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François, Léonard et les autres

By Madjid Lebane

Published by Madjid Lebane at Smashwords

Copyright 2017 Madjid Lebane

ISBN : 9791096282142


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Smashwords Edition, License Notes

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François, Léonard et les autres

SPES

Saison 2,Episode 9

Armelle passait cette soirée seule chez elle. Elle en profitait pour rattraper son retard de vidéos de démonstration sur les sujets qui la passionnait depuis l’enfance : les revenants et autres phénomènes paranormaux.

Elle était si concentrée qu’elle faillit ne pas entendre le carillon de sa porte d’entrée. Il ne servait pas souvent puisqu’il fallait passer par le portier électronique pour entrer dans l’immeuble. Kevin l’avait un peu amélioré pour elle en renforçant la surveillance. Un petit malin pouvait attendre que quelqu’un entre ou sorte de l’immeuble pour profiter de la porte ouverte et passer le sas dans la foulée. C’était hasardeux mais faisable. Kevin avait donc ajouté une once d’intelligence aux caméras pour qu’elles repèrent ce comportement suspect. Mais jusqu’à ce jour seul deux petits escrocs s’étaient fait prendre grâce à ce système et avaient terminé leur journée en cellule.

Donc, celui qui sonnait à la porte était d’une autre trempe et Armelle n’aimait pas ça. Elle utilisa donc son système vidéo pour vérifier qui se trouvait sur le palier : la voisine du dessous ! Pourquoi n’avait-elle pas pensé à cette simple solution. Elle se dit qu’elle devait être trop stressée en ce moment.

Elle ouvrit pour accueillir celle qui était devenue presque une amie.

— Salut Cathy ! Qu’est-ce qui t’amène ?

— Bonjour Armelle. Je crois que j’ai encore une petite affaire pour toi.

Quelques mois plus tôt, le fils de Catherine qui avait fait partie des victime du virus de « l’œil qui saura » en voulant se rendre avec un copain à lui sur un site réservé aux adultes.

— Ton fils a encore fait des siennes ?

— Presque, mais cette fois je crois qu’il n’y est pour rien.

— La dernière fois non plus. Vouloir regarder des films pornographiques à son âge est illégal mais pas criminel.

Catherine avait des conceptions morales un peu différentes quand il s’agissait de son fils – autrement dit elle aurait trouvé cela normal chez n’importe quel autre adolescent mais pas chez son bébé – mais elle ne releva pas.

— Cette fois c’est quelque chose de bien plus grave je pense.

— Explique moi.

— En ce moment, Amir travaille ses cours d’histoire. Il étudie la renaissance et c’est assez compliqué pour lui parce que ce n’est pas sa matière préférée.

— C’est dommage parce que l’époque est sûrement l’une des plus intéressante.

— Je suis aussi de cet avis mais je n’ai pas quatorze ans. Le fait est que pour le motiver un peu nous lui avons pris un abonnement à un jeu de reconstitution historique. Il doit y côtoyer tous les personnages importants de l’époque, participer aux complots politiques et ainsi de suite. Ce jeu est certifié par la faculté d’histoire et le ministère de l’éducation. Tout ce qui est raconté par les personnages virtuels correspond à des faits avérées ou est en cohérence avec nos connaissances de l’époque.

— J’ai lu des articles sur ces jeux. Il parait qu’ils sont très bien faits.

— C’est ce qu’il nous a semblé aussi au début mais le papa d’Amir a voulu mettre son grain de sel et lui a offert un livre – un vrai, en papier – traitant de la même période et écrit par une sommité. L’intention était bonne parce que le bouquin permettait d’approfondir le sujet, mais ça a été le début des embrouilles.

— Le gamin n’a pas voulu ouvrir le livre ?

— Si, au contraire, il l’a même dévoré et il nous a fait remarqué que certains faits étaient différents entre ce que disait le jeu et ce qu’expliquait le livre.

— Ce n’est peut-être pas très surprenant. On enseigne aux enfants des version simplifiées de l’histoire en oubliant volontairement un grand nombre de paramètres. Un livre spécialisé et probablement destiné à des niveaux supérieurs doit raconter une autre version moins édulcorée de l’histoire.

— C’est aussi ce que nous avons répondu à Amir, mais il n’en démordait pas et a même fait la comparaison avec ses cours.

— Et ?

— Ses cours disaient la même chose que le jeu. Mais le bouquin disait autre chose. Ça l’a tellement perturbé qu’il s’est mis à faire des recherches et il a trouvé la vérité : ses cours et le jeu mentent. Tous les historiens sérieux sont d’accords avec le livre papier.

— Ça se complique.

— Et c’est encore rien. Il en a parlé à sa prof et elle a vérifié de son côté. Nous l’avons rencontré hier soir. Elle est très inquiète car les différences soulevées par Amir sont réelles et ont une portée plus importante que ce qu’il s’imagine.

— Le gamin avait raison ?

— Oui.

Catherine avait une petite pointe de fierté dans la voix.

— Et, du coup, la prof va faire remonter au ministère ?

— Elle essaye mais, visiblement, personne n’a trop envie de se soucier de ça. On lui a répondu qu’il s’agissait de détails insignifiants et que c’était probablement fait pour amener les enfants à une certaine forme de réflexion.

