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La mécanique de l’abîme

S A I D



nouvelle



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copyright SAID 2017



v. 17.3


La mécanique de l’abîme



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En suspens au-dessus du clavier, les mains de Gabriel tremblaient. Sur le bureau, à côté du portable, le sixième café avait refroidi. Voyant qu’aucune inspiration ne lui venait, Gabriel soupira, attrapa la tasse et avala une gorgée en grimaçant.

« Quand ça ne veut pas, ça ne veut pas », se dit-il.

Le problème, c’est qu’il n’avait rien écrit depuis plus de six mois. Six mois que quand ça ne voulait pas, ça ne voulait pas. Et la sensation d’accomplissement qu’il éprouvait à raconter une histoire lui manquait terriblement.

« Je suis un écrivain qui n’écrit pas ».

Gabriel sortit de chez lui.

Les gens qui prétendent savoir comment l’écriture fonctionne disent qu’il faut observer les gens, comme si de la nature humaine pouvait s’extraire une essence dont la récolte constituait une activité en soi. Gabriel doutait de cette théorie. D’abord parce qu’il avait pour principe général de douter des théories ; ensuite parce qu’il croyait à la force de l’imprévu, à l’observation involontaire et impromptue. De toute manière, Gabriel était si distrait qu’une véritable observation était hors de portée de son esprit fatigué.

En six mois de temps, il avait tout essayé pour retrouver l’inspiration. Le café, la musique, la méditation, l’alcool, les nuits blanches, les grasses matinées, les bistrots, les bancs publics, les ateliers d’écriture... Ne ressortaient de ces expériences que quelques gribouillis, des bouts de textes sans intérêt, ni style ni saveur. Des bribes d’idées, éparses.

Au détour d’une rue, Gabriel s’assit sur un banc. Il se frotta les yeux. L’écriture, seule façon qu’il avait d’utiliser la solitude à bon escient, était en train de lui glisser entre les doigts. Espérant un miracle à ce stade, il sortit cahier, feutre, écouteurs, et attendit.

L’inspiration pouvait-elle naître du vide ?

Le vide...

L’esprit de Gabriel s’échappa. Il se rappela des cinq éléments de la pensée japonaise. Les cinq roues : la terre, le feu, l’eau, le vent... le vide. Son esprit s’envola. Il vit les sakura en fleurs, les pins parasol, les montagnes. Il entrevit Musashi s’isoler dans la montagne, écrire son traité sur la Voie du sabre, dont un chapitre entier était précisément dédié au vide.

Gabriel cligna des yeux. Il était de retour en ville, assis sur le banc. Quelque part dans son esprit, une voix lui dit : « Ça y est. ». Et pour la première fois depuis bien longtemps, il se mit à écrire.



Charles déposa les quelques pages imprimées par Gabriel sur la table du salon.

– Alors ? Qu’est-ce que tu en penses ?

Charles était un bon ami. Il lisait tous ses textes, sans hésiter une seconde à lui dire ce qui n’allait pas. Il n’y allait pas par quatre chemins. De la franchise, voilà ce dont tout écrivain avait besoin.

– Donc, comme ça, tu étais un nouvelliste en manque d’inspiration ?

– Oui.

– Et tu as écrit ça.

– Oui.

– Un début de texte qui parle d’un nouvelliste en manque d’inspiration, qui ne sait plus quoi écrire...

– C’est quoi ce mouvement de sourcil ?

– Quoi ?

– Tu fais ton expression bizarre, celle qui veut dire que c’est nul.

Charles soupira.

– Ce n’est pas nul... mais tu ne fais que... reporter le problème, voilà. Au lieu de surmonter ce qui t’arrive, tu le transfères à ton personnage, ce Marc, qui rencontre la même difficulté que toi. Exactement la même ! Et lui, il va raconter quoi ?

– Je ne sais pas, avoua Gabriel.

– Donc, tu reviens au point de départ. Au lieu d’être un auteur en manque d’inspiration, tu es un auteur qui parle d’un auteur en manque d’inspiration. Tu vaux mieux que ça, Gab, vraiment.

Il avait sans doute raison.

À nouveau seul, plus tard dans la journée, Gabriel retourna la conversation dans tous les sens. Il aurait suffi qu’il écrive une autre histoire pour se sentir mieux, mais rien ne lui venait, pas plus ce jour-là que la veille, l’avant-veille, ou cent jours plus tôt. Et maintenant qu’il tenait un fil, qu’il avait le sentiment d’avoir attrapé quelque chose, il ne voulait pas laisser cette histoire s’échapper. Son personnage lui plaisait déjà. Marc, un type bien, qui lui ressemblait un peu. Un nouvelliste du soir, chauffeur de bus la journée, qui avait écrit quelques bons textes, et même un ou deux formidables. Un nouvelliste en détresse, prisonnier du manque d’inspiration.

