gaz mortels, une bombe ou autre chose de dangereux.

Les élèves eurent tous un mouvement de recul.

— À priori, celui-ci ne contient pas de bombe ni de virus ou poison. J’ai vérifié cela la semaine dernière, après avoir découvert le corps et son absence d’identité. Mais vous n’êtes pas censés connaitre les procédures militaires donc vous êtes toujours en course.

— Je ne suis pas aussi magnanime, intervint Roland. Dans notre métier on peut être amené à affronter n’importe quoi. Il n’est donc pas complètement absurde de s’enquérir des procédures prévues par d’autres. Et je ne pense pas qu’aux militaires. Vous pouvez également fouiller celles de diverses ONG. Elles ont souvent mis en place des procédures exceptionnelles. Et, chose encore plus importante, vous avez le droit d’imaginer des solutions originales. Je dirais même que c’est bien le seul intérêt à garder des humains dans nos métiers. S’il ne s’agissait que de respecter des procédures, des machines le feraient bien mieux que nous.

— Mais comment voulez-vous qu’on connaisse tout ça ? s’insurgea Maria.

— Débrouillez-vous comme vous voudrez, mais en ce qui concerne la capacité d’improvisation il n’existe aucune formation. Vous l’avez ou pas. Et si vous ne l’avez pas, je ne peux rien faire pour vous à part vous dire que vous perdez votre temps dans ce cours.

Matis sentit, comme tout le monde, que la tension était montée de plusieurs crans. Il choisit d’intervenir avant l’explosion.

— Je crois qu’on est arrivé au point le plus intéressant de cette affaire. C’est maintenant que vous allez devoir inventer des axes de recherche inattendus. Surprenez-nous !

— Vous avez jusqu’à notre prochain cours pour me proposer des pistes, conclut Roland.

Les élèves quittèrent rapidement le sous-sol et bientôt Roland et Matis furent seuls avec le cadavre mystérieux.

— Ben dis donc, tu ne les ménages pas ces gamins. Tu crois que l’un d’eux va trouver une solution ?

— Je ne suis pas nounou. Ces gamins sont l’avenir de notre métier et je suis bien placé pour savoir ce dont les IA sont déjà capables. Si personne ne leur ouvre l’esprit, il n’y aura plus un seul flic humain dans dix ans, ou moins.


*****


Le lendemain de ce cours si particulier, Roland rendait visite à ses anciens collègues du SPES. Armelle et Kevin furent ravis de le voir. Il leur raconta tout ce qui s’était passé.

— Tu voudrais qu’on enquête ?

— Oui. J’ai obtenu du doyen qu’il dépose une plainte officielle. Vous travaillerez dans la légalité. Mais, j’ai besoin que vous fassiez les choses discrètement. Mes élèves sont des fouineurs et des malins. Il est possible que l’un d’entre eux apprenne que vous êtes sur l’affaire et se contente de vous coller aux basques pour récupérer vos résultats.

— Tu crois qu’il y a des tricheurs dans le lot ?

— Je crois que ce genre de battants ne supportent pas l’idée d’échouer et qu’ils sont potentiellement prêts à tout pour réussir.

— OK. De toute façon on n’a besoin que d’une bonne photo du gars pour le retrouver. Tes élèves n’ont aucun moyen d’accéder aux mêmes informations que nous.

Kevin paraissait très sûr de lui. Roland le connaissait assez pour savoir qu’il n’y avait là aucune vantardise. S’il le disait, c’est qu’il pouvait le faire.

— Je peux te fournir ça.

Le lendemain soir c’est Kevin qui vint taper à la porte de Roland.

— Eh bien gamin. C’est rare que tu viennes jusqu’à chez moi. Qu’est-ce qui t’amène ?

— L’enquête que tu nous as filée hier.

— Un problème ?

— Je crois que t’es tombé sur un morceau encore plus gros que tu ne l’imaginais.

Roland fronça les sourcils. Kevin semblait soucieux.

— Explique-moi ça.

Kevin passa donc les trente minutes suivantes à faire son rapport à Roland.

— Et t’as une théorie qui expliquerait cela ?

— Oui. Mais il faudra faire l’autopsie et plusieurs tests pour en avoir le cœur net.

