Excerpt for Cool soleil by , available in its entirety at Smashwords

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Dominik Rock



Cool soleil



Smashwords

Cool soleil, first edition, May 2017

Published by Dominik Rock at Smashwords

Copyright Dominik Rock 2017


Cool soleil, première édition, mai 2017

Tous droits réservés :

Dominik Rock

Montréal, Québec

@DominikRockOn

Distribué par Smashwords


ISBN

978-2-9816737-0-1 PDF

978-2-9816737-1-8 ePub


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Titre

Exergues

Introduction

Chapitre 1

Chapitre2

Chapitre 3

Chapitre4

Chapitre 5

Chapitre6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Fluide

Chapitre 22

Epilogue

À paraître




« L’ordre ne peut naître que du désordre, puisque seul le désordre permet des associations nouvelles. »

Henri Laborit

Éloge de la fuite



« Transbahutez vos idées comme de la drogue. Tu risques rien à la frontière

Rien dans les mains

Rien dans les poches

Tout dans la tronche ! »

Léo Ferré

Il n’y a plus rien



« Living on the edge of night

You know the sun won’t go down slow »

Neil Young

No More






Il n’y a rien de prévu

Nulle part où aller

Rien à trouver

Il n’y a rien

Nind’



1



En partant, je me suis inventée. Le manuscrit de ma vie d’avant ce moment a genre pris l’eau, devenu illisible, délavé, tordu, pages collées par l’encre coulée et autres feuilles éparses.

La vie semblait figée; la vie semblait ailleurs.

Ailleurs et nouvelle. La grande ville. Le choc que ça a représenté dans ma vie est extrême. Les rues, les trottoirs pleins de gens, de défis, de couleurs... la toujours surprenante activité d’un centre-ville quand on est habitué à toujours les mêmes scènes d’une petite ville platte, les mêmes gens... c’est tout un flash, surtout que j’arrivais toute nue et nouvelle. La ville m’aura façonnée.

Au petit matin, foulant la rosée, j’ai pris l’autobus le plus incognito possible, petit sac discret en bandoulière, vers la ville voisine où j’ai acheté un billet pour Montréal quelques heures plus tard. C’était génial. Un plan lumineux qui m’est apparu d’un seul coup alors que je regardais la rivière pleine couler avec force printanière. Je me suis levée et je l’ai fait. Je suis partie, avec un sentiment puissant m’envahissant de laisser tout ça derrière moi et de commencer ailleurs.

Au fur et à mesure que les scènes champêtres défilaient, le moi d’avant partait au vent par les fenêtres de l’autobus les rejoindre. Je suis arrivée page blanche, presque sans existence préalable. Le choc du grouillement du centre-ville en était décuplé. Tout était à faire, tout à découvrir, tout à devenir.



2



D’autres clients déferlent soudainement de la porte, comme si une vanne avait pété quelque part, alors que Dave sirote son café tranquillos, en souriant dans le beurre, assis sur son tabouret, seul dans sa cuisine. Je zyeute tout cela de part et d’autre en montant le lait pour tous ces cappuccinos, puis je lance un regard furtif vers mes paperasses au loin.

Le troll... Où est passé le troll? J’espère qu’il ne m’a rien pris. Hmmm... Allez hop, le lait psssssshhhhuuuuiiiiiitttt. Faut bien l’écouter... journée humide.

— Bonjour, on va s’assoir là-bas et, je vous le dit tout de suite, ce sera plus simple, quatre cappuccinos SVP.

— Ah très bien, oui... bonjour. Vous allez manger? Oui?

Sourire

Putain, c’est le rush... Je jette un regard inquiet vers la cuisine.

***

Drôle de fille. Vraiment étrange, je me demande bien d’où elle vient au juste, ce qu’elle a fait avant de piloter cette machine à café. Vraiment spéciale. J’aimerais lire le reste.

Pfff, c’est bien ça, oui, je ne représente pour lui qu’un intérêt littéraire. Il doit étudier en littérature. Ou encore en criminologie... hmmm sexologie? Psychologie? Genre je suis un cas d’étude... Ça m’angoisse qu’on s’intéresse à moi. Parce que je comprends pas... C’est vraiment con de ma part de lui avoir donné ça. Heureusement, ce n’était que quelques pages. Je ne sais même pas en quoi il étudie... J’imagine qu’il étudie.

Whatever... Faut je me couche.

***

Puisque ce Nathan s’insérant dans mon décor se permettait de fouiner dans mes textes, je me suis mise à le mettre en scène et à lui inventer une vie. La première fois, ça l’avait surpris, et il m’avait remis avec une grimace le texte qu’il m’avait piqué quelques minutes auparavant alors que je servais une table du fond. J’ai rempli sa tasse de café en lui lâchant un petit sourire narquois entre mes couettes en déposant les crémettes sur la table, puis filant rapidement vers la cafetière, mon texte sous le bras.

Ce que je raconte de lui, c’est pas son passé, bien sûr, j’en sais rien de son passé, mais bien son présent, comme client dans ma section. Présent ou... on pourrait aussi j’imagine appeler ça un temps, quoi, circonstanciel? Relatif? Plausible? C’est un peu le futur, un peu le passé, un peu comme un rêve... C’est un temps possible qui jette une espèce d’ombre sur le passé récent et les souvenirs, allume un tout nouvel éclairage sur le présent et explose en feux d’artifices de possibilités sur l’avenir. Tout ça simultanément haha.

L’écriture est comme une extension de moi. Je m’écris et, quand je me relis, en dépliant les vieilles pages tordues et délavées du manuscrit de ma vie, il semble que j’ai même parfois une écriture prémonitoire. Au point que j’en reste médusée lorsque je vis une scène que j’avais déjà rédigée. Parfois c’est juste une idée, pas le détail de la scène, mais tout de même... parfois des trucs majeurs. Et l’idée que j’avais écrit ça des années auparavant demeure, s’accumulant en une espèce de dimension qui s’élève et qui semble me porter au fur et à mesure que je vis ces scènes... que je vis, quoi. Hum... Peut-être après tout que j’en suis une, sorcière.

Je ne sais pas d’où je viens.

Il reste là, adossé au mur à côté de ma porte, à feuilleter les quelques feuilles que je lui ai présentées l’autre jour et qu’il me rapporte. Dubitatif, il regarde en lui-même et prend une grande respiration.

— Écoute, qu’il dit, t’as vraiment beaucoup d’imagination, c’est divertissant. Je ne sais pas si c’est crédible, mais l’idée des mélanges est intéressante...

— Ah :-) Je mélange?

— Ben, je veux dire... Tu fais des mélanges, plutôt.

— Ah tiens, ça pourrait être le titre...

— Hum, qu’il fait.

Il semble surpris que sa remarque puisse être pertinente.

— Mais oui, c’est vrai que... c’est mélangé. La vie. Des mélanges... Déménage... Ouais!

— Hein?

— Non euh, scuse, je... Mais, crédible, tu veux dire que tu n’y crois pas, Nathan?

Il prend un air sérieux et respire par le nez. Je vois qu’il s’efforce de trouver les bons mots afin de ne pas scrapper ses chances avec moi, j’imagine, mais tout en restant intègre avec lui-même.

— Eh ben, euh, qu’il bafouille, disons que, je sais pas... Une jolie torsion de la réalité? Tu t’insères dans la tête des gens comme ça... En tout cas, moi, c’est vraiment pas ça que j’avais pensé. C’est, hum... fantaisiste?

— Ouaiiis, que je lui dis. Enfin peut-être hihi, je sais pas. Eh ben cool, j’apprécie tes commentaires, merci.

