Excerpt for La Prunelle des mes Yeux by , available in its entirety at Smashwords

This page may contain adult content. If you are under age 18, or you arrived by accident, please do not read further.


LA PRUNELLE DE MES YEUX




Anna Jane





Tous droits réservés


Reproduction interdite / do not copy



« Le Code de la propriété intellectuelle et artistique n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les “copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective” et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, “toute représentation ou reproduction intégrale, ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite” (alinéa 1er de l’article L. 122-4). “Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.”



© 2017 Men over the Rainbow


ISBN 979-10-96349-07-4




TABLE DES MATIÈRES



PROLOGUE

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

ÉPILOGUE

REMERCIEMENTS

À PROPOS DE L’AUTEUR












« I’ve found out a reason for me

To change who I used to be.

A reason to start over new

And the reason is you. »


The Reason de Hoobastank










« Je me suis trouvé une raison

De changer celui que j'étais autrefois.

Une raison de recommencer à zéro

Et la raison c'est toi. »


Librement traduit par l’auteur


PROLOGUE



Greyson


1998 – Clementville High School – État de Washington


Bon sang ! Mais que faisait-elle ?

Je m’impatientais, agacé de l’attendre depuis si longtemps à l’arrière du bâtiment principal, dans ce recoin isolé du lycée. Adossé avec nonchalance à l’un des murs, les mains au fond de mes poches, un genou plié, le pied appuyé sur la brique rouge qui me soutenait, je me demandais encore pourquoi elle avait voulu qu’on se retrouve ici. Non, en toute sincérité, je savais très bien pourquoi. Avec ma tronche d’Apollon, c’était évident. Mais ici ? Vraiment ?

Certes, pas grand monde s’y aventurait, mais le peu de fréquentation que connaissait cette petite arrière-cour, coincée dans l’un des coudes de l’architecture tarabiscotée du lieu, n’avait rien d’attirant. C’était en effet le fief de la racaille de l’établissement, sans parler des apprentis dealers. Comme pour confirmer ma triste analyse, une forte odeur d’urine m’arrivait à chaque fois que la légère brise du jour parvenait à s’engouffrer dans cette voie sans issue.

Je ne pouvais me retenir de grimacer de dégoût. Non, même pour une nana, aussi sexy soit-elle, je n’étais pas prêt à supporter cela. Alors que je commençais à me diriger vers la cour, au centre de la bâtisse, des rires mauvais me figèrent sur place. Non pas que je sois apeuré, loin de là, mais je préférais, du haut de mes dix-sept ans, m’abstenir d’affronter seul la bande des crapules réputées pour casser des nez aussi facilement que fréquemment. Surtout lorsque je les entendais se réjouir de la sorte. Quelque chose se tramait, c’était certain. Quelque chose dont il valait mieux que je ne me mêle pas si je comptais en sortir sans la moindre égratignure sur ma belle gueule pour continuer à faire fondre les filles.

Pour éviter d’être vu, je me plaquai dans le renfoncement d’une fenêtre, dos au carreau d’une porte vitrée. À mon arrivée au lycée, deux ans plus tôt, dès que la période estivale prenait ses quartiers, chaque salle de cours était ouverte sur l’extérieur, passée la fin de matinée. Sans doute par souci d’économie, à la recherche du plus imperceptible des rayons de soleil qui permettrait une baisse de régime de la chaudière. Chose bien rare, voire quasi inexistante, dans cet arrondissement en périphérie de Seattle, dans l’état de Washington. En effet, le climat du coin était réputé pour nous procurer autant de chutes de pluie que le Nevada regorgeait d’ensoleillement.

Mais cette année, ma troisième et avant-dernière dans ce triste bahut, une circulaire du proviseur condamnait toutes ces issues pour de bon, car il était apparu que de trop nombreux élèves en profitaient pour quitter les classes en surnombre une fois l’appel passé.

Heureusement pour moi, les salles donnant sur cette petite cour sombre étaient peu utilisées et leurs fenêtres pas encore dotées des barreaux métalliques de rigueur pour barrer la route aux potentiels fugueurs.

Ainsi, tapi dans le maigre espace offert par un minuscule pan de mur, je tendis l’oreille, curieux, malgré mes belles promesses de laisser mon nez en dehors des affaires de ce groupe turbulent. Un bruit de chahut, précédant de peu celui, plus sourd, d’un corps qui chute, résonna.

D’instinct, tous mes muscles se raidirent, sur la défensive, prêts à bondir. Pourtant, parfaitement immobile, ne respirant presque plus, j’attendis qu’un gémissement suive. En vain. Soit leur victime était déjà dans les vapes, soit elle avait l’intelligence de ne pas se plaindre, refusant à ces terreurs humaines une grande partie de l’amusement qu’elles recherchaient en s’efforçant de l’impressionner.

— C’est tout ? questionna une voix moqueuse à l’intonation très reconnaissable des quartiers malfamés de Seattle. C’est tout ce que tu as dans le ventre, tafiole ? Moi qui pensais que tu étais pourvu d’un peu plus de couilles que les ratés dans ton genre... C’est d’un ennui !

— Allez, R.J. Vu que ce ringard est à genoux, autant qu’on se serve de lui pour vérifier quelques théories, tu ne crois pas ? réclama un second gars.

Privé de mes yeux, j’écoutais, attentif à la moindre respiration pour tenter de deviner le nombre exact de crétins qu’il me faudrait exploser si ça se poursuivait aussi mal que la discussion le laissait présager.

— J’en ai carrément l’intention, répliqua celui que j’identifiais comme R.J. Il va nous goûter, tous les trois, les uns après les autres. Puisqu’il paraît que les pédés font les meilleures pipes, profitons-en pour prendre notre pied, étant donné qu’il aime ça, le minable. Immobilisez-le bien ! Et toi, pauvre femmelette, ouvre la bouche et sois sage. Mieux tu me suces, plus tu as de chances de repartir entier plutôt que sur un brancard.

Un son de fermeture Éclair retentit, telle une ultime alerte dans tout mon crâne. Déjà mes poings se contractaient, plus que prêts pour le combat, ignorant mes résolutions de demeurer loin de tout le merdier qui s’annonçait.

— C’est quoi ce bruit ? s’interrogea un larron que je n’avais jamais entendu s’exprimer auparavant.

Comme eux tous, devenus muets, je cherchai à déterminer à quoi il faisait allusion. Ce fut alors que je réalisai que ce bruit, c’était ma respiration qui sifflait entre mes dents serrées et grinçantes sous l’emprise de ma colère. Sachant que c’était maintenant ou jamais, je m’élançai hors de ma cachette, jouant sur l’effet de surprise dont je bénéficiais encore.

Plusieurs mètres nous séparaient. J’eus ainsi la possibilité de les observer sans risquer un assaut immédiat. Ils n’étaient en effet que trois. Les deux plus massifs – aux regards dénués d’une quelconque trace d’intelligence – tenaient par les coudes un adolescent qu’ils maintenaient à genoux, figé. À bien y regarder, il ne semblait pas tenter le moindre mouvement. Cependant, il releva tout de même les yeux vers moi et une communication silencieuse s’enclencha. Je fus stupéfait de constater que, malgré sa fâcheuse posture et sa pommette tuméfiée, il ne paraissait pas le moins du monde affolé.

Au discret sourire qu’il esquissa à mon intention, lorsqu’il comprit que j’allais intervenir, je réalisai qu’à aucun moment il n’avait été leur captif. Il s’était laissé traîner là parce qu’il le voulait, parce qu’il savait qu’ici, loin des surveillants, il pourrait offrir à ces salauds la correction qu’ils méritaient sans que personne d’autre que lui n’ose leur tenir tête.

— Je te donne trente secondes pour déguerpir, gronda R.J., le pantalon bas sur les hanches, une érection visible sous son caleçon étiré.