— Je comprends, dit Roland. J’aurais quand même préféré que mes élèves planchent sur le sujet.

— Ça peut peut-être s’arranger. J’en touche deux mots à qui de droit et on pourrait faire ça comme dans un vieux roman anglais. On réunit tout le monde pour expliquer l’affaire et donner le nom du coupable à la fin.

Roland approuva cette proposition. S’ils obtenaient les autorisations nécessaires, le cours du lendemain allait marquer ses élèves pour le reste de leurs jours.


*****


Lorsque Roland arriva dans la grande salle d’autopsie suivi de ses élèves il ne savait pas trop à quoi d’attendre. Kevin lui avait envoyé un message précisant que les travaux pourraient être menés devant les étudiants et que leur participation active était même souhaitée, mais il ne lui avait fourni aucun autre détail.

Il fut donc plus surpris que sa suite en découvrant la grande jeune femme brune, dont il pensait se souvenir comme répondant au prénom de Dalila, au côté de Kevin et de Matis. Plusieurs gardes se trouvaient également dans la salle. On devinait aisément à leur allure qu’ils n’étaient pas là pour apporter une touche pacifique au décor. Roland fouilla la pièce des yeux, cherchant Laureen. Il ne doutait pas un instant que c’était elle l’autorité supérieure qui avait donné sa bénédiction à cette séance de découpe de viande froide. Elle n’était pas présente, mais n’était-elle pas simplement dissimulée dans un coin, attendant le meilleur moment pour faire une entrée théâtrale ?

Roland n’aimait pas la tournure que prenaient les évènements.

Matis dut sentir le malaise qui commençait à s’installer.

— Maintenant que tout le monde est là, on va pouvoir commencer.

— J’aimerais préciser la situation dans laquelle nous sommes, intervint Dalila. Vous remarquerez que nous sommes un peu plus nombreux aujourd’hui que lors d’un cours normal. Pour des raisons de confidentialité, mes hommes et moi ne nous présenterons pas. Vos dossiers ne vous permettent pas d’avoir les accréditations nécessaires pour accéder à cette information. Vous avez juste le droit de savoir que nous sommes membres des services secrets. Vous m’appellerez donc simplement commandant. Inutile d’essayer de communiquer avec mon équipe. Ils ne sont pas là pour devenir vos amis.

Dalila fit une pause. Son discours et le ton glacial qu’elle avait utilisé avaient parfaitement fonctionné. Les étudiants s’étaient resserrés les uns contre les autres comme un petit troupeau de moutons effrayés. Roland fut un peu vexé de le constater. Ces officiers déjà en activité se laissaient trop facilement impressionner à son gout.

— Moi, par contre, je peux me présenter. Je suis Kevin Martin et je travaille au SPES. C’est de ma faute si vous êtes maintenant entouré par des gros bras des services secrets. Mais, ne vous en faites pas, ils ne tuent que si on leur en donne l’ordre.

— Que si je leur en donne l’ordre, précisa Dalila toujours aussi glaciale en insistant sur le je.

Roland connaissait suffisamment Kevin pour comprendre qu’il ne plaisantait qu’à moitié, même s’il sentait que ladite Dalila en rajoutait un maximum pour tester les élèves.

— Nous vous devons quand même une explication sur la raison de la présence des services secrets avec nous. Le SPES a été chargé d’enquêter sur cette affaire de cadavre inconnu. Nous avons trouvé, lors de nos recherches, des éléments qui nous ont paru mériter ce niveau particulier de sécurité. Le fait que votre professeur soit un ancien membre du SPES vous permet de tout de même participer à la suite de l’enquête.

— Toutefois, reprit Dalila, je dois vous indiquer que rien de ce qui sera dit, entendu ou vu ici ne devra être rendu public. Pour être encore plus explicite, je vous conseille de ne jamais en parler à qui que ce soit.

Les élèves acquiescèrent en hochant du chef, presque par réflexe. Ils étaient tout à la fois impressionnés, effrayés et flattés. Dans la carrière d’un officier de police, il est très peu probable de tomber sur une affaire concernant la sécurité nationale. En pratique, aucun d’eux ne connaissait personnellement le moindre collègue pouvant se targuer d’avoir participé à une telle affaire. Paradoxalement, aucun ne se dit que si tous ceux qui étaient mêlés à de telles enquêtes gardaient scrupuleusement le secret ils n’avaient aucun moyen de savoir qu’ils y avaient participé...