— Ah, ça vaut ce que ça vaut, mes commentaires, je ne connais rien à la littérature.

Je tente de le regarder dans les yeux, de deviner comment il se sent, pourquoi qu’il tourne autour de moi comme ça. Est-ce sexuel? Intellectuel? Pervers? Hmmm... Et est-ce que cette « fiction » qu’il vient de lire pourrait avoir une quelconque incidence sur la suite des choses? Sur la « réalité »... héhé, je peux très bien imaginer que oui. Mais je peux aussi imaginer qu’il veut juste me baiser et qu’il n’en a strictement rien à foutre de mes textes. C’est ça la vie. J’ai le choix de ma perception.

— Ah fuck la littérature, que je lui réponds, moi non plus j’y connais rien : j’écris, c’est tout. Mais je trouve que tout est perception. Ce que je raconte, Nathan, c’est selon ma perception, tu comprends? Je veux dire l’action comme telle... Même les faits, si on se limitait aux faits de manière policière... Il y a toujours une interprétation. Une interprétation selon la perception, et on ne perçoit pas tout. À partir de là, qu’est-ce donc que la réalité, dis-moi.

Il met un moment à répondre en regardant le plancher. Ça semble difficile à sortir.

— Euh... je ne sais pas, Soliane, peut-être, euh... les sentiments?

Ah ben lah, il me scie. Ne sachant trop que répondre, je m’avance vers lui, je lui souris et lui retire doucement mes feuilles des mains. Je les dépose sur la table du salon à même mes piles de livres et de mon fouillis de magazines et de journaux, et je m’affale sur le divan.

— Les sentiments? pfff, je sais pas trop, là. Tu veux, euh... quelque chose à boire?

— Non merci, ça va, qu’il dit, je vais y aller.

Mais il reste là à me zyeuter, ou peut-être à regarder en lui-même. Je prends vaguement conscience d’une certaine réalité que j’avais peut-être manquée.

— Mais quand même, qu’il reprend, la main sur la poignée de porte. Je me demandais...

— Hmmm?

— Eh bien je... Ah pis non, juste savoir pourquoi que t’écris à la main.

— Quoi? Ha! Ha! Comment veux-tu que j’écrive?

— Euh... ben ce serait plus clair si c’était tapé parce que... ben ça laisse comme un flou, qu’il dit en réprimant un éclat de rire, genre.

— Ah? Euh... un flou?

— Oui, je trouve que t’es... un peu floue.

— Tu veux dire dans mes textes?

— Oui, mais...

— Tu me trouves floue... comme personne?

— À vrai dire, oui. Mais t’es vraiment belle!

***

Ça va plus loin que je pensais. Je ne sais plus ce qu’il m’a dit et ce que je lui ai fait dire. Confuse haha. Je ne rédige qu’une partie des flots de scènes et de dialogues qui déferlent dans ma tête. Les autres scènes, celles que je ne rédige pas, finissent par devenir plus vagues mais existent quand même, comme en filigrane. Tout existe en filigrane, les scènes qu’on imagine comme les souvenirs. Le passé, l’avenir et les rêves s’entortillent autour du tuteur de l’imagination. Dans toutes ces têtes...

Ce qui lui vient à l’esprit pendant que je lui parle... Il conclut avec : « T’es belle. » On peut imaginer les images qu’il voit. Sont pas vraies, ses images? Et quand son regard glisse, comme tous les autres aussi haha, quand je me penche pour le servir, il les voit, mes seins, ils existent dans sa tête. Il les touche même. Dans sa tête. C’est réel : je le sens. C’est d’ailleurs ça, l’érotisme, la sensualité : l’image, l’évocation. Pas la platte réalité. Ben oui, c’est bien connu, Soliane, petite sotte, pourquoi écrire une telle platitude.

C’est tout de même une réalité augmentée.

Il y a plein de perceptions potentielles qui nous échappent de toute façon, plein de « réalités » dont on ne prend jamais conscience. On ne peut pas tout percevoir! Impossible. T’sais on freakerait si on percevait tout. Des mondes de sons existent autour de nous que nos oreilles ne peuvent entendre... Il existe ainsi bien d’autres ondes qui flottent sur la ville.

On n’a toujours que des informations partielles qui nous parviennent sur ce qui nous entoure.

Pour ma part, je n’ai pas perçu cette réalité qui s’infiltre... dans mon texte : les sentiments. C’est déstabilisant. Évidemment, les émotions... J’oublie toujours les maudits sentiments. J’avais même pas pensé à ça. Je me suis enfargée.

L’émotion ne m’a pas atteinte. Les émotions me touchent étrangement si même elles me parviennent. Mais ma raison m’a fait comprendre qu’il y en avait une forte dans la pièce. Heureusement, il est parti. Sur un « T’es belle ».

Ouains... Je ne sais pas ce que je vais faire avec ça. Je ne peux pas écrire ça, moi, des sentiments.

***

Aujourd’hui, Nathan est encore passé. Je dis encore... il est devenu un régulier du Laurentien, mais je ne sais toujours pas vraiment si c’est pour le café, les petites patates rôties à Dave ou mes textes qu’il... Ou moi? Hum... Je crois en fait qu’il a réussi à m’intriguer autant que peut-être je l’intrigue.

Toujours est-il qu’il est arrivé avec un cadeau : un ordinateur. Mais je n’ai jamais vraiment tapé sur un clavier, je ne sais pas où sont les lettres sur le clavier. C’est vraiment pas trop un avancement.

Pourtant il est mignon, tout petit, avec un logo des Canadiens de collé sur le côté gauche et sa petite pomme en couleurs devant. Ça fait plus propre, un ordi tout seul sur la table des employés, avec le clavier et la souris... et ça peut contenir toutes mes notes qu’il dit et même plus sur une ou deux petite disquettes de même... Capoté.

Il m’a montré le fonctionnement... il a patiemment attendu après l’avoir installé qu’une accalmie s’installe. J’ai mangé mon dîner et bu mon café assis à ses côtés sans dire grand-chose sauf parfois : Hein? et alors il répétait, patiemment. Il est très posé et calme. Son débit est lent. J’apprécie.

Ça semble assez simple. Voici donc mes premières incursions dans le monde des ordinateurs. Il dit que c’est un vieux truc qu’il a eu pas cher usagé et que c’est déjà pas mal dépassé même s’il n’a que cinq ou six ans. J’aime bien le petit bonhomme sourire qui nous accueille pendant que l’ordinateur se met en marche. C’est mignon.

Un après l’autre, tous les employés du resto passent faire leur tour, examinant un instant l’ordi. Louis s’essuie les mains en regardant sans rien dire. Il me sourit.

— Cool, Soli, tu vas être équipée pour écrire un roman! dit Lucie, la nouvelle serveuse.

Susan, qui avait suivi dès le début l’arrivée du Mac dans le resto, lance des regards inquisiteurs, puis s’arrêtant derrière nous, elle part son moulin, genre.

— Ça veut-tu dire qu’y aura pus toutes tes traîneries de paperasses sur la table d’employés, Soliane? Ouben que tu vas passer toute ton temps là-dessus au lieu de prendre des tables?

Spiro se penche sur la chose et me tapote l’épaule en me souriant, et Dave s’approche à peine et lance que c’est un ordinosaure, avant de retourner à sa plaque.

— C’est quoi un ordinosaure, Nathan? que je lui demande à voix basse en me tournant vers lui.

— Euh...

— Il se moque de moi?

— De moi, plutôt, d’arriver avec cette vieillerie. Mais c’est un bon ordi, je t’assure! Tu vas pouvoir écrire beaucoup, et mieux.

