Excerpt for DETRUIS TOUT CE QUE TU TOUCHES by , available in its entirety at Smashwords

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What you touch you don't feel
Do not know what you steal
Destroy everything you touch today
Please destroy me this way

Destroy everything you touch today
Destroy me this way
Anything that may d
elay you
Might just save you

Everything you touch you don't feel
Do not know what you steal
Shakes your hand
Takes your gun
Walks you out of the sun


Ladytron  « Destroy everything you touch »

Got to destroy time

Got to make the west coast high

She’s on a fast machine

I’m in a blue-chrome dream

Got to take a faster speed

Got to make don’t help me please

Supercharger’s on tonight

But you’re gonna crash into sunlight


Love 666 : MDMA



















DETRUIS TOUT CE QUE TU TOUCHES !

















Laurent Fétis


Donna Van Kess


1.

Ce fut une rencontre de hasard.

Nous étions un mardi, ou un mercredi, je ne sais plus exactement. Une de mes soirées de boulot en tout cas. Je venais à peine de commencer au Packstation 102, un de ces innombrables clubs berlinois à la mode, perdus dans une friche industrielle de l’ancienne Allemagne de l’Est. Une boîte de nuit peu éclairée, dont les murs étaient traversés par des néons rouge et alternatifs qui se reflétaient sur le comptoir en métal couvert de petites bougies intimistes.

Il était encore tôt, pas plus de deux heures du matin. Les gens arrivaient au compte-goutte. Nous n’étions pas encore débordés au comptoir. J’avais principalement servi des bières, quelques shots de Jager et des cocktails de base, vodka-Redbull. Rien de bien évolué, rien d’atypique.

Un peu comme le public de ce début de nuit.

Quelques touristes étrangers venus s’encanailler dans le Kreutzberg, des étudiants un peu paumés, des couples en maraude.

Pas d’ambiance, juste de la consommation chichiteuse. La musique était à l’avenant, cette techno minimale anémiée et passe-partout estampillée « berlinoise ». Yeurk !

Pour tuer le temps j’observais un couple qui bougeait un peu plus que les autres. Eux seuls semblaient vivants. Elle, c’était une grande brune filiforme, cheveux longs, T-shirt un peu échancré, jean moulant. Une peau d’anglaise, très pâle, presque translucide. Son mec semblait à peine plus âgé, cheveux court, pull de luxe, indien ou pakistanais.

Londoniens sans doute. Expatriés.

Lui buvait avec une belle application, enquillant les gin-tonic avec entrain tandis que sa compagne se déhanchait sur une piste minuscule, délimitée par les loupiotes vertes et rouges encastrées à même la bordure du plancher.

Assez sexe. Jeté de cheveux, les bras éloignés du corps dans des mouvements reptiliens. J’ai tout de suite repéré la salope de haut-vol. Attention, salope n’est pas un mot nécessairement péjoratif pour moi. Juste une fille qui sait jouer son rôle. Un bel appât. Tant que c’est assumé je trouve ça cool.

Le copain au gin-to la regardait à peine et détaillait le reste du public, cherchant sans doute un autre homme, une autre femme à ajouter à l’équation de leur couple.

Les mélangistes, les échangistes, les touzeurs, je les repère facilement. Le comptoir est le meilleur poste d’observation. On voit quasiment toute la salle, la piste, même les recoins obscurs, dévoilés à la faveur d’un balayage d’un laser ou d’un stroboscope.

Ce fut lors d’un passage de lumière blanche en direction du fond de la salle que je l’ai aperçu pour la première fois.

Un homme de haute taille, les traits carrés, plutôt beau gosse. Courte barbe et cheveux blonds rasés sur les côtés mais ramenés en une délicate mèche sur le côté droit. D’ordinaire, je déteste ce look so 2007 mais quelque chose dans la fixité de son regard sombre et dans le rictus de sa bouche étroite me fit frissonner. Son âge était indéfinissable. Je lui donnais une quarantaine incertaine.

Il tirait sur une cigarette intégralement blanche et lissa son T-shirt échancré estampillé d’un robot japonais s’accouplant avec un poulpe, avant de s’avancer sur la piste.

Il se mit à danser seul, d’abord raide, presque mécanique, yeux mi-clos. Assez vite, il donna l’impression de s’énerver en solo, en opposition avec son propre corps, poings fermés, accélérations subites, allant carrément contre la musique lisse et ronde diffusée par le DJ. Sa danse solitaire et anti conventionnelle effraya les rares danseurs qui rejoignirent bientôt la périphérie, verre en main, arborant un sourire vaguement coincé.

Seul le couple échangiste n’avait pas lâché le périmètre. La femme tournait autour du barbu au t-shirt robotique tandis que son ami s’était précipité vers mon comptoir pour me commander une nouvelle consommation.

Je pus le voir de plus prêt. La trentaine à peine entamée, cheveux bruns dont les pointes étaient teintes en gris, bouc impeccablement taillé. Pakistanais de Londres, si je m’en référais à son accent. J’étais tombée juste.

Il voulait passer à la vitesse éthylique supérieure en me commandant deux shots de Brown Tequila. Juste une dose d’alcool mexicain qu’on s’envoie avec une tranche d’orange saupoudré de cannelle. Assez radical à hautes doses.

J’étais juchée sur le plan de travail de l’arrière plan et je l’écoutais avec attention. Posture je m’en-foutiste mais écoute professionnelle. Une serveuse se doit d’évoluer entre le cool, le freak et le pro. Une vraie serveuse, s’entend.

Je sais même ce qu’il pensait en me regardant.

J’ai appris avec les années.

Blonde décolorée, la trentaine un peu marquée, les traits acérés, le nez fort, des yeux perçants, une bouche asséchée. Pas belle, loin sans faut, mais avec du chien et une grande assurance. Habillée d’un T-shirt collant mais qui ne dévoile rien, à peine une poitrine athlétique qui n’a jamais vraiment nécessité de soutien-gorge. Une fille nature, blindée, à qui il vaut mieux ne pas essayer de « la faire ». Mais portant tout de même quelques bracelets de métal entremêlés, colliers à clous et deux ou trois piercings. Genre ancienne raveuse. Vestiges d’une coquetterie industrielle.

Je lui ai préparé ses deux shots, poussant même jusqu’à les disposer sur une petite assiette avec les deux quartiers d’orange et la boîte contenant la cannelle. Il m’a payée et m’a laissé un bon pourboire. C’était déjà ça de gagné dans cette soirée morne.

Il m’a ensuite donné l’impression d’hésiter, son plateau à la main, regardant sa copine tourner autour du blond qui semblait se forcer à tripper dans une musique pourtant peu adaptée. J’ai quitté mon perchoir et suis allée voir Dieter, le DJ, dissimulé dans un recoin peu éclairé. Il m’a accueillie avec un grand sourire de perché et ses grands yeux bleus dilatés. Déjà sous MD.

— Ouéééé Donna ! Ça roule pour toi !

— Ralentis la dope Diet, c’est le début de la semaine.

— Pour toi peut-être, mais moi j’ai pas fini mon week-end encore, déjà vendredi…

Je l’ai coupé direct, façon douche froide. Les souvenirs de défoncés ou de clubbers qui se prennent pour des anciens combattants, ça me donnent rapidement la nausée.

— Justement Diet, ça commence à s’entendre là que t’es bien lessivé. Tu enchaînes les pains, ça ne monte pas, personne ne danse.

Piqué au vif, le jeune DJ perdit son masque hilare.

— Pourtant, j’ai l’impression d’être dans la vague, tu saisis, dans le creux, oui, mais je pressens déjà le prochain fracassement sonore qui…

— C’est toi le fracassé. Mets plutôt un truc qui bouge, t’as un public assez âgé ce soir, tape dans la techno. La vieille école.

