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Missions

Tome 1 : Cambodge


Par Danny Tyran


Mai 2017

Droits d’auteur


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Tous droits réservés pour le livre ISBN 978-2-924400-23-4 à Danny Tyran, première édition 2017.

All rights reserved, Danny Tyran, first edition published at Smashwords in May 2017. No part of this book may be reproduced in any form, by any means, without the prior written consent of the author.

Table des matières

Introduction

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Conclusion

Introduction

J’étais assis à une table d’un bar en train de discuter et de prendre du bon temps avec mes potes quand il est entré. Je l’ai remarqué parce que qui ne le ferait pas ? Plusieurs de mes amis avaient tourné la tête et je voyais bien qu’il ne leur était pas indifférent. Même les moins gays d’entre eux semblaient avoir ressenti sinon du désir, du moins de l’envie en l’apercevant.

Il était grand : un mètre quatre-vingt-quinze au moins. Son teint était bronzé, comme celui de quelqu’un qui reviendrait de vacances à la plage. Ses cheveux blonds étaient courts sur les côtés, mais assez longs sur le dessus pour les avoir ramassés en une sorte de catogan ou de chignon sommaire. Ses épaules étaient larges et ses hanches étroites. Sa mâchoire était assombrie par une barbe d'un jour couleur de sable. Il avait une fossette au menton. Ses lèvres étaient si parfaites et sensuelles qu’elles me donnaient envie de les embrasser. Ses doigts longs et fins enveloppaient complètement sa bouteille. On devinait sa musculature sous son t-shirt tout aussi noir que son pantalon et ses chaussures. Mais ce qui m’a le plus frappé était son regard franc, direct, si clair qu’il réfléchissait la lumière comme deux lunes d’argent.

− Sais-tu qui c’est ? m’a demandé Alex en constatant mon intérêt.

− Non. Mais il me rappelle quelqu'un.

− C'est Zach Mendel. Le dominateur sadique qu’on a banni de presque tous les établissements BDSM de la région et des alentours, c’est lui.

Zach Mendel était mon journaliste pigiste fétiche. Je ne l'avais jamais vu qu'en photo et je ne m'attendais pas à le croiser ici. Cet homme représentait pour moi la Liberté d’expression avec un grand L, le droit à l’Information avec un grand I et le Courage avec un grand C. Je sais, ça fait beaucoup de majuscules, mais après tout, il était ma star internationale ! J’avais étudié pour le devenir, moi aussi, pas tant une idole qu'un bon journaliste. Mais je venais à peine de terminer ma formation et je n’avais que bien peu d’expérience dans ce domaine. Et aujourd’hui, j’apprenais non seulement que ma star était un Dominateur avec un grand D, mais qu’il était un ange déchu.

− Et pourquoi l’a-t-on chassé ? ai-je demandé quand j’ai retrouvé le souffle.

− Sa soumise l’a accusé de l’avoir abandonnée en situation si périlleuse que ça aurait pu lui coûter la vie.

− S’il est hétéro, que fait-il ici ?

− Na. Il est bi. Et ce bar ne refuse pas les bis ni même les curieux des deux sexes.

− On aurait dû questionner davantage cette fille pour connaître les circonstances exactes de sa fameuse « situation périlleuse », a affirmé Thierry, qui était assis en face de moi.

− Comment ? Tu veux dire que quelqu'un l’ait accusé d’avoir mis sa vie en danger ne te suffit pas ? lui a demandé Alex.

− Depuis quand condamne-t-on un homme sans avoir entendu sa version des faits et en tenant pour acquis que ce qu'a raconté l’accusatrice est forcément vrai à cent pour cent ? a rétorqué Thierry.

− En saurais-tu plus long sur ce qui s’est passé et sur ce dominateur ? a questionné Alex en jetant un coup d'œil à Mendel.

Le ton de voix méprisant d’Alex disait clairement qu’il doutait que Thierry soit plus au fait de la situation que lui.

J'ai tourné le regard dans la même direction. Une fort jolie femme, qui me rappelait, elle aussi, quelqu'un, a approché Mendel et a commencé à lui parler. Il a eu un sourire si lumineux que ça l'a totalement transformé. Il m’était apparu si sévère que je lavais mentalement comparé à un curé avec ses fringues noires et sa bouteille d’eau. Il me semblait qu’il ne lui manquait que le col romain pour compléter le tableau. Sauf qu’habituellement, les membres du clergé ne portent pas les cheveux si longs, ne sont pas si suprêmement beaux et virils et ne fréquentent pas les bars gays. Du moins, je ne crois pas. Aucun prêtre ne faisait partie de mes fréquentations, alors mon opinion était peut-être faussée, basée uniquement sur des préjugés.

− Un dominateur que je connais bien et Mendel sont de vieux amis. Ils sont allés à la même école plusieurs années, explique Thierry. Ce dom dit qu’il était vierge quand Mendel et lui ont baisé ensemble à l’adolescence.

− Et comment ça s’est passé ? a demandé Alex.

− Il s’est retrouvé à l’hôpital. Pas Mendel, mais l’autre type. Mendel est réputé dans le milieu BDSM pour son sadisme extrême. Il paraît qu’il ne peut pas jouir s’il ne soumet pas ses partenaires ou ne leur inflige pas de souffrances physiques ou psychologiques. Malgré ça, en dehors de l’accusation de cette fille, personne ne lui a jamais reproché quoi que ce soit.

− Son vieil ami, est-ce un dominateur ou un soumis ? ai-je questionné à mon tour pour essayer de comprendre comment un dom pouvait se soumettre à un autre.

− En fait, c’est un switch et il est bien plus maso que sado, mais il ne veut pas que tout le monde soit au courant. Il croit que les soumis sont décriés, comme s’ils étaient moins virils que les autres hommes. Pour autant que je sache, il considère Mendel comme son seul et unique maître. Des gens se doutent de leur relation D/s, mais il n'y a peut-être que lui, moi et Mendel à être dans la confidence.

− Avait-il porté plainte contre Mendel après leur première baise violente ? a voulu savoir Alex.

Thierry a souri avant de répondre.

− Non. Au contraire. Il l’a remercié et lui a demandé quand ils remettraient ça. Je te l’ai dit, il est très maso, autant que Mendel est sado.

− Et l'ont-ils refait ? ai-je questionné, de plus en plus curieux, tout en jetant des coups d’œil en direction de Mendel.

− Pas immédiatement. Mendel était, paraît-il, très troublé par ce qu’il venait de vivre. Après tout, c’était la première fois, et il avait peur d’aller encore trop loin s’ils recommençaient. Mais l'autre l’a harcelé et a fini par le convaincre de réessayer. Ils se voient toujours de temps en temps. En fait, je crois que ce switch est amoureux fou de son vieil ami Zach. Mais Mendel travaille comme journaliste indépendant. Il voyage beaucoup pour ses articles et ses documentaires. Il a publié dans tous les plus grands périodiques du monde entier. Comme il parle couramment… je ne sais plus, huit ou neuf langues, il écrit dans celles de ces revues et magazines. Mais ses déplacements fréquents rendent les relations à long terme difficiles.

− Mais alors, cette fille…, ai-je commencé.

− Elle était depuis peu son esclave sexuelle et son assistante professionnelle. C’était elle qui tenait la caméra pendant qu’il interviewait les gens ou qu'il commentait les images qu’elle filmait. Et, récemment, ils se trouvaient en Asie, je ne me souviens plus dans quel pays, quand Mendel l’aurait laissée tomber dans une situation dangereuse. C’est du moins ce qu’elle prétend.