— Je l’aime bien... Je m’en fiche s’il est vieux, en autant qu’il fonctionne. Il est tout petit, c’est ça que j’aime. Alors je clique ici, tu dis?

— Double-clique.

— Ahhh. Comment? Aïe, ouhlala, pas évident... Ne ris pas de moi, je vais y arriver. Rattraper mon retard technologique.

Je me tourne vers lui et je l’enlace en lui disant merci. Ça me vient comme ça parce que je suis trop contente. Nos visages se retrouvent tout près, genre je l’enfouis dans mes cheveux haha. J’ai envie de l’embrasser, mais mon intellect raisonne et me crie : « Non, non! Fais pas ça! » Alors je me retiens, je lâche mon étreinte en lui souriant et je refocalise sur l’ordi et le clavier... la souris.

— Hey! Soliane, vas faire les cafés SVP estie, Lucie est pas capable. Lâche ton ordinateuuuur!!

Susan et sa manie de vouloir voler le show...

— Bon, ben... merci encore Nathan, que je lui dis, vraiment gentil, mais là, faut que je bosse. Viens t’assoir au bar, tu veux un espresso?

— Plutôt un capuccino.

J’avais pas remarqué que le restaurant était encore plein. Phénomène nouveau depuis la machine à espresso : les clients traînent plus longtemps. Mais aussi, ça amène une autre clientèle. Déjà vers la fin du dîner, il commence à y avoir des gens qui se pointent juste pour un café. Je suis encore la seule sauf Spiro qui se débrouille à pouvoir monter le lait correctement et ça fait chier un peu parce que je reste derrière la machine et je ne fais pas de table, et ça me fait moins de tips. mais bof... C’est un bon refuge. Quand même, je dis à Lucie de rester pour qu’elle apprenne. C’est les cappuccinos qui sont devenus genre la spécialité de la maison, ça fait beaucoup de lait à monter.

— Il faut se concentrer pour bien monter le lait Soliane? demande Nathan, haussant le ton pour tenter de faire passer les mots par-dessus le son du lait qui gronde.

— Ouais, faut... le sentir. Ça dépend du jour, de... la pression atmosphérique, je crois.

— Vraiment?

— Ha! Ha! Je sais pas, j’ai pas de formation hihi. J’ai appris comme ça, sur le tas. Mais faut le chauffer, là, en plantant le machin au fond du pot, et après, on remonte le truc petit à petit, tu vois Lucie? Comme ça, mais faut que le lait soit déjà assez chaud, mais pas trop, avant de monter. Faut le sentir. C’est comme la vie.

— La vie?

— Bah, ouais, Lucie, tu sens pas ta vie, toi?

— Non, moi je...

— Tiens, voilà, c’est presque prêt, que je lui dis en la coupant la parole (c’est prêt, c’est prêt, hein). Tu peux couler deux cafés, s’agit juste de bien taper... allez, t’es capable, je t’indique comment... bien rempli parce qu’on met deux tasses, et l’autre filtre aussi pendant que ça coule, regarde, faut en faire pleins, hop...

— Ouh, là, le style... Et où t’as appris ça, Soliane? que demande Nathan.

— Oh euh... un peu ici et là.

— Tu travaillais ailleurs avant?

— Euh... non.

— Ah?

Je parie qu’il se demande j’ai quel âge. Ça fait plus simple comme réponse, parce que je vais quand même pas me mettre ici à lui expliquer où j’ai appris et où j’ai perfectionné ma maîtrise de ce genre de machine. Ça le jette dans un océan de questionnement. Il est là qu’il me zyeute, comme fasciné, comme si j’étais une fée... ou une sorcière, je sais pas, d’autant plus à côté de Lucie que c’est évident que je suis plus vieille et plus expérimentée. Pas dans ce monde, non, aurais-je pu lui dire, ce qui l’aurait peut-être jeté dans le même gouffre à questions. Non, c’était plus simple, et ça résume assez bien, finalement. Je l’analyse un instant en repoussant machinalement une mèche de mes cheveux qui a abouti dans ma bouche.



3



Le Laurentien a le mérite d’être ensoleillé. J’ai trouvé cette job-là malgré moi. J’étais venue prendre un café, et il n’y avait pas de serveuse. Ça peut sembler improbable, mais c’est parce qu’y avait pas de waitress, t’sais. C’était l’hiver soudain. Ça a surpris toute la ville. Tombée comme le rideau tombe après la scène... toute cette sloche. Je me suis assise à une table au soleil, j’ai enlevé ma tuque, dézippé mon manteau, posé mes mitaines et secoué de la neige de mes couettes mouillées, et le Grec est arrivé avec un café qu’il a déposé devant moi.

— Tiens, qu’il a dit, je t’offre un café. Ça va? Moi, c’est Spiro.

— Ah, merciii, c’est gentil! Ouais, ça va bien, j’aime le soleil de votre restaurant.

— C’est comment tu t’appelles?

— Ah oui, pardon : Soliane.

— Soliane? Nice name ! Well look Soliane, si t’aimes le soleil du mon restaurant, tu peux profiter de toutes le jours, You looking for work?

J’étais pourtant pas très dans le mood travail à ce moment-là. J’avais un squat pas pire, un environnement smooth et des bons spots pour quêter un peu des fois, ou autre (j’aime pas trop ça, quêter). Ben... je me sentais bien. J’avais pas fini de me construire. J’étais, d’ailleurs puisqu’on en parle, dans le même marasme non-décisionnel que d’habitude.

Toujours est-il que j’ai trouvé Spiro tellement gentil que j’ai spontanément dit oui. Et après mon café, il m’a invitée à prendre place comme waitress, et c’est ce que j’ai fait. Évidemment, je n’en revenais pas moi-même. À la fin de la journée, j’avais les poches pleines de tips, et Spiro m’a payée cash.

— Tu travailles ben, qu’il m’a dit avec son accent. Come back, euh... demain. On te veut dans notre team. And if you... Si t’as besoin du douche, la linge, on peut arranger ça..

J’en revenais juste pas. Je suis retournée à mon squat et j’ai réfléchi. Changer mon monde, m’introduire chez les straights... Why? Je suis bien ici, j’ai tout ce qu'il me faut, que je me disais. Faut dire que l’hiver... Ouais! Le frette, j’oubliais... Passé le dernier hiver au chaud mais pas question de retourner dans cet estie de cirque-là. Donc...

Donc genre je me disais : ouains... Ha... Pis là des scènes de mon bout d’hiver dehors sont passées en flash, ben t’sais, l’hiver avant le Cirque. J’ai regardé mes bottes et une fente naissante qui y amorçait un sourire narquois... Savais pas trop combien temps encore je pourrais dormir là, pas de chauffage... et les scènes de ma journée au soleil chauffant le restaurant prenaient le dessus. J’avais juste une envie : retourner au Laurentien, dans sa salle ensoleillée, avec du monde ordinaire ben cool, les clients comme les employés, et de l’argent plein mes poches. L’idée était emballante... j’ai pris une chance et j’ai foncé.

Le lendemain matin vers 10h, je me suis pointée. Il y avait une serveuse, qui m’a à peine souri, alors j’étais comme pas sûre...

Pas sûre à vrai dire si ce que j’avais vécu la veille avait même existé. Le jour était gris, je n’ai pas vu Spiro... Je suis allée m’asseoir et la waitress m’a apporté un café. Pendant au moins dix bonnes minutes, je me suis sérieusement demandé si c’était un rêve... si j’étais même déjà venue ici auparavant, pourtant oui. Je ca-po-tais. C’était comme si j’avais visité cet endroit en rêve, ou dans le passé ou... ou même dans l’avenir, comme une bulle hors du temps.