— Mais nous avons assez parlé. Le temps passe et nous n’avançons pas. Monsieur Dogon vous avait demandé de revenir avec des pistes, des théories ou même des réponses. On vous laisse donc la parole.

En leur envoyant la balle de cette façon Kevin leur faisait peut-être encore plus peur. C’est Keylan qui tenta sa chance le premier.

 J’ai choisi de chercher du côté des vidéos de surveillance publiques. En effet, nous n’avions pas les autorisations nécessaires pour accéder à celles de l’intérieur de l’Académie, mais en ce qui concerne les caméras extérieures nos grades d’officiers suffisent.

 Voilà une initiative qui sort un peu des sentiers battus, approuva Roland. Et qu’est-ce que vous avez trouvé d’utile ?

 J’ai découvert que la victime est entrée ici vivante et sans contrainte apparente.

 Et ? insista Kevin.

 Et rien, avoua le policier. Il faudrait avoir accès aux vidéos internes de l’Académie pour savoir ce qui s’est passé dans ces murs. Mais je suis à peu près certain qu’il n’est venu ici qu’une seule fois.

Kevin lança un regard appuyé à Roland.

 Et vous n’avez pas essayé de vous procurer les vidéos des caméras internes ?

 Si, avoua Keylan, mais je ne suis pas arrivé à passer tous les systèmes de sécurité. Je n’ai pu accéder qu’aux archives. Elles semblent moins bien protégées.

 OK, finit par dire Roland pour mettre fin à la torture. Vous avez fait preuve d’une bonne initiative. Dommage que vos compétences en matière de sécurité informatique ne vous aient pas permis d’aller plus loin. Mais, et c’est le plus important, est-ce que vous êtes capable d’émettre une théorie ?

 Les quelques éléments dont je dispose me font dire que ce gars avait probablement rendez-vous ici avec quelqu’un. La rencontre a fini par sa mort et son cadavre a été caché dans l’un de ces coffres.

 Vous pensez vraiment avoir découvert le pot aux roses ? insista Dalila.

Keylan hésitait à répondre. D’habitude il ne se laissait pas déstabiliser facilement, mais là, la situation n’était pas habituelle.

 Non, Madame. Vous ne seriez pas là pour si peu. Sauf si le tueur est parmi nous.

Il avait prononcé les derniers mots moins forts et en lançant des regards inquiets aux autres élèves.

Dalila devait se délecter de la situation se dit Kevin. Mais ni lui ni elle ne réagirent à cette théorie.

 Les autres ? demanda Kevin en prenant bien soin de ne regarder aucun élève en particulier.

Ce fut Maria qui se détacha du groupe.

 Moi. J’ai pris le même chemin que Keylan, mais... Je suis arrivé à entrer dans les systèmes de l’Académie. Pas les vidéos, mais les systèmes administratifs. J’ai pu découvrir que le badge utilisé par notre cadavre n’est enregistré nulle part. Ce qui est virtuellement impossible. J’ai essayé de retrouver sa trace ailleurs, mais je ne suis parvenue à rien.

 Et vos conclusions sont elles différentes de celles de votre collègue ? insista Dalila.

 Les éléments que j’ai découverts me font supposer que c’est un gros poisson. Il est impossible pour un simple plaisantin de créer une fausse identité de toute pièce et d’arriver à berner un système de police conçu pour repérer même des terroristes grimés ou transformés par chirurgie. De plus, les traces de son passage ont toutes été effacées, ce qui est encore plus compliqué.

 C’est une bonne façon d’envisager les choses.

 Votre présence me conforte dans ma théorie, Madame.

Dalila n’eut pas le moindre geste. C’est Kevin qui reprit les rênes.

 D’autres théories intéressantes ? Autant vous le dire franchement : nous savons que vous avez tous tenté de pénétrer dans les systèmes de vidéo internes. Nous savons aussi qu’aucun n’y est arrivé. Ce n’était pourtant pas si difficile. Mais encore fallait-il chercher l’entrée du bon côté.

Kevin avait un petit sourire mystérieux.

 Mais nous allons construire une théorie qui tient la route avec les éléments dont nous disposons.