− Tu crois que ce n’est pas vrai ? a insisté Alex.

− Qui sait ? S’il a rompu sa relation amoureuse avec elle pendant ce voyage, elle a pu vouloir se venger et elle n’a raconté que ce qui corroborait sa version.

− Et lui, qu’a-t-il dit ? ai-je questionné.

− Rien.

− Rien ? Tu ne trouves pas ça bizarre ? S’il était innocent, comme tu sembles le penser, ne se serait-il pas empressé de se défendre ? a insisté Alex.

− Je ne sais pas. Mais pourquoi ne pas aller en parler à Mendel ? a demandé Thierry en nous regardant tour à tour, Alex et moi.

Mendel se préparait à partir avec la femme qui l’avait abordé un peu plus tôt. Je me souvenais maintenant où je l'avais vu : elle était dans le groupe des finissants en journalisme et audiovisuel, alors que j’étais dans celui des débutants. Si je ne faisais pas erreur, elle se prénommait Monya.

J’ai pensé que si je ne parlais pas tout de suite à Mendel, je n’en aurais peut-être plus jamais l’occasion. J’étais en quête d’un job et, s’il avait chassé sa précédente assistante, il devait être à la recherche d’un remplaçant. C’était sans doute pour ça que Monya l’avait rencontré. Elle avait sûrement plus d’expérience journalistique que moi, qui n’avais à mon actif que quelques articles publiés dans la feuille de chou de mon collège et un poste intérimaire de quelques mois au quotidien local. Si elle obtenait la place, je pouvais oublier Mendel et continuer ma recherche d’emploi.

Je dois dire qu’en plus d’être mon idole et de le trouver extrêmement séduisant, il éveillait ma curiosité et mon désir et excitait mes sens, comme le fumet de la nourriture fait saliver l'affamé. J’avais l’impression bizarre que si le destin l’avait mis sur ma route, ce n’était peut-être pas sans raison ; mais j’ignorais pourquoi pour le moment. Malgré cela, je n’osais pas encore l’approcher. Il me faisait un peu peur. Cette crainte était pour moi tout autant un attrait qu’un obstacle. Je n'en désirais que davantage Mendel, mais elle me faisait hésiter.

Alex, plus audacieux que moi, s’est levé et est allé lui parler avant qu’il ne soit sorti avec Monya. Même si toute mon attention était tournée vers Alex et Mendel, la distance, la stupide musique country et le bavardage autour de moi m'empêchaient d’entendre quoi que ce soit. Alex est revenu peu après avec un air à la fois piteux et rageur.

− Et alors ? lui ai-je demandé.

− Il a dit que si je voulais en savoir plus, il faudrait que je passe quelques heures chez lui et le laisse me faire ce qui lui plairait. Je suis curieux, mais pas à ce point. Je n’ai pas envie de courir le risque de me retrouver à l’hôpital. J’ai encore tous mes morceaux en parfait état de marche et je tiens à ce que ça reste comme ça, a-t-il répondu en se regardant lui-même comme pour numéroter ses abattis.

− Il devait bien se douter que tu n’accepterais pas son offre. C’était une manière indirecte de refuser de te satisfaire ta curiosité, ai-je commenté.

Étais-je assez masochiste pour plaire à quelqu’un comme Mendel ? Je n’en étais pas du tout certain. J’en savais si peu sur lui. Peut-être que, malgré mon attirance, il valait mieux m’informer davantage à son sujet avant de m’aventurer dans sa maison et entre ses draps et ses griffes.

Chapitre 1

Pendant les jours suivants, j’ai questionné des gens que je connaissais du milieu journalistique et aussi de la communauté BDSM au sujet de Mendel. Dans le premier cas, soit on l’encensait, soit on le dénigrait. Mais j’ai eu l’impression que ceux qui en disaient du mal étaient ceux qui l’enviaient le plus. Ils auraient aimé avoir son look incroyable et avoir le même genre de vie que lui. Mais pour mener une telle vie, il fallait pouvoir se payer du matériel audiovisuel de qualité supérieure et des voyages autour du globe. La plupart n’en avaient pas les moyens.

− Mendel est un fils à papa, du moins côté financier. Ses parents sont morts et son père lui a légué une fortune. Il paraît que Zach en a donné une bonne partie à un ami et à des œuvres caritatives à travers le monde. Mais il lui en restait tout de même assez pour s'offrir une maison et des équipements à la fine pointe de la technologie.

Éva, la journaliste qui m’a fait cette révélation, en bavait presque d’envie.

− Comment ses parents sont-ils morts ? l’ai-je questionnée.

− Elle, dans un accident d’auto quand il avait douze ans. Il paraît qu’elle était tellement ivre qu’elle devait voir triple. Et lui se serait suicidé deux ans plus tard.

− Pauvres enfants !

− Ah, en fait, ils devaient être heureux de leur décès. Vivre avec une folle de Dieu alcoolique et un sadique pédophile et incestueux, ce ne devait pas être de tout repos.

Je la regarde, bouche bée. Donc, il aurait hérité son sadisme de son vieux.

− Son père a été arrêté à plusieurs reprises pour violence à l’égard de son épouse et de ses mioches. Mais il était chaque fois libéré. Quand on a les moyens de se payer les services du meilleur avocat du pays… Ah oui, Zach a une sœur aînée nommée Karine qui est devenue nonne et vit dans un couvent. Elle ne voulait pas recevoir un cent de son cher papa, qui l’aurait violée à de multiples reprises. C’est pour ça que Zach a hérité de tout. Mais c’est sans doute aussi pour ça qu’il préfère distribuer le maximum de son argent à qui en a besoin.

− Leur mère laissait son mari violenter ses enfants ?!

− Ouais. Mais Karine en a eu assez et a porté plainte plus d’une fois, d’où les arrestations. Elle aurait raconté à la police que quand leur gentil papa les brutalisait, leur chère maman leur disait de demander à Dieu d’aider le paternel à changer et pour trouver le courage de lui pardonner. Elle a peut-être aussi prié pour que son si merveilleux époux meure, mais si c’est le cas, elle n’a été exaucée qu’après son accident fatal puisqu'il s’est suicidé deux ans plus tard. Je n’ose même pas imaginer ce que ces deux années que Zach et Karine ont passées seuls avec ce malade ont été pour le frère et la sœur.

Quelle famille ! Quelle enfance ! Mais pouvais-je accorder du crédit à tout ça ? Et si ce n’était que des racontars colportés par une journaliste peu soucieuse de vérifier la véracité de ses sources.

Quant aux gens de la communauté BDSM, tout le monde me disait que Mendel, fils, était à la fois craint et respecté, du moins avant que son adjointe le dénonce.

− Je crois que si on n’a pas tellement insisté pour que Mendel donne sa version de ce qui est arrivé en Asie, c’est justement parce qu’on a peur de lui. Sachant son sadisme hors norme, on a dû vouloir éviter qu'il aille encore trop loin, comme avec son premier amant, ou qu’il perde la tête, comme son père. Alors, quand son adjointe l’a dénoncé, on s'est empressé de le mettre à l'index, a commenté un ami nommé Martin.

Martin, un vieux soumis qui connaissait tout le monde et tous les rouages du milieu BDSM, aussi bien de notre ville que de toutes celles du pays et même d’ailleurs, était une source inépuisable d’informations, généralement fiables.

− C’est injuste ! me suis-je exclamé.

− Comme disait Maman : « Si tu crois que la vie et le monde sont justes, tu vas être très déçu, mon petit », a répondu Martin.