— Tu veux pas du tango pendant que tu y es ?

— Ce serait carrément novateur et gonflé mais je connais tes limites, Diet. Essaye d’envoyer quelque chose qui arrache un peu plus, réveille-moi le Packstation !

Dieter s’envoya une bonne rasade de bière et fouilla dans son bac à disques, quelques Cd, des clés USB et encore pas mal de vinyles. Un DJ bien jeune et encore un peu vert mais qui la faisait « à l’ancienne ». Il a finit par caler un remix de Blackstrobe, le glaçant et imparable « we came from beyond ».

Le danseur barbu entra aussitôt dans une transe presque flippante. Il dansait plutôt bien, malgré une raideur certaine, bras et jambes véloces, à la frontière du déséquilibre. La brune s’est extasiée et l’a collé d’un peu plus prêt pendant que son copain traversait la piste pour aller à sa rencontre.

J’avais tapé dans le mille, le public commençait à bouger à tenter quelques glissades prudentes sur le plancher, air ironique, verre en main et cigarette à la bouche. Dieter m’a adressé ses félicitions en m’applaudissant. J’ai juste haussé les épaules et suis allée servir une bière à un autre couple, tout en suivant de l’œil, mon trio préféré.

Les choses avaient l’air d’évoluer. Le copain avait offert le shot au barbu. La brune était revenue vers son copain et, après l’avoir gratifié d’un grand sourire extatique, avait raflé le second shot. Elle avait porté un toast au barbu et ils burent ensemble, bras entremêlés.

Merde ! Y’avait encore des gens à faire ce genre de trucs ? La nuit ne cessera décidément jamais de m’étonner.

La brune caressa le torse du barbu qui continuait à danser, inexorable.

J’étais contente pour le couple de touzeurs, leur affaire se présentait bien. D’autres danseurs les rejoignirent et je les perdis rapidement de vue. J’étais un peu déçue mais mon comptoir commençait à être pris d’assaut.

Je quittais mon perchoir et tout en remontant mes bracelets, me mis au boulot.



2.

Ils revinrent au bar, deux heures plus tard. Dieter était passé du côté sombre de la techno et nous assénait du James Ruskin en boucle, pour le plus grand bonheur de la clientèle. Et du mien aussi, du coup.

La brune était accrochée au barbu et le copain suivait en fumant une cigarette. Il les a dépassé et s’est planté au bar en me demandant d’une voix erratique :

— Trois Jack, mademoiselle.

La brune déclara :

— Karan, tu devrais ralentir un peu !

— T’inquiète Sienna, je gère.

— Ne foutons pas tout par terre à cause du verre de trop. C’est notre chance, ce soir.

Karan explosa d’un rire aigu qui me mit vaguement mal à l’aise. Ça me rappelait des gloussements poussés par des mecs pas nets que j’avais croisés au long de mes nuits. Ceux qui pétaient gravement les plombs et finissait en sang, le leur ou celui d’un tiers. J’avais disposé  les trois verres devant Karan et avais saisi la bouteille de whisky mais je retenais mon geste, cherchant l’approbation de Sienna ou du barbu. Ce dernier restait statique, rictus en bouche, le regard fixe. Je pensais à une dose de MD ou autre drogue légère.

La brune secoua négativement la tête et dit :

— Merci d’annuler la commande mademoiselle.

Mais Karan avait déjà sorti un gros billet et me fit signe de verser.

— J’insiste, trois Jack bien tassés et gardez la monnaie.

Il me m’en fallait pas plus. Je leur cloquai trois bonnes doses et poussai les verres devant eux. Sienna semblait furieuse, Karan se marrait en prenant son shot.

Quant au barbu, il me regardait, fixement. Ou plutôt ses yeux étaient comme focalisés sur un point qui se situait derrière moi, au-delà, ou entre mon crâne. Je ne m’étais pas trompée sur son âge. Malgré une peau assez lisse, le barbu avait de fines rides autour des yeux et aux commissures de ses lèvres. Quarante ans, bien tassés même. Mais gommés par des soins coûteux. Crèmes ou chirurgie.

Je ne le kiffais pas vraiment mais j’étais intriguée.

Il a saisi le verre de Jack et l’a sifflé en une seule gorgée avant de retourner sur la piste. Karan a pris le sien et a suivi le barbu laissant son amie seule au comptoir, furieuse. Elle a poussé la consommation devant moi.

— Tenez ! Pour vous, cadeau !

Je l’ai regardée de haut et j’ai décliné son offre :

— Désolée mais je bosse.

Sans desserrer les dents, elle a offert le verre à son voisin de comptoir et s’en est allée rejoindre les deux hommes qui dansaient ensemble. Karan protégeait son verre de sa paume, en vrai pro de la défonce alcoolisée. Sienna s’est à nouveau collée au barbu.

Leur numéro m’a vite blasée.

Le couple qui chauffait un troisième élément, curieusement détaché. Je ne les ai plus regardés. Ils sont sortis de mes préoccupations.



3.

Bosser donc.

Comme une brute souriante, une machine.

Ne pas repousser les lourdingues trop franchement, encaisser la monnaie, filer quelques coups gratuits aux habitués, aux filles cools, aux gars tranquilles. Déconner un peu avec eux, parler d’autres soirées, toujours après les grandes heures d’affluence.

Pas vraiment un problème ici. Y’a toujours moyen de s’amuser, d’aller de bar en bar, de club en after. On peut même bosser après. Certaines le font. Pas moi. J’aime bien aller me détendre ensuite, devenir la cliente, filer quelques pourboires à mes collègues, danser, me lâcher. Inverser la polarité.

Juste ça.

Dieter était en train de boucler, avec un remix de Meyer, je crois, Bucket of Blood. Du lourd, bien deep et hypnotique, pour achever son public, le mener vers la sortie. On avait déjà rallumé les lumières de service et j’étais en train de ramasser mes bouteilles et mes verres.

Il n’y avait plus grand monde au Packstation 102. Les travailleurs étaient rentrés se coucher juste avant la fin de l’afterwork et les clubbers avaient changé de lieu.

La recette était correcte, sans plus. La gérante passa me voir, me fila ma paye en liquide et me libéra plus tôt. Pas besoin de moi pour le nettoyage, elle allait faire venir une équipe.

Dieter se pointa, moins envapé que tout à l’heure.

La gérante lui adressa les félicitations d’usage et lui fila sa prime. Juste un peu plus que moi. Dieter n’était pas encore un nom, dans la scène. Juste un débutant, volontaire, aux dents longues, mais qui mettait plus d’énergie à se déchirer qu’à bosser ses mixes. J’aurais pu le conseiller mais des gars comme lui j’en voyais défiler des tonnes. Des pilules et du rêve. Ils pensaient qu’avec un peu de MD, ils pourraient atteindre la grâce d’un Villalobos ou d’un Luciano.

Leur balancer la vérité ne servait pas à grand-chose. Ces mecs vivaient dans le déni, les mixes sur USB et les altérations chimiques.

J’avais même vécu avec un d’entre eux, pendant 4 ans.

Diego Arganda, dit El-Diablo. Nom de scène crétin pour un mec plutôt bien foutu et rigolo, en dehors des clubs et bars. Le problème était que nous n’avions pratiquement pas de vie, sortis des clubs et bars.

Dieter a empoché l’argent et s’est retourné vers moi.

— Ça te dit pas de faire un saut au Horst, Donna ?

— Tu viens pas de faire le tour du cadran, toi, déjà ?

— Si si… Mais je me sens mieux, là, un pote m’a dépanné.

— T’as pris quoi, encore ?

— Rien… Enfin quasi rien. Un peu de meth. Mais c’est quoi ton problème ?

J’avais déjà récupéré mon sac et mon manteau. Pas envie de me prendre la tête avec lui. La came à petite dose, ok. Les grands délires chimiques, terminés pour ma part. Même plus envie d’être témoin de ça.