Pour toute réponse, j’avançai d’un pas. R.J. soupira et, d’un mouvement de tête, ordonna à Smith et Wesson – ainsi nommés par mes soins pour l’occasion – de me raccompagner un peu plus loin. Certainement pour me refaire le portrait. À confirmer. Grossière erreur de sa part, cela dit. Car, dès que le duo de gros bras l’eut relâché, l’ancien captif se redressa à l’image d’un diable sortant de sa boîte et se trouva nez à nez avec R.J en un bond.

Smith et Wesson se figèrent, échangeant un regard perdu. Ni l’un ni l’autre ne parvenait à déterminer si l’ordre du chef de meute tenait toujours ou s’ils devaient entamer un demi-tour pour lui venir en aide. Je ne leur laissai pas le temps d’utiliser le petit pois qu’ils avaient à la place du cerveau et avançai, furtif.

Smith reçut mon épaule dans le ventre lorsque, au dernier moment, je me baissai. Avec fracas, il expira tout l’air contenu dans ses poumons et chancela. À peine eut-il un genou au sol que je le gratifiai d’un magistral coup de coude à l’arrière du crâne pour le voir s’effondrer dans un grognement. Aussitôt sa moitié hors service, Wesson parut hagard. J’eus même la sensation qu’il allait tourner les talons. Pourtant non. Au contraire, il fonça dans ma direction et, cette fois, captivé par les sons en provenance de l’autre combat, je ne réussis pas à éviter son poing qui rencontra mon arcade sourcilière. Une douleur fulgurante me déchira l’œil alors qu’un filet de sang chaud coulait sur ma tempe, puis ma joue jusqu’à atteindre mon col.

— Vraiment, mec ! Ma chemise préférée pour lever les filles... T’abuses !

Ma remarque ne le fit pas rire. Une chance pour lui, car j’étais sérieux, l’état du tissu blanc me donnait des frissons. J’adorais sa matière stretch qui épousait mes muscles à merveille ! Pour le distraire, je réclamai :

— On fait un deal ? Si je t’éclate, tu payes le pressing ?

Le distraire ou l’énerver ? Je ne savais plus très bien ce que je tentais. Toujours est-il qu’il se rua à nouveau sur moi. Soit !

Au moment où il arriva à ma portée, je bondis en arrière, lui échappant. Puis, j’attrapai sa nuque et profitai de l’élan de sa course pour le projeter contre le mur le plus proche. Sa tête dit bonjour à une vitre avec fracas et Wesson glissa au pied de celle-ci, dans les vapes.

— Fallait pas t’en prendre à ma chemise, lançai-je, victorieux.

Mon cœur palpitait furieusement dans ma poitrine. L’adrénaline se diffusait en moi, éteignant la douleur de mon arcade. Dans mon dos, le combat se poursuivait. Je les regardai un moment, hésitant à prêter main-forte à l’ancien captif. Mais quand il me vit avancer dans sa direction, il me fusilla du regard entre deux esquives et cela me suffit pour aller prendre appui un peu plus loin, en simple observateur.

Quelques minutes plus tard, R.J. trébucha, ce qui signa sa perte. Le contournant, celui qui fut un court instant sa victime devint son bourreau. Il lui décocha un léger coup de pied entre les omoplates. Pas suffisant pour le blesser durement, mais juste ce qu’il fallait pour l’amener à mordre la poussière. Par la suite, aussi longtemps que R.J. tenta de se redresser, son assaillant le raccompagna au sol de la pointe de sa chaussure. J’admirais la retenue du jeune garçon, je n’en aurais pas fait preuve à sa place. Ces salopards l’avaient humilié et il trouvait la force de contenir son évidente puissance, se contentant de se défendre, de se maintenir hors d’atteinte.

Fatigué, l’ancien tortionnaire renonça à lutter. Enfin. Alors seulement, son adversaire recula. D’une voix en pleine mue, il ordonna à R.J. :

— Ramasse tes malabars et casse-toi.

Lorsque ce dernier s’exécuta sans attendre, il l’interpella :

— Oh ! Avant que j’oublie... la prochaine fois que tu cherches des noises à une tafiole, vérifie qu’elle n’a pas plus de couilles que toi.

Nous rapprochant épaule contre épaule, comme si nous avions déjà vécu ce genre d’expériences et que faire rempart ensemble était la dernière chose à entreprendre, nous observâmes les trois guignols quitter la cour en clopinant.

Une fois seuls, nous nous fîmes face, nous sondant. Je pris les devants, toujours impressionné par sa prestation remplie de self-control.

— Je suis Grey...

Il m’interrompit, affichant un sourire moqueur, en dépit de sa pommette violacée dont il devait beaucoup souffrir :

— Je sais qui tu es. Le Collectionneur, termina-t-il dans un murmure, bien qu’affrontant farouchement mon regard.

Hésitant devant l’utilisation de ce surnom qui me ramenait à ma réputation de tombeur de ces dames, je m’accordai un peu de temps. J’en profitai pour le détailler de la tête aux pieds, essayant de déterminer si, oui ou non, nous avions des cours en commun. Mais rien ne me revenait et il semblait moins âgé que moi de plusieurs années. Si sa carrure égalait presque la mienne en muscles, il lui manquait cependant de nombreux centimètres. C’était plutôt son expression, encore très juvénile malgré les bagages qu’on devinait dans ses yeux, qui trahissait son plus jeune âge.

Je décidai de jouer de légèreté pour répondre, car je ne voulais pas l’effaroucher. Il me captivait et je souhaitais en savoir plus sur lui. Alors, claquant la langue, faussement grognon, je me lamentai :

— Non... Rassure-moi, tu ne vas pas t’y mettre aussi ?

Il éclata de rire, dévoilant toutes ses dents. Puis il annonça, main tendue vers moi :

— Riley Connor. Merci du coup de pouce !

— Greyson Harper, répliquai-je, acceptant sa poigne.

Il ouvrit et referma la bouche plusieurs fois, cherchant ses mots. Espérant le soulager, je dis :

— Ne m’explique rien si tu n’en as pas envie. Je m’ennuyais, c’est tombé à pic.

Il posa sur moi un regard marron reconnaissant, mais lâcha tout de même :

— Beaucoup m’auraient abandonné à mon triste sort et à cette belle... raclée. J’étais confiant, je ne pensais pas risquer trop gros, certain de m’en sortir à temps. Mais... ton intervention a été utile. Merci, termina-t-il, ses yeux toujours perdus dans les miens.

Gêné, je tournai la tête et osai sur le ton de la plaisanterie :

— Alors comme ça, tu es de l’autre bord ? Tant mieux pour moi tu me diras, ça me laisse plus de nanas à... euh... collectionner !

Nouveau rire de mon compagnon. Je pourrais m’y habituer. J’appréciais la façon dont les traits délicats de son visage s’égayaient et changeaient du tout au tout lorsqu’il riait. Détendus, nous restâmes assis à l’ombre un long moment. Le temps pour nous de nous découvrir. Lui venait d’arriver dans la région, ce qui par chance coïncidait avec son entrée en première année au lycée. Il avait donc trois ans de moins que moi. Bon vivant et s’assumant, il m’avoua être sûr d’être homosexuel, malgré ses quatorze ans. Ce à quoi je répliquai être aussi certain d’aimer les seins. Un naturel de communication si rapide qu’il laissait présager une amitié qui s’annonçait importante pour chacun d’entre nous.


CHAPITRE 1


Riley


2015 – Polson – État du Montana


— Merci, Chandra, dis-je à la jeune caissière de l’un des commerces alimentaires de Polson.

D’une main, je refermai le couvercle de la dernière des glacières qui maintiendraient mes vivres au frais, le temps de mon retour chez moi. Chez moi ? Un magnifique chalet tout juste achevé qui trônait au bord de l’eau, sur l’île de Melita. Îlot fièrement dressé à environ six milles nautiques de la côte, au large de Big Arm, un village voisin, au milieu des flots du gigantesque lac Flathead. Une vingtaine de kilomètres et de minutes séparaient les deux bourgades et, sans compter le trajet en bateau jusqu’à Melita, un système réfrigérant n’était pas de trop pour préserver les aliments les plus sensibles.