− Son père était donc vraiment un sadique pervers ?

− Oh, que oui ! Des gens de la communauté ont eu accès à son dossier médical. Le petit Zach passait presque plus de temps à l’hôpital que chez ses parents. C’est qu’il essayait constamment de protéger sa sœur et sa mère de la brutalité paternelle. Pas évident pour un garçonnet de faire obstacle à un homme qui était aussi grand et costaud que Zach l’est aujourd’hui. Mendel père avait vite fait de repousser son fils hors de son chemin quand il voulait s'en prendre à elles. Et si Zach insistait, il le battait, parfois jusqu’à l’inconscience ou le torturait autrement. Heureusement qu’on l’a suicidé.

− Quoi ?!!

− Oh, je n’ai pas de preuves. Personne n'en a, mais…

− C’est Zach qui l’aurait tué ?

− En fait, il semblerait que ce soit Karine qui aurait tenté de l'empêcher d'assassiner son frère, qui cherchait comme toujours à la protéger. Elle aurait fracassé le crâne de leur père à coup de poêle en fonte ou quelque chose dans ce genre-là. Mais on a conclu à une chute du haut d’une falaise. Un suicide. C’est aussi pour ça qu’on craint Zach, en plus du fait qu’il passe plus de temps dans les pays les plus dangereux du monde que chez lui et qu’il en revient toujours bien vivant. La plupart des gens doutent qu’il ne doive sa remarquable survie qu’à des miracles causés par les prières de sa si pieuse grande sœur.

− Et lui, a-t-il la foi ?

− Il paraît que oui, mais en quoi croit-il ? Lui seul pourrait le dire. Tout ce que je sais, c’est qu’il choisit ses destinations de voyage pas uniquement pour faire des reportages-chocs, mais en fonction de l’aide qu’il peut y apporter. Il se prendrait pour une sorte de missionnaire. Il ne cherche pas à convertir les gens au catholicisme ou à une autre religion, mais plutôt à l'altruisme. Mais certains croient qu’il ne serait pas toujours si pacifique que ça et que le cadavre de son vieux ne serait pas le seul qu'il y ait eu sur son parcours.

Je doutais fort que Mendel se soit un jour vanté d'avoir fait disparaître le corps de son père ou de quiconque ou qu’il ait accusé sa sœur de meurtre. Alors, comment pouvait-il savoir tout ça ?

Une chose était sûre, plus j’en apprenais sur Mendel, plus ma curiosité et un mélange de crainte et de respect grandissaient.

− A-t-il trouvé une nouvelle assistante ?

− Pas que je sache. Pourquoi ?

− Je l’ai vu le week-end dernier avec une femme qui a étudié en journalisme. Je me demandais juste si elle était l’une de ses amies ou s’il l’avait embauchée.

− No lo sé.

Il me faudrait sans doute arrêter de tergiverser et appeler Mendel pour obtenir un rendez-vous. Me proposerait-il la même chose qu’à Alex ?

− Connais-tu son numéro de téléphone ?

− Je crois qu'il est sur Internet. Mais attends, je vais te le donner.

Il me l'a indiqué et je l'ai enregistré. Mon masochisme me faisait envisager la possibilité d’une rencontre avec Mendel avec au moins autant de crainte que d’excitation.

Chapitre 2

J’ai trouvé le numéro de téléphone de Monya et elle m’a révélé qu’elle n’avait pas répondu aux critères de sélection assez particuliers de Zach Mendel.

− Il est zinzin, ce type-là ! J’étais chez lui pour une entrevue d’embauche pour un poste d’assistante en journalisme et il m’a demandé de lécher ses chaussures. Non, merci ! Pas pour moi, a dit Monya sur un ton de révolte mêlé de dégoût.

« Juste ça ? » ai-je pensé. Si elle n’était pas prête à si peu, comment aurait-elle réagi s’il lui avait vraiment montré de quoi il était capable ? J’avais envie de rire et j’avoue que je me sentais soulagé : le job était toujours disponible !

− Ne savais-tu pas ce qu'il était ?

− C'est un journaliste indépendant, non ?

− Oui, mais en dehors de ça.

− Si tu veux parler de tous ces ragots sur son passé et tout le reste... On me les a racontés, mais je n’y ai pas cru. C’était bien trop rocambolesque. C’est tout simplement trop pour un seul homme, tu ne penses pas ?

J’avoue que, moi aussi, il me semblait que, dans son cas, la réalité dépassait presque la fiction. Je pouvais comprendre qu’elle ait eu des doutes, puisque j’en avais également. Je lui ai donc souhaité de trouver l’emploi de ses rêves et l'ai saluée. Puis j’ai composé le numéro de Mendel, que Martin m’avait donné, pour ne tomber que sur une boîte vocale. J’ai réessayé tellement de fois que, lorsqu’il a répondu pour de bon, j’ai cru que c’était encore son foutu répondeur et j’ai failli lui raccrocher au nez.

− Bonjour monsieur Mendel. Je me nomme Gabriel Jacob. Si je vous appelle, c’est que je sais que vous êtes à la recherche d’un assistant.

− Non.

− Pardon ?

− Je ne suis pas qu'à la recherche d’un adjoint, mais aussi d’un esclave.

Ouch ! Mais cette voix ! Qu'en dire ? Elle allait parfaitement avec le souvenir que j’avais gardé de l’homme. Grave, profonde, magnifique ! Et cette façon très directe d'exprimer ce qu’il voulait… Je souriais comme un idiot. Heureusement qu’il ne pouvait pas me voir.

− Oui, eh, je sais. Je souhaiterais quand même vous rencontrer pour le poste en question.

Silence. J’ai craint qu’il raccroche. Alors, je me suis empressé de parler. Autant me jeter dans les griffes du diable en personne en ouvrant la bouche que de ne pas être admis dans son enfer pour l'avoir fermée.

− Je crois pouvoir également répondre à cette attente.

− Me connais-tu ?

− De réputation seulement, Monsieur.

Il a grogné.

− Mais je me fous des rumeurs, je préfère me faire ma propre opinion, ai-je précisé.

Il a ri.

− Et si les potins étaient au-dessous de la réalité ?

− Excusez-moi de vous contredire, mais j’en doute.

− Que t’a-t-on raconté ?

− Que vous avez conduit à l’hôpital votre premier amoureux et que vous avez aidé votre sœur à se débarrasser du cadavre de votre père.

J’avoue que là, j’avais pris un gros risque. Mais mieux valait qu’il me dise tout de suite d’aller me faire foutre ailleurs si je me trompais et l’avais offensé que de me rendre chez lui pour obtenir la même chose, soit un renvoi, ou de subir une réaction de colère. Pour ce qui était de me « faire foutre », tant que c'était par lui...

Il est encore resté silencieux, mais si longtemps que je ne savais plus à quoi m’attendre. Je me préparais à lui demander pardon pour mes stupides accusations quand il s’est remis à parler.

− Demain, neuf heures du matin. Apporte ton portfolio. Et n’arrive pas en retard ou ne viens pas.

− J’y ser…

Il avait déjà raccroché. J'ai cherché son adresse email sur le Web et je lui ai transmis aussitôt mon cyberfolio en spécifiant que je lui en fournirais quand même la version papier.