— Eclate-toi bien, Diet. On se recroisera.

J’ai tracé dehors en m’allumant une cigarette.

Il y avait encore quelques clients sur le trottoir. Certains appelaient des taxis, d’autres continuaient à discuter en sifflant leur dernier verre que j’avais transvasé dans un gobelet en prévision de la fermeture.

On me jeta juste des coups d’œil mais sans plus.

Je ne suis pas assez jolie pour susciter une invitation, comme ça peut arriver à certaines collègues. Je m’en fous. J’ai la partie plus facile. Je m’évanouis dans la nuit et je rentre chez moi, sans qu’on me remarque. Une petite fourmi.

Je terminai ma clope et jetai le mégot dans une poubelle quand je revis mes trois clients.

Le barbu était le seul à ne pas avoir enfilé de blouson ni de manteau. Il fumait lui aussi, toujours serré par la brune tandis que le copain, Karan, riait un peu trop fort.

Je me suis approché, discrètement.

Juste comme ça. Pour les entendre.

Sienna a demandé au barbu :

— Je peux être cash ?

Le barbu a souri. Il ne semblait pas éprouver le froid. Pas de chair de poule ni de frissons.

— Bien sûr. Ne nous embarrassons pas de convenances.

— J’ai envie de te sucer la bite, pour commencer.

Il a souri, toujours aussi détaché, avec l’air de celui qui n’en n’a rien à foutre. Il m’a semblé qu’il me regardait. Je me suis détournée. C’était un simple plan cul. Karan a ajouté :

— Nous sommes réellement fans, Monsieur. Nous avons arrangé un petit quelque chose, à votre attention. Pourquoi ne pas nous suivre, c’est à deux pas, au coin de la rue.

Le barbu a lancé sa cigarette dans le caniveau et a conclu.

— Très bien, allons-y.



4.

L’idiote vraiment.

Moi. De les suivre comme ça. L’instinct de la voyeuse, peut-être. Je leur laissais quelques mètres d’avance. Je connaissais bien l’endroit. Des immeubles désaffectés datant de la période communiste. Certains servaient de squats, mais en hiver ils avaient tendance à être désertés. Le lieu ne cadrait pas avec les vêtements de luxe du couple. Plan cul glauque et glacé ? Un film porno clandé, peut être.

Ils sont rapidement rentrés dans un ancien magasin de fringues, aux vitres remplacées par des planches disjointes et aux murs lépreux. J’avais encore l’option de rentrer à l’appart. M’offrir quelques heures de sommeil avant d’attaquer la monstrueuse fin de semaine.

Personne ne m’y attendait, pas même un chat. Alors continuer cette filature débile, pourquoi pas ? Et puis, je ne voulais pas l’admettre mais j’étais déjà sous le charme délétère du barbu.

Je me suis présentée devant la porte du magasin désaffecté. Je n’entendais plus rien, je devinais juste un trait de lumière, plus loin, après une enfilade de murs à demi-tombés et de rayonnages renversés. Je me suis avancée, sans faire de bruit, prenant garde à ne pas marcher sur les débris et ordures disséminées sur le plancher bombé.

J’ai entendu bouger, devant. Une porte s’ouvrait.

Panique.

Je me suis dirigée vers le coin de gauche, en pleine obscurité, j’ai senti une paroi en métal. Une porte. Je m’y suis glissée. Une salle plongée dans le noir.

Ils arrivaient vers moi. J’ai tâté les murs. Carreaux froids. J’ai buté contre un meuble bas et je me suis mordu la lèvre inférieure pour ne pas crier.

Ma main a effleuré une nouvelle porte, un battant plutôt. Armoire, placard. Je suis entrée et j’ai refermé en me pelotonnant sur le plancher, fœtus tremblotant.

Ils ont allumé la lumière et je me suis un peu plus rencognée dans le creux de ma planque. Je les entendais se déplacer tout en discutant. Karan semblait intarissable :

— Nous l’avons préparée à votre attention, Justin. Elle est tout ce que vous aimez. D’après vos vidéos, bien sûr. Nous avons également pris toutes les dispositions nécessaires en matière de sécurité. C’est une importation illégale. Un prélèvement sur un groupe de migrants clandestins, faite par un de nos contacts, un mercenaire onusien, Boris Dantzig. Un homme de confiance. Elle est encore sous sédation mais j’ai préparé la dose exacte pour la réveiller. C’est là, dans la première seringue. Ensuite, ce sont des anesthésiants. Il faut qu’elle puisse tenir… Un peu.

Je n’ai pas pu m’en empêcher.

Juste relever un peu la tête et regarder autour de moi. Un débarras sale et encombré de vieux balais chargés de crasse et de toiles d’araignées. Quelques lames dans la porte avaient sauté et laissaient passer un peu de lumière. Je n’y voyais pas grand-chose, de l’autre côté mais au moins, ils ne devaient pas me deviner.

J’ai juste aperçu le bas de leurs corps. Sienna était toujours collé au barbu tandis que Karan s’approchait d’un grand fauteuil de dentiste. En fronçant les sourcils j’ai pu faire apparaître d’autres détails. Une peau nue, un corps allongé et entravé par des sangles noires.

J’en tremblais.

Mon cœur s’emballait, comme une pulsation interne contondante et effrayante. Gorge sèche, la peur plantée au fond du ventre. Incapable de bouger.

Karan a promené une main gantée de latex blanc sur l’épiderme de la jeune femme tout en poursuivant :

— Sienna a même rédigé un synopsis à votre attention. Elle s’est un peu prise au jeu, je le crains et elle a sans doute été un peu trop dirigiste. Elle va vous détailler le programme tandis que je dispose la caméra et que je mets en condition. Je n’ai pas votre endurance et il me faudra une aide pharmaceutique.

Sienna a alors détaillé une série de tortures ignobles.

J’ai dû mordre le gras de ma main pour ne pas hurler. De sa voix rauque, elle parlait de lacérations, d’introductions d’objets divers, de coupures, d’écarteurs et d’un final à l’acide sulfurique. Le barbu s’est contenté d’un bâillement poli pendant que Karan disposait un trépied juste devant mon placard.

Puis, d’une voix atone, le barbu a ordonné.

— Je valide le script. En revanche, nous allons procéder à un léger changement dans la distribution. Sienna, détache la fille. Karan, tu prends sa place !

Le couple a gloussé de concert. Sans doute qu’ils pensaient que le barbu faisait de l’humour. Il y a eu des mouvements brusques et le barbu a soudainement saisi Sienna.

Elle est tombée à genou. Je voyais la poigne du barbu lui serrer la nuque. La chair se froissa, je perçus des craquements douloureux. Karan s’empara d’un objet fin et brillant, sur une table à roulettes et il en frappa le barbu. Un coup violent, dans le ventre.

Le barbu ne broncha pas. Il repoussa Karan d’un simple revers du poing, l’envoyant à plusieurs mètres. Karan se cogna l’arrière du crâne et s’écroula. Puis, sans un cri et avec une lenteur amusée, le barbu arracha le scalpel de son ventre et le reposa avec soin sur la tablette.

La lame était couverte d’un sang noir et épais, semblable à du goudron.

Le barbu se dirigea vers le fauteuil, desserra les sangles et souleva le corps inerte avant de l’allonger dans le coin droit. Ensuite, il ramassa Karan et l’installa sur le fauteuil en prenant soin de bien serrer les sangles.

Sienna s’était également redressée mais elle ne parvenait plus à maintenir son cou et sa tête penchait douloureusement à gauche. Elle s’exprimait avec difficulté :

— Je vous en supplie, appelez une ambulance…

— Il est trop tard. Le tournage a commencé.

— Je… Je ferais tout… Tout ce que vous voulez.

