Excerpt for Un désir politiquement incorrect by , available in its entirety at Smashwords

Karine LEVESIER-PRELY



















Un désir

politiquement incorrect

Roman































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Vous ne pouvez pas attendre de la vie d’avoir un sens. Vous devez lui en donner un.

Romain Gary







Celui qui veut être un homme doit être anticonformiste.

Henry David Thoreau

Précurseur de la non-violence

Pionnier de l’écologie

Ile de Ré, octobre 2012 - Une demande particulière


A 40 ans, envahie par ce désir de maternité et harcelée plus que jamais par son horloge biologique, la résolution de Cécile était de tourner la page avec promptitude et de fermer le livre de sa vie d’éternelle adolescente. Enfin grandir. Ne plus vivre uniquement pour soi. Cloîtrée, au fin fond de son île rhétaise, elle prit son vélo et pédala avec élan vers La Couarde, dans les venelles étroites parées de roses trémières derrière lesquelles s’imposaient des maisons blanches serrées aux volets gris et verts. Elle trouva refuge sur la première plage qu’elle croisa et posa son vélo sur les petites dunes de sable aux herbes sauvagement jaunies. En fin d’après-midi, elle alla dompter les vagues de l’océan au goût de sel, allongée sur sa planche. Après cette détente marine, elle partit pour pénétrer dans l’univers fermement fermé des Portes-en-Ré pour boire un verre où elle retrouva Boris, son meilleur ami, qui l’attendait et qui les ramena ensuite en voiture, elle et son vélo. Sur le chemin du retour, ils s’arrêtèrent pour parler avec cette peintre trop humble de Bois-Plage, à qui Boris avait jadis acheté deux tableaux de la mer et qui refusait de signer ses toiles car elle assurait que sa signature se logeait dans sa peinture. La regarder peindre de mémoire la mer dans son atelier et faire le tour de ses nouvelles œuvres en trompe-l’œil faisait partie des petits plaisirs de Boris. Grâce à cette artiste anonyme, il avait fait entrer l’océan dans son salon parisien.

Puis Cécile eut envie de faire la queue pour une glace maison à La Martinière, à La Flotte en Ré. Elle flâna avec lui, sa glace citron vert basilic à la main, dans l’intimité du vieux port éclairé par les étoiles. Ils s’installèrent sur un banc face aux bateaux de plaisance. Elle n’osa pas lancer le sujet quelque peu délicat. Après de multiples tentatives depuis l’arrivée de Boris, elle récidiva à maintes reprises, mais à nouveau, son discours changea de direction. Sa pudicité la faisait tergiverser.


Pourtant ces deux-là se connaissaient par cœur. Enfin presque. Leurs quatorze années de connivence avaient brisé tous les tabous. Un éventuel refus ne la perturbait pas, simplement elle éprouvait une sorte de malaise à le solliciter dans un contexte loin de la bien-pensance. C’était un peu comme si, par impécuniosité, elle avait dû demander à son père d’acquitter son loyer. A son insu, sa dignité était en jeu. A tort, elle pensait qu’elle en était arrivée à devoir quémander ce service, par échec. Ce n’était ni de l’orgueil ni de la timidité, juste de la gêne face à l’atypie de la demande. On pouvait se permettre une telle sollicitation uniquement dans les pièces de théâtre de boulevard. Comme par exemple, dans la pièce, A vies contraires.

Elle essaya encore et encore, mais à chaque fois, elle balbutiait. Les mots se barraient la route pour ne pas laisser sortir les phrases. Face à son embarras, Boris la prit par l’épaule et chercha à comprendre l’origine de son trouble.

  • Tu as une proposition malhonnête à me faire? demanda-t-il.

Cette réplique mal venue la découragea encore davantage. Bien sûr, ce n’était pas malhonnête, c’était juste peu conventionnel. Elle ne savait pas par où commencer. En fait, il lui manquait juste cette petite phrase d’introduction. Tel était l’obstacle, trouver cette transition naturelle comme au journal télévisé entre les exploits sportifs et l’actualité peu réjouissante. Elle reporta la difficulté au lendemain. La nuit allait lui porter conseil et l’envahir de cran et de courage salvateur.


Au petit matin, elle réalisa qu’elle avait assez perdu de temps comme ça. Dans deux jours, Boris allait repartir vers la capitale. Libérée par une nuit blanche de réflexion et de conditionnement psychologique, elle planifia pour le soir, un dîner avec lui au restaurant Les Tilleuls, sur la place de La Noue. Elle misait sur ce lieu convivial et atypique, propice à un peu de désinvolture si précieuse parfois pour réussir à entrer dans le vif du sujet.


Le travail qui l’attendait, s’impatientait sur son bureau. Elle s’échina dans la rédaction de ces quelques lignes qu’elle devait faxer avant 16H00. Le sujet était aussi motivant qu’une déclaration fiscale à remplir. Et à l’évidence, ses neurones allaient se tourner les pouces. Elle devait écrire les textes de la présentatrice de Télé-super achat pour les enregistrements des émissions de la semaine prochaine. D’ordinaire, ce n’était pas si compliqué de séduire la ménagère de moins de cinquante ans et de lui faire sortir sa carte bancaire pour lui vendre de l’illusion par un texte accrocheur. De coutume, les arguments commerciaux ne lui manquaient pas pour flagorner les produits antirides miraculeux, les compléments alimentaires pour fondre comme neige au soleil ou les appareils ménagers révolutionnaires mais là, devant ces œufs ornementaux en porcelaine, elle souffrait cruellement d’un manque d’inspiration. Comment accrocher les téléspectatrices? Plus que d’habitude, elle devait user de superlatifs hypocrites et cela la contrariait profondément. Ces prestations de télétravail étaient ponctuelles et alimentaires. A l’instar des âmes écolos, elle avait toujours fui à des kilomètres, les objets inutiles et les activités commerciales mais comme souvent, à 40 ans, les idéaux s’envolent au profit de la résignation de vivre en phase avec la société. Elle rédigea un écrit commercial comme la consigne le précisait « suffisamment persuasif pour que les 3000 œufs soient écoulés après chaque passage télévisé ».


A la vue de la photo de ses œufs, elle mesurait toute la justesse et la véracité de l’adage être riche de ce qu’on n’a pas!

Elle se laissa guider par la caricature commerciale télévisée, incompatible avec l’objectivité.

 Ces 6 œufs décoratifs en véritable porcelaine sérigraphiée et dorés à la main, aux motifs inspirés de l’Art chinois, combleront les collectionneurs qui seront enchantés de posséder ces objets devenus presque introuvables dans le commerce. Posés sur leur pied, ils s’ouvrent par charnière en métal délicatement ciselée et se referment sur un bijou, une clé ou un souvenir qu’ils protègent précieusement. Aujourd’hui, nous vous les proposons à 50% de réduction, soit 29,90€.

