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Le Goût de l’Eau

Myriam Plante


Smashwords Edition

Copyright 2017 Myriam Plante

Table des matières

Le Goût de l’Eau

À propos de l’auteure

Comment aider une auteure inconnue


Chapitre 1

Je ferme les yeux. Je me laisse guider par le choc de mes ailes contre le faible vent. L’air est chaud, étouffant, et le ciel est plus gris que jamais, obstrué en plusieurs endroits par des amas de nuages sombres, compacts. Il y a des jours que je n’ai rien trouvé de satisfaisant à boire, ni à manger. Tout cela n’a aucune importance. Nous sommes ensemble.

J’ouvre les yeux, et je balaie le sol du regard. Regor nous a confié la tâche de survoler les environs dans l’espoir de trouver une route, ou, au moins, de repérer un peu de nourriture. Il dit que l’absence du soleil l’empêche de bien s’orienter. Je crois plutôt que, comme moi, il n’a absolument aucune idée de l’endroit où nous nous trouvons. Nous cherchons une route, en vain. Nous survolons des plaines vastes, des forêts, des collines, mais aussi, des lacs et des rivières. Des lacs et des rivières asséchés. Pendant ce temps, Regor tente, sans succès, de communiquer avec Cera.

Depuis que nous avons quitté Rhennon, nous avons beaucoup parlé, et nous avons pris beaucoup de repos. Regor m’a expliqué comment il s’y est pris pour visiter le repaire des marchands d’esclaves de Rhennon, où il a découvert qu’elle avait été vendue à Bress, le prince marchand. Il m’a ensuite raconté qu’il a prétendu avoir une proposition intéressante pour Bress, afin de pouvoir visiter sa demeure, là où il a rencontré une humaine appelée Lenise, à laquelle il a promis de la délivrer si elle acceptait de lui venir en aide.

J’ai exprimé ma gratitude à mon ami, et je l’ai félicité pour tout ce qu’il a fait à Rhennon, mais je n’ai accordé que peu d’attention aux détails de ses récits. Il a paru offusqué par mon manque d’intérêt, mais il n’a pas insisté.

Quant à elle, elle m’a simplement dit que la pièce remplie de petites flammes dans laquelle elle était enfermée était l’endroit où Bress gardait les humaines qui lui déplaisaient, afin de les punir. Elle ne m’a rien dit d’autre à propos de ce qui lui est arrivé depuis notre séparation. Il y a plusieurs choses que nous ne nous sommes pas encore dîtes. Nous avons tout notre temps.

Nous avons donc parlé, et nous nous sommes reposés. Regor a décidé, il y a de cela quelques jours, que le temps était venu pour nous de passer à l’action. Premièrement, Lenise aimerait que nous la ramenions chez elle, dans son village, et c’est là une des raisons pour lesquelles nous cherchons une route à partir de laquelle nous pourrons nous guider. Une route pourrait également nous ramener à l’endroit où nous avons vu Cera pour la toute dernière fois. Regor est persuadé que Cera et les chamanes ne s’y trouvent plus, mais il espère y trouver un indice, ou un message, peut-être. Il lui a parlé de Cera et de Kielys, et elle a accepté de partir à leur recherche.

Je lui ai dit que Kielys était né au même endroit qu’elle, et cette information l’a intriguée. Je lui ai aussi expliqué que notre clairière n’était plus un endroit sûr, et elle a répondu qu’elle n’avait pas envie d’y retourner, et qu’elle savait que nous arriverions, un jour, à trouver un autre endroit où nous pourrons nous sentir chez nous.

Nous sommes donc à la recherche de plusieurs choses : de l’eau, de la nourriture, une route, le village de Lenise, Cera et les chamanes, Kielys, et, éventuellement, un endroit agréable où nous pourrons nous installer, préférablement au pied d’un grand arbre. Nous n’avons rien trouvé jusqu’à maintenant.

Il faut dire que je ne mets peut-être pas suffisamment d’efforts dans nos recherches... Nous nous sommes retrouvés, et j’ai enfin cessé de vivre dans le passé. Pour l’instant, je n’ai pas très envie de me préoccuper du futur non plus. Nous sommes ensemble, nous volons ensemble, et nous sommes heureux. Regor n’a pas besoin de savoir que je passe davantage de temps à contempler le ciel qu’à scruter le sol.

Elle propose de nous arrêter un moment sur cette colline.

Je repère la colline en question, je m’en approche, et je me pose doucement sur son sommet dénudé, qui nous offre un emplacement idéal d’où contempler le paysage. Elle se laisse tomber sur le sol, puis fait un tour sur elle-même d’un air dépité.

« Le monde est si gris. »

« Je sais. Et cela empire chaque jour. »

Le soleil a en effet quitté le ciel, depuis je ne sais combien de jours. Il a disparu. L’aurais-je avalé par mégarde? La menace du ciel et la grisaille du paysage qui nous entoure ne parviennent pas à assombrir mon humeur. Je me sens radieux, fort, débordant d’énergie. Je me sens complet, enfin.

Mais elle est inquiète, et Regor l’est aussi. Mes amis humains sont inquiets. Je sais que leur inquiétude finira bien par me rattraper, moi, le dragon, la créature, l’animal inconscient, mais pour l’instant, tout ce qui m’importe, c’est que nous sommes ensemble. Nous sommes ensemble!

Elle fait quelques pas pour se rapprocher du bord escarpé de la colline, et mes yeux tombent sur sa robe brune. Peu de temps après nos retrouvailles, elle a déchiré le bas de sa robe afin de la raccourcir, et elle y a frotté des mottes de terre rougeâtre. Lorsque je lui ai demandé pourquoi elle faisait cela, elle m’a répondu qu’elle n’aimait pas que sa robe soit blanche, puisque le blanc est la couleur des nuages, ou du moins, la couleur des nuages, avant. Elle a ajouté qu’elle aimait bien les nuages, mais que même si elle adorait voler avec moi, elle s’était toujours sentie plus près de la terre que du ciel.

Sa robe est donc redevenue brune, et ses longs cheveux dorés se sont rapidement mêlés de nouveau. En la regardant, je pourrais presque croire que nous n’avons jamais été séparés, et que son éloignement et son absence n’ont été qu’un long rêve dérangeant, une tempête passagère dans le cours de ma vie.

Elle se retourne pour me faire face et s’approche de moi, ce qui me tire de mes pensées.

« Un orage se prépare, n’est-ce pas? Un gros orage. Je le sens, et je suis certaine que tu le sens aussi. »

Je lève les yeux sur le ciel tourmenté. Au loin, un groupe de nuages me paraît particulièrement sombre. L’air chaud est chargé d’une odeur particulière, une odeur que je n’ai pas sentie depuis longtemps. L’odeur qui précède la pluie.

« Oui, je le sens. Le ciel va s’ouvrir enfin, et l’eau va revenir, et nous n’aurons plus soif. Ce n’est pas une mauvaise chose. »

Elle ne semble pas rassurée. Elle s’approche encore, glisse ses bras autour de mon cou, et dépose sa joue contre ma peau.

« Nous devrions revenir vers les autres. »

« D’accord. Nous poursuivrons nos recherches demain. »

Elle grimpe et s’installe prestement sur mon dos, et je prends mon envol. Notre méthode n’est pas très efficace. Peut-être aurions-nous un peu plus de succès dans nos recherches si Regor n’insistait pas pour que nous revenions, à la fin de chaque jour, lui rapporter que nous n’avons rien trouvé.

Mais cela m’importe peu. Nous survolons le même paysage, en sens inverse. Demain, nous partirons dans une autre direction, explorer un autre décor, et nous irons plus loin encore, peut-être.