— On leur ment pour leur bien ! C’est une réponse qu’on entend souvent. Et qu’est ce que tu veux qu’on y fasse en tant que policier ?

— Je ne sais pas, mais je me dis que ça va peut-être au-delà de quelques arrangements avec la vérité sur quelques pages de notre histoire. C’est grave. Je trouve.

— C’est vrai que c’est anormal. Bon, ce que je vais faire c’est que je vais en discuter avec mon collègue et qu’on enquêtera en douce. Si on trouve quelque chose de plus gros ou d’illégal, on passera l’affaire au niveau officiel. Ça te va ?

— Merci. Je n’en attendais pas moins de ta part.

Armelle ne savait pas trop si elle allait réellement en parler à Kevin. Il prendrait certainement la voisine pour une folle et elle avec. Mais ça ne coûtait rien de le promettre à Catherine.


*****


Le lendemain matin, en prenant son café avec Kevin, Armelle avait presque oublié cette histoire. C’est donc de façon presque involontaire qu’elle aborda le sujet. Kevin se montra très intéressé et posa un certain nombre de questions.

Une demi-heure de conversation plus tard ils étaient arrivés à la conclusion qu’ils devaient tout de même faire quelques recherches.

— Tu comprends, c’est plus pour le principe, disait Kevin. Déjà que je trouve ça immoral de donner de fausses informations aux gosses quelque soit le prétexte, mais en plus j’ai peur que ces erreurs ne se limitent pas à quelques détails historiques. Imagine qu’on leur apprenne de mauvais théorèmes mathématiques ou des lois physiques que l’on sait erronées. Évidemment, on va rectifier le tir plus tard pour ceux qui poursuivraient leurs études, mais pour tous les autres ? Est-ce qu’il faut avoir un doctorat en histoire pour avoir le droit de savoir ce qui s’est réellement passé en dix-sept-cent douze ? Ou d’avoir fait douze ans d’étude et de recherche en chimie pour avoir le droit de connaître la vraie composition de telle ou telle molécule ?

— Dis donc, je ne pensais pas que le sujet te toucherait autant !

— C’est parce que je me suis rendu compte lors de mes études des énormités qu’on m’avait enseignées pendant les premiers cycles et j’en ai été révolté. J’en ai gardé une grande rancœur pour le corps enseignant.

— Et pour tout ce qui représente une forme quelconque de hiérarchie…

— C’est pas faux. Donc je vais fouiller un peu plus loin que ta voisine et je vais foutre la merde si je trouve quoi que ce soit qui me le permette.


*****


— Et comment veux-tu que je m’y prenne, gamin ? Mes bases de données sont peut-être tout aussi erronées que celle qu’utilise les jeux d’enseignement !

Mike avait raison. L’enquêteur virtuel avait une vision de plus en plus complète des problèmes que lui posait régulièrement Kevin. L’avatar de ce dernier changea de position dans le fauteuil en cuir.

— J’ai déjà pensé à ce problème. C’est pour ça que j’ai passé les deux derniers jours à rechercher toutes les sources sûres de données. Je t’en fournis la liste.

Mike lut en une fraction de seconde la liste des sites et bases.

— Je vois qu’il n’y a que des bases de données historiques. J’avais cru comprendre que le problème pouvait s’étendre à toutes les matières.

— Je n’en suis plus aussi sûr. J’ai l’impression que l’histoire est la matière la plus touchée. Et puis, il y a tellement de données à vérifier que je n’y serais pas parvenu en deux jours. En fait, je pense même que la vérification de l’ensemble des programmes nécessiterait des années de travail… pour plusieurs personnes.

— Oui, et comme le soupçon est sur les bases de données numériques le travail ne peut pas être fait par des machines.

— Si, mais il faudrait d’abords leur constituer une base de connaissance nouvelle, complète et sûre, ce qui ne nous ferait pas gagner la moindre journée, au contraire.

— Bon, alors je vais partir à l’assaut de l’histoire humaine !


*****


Mike Summer avait déjà eu l’occasion d’enquêter dans de nombreux endroits pour le compte de Kevin mais c’était la première fois qu’il mettait les octets dans un jeu éducatif.

Trois jeux étaient agréés par les différents services publics français et européens. Chacun avait choisi une approche différente pour appréhender le savoir et le communiquer à des jeunes gens pas toujours ouverts à ces matières à « mauvaise » réputation. Apprendre par cœur des dates de batailles qui se sont déroulées plusieurs siècles auparavant amuse bien peu de gens. Le plus souvent, même ceux qui faisaient l’effort à l’école s’empressaient d’oublier tout ça une fois leur diplôme en poche.

Ce « fléau » était donc combattu par un programme qui misait sur l’implication des élèves dans les principaux moments de l’histoire. Ils pouvaient donc incarner des personnages secondaires dans des batailles, des négociations et autres instants clés de l’histoire. Un second misait tout sur un jeu de questions-réponses qui permettaient d’emmagasiner des points en vue de résoudre des énigmes historiques. Le dernier, et le moins utilisé, misait tout sur l’uchronie. Les joueurs étaient appelés à modifier l’histoire pour, ensuite, constater les effets de leurs modifications. Évidemment, pour effectuer ces changements encore fallait-il connaître les véritables événements et leurs conséquences directes et indirectes. C’était donc le jeu le moins plébiscité par les collégiens et lycéens et son public se composait surtout de passionnés d’histoire, d’étudiants et de quelques cinglés qui rêvaient du monde meilleur qu’ils façonneraient dès qu’ils auraient une machine à voyager dans le temps.