Elle se persuadait que ses phrases prononcées par une ravissante présentatrice au brushing irréprochable et aux dents blanches bien alignées, prendraient toute leur ampleur auprès des téléspectatrices convaincues de faire l’affaire du siècle ; ou d’amatrices d’art kitsch ; ou de consommatrices souffrant de bibelotmania aigüe ou de la Too much touch déco.

Dans la foulée, elle écrivit les autres textes pour l’avaleur de taches, les mocassins daim noir et beige avec semelle compensée antichoc, la tunique aux épaules dévorées, le kit Belle et jeune éternellement, les capsules Perdre ses kilos en chemin…Que des biens de consommation qu’elle abhorrait! C’était une tâche ingrate mais ces recettes plumitives lui offraient un peu plus d’insouciance à vider son porte-monnaie.


Vers vingt heures, ils se dirigèrent vers le restaurant où une table les attendait. Cécile aimait y lire les citations sur les petits bouts de papier jaunis punaisés en vrac au mur. Le serveur les dirigea tous deux sous un majestueux parapluie de glycine. Ils s’installèrent et s’imprégnèrent de la quiétude de la nuit tombante. Sur un trapèze de Bashung les berçait, ils admiraient le décor vintage du lieu : les collections d’horloges d’antan, accrochées au mur et les vieux fauteuils de théâtre en velours rouge vermillon passé. L’intuition de Cécile la laissait penser que ce lieu à la décoration anticonformiste où brillait l’art du recyclage du temps favoriserait le lâcher-prise.

Après le plat principal, Cécile tenta de s’engager sans détour dans le cœur du sujet, mais Boris l’interrompit pour lui demander de regarder les pieds de l’homme de la table voisine. Boris venait de mettre malgré lui, une trêve au sérieux qu’exigeait la demande de Cécile. Une trêve à laquelle il serait pour elle, difficile d’enchaîner sans transition. L’homme aux allures de cadre, vêtu d’un costume gris, d’une chemise blanche à petites rayures fines bleues et d’une cravate rouge à pois noirs avait vraisemblablement coupé le bout de ses deux chaussures en cuir noir de ville à lacets pour laisser la liberté à ses doigts de pied nus. Cela donna évidemment matière à un fou-rire incoercible. Un lieu insolite impliquait des clients insolites. Boris et Cécile évoquèrent alors les raisons possibles à ce style inédit. Des doigts de pied capricieux. Un ami de Jean-Paul Gaultier. Un goût prononcé pour la provocation. L’expérimentation d’un nouveau concept. Une caméra cachée dans le restaurant. Malgré les regards autour de lui, l’homme restait impassible. Cécile commençait à regretter son choix de restaurant. Décidément, elle n’avait pas tout vu. Les imprévus allaient déferler à chacune de ses nouvelles tentatives.

— Monsieur Bellefeuille! Quelle surprise! s’exclama Boris.

Boris venait de retrouver son professeur de français de terminale qui était venu se ressourcer sur l’île quelques jours. Ils habitaient tous deux à Paris et il fallait que les retrouvailles aient lieu ici, dans ce petit restaurant, sur cette petite île au large de tout à un moment crucial de discussion possible. Ils échangèrent tous deux pendant que Cécile se consolait avec la bouteille de Châteauneuf-du-Pape. Après vingt-cinq minutes de dialogue, Monsieur Bellefeuille regagna sa table où personne ne l’attendait. Alors que Cécile commençait sa phrase au moment du café, une cliente aussi sphérique qu’hystérique, fit un scandale dans le restaurant pour l’oubli de la chantilly sur sa coupe de glace. Du café-théâtre à l’état pur, on aurait dit la parodie d’une chanteuse d’opéra de très mauvaise humeur.

Après le dessert et quelques verres descendus, elle fonça dans l’opportunité du silence. Avec allégresse, elle lança :

  • Hier, tu sais, je voulais déjà te le demander mais je n’ai pas osé.

  • Pas osé! Mais Cécile depuis le temps qu’on se connaît. Ne sois pas ridicule. Tu sais que tu peux tout me demander. A toi, je ne peux rien refuser, voyons! 

Il venait de prononcer la phrase fatidique de mise en confiance absolue, le champ était libre, les mots n’allaient plus se battre pour dire qu’il lui fallait un géniteur.

Un procréateur.

Un co-créateur.

Un semeur.

Un distributeur.

Un homme riche de sa fertilité.

Un moulin grenu.

Comme un clic sur la touche « Envoyer/Recevoir » pour envoyer seulement.

Sans amour.

Sans sexe.

Sans désir partagé.

Juste un ami qui l’aimerait suffisamment pour accomplir un acte de générosité.

— Boris, je veux faire un bébé toute seule. Pause. Il me faut un géniteur. J’ai pensé à toi en premier.

  • Mais je suis gay, Cécile!

  • Et alors? Un gay est un géniteur comme un autre.

  • Où veux-tu en venir, je ne comprends pas?

  • Eh  Bien! Voilà…Après une longue reprise de respiration.

J’aurais besoin de ton sperme pour faire une insémination. Il n’y a qu’à toi que je peux demander ça…Le regard posé sur son verre presque vide.

  • Tu sembles oublier mes défauts, je suis un sexaddict qui a besoin de ses trois relations hebdomadaires minimum, avec des partenaires de passage je suis un écorché vif, un révolté de la vie, un fêtard, je suis toujours à découvert dans tous les sens du terme. Tu me le reproches assez comme ça. 

Il fit un petit signe de la main au serveur pour demander l’addition. In fine, ce lieu insolite avait été voué à une demande insolite.

Le silence animait bruyamment leur retour en voiture. Il coupa le moteur en bas de chez elle. Il déclina l’intimité d’un échange autour d’une tasse de thé à la menthe bergamote. Il préféra prendre un café, seul face au port. Il reviendrait plus tard. Il l’abandonna devant chez elle. Avant de partir, Cécile ajouta :

  • Ce serait le moment ou jamais de devenir sérieux, Boris. Je ne te demanderai rien, ni pension, ni garde. Juste de l’aimer.

  • Non! NON! N-O-O-O-N! Pour une fois, sois sérieuse, Cécile. On ne plaisante pas avec un enfant.

  • A plus tard. 


Fatiguée, Cécile, rentra chez elle et chaque marche jusqu’au troisième étage, lui semblait une épreuve. Tout se méritait même la vue sur le vieux port de Saint-Martin-de- Ré.