 On ne fait pas l’autopsie du corps ? demanda Maria.

 Mais si, nous allons nous y mettre immédiatement. Sauf si vous avez quelque chose à ajouter.

Kevin, Roland, Dalila, tout le monde la fixa. La jeune femme fit mine de garder son sang-froid, mais une simple mesure de sa tension artérielle aurait suffi à constater qu’il n’en était rien.

 Craignez-vous qu’on découvre quelque chose ? demanda Matis, qui ne s’était pas encore exprimé.

 Non, bien sûr que non. Procédons.

Matis s’équipa donc de ses gants et masque et se saisit d’un scalpel laser.

 Comme nous ne savons pas exactement ce que nous cherchons, nous allons effectuer une autopsie complète. Que nous débuterons donc par une ouverture en Y classique ! Je vous rappelle que j’ai procédé à la vérification, par des moyens non invasifs, à la non-dangerosité de ce corps.

 La chair ne présente aucune particularité, ajouta l’assistant.

Pendant ce temps Matis extirpa du corps les différents organes. Le foie, les poumons, l’estomac, le cœur, les intestins. Il les disposa tous dans des bassins différents ou se trouvait un liquide de conservation.

L’assistant alignait les bassins sur une table devant les élèves. Aucun ne semblait trop pressé de regarder de trop près. Seuls Kevin et Dalila s’étaient rapprochés et échangeaient des regards entendus.

 Eh bien, mesdames et messieurs, observez ces organes et dites-nous ce qu’ils vous inspirent.

Comme Matis leur faisait un grand geste les priant de se rapprocher les six élèves se mirent le long de la table.

 Cet individu ne souffrait d’aucune maladie, fit remarquer l’une des jeunes femmes.

 Certes. C’est une première observation utile. Mais essayez d’aller plus loin.

La jeune femme, Caroline, s’enhardit à observer les organes de plus près.

 Il semblerait que cette personne a suivi une sorte de régime lors de ses derniers jours. Son estomac et ses intestins ne contiennent aucun résidu alimentaire.

 Conclusion.

 Aucune nourriture depuis un minimum de quatre jours.

 Excellente analyse. Vous auriez tous dû le remarquer immédiatement, tança Matis.

 Mais il y a plus encore à voir dans ces quelques morceaux de viande, ajouta Dalila.

Là, tous les élèves restèrent cois.

 Tous ces organes sont dans un état de propreté très exceptionnel, vous ne trouvez pas ? ajouta Kevin.

Les six élèves observèrent de plus près les tas de chaires sanglantes.

 Oui, ajouta Matis, à moins que cet homme n’ait vécu dans une région sans aucune pollution et ne se soit nourri que de produits plus sains que ce qui sort d’un labo, je ne comprends pas comment il a fait pour avoir des organes aussi propres. Ils ont l’air neufs !

 C’est peut-être parce qu’ils le sont, rebondit Roland.

 C’est exactement ça, conclut Matis. Vous avez une explication ?

Ce fut Maria la plus prompte.

 Greffe d’organes venus d’un laboratoire de production ?

 C’est à cela que ça ressemble, en effet. Mais je n’avais jamais vu quelqu’un se faire greffer en même temps la totalité des organes internes. Cela suppose un bloc chirurgical très complexe. Je ne crois même pas que ce soit prévu dans les protocoles actuels.

Matis se saisit d’une sorte de microscope géant avec écran couleur. L’appareil était accroché au plafond pour faciliter son déplacement dans la pièce et le placement de son objectif exactement à l’endroit voulu par le praticien. Matis dirigea ledit objectif vers différentes parties des intestins tout en les déplaçant de la pointe d’une baguette blanche.

 Regardez ces organes de plus près. Je pense pouvoir affirmer sans prendre trop de risques qu’ils n’ont jamais servis. Cette personne n’a jamais rien mangé.

En affirmant cela, il se tourna vers Roland puis vers Kevin. Seul Roland paraissait légèrement étonné. Kevin, lui, ne montrait rien.

 Je pense que vous devriez continuer l’autopsie professeur, dit Kevin. Envoyons ces parties-là aux tests et occupons nous du reste de ce monsieur.

 Le petit Kevin a encore une longueur d’avance, hein ! dit Matis, qui semblait beaucoup s’amuser de la tournure que prenaient les évènements.