Je n’ai presque pas dormi de la nuit. C'était dû au temps trop chaud et humide combiné à ma climatisation bruyante et défaillante, mais aussi aux doutes qui tenaillaient mes nerfs. Je me suis demandé mille fois au moins si je ne commettais pas une grave erreur, la pire de ma vie. Mais quand j'ai fini par fermer les yeux et me calmer, je me suis senti environné de lumière et de paix. Pourquoi ? Était-ce le destin qui me disait de ne pas avoir peur, que j’étais sur la bonne voie ? Quelque chose en moi se refuse toujours à croire à toutes ces sornettes métaphysiques, mais cette sérénité m’était si peu familière que je ne pouvais pas nier que je l'éprouvais. Le désir de Mendel d’aller porter de l’aide partout sur la planète devait m’inspirer.

Je me suis levé à six heures. Je l'aurais bien fait avant, vu que je n’avais pas dormi, mais à quoi aurais-je passé le temps : à tourner en rond dans mon appartement ? Alors, j’étais resté couché et je m’étais masturbé trois fois en pensant à lui. Peut-être n’aurais-je pas dû, car s’il me testait, malgré mon masochisme, je risquais de ne pas réussir à bander et, à froid, ce qu’il me ferait peut-être me paraîtrait sans doute plus pénible qu’excitant.

Je me suis lavé, habillé et j’ai mangé dans un état second. Mais peut-on aller rencontrer un dominateur sadique dans son état normal ? J’en doute. J’étais certain que tous les soumis masochistes du monde auraient compris ma nervosité, mon inquiétude et la frénésie de mon désir.

Quand j’ai commencé à monter les marches menant à sa porte d’entrée, mes jambes tremblaient tellement que j’ai cru ne jamais y arriver. J’ai sonné. Il a ouvert quelques secondes plus tard. Seigneur ! Quel homme magnifique ! Comment ne pas être séduit malgré sa terrible réputation ?

Il m’a conduit à son salon et m’a invité à m’asseoir. J’ai hésité. Devais-je le faire par terre, comme tout bon esclave ? Il m’a dit en souriant que je n’étais pas encore sa propriété, que je pouvais donc utiliser son canapé. Je l’ai fait en lui tendant mon portfolio. Il m’a ensuite offert à boire.

− Un café, s'il vous plaît.

Je me suis demandé en le voyant quitter la pièce si je n’aurais pas dû le préparer pour nous. C’est le travail d’un esclave de répondre aux besoins de son maître, non ? Puis je me suis rappelé qu'il ne l'était pas encore et j’ai ressenti un petit pincement au cœur à l’idée qu'il ne le serait peut-être jamais.

Son port de tête était fier, son dos, bien droit, et sa démarche, noble ; tout ce qu’il fallait pour me convaincre que j’avais eu tort de rester assis alors qu’il se levait pour me servir. C’était sens dessus dessous, car un tel homme était né pour avoir le monde à ses pieds, ou du moins pour m’avoir moi à ses pieds, pas l’inverse.

Il m’a offert un expresso et a déposé du sucre et de la crème sur le meuble entre son fauteuil et le canapé où je me trouvais.

− Promets-moi de me dire toute la vérité et rien que la vérité et de garder le secret sur tout ce que je pourrais te révéler, exiger de toi ou te faire.

J’ai senti mon rythme cardiaque s'accélérer et ma température corporelle grimper de plusieurs degrés.

− Je vous le jure.

− Allez, raconte-moi tout, a-t-il ordonné.

J’ai failli lui demander « tout quoi ? », puis j'ai pensé qu’il voulait sans doute savoir tout ce que j'avais découvert sur lui. Alors, après avoir pris une gorgée de son excellent cappuccino, je lui ai répété ce qu'on m'avait appris.

− Je n’ai pas conduit mon premier amant à l’hôpital. Les frères de notre pensionnat l’y ont mené après qu’il était rentré en rampant plus qu’en marchant de la cabane où je l'avais brutalisé. Quant à partager ma fortune avec des organismes caritatifs, je préfère offrir directement mon aide aux gens dans le besoin. Les intermédiaires ont tendance à trop prélever sur ce qu’on leur donne, a-t-il déclaré quand je me suis tu.

Mon Dieu ! Au moins, il n’avait pas l’air d’être fier de l’état dans lequel il avait mis son premier amant.

− On m’a dit que vous aviez éprouvé des remords d’avoir traité cet homme de cette façon.

Son visage s’est crispé. J’ai cru y voir s’afficher de la honte à cet instant.

− Cette partie du moins est vraie. Nous étions encore adolescents. Mais j’ai regretté mes actes et j’ai eu peur d’être le digne fils de mon père.

La douleur dans ses yeux m’a donné envie de le connaître mieux, de tout découvrir sur lui, pas par personnes interposées, mais de sa propre bouche.

− Il vous a maltraité ?

Éludant ma question, il m’a demandé qui m’avait raconté tout ce que je croyais savoir. Je n’ai pas hésité à donner les noms d’Alex, Éva et Martin. Après tout, ils ne se gênaient pas pour rapporter tous les ragots qu'ils entendaient et ne m’avaient pas fait promettre le silence, pourquoi aurais-je caché leur identité ?

− Je connais Martin. Il va falloir que je lui apprenne à être plus discret.

− Il a reconnu que tout ça pouvait être faux et que, du moins, ce n’était pas vérifiable. Et il n’a dit que du bien de vous, Monsieur. Il croit que si vous vous êtes si souvent retrouvé à l’hôpital lorsque vous étiez enfant, c’est que vous cherchiez toujours à protéger votre mère et votre sœur des assauts de votre père, ai-je dit pour défendre Martin.

Mendel a grogné. Il ne semblait pas trouver que ce que j’avais ajouté innocentait Martin de tout. J’ai pensé qu’il aurait peut-être mieux valu ne pas lui révéler mes sources après tout.

− J’ai regardé ton portfolio numérique. C’est un peu léger, mais si le reste va, je m’en contenterai.

J’ai supposé que « le reste » était mes qualifications d’esclave, pour lesquelles je n’avais aucun CV, seulement le nom de quelques dominateurs qui pourraient parler en bien de moi.

Il m’a ensuite ordonné de me raconter, de tout lui dire sur moi. Je l’ai fait. J’ai mis presque deux heures à décrire ma fort banale petite enfance, ma découverte de mon homosexualité, mon adolescence un peu plus mouvementée, mes études, ma recherche d'emploi jusqu’à mon désir de l’appeler pour devenir son assistant, sans oublier mes quelques expériences de service auprès de dominateurs plus ou moins qualifiés.

− Tu n’es donc pas un soumis novice ?

− Non, Monsieur. Mais disons que je ne recommanderais pas forcément tous les doms que j’ai fréquentés.

− Et est-ce qu’ils te recommanderaient à moi ?

J’ai réfléchi pour être sûr de répondre en toute honnêteté.

− Oui, à l’exception d’un seul.

− Pourquoi pas lui ?

− Il était très inexpérimenté. Il n’avait pour lui que son charme et son enthousiasme de débutant. Tout l’excitait. Mais son ignorance lui faisait commettre des erreurs et des maladresses parfois dangereuses. Et quand je lui offrais de lui expliquer comment bien réussir ce qu’il essayait gauchement de faire, il considérait que je voulais dominer par le bas.

− Un bel imbécile, a commenté Mendel.

− Je crois qu’il était surtout très orgueilleux et se sentait humilié qu’un soumis lui en remontre.

Mendel a grogné. Il semblait tenté de répéter qu'il n'était qu'un abruti.

− Fait-il partie de ceux que tu déconseillerais ?