Aussi paradoxal, que cela pût paraître, elle éprouva un vif apaisement après cette prise sur soi moralement épuisante. Enfin elle avait osé. Son premier revers dans son obstination grandissante de faire un bébé toute seule la désenchantait mais ne la décourageait pas. Elle voulait cet enfant. Elle n’avait jamais envisagé une vie sans enfanter. Un enfant manquait plus à sa vie qu’un homme. Elle voulait retrouver ce petit bout d’elle-même qu’elle avait perdu pendant l’enfance. Elle ne concevait pas l’enfant comme un fruit de la passion de deux êtres mais comme le plus grand patrimoine affectif à sa disposition sur Terre. Inconsciemment, elle pourrait exister, donner un sens à sa vie et s’aimer davantage à travers l’enfantement de son œuvre. Son égocentrisme cachait étrangement un désamour d’elle-même qui avait grandi au fil des années. Elle voulait se réconcilier avec tout son être, passer du mieux-être au bien-être.



Le temps de l’insouciance du temps était fini. Et comme disait Andy Warhol, ce n’est pas le temps qui va changer les choses mais à nous-mêmes de les changer car le temps ne fait que passer. Le temps qui passait la rendait impatiente et en outre, il ne fallait pas trop dépasser quarante ans. Sans donneur volontaire autour d’elle, les ouvertures s’amenuisaient. Elle ne voulait plus de relation avec un homme, ni à long terme ni à court terme. Avec personne. Elle voulait un enfant à elle, pour elle et en elle. Elle ne croyait plus aux sentiments amoureux. De toute façon, elle n’avait jamais voulu faire de concession sentimentale ou d’efforts qui auraient compromis sa précieuse liberté. Elle avait toujours été naturellement attirée par les relations compliquées sans engagement possible, sans investissement de soi, répondant davantage à un appétit sensuel. Elle ne voulait devoir rendre de compte à personne au sujet de ses choix, de son way of life, de son désordre, de ses vagues à l’âme récurrents, de son âme écolo, de sa vie sans télé…Elle avait eu de nombreuses relations avec des hommes dans sa vingtaine, un peu moins dans sa trentaine et presque plus ensuite. La dernière, l’année passée, était celle avec cet écrivain prolixe, qu’elle avait surnommait Sac à patates parce qu’il nageait dans ses jeans XXXL. Depuis longtemps, elle ne croyait plus aux rencontres du style, Un inconnu vous offre des fleurs, ça c’est l’effet magique d’Impulse! La désillusion faisait de Cécile, une femme pressée.

Cela faisait déjà trois mois qu’elle avait tout plaqué à Paris, travail au Ministère de la Famille, collègues et amis pour se retrouver avec elle-même sur les terres des vacances de son enfance. Elle avait loué ce petit appartement vétuste dans ce prestigieux Saint-Martin-de-Ré où Boris venait parfois la rejoindre pour se dépayser, à quelques heures de route seulement de la rue Oberkampf, à Paris.

Cécile voyait en lui l’intelligence, l’humour, le charme, la fidélité de leur amitié mais pas son instabilité qui la caractérisait elle aussi. L’homosexualité de son confident ne la dérangeait pas et sa consommation d’hommes pas davantage. Maintes fois, ils avaient eu des discussions qui tournaient court sur l’addiction de Boris, que ce dernier avait fini par lui faire admettre. Il était comme ça. Il se défendait et argumentait qu’il n’était pas un homme à femmes, mais simplement un homme à hommes.


Enfoncée dans son canapé, elle pensa à Boris. Ses confidences lointaines. Leur rencontre. A 18 ans, il n’avait pas eu envie d’imposer sa différence à sa mère, il avait alors déserté le carcan familial pour se perdre dans les dédales de Paris.

Des années plus tard, il s’envola pour Tataouine comme bénévole dans une association caritative qui luttait contre l’analphabétisme. Il rencontra Cécile, là-bas pour un stage d’observation dans le cadre de son mémoire, Habiter le monde à la fin du XXème siècle. Tataouine, ce n’était pas le bout du monde, c’était au sud de la Tunisie. Un peu quand même, quand ils avaient dormi dans les ksours au milieu des berbères et dans les habitations troglodytiques.



Elle songea à son refus aussi. Elle lui en avait probablement demandé plus qu’il ne pouvait donner. Elle se l’était pourtant imaginé en père présent à sa guise à elle et à sa guise à lui. Mais très vite, elle réalisait avec lucidité que Boris aussi aurait pu s’attacher à son enfant, lui réclamer des temps de garde, des week-ends ou désapprouver certains de ses choix. Elle consentit soudain à son refus raisonné et raisonnable et fut même soulagée que cette sollicitation, qui avait été de la pure inconscience, soit sans issue. Elle ne voulait pas prendre le risque non plus de perdre celui qui était toujours là pour elle dans ses phases de déprimes saisonnières et de blues récurrent. Elle désirait ce bébé, mais avec la présence et l’amitié de Boris à ses côtés. Et surtout elle le voulait pour elle toute seule.



Elle mena des recherches avec opiniâtreté sur des sites de donneurs anonymes et découvrit un site danois qui présentait un large catalogue de candidats, sélectionnés pour leur profil physique, génétique et psychologique. En contrepartie d’une centaine d’euros, elle pouvait tout savoir : groupe ethnique, taille, poids, couleur des yeux et des cheveux, niveau d'éducation et d’études, métier, groupe sanguin, famille, loisirs et santé de chaque donneur. Elle pouvait même le voir en photo à l’âge bébé et l’entendre grâce à un message de présentation enregistré. Elle surfait sur cette banque virtuelle du sperme et zappait de clics de souris sur la démarche très protocolaire et sur la FAQ. Elle réalisa qu’elle était sur une piste du possible. Son regard resta un long moment, figé sur l’écran. Un bébé à portée de clics, cela la déstabilisait quand même. Bien sûr, elle pensait au droit de l’enfant plus tard, à sa revendication possible d’avoir un père. Elle s’interrogeait pour ne pas dupliquer ses propres vicissitudes familiales. En définitive, ses inquiétudes n’étaient pas forcément liées à la PMA (Procréation Médicalement Assistée).

Elle repensait alors à son arrière-grand-mère qui avait voulu un bébé avant le départ de son mari, appelé sous les drapeaux en 1915. Comme une empreinte de leur passion. Etait-ce condamnable de vouloir pérenniser un amour que la guerre allait peut-être tuer et vouloir cet enfant dans un contexte d’effondrement général du pays?

Son arrière-grand-père n’avait pas survécu au gaz chloré et était mort asphyxié dans les tranchées avant même la naissance de son fils, Auguste grâce auquel, sa veuve avait survécu. Le grand-père de Cécile était devenu un grand historien, spécialiste de la Grande Guerre, résistant reconnu de la deuxième, un homme épanoui malgré ses expériences dolentes marquées à l’encre indélébile.