Puis Louis, le plongeur, est sorti de la cuisine en s’essuyant les mains. Il m’a fait un signe de la tête en me souriant. Je lui retournai discrètement son sourire. Je revenais sur Terre. Il se dirigea aussitôt auprès de la serveuse qui semblait couper un truc et qui me faisait dos. Elle acquiesça à ses propos d’un hochement de tête, termina sa tâche, se retourna et se dirigea directement vers moi en souriant et en s’essuyant les mains sur son tablier.

— Allô Soliane, qu’elle me dit en s’assoyant devant moi, sorry, j’ai pas allumé que c’était toi. Moi c’est Susan. Ok, so Spiro, y m’a donné des instructions. So... Bienvenue chez vous, Soliane! Hey... il m’a dit de te dire ça. Spiro, c’est un gars ben gentil. T’sais, le restaurant marche pas tant que ça... Il est pas riche, mais il est riche en coeur. Des fois, c’est dur de trouver des waitress fiables. Honnêtes, t’sais qu’est-ce que je veux dire? Pis Spiro, il est pas mal bon pour ça, spotter du monde honnête, pis les autres... Anyways, pis, ben, c’est ça, il aimerait vraiment ça que tu fasses partie de la gang du Laurentien, c’est sérieux, pis, well... c’est bon pour toi, je pense, non?

— Ouais, ça me tente, oui. C’est pour ça que je suis venue.

— Super! Ben je suis ben contente, qu’elle dit, toute joyeuse.

Elle se penche vers moi, me serre les mains dans les siennes et commence à parler plus doucement, bafouillant qu’elle ne sait pas trop comment me dire qu’elle comprend ma situation (que je sais pas trop c’est à quoi qu’elle fait référence au juste), elle et Spiro et les autres aussi, qu’ils comprennent, qu’elle dit, que c’est juste pour m’aider qu’elle dit ça (et là, je me demande vraiment à quoi elle veut en venir), pour finalement me dire que j’avais fait une super bonne job hier mais que dans le fond j’ai l’air d’une hostie de crottée avec mes cheveux pis toute (ben elle a pas dit ça comme ça tout à fait mais ça revenait à ça avec les gestes), pis qu’elle m’offre finalement d’aller prendre une douche chez elle, pis que Spiro me paie du linge et que si je veux, on pourrait aller magasiner ensemble tantôt après son shift, vers 2h, et que même si je veux dormir dans la petite chambre au sous-sol chez elle...

Elle a rougi en me déballant tout ça, mais je l’ai rassurée d’un sourire et d’une espèce de geste moi aussi lorsqu’elle a fait référence à mes dreads en formation et autres couettes tout croches, ouben mon linge, comme quoi j’admettais que je faisais dur. Ben c’était pas du tout sincère, je trouvais pas que je faisais dur du tout, mais dans son monde, je savais ben... comment que les gens me voyaient. Mais quand même, je savais aussi que je puais pas ‘stie, que c’était juste une impression qu’elle avait, parce que j’étais full propre, t’sais... juste du vieux linge magané. Mais bon, je savais bien que je ne pouvais pas lui dire tout ça, alors j'ai juste souri. Puis j’ai dit merci, oui, patati patata, ce qu’il faut dire, je présume. J’étais un peu gaga à vrai dire tout le long qu’elle me parlait parce que j’éprouvais certaines difficultés à revenir du fait que mon souvenir d’hier n’était finalement pas un rêve.

Susan m’a laissée en me disant « See you later » en me souriant, et j’ai bu mon café, puis un autre, en fumant des cigarettes. Il n’y avait pas beaucoup de clients, mais quand l’heure du lunch est arrivée, je me suis poussée. Transition. Besoin d’air. Tantôt, je prendrai une douche, m’achèterai du linge... Ayoye, waitress!

Je me sentais un peu weird. J’ai oublié de manger comme d’habitude et j’ai considéré aller m’acheter un sandwich en sortant, pour me rendre compte que j’étais déjà dans un resto... J’ai eu un moment de confusion. Susan a vu mon évasion et, au loin, m’a fait signe en tapant sur sa montre en souriant. Je lui ai fait signe que oui, j’y serai.

J’ai mangé un sandwich de dépanneur en marchant. La rue... Deux-trois heures, pis j’allais changer de vie. Encore. Waitress... Pourquoi pas. C’est toute une occasion, en fait, inespérée. Mais quand même, j’étais bien sans travailler, mais... Je me suis efforcée d’arrêter d’y penser et de me rendre à l’heure prévue voir Susan. Ma décision était prise.

Mais ce qui me revenait surtout en tête en marchant, c’est le vide sidéral que j’ai senti pendant le dix minutes où j’ai pensé que ma journée d’hier n’était qu’un rêve ou un songe, je sais pas trop. Si Louis n’était pas sorti de la cuisine, si j’étais sortie de là avant qu’on me reconnaisse et que j’étais jamais retournée...

C’est en réfléchissant à tout cela en me promenant dans ces rues où je ne traînerai plus que j’ai réalisé que l’écriture, qui n’est en fait qu’une photo de notre imagination, est au fond aussi réelle que le reste de la vie. C’est au même niveau. Je veux dire si on raconte... Ça prend un chemin à la fourche mais... Même un rêve, certains de mes rêves et songes restent gravés dans mon esprit bien plus que bien des scènes réelles qui disparaissent dans l’oubli. Comment tracer la ligne entre le réel et ce qui... n’est pas réel? Et que serait du « non-réel » au juste? L’écriture est réelle. Si je m’invente une vie passée, une vie future... si on y croit. Ou si c’est flou, comme il dit...

Autour du feu, le clan, le village réuni, les histoires familiales de chasse, de guerres... les faits du jour se mêlent aux esprits, aux légendes, aux exploits déjà légendaires des ancêtres... Le réel et l’imagination s’entortillent l’un sur l’autre. Depuis la nuit des temps. La mémoire. Le texte.

Qu’est-ce qu’on est vraiment, réel ou inventé?

Tout est perception. Perception et interprétation. Si j’étais sortie du Laurentien avant que Louis ne sorte de la cuisine, ma journée de la veille comme waitress aurait perdu de sa réalité, glissé dans une autre dimension. Et je serais aut’chose, je serais...



4



Ce n’est pas la première fois qu’on me fait de l’œil au Laurentien, mais celui-là est différent des autres, je sais pas, genre c’est pas moi... pas mon sourire ni mes yeux, ni mes cheveux, ni mes ongles, ni même mon cul... T’sais : un produit de ma tête. Certains diraient qu’il s’intéresse vraiment à moi, je présume, que ça démontre des sentiments profonds. Ouains... Mettons que je vais y réfléchir.

J’ai commencé à lui fournir des textes, grâce à son cadeau. Je les fais imprimer à la boutique qu’il m’a montrée sur Côte-des-Neiges en apportant ma disquette (c’est génial, ça). Sans avertissement, je lui glisse des feuilles sur sa table, devant son café; il sourit et se met à lire aussitôt. C’est entendu qu’il me rend les textes avant de quitter le restaurant, et qu’il peut les annoter, ce qu’il fait parfois pour commenter, ou osant un message direct du genre En passant, Soliane, t’es la plus belle waitress du monde ce midi, ou quelque chose du genre.