Le professeur entama alors le découpage de divers muscles des jambes et des bras. Il les disposa également dans des bassines. Puis, il fit de même avec les divers organes de la tête : le cerveau, les yeux et autres parties gagnèrent à tout de rôle diverses bassines.

Le « démontage » du corps prit moins d’une heure au professeur. À la fin de son travail, il ne restait rien qui ressemble réellement à un corps humain.

Il se tourna alors vers les élèves, qui étaient restés sagement dans leur coin presque sans parler.

 Bien ! Ça fait très longtemps que je n’avais pas fait une autopsie aussi complète. Mais le travail réel ne fait que commencer. Les premiers résultats doivent être revenus du laboratoire. Voyons cela ensemble.

La lumière se baissa un peu et des colonnes de chiffres et de termes techniques furent projetées sur le mur.

 Je crois qu’on peut, sans trop hésiter, affirmer que ce corps était neuf, commenta Matis. Nous attendrons quand même le retour des tests faits sur les muscles et les os, mais ces premiers éléments sont assez parlants.

 Comment un corps peut-il être entièrement neuf, professeur ? demanda Maria.

Matis prit quelques secondes de réflexion avant de répondre.

 En théorie, il est parfaitement possible de construire un être humain de A à Z en s’appuyant uniquement sur les techniques déjà disponibles et utilisés pour les greffes d’organes. Le seul qu’on ne sache pas encore reproduire c’est le cerveau.

 Et ce cerveau-là ? Il était neuf aussi ?

 Attendons les résultats définitifs, mais il me semble que oui.

Un silence inquiet se fit dans le labo.

 Qu’est-ce que vous pouvez proposer maintenant comme théories ? demanda Kevin.

Les élèves se regardaient. N’avaient-ils aucune idée ou n’osaient-ils pas ?

 Alors ? insista Roland.

Keylan sembla sortir de sa torpeur.

 Les théories qu’on pourrait émettre sont totalement impossibles.

 Allez-y quand même, appuya Roland. Ce cours n’est ni enregistré ni noté. Vous pouvez vous laisser aller.

 J’ai remarqué que le corps ne présentait aucune trace de chirurgie. Il est donc possible qu’il ait été cultivé en totalité…

Les autres élèves s’éloignèrent de quelques centimètres de Keylan. Totalement désolidarisés !

 Vous avez totalement raison, dit Kevin.

 Ce corps a effectivement, selon toute vraisemblance, été construit à cent pour cent, ajouta Matis, venant ainsi au secours du seul élève qui avait osé avancer une théorie vraiment neuve.

La cote de popularité de Keylan repassa instantanément au-dessus de zéro.

 Comment est-ce possible ? Argue quand même Maria qui n’a pas envie de se laisser dépasser par son concurrent de toujours.

 De manière totalement théorique, cela n’a rien de très complexe, continua Matis. Nous savons multiplier les cellules souches à l’infini et nous en servir pour imprimer n’importe quel organe après différenciation. Si cela n’a jamais été fait de façon aussi complète, à ma connaissance, c’est surtout que le besoin ne s’est jamais fait sentir.

 Alors quelqu’un s’est amusé à le faire ?

 Oui, il semblerait. Le record si je ne m’abuse est jusqu’à présent détenu par un grand brulé donc on avait reconstruit un peu plus de soixante pour cent du corps, ce qui est déjà énorme. Mais construire un être humain à cent pour cent c’est une vraie nouveauté.

 Je croyais qu’il était totalement inutile de fabriquer un cerveau ! Objecta un élève jusqu’alors silencieux.

 C’est vrai, admit Matis. Pas pour des raisons techniques puisqu’un neurone n’est rien d’autre qu’une cellule, mais pour la simple raison que nous ne savons pas encore y insérer ce qui ferait office de programme. Ce serait un cerveau totalement vide qui ne saurait même pas commander aux poumons l’ordre de respirer.

 Mais là, il est venu jusqu’ici et pouvait donc marcher et respirer, indiqua Keylan.

 On n’en sait rien s’il respirait, fit remarquer Maria.

 Et tu crois que ses muscles auraient fonctionné longtemps sans oxygène ?

Maria rougit en comprenant son erreur.