Nous revenons donc lentement vers l’endroit où nous avons laissé Regor et Lenise. Lenise est une humaine très calme, qui ne sourit pas beaucoup. Elle a gardé sa robe blanche et, je crois, plusieurs mauvais souvenirs des saisons qu’elle a passées chez Bress en tant qu’esclave. Je lui ai fait part de ma gratitude pour l’aide qu’elle nous a apportée, et elle nous a remerciés de lui avoir offert la chance de retrouver sa liberté. Elle a également dit que son seul désir était maintenant de retourner dans son village, qui se trouve, selon elle, à environ une journée de marche de Rhennon. Nous l’aiderons donc à y retourner.

Elle semble bien s’entendre avec Regor, mais je me demande ce qu’elle fait, seule avec lui, puisqu’il doit maintenant passer toutes ses journées à tenter de communiquer avec Cera, et qu’il lui dit sans doute de se taire afin de ne pas le déconcentrer. Le temps doit lui paraître plutôt long. Elle n’a pourtant jamais insisté pour nous accompagner dans notre exploration des environs.

Je vole longuement, et nous n’apercevons rien d’intéressant sur le chemin du retour : pas d’eau, pas de nourriture, pas d’indices sur notre position par rapport à Rhennon. Le ciel a passé du gris au noir lorsque nous regagnons la vallée où Regor et Lenise nous attendent. Je les repère facilement grâce au petit feu qu’ils ont allumé.

Je me pose, et je m’incline afin de la laisser regagner le sol. Nous approchons ensuite des deux humains qui sont assis près du feu. Regor jette sur nous un regard qui manque d’enthousiasme.

– Alors? demande-t-il.

– Toujours rien. Et toi?

– Rien. Je n’arrive pas à parler à Cera.

Elle ramasse un bout de bois tordu sur le sol, elle marche jusqu’au feu, et l’agite doucement au sommet des flammes. Je reste un peu à l’écart, et je m’étends par terre.

– Ton ami est trop loin, dit-elle à Regor d’un ton détaché.

Je trouve encore un peu étrange de l’entendre parler avec Regor. J’ai maintenant une deuxième manière de communiquer avec elle : nous pouvons échanger par la pensée, comme avant, et elle peut aussi discuter directement avec Regor, et je la comprends aussi bien que j’arrive à le comprendre, lui, grâce à sa magie. La communication est une bien étrange chose!

– La distance n’a pas d’importance! Je devrais normalement arriver à communiquer avec lui, et j’ignore pourquoi je n’y arrive pas, rétorque Regor, comme pour faire suite à mes réflexions.

Elle le regarde sans rien dire, puis retire son bout de bois du feu, l’observe de près, et le porte à sa bouche. Regor et Lenise paraissent légèrement dégoûtés, eux qui ont pourtant récemment cueilli des herbes et des feuilles d’arbres pour tenter de tromper leur faim. La nourriture que les chamanes ont remise à Regor a été mangée depuis longtemps.

Ce n’est pas la première fois que je la vois mâcher du bois. Nous avons souvent mangé de la terre, ensemble, et je crois me souvenir qu’elle a déjà avalé quelques minuscules pierres blanches, lorsqu’elle était encore toute petite. Quand la nourriture manque, les humains se nourrissent comme ils peuvent. Quant à moi, j’ai hâte de pouvoir me nourrir de chair fraîche. Où donc se cachent les animaux?

Sans cesser de mordiller son bâton, elle vient s’asseoir près de moi.

« Est-ce que c’est vrai qu’il a déjà réussi à parler à son ami pendant qu’il n’était pas là? »

« Oui, je crois. »

« Imagine si nous pouvions le faire, nous aussi! Tout serait plus facile! »

Elle me sourit, puis se tourne vers Regor.

– Regor, tu peux nous donner de l’eau avec ta magie?

– Je vous l’ai déjà dit, Elle, je ne peux pas faire apparaître d’eau, ni de nourriture, répond Regor d’un ton agacé.

Elle! Le lendemain de nos retrouvailles, Regor lui a demandé quel était son nom. Elle a répondu qu’elle n’en avait pas, et qu’elle n’en avait pas besoin. Elle a ajouté que Bress lui avait donné un nom, mais qu’elle l’avait toujours refusé. À l’insistance de Regor, elle m’a jeté un bref regard complice, puis elle a déclaré vouloir s’appeler Elle. Je suis Dragon, et elle est Elle. Cette formidable démonstration d’esprit a exaspéré Regor, mais m’a rempli de fierté. Mon ami a tout d’abord refusé d’utiliser ce nom, en prétendant qu’il était ridicule, mais elle lui a souvent répété que puisque c’était lui qui avait tenu à ce qu’elle se choisisse un nom, il devait respecter son choix.

– Que peux-tu faire, alors? lui demande-t-elle.

Regor nous lance un regard noir, à tous les deux, et ne répond pas. Je réponds à sa place.

– Il peut faire de la lumière avec son bâton magique. De la lumière jaune. Et il s’en est déjà servi pour devenir une femme.

– Oh! dit-elle d’un air faussement émerveillé. C’est plus utile que de la nourriture!

– Bon, il est temps de dormir, annonce froidement Regor en détournant son regard pour le poser sur le feu, qui est sur le point de mourir.

Je m’explique mal l’intérêt d’allumer un feu chaque soir. Il fait déjà chaud, et ils n’ont rien à y faire cuire. Les humains aiment voir des choses brûler. Pas moi.

– Très bien... Bonne nuit, Regor.

Sans un mot, Lenise et lui s’installent pour la nuit. Quant à elle, elle laisse tomber ce qui reste du bâton qu’elle a fini de mâcher, puis elle s’étend près de moi. Je la couvre d’une de mes ailes. Elle paraît subitement craintive et inquiète.

« Je n’aime pas la nuit. J’aimerais que le matin soit déjà là. »

« Ne t’inquiète pas. Il viendra bien vite. »


Chapitre 2

Et le matin vient, et il est gris, comme les précédents. Lorsque j’ouvre les yeux, je remarque que Regor et Lenise sont déjà réveillés. Ils sont assis près de ce qui était un feu, et aucun d’eux ne parle. Je ne crois pas que Regor soit déjà en train d’essayer de communiquer avec Cera. Il regarde simplement l’horizon d’un air absent.

Quant à elle, elle dort toujours. Je retire l’aile engourdie qui la couvrait afin de la secouer un peu, puis je regarde à nouveau mon ami.

– Bonjour, Regor.

Il pose sur moi un regard las, un peu triste.

– Bonjour...

Il pose ensuite ses yeux sur elle.

– Réveille-la, dit-il un peu sèchement. Il est temps pour vous de repartir.

Une autre journée semblable à la précédente s’annonce. Nous sommes ensemble, et nous volerons, ensemble! La lassitude qui s’est emparée de mes compagnons humains n’a pas encore d’effet sur moi.

– Dragon? ajoute Regor afin d’attirer mon attention. Vous partirez par là.

Je regarde dans la direction qu’il m’indique. Je suis soudainement pris d’un doute.

– Regor, je crois que nous sommes déjà partis par là. Tu nous avais dit d’aller voler au-delà de cet arbre mort, et des collines.

– Eh bien, retournez-y. Et sois plus vigilant.

Il me jette un regard dur. A-t-il une bonne raison de m’ordonner de repartir dans une direction que nous avons déjà explorée? Peut-être. Il a peut-être aussi raison de douter de la qualité de mon observation du paysage. Ses ordres et ses reproches m’importent peu, tout comme la direction dans laquelle je devrai passer la journée à voler. Peut-être aurons-nous plus de chance aujourd’hui. Peut-être trouverons-nous de la nourriture.

