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Copyright © Daniel Frisano 2017

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Deuxième édition - août 2017











IMPERMANENCE

de Daniel Frisano

Traduit de l’anglais par Rémy Kuentzler









L’humanité a découvert le secret de l’immortalité : la maintenance et le remplacement réguliers des organes, et la sauvegarde électronique quotidienne de l’intégralité des données cérébrales. Dans un futur infiniment distant, peuplé uniquement de femmes, la vie s’écoule de manière éternelle et sereine, apparemment invulnérable à toute menace possible. Du moins jusqu’à ce que...














PREMIÈRE PARTIE





1.



Un matin du début de l’hiver, Baxti-LY gara son deux-roues neuf sur sa place attitrée, comme elle le faisait chaque jour de travail, et elle retira sa lourde veste. Tout en la déposant dans le vestiaire prévu à cet effet près de la sortie du parking de l’entreprise, elle aperçut son amie et collègue Hawiya-MT arrivant à pied, comme elle le faisait souvent (elle habitait dans les environs).

— Salut, Hawiya, dit Baxti. Hé, tu as de nouveaux yeux ! ajouta-t-elle, surprise.

— Oui, je me suis laissée tenter par ce petit caprice, répondit son amie avec un gloussement.

— Ça ne te ressemble pas du tout : tu es toujours si sérieuse ! se moqua Baxti, alors qu’elles se dirigeaient chacune vers leurs bureaux respectifs.

GraviDyn construisait des véhicules très populaires : ils se déplaçaient vite, sans bruit, et pouvaient réduire la consommation d’énergie au minimum en exploitant les minuscules irrégularités gravitationnelles causées par l’homogénéité imparfaite de la masse de la Terre. Hawiya travaillait au service commercial, s’occupant de gérer des clients dans tout le secteur nord-ouest, alors que Baxti, au sein du département scientifique, étudiait les éventuelles interférences des véhicules sur le champ gravitationnel de la planète. Elles étaient à différents niveaux de l’organigramme de l’entreprise : en théorie, le Gouvernement dissuadait les relations « inégales », mais il fermait les yeux sur les petites et moyennes entreprises comme GraviDyn car il savait que les opportunités de s’y faire des amies étaient limitées.

— J’avais hier ma maintenance périodique de la boîte crânienne, alors pendant que j’y étais, j’ai fait changer mes yeux, dit Hawiya. Mon ancienne paire aurait bien duré quinze autres cycles solaires, mais j’en avais un peu assez, alors quand j’ai vu ces yeux noisette j’ai décidé de les essayer. Je peux les garder pendant dix jours, et si je ne les aime pas, je peux les rendre et récupérer mes anciens. Pour l’instant, je trouve qu’ils ont l’air un peu bizarres, mais je vais peut-être m’y habituer au fil des prochains jours.

Ah oui, je me rappelle que tu m’en avais parlé. C’est étrange pourtant, une autre fille de ton service était absente, alors elles ont demandé à l’une de nous de la remplacer. Ça n’arrive pas souvent, elles sont d’habitude plutôt efficaces dans la gestion des jours de congé des employées, répondit Baxti.

Ouais, ça n’arrive presque jamais. Je me demande qui c’était, et pour quelle raison elle n’était pas là, dit Hawiya. Mon absence n’était pas une surprise, tout est bien consigné dans le registre. Ces choses-là se passent par roulement, afin qu’il n’y ait jamais plus d’une personne absente du service par période de vingt jours. De toute façon, je ne pense pas que GraviDyn fera faillite pour si peu !

Elles se dirigeaient toutes les deux vers l’entrée, avec d’autres collègues. Leurs routes se sépareraient une fois le hall principal atteint : Hawiya irait au deuxième étage, avec les autres employées du service commercial, et Baxti se rendrait au laboratoire de recherche scientifique au troisième étage.

— Tu aurais quand même pu me le rappeler : j’ai dû m’asseoir à la cafétéria avec l’autre, là, la nouvelle fille de l’administration. Elle est d’un ennui ! dit Baxti sur un ton de reproche. Au moment où elle m’a vue toute seule, elle s’est assise et m’a tenu la jambe. Une fois qu’elle commence, on ne peut plus l’arrêter ! On dirait un vautour se rapprochant de sa proie : il n’y a tout simplement pas d’échappatoire. Deux filles du service de production venaient de quitter la table, alors elle m’a prise au dépourvu. Elle a commencé une diatribe sur les feuilles de présence dont elle devait s’occuper, ou je ne sais plus quoi, et elle a continué encore et encore jusqu’à ce que ma nourriture se fige dans mon œsophage, et j’ai eu mal au ventre tout l’après-midi. Préviens-moi la prochaine fois, d’accord ?

— Depuis quand suis-je censée te dire tout ce que je fais ? Le registre des jours de congé des employées est là, à la vue de toutes : tu savais pertinemment que je serais absente ! répliqua Hawiya, sa voix trahissant involontairement une certaine irritation.

Elles venaient d’entrer dans le hall et les paroles d’Hawiya résonnèrent entre les hauts murs, faisant tourner des têtes.

— Ouh, tu es un peu soupe-au-lait aujourd’hui ! rétorqua Baxti, surprise par un tel éclat de voix de la part de son amie, dont la contenance, d’habitude si réservée, semblait presque contrebalancer sa propre personnalité, plus exubérante.

Excuse-moi, Baxti, je ne voulais pas hausser le ton, la rassura Hawiya. Je n’ai pas bien dormi et je suis un peu sur les nerfs. Je n’ai pas pu me décrocher de mon livre hier soir, alors j’ai lu jusqu’au petit jour.

— Tu as lu jusque tard dans la nuit ? Avec tes nouveaux yeux ? Tu sais que tu ne devrais pas les fatiguer durant les deux ou trois premiers jours, n’est-ce pas ? la réprimanda Baxti. Je parie qu’il s’agissait d’un de ces livres sur l’histoire ancienne dont tu es si friande récemment !

— Exactement, répondit Hawiya en souriant. Tu vois, je n’ai pas besoin de te dire quoi que ce soit, tu me connais tellement bien ! C’est vrai que mes yeux piquaient un peu ce matin, mais pas longtemps. Et je suis toujours dans les temps pour récupérer mes anciens !

Je ne sais pas... les yeux noisette te vont bien, je pense que tu devrais les garder, suggéra Baxti en se tournant vers les escaliers menant au laboratoire. Mais ne les maltraite pas comme ça ! À tout à l’heure à la cafétéria, si tu y vas !

Oui, j’essaierai de ne pas te laisser seule avec cette pipelette encore une fois. A plus tard !