— Faites juste ce qui est prévu dans le script, Sienna, sur Karan. En intégralité. Et peut-être que vous pourrez vivre assez longtemps pour recevoir vos soins. Vous allez être sexy en minerve.

— Espèce d’infâme salopard…

— Gardez votre salive, Sienna, vous en aurez besoin dans le script.

— Putain ! Mais qu’est ce que nous vous avons fait ?

— Parlez-moi de l’Ostenberg, Sienna, ou alors occupez-vous de Karan. Le choix est à vous.

La femme à la nuque tordue cracha sur le barbu et saisit le scalpel avant de l’approcher du visage de son ami qui venait juste de se réveiller.



5.

Oreilles bouchées, yeux fermés.

Je m’étais aussi pissée dessus mais je n’y avais même pas prêté attention.

Les cris de Karan et de Sienna me rendaient folle.

Ça et la question du barbu sur l’Ostenberg.

Le club le plus secret de la planète.

Car je connaissais deux ou trois choses sur l’Ostenberg.

Sienna finit par verser l’acide sur le cœur à vif de son ami puis elle lâcha la poire de plastique et se laissa tomber devant le fauteuil couvert de sang et de sanies.

Le barbu lui caressa les cheveux, enserra une longue mèche puis, d’une torsion brutale, acheva de lui rompre le cou. Il regarda les cadavres tout en s’allumant une cigarette.

Il resta là, le temps d’une clope, à souffler ses volutes dans la pièce mortuaire. Enfin, il dégaina un portable plutôt ancien. Il donna quelques indications et annonça à son correspondant qu’il partait et qu’ils pouvaient se voir à l’endroit habituel.

Il raccrocha et ôta son t-shirt, couvert d’une large tâche de sang coagulé. Il le roula en boule et le jeta sur le corps de Sienna. Il passa derrière le fauteuil et ramassa un sac de sport sur le sol. Il l’ouvrit et s’empara d’une chemise blanche un peu étroite mais nette et amidonnée.

Il s’alluma une seconde cigarette et avec un demi-sourire froid, il sortit une carte de visite de sa poche qu’il jeta négligemment dans ma direction.



Justin Dortman : rapport semaine 13

Dembridge me donnait toujours rendez-vous dans cette gargote à saucisses située sous le métro. Généralement très tôt le matin. 5 ou 6 heures. J’étais juste un peu en avance. J’avais passé  un manteau sur la chemise de rechange de Karan et je terminais mon paquet de clopes.

Il y avait un peu de monde dans les rues, des jeunes à vélo, quelques noctambules bourrés qui faisaient leur transfert bar/club ou l’inverse. Discrète présence policière.

Je regardai l’heure sur mon portable, hésitant à presser Dembridge. L’équipe envoyée par la boîte avait déjà dû nettoyer les lieux, disposer des corps du couple et embarquer la survivante. Son sort m’importait peu, je lui souhaitais juste une mort rapide et sans douleur. Mon petit côté sensible.

Il y avait aussi la question de l’autre… Le ou la voyeuse planquée dans le placard.

Je suspectais l’une des serveuses du Packstation 102 de nous avoir filé le train pour du frisson facile ou par simple ennui. Elle en avait vu pas mal. Témoin de deux meurtres et elle avait aperçu Karan plonger le scalpel dans mon abdomen. Elle avait dû se tirer juste après moi. Ou alors elle était restée sur place, paralysée par la peur. Dans ce cas, l’équipe de nettoyage avait dû s’en occuper. Une nuit chargée pour l’équipe, de quoi demander une rallonge. Il ou elle avait donc dû voir également les voitures de police qui avait encadré l’équipe de nettoyage. Donc il savait qu’il ne pouvait pas me balancer aux autorités. Nous sommes intouchables.

Un taxi beige s’arrêta à l’intersection et la silhouette massive de Mark Dembridge s’extirpa de l’habitacle. Il paya et vint à ma rencontre.

En un peu plus de 10 ans, Dembridge avait pris cher, même pour un vivant. S’il demeurait massif, la graisse avait peu à peu supplanté le muscle et sa foulée se faisait traînante. Il ne me serra même pas la main, sans doute lassé de mon petit jeu de lui broyer perpétuellement les phalanges.

— Je vous paye une currywurst Dortman ?

Je ne savais pas ce qu’ils avaient tous avec cette saucisse un peu grasse baignant dans une sauce ketchup/moutarde/oignons/curry. Moi ça se bloquait dans mon système digestif figé et me donnait des aigreurs terribles pendant des jours.

Je l’ai suivi tandis qu’il s’avançait vers la guérite. Il s’est offert une currywurst agrémentée d’une barquette de frittes. J’ai commandé et payé deux gobelets de bière. Nous nous sommes éloignés du carrefour et avons marché dans une grande rue envahies de boutiques aux devantures fermées. Dembridge s’est enfin posé dans un biergarten désert mais dont la grille n’était jamais fermée. Un poivrot tournait sur une balançoire, à l’autre bout d’une pelouse rase.

— Alors ? Du nouveau ?

— Sur l’Ostenberg ?

— C’est pour ce genre de missions que la Temco continue à vous payer, Dortman. Pas pour vos films. Vous avez été dépassé par vos anciens fans. Vous devriez visionner la « Fabrique Corporelle » de votre jeune disciple et ancienne petite amie, Martina Cortez.

— Les films d’abattage de la frontière mexicaine me lassent très vite.

— Vous m’embarquez encore dans une de ses discussions oiseuses dont vous avez le secret. Revenons à l’essentiel. Avez-vous appris quelque chose de plus sur l’Ostenberg ?

— Absolument rien. Votre tuyau était sacrément crevé. Ni Karan, ni Sienna ne semblaient connaître ce fameux club.

— Les informations portaient sur Karan. Mais on dit aussi que ceux qui ont fait l’Ostenberg, n’en parlent jamais. Ce qui s’y passe là bas, reste là bas.

— Du folklore urbain. De la connerie marketée. J’ai forcé Sienna à torturer Karan et aucun d’eux n’a tressaillit quand j’ai évoqué le club.

— Ne sous-estimez pas l’Ostenberg, Dortman. Cela fait des années que nous cherchons à le localiser, en vain.

— On ne change rien au processus alors ?

— Non, vous continuez à écumer les clubs à la recherche d’informations.

— Il va me falloir une extension de crédit, alors.

— Rognez sur vos frais d’hôtel Dortman. Vous n’avez pas vraiment besoin de dormir de toute façon. C’est une dépense inutile.

— C’est surtout pour me laver, j’ai beau être un mort vivant, je tiens à rester digne.

— Très bien je vais voir ce que je peux faire, mais il nous faut absolument des résultats et vite ! Cavendish commence à perdre patiente. Vous êtes sur la sellette depuis des mois, Dortman. Vos films ont perdu en rentabilité et les hautes instances ne vous portent plus aux nues. L’Ostenberg vous permettrait de revenir dans la course.

Je terminai ma bière et jetai le gobet dans une corbeille rouillée.

Dembridge s’est levé lentement. Il semblait las. Son visage était tiré, ses yeux rougis. Je savais que la hiérarchie le tenait pour responsable de mon échec actuel en tant que cadre opérationnel.

Ça ne m’avait guère inquiété jusqu’à ce jour mais si l’opération s’avérait être un fiasco total je ne donnais pas cher de sa peau, ni de la mienne. Cavendish nous avait dans le collimateur depuis notre échec cuisant aux U.S. Nous avions besoin d’un exploit pour redorer notre blason et gagner du temps.

La concurrence, ainsi que les jeunes loups de notre entreprise, nous poussaient chaque jour, un peu prêt de la sortie.

Mon responsable quitta le jardin. A l’autre bout, sur son portique, l’ivrogne continuait de tourner entre les chaînes.



Donna Van Kess

6.