Je reporte mes yeux sur elle. Avec mon museau, je pousse doucement son dos afin de la réveiller. En relevant la tête, je constate que ses yeux se sont ouverts.

« Tu es déjà réveillée! Le matin est venu, et Regor veut que nous partions tout de suite. »

Elle pousse un faible gémissement, puis s’assoit, et me regarde d’un air triste et perdu.

« Quelque chose ne va pas? »

Elle hoche doucement la tête.

« J’ai encore fait un horrible rêve. Ça ira. »

Ce n’est pas la première fois qu’elle me dit avoir mal dormi à cause d’un rêve. Elle n’a cependant jamais voulu m’en dire plus à propos de ses rêves, et je n’ai pas insisté.

Elle frotte son visage et sa tête à l’aide de ses mains, puis elle élève ses bras bien haut, pour les étirer. Elle m’offre ensuite un sourire, suivi d’une brève étreinte. Elle se lève, s’étire de nouveau, puis se penche afin de ramasser sur le sol un peu d’herbe, ainsi qu’une poignée de terre sèche. Elle se met le tout dans la bouche, puis mâche silencieusement tout en posant ses yeux sur Regor. Celui-ci la regarde d’un air un peu dédaigneux, mais ne dit rien. Regor ne se nourrit maintenant que de végétation. Il semble croire que la terre et les bouts de bois ne sont pas dignes de toucher ses lèvres.

Il me jette un bref coup d’œil exaspéré, puis détourne la tête.

Après avoir terminé son copieux repas, et toujours sans parler à Regor ou à Lenise, elle se hisse agilement sur mon dos. Elle est prête. Sans plus attendre, je prends mon envol dans le ciel gris, et dans la direction indiquée par Regor. Elle reconnaît, elle aussi, les collines qui défilent sous nos yeux.

« Nous sommes déjà passés par ici. »

« Oui, je sais. Je suis les instructions de Regor. »

« Nous n’avons pas trouvé de route la première fois. Je doute qu’il y ait une route maintenant. »

« Peut-être trouverons-nous de la nourriture. Contrairement aux routes, la nourriture se déplace souvent. »

Elle ricane légèrement, puis n’ajoute rien. Plutôt que de regarder le ciel, ou de contempler le paysage, je laisse mes yeux au sol, juste sous moi. Je tente d’être plus vigilant, comme Regor me l’a demandé. Je fais des efforts. Il n’y a personne, cependant, pour ordonner à Regor d’être meilleur avec sa magie, et de réussir à communiquer avec Cera.

« Dis-moi, à quoi rêves-tu? »

« Je ne rêve pas... Pas en ce moment! »

« À quoi rêvais-tu? Il y a quelques fois déjà que tu me dis avoir mal dormi à cause d’un rêve. »

« Je n’ai pas envie d’en parler. Je rêve parfois à un méchant homme qu’il y avait là-bas. »

« D’accord. Si tu ne veux pas en dire davantage, je ne te questionnerai plus. »

Au sol, il ne se passe rien d’intéressant. L’herbe ondoie un peu, rien de plus.

« Là-bas... »

Elle s’interrompt. J’attends, croyant qu’elle a changé d’idée et qu’elle désire me parler de ce qui s’est passé à Rhennon.

« Là-bas! Regarde là-bas! »

Alarmé, je détache mes yeux du sol et je les porte à l’horizon. J’y aperçois quelques silhouettes, lointaines, mais bien réelles.

« Tu les vois? Crois-tu que ce sont des humains? »

« Oui, je les vois! Nous allons nous approcher. »

Je perds un peu d’altitude, et je prends de la vitesse. Si ce sont vraiment des humains, peut-être pourront-ils nous indiquer une route. Peut-être auront-ils un peu de nourriture pour nous! Mais si ce sont des humains... ils auront certainement peur de moi. Pas contre, si ce ne sont pas des humains, il s’agit forcément d’animaux, et donc, de nourriture potentielle.

J’accélère davantage. Plus je m’approche, plus je suis certain du fait que les cinq silhouettes distinctes que nous voyons là-bas, devant nous, appartiennent à des humains.

« Qu’allons-nous faire? »

Elle hésite un bref moment avant de répondre.

« Approche-toi encore, puis pose-toi. Mais pas trop près! Je vais aller leur parler. »

« Que vas-tu leur dire? »

« Je vais leur demander des informations. Et de l’eau, s’ils en ont. Je crois que j’ai oublié le goût de l’eau! »

« D’accord. Mais peut-être qu’ils se montreront hostiles... »

« Si j’ai besoin de toi, tu n’auras qu’à approcher. »

Estimant être assez près, mais pas trop près, je rejoins lentement le sol, puis je m’incline pour la laisser descendre. Elle bondit par terre, puis commence à s’éloigner d’un pas confiant.

– Reste ici! dit-elle en commençant à accélérer.

Immobile, je la regarde courir en direction des cinq humains. Elle espère avoir droit à un peu d’eau et de nourriture ou, au moins, à des informations sur notre emplacement. Regor sera content d’apprendre que nous avons enfin trouvé quelque chose!

Elle rejoint les cinq humains, et je les observe attentivement, prêt à intervenir si ma présence devenait nécessaire. Je reste debout. Elle ne m’a pas donné comme instruction de me cacher, et de tout faire pour éviter d’être vu. Elle m’a simplement dit de rester ici.

J’observe. Je crois qu’elle parle maintenant avec les cinq humains, qui ne semblent pas être agressifs ou dangereux. J’ai l’impression de sentir le regard de l’un d’eux glisser sur moi.

Un moment passe. Un des hommes lui tend quelque chose, qu’elle porte aussitôt à sa bouche. Elle lui rend ensuite l’objet, puis se détourne d’eux et, tandis qu’ils poursuivent leur chemin vers l’horizon, elle revient vers moi d’un pas rapide.

– Ils t’ont donné de l’eau?

Elle sort sa langue de sa bouche en prenant un air dégoûté.

– Non! Je ne sais pas ce que c’était. Ce n’était pas bon.

Elle s’arrête avant de parvenir jusqu’à moi, puis affiche un large sourire.

– Regarde!

Regarde? Elle n’a rien rapporté de sa rencontre avec les cinq humains, et il n’y a rien de particulier autour de nous.

« Que dois-je regarder? »

Elle montre le sol devant elle.

– Là!

Je baisse les yeux. Le sol est surtout recouvert d’herbe, d’herbe verte et d’herbe sèche, et sous cette maigre végétation, la terre paraît ferme et compacte.

« Que devrais-je voir? »

« Il y a une route, ici! Une petite route, qui n’est pas souvent utilisée, et qui est presque disparue. Mais des hommes l’utilisent encore. Ce sont eux qui me l’ont dit. »

Une route! Cette terre compacte, dissimulée par l’herbe, formerait donc le tracé d’une route... Nous ne l’avons pas vue lors de notre premier passage ici. Cette fois, nous l’avons remarquée uniquement parce que des humains y voyageaient. Où se rendent-ils? À Rhennon?

« Ils m’ont dit que Rhennon se trouvait à trois jours de marche par là. »

Elle s’approche de moi et me regarde d’un air effrayé.

« Je ne veux pas retourner à Rhennon! »

« Nous ne retournons pas à Rhennon, tu le sais bien. »

« Je ne veux pas passer près de Rhennon, je ne veux pas m’en approcher. C’est une mauvaise ville, une très mauvaise ville! »

« Ne t’inquiète pas. Personne ne te fera de mal, cette fois. »

Elle serre ses bras autour de mon cou. Elle grimpe ensuite sur mon dos.