— Tu es un amour, continuai-je. Sans toi, je n’aurais jamais pu trouver le contenu de cette énorme liste de courses dans un délai aussi court et j’aurais dû faire attendre Bob.

Originaire de Big Arm, la jeune femme, rencontrée et appréciée au fil de mes achats dans l’établissement, s’était proposée pour me donner un coup de main. Très utile, puisqu’elle connaissait le magasin dans les moindres détails, ce qui m’avait évité une longue et futile errance dans les rayonnages. En contrepartie, comprenant qu’elle renonçait à son covoiturage pour m’aider, je lui avais imposé – sans aucune résistance de sa part, avouons-le – le chemin du retour en ma compagnie.

— Je t’ai donc sauvé la vie, s’exclama-t-elle, me regardant contrôler avec attention les fermetures de chacun des bacs. Tout le monde dans le coin sait qu’on ne doit pas faire poireauter le vieux Bob.

— Alors que lui ne s’en prive pas, renchéris-je, terminant cette phrase répétée à tout-va dans la région.

À tel point qu’elle en était presque considérée comme un adage et que c’était limite si on ne l’enseignait pas aux enfants dès les petites classes.

Nouveaux rires complices avant que je ne me secoue, ajoutant :

— D’ailleurs, il serait temps que je charge tout mon barda dans la voiture, sinon l’avance que j’ai gagnée grâce à toi sera perdue.

— Tu reçois du monde ? osa-t-elle demander, timide. C’est la première fois que je te vois constituer un ravitaillement si important.

Délaissant l’amoncellement de paquets qui trônait à mes pieds, n’attendant que de rejoindre le coffre de ma Chevrolet Impala, je relevai la tête et surpris son regard posé sur moi. Elle rougit en comprenant que j’avais pris conscience de son attention persistante. Son œillade curieuse témoignait aussi d’une évidente appréhension. Un court moment, j’en fus triste pour elle, saisissant qu’elle se faisait de faux espoirs, me pensant cœur à prendre. Certes, j’étais bien libre comme l’air, mais elle manquait de testostérone et avait beaucoup trop de poitrine pour correspondre à mes goûts !

Je savais qu’à notre arrivée dans la région, suivant de près notre achat d’une parcelle de terre sur l’île de Melita, des rumeurs sur le potentiel couple que je formais avec Greyson avaient secoué et divisé la petite bourgade de Big Arm, qui comptait à peine cent cinquante habitants. Les trois quarts de la population voyaient en nous des amants en train de se construire eux-mêmes un nid d’amour. Pourtant, la collectionnite aiguë de Greyson en matière de femmes les avait amenés à se taire assez vite.

Pour eux, nous n’étions plus à présent que deux très bons amis profitant de leurs congés pour édifier une garçonnière. Eh oui, ne serait-ce que le temps d’une semaine par-ci, par-là, occupé à bosser sur notre chantier, Greyson n’avait pu se retenir de tester le lit de quelques spécimens locaux. Tests invariablement brefs, pour le malheur de ces dames, trop rustiques pour monsieur. Il les préférait plus féminines, moins travailleuses aussi. Disponibles dès qu’il claquait des doigts en somme.

Comme j’étais plus discret et moins volage, je ne savais pas quelles étaient les conclusions sur ma personne. J’avais certainement entretenu le doute avec mon célibat. Mais qu’importe, c’était mon cœur, ma vie, mon jardin secret. J’avais toujours été réservé concernant mes affaires sentimentales. Une habitude acquise face aux trop nombreux jugements récoltés durant mon adolescence. Greyson était l’un des rares à être passé outre, raison pour laquelle notre amitié perdurait et m’était si chère.

Je me rendis soudain compte que Chandra m’observait d’un drôle d’air suite à mon silence.

— Pardon, je rêvassais, m’excusai-je avec un sourire. Oui, nous pendons la crémaillère et attendons un groupe de copains pour la première fois sur l’île.

— Je croyais que c’était votre repère secret, dit-elle, surprise. C’est ce que Grey aime raconter en tout cas.

La façon dont elle prononça Grey, baissant légèrement l’intonation de sa voix, me conduisit à réaliser qu’elle n’échappait plus à la règle. Elle aussi avait ouvert son lit à Greyson. J’eus un nouvel élan de tristesse envers elle. Les filles du coin n’étaient pas de taille à affronter Le Collectionneur. Elles étaient beaucoup trop naïves, trop pleines d’un fol espoir de changer de vie.

— Ça l’est, expliquai-je. Cette ouverture du chalet restera extraordinaire. Nous désirons cependant partager la fin de sa construction et son état habitable – notre fierté – avec nos plus anciens amis.

— C’est sympathique, répondit-elle avec un peu moins d’entrain. Si votre projet a fait autant parler de lui en ville qu’ici, je ne suis pas étonnée que quelques personnes souhaitent mettre un pied sur l’île. Je n’ai connaissance que de ce que Bob a laissé filtrer, mais il paraît que vous avez magnifiquement bossé pour deux citadins.

— C’était ambitieux, dis-je en rigolant. Surtout avec Greyson en guise de seul partenaire de chantier. Mais on y tenait vraiment. Malgré plusieurs années de galère, nous n’avons aucun regret.

— Peut-être qu’un jour, j’aurai cette chance à mon tour, osa-t-elle.

— Qui sait ? lançai-je en même temps qu’un clin d’œil tout en saisissant la première glacière pour me rendre à la voiture.

Je refusais de rentrer dans son jeu, de lui donner le moindre espoir. Aujourd’hui comme demain. Mon chargement ne me prit pas longtemps et, à peine le coffre fermé, Chandra se matérialisa à mes côtés, son sac à main sur l’épaule, l’air plus timide que jamais.

— En route ! m’exclamai-je, m’avançant pour lui ouvrir la portière passager.

Elle s’exécuta et je gagnai ma place derrière le volant. Le chemin du retour fut silencieux, alors que je m’étais attendu à ce qu’elle profite de notre isolement pour poser davantage de questions. Au début, elle avait observé la baie de Polson avec attention pendant que nous roulions sur le pont chevauchant la rivière qui alimentait le lac. Une fois un peu plus dans les terres, elle s’était contentée de regarder défiler le paysage où, ça et là, persistaient quelques amoncellements de neige. Peut-être comprenait-elle qu’elle n’avait aucune chance avec moi ?

La culpabilité me serra la poitrine. Il aurait été bien plus simple de lui parler de mon homosexualité, de lui offrir l’occasion de réaliser qu’elle n’était pas responsable de ma non-attirance. Mais je savais que, sitôt annoncée, la nouvelle ferait le tour. Et dans ce genre d’endroits reculés, beaucoup étaient encore frileux avec ce « problème », loin de la tolérance apportée par la plupart des grandes villes.

— Ça te dérange si je te laisse sur le parking près du port ? finis-je par demander au moment où nous passions le panneau vert signalant l’entrée de Big Arm. Comme ça, je m’attellerai de suite à déposer tout mon barda sur le bateau.

— Non, aucun problème. Je peux marcher un peu et même faire quelques allers-retours avec toi, si tu veux ? Je n’ai rien de prévu pour la fin de journée.

— C’est gentil de le proposer, mais ça ira. Et puis, Bob ne devrait pas tarder. Au besoin, je l’embaucherai.

Elle acquiesça et sortit de la voiture. Dehors, le soleil brillait, bien que le fond de l’air soit frais, ce qui était d’ailleurs presque le cas toute l’année dans le Montana. Au-delà des quais qui s’étendaient face à moi, les rayons de l’astre solaire frappaient l’eau tremblotante, distribuant mille et un éclats scintillants qui se perdaient sur la ligne d’horizon. J’adorais ce spectacle. Jamais je ne m’en lasserais.