Début du week end.

J’avais décidé de bosser comme une cinglée, pour oublier tout ça. Un bar en before, un club et une after, ça sur les deux jours.

Rythme inhumain. Je marchais à la Redbull, Dark Dog et autres boissons énergétiques. Surtout pas d’alcool. Un peu de speed aussi, à doses homéopathiques, une sniffette aux toilettes, entre deux passages au bar.

Il allait être 2 heures, je taffais au Watergate. Beau club en bordure de la Spree, très blindé et avec son lot de touristes. Booka Shade en DJ set, comme souvent. C’est un peu leur point de chute, ici.

L’endroit idéal pour leur house-pop taillée aussi bien pour les stades que pour les clubs intimistes. Les lumières attaquaient bien dans la grande salle du haut, elles jaillissaient des murs et du plafond.

La foule était à bloc, festive, chargée. Pas mal de gens friqués. On n’arrêtait pas au bar. Verre sur verre, bouteilles qui transitaient par le comptoir direction la salle, portées par des serveurs en marcel et short. Mais j’ai fini par en avoir marre et j’ai demandé à descendre. La responsable a accepté.

La salle était plus petite, austère, moins éclairée. Il y avait quelques sièges et banquettes sur lesquelles s’amassaient les premiers écroulés. De grandes baies vitrées donnaient sur des terrasses boisées. Fermées pour le moment mais quand le jour pointerait sa gueule ensoleillée, on allait permettre au public d’aller s’y étaler.

Je ne faisais même plus gaffe à la musique, j’avais déjà décroché et ne percevais plus qu’une soupe house/funk bardée de basses grassouillettes.

Samedi soir, quoi. Du lourd, de l’efficace, du fédérateur et surtout du dansant. Les différentes afters seraient sans doute plus pointues et intéressantes, quoique…

À la pause, j’allais m’en griller une sur la terrasse après avoir enfilé mon manteau. J’avais toujours gardé  la carte de visite du barbu. Une impulsion soudaine.

Envoyer un SMS. Juste les mots « Packstation 102, entrepôts, maintenant au Watergate ».

J’avais peur bien évidemment. Une sorte de frisson lié à l’horreur de ce que j’avais aperçu entre les lattes de l’armoire mais malgré tout, j’avais envie de le provoquer ce mec qui pouvait encaisser sans broncher 20 centimètres d’acier dans le bide et qui m’avait jeté ses coordonnées d’un geste cynique.

Je n’obtins pas de réponse.

Je revins en salle, poursuivre mon service. Mon portable restait désespérément inerte. Ça m’a encore plus foutu la rage. J’ai rembarré deux clients, ce qui n’a pas plu à la responsable.

Elle m’a pris à part. Je l’ai rassurée. J’ai dit que j’attendais le coup de fil d’un copain. J’étais un peu anxieuse. Elle m’a regardé dans les yeux. Pas de rougeurs ni de dilatation d’extraterrestre. Le speed te vrille le bide et te fais serrer les mâchoires mais ça reste relativement discret. Elle n’a pas insisté et je suis retournée au bar.

Il était là.

Accoudé dans le coin, buvant un verre de vodka/coca. Habillé en costard sombre, chemise blanche, souliers brillants. Un peu décalé, un peu plus âgé que le reste du public. Il ne me regardait pas, concentré sur sa boisson en caressant sa barbe embryonnaire.

Intouchable. Venu de sa propre dimension inhumaine. Etrangement, je n’avais pas peur. J’avais arraché ma trouille en quittant l’entrepôt. J’avais effacé cette nuit, comme une bonne employée qui assiste à un truc glauque et choquant mais qui sait rester silencieuse pour garder sa place et sa paye.

Pas comme si je n’avais jamais été confrontée à ce genre de situation avant ma rencontre avec ce mec. Fallait pas qu’il se la joue trop, non plus.

J’ai fini par me rapprocher tout en servant un français complètement bourré, entrepris par une jeunette du quartier. Tout en finissant son verre, Justin Dortman m’a dit :

— On ne peut pas vous enlever un cran certain.

— Je vous en ressers un ? C’est moi qui vous invite.

— Merci. Je ne pensais pas que vous alliez m’appeler pour tout vous avouer. Mais c’est mieux, ça m’évite d’avoir à lancer une équipe à votre recherche.

Je me suis figée un instant mais je ne voulais pas lui donner ce plaisir et j’ai poursuivi mon geste. J’ai poussé le verre devant lui.

— Vous cherchiez quoi en me lançant votre carte ? C’était plus simple de me choper là bas qu’ici, en pleine foule. Surtout que j’ai déjà pris mes dispositions.

Il a souri, doucement.

— Je vous ai trouvé très gonflée de nous avoir suivis et d’être restée immobile pendant que nous avons officié. Cela m’a intrigué. Mais bien évidemment c’était une erreur… Professionnelle… Une faute que je me dois de rattraper. J’espère que vous comprenez.

Là, j’ai franchement paniqué. J’ai cherché des yeux l’un des gars de la sécu. Je ne voyais que des fêtards défoncés, des collègues stressées, des gamines en bad ou des corps écroulés sur les banquettes.

J’ai donc balancé ce que je croyais être mon atout maître, comme un réflexe, une défense.

— Je connais l’Ostenberg.

Justin Dortman a perdu soudainement son sourire suave.

— Je souhaite juste que vous ne vous foutiez pas de moi à propos de l’Ostenberg.

Je n’ai pas pu lui en dire plus, la responsable est passée devant moi en m’adressant un clin d’œil entendu. Elle pensait que mon rencard était arrivé. J’ai servi d’autres clients. Dortman ne décollait plus du comptoir, enquillant verre sur verre sans broncher, bougeant à peine même lorsqu’un fêtard renversait sa bière sur sa veste ou qu’une demoiselle tentait de capter son attention.

J’ai fini par revenir vers lui, pendant ma pause clope. Je l’ai invité à me suivre sur la terrasse de bois qui venait d’ouvrir au public. Les clubbeurs les plus rapides l’avaient déjà investie et fumaient tout en dansant, spasmodiques. Justin m’a offert une de ses Dunhill et m’a dit :

— On pourrait en discuter après votre service.

— Dans le taxi avant l’after alors. J’ai pas fini mon taf. Je file ensuite au Berghain.

— Aucun problème, je ne vous lâche pas.

— Je pense que c’était une connerie de cibler la clientèle de l’Ostenberg.

Il s’est étouffé à moitié en recrachant un jet de vodka/coca. Justin m’a présenté ses excuses et s’est essuyé le menton à l’aide d’un kleenex.

— Qu’est ce que vous y connaissez, vous ? Cette opération nous a déjà coûté un bras. Officines de détectives privés, achats de renseignements, espionnage. Le problème c’est que ceux qui ont « fait » l’Ostenberg en reviennent… Transfigurés, comme ils le disent eux-mêmes.

— L’Ostenberg a beau être le club le plus secret du monde, ils ont quand même besoin de personnel. Fallait chercher dans cette direction. Leur service de sécu, les serveuses, les gars de l’entretien. Le staff pas le public.

Justin a réprimé une nouvelle remontée gastrique avant de cogner contre son torse et de reconnaître :

— En effet. C’était évident.

— Tout va bien ?

— Ne vous inquiétez pas, c’est juste que je ne peux plus réellement assimiler l’alcool. Je vais devoir vous laisser quelques instants pour me débarrasser du trop-plein. Je vous retrouve à la sortie ?

Le mélange brun commençait à sourdre de ses lèvres et même de ses narines. Je me suis réfugiée derrière le bar.

Vaguement dégoûtée.


Justin Dortman : rapport semaine 14

Dembridge me donnait toujours rendez-vous dans des endroits publics généralement à ciel ouvert. Cette fois, il avait convenu de me retrouver à Mauer Park, le terrain vague qui avait supplanté la zone de mort de l’ancien mur.