– Retournons avertir Regor, dit-elle d’un ton ferme.

Je prends mon envol, et je me dirige vers l’endroit où Regor et Lenise nous attendent. Regor sera-t-il surpris d’apprendre que nous avons trouvé une route? Quelque chose me dit que peut-être que non.

« Crois-tu que Regor savait? »

« Savait quoi? »

« Je ne sais pas... Il devait bien savoir quelque chose. Nous n’avons rien trouvé depuis des jours, et maintenant, nous avons trouvé des humains et une route. C’est lui qui m’a dit de repartir dans cette direction. »

« Peut-être que c’est son bâton qui le lui a dit? »

« Peut-être. »

Nous revenons bien vite à notre point de départ. Regor est debout, son bâton à la main. Je me pose près de lui.

– Regor, nous avons trouvé une route!

– Une route? Je croyais qu’il n’y en avait pas, par là? dit-il sèchement.

– Même au niveau du sol, elle était difficile à voir...

Il fronce les sourcils, jette un coup d’œil sur elle, puis ramène ses yeux sur moi, et semble retenir un commentaire désobligeant.

– Mais il y a bien une route, et elle va jusqu’à Rhennon!

– En êtes-vous bien certains? demande Regor.

– J’ai parlé à des hommes sur la route, dit-elle. Ils ont dit que Rhennon était par là, à trois jours de marche.

Elle étend son bras dans la direction dont nous venons.

– Ils ont dit que la route n’était pas utilisée souvent, poursuit-elle. Peu de gens la connaissent.

Regor fronce les sourcils d’un air soucieux.

– C’est ce que tu voulais? demande-t-elle. Une route vers Rhennon?

Il finit par hocher la tête.

– Oui, oui. C’est parfait.

– Mais nous n’allons pas à Rhennon?

Elle le regarde d’un air méfiant.

– Bien sûr que non! objecte Regor. Je ne suis pas fou! Aucun de nous n’est le bienvenu à Rhennon... Nous allons partir dans la direction de la ville. Ensuite, nous retrouverons le village de Lenise... Et quelque chose à boire et à manger.

Lenise affiche un faible sourire à la mention de son nom. Quant à elle, elle fixe toujours Regor d’un air méfiant, sans rien dire. Regor pousse un bref soupir, avant de déclarer :

– Allons-y.


Chapitre 3

Nous marchons depuis déjà un bon moment lorsque je crois reconnaître l’endroit où nous avons aperçu les cinq humains. Regor marche devant, avec Lenise, tandis qu’elle marche à côté de moi. Nous suivons la route, ce mince tracé irrégulier fait de terre battue et de quelques pierres plates et usées, qui émerge parfois de sous l’herbe. Nous nous trouvons, semble-t-il, à environ trois jours de marche de Rhennon. J’ignore comment nous avons pu autant nous égarer. Peut-être que la ville s’est elle aussi éloignée de nous tandis que nous cherchions un endroit agréable pour nous reposer?

Bien sûr, notre voyage serait plus court si nous volions plutôt que de marcher. Je n’ai cependant pas envie, pour le moment, de transporter trois humains sur mon dos. Les trois humains, de toute façon, n’ont pas exprimé le désir de voyager en volant.

Tandis que nous marchons, mes yeux glissent souvent sur elle. Il y a si longtemps que nous n’avons pas marché ensemble, côte à côte! Malgré le ciel gris, malgré la faim et la soif, il me suffit de la regarder pour être aussitôt rempli du bonheur, de la joie pure et simple que m’inspire sa présence. Je pourrais marcher ainsi sans m’arrêter jusqu’à demain, et plus longtemps encore. Je crois qu’elle le pourrait aussi.

Mais pas Regor. Dès que le gris du ciel commence à tourner au noir, fidèle à ses habitudes, mon ami déclare que le moment est venu de nous arrêter, et suggère que nous nous éloignions de la route pour nous installer pour la nuit. Nous quittons donc la route, et nous nous arrêtons dans un creux qui marque le sol de la plaine. Il n’y a aucun arbre dans les environs, et donc, pas de bois pour permettre à mes amis humains d’allumer un feu. Dommage.

Ils cueillent quelques herbes dont ils se nourrissent sans enthousiasme, puis, Regor et Lenise s’étendent, et ne bougent plus. Elle s’assoit près de moi et observe l’horizon avec inquiétude. J’attends. Au bout d’un moment, elle se tourne vers moi.

« Je ne me sens pas en sécurité ici. Ce n’est pas un bon endroit. »

« Pourquoi? »

« Je ne sais pas... J’ai peur de dormir ici. »

« Dors, ne t’inquiète pas. Je veillerai sur toi, tu le sais bien. »

Elle ramène ses yeux sur l’horizon.

« Est-ce que nous allons voyager longtemps? »

« Je ne sais pas... Nous voyagerons jusqu’à ce que nous n’ayons plus besoin de le faire. »

Elle croise ses bras sur sa poitrine.

« Je n’ai déjà plus envie de voyager! »

Elle se tourne ensuite vers moi, et me sourit. Un sourire beau et vrai, teinté d’un peu de tristesse, et de beaucoup d’espoir.

« Est-ce qu’un jour nous trouverons une autre forêt? Une forêt où nous serons chez nous? »

« Oui, un jour. Nous chercherons et nous trouverons. Une autre forêt, très loin d’ici, sans doute. »

Elle m’offre un autre sourire, puis hoche la tête et se blottit sur le sol sec.

« Oui... Loin d’ici. »

J’étends une de mes ailes au-dessus de son corps recroquevillé. Elle ne tarde pas à s’endormir. Comme je le lui ai dit, je veille sur elle. La nuit est sombre, paisible et silencieuse. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle m’a dit qu’elle sentait que cet endroit n’était pas un bon endroit... Malgré tout, je reste alerte. Lorsque je finis par m’endormir, je ne dors qu’à moitié.

Un peu plus tard, je crois, un bruissement me réveille, comme si le vent tentait de me communiquer quelque chose. Je repère une silhouette sombre à une certaine distance de moi. La silhouette immobile d’un humain qui se tient debout. Une vérification rapide m’indique que l’humain qui se trouve là n’est pas un de mes humains. Pourrait-il s’agir de Cera? Non... Je crois que si Cera nous avait trouvés, il ne resterait pas planté là sans bouger. De toute façon, la silhouette qui se trouve là m’apparaît beaucoup plus haute que celle de notre ami. Et puis, Cera ne nous cherche pas. Nous le cherchons.

L’humain demeure immobile. Je le surveille, et je crois qu’il le sait. J’hésite. Devrais-je m’approcher de lui pour tenter de comprendre ce qu’il fait ici, et le chasser si ses intentions sont mauvaises? Devrais-je réveiller Regor? Il me vient soudainement l’idée qu’il s’agit peut-être d’un piège, et que le but de cet humain pourrait être d’attiser ma curiosité afin que je m’éloigne de mes amis.

Je regarde attentivement les environs. Je ne vois aucun autre humain. Lorsque je reporte mon attention sur la silhouette sombre, elle a disparu. Je scrute de nouveau l’horizon, tout autour de moi. Il n’y a plus aucune silhouette étrange. Plus rien, rien d’autre que la nuit paisible qui nous encercle. Je n’ai plus envie de tenter de me rendormir. Une impression désagréable s’attarde en moi, et je n’aime maintenant plus cet endroit.