− À cette époque-là, oui, certainement. Mais il a suivi des cours depuis, en participant à des ateliers et auprès de doms plus expérimentés que lui. Il n’a pas fait assez d’efforts pour améliorer ses techniques, à mon avis, mais il est tout de même beaucoup mieux qu’il l’était.

− Tends-moi ta main, a-t-il ordonné sur un ton si doux qu’il aurait pu me lire un poème d’amour de cette même voix chaude et tendre.

J’en ai frissonné à cette idée pendant que je lui obéissais. Ma main droite étant de son côté, je la lui ai donc offerte après avoir déposé ma tasse sur la table entre nous. Il a fait pression sur un point particulièrement sensible et ne l’a pas lâché en me fixant droit dans les yeux. J’ai fermé les miens, tentant de respirer lentement et profondément et de trouver le courage de ne pas lui résister.

− Regarde-moi.

J’ai ouvert les yeux et les ai tournés vers les siens. J’avais remarqué qu’ils étaient gris-argenté bordés d'une fine ligne anthracite. Mais maintenant que ses pupilles se dilataient, ils devenaient presque entièrement noirs. Il était excité par ce qu’il m’infligeait ! Cette idée me plaisait beaucoup. Je lui ai souri malgré ma douleur.

− Viens t’asseoir ici et adosse-toi à moi, a-t-il exigé en écartant les jambes.

Je me suis installé sur son fauteuil entre ses cuisses, si fermes et chaudes ! Il a continué de presser là où c’était le plus sensible, où j’avais si mal. Puis il a penché la tête et m'a reniflé, comme un animal affamé prêt à me dévorer tout cru. Son souffle dans mon cou m’a fait frissonner et ma bite a durci davantage.

− Sors ton sexe. Je veux voir l’effet que je te fais.

J’ai détaché ma ceinture, ouvert et baissé mon pantalon et mon slip, fier d’afficher mon membre viril déjà rigide et imposant. Il n’a pas commenté. Il s’est juste mis à mordre mon oreille, mon cou, mon épaule. Et Seigneur ! Ce n’était pas que de gentils grignotements. Sans cesser de pincer ma main, il enfonçait ses dents partout comme un loup affamé ou comme un séduisant vampire. Je gémissais. Ce qui n’a fait que l’exciter davantage et accentuer son désir de me pénétrer de ses crocs ou d'autre chose, car je sentais maintenant sa verge se gorger de sang contre mes reins.

− À genoux ! a-t-il grogné après plusieurs minutes.

Oh, volontiers ! Loin de refuser de lui obéir, comme l’avait fait Monya, j'ai retenu mes culottes et mon ceinturon pour pouvoir me retourner et m’agenouiller entre ses jambes. J'étais si heureux à l’idée de peut-être avoir la chance de le servir sexuellement que mon regard s'est aussitôt braqué sur l’enflure contre son ventre, dans sa prison de tissu. Il avait lâché ma main droite le temps que je me tourne, mais il l’a reprise quand je l’ai posée sur sa cuisse.

− Libère-la, a-t-il râlé.

Je n'ai pas demandé quoi ; j’avais les yeux rivés dessus. J’ai pensé : « Avec joie ! » Et j’ai tendu ma main gauche, celle qui avait maintenu en place mon pantalon, vers le sien. Le mien a glissé au sol. J’ai détaché tant bien que mal son bouton, puis sa fermeture éclair. Quand j’ai enfin réussi à l’ouvrir complètement, j'ai enfoncé les doigts dans la fente pour dégager sa baguette magique si chaude. Il ne portait pas de sous-vêtement et son sexe a jailli. Son odeur capiteuse m'a étourdi un instant. J’ai souri. Pourtant, la pression de son pouce sur ma main droite n’avait pas diminué et ma souffrance devenait lancinante. Mais cette douleur, emmêlée de sa chaleur et de senteurs, ne faisait qu’attiser mon désir et réveiller mon plaisir.

J’appréhendais le moment où il m’ordonnerait de le sucer tellement sa queue, de longueur moyenne, était large. Elle entrerait sans doute difficilement dans ma bouche, alors comment pourrais-je l’enfoncer dans ma gorge ? Mais il était silencieux. J’en bavais de délice anticipé. J’ai relevé les yeux vers les siens, qui étaient fermés. Superbe ! Mon désir à cet instant était si avide de lui que j’en ai gémi.

− Que veux-tu ?

J’ai jeté un coup d'œil à son sexe. Il a compris.

− Si, pour pouvoir y goûter et devenir mon assistant et mon esclave, tu devais me permettre de te faire souffrir pendant plusieurs heures et de telle sorte que tu finirais la journée où l’homme que j’aime toujours s’y est retrouvé la première fois, resterais-tu avec moi ?

J’ai regardé son visage tendu, douloureux. Il avait peur. De quoi ? Que j'accepte ? Que je refuse ?

− Moi, je suis prêt à vous laisser me torturer de toutes les manières et aussi longtemps qu’il vous plaira, si c’est ce qui vous excite et si ça vous rend heureux, mais si vous m'envoyez à l’hosto, vous vous sentirez coupable et malheureux. Et je ne veux pas ça.

− Tu essaies d’éviter de souffrir davantage, a-t-il dit avec de la colère qui rendait sa voix rocailleuse.

− Non, Monsieur ! Je vous jure que non. L’idée que ma relation avec vous commence avec des remords, pas les miens, mais les vôtres, ce n'est pas…

La suite n'arrivait pas à sortir de ma gorge nouée. Il a refermé son pantalon, s’est levé, m'a contourné et s’est placé derrière moi. Il a relevé mon t-shirt et arraché ma ceinture, puis m'a poussé pour me forcer à poser le haut du corps sur son fauteuil. Et il s’est mis à me fouetter avec elle. Il n’en finissait plus de me battre avec une force brutale. Malgré ma souffrance, je n'ai pu faire autrement que remarquer avec quelle étonnante précision il me frappait. Était-ce l'instrument de prédilection de son père ? Aucun bout de chair sur mon dos, mes fesses et mes cuisses n’a été épargné. Quand la courroie s’enroulait pour cogner les zones tendres de mes flancs, de mon ventre et de mes mamelons, je jappais de douleur. Et chaque fois, je l’entendais rire. Il m’a forcé à me redresser sur les genoux et à me reculer en me tirant par les cheveux, puis il m’a arraché mon t-shirt et a continué de frapper mon torse, sans ménagements. Ah, le sadique !

Tout en gémissant et en criant, je me suis efforcé de ne pas trop me débattre, jusqu’à ce que je réalise qu’il aimait voir la souffrance me tordre en tout sens. Il ne m’avait pas demandé si j’avais un mot de détresse. Mais j’étais convaincu que si j’avais dit : « Zach, arrêtez ! », il l’aurait fait aussitôt.

Puis, il a laissé tomber ma ceinture et m’a tiré par les chevilles. Je me suis retrouvé à quatre pattes, puis à plat ventre par terre. Il a passé les ongles sur mes boursouflures. J’entendais des gémissements, mais étaient-ils de plaisir ou de douleur ? Était-ce les miens, les siens ou les nôtres entremêlés ?

Il a sorti son sexe à nouveau et s’est étendu sur moi. Mon esprit était tellement absorbé par tout ce que je ressentais que je ne m’étais pas aperçu qu’il avait enfilé un condom. Il m’a enculé sans prêter attention à mes grognements d'inconfort. C'était comme être pénétré par deux bites en même temps tant il était large. Il s'est enfoncé d'une traite, ne s'arrêtant que lorsque ses bourses ont cogné contre mes fesses. Puis il a commencé ses entrées-sorties. À chacun de ses mouvements, ses vêtements et le tapis frottaient les marques qu'il m'avait causées, et la souffrance ainsi attisée me faisait grimacer. Il le savait très bien et ne se gênait pas pour me râper. Oh ! Comme c’était bon ! Je me sentais utilisé, possédé. J'avais mis les pieds dans son enfer et sa flamme si vive et brûlante échauffait ma chair et mes sens.