Ce désir de maternité ne découlait pas d’un coup de tête, d’un caprice, d’une folie mais d’une envie naturelle de femme. Depuis longtemps déjà, Cécile s’était imaginée mère. Dès son plus jeune âge, son instinct maternel fleurissait en elle. D’abord, avec ses poupées auxquelles elle apportait tant d’affection. Avec ses petits frères, Tom et Tim, après le départ de sa mère. Puis avec les enfants de ses amis qui lui en confiaient souvent la garde les yeux fermés. Désormais, elle voulait le sien. Elle s’était projetée tant de fois avec son enfant virtuel. Un petit garçon. Elle ne savait plus passer devant une école sans s’arrêter pour observer les enfants dans la cour de récréation. Plus aller dans le rayon puériculture des magasins sans toucher les articles de layette. Plus voir une poussette ou un landau sans s’imaginer un jour, en pousser aussi à son tour. Plus regarder un dessin d’enfant sans penser à celui que lui donnerait un jour le sien au retour de classe.

Elle ne savait plus comment vivre sans la perspective d’un enfant à elle. Cette pulsion de vie la submergeait. Elle ne voulait pas tomber enceinte mais être enceinte sans tomber. C’était maintenant ou maintenant (avant la date de péremption) avec son cortège de multiples reproches autour d’elle car cette évolution de la famille n’était pas encore complètement entrée dans les mœurs. Être maman solo revenait un peu à être enceinte sans être mariée quatre-vingts ans en arrière. Le déshonneur en moins peut-être. Rétrospectivement, la société avait bien évolué depuis l’époque où la maman était presque toujours une femme mariée et au foyer. Cécile était convaincue de ne pas être frappée d’ostracisme dans une France plus libérée.

Elle ne voulait pas un bébé pour se réparer ou par conformité sociale. C’était l’impératif biologique naturel de l’espèce humaine qui la motivait comme un désir d’éternité de filiation familiale. Entre autres, avait-elle beaucoup réfléchi à l’environnement stable qu’elle s’imposerait pour accueillir un enfant.




Un « N-O-N » peut-être pas si catégorique



La demande de Cécile avait troublé Boris. Une grande sensibilité se cachait dans ce mangeur d’hommes, blindé à double tour, condamné à ne donner ou à ne recevoir de ses partenaires que quelques furtifs plaisirs superficiels et légers. Il était devenu impuissant de sentiments après une histoire douloureuse qui l’avait plongé dans des paradis artificiels et mené tout droit vers la descente aux enfers. Seulement seize années plus tard, il commençait à peine à oublier l’inoubliable de ses quelques nuits d’errance sans toit. Depuis, il ne pouvait plus se plier au conformisme sociétal, ni répondre aux attentes familiales. Sauf dans son travail où il était en charge d’un centre d’insertion sociale dans le 11ème, près de la place de la République. Il comprenait mieux que personne la marginalité de ceux qui venaient ouvrir la porte de son centre. Il faisait des demandes d’aide sociale une affaire personnelle. Il demeurait brillant et gérait aussi le handicap avec une psychologie digne de lui. Chacun comptait sur sa capacité de persuasion et sa volonté de défendre les intérêts d’autrui. Il parvenait souvent à faire briller un peu le soleil pour les plus démunis. Cette utilité professionnelle lui procurait une grande assurance qui justifiait son rayonnement et cet équilibre en façade.

Sa mère lui avait laissé un précieux capital culturel : il était polyglotte. Pendant son enfance, la petite famille avait déménagé sept fois, dans cinq pays différents car sa mère devait suivre des personnalités politiques dans le cadre de ses missions de traductrice. Grâce à cette mobilité, Boris s’était toujours lié partout avec des citoyens du monde sans obstacle de la langue.

Cécile était sa meilleure amie, il ne pouvait pas s’esquiver comme ça. Il se demandait s’il pouvait lui faire le cadeau d’un bout de lui, face auquel il semblait éprouver la gêne de ses gênes. Il prêta attention aux paroles de la chanson de Biolay, Ton héritage qui défilait en musique de fond, près du bar. Boris ne voulait pas se confronter à lui-même et au bilan de sa vie. Il voulait poursuivre la vie dans toute la splendeur illusoire de sa fatalité. Il n’était pas prêt pour se regarder dans le miroir que Cécile lui infligeait. Après son café, il commanda une Don de Dieu, une bière québécoise qui le consolait dans ses grands moments de solitude. Une deuxième, une troisième. Pas plus. Puis les yeux rivés, sur l’étiquette de sa bière, il songea à l’idée que Cécile, lui faisait aussi un don en lui offrant de porter leur enfant qui pourrait laisser trace de son passage sur terre. Un enfant pouvait aussi être le fruit d’une amitié de « deux de ces êtres si imparfaits et si sublimes ».


Une douce ivresse réveilla des souvenirs qui se bousculaient en vrac dans sa tête. Il avait l’alcool nostalgique. Des images furtives et précises défilaient en diaporama dans son esprit. Il se remémora leur rencontre quand son regard avait croisé le sien en 1999. Il l’avait trouvée si belle et si rebelle aussi. Elle était élancée et se cachait derrière une longue chevelure brune épaisse. Ses beaux yeux verts transparents lui avaient tout de suite inspiré confiance. Très vite, avait-il constaté que ses yeux pouvaient tourner au gris dans ses moments de déréliction. Anticonformiste à l’extrême, la provocation lui permettait d’exister. Elle avait fait des études de philosophie. Des actions humanitaires à l’étranger avaient jalonné sa vie d’après. Il avait trouvé une confidente à un tournant de sa vie. Il aimait se raconter à elle. De retour à Paris ensemble, ils aimaient flâner à la pause méridienne et s’installer sur les murets qui longeaient la Seine pour discuter les pieds dans le vide mais jamais sur terre. Ils passaient leur temps à deviner quelle aurait été leur vie avec des Si.

Des Si nostalgiques.

Des Si réprobateurs.

Des Si utopiques.

Des Si d’illusions.

Des Si riches de fortune.

Des Si d’aventure.

Aussi se remémora-t-il, le jour où Cécile lui avait offert un billet de loto. Elle avait voulu lui acheter un peu de chance pour quelques euros. A leur grande stupéfaction, il avait gagné quarante mille euros. Un beau budget pour ne plus vivre seulement son rêve mais surtout rêver sa vie. Peut-être aussi, espérait-elle qu’il puisse réaliser quelques-uns de ses Si. C’était une belle somme pour acheter du présent, du futur, de la prévoyance et du dépaysement mais l’esprit fêtard de Boris l’avait emmené dans les dédales de la richesse dévastatrice. Aussitôt le chèque déposé à la banque, il s’était empressé d’aller distribuer des billets de loterie à quelques démunis de son quartier, qui pour certains, trop résignés face à la chance, les avaient échangés contre une bouteille d’élixir d’illusion à la couleur rouge ou des cigarettes de vie qui part en fumée. Le premier soir, pour boire à la chance, tous ses amis étaient au rendez-vous dans la brasserie, en bas de la rue Oberkampf.