La nuit passe lentement, et la noirceur du ciel finit par s’éclaircir un peu. Lenise est la première à s’éveiller. Elle s’assoit lentement en fixant un point sans intérêt à l’horizon. Puis, ses yeux glissent sur moi, et elle paraît étonnée de croiser mon regard. Elle me croyait sans doute encore endormi. Elle me regarde d’un air incertain, et je crois comprendre qu’elle n’est pas très à l’aise de se trouver ainsi seule près de moi tandis que Regor dort. Peut-être croit-elle que, sans Regor pour me communiquer des ordres et des instructions, je pourrais représenter un certain danger pour elle. J’aimerais lui dire qu’elle n’a rien à craindre, mais je ne le peux pas. Je reste donc immobile.

Elle ne bouge pas non plus, et ne me quitte pas des yeux, comme pour s’assurer que je ne m’approche pas d’elle.

Le temps passe. Elle se réveille à son tour, puis s’assoit et me regarde d’un air dépité.

« Tu as encore fait un rêve? »

Elle hoche la tête.

« Oui... Et je n’ai plus envie de dormir! »

Elle s’appuie sur mon dos d’une main, puis se lève prestement. Je me lève aussi. Comme j’aimerais pouvoir prendre mon envol avec elle, comme lors des matins précédents! Mais voilà que Regor s’éveille à son tour. Il discute brièvement avec Lenise, puis déclare que le moment est venu de nous remettre en marche.

Je me souviens que lors de l’une de nos premières rencontres, Regor m’avait demandé pour quelle raison les dragons voyageaient sans cesse en ne s’arrêtant que pour boire, manger et se reposer. Voilà que nous vivons comme un groupe de dragons! Bien sûr, je sais que notre voyage a différents buts, mais pour l’instant, nous nous déplaçons, nous nous arrêtons pour dormir, et nous avons bien hâte de trouver de l’eau et de la nourriture. Mes amis humains n’ont toujours pas l’intention de grimper sur mon dos afin d’accélérer notre quête, et cela ne me déplaît pas. Une faim terrible me dévore, mais malgré tout, je n’ai pas envie de me presser.

La journée s’écoule lentement, au rythme de nos pas. Lorsque le ciel gris commence à s’assombrir à nouveau, je remarque une silhouette à l’horizon. Il ne s’agit pas d’un humain. Je suis persuadé que cette fois, il ne s’agit pas d’un humain. Mon cœur se met à battre avec agitation. Sans plus attendre, je prends mon envol, et je me propulse rapidement vers l’animal solitaire.

Je constate vite qu’il s’agit d’un grand cerf qui paraît avoir une patte blessée. Il ne m’entend pas venir, et il n’a pas le temps de tenter de s’enfuir. Je me jette sur lui, et je lui brise prestement le cou. Je saisis ensuite son corps inerte avant de revenir en planant vers mes compagnons. Je dépose le cerf mort devant Regor.

– Voilà de quoi manger, Regor.

Il jette à l’animal mort un regard un peu dégoûté, puis scrute l’horizon d’un air ennuyé, comme s’il cherchait quelque chose.

– Y a-t-il un problème?

– J’ai faim, explique Regor, mais je n’ai pas encore suffisamment faim pour manger de la viande crue. Allons nous installer là-bas, nous pourrons faire un feu... Nous y cuirons de la nourriture pour nous, et tu mangeras le reste.

Je regarde le groupe d’arbres lointain qu’il m’indique.

– D’accord, Regor.

Il commence à s’y diriger, en entraînant Lenise avec lui. Je referme doucement ma gueule sur le cou du cerf afin de les suivre.

« Attends! »

Je m’immobilise, puis je lâche ma proie et je relève la tête. Elle s’approche, s’accroupit près du cerf, et pose ses mains sur lui dans un geste respectueux. Elle lève ensuite les yeux sur moi, et je devine son intention. À l’aide d’une de mes griffes, j’ouvre une entaille sur le cou de l’animal mort. Elle en approche sa bouche, et elle boit, comme je l’ai déjà vue le faire auparavant. Elle se relève ensuite en essuyant d’une main le sang frais qui macule ses lèvres.

« Je crois que Regor n’aurait pas aimé te voir faire cela. »

« Je sais! C’est la raison pour laquelle je voulais le faire maintenant! Et je sais que lui et Lenise n’ont pas suffisamment soif pour m’imiter. »

Elle me sourit, puis s’accroche à mon cou et grimpe sur mon dos. J’agrippe le cerf de nouveau, son sang s’insinuant maintenant dans ma gorge, puis je m’envole afin de rejoindre Regor et Lenise, qui sont déjà loin. Elle me suggère en riant d’aller me poser près des arbres afin de les y attendre, et j’accepte.

Je me pose, je place le cerf au pied d’un arbre, et elle descend. Le groupe d’arbres repéré par Regor est en fait une minuscule forêt dont la plupart des arbres paraissent secs et sans vie. Du bois sec, beaucoup de bois sec; l’endroit idéal pour allumer un feu. Elle scrute le sol, puis se penche, ramasse quelque chose, et se relève vivement. Elle tient dans sa main une pierre plate, dont elle me montre le rebord, qui semble tranchant.

« Préparons du bois afin de faire un feu! »

Je l’aide à rassembler tous les morceaux de bois que nous trouvons sur le sol, et à les empiler. Elle estime ensuite que nous n’avons pas suffisamment de bois pour faire un assez gros feu, et elle s’attaque avec enthousiasme à un grand arbre mort, en s’aidant de sa pierre pour couper des branches. Je la regarde faire, amusé par son enthousiasme.

Regor et Lenise nous rejoignent enfin, et elle leur montre son monticule de bois d’un air de triomphe. Regor approuve son œuvre d’un hochement de tête entendu, puis regarde à nouveau le cerf d’un air ennuyé.

– Comment allons-nous le... découper? demande-t-il.

– J’ai des dents et des griffes.

Regor ne semble pas convaincu par ma proposition.

– Je peux m’en occuper! dit-elle en s’approchant.

– Allons, Elle, ne soyez pas ridicule, réplique Regor.

– Elle a une pierre.

Elle lui montre la pierre en question, et il hoche la tête avec dédain.

– Vous n’allez tout de même pas... ouvrir cet animal avec une pierre!

Elle se tourne vers moi d’un air à la fois désappointé et malicieux.

« Il ne m’en croit pas capable, n’est-ce pas? »

« Montre-lui. »

« Aide-moi pour commencer... Je m’occupe du reste. »

– Tu devrais allumer le feu pendant ce temps, Regor, ajoute-t-elle. Avec ta magie.

– Je vous l’ai déjà dit, Elle, je ne peux pas faire apparaître de feu, grogne Regor.

– Je dois tout faire moi-même? dit-elle d’un air faussement offusqué. Prends des pierres comme je t’ai montré.

Regor n’apprécie pas recevoir des ordres. Il me lance un regard plein de reproches, comme s’il considérait que la tâche d’allumer un feu devrait me revenir, puis il me tourne le dos et s’éloigne un peu, afin de chercher des pierres, je suppose. Je m’approche du cerf mort et je trace un long trait sur son flanc, d’une seule griffe. Lenise détourne le regard et s’éloigne avec Regor. Elle prend sa pierre tranchante, s’agenouille, pose ses mains sur la fourrure tachée de rouge, et se met au travail.