Ça me fait sourire à toutes les fois, et ça me plonge dans mes réflexions. Il y a bien des lectures que j’ai faites qui me reviennent à chaque fois. Une explication... Je sais pourquoi je ne ressens pas les émotions des autres. Mais ça ne change rien de le savoir. En tout cas... Je ne ressens pas de sentiment pour Nathan non plus. Peut-être que ça pourrait se construire?

Je peux ressentir un arbre, sa présence, même entrer dans une espèce de communication avec cet arbre, ou même une roche calvaire, mais je suis incapable de percevoir les sentiments des autres humains : colère, peur, joie, amour... Je peux raisonner les informations et arriver à obtenir une perception facticement juste, plus ou moins juste en fait, mais assurément factice, d’une situation où un humain exprime un sentiment, mais je ne le ressens pas. Et mes propres émotions, je le constate, s’expriment toujours au mauvais moment, avec la mauvaise intensité... Toute mon émotivité est déphasée. Tout ça me fout constamment dans des situations trop bizarres, ou plutôt c’est moi, la bizarre. Les humains n’aiment pas trop le bizarre. J’ai la chance d’être semble-t-il quand même agréable à regarder, on me pardonne mes maladresses. Sociales et autres.

Chaque seconde de vie, chaque situation, chaque geste, partout... se présente comme une multitudes de fourches. Crossroads. La réalité se situe peut-être quelque part là-dedans. Je n’ai qu’à tendre la main pour saisir... je prends une photo et je retranscris.

Je devrais peut-être m’inquiéter de ce que je lui fais? Je ne sais pas trop ce que je fais à vrai dire. Croyant jongler avec la vie, je joue peut-être avec le feu. Je dois dire que j’ai envie de lui, même s’il n’est pas particulièrement beau. Pus trop de sexe dans ma vie. Bof... C’est la partie sociale des relations sexuelles qui m’angoisse. Trop engageant, autant me masturber. Le sexe, c’est dans la tête anyway. Mais bon, je dis pas non, ça a juste pas adonné depuis un crisse de boutte. Malheureusement pour Nathan, ma logique prévoit qu’il y a de bonnes chances qu’il sera fort déçu. Mais ça ne me touche pas. C’est en dehors de moi. Enfin, je veux dire, je peux voir les deux situations, celle après où il sera déprimé et celle de moi embarquant consciemment (enfin plus ou moins, là) dans son jeu... mais je ne fais pas vraiment le lien. C’est comme s’il y avait une vitre anti-son entre les deux.

Dans le jus avec deux tablées pleines d’un quelconque employé fêté. Ça gueule, ils mettent une éternité à décortiquer le menu. Je ne sais pas quel genre de shop, doit y avoir du bruit, et multiethnique... joyeuse gang. La table où mangeait Nathan est vide. Pas eu le temps de passer lui dire au revoir. Je vois Lucie qui passe, et repasse devant. Elle hésite, puis elle débarrasse la table, ramassant aussi le texte que j’avais laissé à Nathan. J’essaie de me rappeler ce qu’il y a dans ce texte. Trou de mémoire soudain.

— Euh, oui... ça vient avec soupe et café. La brochette? Ben c’est l’assiette grecque, là, le riz, les patates, la salade.

Je déclame ça machinalement, indiquant la grosseur de l’assiette avec mes mains en regardant Lucie se diriger vers la cuisine du coin de l’oeil.

J’y arrive à mon tour et je la vois, le nez dans mon texte près de la plonge. Elle lève les yeux et me sourit pendant que je déballe ma commande de façon un peu confuse. Dave demande précisions. Je tente de réviser dans ma tête, je fouille mon calepin... ça s’embrouille un peu. Lucie s’approche, me tend mes feuilles.

— Je m’excuse, Soliane, qu’elle dit, j’ai pas pu résister, je voulais lire ce que tu écris. Je suis désolée. J’étais trop curieuse, je voulais juste voir.

— Je jette les yeux rapidement dans le texte, me rappeler de quoi il s’agit. Ah oui...

— Fa que... C’est quoi ta commande, Soliane? demande Dave.

— Euh, je vais réviser ça, là. Un instant mon beau.

Dave hausse les épaules et se remet à s’activer, brassant le panier de frites avec plus de vigueur que d’habitude, me semble. Hum... l’assistant-cuisinier se tourne vers nous de la plaque.

Pour moi, le temps s’est comme arrêté, je ne sais pas pour les autres.

Lucie pose sa petite main sur la mienne. Elle porte des bagues. Sa main est chaude. Je lui souris. Je pense que c’est la première fois que je la regarde franchement, Lucie. Ses yeux, wow... c’est des phares, ça, pas des yeux.

— Merci, que je lui dis. Quelqu’un aurait pu partir avec mon texte, ça... ça me dérange pas que tu lises, si tu veux...

— Bon ok les tourtereaux, là, que nous interrompt Dave avec sa grosse voix et un air autoritaire (ridicule). Soliane, peux-tu me démêler ça s’il-te-plaît, ça a l’air d’une grosse tablée.

Je peux pas m’empêcher de pouffer de rire devant l’attitude de Dave qui maintenant me fait une grimace.

— Tu veux que je t’aide, Soli? qu’elle me demande sur un ton tout joyeux en me serrant la main. On retourne les voir à deux si tu veux. Mais... je cherche pas les tips, là, t’sais, juste pour t’aider... me faire pardonner.

— Cool, mais t’as pas à te faire pardonner, que je lui dis, et je m’en fiche des tips, moi.

— Moi aussi, viens.

Qu’elle dit. Sa main était restée sur la mienne. Elle la serre et me tire en se lançant vers la porte. Elle annonce elle-même aux clients qu’on a besoin de préciser les commandes de chacun, me soutire gracieusement mon carnet des mains en pivotant vers moi le temps d’un sourire, et elle fait tout le travail. C’est systématique. Elle est mieux organisée que moi. Je la laisse aller, les choses sont entre bonnes mains, beaucoup de potentiel, la petite.

Quand je lui dis de passer elle-même la commande et de garder tous les tips, elle se sent mal et proteste, mais j’insiste en lui précisant que, travailler, moi, dans le fond, t’sais... ben j’aime pas trop ça, lah.

— Ah ouais, qu’elle dit, vraiment? Ben voyons... Pourtant, t’as l’air tellement passionnée par ce que tu fais.

— Bah, parfois, que je lui dis. Je veux dire, on le fait ou on le fait pas... C’est comme pour n’importe quoi, en tout cas pour moi. Genre si j’ai pas envie, je le fais pas, alors...

— Alors, quoi? Tu m’expliqueras, Soli.

— Pfff...

Dave s’étonne que ce soit Lucie qui passe la commande.

— Elle est meilleure que moi, que j’annonce en lui mettant une main sur l’épaule.

Il mordille son cure-dent sans réagir alors qu’elle pose sa main libre sur la mienne en continuant de déballer sa commande. Surgit soudain Susan, et les portes battantes de la cuisine claquent. Ah câlice, elle!... Elle demande ce qui se trame, renifle le complot. Tous ces tips qui lui échappent. Je soupire et retire ma main de l’épaule de Lucie. J’ai envie de lâcher la job drette là. Quelle pression, le social. Je me réfugie derrière le bar. Je monte du lait. Hâte de sortir. Il fait encore beau.

***

Je n’ai jamais regretté quoi que ce soit. C’est un sentiment que je ne connais pas. C’est peut-être comme tous les autres sentiments... que je ne ressens pas ou que je ressens si étrangement. Je ne sais pas à vrai dire si le regret est un sentiment. Hmmm... Une émotion?