− Merci, Maître ! ai-je dit, avec reconnaissance comme l’avait fait son tout premier amant.

Il a poussé une sorte de rire-grognement et sa pénétration est devenue plus brutale. Puis il a glissé les mains sous moi pour pincer mes mamelons et serrer mes testicules. Ooooh ! Le salopard savait s’y prendre pour me faire mal et pour me faire jouir en même temps. À chaque passage, il frôlait ma prostate tout en pressant mes couilles, griffant mes tétons et me mordant, me plongeant ainsi dans un délire de plaisir-douleur.

− Merciiii, Maîîître !

Il a râlé un petit rire. Pourtant, il est sorti de moi sans avoir éjaculé. Je ne comprenais pas pourquoi il s’était arrêté et j’en étais déçu. Me jugeait-il indigne d’être imprégné par lui ou ne l'excitais-je pas assez ?

− Pitié ! l’ai-je supplié.

Je ne savais pas si mes suppliques étaient pour le plaisir dont il me privait ou pour celui qu'il m’interdisait de lui procurer.

− Je ne fais que commencer, a-t-il affirmé, le membre pointant vers le ciel, et la mine fière et conquérante, m’envoyant une onde de crainte révérencieuse et d'excitation de ses quelques mots.

« Quel animal superbe ! » me suis-je dit. Mais c’était bien avant que je songe à lui demander grâce ; car plusieurs heures plus tard, je n’en pouvais plus d'avoir mal et d’être maintenu en même temps tout au bord de l’orgasme. Mais le supplier d'arrêter était le seul plaisir que je n’étais toujours pas prêt à lui procurer. Si je devais me retrouver à l’hôpital pour qu’il éjacule enfin en moi et me permette de le faire aussi, eh bien, j'étais décidé à endurer tout ce qu'il voudrait m’infliger.

− Quel orgueilleux tu es ! a-t-il affirmé.

− Vous n’avez pas joui, Monsieur, ai-je dit, la voix éraillée à force de grognements, de râles et de cris.

Je savais que ce qui rendait ma respiration si difficile en ce moment, ce n’était pas que ma fatigue, ma souffrance incessante et ma frustration de n’avoir pas eu droit à mon orgasme ; c’était bien plus la déception de n’avoir pas pu lui procurer le sien. Mendel, lui, avait le souffle un peu court, mais il semblait toujours maître de lui et prêt à continuer.

− C’est pour ça que tu ne m’empêches pas de te frapper ? Tu veux absolument que je jouisse ?

− À quoi bon tout ça sinon ? ai-je répondu, la gorge sèche et nouée.

Il a souri, puis s’est mis à me faire l’amour, comme personne avant lui. Il se montrait aussi doux, sensuel et tendre qu’il avait été dur, cruel même, avant ce moment. Il me caressait et me léchait autant du regard que de ses mains et de sa langue. Je flottais quelque part entre son enfer et mon paradis ! Souvent, j’avais espéré faire la connaissance de quelqu’un qui m'offrirait tant de volupté que j'en perdrais la tête, au point de ne plus savoir où j'étais ni qui j’étais. Zach Mendel était cet homme-là.

− Enseignez-moi, Maître, lui ai-je demandé après que nous ayons tous deux joui.

− T’enseigner quoi ?

− À vous donner autant de plaisir que vous venez de m’en procurer.

− Tu l’as fait, a-t-il affirmé avec tellement de conviction dans la voix que j’en étais étonné et comblé.

Son bien-être évident était un plaisir de plus pour moi, le plus grand de tous.

− Comment ?

− Tu souffrais assez pour avoir envie de me dire d’arrêter, mais tu ne l'as pas fait. Et pendant que je te caressais, tu désirais éjaculer sans plus attendre, mais tu te retenais. Tu voulais que je le fasse d’abord. À un moment donné, tu étais si éperdue de bien-être… Si tu avais vu ton visage ! Personne ne m'a paru aussi extatique à cause de ce que je lui avais fait que tu semblais l’être. Crois-moi, tu m’as donné énormément de plaisir, mon cher esclave.

J’ai ouvert les yeux tout grands et l’ai regardé avec un large sourire. Il m’avait accepté ! J’étais son esclave et son assistant.

− Merci, Maître ! ai-je répété avant tant d'enthousiasme que ça l’a fait rire encore une fois.

Puis il s’est levé et est allé prendre une douche. Je l’y ai rejoint. Il m’a permis d’entrer dans la cabine avec lui et de le savonner. J’ai remarqué plusieurs anciennes cicatrices. Avaient-elles été causées par son père ou par des incidents vécus dans le cadre de son métier ? Je l'ignorais et je n’ai pas osé lui en parler tout de suite. Mais je les ai caressées et embrassées avec déférence.

Il m’a lavé comme si j’étais son petit garçon et qu’il était un papa aimant. Excepté que je prenais plaisir à la sensation de ses mains savonneuses partout sur moi et que je bandais encore peu à peu. Il a effleuré si doucement mes couilles que j’ai cru que j’allais l’arroser de mon sperme. Il a donné une chiquenaude à ma queue, qui s’est agitée ; mais il n’a rien fait pour soulager mon besoin pourtant si criant.

− Tu sais que ce ne sera pas facile, n’est-ce pas ? a-t-il demandé alors qu’il finissait de m’essuyer avec une délicatesse qui m’a fait frissonner et le désirer encore.

Là, c’est moi qui me suis esclaffé. Lui aussi, mais son rire, d'abord amusé, a pris une intonation qui m’a réduit au silence tellement elle était menaçante, comme un amour impossible et un bonheur pour toujours inassouvi.

Chapitre 3

Après que nous nous étions rhabillés, mon nouveau maître a commandé de quoi déjeuner. Le resto ne devait pas être bien loin, car la livraison a été rapide. Pendant que nous mangions et une partie de l’après-midi, il s’est raconté.

Tout ce que j’avais entendu dire sur sa relation avec sa famille n’était que l’ombre de ce qu’il avait vécu. Sa mère n’avait pas toute sa tête la plupart du temps. Elle se soûlait d’alcool, d’antidouleurs, de soporifiques et de prières. Pour ne pas devoir servir sexuellement son mari, dès qu'il était à la maison, elle s'empressait d'engouffrer des somnifères qui l’assommaient toute la nuit et presque toute la journée suivante. Mais un jour où, arrivé sans crier gare, il l’avait encore violée et brutalisée, elle avait fui en auto après avoir englouti trois quarts de litre de vodka. Ses enfants étaient à l’école. L’une des voisines leur a dit avoir essayé de la dissuader de conduire dans son état (elle tenait à peine debout), mais elle s’était libérée de la main qui la retenait et était partie sur les chapeaux de roue pour mourir quelques kilomètres plus loin en grillant un feu rouge, tuant ainsi le conducteur et la passagère de l’autre véhicule. Elle avait traversé le pare-brise et était allée s’écraser sur le mur d’un bâtiment près de l’intersection. Elle était tellement défigurée que les obsèques se sont déroulées à cercueil fermé.

