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SOUS LES FEUX DES REGARDS

Nouvelles Perspectives sur la danse et le handicap



Kate Marsh et Jonathan Burrows (ed.)



publié par l'IETM



en collaboration avec





Septembre 2017



Publié par l'IETM chez Smashwords





This publication is distributed free of charge and follows the Creative Commons agreement Attribution-NonCommercial-NoDerivatives (CC BY-NC-ND)















IETM est financé par

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'Sous les feux des regards. Nouvelles perspectives sur l'art et le handicap'

Auteurs : Kate Marsh et Jonathan Burrows (ed.)



Coordination générale et édition : Elena Di Federico, Nan van Houte, Mary Ann deVlieg (IETM)

Traduction française : Solène Aubier







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Cette publication est disponible pour le téléchargement gratuit en format pdf à la page https://www.ietm.org/fr/publications







Image de couverture : Michael Turinsky dans ‘Second Skin – Turn the Beat around’ à Tanzquartier Vienna (© Rafael Stiborek)







Les éditeurs ont fait tout leur possible pour obtenir la permission de reproduire des images protégées par copyright. L’IETM sera ravi de réparer toute omission portée à son attention dans les prochaines éditions de cette publication.





Afin de faciliter la lecture sur liseuse électronique, le nombre de liens hypertextes dans cette version de la publication a été réduit par rapport à la version originale en pdf.





Biographies

Kate Marsh est artiste de danse et chercheuse. Elle a notamment travaillé avec la compagnie Candoco Dance de 1999 à 2004 en sa qualité de danseuse, mais aussi de professeure. Elle collabore encore aujourd'hui avec cette compagnie, mais cette fois-ci comme artiste associée. Elle enseigne régulièrement dans différents contextes et a créé un duo, « Famuli », avec la danseuse Welly O'Brien, qui est actuellement en tournée dans tout le Royaume-Uni.

Après avoir terminé sa thèse en 2016 sur la danse, le handicap et le leadership, Kate a décroché un poste d'assistante de recherche pour C-DaRE, le centre de l'université de Coventry dédié à la recherche en danse. Elle travaille également en partenariat avec Metal Culture dans le cadre du programme « Créateur de changement » du Arts Council of England.



Jonathan Burrows a dansé avec le Ballet royal de Londres pendant 13 ans avant de le quitter pour se consacrer à ses propres représentations. Il travaille actuellement avec le compositeur Matteo Fargion, avec qui il explore un ensemble d'œuvres et continue de se produire à travers le monde. Les deux hommes sont coproduits par le Kaaitheater de Bruxelles, PACT Zollverein Essen, Sadler's Wells Theatre London et BIT Teatergarasjen Bergen. Burrows collabore également en tant qu'artiste associé avec le Kunstencentrum Vooruit de Gand, Belgique, le South Bank Centre de Londres et le Kaaitheater de Bruxelles. Il est également membre visiteur du corps professoral de P.A.R.T.S Bruxelles et professeur invité à l'université de Berlin, Gand, Giessen, Hambourg et Londres. Son guide « A Choreographer's Handbook » s'est vendu à plus des 10 000 exemplaires depuis sa publication en 2010 et est disponible chez Routledge Publishing. Burrows travaille actuellement en tant qu'agrégé supérieur de recherche au Centre de recherche en danse de l'université de Coventry.

Table des matières

Avant-propos de l'IETM et remerciements

Avant-propos du British Council

1. Introduction



Section 1 - « Chers collègues et artistes... »

«... quel que soit le sens dans lequel on les tourne et retourne, en gros » - Lettre de Jonathan Burrows

« ... nous sommes plus nombreux que vous ne le pensez, et nous dansons dans le monde » - Lettre d'Annie Hanauer

« ...se plaindre n'aide jamais à faire bouger le monde » - Lettre d'Elisabeth Löffler

« ... tout se trémousse » - Lettre de Vicky Malin

«...je m'inquiète, car nous nous retrouvons peut-être tous dans la fausseté de la "communauté commissionnée" » - Lettre de Dan Daw

«... et toutes les petites blessures qui naissent en dansant sur les planches de Londres, de France, du Vietnam, de Palestine et d'Israël, d'Afrique, des Amériques, d'Océanie, et de nos chambres » - Lettre d'Andrew Graham

«...Mais ce n'était pas ce que vous attendiez des Artistes, n'est-ce pas ? » - Lettre de Simon Startin

«... la vue, l'odorat, le toucher » - Lettre de Nadia Nadarajah, traduite de la langue des signes britannique par Sue MacLaine

«... à tous les enfoirés qui m'ont dit que je ne peindrai, ne jouerai ou ne danserai jamais, regardez où je suis ! » - Lettre de Julie Cleves

«...peut-être que l'éclatement de l'identité politique entraînera la mort à petit feu de la patriarchie ? » - Lettre de Will Bride

«... j'ai soudain compris que certains membres du public ne s'étaient pas rendu compte de mon handicap » - Lettre de Welly O'Brien

«...je me considère comme une danseuse à trois corps : Tanja avec des béquilles, Tanja en fauteuil roulant et Tanja sans béquille ni fauteuil » - Lettre de Tanja Erhart

«...Si le public exigeait de la dignité de la part des acteurs, il comprendrait ce à quoi le théâtre devrait ressembler... imiter la vie n'est ni beau ni cultivé » - Lettre de Saša Asentić

« ...Je n'ai ni l'envie ni l'inspiration pour écrire une lettre, mais si vous trouvez en vous le désir d'accepter mes pensées et mes sentiments sur mon corps handicapé et dansant, je vous offre le poème ci-joint » - Poème de Vesna Mačković



Section 2 - PERMISSION TO STARE

2. Les arts et le handicap – Un secteur distinct ?

3. Remettre en question les notions de « normalité » ou simplement être un artiste ?

4. « Gardiens » - Imaginer un centre omniprésent

5. Ressources



A propos de l'IETM

A propos de la série Nouvelles perspectives

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Avant-propos de l'IETM et remerciements

Le terme « handicap » est un terme délicat qui est employé de bien des façons dans bien des contextes. Il peut être employé pour faire référence à une incapacité mentale ou physique ; à des limitations imposées par un environnement ou une société à des personnes ayant une incapacité ; ou encore pour désigner des personnes. Le handicap est non seulement un concept controversé, mais aussi un phénomène subtil et complexe.

Il est donc normal que le secteur des arts du spectacle veuille refléter cette subtilité, mais les liens qui unissent l'art du spectacle et le handicap sont parfois perçus depuis des angles différents desquels émanent des convictions conflictuelles.

C'est pour cette raison que notre dernier numéro de Nouvelles perspectives regroupe toutes sortes de points de vue sur les arts et le handicap, qui sont à la fois contradictoires, intimes et touchants.

Les deux éditeurs, les artistes Kate Marsh et Jonathan Burrows, ont choisi de s'intéresser à la danse contemporaine et de limiter leur travail d'édition afin de laisser le plus de place possible à la voix des artistes. Ainsi, la première partie de cette publication se compose d'une chaîne de lettres écrites par d'autres artistes tandis que la seconde partie s'appuie sur des contributions collectées grâce à un appel ouvert en ligne. En bref, « Sous les feux des regards » offre une vue d'ensemble sur les variétés de questions qui se posent et les approches éventuelles qui s'offrent à nous. Toutefois, cette publication ne prétend pas apporter des réponses claires, mais plutôt susciter l'intérêt des lecteurs profanes en la matière et d'enrichir les points de vue de ceux qui en savent plus ou qui s'engagent activement dans ce secteur artistique.