C’était un dimanche, froid mais ensoleillé. Précisément à droite du grand amphithéâtre qui fut, il y a longtemps, un zoo pour les ours communistes. Désormais il est envahi chaque weekend end par une bande joyeuse et hétéroclite qui vient se défier au karaoké.

J’avais revêtu un grand manteau noir pour donner l’impression que j’avais froid, comme les autres vivants. Je me tenais légèrement à l’écart, fumant une cigarette. Une jeune black peroxydée, le visage couvert de paillettes s’est avancée vers moi, d’un pas mal assuré.

Alcool, défonce ou la résonnance des pulsations de la nuit blanche qu’elle venait sans nul doute de passer ? Avant qu’elle n’ouvre la bouche, j’avais déjà sorti une clope à son attention. Surprise, elle me gratifia d’un large sourire avant de retourner retrouver sa bande d’amis. Dembridge se posa à mes côtés et me lança :

— Vous vous assagissez Dortman. Il y a quelques années vous auriez rembarré cette donzelle alternative avec votre cynisme et votre cruauté coutumière. Je commence à me demander si vous n’avez pas bidonné votre CV lors de votre recrutement.

— Content de vous retrouver votre côté enjoué et primesautier, Dembridge. Ça devrait améliorer l’ambiance générale de cette opération.

Il m’a dérobé une cigarette et l’a allumée lui-même avec un zippo de luxe. Il souriait en s’abandonnant à la froid caresse du soleil.

— J’avoue que votre dernier coup de fil m’a redonné toute confiance en vous et en vos capacités.

— Nous n’avions pas pris le problème par le bon côté. Comme souvent.

— Très bien, nous savons tout cela. Concrètement, où en êtes-vous ?

— Mon contact est en train d’œuvrer pour obtenir un contrat à l’Ostenberg, le week end prochain. Il me faudrait pour ça une rallonge. Frais généraux.

Dembridge me passa sa black corporate personnelle. J’empochais la précieuse carte bancaire au crédit sans limite et précisai :

— Nous en aurons besoin de toute façon, la nuit sera longue et très couteuse. Nous devrons en effet faire tout un parcours avant de rallier l’Ostenberg.

— Pas la peine de justifier vos frais, Justin, seul compte l’Ostenberg. Le reste ne vaut rien.

— Vous pouvez donc m’en dire un peu plus, ou ça reste l’apanage des cadres dirigeants ?

Dembridge tira sur sa cigarette et regarda la nouvelle chanteuse pendant quelques secondes. C’était une blonde aux cheveux courts, portant jogging bleu turquoise. Elle s’égosillait sur une chanson de Katy Perry, « Fireworks », comme si sa vie en dépendait.

— L’Ostenberg reste un mystère complet. Mais votre objectif premier est de trouver qui dirige le club. Rassurez-vous, pas question de négocier quoique ce soit à votre niveau. Vous devrez juste arranger un entretien avec Cavendish et Monsieur Yu.

J’en ai presque laissé tomber ma cigarette. Monsieur Yu était l’actionnaire principal de la Temco. Autrement dit, le numéro un.

On le disait grabataire, à l’agonie, maintenu en vie grâce à une association paradoxale entre la magie la plus noire et les dernières avancées médicales. Un souffle de vie ténu qui s’amenuisait pourtant de jour en jour. La moindre de ses sorties, le plus petit déplacement de M. Yu coûtait un bras à la boîte. Si l’Ostenberg était aussi important pour Monsieur Yu, j’avais peut être un coup à jouer.

M’affranchir de la Temco, demander les têtes de Cavendish et Dembridge, au sens propre, bien évidemment et enfin exiger le contenu de la foutue valise de Cavendish. Savoir enfin s’il s’agissait d’un bluff ou si le vieil anglais possédait bien des éléments de mon existence passée.

Enfin, je n’en n’étais pas encore là. Il me fallait déjà achever de convaincre ma nouvelle copine Donna, parvenir à l’Ostenberg et trouver son gérant ou propriétaire. Mais je m’en sentais capable. Muni d’une carte AMEX obscure, immortel et escorté par une serveuse berlinoise, j’avais tous les atouts entre mes doigts glacés.

Dembridge s’est levé tandis que la blonde était remplacée par un clochard qui s’était mis à chanter « My Way » de Sinatra.

— Merci de ne ne pas foutre en l’air cette opération, Dortman.

Je ne répondis pas, absorbé par la prestation du clochard, visiblement un habitué, qui connaissait la chanson par cœur et parvenait à arracher des applaudissements nourris ainsi que quelques larmes à l’assistance. Dembridge me laissa seul.

Etrangement, je repensai à Donna.

Ses réactions m’avaient pris de cours. Elle avait peur, bien sûr, mais elle avait gardé sa faculté de me provoquer, malgré le spectacle que je lui avais offert dans l’entrepôt avec mes deux pauvres fans.

Son aide ensuite, autant inespérée qu’inattendue.

Peut-être qu’au final tout cela n’était pas aussi spontané que je le pensais.

Rencontre de hasard, ce soir ?

Peut-être.

Puis filature et jeu dangereux. Donna avait suivi, malgré tout. Elle avait même en quelque sorte surenchéri, me prenant à défaut. Mais je ne comprenais toujours pas la raison qui l’animait. Donna agissait peut-être pour le compte d’une hypothétique faction dont le but était de protéger l’Ostenberg.

Si ce club était si puissant et obscur, ses dirigeants pouvaient acheter bon nombre d’acteurs de la nuit, serveuses, videurs, flics et gangsters.

Cela faisait sens.

Mais même si Donna était un agent de l’Ostenberg, elle restait tout de même ma meilleure opportunité.

Et de toute façon, j’avais prévu de la tuer à la fin de l’opération.

Le clochard termina sa chanson et reçut une pluie de roses.

Je sortis un billet de 200 de mon portefeuille, le roulai en boule et lui envoyai d’une pichenette. Puissance écrasante du mépris financier.



Donna Van Kess

7.

Pour tout dire, j’avais quand même la frousse.

De Justin Dortman, bien sûr, mais aussi du club car même si j’en connaissais assez pour m’en approcher, je n’y avais jamais bossé.

Je pris contact avec Zilke, serveuse punk hardcore qui travaillait, entre autre, au fameux Berghain. Elle me refila tous ses tuyaux.

D’abord, il fallait faire une longue nuit, genre deux ou trois jours, à fond, clients comme serveuses et échouer dans un club ou un rade qui changeait chaque semaine. Là, on pouvait obtenir un mot de passe.

Le weekend suivant, il fallait se terminer absolument au Eïsbar 37 et chercher un certain Kemal, un grand Turc homo, crâne rasé, portant un tatouage tribal ouroboros sur le dos. Le mot de passe était censé ouvrir la discussion. Ensuite, il fallait juste convaincre Kemal qu’on était partant et motivé pour l’Ostenberg.

Zilke avait fait l’Ostenberg, une fois. Elle m’avoua avoir gagné en quelques nuits ou jours, sa paye mensuelle. On perdait grave la notion du temps là bas, on perdait tous ses repères en fait, on était comme dépouillée, ouverte à nu, à blanc, au-delà du sang et encore en tant que serveuse on restait en périphérie du vrai truc, celui vécu par les danseurs et clients.

Zilke n’avait pas voulu me donner plus de détails. Je lui ai confié une enveloppe, au cas où je ne reviendrais pas.

J’avais écris tout ce que je savais de Dortman, sa description, notre rencontre, les deux meurtres de l’entrepôt, avec les heures.

Mais Zilke n’a pas avancé sa main. Elle préférait ne rien garder comme traces écrites, rapport à l’Ostenberg. Elle m’a rappelé les règles tacites du club : ce qui se passe à l’Ostenberg, reste à l’Ostenberg.