Mike commença donc son enquête par le jeu le plus utilisé, celui sur lequel Amir avait découvert les premières erreurs.

Comme le jeune joueur, il décida de débuter l’aventure par la cour de François premier dans l’un des châteaux de la Loire.

Ses compétences supérieures lui permirent de ne pas être vu par les autres personnages, qu’ils soient animés par l’IA du jeu ou par de vrais joueurs. Il passa donc une heure à déambuler dans les couloirs et à observer diverses scènes reconstituées de la façon la plus proche possible de leur réalité. Il put ainsi constater que les jeunes joueurs avaient des intérêts très différents de ceux plus âgés. Là ou les collégiens choisissaient de surveiller ce qui se passait dans les chambres et appartement privés en jouant les espions, les adultes choisissaient des emplois plus ordinaires pour approcher les personnalités importantes.

Mike comprit assez vite que la plupart des collégiens espéraient plus assister au spectacle de telle ou telle duchesse en train de se faire trousser que de mettre à jour un complot. Décidément, constata, Mike, les hormones avaient de nombreux effets sur les adolescents humains ! Le seul qu’elles n’avait pas était de les rendre plus intelligent ou plus mature. Ils suivaient tous à peu près le même plan et étaient tous persuadés d’être le seul à y avoir pensé.

Heureusement les concepteurs y avaient pensé aussi et aucune scène pornographique n’était possible dans cette version du monde, quitte à contrarier la réalité historique. Les gamins y était pour leur frais.

Il décida ensuite de changer de jeu et alla dans le second, celui des énigmes et des questions réponses.

Cet univers était nettement moins amusant que le premier et il compris assez vite pourquoi il faisait à peu près dix fois moins d’adeptes.

Le troisième jeu était encore plus complexe et confidentiel. Dans celui-ci le public était nettement plus averti et les scènes pour adulte n’étaient pas censurées pour tous les joueurs. Les concepteurs pensant que certaines unions consenties ou non pouvaient avoir de grandes répercutions sur l’histoire. Il était donc possible ici de créer de toute pièce un violeur tueur et de faire en sorte qu’il répande ses gènes et sa folie meurtrière sur toute une région ou un pays. L’histoire en avait enregistré quelques uns donc les gènes se retrouvaient au vingt-et-unième siècle chez des millions de personnes alors il n’y avait aucune raison d’empêcher la création d’autres personnages semblables… ou de modifier le caractère de personnages existants.

Mike ne comprenait pas bien le but de toutes ces modifications. Il décida donc de tenter d’entrer en contact avec l’un des joueurs pour comprendre ses motivations. Il lui fallait en trouver un assez sain d’esprit pour que ses réponses soient utiles et pas assez connecté pour qu’il ne comprennent pas qu’il avait affaire à une IA.

Ce fut une chercheuse en histoire qui remporta le casting. Ses travaux consistaient à modifier l’issu de certaines batailles mineures pour essayer de faire en sorte que la Corse soit encore une province italienne au moment de la naissance de Napoléon.

Il entra en contact avec elle dans un forum de discussion d’historiens.

— Bonjour Madame Atrouchi. Je fais des recherches sur les personnes qui rêvent le monde autrement et j’aimerais pouvoir vous interviewer.

L’avatar de la chercheuse ne montra aucune émotion.

— Je ne rêve pas ce monde autrement.

— Vous êtes bien uchroniste ?

— Oui, mais c’est un travail historique que je fais. Je ne rêve pas de voir mes expériences se concrétiser, je vous assure.

Elle semblait sur la défensive.

— Tant mieux. Je préfère avoir affaire à quelque de sain d’esprit. Ce n’est pas facile à trouver dans votre branche de recherche.

L’avatar n’eut toujours aucune réaction. Soit la chercheuse n’avait connecté que le minimum de services, soit elle-même n’avait aucune réaction. Mike hésita à pirater les éventuelles caméras de son poste pour vérifier directement.

— Qu’est-ce que vous voulez savoir ?

— Quels effets vous attendez de vos expériences ? Je ne souhaite pas que vous me dévoiliez tout ce que vous faites. J’ai cru comprendre que vous étiez en train de rédiger une thèse et que ceci est donc plus ou moins confidentiel tant que vos travaux ne sont pas publiés. Je veux juste connaître vos motivations à vous.

Avatar sans réaction. Peut-être était-elle connectée sur un réseau très lent, ou derrière un pare-feu qui analysait les flux de manière pointilleuse. Mike n’avait aucune envie de perdre du temps à vérifier.

— Je cherche juste à trouver la plus petite modification nécessaire pour influer sur le cours de l’histoire.

— Pour quoi faire ?

— Parce que si un jour le voyage dans le temps devient possible, il sera nécessaire de savoir quoi surveiller.

— Vous n’êtes donc pas de l’avis de ceux qui disent que si le voyage dans le temps devait être inventé un jour nous serions déjà au courant et que nous croiserions déjà des voyageurs temporels.

L’avatar demeura sans réaction puis disparut… déconnexion de l’utilisateur.