Grâce au soutien inestimable du British Council, l'IETM a ouvert le débat sur les arts et le handicap en y consacrant une session spéciale lors de sa réunion plénière d'automne à Valence en 2016 (Autres capacités, esthétiques en mouvement ? - en anglais) et s'efforce concrètement de fournir les meilleures conditions aux professionnels des arts du spectacle en situation d'handicap qui ont envie de participer aux activités de l'IETM et de rejoindre le réseau. En outre, nous espérons exporter ce débat dans des pays où il est encore absent ou en timide essor.

Nous remercions les artistes qui ont accepté de rédiger leur lettre et tous ceux qui ont répondu à notre appel ouvert afin de partager leurs points de vue et leurs expériences. Nous tenons tout particulièrement à remercier Jonathan Meth - Crossing the Line (RU), Lawrence Shapiro (CA), Richard Phoenix - Constant Flux (R-U), Meritxell Barberá et Celine LeBlanc - Festival 10 Sentidos et Taiat Dansa company (ES), Simon Raven - Université de Northumbria(R-U), Michael Turinsky - Verein für philosophische Praxis (AUT), Zélie Flach - Wales Arts International (R-U), Luke Pell, Vera Rosner and Cornelia Scheuer - MAD Coproductions (AT), Aidan Moesby (R-U), Robbie Synge (R-U), Priya Mistry - whatsthebigmistry (R-U).

Cette publication, comme toutes celles de la série Nouvelles perspectives, est également disponible dans un format accessible aux lecteurs malvoyants (voir le lien sur le site de l'IETM).

L'IETM est convaincu que la diversité des milieux, des ethnies, des genres, des orientations sexuelles, des capacités physiques, des conditions sociales, des situations professionnelles, des statuts d'emploi, des âges, des carrières et des endroits géographiques est un atout pour le réseau et pour le secteur des arts du spectacle contemporains aussi bien en Europe que dans le monde entier. N'hésitez pas à nous envoyer vos commentaires et vos questions à l'adresse ietm@ietm.org.



Avant-propos du British Council

Si vous êtes un professionnel des arts du spectacle travaillant en Europe et que vous ne savez rien, ou presque, du travail des artistes en situation d'handicap, vous passez à côté de l'une des opportunités créatives de notre époque... sans parler du fait que vous ne rendez ni service aux artistes ni aux publics.

C'est une déclaration audacieuse, mais qui reflète le simple fait que quelque chose d'extraordinaire est en train de se passer en Europe.

Pendant de nombreuses années, des fondateurs et gouvernements perspicaces, ainsi que quelques organisations artistiques pionnières ont défendu avec ferveur le droit des personnes en situation d’handicap non seulement à assister aux arts, mais aussi à y participer.

Cependant, nous constatons actuellement que de plus en plus d'organisations artistiques phares accueillent et soutiennent le travail d'artistes en situation d’handicap non pas parce qu'elles sont convaincues qu'elles devraient le faire (impératif moral), non pas parce qu'elles doivent le faire (impératif légal), mais parce qu'elles se sont aperçues que la nouvelle génération d'artistes en situation d’handicap est créatrice d'un art exaltant et provocant qui repousse les limites. Le fameux impératif artistique !

Réfléchissez-y un instant. Des artistes forts d'une expérience unique et dont la vision du monde redonne à l'art toute son unicité et sa jeunesse. Des artistes qui n'ont pas fréquenté les mêmes écoles de danse & de théâtre, les mêmes conservatoires et collèges d'arts que tout le monde (bien souvent parce qu'ils ne le pouvaient pas), qui apportent de nouvelles idées en matière d'esthétique. L'exploration des différences et de « l'altérité » nous aide, tous autant que nous sommes, à mieux comprendre la société complexe dans laquelle nous vivons.

En outre, dans le domaine de la danse et du mouvement (le thème de cette publication), j'estime qu'aucun partisan de la danse, qui s'intéresse à la façon dont le corps humain se meut et à la façon dont il voyage dans l'espace, ne peut ignorer ces talentueux artistes de danse en situation d’handicap qui apportent à leur travail leurs corps différents et leurs façons différentes de se mouvoir dans l'espace.

Il existe évidemment de nombreux professionnels des arts du spectacle et des compagnies de danse et de théâtre inclusives qui créent un travail remarquable depuis des années ; des décennies même ! La compagnie Candoco Dance Company au Royaume-Uni, Theater Stap en Belgique, BewegGrund & Theater HORA en Suisse, DIN A 13 en Allemagne et La Compagnie de l’Oiseau-Mouche en France sont juste quelques-unes des pionnières.

Ce qui change est que de nombreux artistes en situation d’handicap rejoignent ces compagnies afin de jouir de la présence et du soutien croissants que leur confèrent les grandes organisations artistiques européennes. Depuis Dansens Hus à Stockholm à Mercat de les Flors à Barcelone en passant par Tanzhaus NRW à Dusseldorf, les maisons de danse européennes accueillent, soutiennent et mont à l'honneur les artistes de danse en situation d’handicap ainsi que les nouvelles initiatives du réseau European Dancehouse Network. Qu'ils soient présentés au Festival d'Automne de Paris ou aux festivals de danse de Lubin à Zagreb, d'Oslo à Turin, le travail des artistes en situation d’handicap et la danse inclusive sont présentés au plus haut niveau à travers le continent.

Le British Council est honoré de s'embarquer dans ce voyage avec l'IETM au cours duquel nous explorerons et célébrerons le travail des artistes en situation d’handicap évoluant dans le monde du spectacle. Nous espérons que cette publication se traduira par une représentation accrue des fabuleux artistes en situation d’handicap et des compagnies inclusives dans le réseau de l'IETM et les autres réseaux d'envergure mondiale.

Comme vous pourrez le lire dans « Permission to Stare », il reste encore un long chemin à parcourir avant que notre secteur artistique n'embrasse pleinement les opportunités artistiques que ces artistes ont à nous offrir. Et il reste encore un long chemin à parcourir avant que nos institutions et structures ne garantissent le même accès aux arts à la fois aux artistes en situation d’handicap et aux publics en situation d’handicap. Nous souhaiterions que vous nous rejoigniez, l'IETM et nous, dans ce voyage qui nous permettra de comprendre comment faire tomber les barrières – non pas parce que nous le devrions, non pas parce que nous le devons, mais parce qu'en tant que professionnels, nous partageons un même engagement, qui est de présenter un travail ultra innovant et de haute qualité et parce qu'en tant que publics, nous partageons un même désir, qui est de voir un travail d'excellence qui nous aide à approfondir notre connaissance de nous-mêmes de manières inédites et inattendues.

Ben Evans

Directeur des Arts et du Handicap, Région Union européenne, British Council

www.disabilityartsinternational.org

Twitter: @DisArtsInt



Le British Council est l’agence britannique internationale dédiée aux domaines de l’éducation et des relations culturelles. Il est présent dans plus de 100 pays et territoires et il travaille avec des millions de personnes chaque année pour créer des opportunités à l’international. En mettant en valeur le système éducatif britannique, la langue anglaise et les arts et la culture britanniques, le British Council instaure les connexions et les relations de confiance entre le Royaume-Uni et les pays du monde entier.

Le corps est l'essence de l'art.

Le corps et la pratique artistique sont indissociables.

Nous créons de l'art avec nos corps et à propos de nos corps.

Nous regardons, ressentons et vivons l'art avec nos corps.

Nos corps sont des outils d'expression artistique et des véhicules qui interprètent nos idées et nos pratiques artistiques.