Il n’y a pas de périphérie, de zone tampon entre Berlin et l’Ostenberg, on est dedans ou n’y est pas du tout. On en ignore l’existence ou on s’y rue corps et âme. Il ne peut y avoir d’écrit sur le club, pas une seule ligne dans un journal, ni même sur un blog. Les clients ne l’ont jamais encore fait, le club ne tolère aucune exception. Pas de trace, juste une expérience.

J’en suis restée conne, mon enveloppe entre les mains. Je n’ai pas voulu insister mais ça perturbait mes plans. Au final, j’envoyai la lettre à une adresse imaginaire. Elle me serait retournée sous une quinzaine. Je ne pouvais pas la laisser dans mon appart, en évidence.

Dortman avait l’air d’avoir des moyens considérables, notamment des complicités policières et je me doutais qu’il ne serait pas à un assassinat prêt pour effacer toute trace compromettante. J’avoue que ce type m’attirait même s’il était quelque chose comme une enflure intégrale. Le danger, ok, mais pas sans filet.

Pas envie de mourir comme… Enfin des vieilles histoires… Des légendes qui circulent entre les serveuses et les patrons de bars ou de clubs. Pas envie d’y penser.

Il ne me restait plus qu’à lui donner rendez-vous, le samedi, en début de soirée. Dans un bar discret du Kreuzberg, éloigné des clubs et autres. Je m’étais un peu lookée, pas trop mon habitude mais pour l’Ostenberg, je voulais quand même faire une certaine impression.

Je ne me fais pas d’illusion je n’ai rien d’une belle meuf, même avec un petit top noir pas mal échancré, une veste noire également pour pas choper la mort pendant les passages entre les bars et les boîtes. J’en ai vu des clientes se balader juste en petites robes de clubbeuse et finir par recracher, par le nez, des litres de morve et de vodka pomme.

Un short militaire, des collants noirs opaques mais scintillants et surtout des petites baskets grises idéales pour danser ou rester debout pendant des heures, voire des jours comme c’était programmé. Maquillage léger, paillettes, gloss, un bijou à l’oreille droite et mes bracelets.

Faire moins gouine agressive que d’ordinaire, quoi.

J’étais arrivée un peu avance à notre rendez-vous.

J’avais déjà enquillé deux shots de Jager pour faire passer ma nervosité. Une liqueur brune pleine d’herbes sirupeuse et assez forte, adoptée par les clubbeurs, les serveuses et les SDF. Comme quoi, tout se recoupe, en grattant un peu.

Je reposais doucement ma pipette de plastique vite récupérée par ma collègue de l’autre côté. Une jeunette, étudiante peut-être.

J’aimais bien ce rade, Rote Fliegen, un peu perdu, très festif mais éloigné des circuits nocturnes connus et classiques. Mon sanctuaire en quelque sorte. Comme tous les bars de la ville, ça fermait quand ça voulait, quand tout le monde était parti se coucher ou quand le dernier client s’était écroulé sur les fauteuils confortables.

Je n’étais pas une habituée, mieux vaut éviter dans la profession. Mais j’y passais de temps en temps, quand je voulais être seule, n’être abordée par aucun collègue, DJ ou client, cliente. Un peu de silence, de verres enquillés en solitaire. Souffler. Tranquille. Me poser, réfléchir.

D’ailleurs, on me foutait la paix. Même pas un soulard pour venir me brancher. Merde ! Je pensais qu’avec mes efforts vestimentaires j’allais au moins me faire mater par le jeunot du bout du comptoir, par exemple.

Mais il se contentait de regarder sa bière dans les yeux tout en reluquant subrepticement la petite brunette qui assurait le service. Certaines ont tout d’autre moins, faut jouer avec ses cartes.

Alors pourquoi donner précisément rencard à Dortman, ici ?

Ouais. J’étais sans doute pas super logique. Paradoxale. Mes ex m’ont souvent sorti ça, généralement quand ils ne captaient pas mon côté sérieux dans les rivières d’alcools et la brume tabagique. Je ne vais pas changer de personnalité ni pour un mec ni pour un boulot.

Justin s’est pointé.

Je l’avais à peine reconnu.

Rasé de prêt, nouvelle coupe de cheveux également, finie la mèche de fan de techno minimale. Il portait un costard d’excellente coupe, sans doute hors de prix, une chemise blanche impeccable, cravate rouge en soie et des souliers solides mais vernis.

Son parfum ? Quelque chose de boisé et de fort, genre cuir de Russie. Un peu la classe. Comme il s’est directement approché de moi, la serveuse et son client nous ont regardés d’un air bizarre. Sans doute qu’on ne devait pas former un couple classique. Enfin, d’un autre côté, nous avons juste une sorte de relation contractuelle.

Malgré ma surprise, j’ai continué à jouer la meuf en acier.

— Pas mal mais y’a un truc qui cloche.

— Quoi donc ?

— Vous allez tuer vos pieds avec ce genre de chaussures.

Il a souri. Rictus presque fixe de carnassier.

— Ne vous inquiétez donc pas, je danserais encore quand vous serez couchée depuis de longues heures.

— Un défi ? Je vous préviens, je suis plutôt endurante.

— Nous verrons ça

Il s’est offert un shot de vodka pure et m’a demandé ce que je prenais. J’avais décidé de rester fidèle à la Jager. Pour être sûre de tenir j’avais également mis de côté quelques paras de MD, très légèrement dosés ainsi qu’un sachet de speed.

Une bande d’étudiants est entrée dans le bar. Les filles nous regardaient en biais, les mecs jouaient les blasés mais il était évident que Justin les impressionnait. Il a réglé et j’ai jeté un bref coup d’œil à son portemonnaie. Ce dernier était rempli de gros billets, bien rangés dans leur logement, autour d’une carte bancaire intégralement noire. Monsieur Dortman avait sorti le grand jeu ce soir. J’aurais voulu croire que c’était pour moi mais je ne me faisais pas d’illusions. C’était l’Ostenberg qui le motivait pas ma pauvre personne.

Mais ça, les autres clients ne pouvaient pas le deviner et je pouvais au moins m’afficher avec Justin comme s’il s’agissait d’un de ces mecs « trophées ». Ça me plaisait pas mal, je dois l’avouer.

Nous sommes restés jusqu’au Rote Fliegen jusqu’à minuit environ. Justin parlait peu, il observait en buvant chichement ses shots à petites gorgées. Il a fini par demander :

— Le coup des deux jours de soirées, espacés d’une semaine, c’est une blague, non ?

— Tout le monde dit que non. Ceux qui ont tenté d’entrer à l’Ostenberg après une bonne nuit de sommeil ont été refoulés. La plupart ne passent même pas le dernier test auprès du freak qui donne les dernières infos pour rejoindre le club, la semaine d’après.

— Ils auraient des guetteurs ? Dans les bars et autres clubs ?

— Oui. L’Ostenberg est protégé en permanence par ses anciens visiteurs.

Justin m’a paru songeur, comme s’il ne cessait de calculer ou d’élaborer toutes sortes de théories sur l’Ostenberg.

— Je vois, des gens comme Karan ou Sienna, prêts à tuer ou à mourir plutôt que de lâcher la moindre info sur le club.

— Oui, ils peuvent donc être partout, au Watergate, au Horst…

— Ou ici ?

Je regardais autour de nous. Rien que des étudiants rieurs qui buvaient et devisaient en refaisant la trame du monde réel. J’avais du mal à imaginer que les séides de l’Ostenberg puissent être l’un ou l’une d’eux. En fait, je les enviais. Consommateurs insouciants, à la peau encore souple, les yeux grands ouverts.