Je la regarde faire. Je sais qu’elle n’oserait jamais tuer un animal, mais je sais aussi qu’elle n’a pas peur de se salir les mains. Les humains qui lui ont appris comment fabriquer une lance, il y a de cela plusieurs saisons, lui ont aussi montré comment allumer un feu, et comment dépecer un animal afin de faire cuire sa chair. Je crois qu’ils lui ont aussi appris beaucoup de choses dont j’ignore tout, mais elle ne m’a jamais parlé de manière positive du temps qu’elle a passé avec eux, comme s’ils ne lui avaient laissé, en plus de quelques enseignements utiles, que de mauvais souvenirs.

Elle a probablement acquis quelques nouvelles connaissances à Rhennon également... mais à quel prix?


Chapitre 4

Regor et Lenise sont maintenant endormis. Elle a adroitement découpé plusieurs morceaux de viande, qu’elle a ensuite fait cuire grâce au feu que Regor a réussi à allumer. Les trois humains ont mangé avec appétit, et ont même gardé de la nourriture pour les jours suivants.

Quant à moi, j’ai pu manger ce qui restait du cerf, en ne laissant que ses os et sa fourrure. Elle a brièvement exprimé l’idée de conserver la fourrure afin d’éventuellement s’en servir pour fabriquer quelque chose, mais Regor l’en a dissuadée. Je crois que c’était la toute première fois que je partageais une de mes proies avec lui, et il s’est montré plutôt dédaigneux, bien que reconnaissant d’avoir enfin quelque chose à manger. Après leur repas, Regor et Lenise se sont aussitôt installés pour la nuit. Pour sa part, elle s’est installée près du feu avec un long bout de bois, et elle a entrepris d’en affûter l’extrémité avec une autre pierre tranchante afin de s’en fabriquer une lance.

Quand je lui ai demandé pour quelle raison elle faisait cela, elle m’a répondu qu’elle voulait avoir une arme, au cas où les méchants hommes de Rhennon la retrouveraient. Je suis resté pris au dépourvu.

Elle contemple maintenant la pointe effilée de sa lance avec satisfaction, puis me la montre.

« Tu crois vraiment que les méchants hommes de Rhennon vont te retrouver? »

« Je ne sais pas... Mais je crois qu’ils me cherchent, et j’ai peur. Je ne veux pas y retourner. »

« Tu crois qu’ils te cherchent? Pourquoi? »

Elle baisse les yeux.

« Je ne sais pas... Je ne peux pas l’expliquer. »

« Je sais que tu as peur, mais n’oublie pas que je suis là. Je ne laisserai plus aucun méchant homme te faire du mal! »

Elle me sourit, puis étreint doucement mon cou.

« Je sais. Peu importe... Ce bâton sera peut-être quand même plus utile que le bâton de Regor! »

« Mais Regor peut utiliser son bâton pour faire de la magie... »

« Je n’en ai eu aucune preuve jusqu’à maintenant. »

« Tu finiras bien par en avoir au moins une. »

Je pourrais lui expliquer que c’est grâce à sa magie que Regor peut communiquer avec moi, mais je crois que cela ne l’impressionnerait pas beaucoup. Pour elle, le fait de pouvoir me parler n’a rien d’extraordinaire : elle l’a toujours fait.

Elle lâche mon cou, puis s’assoit sur le sol en s’adossant contre mon flanc.

« Tu devrais essayer de dormir. La nuit est bien avancée. »

« Je n’en ai pas vraiment envie. »

Elle finit tout de même par s’endormir au bout d’un moment. La nuit est paisible, troublée uniquement par le bruissement du vent dans les branches des arbres qui veillent sur nous. Je ferme les yeux.

Au moment où le sommeil commence à s’emparer de moi, le murmure du vent change, de manière à peine perceptible. J’ouvre les yeux, troublé et subitement inquiet. Je ne vois tout d’abord rien d’étrange. Puis, sur ma gauche, à quelques pas d’elle seulement, je la remarque; la silhouette sombre d’un humain, la même que la nuit dernière, j’en suis persuadé. Il reste immobile, debout, dans une attitude qui n’est pas exactement menaçante, mais il est sombre, trop sombre, une ombre, rien d’autre qu’une ombre...

En oubliant le fait qu’elle s’est endormie contre moi, je me lève d’un bon en grognant. Elle se réveille en sursaut, et a elle aussi le réflexe de bondir sur ses pieds... Mais la silhouette sombre a disparu. Nous restons tous deux immobiles. Puis, elle se tourne vers moi d’un air inquiet.

« Quelqu’un se trouvait là... Tu l’as vu, toi aussi? »

« Oui. Je l’ai aussi aperçu la nuit dernière, mais il était beaucoup plus loin. »

Elle frémit en se blottissant contre moi.

« Il n’avait pas de visage... Je n’ai pas vu son visage! Je ne veux plus jamais dormir! »

– Qu’est-ce qui se passe? demande tout à coup la voix autoritaire de Regor.

Il s’est assis, et la pierre de son bâton dégage une très faible lueur jaune.

– Nous avons vu quelqu’un, Regor.

– Quelqu’un? Où?

– Juste là, près de nous.

La lueur jaune s’accentue, et Regor scrute les environs en fronçant les sourcils.

– Qu’est-ce que tu me racontes là? Il n’y a personne.

– C’était une silhouette sombre, la silhouette d’un humain. Il a disparu.

Regor fronce davantage les sourcils.

– De qui s’agissait-il, Regor?

– Comment veux-tu que je le sache? s’emporte-t-il, mais sans élever la voix. S’il y a quelqu’un, fais quelque chose. Sinon, laisse-moi dormir!

Sur ce, il éteint son bâton, et se recouche.

– D’accord, Regor.

J’abaisse mon regard sur elle, puis j’étends une aile au-dessus de son corps recroquevillé.

« Essaie de te rendormir... Je monterai la garde. »

Elle ne répond rien. Je ne sais pas quoi penser. Je ne me suis pas vraiment senti menacé par la silhouette sombre, mais j’espère tout de même qu’elle ne reviendra plus. J’espère surtout que cet humain étrange ne se montrera plus jamais devant elle, puisqu’elle semble être vraiment effrayée. Cet humain étrange... S’agit-il réellement d’un humain? Je ne vois aucune autre possibilité.

Je décide finalement de fermer les yeux, comme si cette action devait empêcher la silhouette de réapparaître. Le reste de la nuit passe lentement. Je ne dors pas, mais je ne suis pas tout à fait réveillé. J’attends que le ciel noir s’éclaircisse un peu.

Je n’ouvre les yeux que lorsque j’entends une série de bruits près de moi. Regor et Lenise sont réveillés, même si la nuit ne semble pas être tout à fait terminée. Je secoue doucement mes ailes. Sans bouger, elle lève les yeux vers moi.

« Tu n’as pas dormi, n’est-ce pas? »

« Non... J’avais trop peur que l’homme sans visage revienne. »

Elle jette un bref regard sur Regor et Lenise, puis s’assoit.

« Nous approchons de Rhennon, et je n’aime pas ça. Je crois que tout ira bien mieux quand nous en serons loin. »

« Oui, je le crois aussi. »

Mon cœur se serre. J’aimerais pouvoir ajouter des paroles réconfortantes, mais je n’en ai plus. Je lui ai déjà dit que j’allais veiller sur elle, et que je ne laisserais personne lui faire du mal. Cela ne l’apaise jamais bien longtemps.

C’est à cause de Rhennon. Les humains de Rhennon ont dû lui faire ou lui dire des choses vraiment terribles pour qu’une telle peur s’installe en elle. Cette pensée me désole autant qu’elle me met en colère. Je me sens impuissant, et rempli d’une haine de plus en plus forte pour cette ville que je déteste déjà plus que tous les endroits qui existent en ce monde. Elle pose une main sur mon museau, puis me regarde d’un air un peu triste.