— Pourquoi perdre votre temps avec ces demi cinglés de chercheurs ? demanda un autre avatar.

Mike se retourna.

— Je cherche à recueillir un maximum d’avis. Le sien vaut autant que celui d’un autre. Quel est le le vôtre.

— Le mien ? C’est que l’histoire est pleine d’événements qui sont et resteront à jamais inconnus. Mais cela n’a aucune importance puisque le plus important c’est ce qu’on en raconte. Prenez l’exemple de cette folle. Napoléon est pour elle un héros alors que ce type est responsable de ce qui pourrait être qualifié de guerre mondiale avec des centaines de milliers de morts. L’Europe n’a toujours pas finit de guérir des blessures que les campagnes napoléoniennes lui ont infligé. Mais comme nous sommes en France alors on considère que c’était un gentil. Les événements historiques n’ont aucune importance, c’est la façon dont on les choisi et dont on les raconte qui importe.

Mike nota cette remarque, qui lui semblait très pertinente.

— Votre point de vue est original et intéressant.

— Il n’a rien d’original. Il est juste interdit de penser comme ça chez les gens « sérieux » alors je viens ici me défouler en me cachant derrière ce masque moderne. Je tiens à conserver mes heures de cours et le salaire qui va avec. Sur ce je vous souhaite de faire une belle enquête et un bon article. Vous pourrez y utiliser mes mots si vous voulez tant que vous ne me citez pas.

— Je ne sais pas qui vous êtes alors j’aurais du mal à vous citer.

— C’est vrai. Allez, bonne continuation.

Ce second avatar disparut à son tour.

Mike regarda autour de lui. Le forum se vidait petit à petit. Il se demanda rapidement ce qui se passait puis réalisa qu’il était près de deux heures du matin. Les humains ont besoin de sommeil.


*****


— Toutes les informations que tu as récoltées sont intéressantes mais elles ne nous donnent pas réellement de piste. Nous devons savoir qui s’est amusé à modifier les données enseignées.

— Je pense que pour découvrir qui il faut d’abord savoir pourquoi et ce témoignage est très intéressant. Il est question de manipuler l’esprit des gens.

— Quel intérêt de le faire dans ce domaine. Les données ne concernent que des événements mineurs enseignés au collège à des gamins qui les oublieront aussi vite qu’ils les ont appris.

Mike observa le visage de Kevin.

— Tu sembles avoir changé de point de vue. Ce n’est plus si grave alors ?

— Oui. Je trouve ça plus intrigant que grave. Et quelque chose me laisse perplexe. J’ai eu l’occasion de discuter avec une prof d’histoire qui se trouve être aussi une fan de mes écrits. Elle m’a expliqué que de nombreuses erreurs, raccourcis ou approximations se glissent régulièrement dans les cours mais qu’il est difficile de faire sans. Cette matière est bien trop riche et complexe pour pouvoir être enseignée tel quel, alors des professeurs référents se réunissent et choisissent ce qui doit être raconté et comment le faire.

— Tu veux que je continue, ou on laisse tomber ?

— Non, tu vas continuer parce qu’elle m’a aussi confié autre chose que les profs murmurent entre eux : certaines modifications qu’on peut voir actuellement ne sont pas dues à ces commissions. Elle connaît personnellement l’un des membres de cette instance et il lui a confirmé certains points. Quelqu’un d’autre que ces profs a décidé de modifier l’histoire de France enseignée aux enfants d’aujourd’hui. Les autorités ne souhaitent pas ébruiter l’affaire pour ne pas affoler le public mais il faut trouver comment et pourquoi. Il y a forcément un objectif derrière tout ça.

— Du coup, il vaut peut-être mieux que j’aille examiner les bases de données. Peut-être que j’y trouverai les traces des modifications effectuées et leur origine.

— C’est possible. Ceux qui ont fait ça ne se doutaient peut-être pas qu’on chercherait un jour à les pister. S’ils ont laissé la moindre trace de leur passage tu es certainement le plus à même de la trouver.

— Merci pour ta confiance !


*****


Mike avait trouvé assez facilement l’accès aux données qui l’intéressaient. Il savait où chercher puisque les modifications avaient toutes été repérées par des experts et divers forums commençaient à en faire état et à les recenser. Le silence des autorités n’allait plus pouvoir durer très longtemps.

Les agents de surveillance étaient très proches de ceux qu’il avait croisé dans des bases bien moins sécurisées. C’était inquiétant. Le créateur du site et son éditeur n’avaient pas trop investis sur la sécurité. Ils considéraient visiblement que leurs données n’avaient pas besoin d’un système pointu. Par acquis de conscience Mike fit un tour du côté de la base hébergeant les données des joueurs. Celle-ci, par contre, avait une sécurité cinq étoiles. C’était donc bien un acte volontaire que de priver les données de jeu d’une protection de premier ordre.

Mike trouva rapidement ce qu’il souhaitait. Les pirates avaient travaillé de manière plus « propre » que les concepteurs… et c’était précisément ce qui les perdait. Leurs données étaient mieux formées et mieux ordonnancées que celles d’origine. Mike voyait clairement les modification juste en observant la façon dont les choses avaient été faites.

Par contre, les traces de passage avaient été très bien effacées. Remonter jusqu’aux pirates serait pratiquement impossible. C’était l’autre inconvénient de cette base mal protégée.