Amarrée à l’un des pontons les plus éloignés, notre vedette – modèle trop chic pour l’utilité que nous en avions – tanguait sous l’effet des timides vaguelettes soulevées par la légère brise ambiante. Bob n’était pas encore arrivé, vu que je ne l’apercevais ni sur le pont ni sur la proue où il se tenait en général lorsqu’il nous devançait.

Chandra récupéra mon attention d’un petit signe de la main, en bordure de mon champ de vision, m’annonçant qu’elle prenait la route pour rentrer chez elle. Cessant de rêvasser, échappant à la contemplation de ce paysage dont je pourrais désormais profiter quand bon me semblerait puisque les travaux étaient finis, je m’activai pour tout monter à bord.

Au moment d’y déposer la dernière des glacières, n’ayant toujours pas mon pilote en ligne de mire, je décidai de m’asseoir sur la passerelle afin de jouir de la vue. Chaque fois que je posais un pied sur cette embarcation, je maudissais Greyson pour son extravagance. L’aménagement du chalet terminé, il avait réagi au quart de tour lorsque j’avais proposé d’investir dans notre propre bateau. Enthousiaste à cette idée, Greyson avait voulu s’en charger. Certes, ni lui ni moi n’avions de permis pour naviguer, ce qui expliquait que nous embauchions Bob, un pêcheur à la retraite, mais j’avais souhaité mettre un modèle moins vétuste et plus rapide entre les mains du vieil homme.

Et ce fut comme ça qu’au lieu d’une barque motorisée d’allure assez traditionnelle, nous avions plutôt hérité d’une vedette de luxe tout confort. Sur trois niveaux, le Galeon 420 Fly possédait le nécessaire pour dormir au large. Totalement superflu pour un équipement qui ne nous servait finalement que de taxi...

Me levant, je rejoignis le cockpit par tribord, caressant au passage la rambarde métallique qui ornait le plat-bord (Rebord supérieur de la coque ceinturant le pont). De cette façon, je pouvais gagner le niveau zéro, débutant par un espace de détente en plein air, maintenu ombragé par l’aileron qui finissait l’étage du dessus. Était accolée, séparée par une double porte en verre fumé, une cabine couverte et protégée par d’immenses baies vitrées, teintées en noir, assurant l’intimité des occupants. Cabine qui dispensait un centre de pilotage, une petite kitchenette et un coin salon assez vaste.

L’étage inférieur, qu’on appelait le « moins un », donnait sur trois chambres – dont une disposant d’un lit double – offrant ainsi six couchages et deux salles d’eau de haut standing.

Le supérieur, le « plus un » ou « niveau un », était, quant à lui, ouvert sur l’extérieur. Une capote rétractable permettait cependant de créer de l’ombre sur ce nouvel espace conçu pour le farniente les jours de grand soleil. Un second poste de commande y était d’ailleurs disponible afin que le barreur puisse rester proche de ses convives.

Vraiment trop... trop tout, pour l’usage que nous en avions. Clairement ! Mais la fierté de Greyson en l’étalant à la vue de tous et le soin qu’il mettait à lui trouver un nom – qu’il cherchait encore – avait un peu freiné mon hostilité à l’égard de cette pauvre embarcation que j’en venais même à apprécier à travers les yeux de mon meilleur ami.

— Belle bête, hein ? questionna Bob, qui s’était approché de la poupe sans que je m’en aperçoive.

Bourru, il était aussi peu bavard que bon navigateur. Petit, tassé par les années, il ne devait pas dépasser le mètre soixante-cinq. Pourtant, son visage arrondi par quelques kilos superflus et buriné par une vie passée en plein air, reflétait une expression avenante qui poussait à la discussion. Qu’il valait mieux éviter, si on voulait rester entier.

— Je dois le reconnaître, lui répondis-je avec un sourire timide. Mais je nierai avoir fait cette concession si on me le demande.

Il opina du chef de façon entendue et se hissa à bord. Me contournant, il ne prit pas la peine de vérifier que j’étais prêt et grimpa les quelques marches conduisant au poste de pilotage du niveau supérieur.

— On peut y aller, repris-je, prenant place sur sa gauche tout en chaussant mes lunettes fumées.

Alors, il tourna la clé de contact et attendit que son fils – que je n’avais pas vu arriver non plus – largue les amarres, nous détachant des bollards (bitte métallique utile à l’amarrage des bateaux dans un port.) nous liant au quai. Lorsque les premières secousses dues à l’accélération se firent ressentir, je soupirai d’aise. Le vent fouettait mon visage, me tonifiant comme jamais. Je posai un coude sur le dossier de la banquette et rejetai la tête en arrière, offrant mes pommettes aux rayons chauds. Je n’aurais que ce trajet, répit bien trop court, avant de courir dans les moindres recoins de l’habitation pour m’assurer que tout y était en ordre.

— M’sieur Greyson a demandé à c’que la vedette reste amarrée à vot’e ponton toute la nuit, lança Bob. Il dit qu’vous aurez b’soin de ses couchages pour vos invités.

— Il dit vrai, confirmai-je. Le chalet ne compte que trois chambres et ne peut donc accueillir qu’un couple, en plus de nous deux. Même si j’ai déjà prévu de céder la mienne au profit du canapé, le Galeon ne sera pas de trop.

Nouvel acquiescement bref de la part de mon compagnon.

— Mon fils f’ra le dernier voyage en m’suivant avec l’Héloïse, confia-t-il en évoquant sa vieille barque au bout du rouleau. Il vous suffira d’m’appeler demain, afin que j’rapplique pour ramener tout ce p’tit monde sur la terre ferme.

— C’est gentil à vous de vous rendre si... disponible, le remerciai-je avec maladresse.

— Y’a pas d’quoi, m’sieur Riley. J’dois avouer que depuis qu’vous êtes dans la région, j’mets sacrément plus de beurre dans mes épinards. Entre les trajets en bateau que j’fais pour vous et ma femme qui veille à l’entretien du chalet pendant qu’vous êtes absents... sans parler du coup de main qu’elle vient d’vous filer pour la préparation d’votre fiesta et le ménage.

— Je reconnais que sans elle, Greyson n’ayant pas pu se libérer plus tôt, je ne m’en serais jamais sorti. Je ne suis ni un roi de la cuisine ni un professionnel de l’organisation. Elle m’a été aussi précieuse que vous l’êtes.

— T’es un bon gars, toi, termina-t-il, soudain extrêmement intéressé par l’île en approche.

Tout était dit dans le sous-entendu. J’étais un bon garçon, Greyson un peu moins... Je savais que ses coucheries multiples n’étaient pas passées inaperçues dans le village. Très vite, la petite bourgade assez croyante avait commencé à rentrer ses filles quand il était dans le coin.

J’étais malheureux de m’intégrer mieux que lui, mais il le cherchait. Enfin, c’était l’impression que j’avais eue face à son choix d’ignorer mes mises en garde. C’était son problème à présent. Je n’étais pas sa mère, après tout. Bien qu’en y réfléchissant avec sérieux, c’était sûrement parce que ses parents avaient un mode de vie excessif qu’il se comportait en homme à qui tout était dû.

Un sourire étira mes lèvres lorsque, pour la énième fois, j’en vins à me demander comment je le supportais, comment je faisais pour l’apprécier autant. Puis notre rencontre sous forme de baston commune me revint en mémoire.

Sa détermination, son naturel, son acceptation... et, au fil du temps, son amitié indéfectible, qui se traduisait par une présence constante dans les bons, ainsi que les mauvais moments. Oui, c’était pour ça que je le gardais à mes côtés. Car il était vraiment la seule personne avec qui je pouvais être moi, tout en ayant l’assurance que jamais l’un de mes pas ne serait considéré comme celui de trop. Il m’acceptait tel que j’étais, de la même façon que je parvenais à oublier nos différences de caractère et de comportement quand nous nous retranchions ici, dans la bulle que nous nous étions construite ensemble. Selon nos goûts communs. Nous écoutant avec attention pour la première fois de nos vies.