Mon corps n'est pas ce qu'il est en dépit de ma corporalité ; il est ce qu'il est grâce à celle-ci.

Le corps n'est... rien.



1. Introduction

Bien que je ne puisse parler pour tous les artistes en situation d’handicap, puisque cela supposerait l'existence d'une voie unifiée, qui en tant que telle récuserait la diversité de nos points de vue esthétiques, je suis intimement convaincu (depuis mon point de vue politico-esthétique) qu'il faut ébranler les différentes notions normatives. En tant qu'artiste dédié à la chorégraphie, je me suis toujours intéressé à la remise en question des notions de « qualité » artistique et à leurs inéluctables retombées normatives. (Michael Turinsky, 2016)



Cette publication, qui s'intéresse à la pluralité des réflexions autour du corps, s'appuie sur des expériences vécues par les artistes ainsi que sur des idées portant sur l'esthétique et le corps à travers les différents genres artistiques.

Nous mettrons en avant la voix d'artistes et de parties prenantes aux arts. En effet, nous partons du principe que les conversations entre artistes, leurs idées et leurs pensées communes offrent une toute nouvelle perspective sur le thème du corps, de la différence et sur les notions « d'altérité » au sein des arts.

Nous soulevons des questions qui, nous l'espérons, susciteront des réponses chez de nombreuses personnes. Dès la genèse de nos recherches, nous avons décidé d'écarter toute conclusion finale afin de mettre en valeur la nature transitoire de ce thème et des arts en général. Nous ne cherchons en aucun cas à répondre aux questions posées, mais plutôt à ouvrir un débat authentique qui repose sur les expériences et les pratiques d'artistes.

Nous pensons sincèrement qu'il est important de partager notre discussion sur la façon dont le handicap est défini dans le monde artistique et sur ceux que l'on « inclut » lorsqu'on parle des « autres » corps et des pratiques « dépourvues de caractère normatif ».

Nous nous lançons dans cette commission en partant d'un modèle prédéfini, voire traditionnel : une personne handicapée et une personne valide, un homme et une femme. Nous faisons ainsi écho à de nombreux duos chorégraphiques qui renforcent, en apparence, un binarisme entre « le normal » et « l'autre ». Cependant, nous ne pouvons nous réduire à ce dualisme, nous sommes des êtres humains, des parents, des artistes. Nous sommes tous deux des artistes-chercheurs britanniques.

Ce point est important — les contextes géographiques diffèrent largement, que ce soit au sein de l'environnement européen ou mondial. Si nous prenons l'exemple du Royaume-Uni, le discours sur les arts et le handicap est bien développé et relativement bien compris. Dans de nombreux domaines de la pratique artistique britannique, le handicap est particulièrement sous-représenté, mais généralement parlant, il est présent d'une façon ou d'une autre dans bien de contextes artistiques, qu'ils soient académiques ou professionnels. Ce résultat est notamment l'œuvre des politiques culturelles des Conseils des arts et des institutions nationales britanniques qui ont ouvert la voie à des débats et des pratiques qui n'existent pas dans la plupart des pays non anglo-saxons. En raison de cela, de nos expériences et des résultats de l'appel ouvert lancé par l'IETM et le British Council en vue de la préparation de cette publication, la majorité des exemples et contributions qui la composent proviennent du Royaume-Uni.

Dans cette publication, nous nous sommes évertués à donner la parole à d'autres artistes : d'une part, l'IETM et le British Council ont diffusé un questionnaire en ligne ouvert visant à récolter des réponses, et nous — les éditeurs — avons conduit des entretiens en personne ; d'autre part, nous avons rédigé une lettre aux artistes dont nous connaissons et admirons le travail, les invitant à y répondre d'une façon très personnelle et à la faire tourner, comme une « chaîne ».

Cette publication se divise donc en deux parties, un essai théorique et une collection de lettres personnelles, qui s'inscrivent comme deux approches complémentaires permettant d'aborder en profondeur le thème des arts et du handicap. Dans ces deux parties, nous avons décidé de restreindre le plus possible le travail d'édition. Dans l'essai théorique, au lieu d'adopter une position claire, nous avons décidé d'offrir une grande variété de points de vue qui reflètent la nature organique de cette conversation sur les arts et le handicap. En ce qui concerne la partie épistolaire, nous nous sommes limités à placer certains passages au rang « d'intitulés ».

À mesure que nous discutions entre nous et collections les réponses d'autrui, il nous est apparu clairement que les obstacles les plus fragrants, tels que l'accès au financement, ne dominaient pas forcément notre réflexion en tant que chercheurs, ni celle des personnes interrogées.

Le corps est en perpétuelle évolution, nous sommes pris dans un processus continuel de vieillissement et de changement. En tant qu'artistes, nous essayons parfois en début de carrière de « nous conformer » aux représentations prescrites ou « idéales ». Cependant, le temps et l'expérience semblent nous conférer la confiance qui nous manquait alors pour agir sur le coup de l'impulsion et pratiquer notre art de manière authentique, l'imbibant d'une réalité qui est indissociable de notre corps unique et transitoire.

Qu'est-ce que cette prise de conscience implique lorsque les arts semblent concentrer toute leur attention sur la « nouveauté » et l'« innovation » ? Comment ralentir et prendre le temps d'écouter les besoins de chaque artiste ? Ces questions nous rappellent que le domaine de « la danse et du handicap » demeure largement incompris, ce qui l'empêche de peser dans le débat sur l'inclusion, lequel va au-delà de « l'inclusion des personnes valides et de l'exclusion des personnes en situation d’handicap ».

Kate Marsh and Jonathan Burrows



Section 1 - « Chers collègues et artistes... »

Les lettres suivantes sont plus ou moins explicites. L’idée était d’engager une conversation entre artistes, avec un minimum de curation mais quand-même conscients de ce que Dan Daw appelle « la fausseté de la communauté commissionnée ». Le résultat est un mélange d'histoires personnelles, de visions poétiques et de discours politiques dont la vocation n'est ni de représenter une personne en particulier ni d'apporter des réponses exhaustives, mais bien de nous inviter à écouter afin de ne pas abandonner la lutte et la résistance. Nous tenons à remercier chaudement tous les artistes qui ont participé.



«... quel que soit le sens dans lequel on les tourne et retourne, en gros » - Lettre de Jonathan Burrows

Chers collègues et artistes, lorsque Katie Marsh et moi-même avons été invités à rédiger cette publication sur les arts et le handicap, notre idée de départ était de faire entendre la voix des artistes. Puis notre ami Dan Daw est venu conforter cette idée en nous racontant que d'après son expérience en tant qu'artiste handicapé, son travail était souvent filtré par des gardiens de toutes sortes. Beaucoup d'artistes se reconnaîtront sûrement dans cette expérience contre laquelle nous tentons de lutter, fructueusement je l'espère. C'est ainsi que Katie et moi avons eu l'idée d'utiliser cette publication pour amorcer un échange direct entre artistes, sous la forme de lettres ouvertes. Engloutis par le fil de nos pensées, de plus en plus perdus et confus, nous pensions presque annuler notre invitation tellement les notions affluaient dans tous les sens. Finalement, ces notions ont commencé à prendre forme, avec le moins de gardiennage possible.

Nous voulons écrire des lettres, des lettres qui ne sont en rien des essais, car nous n'avons rien à prouver. Nous cherchons simplement, qui que nous soyons ou pensons être, à nous réapproprier momentanément la conversation. Il nous faut alors admettre que cette conversation perdure hors de ce cadre, que ces lettres ne sont qu'une antenne érigée ci et là pour capter la réalité d'une façon peu structurée.