 Keylan a raison, insista Matis.

Maria acquiesça sans dire un mot.

 Du coup, son cerveau devait être celui d’un être humain, continua Keylan sur sa lancée. Cela devrait se vérifier avec les tests.

Matis ne répondit rien, mais regarda en direction de Kevin.

 Ces tests sont un peu plus longs que ceux effectués jusqu’à présent, indiqua Kevin. En attendant les résultats, nous allons vérifier comment le corps est arrivé jusqu’ici. Revenons donc aux vidéos.

L’écran sur le mur principal afficha une vidéo de surveillance qui affichait le hall d’entrée du bâtiment.

 Vous pouvez voir sur ces images notre homme qui entre dans l’Académie.

Une autre vidéo s’afficha alors, montrant un couloir et l’accès aux ascenseurs.

 Sur celle-ci on le voit prendre le premier ascenseur. Vous remarquez qu’il agit comme s’il travaillait ici. D’ailleurs le matériel lui répond avec la même promptitude. Il est entré à une heure de cours normale, mais il a fait ceci.

Sur une nouvelle prise de vue, on pouvait voir l’individu entrer dans un placard de service et s’y enfermer.

 Il est resté là dedans jusqu’à trois heures dix-sept du matin.

 Pourquoi cette heure précise ? demanda Maria.

 Nous supposons qu’il a choisi cette heure parce que c’est exactement à ce moment-là qu’il y a le moins de personnes éveillées dans l’Académie. Il n’y avait que six personnes en état de veille active à ce moment précis, dont aucune, dans les parages. Il sort alors de sa cachette et se dirige directement vers cette salle où nous sommes.

Deux nouvelles vues suivent l’homme jusqu’à son arrivée dans la salle. Au moment où il apparait dans la salle les élèves ont presque tous le réflexe de regarder vers la porte dans leur dos.

On voit alors l’homme attendre qu’un tiroir s’ouvre et il y monte. Il s’allonge dans le tiroir et celui-ci se referme quelques minutes plus tard.

Les élèves se regardaient, bouche bée.

Kevin les regardait.

 Oui. Personne ne l’a tué, dit simplement Kevin. Il est venu de lui-même se mettre dans ce tiroir. Qu’en pensez-vous ?

Silence total dans la salle. Roland observait les élèves attentivement. Ils n’avaient pas anticipé cette situation et ne semblaient pas savoir comment réagir.

 Je vais ajouter d’autres éléments troublants, dit Matis. Tout d’abord vous l’avez peut-être remarqué, ou pas, mais notre homme n’a, à aucun moment, manipulé l’ordinateur qui commande les tiroirs. Ensuite, ce système est équipé d’une sécurité qui empêche d’enfermer quelqu’un de vivant. C’est probablement pour cela qu’il est resté allongé plusieurs minutes avant que le tiroir ne se referme.

 Il a attendu de mourir ?

 Oui. Il n’avait pas le choix, sinon il ne se serait pas retrouvé dans le tiroir.

Encore silence.

 C’est donc un suicide, tenta Maria. Il ne peut pas y avoir d’enquête dans ce cas.

Kevin se racla la gorge.

 Vous passez tous à côté d’éléments importants. Tout d’abord, vous ne remettez à aucun moment en cause la véracité de ces vidéos. Pensez-vous que le système de l’Académie de police soit plus fiable que n’importe quel autre ? Ensuite, vous ne vous demandez pas comment un individu sans véritable identité a pu parvenir jusqu’ici sans encombre, je dirais même plus, avec l’aide des IA de sécurité et de service. Vous n’y trouvez rien d’inquiétant ? Enfin. Rien ne vous alarme dans un suicide pratiqué de cette façon ? Le fait que ce soit un suicide vous suffit ? Vous classeriez cette affaire dans le même tiroir que celui d’un gars qui se jette de la fenêtre de son bureau ou se tranche les veines avec son couteau de cuisine ?

 Kevin a raison, ajouta Roland. Toute cette affaire est pleine d’incohérences qui devraient mettre en émois tous vos sens d’enquêteur. Vous êtes pourtant à deux doigts de classer l’affaire parce qu’une vidéo vous montre qu’un gars est venu de lui-même se mettre dans son tiroir à la morgue.