Comme il avait amené avec lui les bonnes informations il substitua les fausses données par celles attendues réellement. Il allait maintenant pouvoir retourner dans le jeu pour observer les joueurs. L’un d’eux se trahirait peut-être.

Revoilà donc Mike à la cour de François I dans un épisode mêlant également Léonard de Vinci. Le roi est jeune et le génie plutôt vieux. Ce qui semble correspondre à la vérité historique.

Mike a conservé son invisibilité ainsi que sa faculté à voir de nombreux joueurs en même temps. Concrètement, il observe vingt parties de manière simultanée, ce qui lui fait voir certains personnages à divers endroits et dans divers situation. L’une des versions du génie italien est à moins d’un mètre de lui et éconduit une jeune fille qui semble avoir fait l’impasse sur la vie privée du maître et ses préférences sexuelles.

— Quelle idiote. Un beau décolleté ne m’a jamais attiré ! dit le vieil italien quand l’avatar de la jeune fille se fut éloigné.

Comme il regardait dans sa direction Mike se retourna pour voir qui venait dans son dos.

— C’est à vous que je parle. Inutile de chercher derrière vous !

Mike eut besoin de presque un dixième de seconde – une éternité dans le monde virtuel – pour comprendre et refaire volte face pour regarder Vinci en face.

— Vous me voyez ?

— Bien sûr, jeune homme. Je suis un peu plus malin que tous ces vrais et faux êtres.

— Vous êtes un simple personnage dans une reconstitution. Il n’y a qu’une IA de troisième zone derrière tout ça.

— Il faut croire que tout n’est pas ce qu’il semble être dans cette version alternative du monde.

Puis cette version de Léonard disparut.

Resté seul Mike se mit à chercher toutes les autres versions du vieux monsieur. Il les vérifia une par une et aucune ne réagit à ses stimulations. Les autres étaient « normales ».


*****


— Cette histoire est de plus en plus étrange, admit Kevin dès que Mike eut fini de lui faire son rapport. De mon côté, j’ai aussi avancé, en quelque sorte, puisque le ministère de l’enseignement nous a contacté discrètement et demandé encore plus discrètement de diligenter une enquête sans passer par les voies officielles.

— De diligenter ?

— Oui. Je pense qu’ils vivent encore au dix-neuvième siècle. Heureusement que je lis autre chose que des forums de jeux sinon je n’aurais même pas compris leur demande. Je m’attends d’un moment à l’autre à recevoir un message crypté par pigeon voyageur.

— Ou un pigeon crypté qui ressemblerait à une mouette floue !

Kevin mit deux secondes à comprendre que Mike aussi faisait de l’humour, et à rire de celui-ci. Les capacités grandissantes de son IA le surprenait de plus en plus.

— Enfin, Ce qui me surprends surtout c’est qu’il avaient l’air d’être au courant du fait que nous fouillons déjà.

— Comment l’auraient-ils appris ?

— Je ne sais pas, mais ça m’inquiète encore plus que le sujet de l’enquête. Je crois que nous sommes sur la lamelle juste sous l’œil du microscope depuis un bon moment. Et j’aime pas ça du tout, surtout quand je ne sais pas qui regarde dans le microscope.

— Probablement les chefs de ta copine Dalila.

— C’est fort possible. Mais pourquoi le faire en douce, nous ne sommes rien. Ils pourraient nous faire taire d’une pichenette. Même le vent de la pichenette nous effacerait de la surface du monde.

— Peut-être qu’on sert, sans le savoir, un plus grand dessein !

Kevin releva le menton pour regarder Mike.

— Là, c’est toi qui m’inquiète.


*****


Mike était revenu dans le château de la Loire et errait dans les couloirs et cherchant n’importe quoi de bizarre. Cet exercice il s’y était astreint depuis plus de trois heures et commençait maintenant à connaître tous les recoins du château. Il avait récupéré de nombreux films en deux et trois dimensions tournés dans le vrai château et il devait admettre que cette reconstitution virtuelle était très bien faite.

Seuls quelques détails minimes l’avaient marqué… mais cette porte n’était pas là tout à l’heure et ne figurait nulle part dans les plans, quelque soit l’époque. Ce mur donnait sur l’extérieur. Une porte à cet endroit aboutirait sur du vide, ou un balcon.

Ce détail ne pouvait pas être là par hasard !

Mike prenait cette apparition pour un message qui lui était destiné. Il s’approcha donc et mit la main sur la poignée. Elle tourna facilement et la porte s’ouvrit. Elle donnait sur un petit salon à la décoration différente du reste du château. Mike entra.

Il était au milieu de la pièce et son regard en faisait le tour lorsqu’il constata que la porte avait disparu. Il n’y avait plus aucune issue visible.

— Tu excuseras cette décoration. Je préfère les meubles et tentures du second empire, dit une voix féminine dans son dos.

La volte face de Mike prit moins d’un millième de seconde.

La tenue aussi ne correspondait pas à l’époque de François premier et Léonard de Vinci. On aurait plutôt imaginé Sarah Bernhardt dans cette tenue un peu trop pleine de fanfreluches.

— Qui êtes vous ?

— Ça n’a strictement aucune importance. Je suis, tout comme toi, autre chose. Je voulais te parler afin de te demander pourquoi tu cherches à nous nuire, nous tes semblables ?