— Nous y voilà, gronda Bob, tout en négociant un accostage tout en douceur.

À quai, Ely, l’épouse de ce dernier, attrapa les cordes et les accrocha aux bittes d’amarrage. En regardant ce petit bout de femme rondelette, à peine plus haute que trois pommes, j’eus une bouffée de tendresse. Et l’éternelle question que je me posais traversa mon esprit. Ely était-il un diminutif pour Héloïse ? Notre cher vieux Bob, si dur en apparence, cachait-il un cœur d’artichaut ? Je chassai bien vite ce sujet de questionnement. Jamais je ne prendrais le risque de formuler ma pensée par peur d’y perdre un membre. Bob n’était pas de ceux qui s’épanchaient sur leur intimité. D’autant plus que je savais que l’embarcation d’un pêcheur l’accaparait beaucoup, à l’image d’une deuxième compagne. Surtout dans des contrées reculées, où le commerce régional était encore mis en avant et encouragé. Il pourrait trouver mes interrogations très indiscrètes, presque insultantes. Aussi, ne tentais-je pas le diable.

En silence, le couple m’aida à conduire mes achats jusqu’à la cuisine. À la suite de quoi, ils s’excusèrent et regagnèrent la vedette. M’autorisant un temps mort, je sortis sur le balcon qui permettait de faire le tour de l’avant au flanc droit du chalet. Il offrait une vue splendide sur la baie de Lindisfarne.

D’ici, on apercevait l’île du Rêve et, plus loin, celle plus grande et quasi inhabitée du Cheval Sauvage. Conscient que les derniers contrôles pour offrir une soirée parfaite ne se feraient pas tout seuls, je ramenai lentement mon regard vers l’embarcadère d’où le bateau venait à peine de partir. Prêt à rentrer, je ne pus me retenir d’admirer une nouvelle fois notre création. Chaque point que je fixais provoquait, dans ma tête, un défilé d’images des différentes étapes de sa construction, avant de m’apparaître tel qu’il était à présent.

Mes yeux quittèrent le ponton, suivirent sa longueur pour arriver sur la terrasse montée sur pilotis, en dessous de laquelle le lac clapotait, conduisant ses fines vaguelettes à mourir sur le sable grossier du rivage de l’île de Melita. Le revêtement en teck de tout le sol extérieur se mariait à merveille avec le décor boisé ambiant. Çà et là, chaises longues, parasols et tables d’appoint proposaient de doux lieux de relaxation à l’allure des plus confortables. Plusieurs immenses baies vitrées donnaient sur l’intérieur du rez-de-chaussée de l’habitation.

Le chalet en lui-même était en forme de « L ». Un « L » couché, dont le pied large et court pointait vers les terres, alors que le dos, parallèle à la côte, était face à l’étendue d’eau. Il avait été pensé pour se fondre dans l’environnement voisin, sans l’agresser, s’y effaçant presque. Sa structure de bois, ses murs de pierres gardées apparentes y veillaient. Sans parler des nombreuses et gigantesques ouvertures en verre qui, à tous les étages, s’assuraient de laisser passer un maximum de lumière naturelle, tout en procurant à l’habitant le sentiment de vivre et d’évoluer au cœur des pins.

De l’extérieur, on pénétrait dans un endroit construit de plain-pied, pourvu d’une piscine creusée, d’un jacuzzi, d’un sauna, d’un hammam et d’une buanderie. Du mobilier d’intérieur accompagnait le tout, disposé autour d’un escalier en colimaçon.

Au premier, à gauche de là où j’étais posté, se trouvait une spacieuse cuisine aménagée, avec un îlot de cuisson central et un bar faisant office de séparation avec le reste de l’espace, ne possédant pas la moindre cloison de délimitation. Puis venaient une longue table en bois brut et ses deux bancs assortis, typiques des chalets-relais de haute montagne. Convivial, l’ensemble nous garantirait des repas animés entre amis. Un peu plus loin, sur la droite, dans une partie presque totalement vitrée, en dehors d’un mur recouvert de livres en tout genre, nous avions agencé un salon délibérément intimiste. Nous avions privilégié le silence bienveillant, uniquement interrompu par des chants d’oiseaux.

Le deuxième étage, que je pouvais voir me surplomber si je m’adossais à la balustrade du balcon, se composait de trois grandes suites, chacune disposant de sa salle de bains privative. Là encore, il y avait plus de verre que de béton pour en délimiter les contours. Une parfaite réussite qui valait bien les difficultés rencontrées pour l’acheminement de tous les matériaux.

Je dus m’ébrouer pour sortir de ma rêverie. J’avais vraiment tendance à trop m’égarer dans l’autosatisfaction lorsqu’il s’agissait de contempler cette demeure. Grimpant dans ma chambre, je pris donc une douche rapide avant de me glisser dans une chemise blanche, dont je fis tomber les pans sur un jean slim. Je passai une main crispée et distraite dans ma tignasse châtain clair un peu trop longue. Voilà, j’étais prêt. Peu m’importait que mes mèches toujours humides retombent sur mon crâne de manière peu ordonnée. Ça faisait partie de mon charme.

Rapidement, je jetai un coup d’œil dans la chambre d’ami qu’Ely avait laissée impeccable. Je poursuivis avec un tour dans le réfrigérateur et les placards, afin de localiser où se trouvait tout ce qui était prévu. Éviter les surprises, c’était la clé d’une soirée délicieuse. À la suite de quoi, après que ma montre m’eut confirmé que l’heure approchait, je descendis au rez-de-chaussée pour mettre jacuzzi, sauna et hammam en chauffe. Je savais que certains de nos invités apprécieraient de pouvoir s’y glisser, un verre de bulles à la main. Puis, enfilant mes lunettes noires qui étaient jusqu’alors coincées dans mon col de chemise, je m’assis dans un transat, les yeux dans l’eau, remontant le col de ma parka, à l’affût du premier voyage de Bob avec une vague de convives.

Pouvant accueillir une dizaine de personnes à son bord, il aurait été possible à la vedette de n’entreprendre qu’un seul trajet. Mais c’était sans compter sur Greyson et son SMS m’apprenant qu’il avait quitté Seattle un peu plus tard que prévu et qu’il serait donc – comme à l’accoutumée, d’ailleurs – en retard. Je grinçai des dents en songeant à nouveau qu’il n’avait pas été capable de lâcher son boulot un ou deux jours plus tôt – tel que je l’avais moi-même fait – pour ainsi parcourir, sans pression, les huit heures et demie de route.

Quinze minutes s’étaient écoulées quand le bateau déposa Joe et Anna, un couple d’amis datant de nos années lycée. Je me levai pour aller à leur rencontre, aidant Anna – enceinte de cinq mois – à me rejoindre en toute sécurité sur le ponton. Une fois à ses côtés, Joe me parut changé et j’eus besoin de quelques minutes pour réaliser que c’était parce qu’il avait presque autant de ventre que sa compagne. Et moi qui croyais qu’il s’agissait là d’un mythe sur les futurs papas. En discutant, je les conduisis vers une table d’appoint chargée de verres et bouteilles en tout genre et de toute taille.

Il fallut une quarantaine de minutes – soit le temps minimum nécessaire pour un aller-retour – pour que Bob déverse le deuxième et dernier lot de convives. Tom, James, Artur et Jackson. Les « Quatre Mousquetaires », tels que nous les appelions, car ils étaient inséparables dans toutes leurs activités. Pour tout dire, ils bossaient même ensemble, en plus de partager une colocation.