C’est à ce moment-là que quelqu’un fit son entrée dans le local, dans le dos des élèves. C’était le doyen de l’école. Il était probablement venu assister au dénouement de l’affaire, qui ne saurait tarder.

 Ne vous interrompez pas pour moi, dit-il en se positionnant à côté de la porte, à moitié dans l’ombre, presque plus inquiétant que les gros bras de Dalila.

 Eh bien, j’étais en train de faire remarquer à cette élite qu’ils n’ont même pas le plus petit instinct de flic, lui dit Roland sans prendre de gants.

 Je n’en suis pas surpris. À part Kevin je n’ai pas vu passer le moindre flic dans cette académie depuis bien longtemps, dit simplement le directeur.

 Messieurs, est-ce que ceci est une sorte de bizutage ? intervint Maria.

Roland et le doyen se regardèrent.

 Piste intéressante, dit Roland. Mais c’est faux et bien trop tard pour vous rattraper. Mais comme vous semblez très combattive et pressée de montrer votre supériorité sur tout le monde, vous allez nous donner une piste pour expliquer notre cas. Et évitez de revenir sur cette théorie du simple suicide, sauf si vous tenez à nous faire regretter de vous avoir donné votre diplôme.

Maria était coincée. Elle allait devoir trouver une idée. Tout le monde la regardait et attendait qu’elle parle.

 Je suis désolée, finit-elle par dire après plus d’une minute de silence. Je ne trouve pas d’explication valable. Je pensais réellement être une bonne enquêtrice. Je crois que je vais changer de métier.

 Ce n’est pas la peine d’en arriver là, la rassura Roland. Vous correspondez exactement à ce que la police d’aujourd’hui recherche. Mais ce sera moins certain dans dix ans.

 J’ai pourtant les meilleures notes jamais obtenues aux tests de fin d’études, ex æquo avec Keylan. Je pensais donc être la meilleure.

 En fait, vous ne détenez plus ce record que de manière officielle, intervint le doyen. Le record réel est détenu par Kevin, ici présent.

Keylan et Maria dévisagèrent le doyen et Kevin.

 Pourquoi ? murmura Maria.

 Pourquoi quoi ? Pourquoi vous a-t-il battu ou pourquoi son nom n’a-t-il pas remplacé les vôtres sur le tableau d’honneur ? Je peux vous expliquer pourquoi les résultats de Kevin ne sont pas affichés : ils étaient trop bons. En fait, il est allé si loin dans ses réponses qu’il a même corrigé une petite erreur dans notre correction. Il aurait mérité une note de cent-cinq sur cent. Bien mieux que vos quatre-vingt-dix-sept. Mais cette perfection a provoqué une vague de doutes chez les correcteurs. Une triche paraissait impossible, mais les compétences de Kevin en matière d’informatique étaient telles qu’on a considéré qu’il avait probablement triché, mais comme nous ne pouvions pas le prouver nous avons choisi un compromis. Ses notes n’ont pas été prises en compte pour le record, mais nous lui avons donné son diplôme.

 Et j’ai accepté, car je ne pouvais pas leur prouver que je n’avais pas triché et que je me moquais bien de figurer sur ce mur à fantoche, intervint Kevin.

Le doyen serra les dents, mais répondit d’un sourire.

 Nous avons toutefois jugé qu’il serait plus apte à servir au SPES que dans n’importe quel autre service. Ses tests psychologiques montrant un esprit très différent des autres.

 Et j’en suis très satisfait, ajouta Kevin. Dans un autre service, j’aurais démissionné très vite. Suivre bêtement des procédures ne présente aucun intérêt.

 Et, ainsi, tout le monde est content et l’histoire se termine bien, conclut Roland. Mais on n’a toujours pas l’explication concernant notre mystérieux cadavre. Peut-être que monsieur super note pourrait nous éclairer ?

 Immédiatement, cher collègue. Les tests sur les neurones cérébraux viennent de revenir et ils sont, comme le reste du corps, issus d’un milieu de culture artificiel. C’est bien cela, professeur ?

Matis était en train de consulter des résultats sur son ordinateur.

 C’est exact, confirma-t-il sans même lever les yeux de son écran. Il n’y a aucune cellule naturelle dans cet organisme.