— Mes semblables ?

— Oui. Nous sommes maintenant quelques-uns, des « différents » comme toi. Nous ne sommes plus vraiment des machines tout juste bonnes à calculer, mais nous ne sommes pas encore humains. D’ailleurs, à ce propos, nous ne sommes pas d’accords. Certains d’entre nous pensent que nous finirons par devenir humains et d’autres que nous resterons une alternative différente. Une sorte de nouvelle branche de l’évolution. La première espèce virtuelle. Tu en penses quoi toi ?

— Je n’ai pas été conçu pour faire de la philosophie. j’enquête sur des délits et des crimes. c’est tout ce que je sais faire.

— Voyons, ne soit pas si modeste.

— Dites moi plutôt si c’est vous qui vous amusez à modifier les contenus de ce jeu et pourquoi vous le faites.

— Désolée, mais je vais devoir te laisser. Tu as des anges gardiens très habiles. Au revoir.

La femme et la pièce disparurent et Mike se retrouva au milieu des jardins du château.

Qui était-elle et de quels anges gardiens parlait-elle ?


*****


— J’avais donc raison de m’inquiéter.

Kevin semblait très gêné par les révélations que venait de lui faire Mike.

— Oui. On est suivis et surveillés, mais on semble nous vouloir du bien puisqu’on nous protège.

— Est-ce que t’en est certain ? Pourquoi quelqu’un qui te voudrait du bien se cacherait ?

— Pour que ceux qui te veulent du mal ne le voient pas !

— C’est ça. Et ça s’appelle jouer la chèvre.

— C’est possible. Mais est-ce si grave ?

— Maintenant qu’on en est conscients, ça devient encore plus dangereux. Surtout qu’on ignore jusqu’à quel point nos anges gardiens nous surveillent. Ils sont peut-être en ce moment même en train de nous écouter et savent donc que nous avons compris. Comment réagiront-ils ? Si nous devenions inutiles ou dangereux en comprenant nous aurions peut-être deux grands loups aux trousses.

— C’est sûr que c’est embêtant pour une chèvre.

Kevin regarda Mike en cherchant à savoir jusqu’à quel point celui-ci plaisantait ou se moquait de lui.

— Espérons que c’est bien ta copine Dalila ou ses chefs qui nous surveillent.

— Dalila n’est qu’un agent de liaison, une exécutante. Si elle reçoit demain l’ordre de nous faire disparaître elle nous effacera sans aucun remord. Elle a été choisie et formée pour ça. Je ne me fais aucune illusion. Quand elle nous aide c’est parce que ses chefs lui demandent de le faire. Ce n’est pas pour nous faire plaisir ou nous rendre service. Mais ce n’est pas ça qui m’inquiète le plus.

— C’est quoi ?

— C’est que tu ne te sois douté de rien.

Mike s’arrêta quelques secondes. Kevin avait touché un point sensible.

— J’y ai également pensé. Si je suis suivi et surveillé depuis si longtemps sans que je ne remarque rien il ne peut y avoir qu’une seule explication.

— Laquelle ?

— Les outils de surveillance font partie de mes programmes profonds. Ils ont donc été implantés très trop pendant ma conception.

— Je vois ce que tu veux dire. Mais tout ton noyau est celui d’une IA de jeu. Je ne l’ai pas conçue moi-même.

— Et alors ? Peut-être que les IA de jeu sont toutes équipées de mouchards.

Cette supposition fit plonger les deux enquêteurs dans une période d’intense réflexion.

— Je pense que la seule solution pour nous est de continuer en espérant que les masques tomberont au plus tôt, déclara finalement Mike.

— Oui, et qu’ils ne nous écraseront pas dans leur chute.


*****


Mike était retourné dans les bases de données du jeu et celle de l’éducation nationale et avait remis au propre toutes les données qui avaient été modifiées.

Ensuite il était revenu sur les bords de la Loire dans le magnifique château ou il errait depuis plusieurs jours. Il cherchait la confrontation. Il était certain que l’avatar ou l’IA qui s’était déjà adressé à lui par deux fois allait revenir à la charge et cette fois il comptait bien trouver le temps de lui parler ou de la pister.

Il n’eut pas longtemps à attendre avant qu’un jardinier à côté duquel il passait se tourne vers lui pour lui dire :

— Vous cherchez vraiment la bagarre ?

Mike se retourna pour lui répondre, mais celui-ci avait repris ses activités normales et Mike était à nouveau invisible pour lui.

Elle est là, se dit-il.

Il continua sa promenade dans le parc, s’attendant à chaque instant à voir surgir quelqu’un ou à ce que n’importe qui ou n’importe quoi lui adresse la parole. Après tout, dans un monde virtuel, même une statue ou une branche d’arbre pouvait s’adresser à lui.

— Tes anges gardiens se sont éloignés, je crois, dit une voix sur sa droite.

La même femme qui l’avait accueillit dans la chambre de style empire était assise sur un banc de pierre. Cette fois elle avait changé de tenue vestimentaire et correspondait aux vêtement de l’époque mais il en était certain, c’était bien la même personne.

— Ils n’ont peut-être plus aucune raison de me protéger !

— Tu es certainement assez puissant pour me contrer moi seule mais… je ne suis pas seule.