« Ne t’inquiète pas. Tout ira mieux quand nous serons loin. »

Elle me sourit, puis s’approche de Regor et de Lenise afin de partager un peu de viande de cerf grillée avec eux. Je reste immobile, et je les regarde manger en silence. Lorsqu’ils ont terminé, Regor annonce :

– Nous devrions arriver en vue de Rhennon avant la fin de la journée. Nous resterons à l’écart de la ville, et nous prendrons la direction du village de Lenise demain.

– Nous atteindrions notre destination beaucoup plus vite en volant, Regor...

Il prend un bref instant pour réfléchir à ma suggestion.

– Peut-être demain. Je ne veux pas prendre le risque d’approcher Rhennon en volant... Personne ne doit nous voir. Nous abuserons donc de prudence.

Elle fixe Regor d’un air inquiet, mais ne dit rien. Elle hoche ensuite la tête en se rapprochant de moi.

– D’accord, Regor. Nous marcherons.

Au signal de Regor, nous nous mettons en route. Nous regagnons tout d’abord la route que nous avons quittée hier, puis nous la suivons. Elle marche à côté de moi avec sa nouvelle lance à la main. Au bout d’un moment, elle grimpe agilement sur mon dos, et s’y assoit.

« Je suis lasse de marcher. J’aimerais pouvoir voler, mais comme Regor l’a dit, je crois qu’il est plus prudent de ne pas le faire. »

« Si j’étais moi aussi las de marcher, me laisserais-tu m’asseoir sur ton dos? »

« Si j’avais le dos assez large, oui. »

« Il faudrait que je sois un humain et que tu sois un dragon. »

Elle ricane.

« J’aimerais bien être un dragon, pour pouvoir voler! Nous devrions être tous les deux des dragons. Ainsi, lorsque nous serions fatigués de marcher, nous n’aurions qu’à nous envoler! »

« Oui... Je n’ai pas envie d’être un humain. Regor ne semble pas trouver cela très amusant. Il a déjà été une humaine, et il n’a pas aimé non plus. »

« Je crois qu’il ne s’amuserait pas plus s’il était un dragon. »

Après un bref silence, elle ajoute :

« Mais comme nous ne pouvons pas changer, tu dois me laisser grimper sur ton dos quand je suis fatiguée. »

« Cela me convient très bien. »

Nous poursuivons notre chemin en silence. En cet instant, nous nous sentons bien, et simplement heureux. Mais je sais que le jour ne durera pas, et qu’à l’approche du soir, nous serons tous deux envahis par un flot d’appréhensions.

Regor finit par déclarer que le moment est venu de prendre une pause. Les humains s’assoient ensemble et partagent encore un peu de viande de cerf, tandis que je scrute l’horizon gris en espérant y apercevoir une autre proie, en vain. Devinant mon désarroi, elle m’offre un morceau de viande grillée, que j’avale d’un coup. Elle se réinstalle ensuite sur mon dos, et nous repartons.

Plus nous avançons, plus j’ai l’impression de discerner dans l’air immobile une faible odeur de bois et de terre brûlés, qui remplace l’odeur de l’orage que nous avons pressenti il y a de cela quelques jours, cet orage qui tarde à venir. Comme elle ne semble rien remarquer, je n’en parle pas. Je la sens s’agiter sur mon dos, et je devine qu’elle est de plus en plus inquiète.

– Regor, nous approchons, dit-elle dans un souffle que Regor, qui marche devant avec Lenise, n’a certainement pas entendu.

Un moment passe encore, puis je sens qu’elle se lève sur ses pieds, comme pour avoir un meilleur point de vue sur l’horizon. Je m’immobilise. Elle pousse une exclamation de surprise, puis s’accroupit rapidement en pressant sa tête contre mon cou.

« Tu as vu quelque chose? »

« Rhennon est là-bas! Je l’ai vue... Nous sommes encore très loin, mais c’est Rhennon, j’en suis certaine! »

Mes yeux tentent de détailler l’horizon. J’arrive à distinguer une tache sombre.

« C’est Rhennon, je le sais! Nous ne devons plus approcher... Nous devons vite dire à Regor qu’il ne faut plus approcher. »

« D’accord. »


Chapitre 5

Après un moment d’argumentation, Regor a fini par accepter de croire que la tache sombre se trouvant à l’horizon était bien Rhennon. Il a aussi fini par comprendre qu’elle était réellement effrayée, et qu’elle était tout à fait sérieuse lorsqu’elle lui a dit qu’elle refusait d’avancer un pas de plus en direction de la ville. Il a donc consulté Lenise, puis nous avons quitté la route et modifié notre trajectoire.

Elle est toujours assise sur mon dos, et j’ai l’impression qu’elle s’y est endormie. Il fait maintenant très noir, et la lueur magique du bâton de Regor nous guide. Nous approchons de ce qui me semble être un immense trou de terre et d’algues asséchées, un trou qui a sans doute déjà contenu de l’eau. Au loin devant nous, je remarque la masse sombre de ce qui ressemble à une construction humaine. J’ai l’impression que Regor et Lenise se dirigent droit sur elle. Inquiet, je presse un peu le pas afin de rejoindre mon ami et d’attirer son attention.

– Regor? Il y a quelque chose, là-bas... Est-ce qu’il s’agit d’une maison?

– Non, répond Regor. Ce n’est pas une maison... c’est une preuve!

– Une preuve?

– Oui, une preuve que nous nous dirigeons bien dans la bonne direction.

Je regarde la construction dont les détails peu attrayants me sont peu à peu révélés par la lueur du bâton.

– Que veux-tu dire? Cette chose délabrée est le village de Lenise?

– Non... Ils appellent cet endroit la Pêcherie. Les habitants de son village, et de bien d’autres, viennent parfois s’y installer pour pêcher le poisson qui abonde... enfin, qui abondait dans ces marais. J’espérais atteindre le village ce soir, mais je suis épuisé... Nous allons nous arrêter dans la Pêcherie pour la nuit.

– D’accord. Le village est-il encore loin?

– Nous devrions l’atteindre demain. Avec de la chance, il y aura quelque chose à manger dans cette cabane.

Nous marchons encore un moment, puis nous nous arrêtons devant la cabane en question. Elle semble ne pas avoir été visitée depuis longtemps. Les murs de cette construction humaine sont faits de morceaux de bois torturés, difformes, et plutôt que d’être fermée par une porte, elle est ouverte sur un grand trou sombre qui perce presque entièrement l’une de ses faces. Une odeur nauséabonde flotte dans l’air, et j’ignore si elle provient de l’intérieur de la Pêcherie ou encore des marais asséchés qui l’entourent. Peut-être que les marais et la cabane ont simplement adopté, avec le temps, la même odeur, et presque la même apparence.

D’un pas prudent, Regor entre dans la triste construction en tendant son bâton lumineux devant lui. Après un bref instant d’hésitation, Lenise le suit. Je reste là où je suis. Je la sens bouger doucement sur mon dos.

« Es-tu réveillée? »

« Je crois que je n’ai dormi qu’à moitié. Où sommes-nous? Où est Regor? »

« Cet endroit s’appelle la Pêcherie. Regor a dit que les gens du village de Lenise y venaient parfois. Il veut y passer la nuit. »

« Je ne vais pas passer la nuit dans cet endroit! Je préfère rester dehors. »

– Elle! appelle soudain Regor de l’intérieur de la Pêcherie. Nous avons trouvé quelques céréales, et de quoi faire un feu. Venez!