Ces lettres traitent de ce qui importe de toutes les façons congruentes, que ce soit artistiquement ou politiquement. Elles peuvent parler du handicap ou non, c'est à vous de voir, de choisir ce qui est pertinent et digne d'intérêt.

Selon moi, il est clair que c'est là quelque chose d'essentiel à l'heure actuelle, la façon dont nous, les artistes, abordons les questions complexes telles que l'identité. Nous devons constamment déterminer si nous voulons qu'une identité précise soit le sujet ou si nous voulons un autre sujet, puis nous devons déterminer les conséquences de ces choix sur nos belles carrières.

L'idée est que je vous envoie ma lettre, et que vous envoyiez la vôtre à quelqu'un d'autre, qui y répondra à son tour. Nous sommes conscients du fait que nous ne pourrons pas atteindre tout le monde, seulement quelques artistes. En fonction du fardeau que vous pensez mettre sur les épaules de votre ami, ou de son intérêt à ce stade préliminaire, vous pouvez choisir de lui montrer les lettres précédentes ou non. Je ne sais pas encore quelle solution je préfère. Au risque de paraître un tantinet « new age », j'utilise ici le mot ami avec réserve, avec l'intention de balayer les hiérarchies qui nous régissent.

Ces lettres peuvent être adressées à n'importe qui, « Cher Inconnu » ou « Cher gardien », ou « Cher producteur », ou « Cher artiste ». J'ai choisi d'écrire à un autre artiste, car nous entretenons toujours des conversations intéressantes, surtout lorsqu'elles éludent les gardiens, les producteurs ou encore les chercheurs, bien que techniquement je sois aussi l'un d'entre eux. De toute façon, tous ces chemins finissent toujours par se croiser, en effet, même Dan Daw travaille pour le British Council.

Écrivez sur ce qui importe de façon concise et ordonnée (ce sont-là les propos du poète John Berryman qui a investi 17 années de sa vie dans l'écriture d'un long poème intitulé The Dream Songs). C'est à vous de choisir si votre lettre sera courte ou longue. Je vous conseille de vous asseoir et d'écrire ce qui vous passe par la tête. Vous pourrez ensuite retoucher ce premier jet avant de le montrer à une personne de confiance.

J'ai bien conscience que nous sommes tous extrêmement occupés, et encore une fois on vous demande de consacrer gratuitement votre temps au projet d'un tiers. Mais en même temps, je me prête parfois volontairement à ces demandes, car j'aime la façon dont ma forme artistique - la danse - semble généreuse, la façon dont tous ces actes effectués avec générosité deviennent indispensables pour contrer ce qui se passe dans notre monde. Notre façon de travailler ne passe pas inaperçue. Les personnes qui l'ont remarquée aiment peut-être le désordre de notre travail qui, dans l'ensemble, n'appartient à personne, ni aux collectionneurs, ni aux historiens de l'art, ni aux gardiens, ni aux producteurs, ni aux autres artistes.

Suivons plutôt l'idée selon laquelle personne n'a à prouver son authenticité ou s'inventer des qualifications pour participer à ce projet. Si la personne qui vous a demandé de participer pense que vous êtes assez authentique ou inauthentique, ça nous suffit.

Ensuite, rédigez un texte expliquant ce que vous faites, pourquoi et comment. Parlez des obstacles que vous rencontrez, de la façon dont vous les contournez, et surtout de la façon dont vous survivez et perdurez, c'est surtout ça qui nous intéresse. Racontez-nous comment vous survivez financièrement, mais aussi artistiquement, comment vous parvenez à discerner ce qui importe vraiment. Racontez-nous aussi comment vous survivez sans vous noyer dans tous les arts et toutes les querelles. Racontez-nous comment vous comptez poursuivre votre aventure artistique, ou non. Racontez-nous ce qui vous chante.

Racontez-nous aussi comment vous vous battez pour obtenir un statut professionnel tout en restant assez amateur pour défier le statu quo. Parlez-nous de l'attitude que vous adoptez face aux politiques et comment vous faites en sorte de ne pas être perçu comme l'artiste qui a noblement vaincu les difficultés présumées qui l'accompagnent. Dites-nous pourquoi vous n'êtes pas un héros paralympique. Dites-nous si vous préférez qu'on vous traite en tant qu'égal dans votre travail ou s'il y a une meilleure façon de rester visible. Dites-nous comment convaincre les instituts de danse d'accepter plus de danseurs en situation d’handicap. Dites-nous comment vous représenter ou comment nous mettre en retrait quand besoin est. Etc.

Nous continuons tous à parler, à agir, à questionner et à faire bouger les choses d'une façon pertinente, même si nous doutons parfois de nos qualifications ou si nous avons peur de faire du tort à autrui.

Je n'ai aucune qualification, mais les questions importent, quel que soit le sens dans lequel on les tourne et retourne, en gros.

Jonathan

« ... nous sommes plus nombreux que vous ne le pensez, et nous dansons dans le monde » - Lettre d'Annie Hanauer

Chers confrères danseurs, je ne sais pas vraiment par où commencer. J'aimerais partager une expérience pertinente dans le monde de la danse, entamer une conversation sur la danse et le handicap et conclure avec un sentiment de solidarité et d'espoir. Mais je réfléchis à tout ça depuis si longtemps, j'ai tant de choses à dire que la tâche semble incommensurable, j'ai peur de passer à côté de ce qui est important, de ne pas trouver les mots qu'il faut. Donc je vais essayer de commencer par le début... je suis une danseuse.

Pour être plus exacts, nous pourrions dire que j'ai un handicap. Si nous devions mettre des étiquettes, je préfère dire que je suis invalide, infirme, ou handicapée (prononcez hand-i-ca-pey, ça fait club exclusif). J'ai l'impression que ces mots sont moins sérieux. Chaque fois que je les utilise, j'ai l'impression de mener une mini rébellion.

Permettez-moi de me définir un peu plus en profondeur. J'ai un bras prothétique, et il ne s'agit pas d'une prothèse que je peux facilement dissimuler. J'ai un handicap visible dans une forme artistique des plus visuelles. Ce handicap influence ma vie, professionnelle et autre, à tous les égards. Il est important, mais en même temps, il n'est qu'une information contextuelle. Vivre et danser avec mon corps me confère une vision particulière, et j'en suis extrêmement reconnaissante. Ma présence sur scène envoie inévitablement une sorte de message, ce qui est un cadeau en tant qu'artiste danseuse. Ce que le public voit dans cette présence me donne parfois envie de jeter l'éponge, mais je reviendrai là-dessus plus tard...

J'ai toujours senti que je suis d'abord et avant tout une danseuse.

Je danse depuis mon enfance. J'ai un diplôme en danse, je vis de ma passion (ce qui ne surprend personne plus que moi) en tant que danseuse, professeure et chorégraphe depuis que je suis entrée dans le monde professionnel. Lorsque je travaille, je mets l'accent sur le fait que je suis une danseuse, car je sais que quelqu'un d'autre fera remarquer que je suis la femme avec un seul bras. Certains membres du public ne voient que ça lorsque je danse, quelles que soient les prouesses physiques que je puisse théoriquement réaliser. Il est particulièrement difficile de traiter avec ces personnes. Pour continuer, je dois accepter qu'elles seront toujours là. Je dois aussi me convaincre qu'elles ne représentent pas une majorité. Je ne sais pas, elles sont peut-être la majorité, mais pour l'instant, on continue de m'engager comme danseuse.