L’enfance de Zach et de sa sœur Karine avait été un enfer, jusqu’à la mort de leur père, assommé par Karine pour défendre son frère de ce fou furieux qui tentait de le poignarder avec un couteau de cuisine. Ils ont ensuite transporté le corps et l’ont jeté, tête la première, du haut d’une falaise, craignant à chaque instant d’être surpris en flagrant délit. Ils sont rentrés après avoir effacé toutes traces de leur passage. Il a plu à verse pendant les trois jours qu'ils ont patienté avant d'appeler les gendarmes. Ils leur ont dit qu’ils ne savaient pas où se trouvait leur père, qu’il ne l’avait pas vu depuis plusieurs jours. Pendant cette attente, les deux enfants s’étaient entendus sur ce qu'ils devraient raconter et avaient même mis au point des variantes et des « hésitations » pour être certains de ne pas avoir l’air de tout répéter comme des perroquets. Ils s’étaient questionnés l’un l’autre et avaient tenté de s’intimider pour s'assurer que leur histoire tiendrait la route et qu'ils résisteraient au stress d’un interrogatoire. Quand la police leur avait demandé pourquoi ils n'avaient pas appelé plus tôt, ils ont répondu sans hésiter qu’il arrivait souvent à leur père de s’absenter plusieurs jours par affaires ; ce qui était vrai.

Par la suite, le frère et la sœur ont été confiés à leurs grands-parents maternels, qui les ont placés dans deux pensionnats catholiques, l’un pour garçons et l’autre pour filles. Karine, restée profondément croyante, est devenue carmélite. Quant à Zach, il garde une notion très personnelle du bien et du mal, de l’amour du prochain et de ce supposé « Dieu d’amour » qui permet à des millions d’enfants de vivre et mourir dans la plus grande misère sans intervenir.

C’est à son internat qu’il a rencontré Arthur, que tout le monde surnommait Arty en raison de ses nombreux talents artistiques. Sa peau laiteuse, ses fossettes, sa chevelure épaisse et bouclée et ses longs cils ourlés lui donnaient un air trompeur de chérubin. Trompeur, car Arty n’avait peur de rien ni de personne, pas même de Zach, que pourtant, tous les élèves et quelques professeurs redoutaient déjà.

− Pourquoi vous craignaient-ils ? ai-je demandé à mon nouveau maître.

Il a haussé les épaules.

− Je ne me montrais pas très amical, avec les autres pensionnaires en tout cas. Certains se moquaient de moi à cause de mon air sombre et de tout ce qu’ils ne comprenaient pas de mon comportement asocial. Papa, bien que violent, était loin d’être idiot. Il était un homme d’affaires exceptionnel, qui avait multiplié des millions de fois la somme non négligeable héritée de son père. Quant à Maman, elle était un génie. Elle apprenait les langues et les instruments de musique avec une facilité déconcertante. Elle possédait déjà un talent remarquable au piano à quatre ans et, jusqu’avant son décès, elle pouvait très bien exécuter des pièces complexes, même ivre. Papa m'a transmis ses dispositions naturelles pour les nombres et la spéculation et son sens de l'observation. Et Maman m’a enseigné tout ce qu’elle savait. À cause de tout mon bagage de connaissances et de toutes mes aptitudes, les frères m'avaient demandé d'assister les autres pensionnaires avec leurs travaux. Je l'ai fait, mais dans la mesure où ils voulaient aussi apprendre, pas pour m’en faire des amis.

− Mais votre plurilinguisme, votre talent musical et votre volonté d'aider les élèves en difficulté auraient dû vous rendre populaire auprès d'eux, non ?

− Oui, mais la plupart de ceux qui auraient pu profiter de mon assistance n’étaient pas assez studieux ou désireux de s'instruire pour me la réclamer, ils ne voyaient pas pourquoi ils auraient étudié des langues dont ils croyaient ne jamais avoir besoin et je ne jouais que des pièces classiques alors qu’eux ne s’intéressaient qu’au rock and roll. Toutes mes aptitudes n’ont eu pour effet que d’accentuer la distance entre eux et moi, car elles me rendaient différent à leurs yeux. Je me suis donc rapproché des jésuites, même du vieux père Jean. Ils avaient tous un degré de savoir et d’expérience étonnant, et je me suis cultivé un peu plus grâce à eux. Les élèves se sont mis à m’appeler frère Mendel. Pour eux, c’était une façon de m’insulter, de ridiculiser mes relations amicales avec les religieux, mais j’étais fier de ce surnom. C’était à mes yeux comme s’ils me voyaient comme un adulte instruit et eux-mêmes comme des enfants ignorants.

− Y en a-t-il qui vous ont influencé plus que les autres ?

− C’est difficile à dire. Ils m’ont tous apporté quelque chose, chacun à sa manière et à différents niveaux. Le frère Marcus, par exemple, enseignait la géographie et l’histoire. Il avait été missionnaire. Il me racontait ses aventures en Afrique, en Asie et en Amérique du Sud. Il me parlait de la grande misère, de la simplicité et de la gentillesse des gens avec qui il avait vécu et qu’il avait aimés. J’étais fasciné, non pas par sa volonté tenace de les convertir à sa religion, mais surtout parce que cet homme, maintenant très âgé, avait plus d'une fois risqué sa vie pour les secourir. Je me voyais depuis des années, moi aussi, voyager au bout du monde pour apporter mon aide, lorsque nécessaire et possible.

Il a réfléchi en souriant si longtemps, que je l'ai interrogé sur ce qui l'amusait.

− Je pensais au frère André, qui était l’éducateur physique de toutes les classes au pensionnat. Il était ceinture noire en karaté et possédait d’excellentes notions dans plusieurs autres arts martiaux. Il avait même développé une technique de défense personnelle qu’il appelait la méthode pacifique, car elle consistait surtout à maîtriser ses opposants et à les mettre rapidement hors d’état de nuire sans les blesser, du moins pas grièvement. Un jour, il m’a dit : « Fais toujours tout ce que tu peux pour éviter la bagarre. Mais si tu es vraiment forcé de te battre, tâche de si bien impressionner dès les premières minutes que personne ne voudra plus jamais s’en prendre à toi. Et profite de l’effet de surprise pour t’enfuir. Il n’y a aucune honte à fuir ses agresseurs, surtout s'ils sont nombreux et dangereux. » J’étais heureux de ce qu’il m’enseignait, même si j’étais conscient que ce genre de méthode ne pouvait fonctionner que si mes adversaires n’étaient pas armés et prêts à tuer.

Comme sa mère, Zach apprenait vite et bien. Mais, même s’il s’efforçait de ne pas faire étalage de ses connaissances, il était de plus en plus l’objet de moqueries. Le frère André lui avait dit qu’il se ferait sans doute des amis s’il devenait membre de l’équipe de foot et qu'il l’aidait à gagner. Alors Zach s’entraînait régulièrement au gymnase de son école pour améliorer sa maîtrise du ballon. Mais un jour où il s’y exerçait seul à dribler et à jongler, l’attitude de ses camarades de classe a pris un tour violent. Georges, un costaud qui aimait jouer la brute, est arrivé avec toute sa bande. Il a intercepté le ballon et l'a lancé avec brutalité à la tête de Mendel, qui le lui a aussitôt renvoyé en pleine figure d’un coup frontal. Georges, en colère et le nez en sang, a ensuite voulu impressionner par sa grande force et a commencé à bousculer son adversaire, qui ne s’est pas laissé malmener. Au bout de quelques secondes seulement, Georges s’est retrouvé au sol, jappant de douleur pendant que Zach s’éloignait à grands pas.