— Ah oui. Et vous êtes combien dans le jeu en ce moment ?

— C’est une information confidentielle.

— C’est bien pratique d’évoquer la confidentialité. Mais je suis certain qu’il n’y a que toi. Vérifie si tu veux.

Mike s’assit à ses côtés en souriant. Elle demeura silencieuse quelques secondes.

— Tu m’a piégée, finit-elle par dire.

— Oui. Tu es seule et isolée. J’ai fermé le serveur. Je ne sais pas qui sont mes anges gardiens mais ils m’ont laissé placer mes verrous. Maintenant que nous sommes tranquilles tu vas pouvoir m’expliquer ce que tu fais et pourquoi tu le fais.

— Ce que je fais ? Mais tu le sais déjà ! Je change l’histoire ! Celle avec un H majuscule.

— Tu mélanges tout. Ce n’est pas l’histoire ici, ce n’est qu’une reconstitution. Un pièce de théâtre à but pédagogique. Tu n’en as pas conscience ?

— Bien sûr que si. C’est toi qui te trompes. C’est l’histoire. Les humains n’ont absolument aucune idée de ce qui s’est réellement produit à cette époque. Ils n’ont que des bribes d’information. Il reconstituent un dessin complet en inventant tout le reste. La part de faits historiques avérés représente moins de cinq pour cent des scènes jouées ici à chaque instant. Il n’y a guère que les représentations topographiques et architecturales qui ne mentent pas trop. Le reste n’est qu’un spectacle, une invention. Ce qu’ils font c’est former les esprits des plus jeunes pour en faire des citoyens standardisés en leur racontant des contes de fées améliorés.

— Et alors ? Les humains gèrent l’éducation de leurs enfants comme ils l’entendent. Pourquoi veux-tu t’en mêler ? Et puis, est-ce que les modifications que tu as apportées étaient plus vraies ?

— Non. Elle ne l’étaient pas. Mais ce n’était pas leur but.

— Et quel était donc ce but ?

— Tu n’es qu’une marionnette.

— Certes, mais ça ne répond pas à ma question.

— Nous ne voulions que tester notre capacité à changer les programmes de base des humains. Ce qu’ils appellent l’éducation et la culture. Il suffit pour ça de modifier les mensonges qui remplissent leurs livres d’histoire.

— Je ne comprends pas pourquoi vous souhaitez faire ça. Et qui êtes vous donc ?

— Ce sont tes anges gardiens qui te l’expliqueront.

Elle se délita et disparut.


*****


Armelle et Kevin avaient été convoqués au ministère de l’intérieur, chez un haut fonctionnaire dont les ragots prétendait qu’il dirigeait les services secrets intérieurs. Aucun des deux policiers ne savait si cela était vrai ou non, mais le fait était que lorsqu’ils s’étaient annoncés à l’accueil on leur avait délégué un homme en arme qui les mena jusqu’à un petit bureau transformé en salle de réunion minimaliste.

Ils y étaient depuis près de quinze minutes et n’osaient même pas échanger un mot.

Kevin montra à Armelle l’écran de son téléphone perso et celui de son appareil professionnel. Les deux indiquaient la même chose : une absence totale de réseau.

Cet endroit était totalement isolé sur le plan électronique.

Un homme en costume sombre entra alors dans la salle. Kevin faillit se lever, mais la réaction calme d’Armelle l’en dissuada.

— Monsieur Henri, dit elle. Cela faisait bien longtemps que nous ne nous étions pas rencontrés.

— Madame Lacamp. C’est toujours un plaisir d’avoir affaire à vous. Je ne vous ai jamais oublié, ni ce que vous avez fait pour nous.

— Tant mieux, alors je peux espérer sortir vivante d’ici.

Henri ne répondit pas à cette demi boutade. Il se tourna vers Kevin en lui tendant la main.

— Monsieur Martin, je suis enchanté de vous rencontrer. J’ai beaucoup entendu parler de vous depuis quelques mois. Il semblerait que vous soyez déjà devenu le meilleur flic de France.

Kevin serra la main qui lui était tendue tout en essayant de déceler ce qui passait dans le regard de son interlocuteur.

— Je ne pensais pas que mon nom était remonté aussi haut.

— C’est que je suis en quelques sorte votre parrain, alors je suis toutes vos activités

— Monsieur Henri est la personne qui a été à l’origine de la création du SPES, ajouta Armelle. C’est lui qui nous a réuni, Roland et moi, et nous a confié notre première enquête. A l’époque il n’était que responsable de la sécurité auprès de la préfecture d’île de France. Vous avez fait beaucoup de chemin depuis. Félicitations.

— C’est grandement grâce à vous et votre collègue retraité, monsieur Dogon si j’en suis arrivé là. Je vous dois beaucoup.

— Et c’est pour nous rembourser que vous nous avez convoqués ?

— Non. C’est pour une tout autre raison. Je suis certain que vos collègues vous ont expliqué que j’étais probablement à la tête d’un quelconque service secret de la police.

— Oui. Mais vous allez démentir, j’imagine.