J'ai appris les ficelles du métier chez Candoco, une compagnie qui mélange des danseurs ayant des handicaps à des danseurs n'en ayant pas. Certains argumenteront que ce modèle est dépassé, qu'il catégorise les personnes en créant des frontières inutiles. Ce débat n'est-il pas enterré ? À cet égard, je répondrais que je suis d'accord, définir les individus au moyen de toutes sortes de dichotomies est toujours problématique. Dans le monde de la danse, beaucoup de personnes sont disposées à travailler avec une grande variété de danseurs pourvu qu'ils aient du talent, mais les compagnies comme Candoco jouent encore un rôle vital, car dans son ensemble, le monde de la danse manque de diversité.

Au Royaume-Uni, nous avons la chance d'avoir un secteur de la danse et du handicap en bonne santé (un secteur ! Il n'existe pas ailleurs !) qui se compose de nombreux praticiens expérimentés, de compagnies bien établies, de danseurs talentueux et de chorégraphes faisant un travail fantastique. Je parle du secteur interne. Dans le monde de la danse général, où sont toutes les personnes en situation d’handicap ? Sont-ils présents dans les grandes compagnies de danse contemporaines ? Sont-ils au West End ? Leur offre-t-on l'occasion d'étudier s'ils le souhaitent ?

Parfois. Mais pas assez souvent.

Il faut davantage de professeurs curieux et disposés à chercher comment ils pourraient ouvrir leur pratique afin de la rendre plus accessible. Il faut des institutions qui acceptent de former des danseurs en situation d’handicap, car il y a des personnes qui souhaitent être leur professeur et une industrie qui valorise leurs compétences. Il faut une industrie qui valorise réellement leurs compétences.

J'ai quitté Candoco il y a quelque temps déjà pour me tourner vers d'autres opportunités et pour répondre à des questions existentielles qui trottaient dans ma tête. Je voulais savoir ce qui se passerait si je me présentais en tant que danseuse hors de ce cadre spécifique, dans le monde général de la danse. Aurais-je le talent nécessaire ? Les autres me verraient-ils comme une danseuse, ou serais-je encore et toujours la fille à la prothèse ? (Si cela vous semble mélodramatique, tout ce que je peux dire c'est que vous n'avez pas entendu les conneries qu'on ose parfois me dire).

Depuis que j'ai intégré le monde général de la danse (avec succès ?! Jusqu'à présent...), que je ne travaille plus avec des compagnies tournées vers le handicap, j'ai fait l'expérience du processus créatif dans d'autres cadres, j'ai appris ce que l'on ressent lorsqu'on s'expose à de nouvelles critiques, à de nouveaux publics dans des pays ou contextes différents, qui n'ont peut-être jamais vu quelqu'un comme moi sur scène.

J'ai été re-contextualisée, ce qui est vraiment fascinant et parfois complètement déprimant. Au lieu d'être pré-étiquetée comme une danseuse handicapée (terme qui pour certains rédacteurs ou spectateurs semble « porteur » de sens, explicatif, même s'il se décline en de nombreuses significations qui ne vous éclairent absolument pas sur ma profession de danseuse), je me retrouve face à une nouvelle tranche du public international qui essaye de comprendre qui je suis, le sens de ma présence dans l'œuvre. Si sens il y a, bien évidemment. Puisque mon handicap est visible, je me retrouve dans une position fascinante depuis laquelle je peux voir ou ne pas voir, être vue ou pas vue, position qui est amplifiée (intentionnellement ou non) par la chorégraphie, et surtout par la personne qui regarde.

Il est d'ailleurs très intéressant d'observer que le format de l'œuvre influence la perception que les autres ont de moi lorsque je danse. Lorsque je me retrouve sur scène parmi de nombreux danseurs qui se meuvent, le public parle surtout de l'oeuvre. Il y a tellement de mouvements et de choses à voir qu'ils remarquent à peine que j'ai un bras bizarre, même lorsque je suis dans l'arrière-scène depuis longtemps ou en train de danser avec un seul partenaire. Comment est-ce possible ? Et bien certaines salles sont immenses, mais je pense que la réponse a plus trait à la façon dont ils observent, à ce qu'ils regardent. Je suis également en tournée avec un autre spectacle, un duo avec une autre femme. Nous avons toutes deux de nombreux solos, de nombreux moments d'intimité et de vulnérabilité, qui reçoivent une tout autre réaction. Certains font tout tourner autour du handicap. Dans l'ensemble, ce spectacle parle de nous, d'elle et moi, des singularités que nous apportons en tant que danseuses et de ma physicalité qui fait partie intégrante de mon être. Le format est vraiment épuré, tout est extrêmement visible, c'est un équilibre instable, mais cela reste un magnifique cadeau que de pouvoir danser quelque chose d'aussi personnel et vivant qui m'appartienne intégralement. Mais ce spectacle ne traite pas du handicap.

Parfois, les gens pensent que le spectacle traite du handicap, car l'équipe de marketing ou les programmateurs du théâtre ou du festival l'ont décrit en tant que tel sur leurs supports promotionnels, sans prendre la peine de nous demander au préalable.

Après un spectacle, on me dit parfois : « Je n'avais même pas remarqué que vous aviez un handicap ! » et ils le disent comme un compliment. Indice : ceci n'est pas un compliment. Je ne cherche pas à cacher quoi que ce soit. La quintessence du succès pour une danseuse handicapée n'est pas de se fondre dans la masse. J'ai une formation de danseuse et travaille comme danseuse professionnelle depuis un bon moment, il n'est donc pas surprenant que je sois talentueuse.

Mais parfois, quand ils disent qu'ils n'ont rien remarqué, c'est qu'ils n'ont vraiment rien remarqué. Ils n'ont pas vu mon handicap. C'est peut-être parce qu'ils étaient assis au dernier rang ou parce qu'ils avaient de nouvelles lunettes, mais je pense que cela a plus trait au fait que tout indique que la personne sur scène est une danseuse - la chorégraphie, le concept, les costumes, le contexte, tout - le public ne fait qu'acquiescer. Peut-être qu'ils l'ont vu dans un sens. Ils le voient, l'admettent et l'intègrent rapidement à l'essence de l'œuvre.

J'ai récemment réalisé qu'aux yeux du monde de la danse au sens large, je suis relativement singulière. J'imagine que les personnes s'enthousiasment, parce qu'historiquement, ils n'ont vu que très peu de personnes comme moi dans les productions de danse contemporaine. Ou peut-être qu'il y en avait, mais qu'ils ne les ont pas remarquées. Et parfois, les gens veulent entendre Ce que J'ai À Dire pour cette même raison. Ça me donne l'impression d'être un imposteur, mais ça me donne aussi l'opportunité de devenir un modèle à suivre. Parce que si vous ne voyez jamais des danseurs qui vous ressemblent, vous finirez par croire qu'il est impossible de faire ce que vous voulez faire.

Nous sommes plus nombreux que vous ne le pensez, et nous dansons dans le monde.

Je suis impatiente de voir venir le jour où personne ne sourcillera quand je monterai sur scène. Je ne suis ni singulière ni l'exception. Dans ce futur, je finirai par perdre mon statut spécial de personne insolite, ce qui signifierait que l'ensemble de la communauté de la danse aurait évolué. J'aime à penser que l'union de tous contribue à faire avancer les choses, que ce soit lentement ou rapidement, à promouvoir un progrès graduel, mais indéniable.

Quoi qu'il en soit, je suis juste une danseuse comme tous les autres danseurs, et que ce jour vienne ou non, je n'ai pas l'intention d'abandonner.

