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L’aube des seigneurs.


Romuald Reber


Published by Romuald Reber

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ISBN - 9782940534104


Table of Contents


Introduction

Chapitre 1 : Le grand large

Chapitre 2 : Un autre monde

Chapitre 3 : Hong-Kong la ville aux trois niveaux

Chapitre 4 : Etat d’urgence

Chapitre 5 : La cité des anges

Chapitre 6 : Nulle terre sans seigneur

Du même auteur

Photographie de la couverture

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Introduction


Le sujet premier de cette nouvelle traite des mutations possibles de notre système de société, plus précisément du système capitaliste dans lequel nous vivons, face à l’implémentation des intelligences artificielles et de l’avènement des robots humanoïdes. J’ai essayé de dépeindre, dans cette histoire, des visions possibles de ce qui pourrait advenir, en créant des modèles contradictoires, voire antagonistes et d’autres hybrides.

Dans ce livre, les robots ne rêvent pas, mais sont plutôt des extensions de la conscience ou l’ambition des hommes. On peut parler de science-fiction, bien que l’arrêt sur image soit, je l’avoue, très proche de la réalité et pourrait-être considéré aussi comme une « épopée » contemporaine, voire simplement une fiction. Il y a beaucoup d’humanité dans cette histoire, d’amours, de haines et de voyages. L’histoire se déroule sur plusieurs continents et bien au-delà.

Chapitre 1

Le grand large


- Nous sommes le vendredi 17 septembre 2028, la lune est claire, la mer calme. Il est bientôt minuit et nous sommes en plein centre du « Delta de la rivière des perles », au sud de la Chine. Notre cap est l’île de Bugouzai. Nous avançons à vitesse lente. Arrivée dans 15 minutes environ. Nous apportons à ces fous de jumeaux ce qu’ils nous ont demandé et nous passerons la nuit sur l’île, puis nous la quitterons en fin de matinée pour aller décharger le reste de notre marchandise à Hong-Kong, sur les quais de Kowloon. Hong-Kong, la ville aux trois niveaux, un niveau pour le plaisir, un niveau pour la connaissance et un autre pour la quiétude.

- Ordinateur! Consigne cela dans le journal de bord.

Depuis la salle des commandes on apercevait la côte continentale chinoise et les lumières scintillantes des villes. L’homme à la barre, dont le reflet des écrans et la clarté du ciel se projetaient sur son visage était pensif en regardant l’horizon. Il se repassait dans sa tête le film de ces derniers jours, voire de ses derniers mois. Pressentant que quelque chose, quelque chose qu’il ne pouvait encore décrire avec certitude, allait se passer. C’était là, devant lui, tout proche. Cet homme de voyage au long cours possédait une grande sagesse et une grande intuition, et savait qu’il se trouvait à l’aube d’un changement de système de société, étant peut-être même, l’un de ceux qui l’avaient amené à éclore, l’un de ceux qui allaient encourager son développement. Mais la question sous-jacente de tout cela étant de connaître le rôle qui lui serait attribué dans ce nouveau paradigme. Est-ce que la prédiction allait se réaliser?

- Nous y sommes. Ordinateur! Enclenche le pilote automatique pour l’accostage.

- Allez Jack, on commence. Allons chercher les robots de manutention, ils nous donneront un coup de main. Après, une fois notre tâche accomplie, on aura quelques jours tranquilles devant nous et demain soir, c’est moi qui t’offre la première bière dans la ville de Suzy.

- Ok Capitaine! Répondit Jack tout en le suivant hors de la salle des commandes, les yeux mi-clos, le visage froncé avec un demi-sourire sur ses lèvres. Jack Lancaster avec le capitaine étaient les seuls humains à bord, le reste de l’équipage étant composé uniquement de robots.

Vincent, c’était le nom du capitaine, en tous les cas c’est comme cela qu’il se fait appeler aujourd’hui, et c’était le seul que l’on lui connaissait. Cet homme dans la quarantaine était devenu marin il y a quelques années. Par choix certainement et par opportunité aussi. Un jour, un homme à moitié ivre lui avait proposé au bar de son quartier de lui vendre son bateau. Le « Requin à grande gueule », navire d’expédition scientifique, capable d’embarquer en cale une cargaison imposante et équipé de grues de levage en conséquence, et de tout le nécessaire pour naviguer par tous les temps, sur toutes les mers et de façon autonome, puisqu’il produisait son énergie, solaire et hydrogène en permanence. Vincent avait d’abord refusé l’offre de cet homme, mais ce dernier, malgré son état aviné, avait su trouver les mots clefs pour le convaincre.