« Que vas-tu faire, Marc ? » demanda Gabriel à voix haute en se penchant en arrière, dans son siège de bureau. Puisqu’ils se ressemblaient, se dit-il, alors peut-être... peut-être utiliseraient-ils la même solution à leur problème ?

Gabriel replongea dans l’histoire de son écrivain sans idée. Comme lui, Marc se décida à écrire l’histoire de Sarah – il fallait, pour une raison inconnue mais frisant l’évidence, qu’elle s’appelle Sarah – elle-même nouvelliste ne sachant plus quoi écrire, et rongée par le désespoir. Gabriel sourit. La mécanique lui plaisait beaucoup.

Sarah avait le même problème que Marc, cependant. Et Marc, le problème de Gabriel. Qu’allait-elle écrire ? Sourire aux lèvres, Gabriel se dit que Sarah écrirait elle aussi un texte évoquant un écrivain sans inspiration. Elle s’appelait Leila.

Leila racontait l’histoire de Karim. Karim celle d’Olivier. Olivier celle de Julie. Julie celle de Keita. Keita celle de Lewis. Lewis celle de Ferdinand. Ferdinand de Godefroid, Godefroid de Hans. Hans, quant à lui, racontait l’histoire d’Éléonore.

C’est ainsi que, des heures durant, Gabriel enchâssa les unes dans les autres les vies d’écrivains perdus dans le vide. Il recommença le lendemain, le surlendemain, et les cent jours qui suivirent.

Plusieurs mois durant, il ne parvint plus à écrire quoi que ce soit d’autre. Autopublié, Gabriel assistait sur Internet aux mouvements fluides de ses lecteurs. Certains, nouveaux, l’avaient rejoint par curiosité. D’autres, parmi les plus anciens, le quittaient, probablement las de cette bizarrerie qui, autrefois, les avaient sans doute séduits.

Presque chaque jour, Gabriel publiait une suite à ce qui devenait une immense histoire, racontait un pan de vie d’auteur à l’arrêt forcé, vivant ailleurs et à une autre époque, mais faisant toujours face à la même angoisse, celle de ne plus parvenir à faire ce pourquoi il ou elle estimait être la raison de sa présence sur Terre.

L’un des écrivains de Gabriel écrivait sur des tablettes d’argile qu’il faisait cuire, quelque part dans un désert brûlant. Un autre utilisait des pigments sur une peau tannée. Il y avait aussi cette femme, qui tapait bruyamment à la machine dans une métropole occidentale. Un autre encore, portant des vêtements étranges, manipulait un appareil dont Gabriel n’avait pas la moindre idée du fonctionnement.

– Pourquoi tu continues ? demanda un jour Charles.

Voir son ami obsédé par la même mécanique depuis des mois avait quelque chose de plus inquiétant encore que de le voir déprimé, sans inspiration. Mais ce n’était pas tant la mécanique qui lui plaisait. Gabriel aimait cette histoire parce que les vies qu’il dépeignait tombaient sous le sens, coulaient de source. Ces gens étaient... presque réels. Il n’avait qu’à les observer gérer cette situation pesante, souvent mêlée à d’autres que les humains normaux auraient jugées plus graves, faute d’avoir conscience de la nécessité d’écrire.



Un soir, alors qu’il approchait de sa huit-centième histoire, Gabriel s’endormit à son bureau. Lorsqu’il s’éveilla, il était debout sur une roche pâle, comme il y en avait des milliers à perte de vue, dans toutes les directions où il pouvait voir. On aurait dit que des montagnes entières avaient été détruites, réduites en pierres suffisamment grosses pour pouvoir s’y tenir debout, des pierres répandues en un tapis rocailleux jusqu’à un horizon, dessiné au crayon par une main tremblante.

Gabriel ne savait pas où il était, mais étrangement, le lieu lui semblait familier. Il décida d’avancer, marchant d’une roche à l’autre. C’est ainsi qu’il remarqua à quel point il faisait sombre entre les pierres, comme s’il y avait du vide en dessous. En tendant l’oreille, Gabriel perçut le bruit d’un écoulement d’eau. Une rivière souterraine ?

Afin de ne pas tomber, il était nécessaire que Gabriel regarde ses pieds en permanence, certaines roches n’étant pas stables. De temps à autre il relevait la tête, puis baissait les yeux et se concentrait à nouveau. Avancer, avancer, avancer... voilà ce que lui murmurait son cerveau. C’est cependant lors d’un de ces brefs redressements qu’il aperçut une silhouette sur sa droite.

Sans hésiter, Gabriel progressa dans sa direction. Une voix intérieure lui suggéra qu’il pouvait s’agir d’un mirage, mais il n’en était rien. La silhouette restait bien là, grandissant au fil de ses pas.

Gabriel était encore à dix mètres lorsque, stupéfait, il reconnut l’un de ses personnages. C’était Karim qu’il voyait là, marchant comme lui, surveillant ses pas, se relevant de temps à autre.