J’avais été comme ça, il y a quelques années. Mais bien vite, j’avais dû gagner ma croute et j’étais passée de l’autre côté du comptoir. La fête comme un métier. Je reposai ma pipette de Jager et répondis :

— J’en doute. Pas le profil. Trop proprets.

Nous avons entamé notre nuit. Tout d’abord un échauffement au Kit Kat, un club à tendance SM-queer situé dans le quartier. Justin a du enlever sa veste mais il a tenu à conserver sa chemise et cravate. Plutôt tranquille, ce soir, à part dans les toilettes, transformée en un second club, interne, dans lequel un DJ français passait quelques galettes.

Le décor était très kitsch, comme toujours au Kit Kat. Après avoir laissé la porte ouverte, un gros mec était installé sur des chiottes et s’ingéniait à s’enfoncer une brosse à dent au fond du rectum, dans une indifférence à peu prêt totale. Justin m’a offert un nouveau verre de Jager et il s’est laissé tenter lui aussi. Il a savouré sa pipette :

— Pas mal, je m’attendais à pire.

Nous avons dansé, doucement. La musique était un mélange de New Wave et d’Electro progressive. Des trucs grands publics mais bien sentis. Justin m’a lancé :

— Vous y allez doucement, pour vous économiser ?

Alors que lui, commençait déjà à se lâcher, froid, puissant, mécanique. Il dansait pourtant assez bien, pour qui aime les figures industrielles et concentriques. Je l’ai accompagné, sur quelques titres puis suis retournée au comptoir, reprendre une Jager sur mes propres deniers.

Mon départ a provoqué une arrivée de meufs en latex et en lycra autour de Dortman. Elles s’approchaient en dansant, l’air de rien, jouant avec leurs chevelures de pétasses.

Je n’étais même pas jalouse. Connaissant la nature de mon compagnon, ces filles dansaient avec une sorte de meuleuse à béton affectant la belle forme humaine de l’hybride parfait entre le branché insouciant et le cadre aux poches remplies de stock options. Une sorte d’idéal, capable de délirer des nuits entières tout en t’assurant un train de vie confortable.

La clé de ces mecs parfaits étant la C. presque pure qu’ils pouvaient te fournir. Evidemment, ça ne durait jamais vraiment. La drogue finissait toujours par prendre l’ascendant. Mais sur la piste, l’illusion pouvait perdurer quelques bonnes heures.

Une grande blonde semblait bien à bloc sur Dortman. Elle me rappelait vaguement quelqu’un. Sans doute une des nombreuses figures nocturnes à écumer bars et boîtes. Entre 25 et trente ans. Plus exactement la jeunette. La meuf entre deux âges, tentée entre le fait de se caser et quelques dernières virées déglinguées. Je me suis approchée d’elle. Elle frôlait le double mètre, perchée sur ses bottes gothiques avec renforts de métal, jupe mi-longues dévoilant ses genoux, bustier argenté avec des lacets dans le dos.

Un peu salope, un peu distante. Sans doute que peu de cibles devaient lui résister avec son visage carré, ses larges lèvres pailletées, son regard bleu et ses longs cheveux blonds. Je repérai toutefois deux dents cassées.

Très belle mais pas parfaite. Elle dansait juste derrière Justin, l’effleurant de sa chevelure et faisait discrètement dégager ses concurrents gays ou d’autres salopes dans son style, mais moins physiques et moins motivées qu’elles. La femelle Alpha.

Je les matais en périphérie, légèrement en oblique. Steffi, une des serveuses du Kit Kat m’a alors repérée et est venue vers moi. A peine habillée de quelques éléments de lingerie, elle portait un grand plateau métallique sur lequel reposaient des verres de shots de vodka agrémentés d’une petite boule de glace à la fraise.

— Salut Donna, ça fait une paye…

— Tu sais moi, le Kit Kat…

Steffi était une grande Black, à peine la vingtaine, cheveux blonds miel bouffants et vaguement ébouriffés. Absolument adorable et aussi radieuse qu’une after sur la Spree, en plein été. Elle a émit un petit rire et m’a offert un shot.

— Prends-en un autre si tu veux. T’es en repos ?

J’ai décliné l’offre et ai répondu :

— Pas exactement. Disons que je fais une prestation particulière, ce week-end.

Steffi a montré Justin d’un hochement de tête tandis que deux jeunes femmes venaient la délester de deux autres shots.

— C’est ton nouveau copain ?

Certaines autres meufs, même des bonnes copines auraient pu avoir un ton surpris ; voire condescendant en posant la même question. Pas Steffi. Ça lui paraissait plausible qu’un beau gosse friqué comme Dortman puisse traîner avec la vieille Donna Von Kess.

— Plutôt un mec qui me paye pour l’escorter dans les nuits berlinoises.

— Touriste ? Journaliste ?

— Non, genre cadre supérieur en quête de frisson.

Steffi a fait la grimace :

— Ah… Tu vas le traîner jusqu’où, Berghain ?

— On est partis pour tenter l’Ostenberg, là.

Steffi s’est immédiatement raidie.

— T’es sérieuse Donna ?

— Il paye… Il paye très bien.

— L’Ostenberg, c’est pas une question de thunes.

Je jetai un œil sur Dortman. La blonde l’avait entrepris et ils discutaient, bouche contre oreille pour lutter contre la techno des années 90, assourdissante. Du Underworld, enchaîné avec un vieux Prodigy.

Je ne me sentais toujours pas jalouse. Rien à foutre que mon vieux cadavre de client se fasse draguer par une des sirènes du Kit Kat. C’était moi qui tenais les manettes, grâce à mes connaissances vagues sur l’Ostenberg. Je demandai à ma collègue :

— Et toi ? T’en sais un peu plus sur l’Ostenberg ?

— Bof… Les rumeurs habituelles.

— Tu ne connaitrais pas un des guetteurs ?

— On essaye de rester discrète avec ça.

J’aimais bien Steffi, alors j’ai voulu lui donner un bon pourboire. Pour le shot et la discussion pas pour lui soutirer l’information. Elle a rapidement empoché l’argent. La monnaie c’est important en ce monde, quiconque prétend le contraire n’est qu’un menteur, ou un hyper riche qui a perdu le sens du réel. Elle m’a donné l’impression d’hésiter puis m’a finalement révélé :

— Ce soir… Kurt.

Ça m’a interloqué. Kurt était un vieil habitué du Kit Kat, un quinquagénaire assez rond, chauve, doté d’un regard trouble voilé par des lunettes aux verres épais. Une sorte de légende dans les bars et boîte SM. Archétype du soumis souvent partant pour des plans extrêmes. C’était lui que j’avais aperçu en train de jouer en solitaire sur la cuvette des toilettes. J’ai remercié Steffi d’un bref hochement de tête et suis retournée voir Dortman toujours en pleine discussion avec la blonde.

Je l’ai interrompue d’emblée :

— Justin. J’ai une info.

La blonde a essayé de me foudroyer de son regard bleu et profond, creusé par une drogue légère. Dortman s’en est aussitôt désintéressée.

— Fiable ?

— Le guetteur de cet endroit.

La blonde a saisit le bras droit de Dortman et lui a dit :

— Oublie pas, je m’appelle Anastasia. Tu restes ici ? Ou on se revoit ailleurs, avec un peu de chance.

Un sourire froid et une réponse tranchante :

— A l’Ostenberg, peut-être.



Justin Dortman : notes pour le rapport de la semaine 15

Donna m’avait désigné le guetteur du Kit Kat. Un gros mec posté dans les toilettes qui jouait avec une grosse à dent et son anus tandis que le DJ, le leader d’un groupe de disco punk français balançait du rock un peu gras. Billy Idol et autres vieilleries régressives. Quelques danseurs se démenaient dans les toilettes tandis que d’autres pissaient tranquillement ou s’amusaient à se toucher en tenant leur gobelet de bière entre leurs dents.


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