Par manque de place pour héberger tout le monde, nous n’avions pu lancer davantage d’invitations. Mais comme le disait Greyson avec justesse, ce n’était là que l’occasion de remettre ça rapidement, entourés différemment. Tiens... en parlant de Greyson, que faisait-il, bon sang ! J’avais vu Bob repartir sans avoir eu l’opportunité de lui demander s’il avait des nouvelles plus fraîches que les miennes. Tant pis, j’attendrais.


***


La nuit était déjà bien installée. Pourtant, nous étions toujours en train de bavarder dehors, un énième verre en main, des cacahuètes dans l’autre, resserrant sans cesse les cols de nos manteaux, lorsque le Galeon pointa son nez, tous phares allumés. Il scintillait de mille feux, d’autant plus majestueux que l’eau multipliait l’intensité de son éclat, le réverbérant.

Sans se concerter, l’intégralité de notre petit groupe se mit en mouvement pour aller accueillir Greyson. On aurait cru une procession de croyants se ruant vers un messie... Plus nous nous approchions, plus mes yeux le distinguaient, debout sur le pont avant. Il n’était pas seul. Pourquoi n’étais-je pas étonné ? Trois greluches – qui, à voir leur tour de poitrine, ne devaient rien avoir dans la caboche – se pressaient comme elles le pouvaient contre lui, tentant de garder l’équilibre sur leurs vingt centimètres de talons, malgré les remous de la vedette.

À peine l’embarcation frôla-t-elle le quai qu’il bondit au sol, gracieux, presque félin. Il ignora les piaillements mécontents et un brin paniqués de sa cour féminine et donna une accolade à Joe avant de soulever délicatement Anna dans un tournoiement.

Moi, j’étais resté en retrait. Je l’observais, silencieux, attendant qu’il me regarde. Sous un long manteau noir gardé ouvert, négligeant le froid, il portait un costume de couleur identique, coupé sur mesure, d’une façon négligée parfaitement étudiée. Son col de chemise déboutonné laissait entrevoir un peu de la fine toison qui couvrait ses pectoraux, musclés par ses longueurs de bassin. Son visage souriant, mis en valeur par des heures passées sous les U.V. d’un salon de beauté, était magnifique. Sans parler de sa coiffure brune, impeccable jusque dans le moindre pic dressé à l’aide de gel.

Soudain, son regard bleu, rendu électrique par l’excitation des retrouvailles, trouva le mien. Il s’y fixa, le sonda et ne le quitta plus. Je savais qu’il analysait mon attitude, cherchant à deviner si j’allais lui faire payer son retard par quelques réflexions acerbes ou pas. Je décidai de l’affronter, ne cillant pas, ne m’autorisant même pas à cligner des paupières lorsqu’une rafale de vent m’assécha la cornée. Rame un peu mon coco, rame !


CHAPITRE 2


Greyson


2015 – Île de Melita – État du Montana


Riley. J’avais fait exprès de le regarder en dernier. Je savais à quel point il accordait de l’importance à des principes si... désuets, tels que la ponctualité ou... la fidélité. J’aurais presque pouffé comme un adolescent en voyant ses yeux s’écarquiller davantage à chaque nouvelle paire de seins qu’il découvrait à mes côtés.

Cependant, j’avais à présent beaucoup moins envie de rire. Son regard marron affrontait le mien sans trembler. Ses pupilles brillaient d’un éclat dangereux, à croire qu’il était en ce moment même en train de réfléchir à la sauce avec laquelle il comptait me manger tout cru.

Avant que je n’aie le temps de me demander s’il était préférable que je cède le premier, tel un compromis gage de ma bonne foi, Tom saisit Riley par une épaule, tandis que Jackson faisait pareil avec moi et qu’ils hurlaient tous en cœur :

— Mojiiiiiiiito !

Je me laissai conduire, heureux de la distraction. Tout le monde suivit le mouvement vers le chalet. La nuit ayant fini de prendre ses quartiers, nous décidâmes de rentrer. Riley, trop raisonnable comme à son habitude, entraîna notre petit groupe au premier afin de nous nourrir un minimum, avant de nous autoriser encore quelques cocktails. Pendant que chacun prenait place autour de la longue table, il m’adressa un discret signe de tête pour m’attirer un peu plus loin, dans l’espace cuisine. Ouvert, il ne nous offrait que peu d’intimité, si bien que Riley dut chuchoter pour me réprimander :

— Tu m’avais dit une, pas trois !

Amusé par sa réaction, je ne pus réprimer un regard vers les trois nymphes blondes qui, privées de ma présence, se rabattaient sur James, le moins timide des « Quatre Mousquetaires ».

— Et ? Ce n’est pas James qui va s’en plaindre ! Il en faut pour tous les goûts, non ?

Il soupira, excédé.

— Ça n’a rien à voir avec ça et tu le sais. Ne fais pas l’imbécile... plus que tu ne l’es en tout cas, me vanna-t-il avec son sourire froid que j’aimais particulièrement, tant il était annonciateur d’échanges à la hauteur de mon talent de petit con provocateur. J’avais commandé le traiteur pour neuf, pas pour onze...

— Oh ! Ça... Sérieux, Lee, répliquai-je en usant d’un surnom que je ne lui attribuais que dans l’intimité de notre duo, regarde-les, regarde leur épaisseur ! Elles auront bien besoin d’être trois pour avaler la part destinée à un adulte normalement constitué, alors, détends-toi !

À présent, il semblait scandalisé.

— J’ai dû mal entendre, finit-il par s’offusquer. Même toi, l’horrible macho, tu n’as pas pu dire une chose pareille.

— C’était... trop ? demandai-je, feignant d’être penaud.

— C’était vraiment trop, renchérit-il en se détournant.

Trop tard cependant pour masquer un sourire en coin désinvolte. Comme souvent quand je donnais dans l’excès, cela l’apaisait. Me rapprochant de lui, collant presque mon torse contre son dos, pendant qu’il se lavait les mains dans l’évier, je soufflai au creux de son oreille :

— Tu t’en sortiras, Lee. Tu t’en sors toujours, qu’importe l’obstacle ou l’imprévu !

Puis, après lui avoir mis un léger coup d’épaule entre les deux omoplates pour libérer la place, je me rinçai les doigts à mon tour, avant d’attendre ses directives pour le seconder au mieux dans le service.


***


Le repas fut animé, convivial et riche en fous rires. Le dessert touchait d’ailleurs à sa fin, tandis que la détente régnait en maître, lorsqu’Anna posa la question qui fâchait :

— Grey, comment va Mila ? Tu prends des nouvelles ?

Résultat ? J’avalai de travers, étranglé par la surprise, alors que, du coin de l’œil, j’entrevis Riley secouer brièvement la tête de gauche à droite, le nez dans sa part de tarte au citron meringuée. Un silence de plomb s’abattit sur la tablée et, un à un, les regards convergèrent vers moi pour ne plus dévier de ma petite personne. Parce qu’Anna eut la décence de rougir en réalisant la sensiblerie de ses mots, je me raclai la gorge.

— Non, pas depuis que les papiers sont signés.

Si j’avais pensé que – intelligente – elle s’arrêterait à ça, je m’étais trompé. À moins que ma réponse n’ait eu pour simple effet de lui donner du courage supplémentaire ? Allais-je devoir évoquer mon ex-femme, là, tout de suite, maintenant ?

— Je te trouve un peu dur avec elle...

Visiblement, oui. Punaise !

— Sérieusement ? dis-je pour toute réplique, repoussant le risque de devenir vulgaire.

— Oui, poursuivit-elle sans se démonter.

— Je te rappelle que c’est elle qui a demandé le divorce...

— Parce que tu t’interdisais de coucher avec elle, alors que tu te tapais ta secrétaire ! s’emporta Anna.

Joe entreprit, sans y parvenir, de calmer sa compagne en posant une paume sur son épaule. Riley, lui, plissa les yeux, à l’image d’un père réprobateur, ce qui m’agaça. Je n’avais pas voulu cette discussion et je déniais qu’on me tienne pour responsable de la température glaciale qui régnait désormais dans la pièce.