Annie

« ...se plaindre n'aide jamais à faire bouger le monde » - Lettre d'Elisabeth Löffler

Chers confrères artistes, cher quiconque…

Je me rappelle parfaitement la manière dont le conseiller d'orientation s'est ri de moi lorsque je lui ai dit que je voulais devenir chanteuse. Trois ans plus tard, le directeur d'une école privée d'art dramatique m'a suggéré de faire des pièces radiophoniques plutôt que de me lancer comme actrice pour que personne n'ait à me regarder. Et un autre acteur s'est mis dans une colère noire, parce que j'ai eu l'audace de dire que je voudrais jouer Juliette dans « Roméo et Juliette ».

J'étais humiliée, furieuse et joyeusement jeune à la fois. J'ai donc canalisé l'énergie de ma colère pour prouver à toutes ces voix, qui me disaient « tu ne peux pas à cause de ton handicap », qu'elles avaient tort.

Il ne me faut que quelques secondes pour l'écrire, mais il m'a fallu du temps pour décider que je voulais devenir danseuse. Bien que j'ai toujours voulu être une artiste, je n'avais jamais pensé devenir danseuse.

J'adorais la comédie musicale « Hair », chanter en même temps que Maria quand j'écoutais « West Side Story » et j'adorais la danse totalement engagée de Mikhail Baryshnikov dans « White Nights ». Avec le recul, je me rends compte qu'il n'y avait pas vraiment de modèle auquel je puisse m'identifier, mais par accident, j'ai commencé à danser. Pendant cette semaine à Cologne en 1996, j'ai compris que c'était ce que je voulais faire de ma vie, que ça valait la peine d'y investir toute mon énergie. J'avais 26 ans à l'époque, je travaillais comme conseillère. Pendant une courte période, j'ai essayé de faire les deux, mais j'ai vite réalisé qu'il valait mieux me consacrer entièrement à l'entraînement et à la danse. Et pas seulement en tant que loisirs, ou un moyen de me sentir bien - bien que cela puisse parfois arriver - je sentais que la danse était le moyen qui me permettait de m'exprimer. Je me sentais à la fois fragile et forte chaque fois que je dévoilais mon corps dit in-valide sur scène. Puis on m'a invitée, ce qui signifiait qu'on m'avait remarquée, et ce fut le début de ma carrière professionnelle.

Je me suis alors dit que c'était ma récompense pour y avoir consacré toute mon énergie. Je ne voudrais gagner ma vie d'aucune autre façon. La danse me comble au plus profond de moi, pas seulement au moment du résultat final évidemment, mais aussi pendant le processus. Le fait de vivre le processus, ainsi que la représentation en elle-même, est la raison pour laquelle je continue à exercer cet art. Mais cette carrière n'aurait jamais été possible sans tous mes amis ouverts d'esprit, qui étonnement ne sont pas des artistes.

Quand j'ai commencé à prendre des cours, la plupart des artistes me rejetaient et ne voulaient pas me laisser participer à leurs cours, ce qui m'arrive encore aujourd'hui. Mais de nos jours, les professeurs commencent à voir les choses différemment.

Malheureusement, j'ai manqué de persuasion jusqu'à maintenant pour convaincre le gouvernement que la danse et le handicap ne sont pas des antonymes et que les danseurs en situation d’handicap méritent aussi d'être soutenus financièrement. C'est de là que provient mon mantra : Oui, la politique et l'art comptent et s'influencent mutuellement. Je le ressens dans ma vie quotidienne. En tant qu'artiste, en tant que femme, en tant que femme handicapée. Le fait que j'ai conscience de la dimension politique ne signifie pas que je l'applique directement à mon travail, comme un sujet ou un outil. Toutefois, je ne peux contrôler ce que les gens penseront en le voyant, je ne peux contrôler les conclusions qu'ils en tireront.

Être une artiste handicapée a évidemment des retombées. Je me demande souvent si je serais devenue danseuse si je n'étais pas en fauteuil. Ma façon de me mouvoir et de dépasser les restrictions de mon corps semble particulièrement intéressante pour les danseurs et chorégraphes « valides », et aussi pour le public. Pour moi, voir d'autres danseurs en situation d’handicap a toujours été un soulagement — je constate alors de mes yeux que je ne suis pas le seul « vilain petit canard » qui veuille danser. De plus, la diversité des corps qui dansent sur scène rend le spectacle moins ennuyant. Ces propos peuvent sembler durs, mais je pense que cette diversité est « normale ». L'art ne s'exprime pas dans un espace à part et sacré. L'art est une compétition lors de laquelle nous cherchons tous à survivre de manière très basique. Avoir un endroit où dormir et de quoi manger.

Le désir de travailler en tant qu'artiste était parfois difficile à concilier avec la vie de famille. Ici, nous sommes dans le monde réel, ce qui signifie que même si je le voulais, qu'il est impossible de séparer la politique de l'art. Et pourquoi devrions-nous les séparer ? Se plaindre n'aide jamais à faire bouger le monde. Bien que j'évolue et travaille dans un monde restreint, j'ai toujours voulu changer le monde.

Ce sont mes amis qui travaillent dans le milieu artistique et politique qui m'aident à avancer et à continuer, à rester optimiste et active en dépit de toutes les difficultés à travers le monde.

Je suis lasse de convaincre les gens que ça vaut le coup de suivre une éducation artistique en danse et représentation scénique. Je ne m'attends pas à ce que le directeur de l'école me garantisse des opportunités de travail une fois diplômée. Je veux simplement jouir des mêmes droits à l'éducation que les étudiants sans handicap, de l'accessibilité à l'éducation ; je veux profiter d'un espace de répétition, mettre des costumes et monter sur scène. Pour que cela devienne réalité, les parties prenantes à la vie politique et administrative doivent faire preuve d'assez de pouvoir et de courage.

Revenons-en à nos moutons ! Je pense sincèrement qu'il est essentiel en tant qu'artiste de suivre nos désirs, de trouver d'autres artistes avec qui nouer des relations, et de ne jamais perdre le sens de l'humour.

Elisabeth





Photo : Elisabeth Löffler, Bizeps - Zentrum für Selbstbestimmtes Leben (© Bizeps)



« ... tout se trémousse » - Lettre de Vicky Malin

Cher artiste,

J'ai pris un grand plaisir à lire la lettre précédente. Elle me rappelle (ce qui m'exalte) que l'on peut se surprendre l'un l'autre (et nous-mêmes). J'ai l'impression d'avoir découvert les secrets d'une personne avec qui j'ai longtemps travaillé. Sa lettre m'a touchée et surprise, et savoir que l'on continue de remettre en question cette vie bizarroïde me vivifie.

J'ai tendance à penser que les choses sont en mouvement perpétuel. Si je repense à ces 36 dernières années, j'ai conçu et communiqué mon handicap de bien des manières. Quand j'étais enfant et adolescente, j'expliquais consciencieusement mon diagnostic à quiconque me demandait. J'offrais des informations fiables que j'avais recueillies auprès des mes parents et docteurs. Peut-être que cette attitude m'aidait à comprendre ? Mais je pense aussi qu'elle permettait aux gens de savoir et de se sentir à l'aise. Pendant ma vingtaine, j'étais un peu plus élusive à propos de mon handicap (un peu plus sèche et renfrognée avec les gens) pour éviter qu'on me colle des étiquettes. Je sentais que je ne devais pas OBLIGATOIREMENT en parler. Maintenant que je suis entrée dans la trentaine, je pense avoir trouvé un équilibre entre ces attitudes. Tout dépend de la situation, du jour, du ressenti de la conversation, de la façon dont je souhaite en parler...

Et pour un attribut que les gens disent ne pas remarquer, on me demande TRÈS SOUVENT ce qui m'est arrivé !