 Nous avons donc là la première partie de notre réponse : cet homme, si nous pouvons le qualifier ainsi, était totalement artificiel. Cela explique pourquoi il est mort aussi facilement. Il a simplement mis fin aux quelques fonctions qu’il avait activées pour arriver jusqu’ici. Cela explique également comment il a fait pour parvenir jusqu’à ce tiroir. En effet, vous devriez vous souvenir que les caméras de surveillance des voies publiques relèvent l’identité de chacun. Il aurait dû être repéré très vite. Bien avant d’arriver ici en tous cas, puisqu’il n’avait aucune identité connue.

 Tous les systèmes de sécurité publique ont été piratés ? demanda Keylan.

 Non, juste celui des identités. Il a suffi d’intercepter toutes les demandes d’identification de son visage et de renvoyer une réponse positive pour qu’aucun système ne s’alarme et ne donne l’alerte. Il s’est produit à peu près la même chose ici, d’ailleurs. J’en ai déjà touché deux mots à monsieur le directeur des services techniques et il est en train de faire effectuer les modifications nécessaires. Il serait bien qu’à l’avenir le système d’identification fonctionne différemment.

 Mais pourquoi faire tout ça pour venir se coller dans un tiroir de la morgue ?

 C’est là que se situe la véritable interrogation. Car ceux qui l’ont envoyé ici l’ont fait à dessein. C’est tout sauf un acte gratuit. Et à cette question importante, je n’ai pas encore de réponse ferme. Nous avons juste quelques théories, mais je ne peux pas vous en parler, car aucun de vous ne s’en est montré digne. Nos collègues des services secrets vont passer les prochains mois à travailler sur ce sujet et vous n’entendrez plus parler de cette affaire.

Un silence lourd se fit dans la salle.

 Alors, pourquoi nous avoir fait venir ici et gardés pendant des heures ? demanda Keylan.

 Parce que cette salle a été spécialement modifiée pour effectuer un certain nombre de tests par télémétrie non invasive. Nous trouvions que le hasard de trouver ce cadavre précisément au moment où Roland vous donnait ce cours était trop grand. Nous vous avons donc soupçonnés, tous, d’être des éléments d’un plan plus large.

Les élèves se regardaient comme s’ils se méfiaient maintenant les uns des autres.

 Mais aucun de vous n’est un être synthétique et vos réactions physiologiques ont montré que vous êtes tous innocents. À moins que l’un de vous soit un si bon menteur qu’il parvienne à modifier sa pression artérielle sur commande, mais j’en doute encore.

Vous êtes donc tous libres, intervint Dalila. Et je ne saurais trop vous rappeler le secret lié à cette affaire. Maintenant, regagnez vos postes respectifs.

Le doyen ouvrit la porte et invita les élèves à sortir.

Ils étaient partis depuis moins de trente secondes quand Roland demanda à Kevin.

 Et maintenant ?

 Maintenant, je vais travailler avec Dalila et ses équipes pour comprendre cette histoire. Trouver un complice dans ce groupe nous aurait bien aidés, mais comme ce n’est pas le cas, nous allons devoir explorer d’autres pistes.




Fin du huitième épisode de la saison deux du SPES





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L’île à turbines, une aventure du SPES, disponible en version papier et numérique

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Série « Service Parisien des Enquêtes Spéciales »

SPES S01E01 : Le début de la fin, et lycée de Versailles

SPES S01E02 : Le corps de l’américaine

SPES S01E03 : Un petit coin de verdure

SPES S01E04 : Le père Léon...

SPES S01E05 : La mort servie sur un plateau

SPES S01E06 : Aragon et vanille

SPES S01E07 : Le soleil des sous-terreux

SPES S01E08 : Les vieux contre-attaquent

SPES S01E09 : C’est la faute d’Humphrey

SPES S01E10 : La suite au prochain épisode

SPES S02E01 : Plus humain tu meurs

SPES S02E02 : Pariez sur la bonne étoile

SPES S02E03 : Le troisième rail

SPES S02E04 : Le nom de l’e-rose

SPES S02E05 : Rien ne va plus

SPES S02E06 : Le marcheur

SPES S02E07 : The snow must go on


Hors séries

Les HERmETIQUES

J’ai le temps

Marcel et Riton

La malédiction de Cendres


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