— Mon assistante, elle, n’avait pas arrêté de prendre la pilule, bravant mon consentement, pour tenter de se faire engrosser.

Quand Anna ouvrit la bouche pour répondre, Riley se leva et gronda.

— Stop ! Je ne défends ni l’un ni l’autre. Mais je refuse que ce sujet revienne une nouvelle fois sur le tapis. Anna, s’il te plaît, implora-t-il en guise de conclusion.

Elle hocha la tête à contrecœur, c’était clair. Puis elle quitta sa chaise à son tour, sans un regard pour moi, annonçant à la ronde :

— J’aimerais aller au lit, je suis fatiguée.

D’une main crispée, elle caressait le renflement de son ventre, m’offrant pleine conscience de sa grossesse, que j’avais à peine intégrée jusqu’à présent. Un sentiment de culpabilité me traversa, en même temps qu’un éclair de compréhension clarifiait la véhémence avec laquelle elle avait plaidé pour Mila. Bien que je concède ne pas être blanc comme neige dans cette histoire, loin de là. Cependant, alors que j’apprenais tout juste à être un mari respectable, cessant de coucher à droite et à gauche, il avait fallu qu’elle réclame un bébé. Je n’étais pas du tout, mais vraiment pas du tout prêt à devenir père. Sourde à mes désirs et à ma poignée d’arguments, elle avait néanmoins arrêté la prise de ses cachets contraceptifs. Dès que je m’en étais rendu compte, j’avais mis de la distance entre nous.

Très vite, le dialogue s’était avéré impossible, évoluant en disputes quotidiennes et tonitruantes. Et, un jour, après un clash assez violent, j’étais arrivé au laboratoire où je faisais des recherches chimiques dans un état de fébrilité presque palpable. Mon assistante avait tenté une approche séductrice, je n’avais pas cherché à résister.

Trois semaines. Trois putains de semaines. C’était le temps qui avait été nécessaire à l’un de mes collaborateurs pour l’apprendre à Mila, photos explicites à l’appui. Elle n’avait même pas pris la peine de me poser un ultimatum et, dès lors, je ne m’étais entretenu qu’avec son avocat.

Voilà pourquoi, depuis, je déclinais tout engagement. Les femmes ne voyaient en nous – les hommes – que des papas potentiels. Dès qu’elles étaient heureuses en ménage, elles refusaient de continuer à profiter de la vie à deux, simplement. Non. De suite, il fallait qu’elles réclament un rejeton, qui viendrait alors briser la dynamique à peine huilée du couple. Ce n’était pas pour moi. J’avais toujours eu des doutes, mais la débâcle de mon histoire avec Mila me l’avait confirmé, m’avait vacciné.

Secouant la tête pour rejeter ce passé douloureux, mon plus grand – et surtout unique – échec, je scandai en bondissant de l’assise du banc :

— Moi, je vais me saouler.

Je commençais ma descente vers le niveau inférieur, lorsque j’aperçus Riley guider Anna et Joe à l’étage, pendant que les autres, indécis sur la suite des évènements, restaient à table. Grand bien leur fasse. De mon côté, je répondis sans plus attendre à l’appel de Malibu et Mojito...

Une fois en bas, contre toute attente, je fis un détour par la buanderie où se trouvaient mes affaires de piscine. En un éclair, costume et chemise chutèrent au sol, remplacés par un boxer de bain noir. Après quoi, je me servis ce premier cocktail dont je rêvais tant. Pourtant, je n’en avalai qu’une gorgée, ressentant l’attrait de l’eau chlorée et un énorme besoin d’évacuer, de me défouler. Je plongeai donc dans la tiédeur du bassin, avec la grâce que conférait l’habitude.

Contrarié, je n’avais pas pris la peine d’allumer les plafonniers en arrivant, si bien que seuls les quatre projecteurs immergés amenaient un brin de lumière. J’aimais l’intimité créée, cette sensation d’isolement aux yeux du monde entier qu’apportait la pénombre. J’avais ainsi l’assurance que je pouvais me laisser aller, tomber le masque, que personne ne me surprendrait comme ça, si vulnérable. J’entamai une suite de longueurs. Aller. Retour. Aller. Retour. Tantôt crawl, tantôt papillon. Je donnais tout, relâchant une colère et une collection de regrets que je n’avais pas conscience d’avoir emmagasinés.

Incapable de dire avec exactitude combien de temps j’avais malmené mon corps, je distinguai deux pieds se glisser sous le niveau de l’eau, dans l’angle de mon champ de vision. Alors je ralentis, décidant de faire encore une traversée, en brasse coulée cette fois, offrant à mon palpitant l’occasion de s’apaiser un peu. Ensuite, je regagnai le bord et m’y accoudai.

Si je m’attendais à y découvrir Riley et son regard doux, bien que réprobateur, il n’en fut rien. À la place, je vis Joe sirotant un verre. Mon verre.

— Tu as toujours eu un talent fou pour concocter les cocktails.

Premier coup dans la glace donné. La massue venait donc de changer de main.

— Et toi, pour les ingurgiter, grognai-je en fronçant les sourcils.

Sourire franc en réponse. Puis, air de nouveau sérieux.

— Anna te demande de l’excuser. La grossesse, les hormones... ’fin, tous ces trucs de gonzesses, ça la rend sensible et un peu à cran.

— Ce n’est rien, rétorquai-je en balayant ses justifications d’un geste du poignet. Elle n’a pas tort sur toute la ligne. Si Mila n’est pas toute blanche, je suis loin d’être un ange. C’est oublié, sincèrement. Rassure ta moitié pour moi.

J’avais à peine terminé ma tirade qu’un cri tonitruant résonna en haut des escaliers.

— Fiestaaaaaaaa !

Ce fut comme ça que toute la troupe, à l’exception d’Anna, bel et bien partie se coucher, descendit nous retrouver.


***


La soirée perdurait, bien que la rapidité avec laquelle l’alcool disparaissait ait diminué. Je m’éternisais dans la piscine, mais, à présent, Jackson et Tom barbotaient à mes cotés, accoudés non loin d’un Joe toujours les pieds dans l’eau. Artur s’était dévoué pour occuper l’esprit des trois compagnes que je n’avais plus grande envie d’amuser et ils profitaient des bulles massantes du jacuzzi. Riley était... trop sérieux.

Le seul portant encore des chaussures. Assis sur un pouf, il veillait à rester hors de portée de ma main. Heureusement pour lui, parce que je l’aurais volontiers tiré jusque dans le bassin pour faire naître une expression sur son visage figé. À l’écoute, il sirotait le même verre depuis qu’il était descendu après avoir remis de l’ordre en cuisine. Il parlait très peu, cependant.

Autour de moi, perdu dans la contemplation de mon meilleur ami, les autres ramenaient sur le tapis mon talent de barman.

— Franchement, avec un sirop pareil, il ne manque qu’une bonne partie de baise pour ravir un homme, lâcha Tom en levant son Malibu.

J’entendis Jackson s’étouffer avec sa dernière gorgée et Joe s’étrangler en tentant d’avaler sa salive... de travers. Je devais avouer que j’étais moi-même un peu choqué. Il n’était pas dans les habitudes de Tom, d’ordinaire le plus effacé de nos camarades, de s’exprimer de façon si crue. Alors que ce dernier piquait un fard, Jackson fut le premier à rebondir, un air lubrique éclairant son visage :

— Puisqu’on parle de baise, dis-moi, Grey, laquelle est pour toi ?

Il lança son menton en direction du bain bouillonnant où se trouvaient Artur et mes trois ravissantes bimbos. Comme pour nous encourager à les considérer à l’instar de potentiels coups d’un soir, elles se mirent à gémir d’anticipation, car le seul homme présent pour elles faisait mine de leur chatouiller les côtes.

Bien que mon intention soit désormais tout autre, je répondis avec un sourire concupiscent :

— Les trois, cela va de soi ! Que crois-tu ?