Anyway, dans une situation comme la mienne, il ne faut pas connaître le regret. Mais c’est facile pour moi. La première pensée qui me vient toujours est : c’est fait, c’est fait : let’s move on. Faut dire... c’est peut-être justement parce que les événements me laissent froide. Je sais pas trop. C’est comme l’œuf ou la poule.

Nathan prétend que ma manie de réécrire les scènes quotidiennes de ma vie ou celle des autres relève d’une forme de regret, mais y comprend rien. Il ne voit pas... C’est pas du regret, c’est pour meubler le vide. Le seul regret possible, c’est qu’il n’y a rien. Rien, Nind’, Nada, fuck all... Plus, plus rien.

On peut regretter qu’il n’y ait rien, ou s’en foutre jusque-là... Mais moi, je me suis inventée. Je m’invente. Je m’amuse à servir des cafés, à les créer. Le projet de la machine à café au Laurentien, c’était pour que la job soit moins ennuyante. Pour meubler le rien. Aussi pour rendre service à Spiro, parce que j’étais certaine que ça allait marcher, et il est tellement content de voir le renouveau de son restaurant. Il m’a aidée, je l’aide à mon tour... Anyway depuis le temps que je lui en parlais... T’sais genre : « il verro caffè, Spiro... Per favor. » À tous les jours haha (j’aime pas le filtre).

C’était pas évident pour lui, investir dans cette machine, une bonne. Fallait qu’il me fasse confiance. Investir en moi non plus, c’était pas évident. Au départ, je veux dire. J’ai jamais d’ailleurs trop compris... pas vraiment cherché à savoir non plus. C’est juste un bon gars I guess. Ça arrive. Anyway il m’a fait confiance. C’est important, la confiance. Pour les humains, c’est essentiel. Le social. Sans contacts sociaux, sans l’assentiment des pairs, l’humain est perdu, pas mieux que mort. C’est essentiel à sa survie. Le groupe, le clan...

Fa que c’est ça, je sais pas... il a vu une étincelle briller dans mes yeux, je pense, Spiro. Comme quoi que je savais de quoi je parlais. Il a acheté une Marzocco, c’est pas donné... Et je m’amuse à nouveau à jouer à la barista. M’amuse haha... Comme si ça pouvait être amusant... vivre, genre. Je fais semblant, faut jouer le jeu, sinon ils se fâchent. Mais moi, personne ne se doute de cela... Je joue bien peut-être, va savoir. Je réussis à donner l’impression que je suis genre joyeuse et que je m’amuse dans la vie, que j’aime les gens, je sais pas trop. Je souris...

Depuis que je suis waitress, j’ai comme investi le rôle mais, en fait, tous les contacts humains me font toujours violence. À toutes les fois. À l’intérieur, c’est l’angoisse. Et ça reste imprégné, lah... Toutes les scènes de mes rencontres avec des humains rejouent dans ma tête en boucles s’entremêlant les unes aux autres, j’ai beau pas vouloir y penser... Même une rencontre fortuite dans la rue, la caissière au dépanneur... Ça reste et ça m’enlève une partie de moi-même. Je rejoue la scène et j’analyse... ce que j’aurais pu dire, ou ne pas dire ou faire, whatever, et j’essaie de patcher le bout de moi-même qui manque suite à cette rencontre. Mais dans le cadre de mon travail, faut dire que ça ne me cause pas trop de problèmes, il y a un cadre fixe : le menu, ils ont faim, etc. J’ai une fonction précise, et c’est plutôt à cette fonction que les gens s’adressent, pas à l’humain que je suis. On n’est pas tout à fait dans le même monde, alors c’est pas comme si j’étais vraiment là. Je suis comme à côté, t’sais. De l’autre côté. Ou au-dessus. De la bulle... Bref ya juste la waitress qui est là, pas moi. À l’intérieur, c’est plutôt noir, le soleil n’arrive pas à pénétrer, j’ai beau m’y exposer tant que je peux.

Je ne pourrais pas être seulement automate au Laurentien : je dois écrire. C’est genre à l’intérieur que je vis. À l’extérieur, je tente de m’adapter à moi, à mon corps, et j’ai toujours beaucoup de difficultés à endurer les autres, ce qu’ils disent, ce qu’ils font... ce qu’ils sont. Tout leur être qui me lève le coeur, leurs tics de langage, leurs rides, leurs ongles rongés, leurs bijoux, je sais pas... Bewww!!! Il y a toujours quelque chose qui me dégoûte chez les autres.

Difficultés à m’endurer moi-même.

Je me tape sur les nerfs. Tout me tape sur les nerfs. Je me trouve conne, et l’instant d’après je m’en fiche puisqu’il n’y a rien et que je m’en câlice anyway. De tout. Je tombe dans un grand néant. Alors je fume un joint, ça me calme. Ça m’empêche de dire trop de conneries, toutes sortes d’extrapolations et d’hypothèses géniales mais que les autres voient comme du délire... Ça finit toujours par : « T’es folle! », que ce soit ironique ou sincère. Je prends une puff, ça m’empêche de réagir, de faire des faces dont les gens rient. Ça me gèle, quoi. Pis je sais pas, j’écris ou je me fais les ongles, je pars là-dessus, pour... pour inventer. Je pars dans le néant de mes cuticules et le dédalle des chemins de ma tête... J’écris, quoi.

Écrire, ouais... Pour trouver pourquoi. Pourquoi qu’j’suis là, estie, c’est quoi la signification! Tenter de faire du sens avec tout ça, rapailler les chapitres, je sais pas. Genre. Ben à la fin, c’est tout ce qui reste après tout, le texte, la mémoire... Le réel, il est bien là. Le reste est éphémère. La vie est ailleurs...

Chacun de nos gestes... tout cela est trop banal, c’est insupportable. Ça se peut même pas, ça peut donc pas être réel. Répéter ainsi... ça se peut pas. C’est trop con.

La répétition, c’est l’oubli, ça évacue la substance.

De toute manière, je ne suis vraiment bien que quand je suis seule. C’est le seul temps où je sens que je m’en rapproche un peu, ou en tout cas de quelque chose. Je sais pas... faut que j’assimile, c’est comme si j’arrivais pas à avaler la bouchée. De la journée... de la vie. Et dès que d’autres humains sont près de moi, ça aimante genre, toute mon énergie. Soit je tente de jouer, soit j’ai l’air bête... Faut que je fasse semblant, faut je m’en rappelle. Jouer. L’attention sociale qu’ils exigent m’aspire, m’empêche d’être. Elle m’appelle, emplie d’attentes que je n’arrive pas à satisfaire, avide de quelque chose que je peux pas livrer, que je sais même pas c’est quoi au juste, ou peut-être que j’y arrive partiellement en jouant leur jeu idiot, mais tout ce temps, ma tête m’incite plutôt à couper tout contact sans tarder, à retourner au confort du flot... de ma bulle, de ce que je peux percevoir, de... du monde que je dois digérer, décoder...

Je dois écrire. Même si jamais ça n’aboutit. Pour expliquer... pour m’expliquer. Tant que toutes ces scènes ne sont pas rangées, décodées, expliquées, genre j’arrive pas à faire surface pour reprendre mon souffle...

Tiens donc, ça sonne à ma porte. C’est commode, haha, c’est comme ça dans les vieux films à la télé... on sonne à la porte. Ça adonne bien, j’allais verser dans le noir. Une heure du matin? Oh, c’est peut-être Nathan? Il m’aurait vue sur mon balcon de la rue avec l’ordi? ah ouais? Hmmm. J’ouvre ou quoi? Soliane, lâche l’ordi avant qu’il ne parte!! S’il m’a vue, il saura que je ne voulais pas répondre! J’étais pourtant bien seule. Avec mon texte. C’est compliqué, la vie, le social. Pas envie...