L’addition, c’était pour lui.

La multiplication des sollicitations financières aussi.

La division après des projets révolutionnaires qui se terminaient par des promesses autour de tout ce qui se fumait aussi.

Il avait mené une vie d’éphémère riche noctambule pendant quelques mois. A l’instar de ses amis de fortune simulateurs d’amitié, l’argent ne se souvenait plus de rien.


Cette déconnexion-là, avait été plus longue et plus onéreuse que les précédentes, encore plus bachique et propice à la dérive toxicomane. Cécile ne comprenait pas comment il avait pu presque tout dépenser ainsi. Ce gain le détruisait encore plus vite.

Boris était naïvement généreux et généreusement naïf.

Ce n’était pas de cette chance-là dont il avait besoin. Il lui fallait une chance que l’on saisissait, de la chance qui n’arrivait pas par hasard, une opportunité imposée de changer de route, un mal pour un bien. Ou un deuxième rendez-vous avec la chance, s’il tirait des leçons du premier.

Ce retour à la case départ l’avait farouchement ramené à la réalité. Il avait retrouvé ses amis d’infortune, les vrais, les sincères, ceux qui ne lui avaient rien quémandé, ceux qui ne l’avaient pas tapoté sur l’épaule, ceux qui ne l’avaient pas orienté dans les méandres de l’artificiel empoisonné. Pas ceux qui entraient et qui sortaient, ceux qui restaient dont la sincérité l’aidait à aller là où son destin l’appelait. Ses amis de la rue, riches de leur temps, de la chaleur de leurs mots, de leur reconnaissance sans rien espérer en retour. Il se sentait trahi par ceux qu’il comptait désormais non plus parmi ses amis mais comme de simples « relations sociales » sur lesquelles il pouvait uniquement compter pour fêter les victoires.

Cécile était là en tout temps sous la pluie et sous l’orage. Dans la lumière et dans le noir. Dans les rires et dans les pleurs. Dans l’opulence et dans la dèche. C’était avec elle, qu’il voulait se retrouver seul quand il souffrait. Oui, seul à deux, c’était mieux. L’amitié consistait aussi au partage des souffrances, qui consistait à entendre les maux de l’autre à n’importe quel moment du jour ou de la nuit. Il fallait aider le temps à les guérir par des attentions, de la présence et des bras qui serraient très fort. Aussi savait-elle interpréter les silences de son ami. Distinguer les silences qui taisaient la douleur de ceux qui exprimaient la sérénité.

Sa mémoire fatiguée à cette heure tardive mélangeait le temps sans repère chronologique. Le point commun à ses réminiscences tournait autour de Cécile. Il fouilla encore dans sa mémoire comme pour trouver d’autres trésors oubliés.

Lui revint alors l’épisode des présentations. Avec ses quelques mille euros restants, il avait improvisé avec Cécile un séjour chez sa famille maternelle, dans la maison de vacances de sa mère, sur l’Ile de Wight, près de la côte sud de l'Angleterre. Sans le vouloir, il avait perdu le contact pendant plusieurs années, sa mère avait sillonné les grandes villes du monde avant de prendre sa retraite et il avait souvent perdu sa trace.

En plein déjeuner des retrouvailles contre toute attente et sans ménagement, sous les yeux ébahis de chacun, à table entre le fromage et le dessert, il avait interrompu tous les échanges en cours pour faire son coming out : 

  • Ne vous imaginez pas que Cécile et moi, nous nous, enfin…Je ne veux pas vous faire de peine mais moi, ce sont les hommes qui m’intéressent. Et de grâce, ne psychologisez pas, c’est comme ça! Il n’y a rien à comprendre.

Placide, sa mère n’avait marqué aucune surprise, elle s’en doutait évidemment. Elle avait imposé à son entourage et à elle-même, ce lourd fardeau du silence. Puis dans un vague espoir, elle avait pensé que son fils se cherchait peut-être à l’adolescence. Plus tard, elle n’avait pas essayé de le retenir quand il s’était éloigné d’elle.

Pour sa grand-mère, personnage plutôt avant-gardiste au vu de son âge avancé, trop heureuse de le retrouver après toutes ces années, Boris restait son petit-fils à aimer, c’était l’équilibre de son petit-fils qui comptait avant tout.

Toutes deux comprenaient que ce n’était pas une pathologie, ni même une différence discriminatoire, juste une attirance naturelle vers une autre personne du même sexe, elles devinaient son combat pour imposer ce qui n’était pas régi par la pseudo norme normée du normal, fruit de cette intolérance ravageuse. Que deviendrait la masse populaire sans sa norme?


Après son aveu, Boris se sentait mieux, très apaisé. Entouré d’un halo de liberté, il ne voulait plus taire non plus, sa tendance addictive, mais sur les conseils de Cécile, en préserva sa mère. Cette hyperactivité sexuelle était en revanche une pathologie pour laquelle, selon l’avis de Cécile, il devait consulter, mais il la tranquillisait en lui disant qu’avec l’âge, ça s’arrangerait. Elle demeurait perplexe face à cet épicurien qui jouissait de plaisir sans bonheur.

Une visite guidée de la maison de la Reine Victoria, à East Cowes, avait suivi le déjeuner.

  • J’aime le prénom de cette reine. Elle a eu le plus long règne de la monarchie britannique, lança Cécile.

  • Oui, tu as raison, regarde, lisant sur le mur, 63 ans et 216 jours! Tu te rends compte, elle est morte dans les bras de l'aîné de ses petits-fils, ici à Osborne.

  • Une belle mort, réservée seulement aux reines, tu ne crois pas?

  • Tu veux que je te raconte des rumeurs royales, Cécile?

  • Je te reconnais bien là, Boris, tu aimes les histoires clandestines.

  • Ecoute plutôt…Boris jouant le guide, avec un goût prononcé pour la caricature et la parodie. A la mort du Prince consort qui lui avait donné neuf enfants, Victoria est très affectée, elle s’isole, d’où ce surnom de Veuve de Windsor, elle se rapproche alors de son inséparable garde du corps écossais, John, au point que l’entourage soupçonne une liaison entre eux. Un journal intime qui serait la confession à l’article de la mort du prêtre privé de la reine, insinuerait même un mariage secret de Victoria avec cet homme du peuple en kilt. Le plus touchant arrive, prépare-toi. A la demande de la reine Victoria, deux objets ont été placés, parait-il, à ses côtés dans son cercueil : une des robes de chambre d’Albert et dans sa main gauche un portrait et une mèche de cheveux de John.

  • C’est surprenant.