Voici une conversation typique que j'ai souvent :

« Qu'est-ce qui arrivé à ta main/ta jambe ? »

« J'ai une paralysie cérébrale. »

« Ah d'accord, ça ne se voit presque pas. »

C'est une contradiction qui m'étonne à chaque fois, et qui n'est ni drôle ni agaçante. Je comprends. Ils remarquent quelque chose, mais ce n'est pas vraiment ce à quoi ils s'attendaient. En raison de mon vécu, je ne poserais jamais ces questions à quelqu'un, mais est-ce en raison de mon vécu ?

Des parties de moi sont ambiguës, changeantes... ou cela est-il le propre de l'être humain ? Il me semble que cette lettre me confère le droit d'être dramatique, donc oui, je vais en profiter ! Attachez vos ceintures :

Cher public, inconnu croisé dans la rue, ami, vous ne savez pas à quoi ressemble ma vie et je ne sais pas à quoi ressemble la vôtre, donc n'extrapolez pas, ne jugez pas, ne commentez pas sur mon degré de handicap. Votre opinion, quelle qu'elle soit, semble me blesser. N'essayez pas de lui donner une valeur, une note, une caractéristique. Il est comme il est, et comme je le découvre en écrivant cette lettre, il est CHANGEANT (aussi bien physiquement que mentalement).

Place au drame maintenant…

Je sais ce que l'on ressent quand quelqu'un d'autre doit vous nourrir et laver vos cheveux.

Ce que l'on ressent quand on ne peut pas courir pour attraper un bus, quand on ne peut pas marcher.

Je sais ce que l'on ressent lorsque tout semble impossible.

Cette lettre me fait l'effet d'un confessionnal dans lequel je peux me libérer d'un poids. Mais elle s'adresse peut-être à des personnes qui me comprennent vraiment et que je ne cherche pas à incendier.

Je me sens dépassée lorsque j'ai l'impression d'être dans une compétition. Quelle est votre situation ? En quoi croyez-vous ?

Je suis curieuse. Utilisez-vous le mot infirme ? Avec qui ? Je ne le dis pas souvent, non pas parce que je pense qu'il est tabou, j'ai essayé, mais il a une tonalité étrange lorsqu'il sort de ma bouche.

Ces pensées et ces expériences influencent la nouvelle question que je me pose en tant qu'artiste « Puis-je explorer les mouvements de mes mains, et plus particulièrement la relation qui les unit, tout comme un danseur peut explorer les mouvements de son pelvis ? » Je panique à l'idée d'entendre quelqu'un dire « Oh, je pensais que son travail ne traitait pas du handicap ». « Mais je veux simplement explorer les possibilités de mon corps comme n'importe quel autre danseur ». Est-ce vraiment vrai ? La découverte comporte un élément fascinant, surtout si vous avez été houspillée dans tous les sens et rafistolée par des docteurs. Ou par des professeurs de danse et chorégraphes...

Est-ce que tout ça prend une tournure politique ?

Ou est-ce que tout est politique ? Si j'évite ces questions, parviendrai-je à créer quelque chose ?

Veux-tu en parler ou pas, Vicky ?

OUI ET NON !

Ne me mettez pas face au mur !

Je réalise que cette lettre part dans tous les sens ! Est-ce que je ressens la pression d'être le « visage » de la danse handicapée ? Ce visage doit-il être transparent et se conformer aux attentes d'autrui ? Quelles sont mes attentes ?

Ces représentations semblent voilées de gris, et mes pensées peuvent prendre un tout autre tour. J'imagine que j'ai l'habitude de me considérer comme une personne handicapée. La façon dont je conçois et parle de mon handicap semble plus changeante. Pour moi, les termes de « danseuse » et de « danseuse handicapée » sont également en mouvement, mais sur une note plus légère, certains ne qualifieront pas forcément la danse que je danse le plus souvent (celle que j'aime admirer) de danse.

Je suis arrivée à la conclusion que je refuse que mon handicap m'empêche de faire quoi que ce soit. Cela a toujours été important pour moi, c'est pourquoi j'ai commencé à danser professionnellement d'ailleurs. Pour cette prochaine étape, je ne veux pas que mon handicap limite ou censure mon matériel chorégraphique en tant que créatrice. Je tiens évidemment à être claire quant à mes choix, à la raison qui me pousse à approfondir ces idées, mais je refuse de supposer que certains thèmes ne peuvent être abordés.

C'est peut-être un peu étrange de paniquer à l'idée qu'on puisse penser que mon travail « traite du handicap ». Peut-être que mes inquiétudes proviennent du fait qu'on se dit que mon travail peut « UNIQUEMENT » porter sur le handicap. Je n'écarte pas cette partie, mais je la considère comme un fragment parmi un tas de choses. C'est un peu comme si vous concentriez toute votre attention sur vos mains et votre pelvis, mais que votre corps tout entier se trémoussait.

Tout se trémousse !





Photo : Dessin de Vicky Malin (© l'artiste)



«...je m'inquiète, car nous nous retrouvons peut-être tous dans la fausseté de la "communauté commissionnée" » - Lettre de Dan Daw

Chers confrères artistes

Je m'inquiète. Je m'inquiète énormément en réalité. Je m'inquiète, car les portes qui nous séparent semblent se fermer. Je m'inquiète, car tout le monde cache son jeu. Je m'inquiète, car la notion de communauté pourrait disparaître. Je m'inquiète, car nous nous retrouvons peut-être tous dans la fausseté de la « communauté commissionnée », nous prenons aux autres ce qu'il nous faut, puis nous nous en allons. Je me rappelle d'un temps pas si lointain où les différences d'opinions étaient intéressantes, électrisantes et même valorisées et respectées. Selon moi, ce sont toutes ces différences qui déclenchaient la créativité. Je m'inquiète, car nous risquons de perdre cette capacité à observer en silence, car nous agrippons avec poigne nos banderoles de protestations. Je m'inquiète, car nous pensons avec nos langues. J'ai peur que nos pensées profondes s'évaporent dans les airs, légers et insignifiants.

Je m'inquiète de savoir si mes choix sont les « bons », s'ils s'alignent avec ma façon de créer, de penser, de sentir. Je m'inquiète des conséquences si je sors des sentiers battus, des conséquences si je suis la cadence. J'ai peur que la réussite soit « trop lourde pour mes épaules » et j'ai peur de devoir ralentir ma croissance pour que les autres se sentent bien dans leur peau. J'ai peur que ce soit ce qui anime les gens. J'ai peur de me préoccuper des autres dans un monde qui s'en fiche.





Photo : Dan Daw dans 'On One Condition' à Sadler's Wells, mars 2017 (© Foteini Christofilopoulou)

«... et toutes les petites blessures qui naissent en dansant sur les planches de Londres, de France, du Vietnam, de Palestine et d'Israël, d'Afrique, des Amériques, d'Océanie, et de nos chambres » - Lettre d'Andrew Graham

Chers gardiens,

Écoutez cette chanson : Nostos – Jean-Michel Blais

Pour le temps que je passe loin du reste de mon corps.

Et donc, je suis... un danseur... qui danse...

Dans les rues de Londres avec mon pouce sur l'écran... assis derrière mon bureau, avec la pointe de mes doigts qui fait défiler des tas d'images sous mes yeux et de sons dans mes oreilles.

J'ai mon corps et mon ordinateur.

Mon ordinateur est mon membre annexe, mon représentant, mon travail, mes opinions, mon dieu, ma famille, mes amis et mes amours.