Karim se mit à genoux et regarda entre les pierres. Y voyait-il quelque chose ? Avec précaution, Gabriel l’imita, appuyé sur les rochers. Il approcha son œil des interstices noirs Là, au fond de l’abîme, il n’y avait rien. Puis, Gabriel finit par voir quelque chose. Il y avait sous lui le même désert de rocailles que le sien, et sur les angles gris des minéraux, il y avait un autre de ses personnages : Olivier.

Quand Gabriel se redressa, Karim avait disparu.

« Qu’est-ce que c’est que cet endroit ? » se demanda Gabriel.

Et instantanément, comme insufflée à son esprit par le lieu lui-même, la réponse lui vint. « Ici » n’était aucun lieu. « Maintenant » n’appartenait à aucune époque. Gabriel était et au moment où se retrouvaient celles et ceux qui n’avaient plus d’inspiration. Comme pris au cœur de la Page Blanche.

Gabriel marcha encore, et croisa d’autres de ses personnages, tous en quête d’une histoire à raconter. Tour à tour ils se penchaient, et si Gabriel faisait pareil, il apercevait dans l’abîme le même décor, comme si ces déserts étaient une fenêtre les uns sur les autres. Un personnage en voyait un autre, et se volatilisait, retrouvant sans doute le lieu et l’époque qui étaient les siens.

« Mais alors... » se demanda Gabriel, « depuis le temps, pourquoi je ne disparais pas ? ».

Gabriel marcha seul un bon moment. Pendant longtemps, il n’entendit rien ni personne, que cet écoulement d’eau invisible et lointain. Puis, sans prévenir, il y eut sous ses pieds un bruit différent. Gabriel s’allongea presque sur les pierres dans l’inconfort absolu.

Il y avait là quelqu’un, quelqu’un que Gabriel ne connaissait pas, et qui ne se trouvait pas dans le décor habituel. Ce personnage inconnu voyageait à bord d’un train. Par la fenêtre défilait le paysage vert et humide du sud de la Chine, qu’il ne regardait pas. Ce type, ce blond aux grandes jambes, avec son début de barbe et son regard fatigué, s’était mis à écrire au feutre dans un cahier acheté dans une minuscule boutique cantonaise. Sa main voyageait aussi vite sur le papier que lui à bord du train, préférant conserver le fil de ses pensées plutôt que de prêter la moindre importance à une calligraphie digne de ce nom.

Gabriel sourit. L’image s’assombrit en vitesse comme un ciel d’orage. Gabriel eut l’impression de tomber, de suffoquer et, lorsqu’il revint à lui, il était assis dans son appartement, sur son fauteuil, la tête penchée en arrière, la bouche grande ouverte, sèche. Il se redressa, les cervicales endolories. Ses yeux firent la mise au point.

Après quelques secondes il réalisa qu’on sonnait à la porte, et qu’on y frappait, en alternance. La marque distinctive de Charles. « Un jour... » se dit Gabriel en se levant pour aller ouvrir, « j’écrirai un texte sur toutes ces façons particulières qu’ont les gens de s’annoncer derrière une porte. Les discrets, les anxieux. Les colériques. Ceux qui veulent faire une démonstration de force. Ceux qui rajustent leurs vêtements en attendant qu’on ouvre. Ceux qui font un pas en arrière, ou deux, et ceux qui ne le font pas. Ceux qui sonnent trois fois. Ceux qui s’impatientent. Ceux qui sonnent avec les phalanges parce qu’ils ont peur des bactéries. Donnez-moi un trou dans un mur et une planche en bois, et je vous dirai qui vous êtes. ».

Et tout en tournant le bouton, en laissant Charles et une odeur de fast-food entrer dans la pièce, Gabriel comprit. Il était débloqué. C’était fini. Il avait eu une idée. Bonne ou mauvaise, peu lui importait. Une idée.

Il ne dit rien, convaincu que ce rêve devait conserver quelque chose de secret. Plus tard dans son lit, Gabriel repensa aux roches. Lui qui s’était toujours demandé si les vies qu’il inventait existaient quelque part, ne savait plus quoi penser. Ou plutôt, il avait peur de savoir quoi penser, maintenant. Pour une raison qu’il ignorait, Gabriel était entré au cœur des choses, avait effleuré la mécanique de l’abîme dont il s’était senti prisonnier si longtemps. Lui-même n’était peut-être qu’un échelon, un étage. Un maillon de la chaîne. Un personnage.

Quel genre de personnage était-il ? L’idée que son destin tienne entre les doigts de quelqu’un d’autre qui l’écrirait, ailleurs, à un autre moment, ne l’attrista nullement. Gabriel avait lui-même griffonné trop de vies parallèles pour en vouloir à l’Univers de fonctionner ainsi. Il se sentait simplement petit, comme on se sent petit lorsque, penché sur son siège, on peut voir les minuscules constructions humaines et le mince tracé des routes par le hublot de l’avion.

Gabriel s’endormit sans retrouver le désert de roches.

Jamais plus il ne cessa d’écrire.

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Couverture : d’après une photo libre de droits de Naveen Prajapat.


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