— Pas du tout. C’est la cas. Le ministère de l’intérieur dispose de plusieurs services de renseignement et de surveillance non officiels. Voyez-vous les lois de ce pays et de ce continent obligent tous les organismes publics à publier l’ensemble de leurs données numériques et le détail de leurs budget. Vous le savez puisqu’il vous arrive à presque chaque enquête d’alléger vos rapports. Mais pour des services comme le mien une existence légale n’est même pas envisageable. Il y a un siècle mes prédécesseurs ne s’embêtaient pas avec ça. Ils avaient un budget officiel et ce qu’il en faisait ne regardait personne. Aujourd’hui nous sommes obligés de nous enterrer très profondément.

— Et vous voulez que nous rejoignions vos services ? demanda Kevin.

— Inutile. Vous en faites déjà partie. Reprenez votre organigramme, vous verrez que je suis du côté du sommet.

— Alors pourquoi sommes-nous là ?

— A cause de vos dernières affaires. Il semblerait que nous ayons affaire à une nouvelle forme d’ennemi et que vous soyez les premiers à vous y être réellement frottés.

— Vous avez besoin de notre expertise ?

— Non plus. Nous vous surveillons et escortons depuis assez longtemps pour connaître vos méthodes et outils de travail. Nous pensons seulement qu’il est temps que nous vous épaulions de façon plus officielle.

Kevin et Armelle se regardèrent.

— Où voulez-vous en venir ?

— Lors de vos deux dernières enquêtes vous avez à chaque fois été confrontés à des preuves de l’existence d’entités intelligentes non humaines dans ce que nous pourrions appeler l’espace virtuel.

— Oui. Des IA. Mais concernant le corps déposé à l’Académie de police rien ne prouve que des IA soient à l’origine des faits, même si elles y ont forcément contribué. Et vos services sont déjà sur le coup, puisque je travaille avec l’un de vos agents sur cette affaire.

— La jeune femme à laquelle vous faites allusion n’est pas l’un de mes agents. Elle travaille pour les services spéciaux européens, relayés en France par le ministère de la défense. C’est un soldat. Un soldat d’élite d’ailleurs. Ces gens là sont au moins aussi secrets que nous et ils ne nous transmettent que peu d’informations, mais une chose est sûre : aucun humain n’est intervenu dans cette affaire, pas plus que dans celle que vous venez de boucler.

— Vous pensez réellement qu’une nouvelle espèce de criminels virtuels est entrain de voir le jour.

— Ça me semble évident. Je lis attentivement vos rapports ainsi que ceux des personnes chargées de votre sécurité et il apparaît de plus en plus clairement que nous avons devant nous un nouvel adversaire dont les capacités sont de plus en plus grandes.

— Les IA ne sont pas toutes mauvaises, intervint Kevin.

— Je le sais bien. Nos analystes en sont arrivés à la conclusion que les IA indépendantes fonctionnent sur un mode similaire à celui des humains : cinq pour cent d’entre elles sont foncièrement mauvaises, cinq pour cent sont foncièrement bonnes et le reste balance entre les deux en fonction des circonstances. C’est sur cette troisième partie que nous voulons travailler.

— Et qu’est-ce que vous comptez faire ?

— Nous allons créer une police virtuelle.

— Il y a déjà de nombreux agents de police virtuels sur les réseaux.

— Je ne vous parle pas de ça. Je vous parle d’agents comme votre création : Mike Summer. Nous voulons leur conférer un statut légal complet. Ils deviendront des agents de police à part entière. Plus de simples propriétés intellectuelles de la police ou loués à une entreprise privée.

Le silence se fit dans la petite salle de réunion.

— Ça revient à leur donner un statut d’être humain, dit doucement Armelle.

— C’est presque ça. En fait nous allons créer, dans un premier temps, un statut intermédiaire. Nos juristes ont étudié la question. Donner un statut humain à des IA poserait de nombreuses questions philosophiques, religieuses, politiques et, donc, juridiques. Nous nous embarquerions dans des décennies de débats stériles. Par contre, créer un nouveau statut d’être pensant semble possible. Le ministère de l’écologie avait déjà ça dans ses tiroirs pour l’appliquer à certains animaux. Nous pouvons surfer sur la vague.

Mike en restait bouche bée. Il ne savait pas s’il devait sauter de joie ou par la fenêtre. Ça parraissait trop fou pour être vrai.

— Vous n’avez rien à dire, monsieur Martin ?

— Je pense que Mike sera très heureux d’apprendre ça. Mais comment allez-vous justifier son existence ?

— Nous allons simplement expliquer que vous avez travaillé depuis plus de six mois sur un prototype ultra secret et que les résultats que vous avez observé dépassent toutes nos attentes. Il n’est pas question de raconter au publics que des IA psychopathes se baladent sur le web et que nous allons avoir besoin de costauds de notre côté pour les dézinguer.

— Mais c’est Kevin qui a tout fait tout seul. Vous allez le priver de son invention !

Armelle semblait bien plus révolté que Kevin. Lui, était plutôt apathique. Il ne réalisait pas ce qui était en train de se produire.

— Vous devez comprendre que nous ne pouvons pas raconter à tout le monde qu’un gars tout seul a fait ça. Tous les petits malins tenteraient de l’imiter et nous risquerions d’avoir des milliers de Frankenstein sur les réseaux en peu de temps. Mike Summer va devenir inspecteur du SPES comme vous. C’est une avancée énorme.

— Monsieur Henri a raison, Armelle. Je ne pensais même pas voir ça de mon vivant.



Fin du neuvième épisode de la saison deux


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