  • Quand j’étais guide, les touristes me réclamaient tout le temps l’Histoire et ses histoires secrètes. Un regard sur son portable. Déjà cette heure-là! Cécile, peux-tu m’attendre vingt minutes à cette terrasse, je reviens? 


Il avait réussi à trouver un rapport physique à la demande. Des mois auparavant, il lui avait montré une application gay sur son smartphone, qui n’importe où et à n’importe quelle heure, lui permettait de trouver un homme, comme lui, en quête d’assouvissement immédiat. Cécile ne comprenait pas cette consommation sexuelle dépourvue de sens qui agitait ses sens jusqu’à l’overdose. Ce corps à l’affut de va-et-vient un peu sauvages sans préliminaires guidait ses pas sans raisonnement, ni sentiment. Elle ne le jugeait pas, cependant le ton devenait légèrement moralisateur quand il avait avoué à Cécile ne pas toujours se protéger. Il savait qu’il était en équilibre entre la vie et la mort (un peu comme Louis, dans le film Le grand chemin, enfant de neuf ans qui longeait le faîte de la toiture de l’église en équilibre entre la terre et le ciel, parce qu’il souffrait du départ de son père qu’on lui avait caché). Elle avait abandonné tout monologue de prévention, mais récidivait à maintes reprises pour lui ancrer l’idée qu’il était libre de choisir sa mort mais n’avait aucun droit de l’imposer aux autres.


La petite église de La Flotte sonna soudain le présent de ses onze coups vespéraux. Le regard dans le vide face au port, Boris s’était dispersé dans leurs souvenirs communs. Cette petite escapade dans le passé où il avait réveillé des souvenirs endormis lui procurait une vive sensation d’avoir sauvé ces souvenirs-là de l’oubli.

Cécile était là, dans sa vie depuis bientôt quatorze ans. Il ne pouvait pas refuser de façon si fermée cette paternité à celle qui, telle son ange tutélaire, savait essuyer ses larmes du désespoir qui coulaient parfois sans prévenir. Ils étaient unis par la force du mal-être commun. Ils avaient souvent murmuré leur détresse à l’unisson. Chacun écoutait alors celle de l’autre pour anéantir la sienne. C’était une complicité résolument thérapeutique.

Cette amitié homme-femme ne présentait plus aucune ambigüité. Ce couple hétérosexuel en ville était en réalité une fratrie sans faille, un amour sans le faire, une amitié gorgée d’amour, une relation basée sur des sentiments désintéressés. En ce sens, le bonheur de partager sans compter rendait cette relation unique.

Chacun n’avait pas eu vraiment de chance dans sa vie amoureuse mais la nature avait compensé dans toute son apothéose par l’amitié. Boris savait bien que les liens du sang n’étaient pas toujours une garantie d’entente et d’affinités et qu’il était parfois nécessaire de pouvoir aussi compter sur sa famille de cœur dont Cécile faisait partie.

Comme un trèfle à quatre feuilles, Cécile lui portait chance.

Comme un trèfle à quatre feuilles, elle était rare.

La première feuille lui apportait la confiance absolue, la deuxième la présence, la troisième lui permettait de rire et la quatrième était un cœur qui le comprenait.

Les problèmes de l’un devenaient ceux de l’autre. Leurs moments douloureux étaient devenus leurs souvenirs communs immarcescibles. Elle savait tout de lui et elle l’aimait quand même.

Grâce à elle, il gagnait des centimètres de Sagesse et grandissait à hauteur de belles choses à venir.

Cécile lui avait avoué qu’il était le seul homme avec qui elle était en phase intellectuellement, le seul qui savait l’écouter, le seul capable d’autodérision. Pour elle, c’était un bonheur de vivre une relation aussi intime et privilégiée avec un homme, même sans sexe.

Au début de leur rencontre, pour ne pas afficher son orientation sexuelle et ne pas endurer la discrimination sociale, Boris lui avait demandé souvent de servir de couverture en le suivant au cours de dîners professionnels. Ils adoraient ces jeux de rôle où il fallait jouer la vie normale. Ils prenaient tant de plaisir à jouer ces rôles de composition, cela tombait de temps à autre, dans la caricature du couple et sonnait un peu faux.

De son côté, Boris avait aidé une fois Cécile à mettre un point final à une relation trop compliquée avec un homme. Il avait joué le rôle du deuxième homme pour chasser le premier.

Aussi lui avait-elle demandé de l’accompagner à une soirée pour calmer ses amies une fois pour toute dans leur obsession de vouloir la caser à tout prix.

Le rôle de compagnon de Cécile pendant tout un week-end au mariage d’une de ses amies en Bretagne avait été particulièrement croustillant. Boris s’était appliqué à bien assurer sa mission au point de plaire aux mères des amies de Cécile, envieuse d’un gendre aussi exemplaire. Tous deux se gaussaient clandestinement des éloges peu méritées, en réalité. Boris en avait surajouté en parade obséquieuse pour recueillir l’unanimité des convives jusqu’au moment où après quelques coupes de champagne, il avait oublié sa mission et s’était abandonné à danser le rock avec un partenaire masculin athlétique et callipyge, un peu trop engageant, qu’il était urgent d’interrompre pour que le rock ne devienne pas trop acrobatique. Il avait alors plongé Cécile dans une honte inénarrable. Pour sortir de ce subterfuge, elle l’avait alors pris par le bras pour quitter les lieux avant que le carrosse ne se transforme en citrouille.


Depuis cette mésaventure, dans leur jeune trentaine, ils avaient décidé d’arrêter de se mentir et d’assumer leur personnalité au grand jour. Tous deux savaient pertinemment que la vérité les rattraperait un jour ou l’autre.

Boris était gay et pas encore fier de l’être et Cécile redoutait de s’engager durablement avec un homme dans toute relation à ce moment-là. C’était à eux de faire basculer leur côté singulier en pluriel un peu comme des allogènes soucieux de devenir indigènes.

A la recherche d’un distributeur de liquide

Ça faisait presque deux heures que Cécile lisait les pages de la plus grande banque européenne en ligne de sperme, qui vendait aux particuliers du monde entier des échantillons de demi-vie pas encore vivante, envoyés par simple courrier après passage à la caisse. Elle venait de payer cent euros, pour profiter d’un accès illimité pendant trois mois qui lui permettrait de consulter les profils des donneurs. Cécile, ne cherchait pas un géniteur idéal ou un parangon de virilité mais elle était quand même perdue dans ce magasin éthiquement incorrect où tout le monde finissait par se ressembler, les voix se confondre et les critères se mélanger. Elle n’en avait choisi que quatre sur une dizaine pourtant. Elle ne sélectionna pas les options payantes : « L’impression de notre personnel », « Le profil de son intelligence émotionnelle » ou bien « Donneur anonyme ou non anonyme ».