– Qu’est-ce que c’est? demande-t-elle.

– De la nourriture! répond Regor. Venez!

Elle descend de sur mon dos, regarde la Pêcherie, puis se tourne vers moi.

– Je vais revenir.

Elle s’approche ensuite de la cabane d’un pas méfiant, puis y entre. Encore une fois, je ne bouge pas. Je pourrais m’approcher afin de regarder à quoi ressemble l’intérieur de la Pêcherie, mais je n’en ai pas envie. De toute façon, je suis persuadé que l’intérieur ne sent pas moins mauvais que l’extérieur.

Je reste donc où je suis. J’attends. Je n’attends pas longtemps. Elle revient vers moi, son visage affichant une grimace insatisfaite.

« La nourriture n’est pas bonne. Tu n’aurais pas aimé. »

Elle s’installe agilement sur mon dos.

« Regor et Lenise vont dormir près du feu, mais je ne veux pas dormir, et je préfère rester dehors. »

« Tu ne veux pas dormir? »

« Non. »

Elle n’ajoute rien. Je commence à marcher lentement en bordure de ce qui était autrefois un marais. Le feu que Regor et Lenise ont allumé à l’intérieur de la Pêcherie projette une lueur tremblotante qui s’échappe par le grand trou qui tient lieu de porte, mais aussi par d’autres interstices qui strient le bâtiment. Cette lumière incertaine nous permet de mieux distinguer le paysage désolé qui nous entoure. Je constate que les poissons dont Regor m’a parlé abondent toujours. Leurs cadavres tordus et desséchés reposent un peu partout sur la terre sèche, parmi les algues et les petites pierres.

« Je n’aime pas voir ça... Il faut que l’eau revienne vite! »

« Il est trop tard pour ces poissons-là. Mais l’eau va revenir, j’en suis certain. Bientôt. »

« Oui, mais il y aura d’abord un orage terrible. »

« Nous verrons bien. Moi, je crois qu’un très gros orage ne serait pas une mauvaise chose. Le monde en a parfois besoin. »

« Peut-être... »

J’aimerais tant arriver à la rassurer, ou, au moins, à mieux comprendre enfin tout ce qui lui fait peur. Je continue à marcher, en tournant plus ou moins en rond. Je reste à une bonne distance de la Pêcherie, mais je ne veux pas trop m’en éloigner. La nuit est calme, et l’air malodorant reste immobile.

« Si tu ne veux pas dormir, je ne dormirai pas non plus. »

« Tu n’es pas obligé de ne pas dormir... »

« Je ne dormirai pas, et je marcherai jusqu’au matin. Ainsi, nous resterons sur nos gardes, et si la silhouette sombre revient... »

Elle frémit en poussant une petite plainte apeurée.

« C’est l’homme sans visage! C’est moi qu’il cherche... Tu ne peux pas me protéger contre lui. »

« Pourquoi dis-tu cela? »

Elle garde le silence. Je sens que c’est la peur qui l’empêche de parler, et pas simplement un refus de m’en dire davantage. J’attends un peu. Puis, j’insiste doucement.

« Pourquoi dis-tu que l’homme sans visage te cherche? Tu le connais? »

« Quand j’étais à Rhennon... Là-bas, il y avait un méchant homme... »

« Bress? »

« Non, pas lui. Un autre homme plus méchant encore. Il n’avait pas de visage. »

« Comment est-ce possible de ne pas avoir de visage? Tous les humains en ont un, les animaux aussi. »

Elle frémit de nouveau.

« Pas lui! Pas lui, il n’avait pas de visage... Pas de bouche, pas de nez... Juste du noir! »

Ses bras se resserrent autour de mon cou. Je ne comprends toujours pas comment il serait possible pour un humain de n’avoir aucun visage, mais je crois qu’il ne s’agit pas là du point le plus important de notre conversation.

« D’accord. Et ce méchant homme sans visage, qu’est-ce qu’il t’a fait? »

Elle répond à ma question, mais de manière un peu indirecte.

« Quand Bress n’était pas content, il demandait au méchant homme de nous punir. Il fait de la magie lui aussi, mais beaucoup plus que Regor. Beaucoup plus. »

Je préfère peut-être ne pas savoir de quelle manière le méchant homme sans visage l’a punie. Je me sens déjà suffisamment impuissant, et en colère.

« Mais pourquoi dis-tu qu’il te cherche? »

« Il sait que tu es venu me sauver. Je l’ai vu dans mes rêves, c’est lui que je vois dans mes rêves! Il me dit qu’il va me trouver, et me ramener là-bas! »

« Tu crois que c’est lui que nous avons vu la nuit dernière? »

« Oui, je crois qu’il a pu nous retrouver, avec sa magie. C’est pour ça que je ne veux plus dormir, je ne veux pas qu’il me parle dans mes rêves. Je dois toujours être prête à me défendre, ou à m’enfuir. Il me disait qu’il me trouverait, et je ne voulais pas le croire, mais il était là! Il était si près! C’est pour ça que je ne veux pas approcher de Rhennon. Peut-être que quand nous serons assez loin, il ne pourra plus me trouver. »

Elle s’arrête, comme si elle était étonnée de m’en avoir tant dit. J’ai l’impression qu’une sorte de mur vient de tomber entre nous deux. Je suis heureux de sa franchise, et je lui fais part de ma gratitude.

« Merci de m’avoir dit ces choses. Je ne comprends peut-être pas tout, mais je crois qu’il fallait que nous en parlions. »

« Oui... Je ne savais simplement pas comment le dire, et je ne voulais pas y penser. Je voulais y penser le moins possible. J’ai peur, et je n’aime pas avoir peur. »

« Et moi, je n’aime pas savoir que tu as peur. Je te promets que si ce méchant homme revient, je ne le laisserai pas te faire de mal. Un jour, nous partirons si loin de lui et de Rhennon que tu l’oublieras, et qu’il ne pensera plus jamais à toi lui non plus. »

Elle étreint mon cou de nouveau.

« Merci. Peux-tu aussi me promettre que nous ne dormirons pas cette nuit? »

« Nous ne pouvons pas éviter de dormir pour toujours, tu le sais bien. »

« Oui, je sais. Mais pour cette nuit, je veux rester éveillée. »

« D’accord. Je te promets que je ne dormirai pas cette nuit, et que je veillerai à ce que tu ne t’endormes pas non plus. »

« Bien. Et la nuit prochaine, nous dormirons tous les deux. Je ne veux plus avoir peur de lui. Je crois que je préfère l’affronter. J’ai ma lance, et tu es là, et tout ira bien tant que nous sommes ensemble, n’est-ce pas? »

« Oui, je le crois. »

Son courage ne fait qu’attiser ma détermination à tout faire pour la protéger. Admettre ses peurs, et choisir d’y faire face. Oui, il s’agit bien de courage.

Liés par sa résolution et par ma promesse, nous passons la nuit à explorer les environs de la Pêcherie. Ensemble, nous bravons les ombres qui habitent le paysage désolé qui nous entoure, et nous nous moquons d’elles. Nous n’avons pas peur, parce que nous avons décidé, malgré le manque de logique de cette affirmation, que cette nuit, notre ennemi commun, le terrible homme sans visage, ne nous approcherait pas. Nous n’avons pas peur, parce que nous n’allons pas dormir, ni même nous assoupir, et, par conséquent, nous ne laisserons pas la sombre silhouette venir vers nous.

La nuit passe, et le matin la remplace. Le ciel noir cède sa place au ciel gris. Tandis que nous revenons vers la Pêcherie, elle pousse un soupir de soulagement.


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