Mon ordinateur est mon pote, mais suis-je le sien ? Quel que soit son sexe ou son humanité.

Et donc, je suis... le courant, j'accepte que le monde évolue.

J'ai acheté un ordinateur pour pouvoir agir, penser et sentir plus vite, plus loin. Mais en réalité, je suis plus loin et plus rapide que vous et vos danses.

Portons un toast au fait que nous ayons dansé ensemble, partagé la sensation de nos peaux qui se touchent, la senteur et la densité de notre sueur. Nous nous sommes écoutés et croyons à nos concepts respectifs. Pourtant, je suis derrière mon ordinateur. Je me rappelle encore du frisson qui m'a parcouru en sentant vos peaux... De la sensualité de votre altérité... De tout ce que nous voyons dans le regard de l'autre. De l'attention et du respect qui s'emparent de nous avons lorsque nos corps se rencontrent. Portons un toast à notre récente histoire de diversité. Portons un toast à notre curiosité incessante envers les vies et les expériences différentes. J'aimerais sentir la sueur des autres danseurs, leur odeur et toutes les petites blessures qui naissent en dansant sur les planches de Londres, de France, du Vietnam, de Palestine et d'Israël, d'Afrique, des Amériques, d'Océanie, et de nos chambres.

J'aimerais porter un toast au désir de danser, aux prémisses des mouvements et à nos impulsions déraisonnables. Celles qui nous permettent d'abstraire... de célébrer notre créativité humaine débordante.

Peut-être que le corps humain ne sait plus comment gérer sa propre créativité.

Portons un toast aux sommets de l'abstraction et au fait que nous existons. Aujourd'hui « le moins ne vaut pas plus » simplement parce que nous pouvons faire « plus ET moins » de choses en même temps, de manière séparée ou juxtaposée, dans des dynamiques, des parties du corps et des intentions différentes...

Portons simplement un toast au fait que j'écrive cette lettre et que vous la lisiez.

Tous ces milliers d'années d'évolution pour obtenir cet être corporel ? Vendu à la réalité virtuelle ? Tous ces millénaires pour aboutir à mon cœur, à mon cerveau et à ce système complexe d'émotions... Et qu'en est-il de l'enfant, du singe, de l'iguane, du poisson qui dort en moi ? Dérobés par mon ordinateur... Je parle tellement de danse que j'en oublie de danser.

Ma danse devient de plus en plus une fantaisie intellectuelle. Ma danse virtuelle grandit, saute, s'éloigne de ma danse physique.

Lorsque nous fantasmons sur autrui et que notre fantasme devient réalité... n'appelons-nous pas ça l'amour ? Suis-je en train de me libérer de l'amour que j'ai à offrir aux autres ? À vous offrir ?

Parce que j'ai dansé sur cette chanson entre l'écriture de chaque paragraphe de cette lettre. Vous pouvez écouter : Un ratito de fiesta, Angel Pastel.

Plus que jamais, invitons les autres à danser.



Photo : Andrew Graham dansant dans son séjour (© Katherine Waters)



«...Mais ce n'était pas ce que vous attendiez des Artistes, n'est-ce pas ? »
- Lettre de Simon Startin

Chère Humanité,

Où est-ce que tout a dérapé ? On vous a donné un rocher tout à fait acceptable pour traverser l'espace, rempli de merveilles infinies. Via un processus d'engourdissement, d'obfusaction et de lâcheté, vous vous êtes rassemblés autour des flammes de votre plus grande crainte, tremblant devant vos propres ombres qui dansent sur la paroi de votre grotte. Vous êtes nés. Vous vous débattrez dans le pétrin quotidien. Vous mourrez. En outre, votre corps, cet autre cadeau qui vous a été offert en plus du rocher, subira toute une variété de formes. Vous verrez des protubérances apparaître, vous perdrez des membres, vomirez, consommerez, déféquerez. Chaque cellule de votre corps sera remplacée tous les 3 mois. Vous vous décomposerez. Vous perdrez peut-être même la tête. Regardez dans un miroir. C'est votre reflet. Ça vous arrivera.

Pour votre salut, vous avez créé cette profession que l'on appelle l'Art. Vous avez demandé aux artistes de regarder dans ce miroir et d'inventer une chanson ou une danse. Ils s'en sont d'ailleurs plutôt bien sortis. Ils ont vendu quelques tickets. Pourtant, ces ombres continuent de vaciller sur la paroi. Malheureusement, vous avez donné ce boulot aux mauvaises personnes. Vous l'avez donné à celles qui aimaient vraiment se contempler dans ce miroir. Elles adoraient leur magnifique apparence. Elles adoraient leur voix. Des voix qui ne tremblent jamais. Des apparences conformes à la perfection dessinée par leur dieu. Des courbes bien placées. Des déjections gentiment emportées par la chasse d'eau. Pour vous abriter des ombres, les Artistes ont créé un somptueux palais de mensonges.

Mais ce n'était pas ce que vous attendiez des Artistes, n'est-ce pas ? On leur a donné carte blanche en ce qui concerne la vérité. L'heure est peut-être venue pour les ombres de chanter. Laissez-les se décoller de la paroi et danser avec nous. Une danse fragile. Âgée et parée de béquilles. Trébuchante et aveugle. Dotée des 10480 000 combinaisons génétiques possibles de l'ombre humaine. Dansons dans les ruines de ce somptueux palace, sur les éclats du miroir brisé. Dansons avec la vérité.

En tant qu'artiste handicapé, je souhaite uniquement dire la vérité. Laquelle est parfois arbitrée par mon handicap. Laquelle est parfois arbitrée par l'une de me nombreuses ombres. Je suis disponible pour les anniversaires d'enfants, les Barmitzvahs et les mariages...

«... la vue, l'odorat, le toucher » - Lettre de Nadia Nadarajah, traduite de la langue des signes britannique par Sue MacLaine

Bonjour,

J'ai lu les lettres écrites par les autres artistes, je me reconnais dans leurs propos.

Mon histoire est une réminiscence de mon enfance et de l'époque où j'adorais le ballet. J'ai demandé à mes parents si je pouvais y aller et ils m'ont encouragée. Ils n'ont jamais considéré ma surdité comme un problème et la devise de ma mère a toujours été « tu peux le faire ». Nous avons donc trouvé un cours de ballet. Je devais avoir 6 ans à l'époque et je venais d'entrer en primaire.

Je suis arrivée à mon premier cours au milieu de tous ces élèves entendants. J'avais enfilé la panoplie que ma mère m'avait achetée, un tutu blanc, un cache-cœur et des ballerines roses aux lacets satinés roses. Ma mère m'avait dit de « regarder la professeure, de copier les mouvements des autres enfants et de ne pas crier ! » Elle avait déjà dit à la professeure que j'étais sourde, car il s'agissait là d'une école dédiée aux activités extrascolaires et non de mon école pour enfants sourds.

La professeure de ballet nous a fait mettre en rangs, nous devions être une douzaine et j'étais toujours dans celui du milieu. Puisque j'étais dans le rang du milieu, cela signifiait que je pouvais toujours copier ma camarade de devant, suivre son rythme, même lorsque nous devions nous tourner. La professeure mettait un point d'honneur à ce que nous soyons synchrones, mais j'avais confiance en mes capacités et je ne pensais pas que ça serait un problème. Gardez bien à l'esprit que je n'avais que 5 ou 6 et qu'il était inévitable que j'aie un peu de retard, car j'apprenais en copiant. J'essayais d'apprendre le plus vite possible, peut-être que si j'avais eu quelques années de plus... mais je n'étais jamais assez bonne pour la professeure.


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