Je descends l’escalier du building nu-pieds jusqu’à la rue en comptant les marches malgré moi. Huit, neuf... ahhh lâche-ça!

C’était bien lui, il va tourner le coin.

— Nathan!!

— Hé, qu’il répond au loin.

Je lui fais signe. Il semble heureux... s’en vient vers moi en souriant. Il porte un T-shirt genre beige avec quelque chose d’écrit dessus. C’est fucking laid. Heureusement, il est assez loin et j’ai le temps de me dire que je m’en crisse, de son chandail, alors je lui demande pas pourquoi y porte cette horreur.

— Ça va? que je lui demande alors qu’il arrive à ma hauteur.

— Oui, ça va, toi? Je te dérange?

— Non. Pas du tout. J’ai mis du temps à répondre parce que j’écrivais. T’as une cigarette, Nathan?

— T’en n’as pus?

— Oui, mais en haut. J’en veux une maintenant.

— Ah bon, ben oui, ben oui, voilà, voilà!

— Mais c’est pas parce que je ne veux pas que tu montes, c’est juste que... je veux une cigarette maintenant.

— Ben oui, sure, Soliane, tiens.

On s’allume.

Je sais pas quoi dire. Le quartier est animé. L’été bat encore son plein. On entend crier sur la rue, des fêtards qui se mêlent au son des sirènes. Ambulances et pompiers passent en trombe. Je dois faire un pas derrière pour laisser passer ce groupe qui n’est pas ici mais bien dans sa conversation animée.

— Mmmm, que je fais en fermant les yeux.

— La cigarette?

Je réponds pas, et en rouvrant les yeux, je le vois un peu perplexe.

— Non, la ville, que je dis.

— Hein?

— J’aime la ville et ses tourbillons, tant au soleil, le midi alors que le centre-ville grouille comme une fourmilière, que dans la nuit, avec ses hordes étranges, ses sirènes et ses... partys. J’aime la ville tôt le matin quand on sent son grondement qui s’éveille pendant que de chauds rayons de soleil viennent lécher la rosée noire du matin qui laisse une fine pellicule sur les cordes à linge, les garde-fous et les balcons... J’aime la ville quand la souffleuse et sa meute grognent dans la nuit gelée. Je l’aime aussi pour toutes ses horreurs, la sloche et tous ses autres paradoxes.

Il sourit. On entend de la musique qui vient d’un peu toutes parts, du coin des trois bars, de certains appartements où de toute évidence il y a des partys d’étudiants puisqu’ils s’attardent par groupes sur la rue devant la porte des buildings, des cris et des discussions gueulées et sentant l’alcool, entrecoupés par les klaxons, tous ces sons balayés par le vent, un vent chaud. Belle fin d’été. Le Dance et le Rock s’entremêlent, enfin je veux dire le Grunge, lah (genre un combat entre une machine et un suicidé haha, devine qui gagne?)...

Nathan passe sa main derrière moi et me prend par la taille. Ça me fait bizarre. J’ai jamais connu ça, moi. Mes relations intimes ont toujours été plus... genre directes. L’idée que Nathan puisse être en amour avec moi me traverse. Je le regarde. Il me sourit béatement. L’amour, ça me semble un peu idiot. J’arrive pas vraiment à saisir ça. Mais la main de Nathan me fait du bien. Je me sens tout de même hypocrite, et une certaine angoisse monte.

— Bof, qu’il dit, la ville... je sais pas, moi, j’ai grandi ici alors je vois pas en quoi c’est intéressant en tant qu’environnement. C’est bruyant... sale. Mais toi, tu peux changer une scène grise en un tourbillon de soleil ou l’inverse.

— Hahaha.

— Ben oui!

— Pfff... Je dis ce que je vois, man, c’est tout.

Que je rétorque. Je me tourne vers lui et sa main reste sur ma taille, puis son autre main rapidement, et elles glissent vers mes fesses.

— J’adore ton petit cul serré.

Il me glisse ça à l’oreille, la bouche dans mes cheveux, en serrant sa poigne. Je souris. C’est bon hihi, sont chaudes. Je le regarde un peu en coin. J’ai peur de ses sentiments. Ça m’est jamais arrivé, un truc comme ça, calvaire. Je sens quelque chose, mais je sais pas quoi. J’essaie de le regarder dans les yeux, mais j’arrive pas à maintenir... Il me presse contre lui et, tout de suite, je le repousse vivement.

— Bon, bon, lah, que je lui dis, tu veux une bière? J’en ai. On peut fumer un joint et sentir la ville sur mon balcon, ou écouter de la musique, qu’est-ce t’en penses?

— Yeah! Cool.

Je monte devant lui rapidement. Je ne sais pas trop dans quoi je m’embarque. Je m’efforce de ne pas y penser. Je me demande quelle musique je pourrais trouver pour fitter le mood. J’entre, je laisse ouvert et je me dirige direct au système de son. J’arrive pas à choisir.

— La bière est dans le frigo, sers-toi, que je lui lance.

Je le regarde du coin de l’œil se diriger vers le frigo. Je dois choisir la musique, j’y arrive pas, ça raisonne trop là-dedans. J’abandonne d’un seul coup l’idée de choisir et je laisse ma main piger au hasard, enfin le hasard... Le premier des Cranberries, oh cool, pfff, whatever :

« All my life

It's changing every day

In every possible way

And all my dreams

Never quite as it seems

Never quite as it seems »

Dolores O’Riordan — The Cranberries

Dreams

— Ok, cool, Soliane, merci pour la bière. Mais qu’est-ce que tu faisais, tu écrivais?

— Oui, comme d’habitude, t’sais.

— Ça avance, genre, euh... ben je veux dire ton texte, quoi.

— Bien sûr regarde.

— Quoi?

Je reviens vers lui alors qu’il vient vers moi. J’ai envie de l’embrasser. Je raisonne et réprime...

— Ben rien. Juste ça... la vie, que je lui dis.

Je dérape, là. C’était juste pour lui démontrer que la vie avance... C’était idiot comme pensée, pourquoi que j’ai voulu l’embrasser? J’ai parfois peine à suivre les élucubrations de mon esprit. Tant qu’à y être, Soliane, fais-lui une pipe direct haha, ‘stie que je suis folle. Pis why not? Ça changerait tout, enfin p’tête pas dans le fond. Hum... Mais d’un seul coup comme ça, sans avertissement, sans même le regarder dans les yeux avant haha zip, gloup... Bon, j’imagine que ça ferait de moi automatiquement une salope dans sa tête. Je ne sais pas ce qu’il me fait dans sa tête anyway, quelle case... aucune so far peut-être... une innocente, une fille facile, une baise en passant, je sais pas. Du genre dont la porte n’est pas barrée et chez qui on peut monter pour se tremper le pinceau vite fait la nuit quand on est soûl.

Je tourne les talons. Il fait bon l’été, je retourne sur le balcon, et Nathan me suit avec des gestes d’incompréhension, alors que rien ne s’est passé. L’espèce de mouvement que j’avais amorcé vers lui stoppé sec, ça a laissé comme un vide, qu’a rempli les Cranberries, avec la petite voix de Dolores... on aurait dit une scène de film. Mais je connais pas le scénario.

— Je t’avais pas dit que je suis weird?

— Je pense que oui, Soliane, tu m’en as parlé.