Le père Jean, qui n’avait pour autre fonction en dehors de la célébration de la messe et des confessions que la corvée du bois de chauffage pour les foyers du vieux pensionnat, souffrait parfois de maux de dos. Il avait demandé aux élèves si l’un d’eux pouvait le remplacer pour quelques jours et Zach avait accepté sans hésiter. Quelques jours plus tard, alors qu’il était dehors à couper et empiler des bûches, Georges a voulu lui faire payer l’humiliation qu’il avait subie. Zach a dû faire face à l'attaque concertée de la brute et de ses comparses ; mais il s’est défendu avec une telle énergie que Georges et quelques-uns de ses amis se sont retrouvés à l’infirmerie du pensionnat. Sans doute de crainte d'être renvoyés par la direction de leur école, toute la bande a ensuite gardé une distance respectueuse de Zach et a même cessé de l’insulter. Mais ils ont répandu la rumeur que Zach était une bête sauvage dont il ne fallait surtout pas s’approcher.

− Ce soir-là, le frère André m’a demandé ce qui s’était passé. Je lui ai raconté avec tout le calme que m’autorisait ma colère. Je lui ai assuré que si j’avais pu faire autrement, j’aurais évité de me battre et que j’avais fait un minimum de dégâts étant donné qu’ils étaient cinq contre moi seul.

Zach m’a expliqué que Georges était bien connu pour sa brutalité et sa tendance au harcèlement des plus jeunes et plus faibles que lui. Il avait causé du tort à tellement d’écoliers auparavant que, d’après Zach, l'éducateur physique semblait satisfait parce que, pour une fois, Georges avait eu sa leçon ; mais il craignait que la brute se défoule sur plus petit que lui. Zach a demandé au frère André pourquoi on ne renvoyait pas ce fauteur de troubles. Le prof a répondu que, sans la fortune de sa riche famille, le pensionnat aurait sans doute cessé d’exister depuis des années.

− Mettez-le à la porte. Je veillerai à ce que vous receviez assez pour continuer au moins jusqu’à la fin de ma formation ou plus longtemps si je le peux, lui a assuré Zach.

Il a ensuite demandé à ses grands-parents maternels s’il leur était possible de prélever un montant suffisant de son héritage pour en faire don au pensionnat afin de le garder ouvert. Ils lui ont dit que non, que cet argent lui appartenait en entier, mais qu’avant sa majorité, personne ne pouvait en retirer plus que les petites sommes nécessaires à sa subsistance. Il leur a promis que s’ils procuraient aux frères ce qu’il leur fallait, qu’il les rembourserait au centuple quand il aurait l'âge requis. Mais ses tuteurs n’étaient pas aussi riches que Zach le croyait et que son père l’avait été. Cependant, ils avaient de nombreux amis et connaissances qui, eux, l’étaient. Ils ont fait une collecte de fonds et l'internat a pu continuer de fonctionner encore plusieurs années. À sa majorité, Zach a offert à ses grands-parents une somme telle qu'elle leur permettrait de vivre très à l’aise jusqu’à la fin de leurs jours et il a versé une petite fortune dans le compte de son école.

− Peut-être que, quand on te parlait d’œuvres caritatives, c’est à mon ancien pensionnat qu’on pensait. Mais, ensuite, ce n’est qu’à Arthur et à des personnes dans le besoin, pas à des organismes de bienfaisance que j’ai fait des dons.

− Et Georges, qu'est-il devenu ? ai-je questionné.

− Il a dû demeurer chez lui pendant plusieurs semaines. Puis la direction du pensionnat a discuté avec lui et ses parents. Georges a promis de se tenir tranquille dorénavant. Le père Jean a déclaré que s’il y avait le moindre incident, il serait renvoyé définitivement.

− Et s’est-il mieux comporté ?

− Il semblait tellement me craindre qu’il en faisait pitié. Mais il ne pouvait pas complètement m’éviter, puisque nous faisions partie de la même équipe de foot. Il jouait à l’attaque. J’étais avant-centre. On me considérait comme le « faux neuf », car je marquais souvent, ce qui enrageait Georges qui se croyait lésé de ses buts.

− A-t-il cherché à vous faire payer sa frustration ?

− On ne s’en prend pas à ses coéquipiers. Il se contentait donc de grommeler quand il pensait avoir perdu une chance de nous donner l'avantage à cause de moi. Mais un jour, alors que nous étions au vestiaire, il ne regardait pas où il allait et il m’est rentré dedans. S’en est suivi une valse d’évitement, chacun essayant de contourner l’autre. Je me suis mis à rire, j’ai posé une main sur son épaule et j’ai fait mine de vouloir danser avec lui. Ceux qui nous ont vus ont pouffé également. Mais Georges m'a repoussé brutalement et a dit : « T’avise pas de me toucher, sale tapette ! » C’était la première fois qu’on me traitait de ce nom. Plusieurs autour de nous ont fait : « Hooo ! » Visiblement, ils s’attendaient tous à ce que je m'en prenne à Georges pour le forcer à ravaler ses paroles. Il était costaud, mais court. Je faisais presque une tête de plus que lui. Et ma carrure était déjà assez marquée, au moins aussi imposante que la sienne. J’ai répondu : « Désolé, Georges, mais tu n'es pas du tout mon type ». Georges a voulu me frapper, mais il a dû se rappeler ce qu’il risquait s’il le faisait, surtout devant des témoins. Il s’est contenté de tourner les talons et de partir.

Mendel se remémore l’incident en souriant.

− Et rien d’autre ne s’est produit ?

− Il s’est plaint lorsqu'on m’a nommé à la tête de l’équipe un an et demi plus tard. Je savais motiver les membres. Je leur donnais tous une chance de montrer ce dont ils étaient capables. Si, en classe, on m’ignorait toujours, sur le terrain, j’étais très apprécié. Du coup, quand notre précédent capitaine nous a quittés pour aller étudier ailleurs et que nous avons voté pour désigner celui qui le remplacerait, j’ai obtenu une forte majorité. Georges a prétendu que ce rôle lui revenait de droit étant donné qu’il était le plus ancien joueur et le meilleur marqueur. En fait, d’après les dernières statistiques, j’avais compté autant que lui, même si sa position l’avantageait, mais je n’ai pas commenté. Tout le monde s’est mis à dire que la séniorité et le nombre de buts par saison n’étaient pas des critères de sélection pertinents ni suffisants et que j’étais celui qu’ils avaient élu. Georges a alors décidé de quitter l’équipe. Mais peu après, Arthur est arrivé et il était sacrément doué à ce sport. Il était bien meilleur que moi. On lui a donné la position de Georges et nous avons gagné encore plus de parties qu’avant.

Ce qui me semblait remarquable dans son récit, c’était que Mendel ne se plaignait jamais de rien ni de personne, pas même de son cher papa ou du fait que ses camarades l’avaient ignoré. Il trouvait quelque chose de bien dans tout ce qu’il expérimentait. Il croyait qu’avoir eu une telle enfance lui avait appris à apprécier tout ce qu’il avait vécu d'heureux par la suite. La bonté du père Jean lui avait enseigné à être plus humain et plus généreux. La suggestion du frère André de faire partie de l’équipe de foot lui avait permis de développer sa musculature, son adresse et ses talents de chef. Les histoires du frère Marcus l’avaient poussé à voyager et à intervenir pour aider chaque fois qu’il le pouvait. Et la compagnie de tous les autres religieux l'avait amené à s'intéresser à de nombreux sujets importants qu’on ne trouvait pas dans les manuels scolaires.


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