Elle venait de comprendre qu’elle pouvait choisir l’insémination à domicile ou dans une clinique située dans un pays autorisant l’insémination de sperme d’un tiers. L’Espagne, la Belgique, le Danemark, le Royaume-Uni étaient sur la liste du réalisable mais à ce jour, pas la France où la PMA n’était ouverte qu’aux couples hétérosexuels mariés ou « en mesure d’apporter la preuve d’une vie commune d’au moins deux ans ».

Aussi était-elle rassurée par la sélection de prime abord, rigoureuse des donneurs qui subissaient une série d’examens médicaux, génétiques et psychologiques. Sur une centaine de donneurs qui se présentaient à cette sélection, cinq à dix seulement étaient retenus. Le prix de la semence avoisinait les trois cents euros sans les diverses options. Elle s’attarda sur l’option des donneurs non anonymes qui pouvaient accepter de donner leur identité à la majorité de l’enfant et accepter de rencontrer leur descendance officieuse.

Le panier en haut à droite de l’écran n’affichait aucun achat. Tout était devenu soudain si confus pour elle. Elle éteignit son ordinateur et se coucha, la tête pleine à rêver sa vie. Elle, qui avait été parasitée jusque-là par l’indécision, était présentement confrontée à une cascade de choix. La nuit, alors que son corps sommeillait, elle fut réveillée par son cerveau insomniaque, intriguée et étouffée par son désir d’enfant. La nuit, elle se hâtait d’apporter les réponses aux questions qu’elle se posait et que les autres pouvaient lui formuler afin qu’aucune ne restât sans répartie et ne pût faire obstacle à son projet. Elle avait compris que la situation devait être totalement claire, affirmée et assumée et non pas un imbroglio, trop propice au jugement acerbe des autres. Elle entendit Boris rentrer au petit matin.


La nuit lui avait insufflé un nouvel élan, Cécile avait décidé qu’elle irait rapidement s’installer à Barcelone où elle avait enseigné jadis le français pendant trois ans. Elle trouverait un studio près d’une clinique de renommée. Sans dépenses superflues, elle avait calculé qu’elle tiendrait deux ans sur ses économies et aussi grâce à l’argent que lui avait donné son père, lors de la vente de la maison familiale. En outre, ses travaux de télé-écriture à défaut d’être passionnants, présentaient un intérêt lucratif et lui offraient une liberté géographique.

Elle croisa Boris dans le couloir et l’avisa de son intention de quitter l’île de Ré d’ici la fin de l’année.


Boris somnola jusqu’à midi. Quant à elle, Cécile avait pris rendez-vous, dans sa lancée, avec un gynécologue de Barcelone pour le mois de décembre, elle avait même appelé des connaissances restées là-bas pour les informer de son retour sous peu parmi elles et leur avait demandé l’hospitalité le temps de trouver un logement. Soudain tout devenait si pressant. La machine était en marche, elle avait franchi le pas et s’était lancée dans le vide. Elle rêvait déjà de voir son ventre s’arrondir, de marcher à deux, de porter en elle, d’annoncer à son père sa grossesse, de grossir à deux pendant neuf mois. A deux. Elle aspirait à une vie à deux avec son enfant. Elle attendait impatiemment de porter ces kilos d’affection d’elle-même, de fierté, de joie, de victoire, de maternité, d’accomplissement et d’existence sociale.


A son réveil, Boris songea au papa qu’il pourrait être. Un papa attentif, vigilant, à l’écoute. Un papa comme les autres peut-être. Il se demandait s’il était en mesure de rendre heureux un enfant, de lui apporter une éducation favorable à l’équilibre et à l’épanouissement. Il ne soupçonnait pas que la simple idée de paternité pouvait lui procurer un pareil état d’excitation. Il rendit la voiture de location à La Rochelle et prit son train vers Paris. Il voulait se retrouver seul pour réfléchir ; du reste, il était temps de rentrer car les gens du centre d’insertion attendaient leur ange-gardien.


Au fil des mois qui passaient, Cécile avait réussi à sortir complètement de sa tête la perspective de voir en Boris un géniteur. Elle réalisa que cela avait été ridicule, elle voulait préserver son amitié et par ailleurs, ne pas prendre le risque de subir la coéducation et tout ce que cela supposait. Elle entendait décider de tout et absolument seule. Ils se téléphonaient souvent, mais n’abordaient plus le sujet. Ils préféraient chacun la réflexion solitaire.

Elle alla porter son préavis à la propriétaire dans les jours qui suivirent.

La procréation médicalement assistée la séduisait toujours davantage. Elle s’était documentée sur la toile, s’était mise en relation avec des mères anglaises qui avaient suivi cette démarche d’insémination par F.I.V et avait recueilli leur témoignage avec grand intérêt. Elle s’était même rendue à Londres pour parler avec un autre groupe de femmes qui élevaient seules, leur enfant conçu dans le cadre d’une PMA.


Elle ne comprenait pas la disparité géographique des lois. Au Royaume-Uni et en Espagne toute femme majeure capable d’élever un enfant, sans limite d’âge, pouvait avoir recours à l’assistance médicale à la procréation. En Belgique, les couples hétérosexuels, homosexuels et les femmes seules pouvaient y prétendre aussi mais avant 45 ans. Elle aimait pourtant son pays mais elle reconnaissait qu’en France, la bioéthique, la politique et la religion freinaient l’évolution humaine au profit néfaste d’un état traditionaliste endormi sur ses principes.

Elle n’approuvait pas forcément l’intégralité législative des pays voisins. L’accès à la procréation sans limite d’âge pour les femmes en Angleterre, par exemple. Aucune loi n’était complètement idéale, mais à ses yeux, chacune avait le mérite d’exister et d’évoluer dans le temps. Elle avait pourtant secrètement compté sur la gauche hollandiste pour faire avancer le droit familial français. Elle avait fait partie de ceux qui avaient cru aux engagements électoraux, mais l’action politique était bel et bien complexe face au courage de ses opinions où il fallait faire face au risque de déplaire aux uns pour plaire aux autres. Selon elle, il était temps de dégauchir notre Gauche trop tributaire de sondages de popularité au détriment de décisions semi-populaires certes mais nécessaires. La politique s’illustrait dans toute son hypocrisie. A regret, il ne fallait pas compter sur elle, mais seulement sur soi et sur d’autres pays que le sien.

Le droit européen n’était pas encore acquis certes, il avait posé un cadre général en matière de santé publique en 2004 dans lequel chaque pays gardait une large marge de manœuvre mais il n’offrait à ce jour, ni accessibilité ni facilité aux femmes comme Cécile. A ce train-là, les femmes européennes n’étaient pas prêtes d’être un jour égales en droit.