Il cherche à se coller contre moi. Je danse. « You mystify me », qu’elle chante, Dolores. « It wouldn’t come out right, it just came out all wrong. »

Je sens le souffle d’un certain danger. J’analyse... Je vois le sac de pot. Je me mets à rouler, debout, en suivant le rythme de la musique alors que Nathan s’installe dans ma chaise, confortablement. Il me zyeute.

— Qu’est-ce t’as fait, t’es sorti? T’as bu? que je lui lance en vérifiant de quoi j’ai l’air dans la fenêtre de la porte, tentant genre d’élargir le trou pour ma face entre mes cheveux tordus.

— Ouais... J’ai pas vu de belles filles et je pensais à toi tout le long, alors en passant, j’ai effrontément sonné.

— T’as bien fait. Mais comment ça, pas de belles filles? Ça se peut pas. Moi, je me promène sur la rue tous les jours, et j’en vois plein de belles filles à Montréal. Le jour, le soir, toujours. Dans le coin, c’est... ça regorge haha.

— Tu remarques les belles filles?

— Ben... c’est sûr!

— Ah ben... Coudonc, t’es lesbienne ou quoi?

Je continue de rouler le joint. Je le regarde pas. Bon... Ça lui semble bizarre que je zyeute les belles filles sur la rue, tu parles d’un straight.

— Je sais pas, là, qu’il reprend puisque je ne réponds pas. Pourquoi pas de belles filles... pour te dire franchement, tu aimes ça la franchise, Soliane?

— Évidemment, que je dis, j’en reviens pas d’ailleurs que ça n’aille pas de soi, ‘stie de monde de faux-culs.

— Euh...

— Ah non, scuse, je dis ça de même, lah, ça n’a pas rapport avec toi.

Je m’esclaffe.

Ben je veux dire... pas directement rapport haha. Je l’ai désarçonné, je pense. Je lui fais un sourire et ses yeux m’indiquent qu’il a conscience qu’il en a peut-être manqué un bout, puis il sourit avec un éclat dans ces même yeux. Genre.

— Ben si j’ai pas vu d’autres belles filles, qu’il raconte maintenant qu’il a balayé son incompréhension de mon propos sous le tapis, c’est parce que t’es la plus belle, t’es comme un modèle, un étalon... de base, là, t’sais, dans ma tête, et les autres, elles arrivent pas à la cheville du modèle, lah.

— De l’étalon.

— Ouuuais... ça s’appelle comme ça, je pense, non? Un modèle étalon?

— Ha! Ha! Je suis ton étalon! Pfff hihi... T’es trop drôle. Tiens, allume ça, à toi l’honneur.

On fume.

— J’ai vraiment envie de toi, Soliane, qu’il me dit au bout d’un moment à voix basse comme pour s’assurer que personne d’autre ne le sache.

Le joint ne tarde pas à faire effet. On ne l’a même pas tout fumé. C’était à prévoir, qu’il me dirait quelque chose du genre. C’est trop facile, je devrais écrire aut’chose. Mais c’est quand même pas de ma faute s’il a dit ça. Je saisis un peigne qui traîne là et je me mets à me démêler les cheveux en regardant ailleurs.

— Non, Nathan. C’est parce que... ben on se connaît pas assez. Qu’est-ce tu veux je te dise, c’est kétaine mais c’est ça, lah. Vraiment pas assez...

— Bon, bon d’accord, mais... Alors qu’est-ce qu’on fait pour se connaître plus?

— Ben, je sais pas, lah...

— On pourrait lire ton manuscrit.

— Ah? Euh...

Mon manuscrit... évidemment. Je parle toujours trop... pourquoi que je lui avais parlé de ça? Maintenant, je suis devant ma contradiction. Et pourquoi que j’avais écrit ça sinon pour le présenter? Pour qu’il soit lu, qu’il prenne vie... Mais personne sauf trois ou quatre éditeurs n’a vu cet enlignement de mots. Pas mis le nez là-dedans depuis des années...

Il change la musique alors que j’entre dans l’appartement pour aller le chercher. Oasis : « Slowly walking down the hall/Faster than a cannonball/Where were you while we were getting high? » Ben ouains, que je me dis, where were you? Where am I? Je me le demande, et je me demande quel passage je vais lui faire lire. Je ne sais plus quels bouts sont bons, lesquels sont probablement pourris. J’ai pas vraiment envie de fouiller devant lui, alors je prends mon manuscrit poussiéreux sur la tablette du haut de mon garde-robe et je commence à le parcourir en vitesse. Un peu de temps passe... je farfouille d’un chapitre à l’autre.

Je lève la tête et je vois Nathan qui m’observe, appuyé dans l’embrasure de la porte. Je reste là, accroupie au fond de mon garde-robe, Nathan de l’autre côté de la chambre. Je me sens à la fois puissante et vulnérable. À la fois géniale et minable... genre sexy mais sale. Les concepts se mêlent. Ce manuscrit ouvert sur mes cuisses...

Je sens comme une espèce de moi entrer en moi, ou en sortir, pas sûre... Je peux pas mieux expliquer puisque je ne comprends pas cette sensation, ou perception(?), mais je sens quelque chose. Peut-être que c’est juste de me replonger là-dedans, ce quatre jours que j’ai jamais réussi à comprendre, ou le tout, cette espèce de projet littéraire mal construit, rapidement emballé et posté. Comme moi actuellement, mal construite... D’ailleurs l’événement existerait-il même si je ne l’avais écrit? C’est ma perception... c’est seulement ma perception. Et pourquoi que je lui avais dit que c’était inspiré de ma vie, pourquoi? Je m’étais bien dit pourtant... Fuck, ferme donc ta grand crisse de yeule aussi, Soliana. Que je me dis. Câlice!

Ah pis de la marde, whatever... Je lui fais lire et je m’en détache, voilà tout. C’est pas moi. C’est un manuscrit, un roman.

— Alors, Soliane, ça va? Tu penses à quoi, là? On lit ou quoi?

— Ouais, on lit. Ça me fait juste... drôle un peu de relire ça.

Que je lui dis. Sans vraiment y réfléchir. Ouais, je sais pas trop... ce que ça me fait. Il traverse la chambre en trois pas et me tend la main pour m’aider à me lever, en profitant pour fouiner les trucs dans mon garde-robe. Il hume un peu... tâte mes foulards de la main, hmmm... Il me serre contre lui, mais j’ai mon manuscrit en main qui fait obstacle. Je lui souris et il en profite pour tenter de m’embrasser. Je me dégage rapidement et il ne réussit qu’à se bouffer une couette de cheveux haha.

— Ok, viens, que je lui dis, on fait de la lecture.

Voilà, quoi. Je me détache... Je flotte. La nuit est maintenant bien entamée et on approche l’heure de fermeture des bars. Comme le bout de rue qu’on voit de mon balcon mène directement à ceux-ci, tous les fêtards passent par là et ils défilent par groupes plus ou moins bruyant à quelque distance, dans le court espace entre mon building et le suivant. J’aime bien ainsi avoir l’occasion de voir les gens pendant un instant, les voir de loin, sans qu’ils ne me voient.

Je tasse le Mac un peu, je m’assois à côté de lui, tout près, collée, j’ouvre ma brique et je me tourne vers lui.

— Hum, qu’il bafouille, ils sont quelle couleur, dis, tes yeux?

— Je sais pas hihi. C’est toi qui les vois.

— Ils changent de couleur, on dirait.

— Hum (sourire), ouais... Tiens, regarde, que je dis, lis.

...Adossée au mur de son appartement, les yeux pleins de sommeil, elle regardait l’ouvrier s’affairer à percer sa porte. Le proprio, lui, restait dans le corridor, souriant vaguement. Il jouait avec des clés. Elles tintaient.


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