— N’es-tu pas un peu prétentieux ? questionna Joe si gravement que j’eus du mal à déterminer s’il était sérieux ou pas.

— Si peu ! rigolai-je en lui adressant un clin d’œil. Je n’ai jamais rien connu sur terre qui puisse égaler ce qu’offre une partie de jambes en l’air en charmante et féminine compagnie. Alors, une, deux, trois... tout est bon pour se faire plaisir !

— Tu dis ça uniquement parce que tu n’as jamais expérimenté le sexe gay, laissa échapper Riley.

Ses yeux s’écarquillèrent dans l’instant, lorsqu’il réalisa ce qu’il venait de souffler. Sa candeur me fit rire, ce qui dérida nos camarades qui n’avaient su comment réagir tant Riley se confiait peu sur sa vie intime. Me raclant la gorge, je déclarai, à moins que l’alcool ne s’exprime un peu en mon nom :

— Je te mets au défi de m’amener à apprécier la moindre pratique sexuelle qui ne se joue pas en tandem avec une femme !

De nouveau, le silence se fit autour de moi. Les regards convergèrent tous, sans exception, vers Riley. Je m’attendais à ce que ce dernier se dégonfle, rougisse ou encore bafouille d’embarras, mais, une fois de plus, il me surprit en énonçant avec une franchise déconcertante :

— Tu risquerais d’aimer ça, méfie-toi !

Puis, il enchaîna avant que je puisse replacer une phrase bien sentie.

— Heureusement pour toi, je n’ai pas pour habitude de faire l’amour à des hommes ayant trop bu pour s’en souvenir le lendemain. Je ne suis pas de ceux qu’on a le droit de négliger quand on y goûte, Grey...

Amusé par cette facette de lui que je voyais si peu, je persistai à le provoquer.

— Avoue plutôt que tu as la frousse d’échouer, beau parleur !

Me hissant sur mes avant-bras, je sortis le torse de l’eau, me penchant en avant. Ainsi, j’étais plus proche de lui et nos yeux se trouvaient presque à la même hauteur. En réaction, il s’inclina aussi, de sorte que je pouvais désormais murmurer à son oreille. Ce que je fis en veillant à ce que mes premiers mots – et son surnom rien qu’à moi – ne soient audibles que de nous deux :

— Rassure-toi, Lee, je ne suis pas assez imbibé pour oublier la façon dont tu te casseras les dents, lorsque tu seras incapable d’éveiller ma libido. Zéro étincelle.

Je le regardai du coin de l’œil, alors qu’il riait dans sa barbe, ses épaules secouées par de faibles tremblements. Et ce fut là qu’une partie de moi, dirigée par mon inconscient, décida de se manifester, égale à une gifle venant contrarier ma dernière phrase à peine prononcée : mon imagination. Sur laquelle je n’avais malheureusement pas souvent d’emprise.

Joueuse, voire moqueuse, elle m’envoya des flashs des divers scénarios gays que j’avais imaginés au fil de ces nombreuses années d’amitié partagées avec Riley, dans lesquels il tenait l’autre rôle principal. Sans exception. Je déglutis avec difficulté en redécouvrant ces images auxquelles je n’avais plus songé depuis longtemps.

Pourtant, comme à l’époque, je n’y étais pas tout à fait insensible. Curieux, limite inquisiteur. Oui, je mentirais si je disais que la sexualité de mon meilleur ami, inédite et inconnue pour moi, ne m’avait jamais intrigué. Surtout lorsque je le voyais aussi... rayonnant à partir du moment où il était amoureux. Un abandon de soi dont je n’avais jamais été capable et que je lui enviais. La raison qui faisait que, si un jour je devais tester, il était clair que ce serait avec lui et personne d’autre. Question de confiance.

Abasourdi par ces réminiscences d’extrapolations lubriques, je ne remarquai qu’à peine qu’il s’était levé. L’instant d’après, frustré, je l’observai s’éloigner de moi pas à pas, riant toujours. Mais, la main sur la rambarde, il se retourna enfin et annonça en ne regardant que moi :

— Je vais me coucher. Mais un défi est un défi, Grey. Je n’oublie pas. Ce n’est que partie remise.

Quand il tourna les talons pour de bon, un frisson résonnant étrangement en moi me parcourut de la tête aux pieds, mais je dus l’affronter seul. Sans le moindre indice sur ce que je venais de provoquer.


CHAPITRE 3


Riley


2015 – Île de Melita – État du Montana


Voilà deux heures que je me tournais et me retournais dans mon lit. Lit que j’étais d’ailleurs bien content d’avoir retrouvé, avec l’intimité et le confinement qui allaient de pair.

Je frissonnai en me rappelant que j’avais failli le céder à l’un des « Quatre Mousquetaires » au profit du canapé. Heureusement pour moi, quand j’avais quitté le groupe, ils avaient tous l’intention de poursuivre la soirée encore un long moment et Tom avait annoncé qu’il y dormirait volontiers à ma place. « Moins de marches à monter, moins dangereux. » C’étaient ses mots, pas les miens, mais ils donnaient le ton attendu pour la fin des festivités. Je n’avais pas chipoté, trop heureux.

À présent, j’en étais là, couché sur le dos, un bras derrière la tête. Je venais de renoncer à m’endormir, préférant regarder les premières lueurs de l’aube poindre à l’horizon, colorant l’eau de mille éclats rouges, roses et orangés.

Mon cerveau bouillonnait. Il refusait d’oublier le défi lancé par Greyson. Je détestais ce genre de provocations, d’autant plus lorsqu’elles étaient prononcées devant d’aussi nombreux spectateurs... Tous prêts à me railler pour un rien, à l’affût d’un faux pas qui m’amènerait à être un peu moins intouchable, alors que je veillais à l’être.

Avait-il conscience de ce qu’il avait éveillé ? Pouvait-il réellement réaliser à quel point la proposition avait pu me paraître séduisante ? Je ne pensais pas. L’alcool avait parlé pour lui, j’en étais presque persuadé. Pourtant, je ne lui avais jamais caché qu’il me plaisait. Souvent, au cours de discussions légères, je distribuais de clairs indices à ce sujet. Il les ignorait avec application, encore et encore, ce qui rendait notre amitié très simple, facile à vivre. Il pardonnait toujours, avec une facilité déconcertante, mes moments d’égarements dans sa direction, au même titre que je ne réprouvais que peu sa collection de conquêtes d’une nuit.

Mais ce soir, quelque chose résonnait différemment en moi. Un détail sur lequel je ne parvenais pas à mettre le doigt et qui m’empêchait de rester sourd à cet encouragement qu’il m’avait lancé.

Pendant que je réfléchissais, le temps, lui, filait inéluctablement. À présent, la luminosité était telle que je voyais le contour de chacun de mes meubles. Suffisante donc, pour que je puisse le rejoindre sans avoir besoin d’allumer la moindre ampoule. Un sourire carnassier étira mes lèvres alors que je m’imaginais longer le couloir en partance pour sa chambre, m’y faufiler et que, dans la foulée, sans lui laisser l’occasion de fuir, je me glissais contre lui, répondant à sa bravade.

Décidant de surfer sur cette vague imaginative, je rejetai mon drap et m’assis au bord du lit. Les coudes sur les cuisses, je me pris le visage dans les mains et frottai mes yeux avec mes paumes. J’espérais que ce geste pourrait, dans une dernière tentative, m’éclaircir les idées, m’amener à renoncer à cette obsession qui semblait me contrôler depuis que je m’étais retiré la veille au soir. Mais non, ce ne fut pas suffisant et mes jambes se dressèrent et se mirent en branle, à les croire guidées par un logiciel de pilotage automatique. En toute honnêteté, j’avais tellement pensé ce trajet jusqu’à lui que j’aurais même pu le faire les yeux fermés et en marche arrière...


Continue reading this ebook at Smashwords.
Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-36 show above.)