Un jour, l’âme dispersée entre deux mondes, Cécile avait idéalisé le système par une loi fictive de demi-mesure en harmonisation européenne. Une loi qui comporterait des interdits avec des dérogations bien étudiées.

Une loi entre le Non, on reste comme ça bien français et le Tout est permis avant-gardiste  anglais (où le clonage thérapeutique est autorisé). Une loi votée par les députés européens venus de tous horizons géographiques et culturels.

Mais la réalité était tout autre, elle se souvenait d’une fois, lors d’une réunion professionnelle ennuyeuse où elle avait souligné des mots dans les désignations des sept partis du Parlement européen sur un papier qui trainait. « Populaire, progressiste, libre, réformistes, liberté, démocratie ». Ce jour-là, elle avait compris que la politique ne se cantonnait qu’à des mots prometteurs d’évolution seulement chargés d’illusions et qu’il fallait des porte-paroles sans-culottes contemporains pour défendre les droits citoyens.

Peut-être, son propre combat l’amènerait-elle à devenir un jour l’interprète des autres femmes dans la même situation?

C’était clair dans sa tête, elle ne voulait pas d’un bébé après quarante-cinq ans même si cela était possible ailleurs. Elle se sentait jeune, mâture, prête mais très lucide sur les risques d’une grossesse tardive.




Je t’amie!



Depuis son retour à Paris, Boris n’utilisait plus son application de rencontres. Il fuyait ce sexe de déraison, pour l’instant. Il ne répondait plus aux sollicitations masculines. Pendant plusieurs semaines, il jouissait de cette abstinence revigorante. Il avait déserté le bois et le Père-Lachaise. Il s’interrogeait sur l’idée de donneur anonyme à laquelle, il savait, Cécile allait recourir s’il n’acceptait pas. Un enfant issu d’un ovule fécondé par du sperme décongelé le gênait profondément. Il se hasardait à penser que si chaque homme sur la terre conservait une petite bouteille de sperme dans son congélateur, les femmes pourraient un jour envisager de choisir des géniteurs morts. Peut-être même qu’on pourrait se retrouver tous frères et sœurs comme ça dans quelques siècles et que la consanguinité engendrerait l’extinction humaine. Ethiquement, l’avancée de la science l’effrayait. Un enfant n’avait-il pas besoin de deux parents stables et matures? Boris allait bientôt souffler sa quarante et unième bougie et n’avait toujours pas trouvé quelle direction donner à sa vie. Et si cet enfant devenait sa raison d’être? Les quarante et une bougies de l’âge de raison. En contrepartie de cette vie équilibrante qui l’attendait, Boris donnerait résolument à cet enfant, tout le meilleur de lui. Simply the best.


Il n’était pas seulement enclin à recevoir avec l’arrivée d’un enfant, mais évidemment à donner. Donner de son temps, donner de lui, donner de sa présence et de son savoir. Partager finalement. Il lui fallait être un papa homosexuel modèle afin de démontrer aux réactionnaires en masse dans les rues qu’il allait relever le défi. Il voulait son enfant. Un enfant épanoui. Il désirait cet enfant aussi. C’était devenu brutalement sa priorité soudaine même.

Cécile était arrivée à Barcelone depuis deux semaines. Il se souvenait que son rendez-vous à la clinique était programmé à 18H00, même si ce n’était qu’un entretien pour une prise d’information, Boris devait lui faire faire demi-tour. Il était 9H30. Par chance, il put réserver un vol en ligne. Il remplit le premier sac qui se présenta à lui, d’un jeans, de caleçons, de tee-shirts, d’une chemise et des trois livres qu’il venait d’acheter sur la paternité et la psychologie de l’enfant, puis il se dirigea avec véhémence vers l’aéroport Charles de Gaulle. Il avait toujours aimé les décisions et les montées d’adrénaline de dernière minute. Les revirements de situation, générés par lui.

Le prochain vol était à 15H22, il serait dans les temps. Dans l’avion, il dévora un magazine, Sciences Humaines, acheté à la gare, consacré à la psychologie de l’enfant. Il échangea quelques mots avec sa passagère voisine et sa fille, envieux de leur lien de parenté. Ses lectures l’amenaient inconsciemment à l’introspection et lui permettaient de mieux se comprendre pour appréhender cet enfant même pas encore au stade embryonnaire. Après presque deux heures de vol, le personnel de bord annonça l’arrivée à terre dans la métropole catalane. Il était 17H18, Boris ferma son magazine sur la phrase de Jean-Jacques Rousseau, « Le petit d'homme n'est pas simplement un petit homme ». Il appela Cécile.

— Il faut que je te voie, c’est urgent, je suis à Barcelone.

— A Barcelone? Mais Boris, dans une demi-heure, j’ai mon rendez-vous avec le Docteur Lopez pour un premier entretien.

— Justement, j’ai une chose importante à te dire.

— Retrouve-moi au café, El Nino, sur l’Avinguda Diagonal. 

Boris prit le premier taxi, il l’appela en chemin et la pria finalement de la retrouver devant la clinique. Ils auraient très peu de temps pour parler. Il fallait faire vite. Elle l’aperçut au loin et agita la main pour lui faire presser le pas.

— Boris, que t’arrive-t-il?

— Je le veux aussi cet enfant, oui je veux être son père.

— Ce ne serait pas raisonnable. Boris...

— Mais, mais, tu disais que…

— J’avais tort. J’ai bien réfléchi. 

Un long silence glaça le cœur de Boris. Abattu de s’être emballé comme ça, il couvrit son visage de ses mains et camoufla sa désolation. Son cœur se tétanisa. Il renifla discrètement ses pleurs.

— Je dois y aller, Boris.

Elle entrevit le visage mouillé de Boris, remonta sa tête baissée d’un geste délicat par le menton et lui murmura :

— Je t’amie, mon Boris.

— Moi aussi, je t’amie, clôtura-t-il, esquissant un léger rictus de déception. 


Ce « Je t’amie » avait jalonné leur vie commune d’indéfectible amitié. C’était une belle trouvaille de Boris, digne d’un scénario d’André Téchiné. Il devait ce néologisme à des sentiments charnellement impossibles à prouver. La première fois, qu’il lui avait soufflé cette déclaration, c’était à la sortie du cinéma, Cécile avait été si émue de ces mots doux et sucrés qu’elle l’avait embrassé fougueusement et il s’était laissé faire. Cela lui avait provoqué une émotion forte mais nullement érectile. Il savait qu’il ne pourrait pas se mêler à elle davantage. Cela aurait pourtant tant simplifié leur vie mais c’était comme si on avait imposé à un aborigène de Tasmanie de vivre à New York, à un esquimau de vivre sous la chaleur africaine ou un gastronome étoilé de faire un partenariat avec Mac Donald.


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