- Tu verras, avec ce navire, tu vas vivre l’aventure et l’honneur et surtout, rencontrer l’amour. Mais attention, tout cela implique d’avoir un grand cœur, du courage, un esprit clair. Des muscles d’acier ne serait pas de trop également. Possèdes-tu cela?

L’homme regardait Vincent fixement en levant sa main au-dessus de sa tête, son index pointé au ciel, histoire d’affirmer ses dires et peut-être de le mettre en garde sur sa réponse à venir. De toute façon, pour Vincent qui était à ce jour ingénieur en robotique, en nanotechnologie, mais en plus, un neuroscientifique brillant, ainsi qu’un navigateur pointu et doté en plus d’une clairvoyance au-dessus de la moyenne avec une condition physique à faire pâlir n’importe quel soldat des forces spéciales, les propos de cet homme au regard vitreux trouvaient leurs chemin dans l’esprit du capitaine et ne faisaient que confirmer ce qu’il recherchait depuis quelques temps déjà, le chemin qui devait l’amener plus loin encore et qui sait, trouver enfin l’amour avec un grand « A » comme lui promettait ce personnage. Conscient du pari qu’il prenait, il savait que de toute façon, il valait mieux tout miser sur ce bateau, quitte à tout perdre, plutôt que d’attendre béatement la déliquescence finale de la société économique, qui pour lui était déjà bien entamée. Dans tous les cas, cela valait mieux que de se ronger les poings plus tard pensait-il. Il fallait oser autre chose et comme le regret n’était pas une option pour lui et que de toute façon, il ne se voyait pas continuer à opérer dans un modèle qui se justifiait en permanence et dont le but caché étant, de mettre la moitié de la population dans l’excès de l’abondance, tout en regardant l’autre moitié se morfondre, en éprouvant uniquement de l’envie et le du déni de soi. Certains cumulaient des biens, d’autres de la frustration et du cynisme, d’un côté, on sombrait dans la certitude et n’étant jamais rassasié, l’on dévorait tout; hommes, femmes, des biens matériels et le monde s’il fallait. De l’autre, on accumulait la haine en abandonnant la révolte pour finalement renoncer à vivre en paix, alors la folie n’était parfois que la seule alternative. Ces pauvres moitiés ne trouvaient refuge et réconfort que dans la contemplation de leur portefeuille ou la nostalgie de leur passé plus facile. Cette ambiance ne signifiait plus grand-chose pour lui. Il était joueur avec une propension aux risques supérieurs à la moyenne, et là, son pion avait un coup d’avance. Alors, il signa le contrat d’achat et plaqua tout. Son job, sa maison, sa bagnole et ses meubles. Sa famille? Il n’en n’avait pas, disait-il brièvement à chaque fois qu’on abordait ce sujet. En tous les cas, il n’en parlait jamais et esquivait tout allusion là-dessus. En fait, il avait débarqué un jour à l’âge de vingt ans sur les bancs d’une université de Californie, et c’est tout ce que l’on savait de lui.

Cet homme était libre, vraiment libre. L’entreprise qu’il l’employait, « Inveka Robots », ne comprit pas son choix soudain et déterminé. Elle essaya bien de le retenir, perdant un élément clef de sa croissance, lui qui avait été à la base de la création de la majorité des robots institutionnels fabriqués dans le monde et disponible sur le marché, mais rien ne changea sa détermination, même pas l’argent, sûrement pas des biens immobiliers ou pire encore, le pouvoir dans l’organisation. Il y eu bien une discussion assez intense avec sa direction qui tenta de lui faire changer d’avis, mais à la fin de celle-ci, il avait bien failli convaincre ses collègues de tout plaquer également. Le nouveau paradigme était en place et cela tout le monde le ressentait. On parlait de grosse fatigue latente, de bipolarisation entre ceux qui voulaient et ceux qui ne voulaient plus poursuivre. Son choix n’était pas unique. Depuis bien longtemps, on pouvait constater qu’ils étaient nombreux à avoir pris une autre direction que celui d’un modèle de société déjà terminé ou sur le point d’être abandonné. Le seul frein qui ralentissait ce changement était la peur du lendemain dans un monde différent. Pas vraiment, l’aspect économique, car les gens fortunés et ayant gardé un esprit clair décrochaient du système, considérant que leur sortie était une sorte d’opposition à ce système qui les avaient enrichis mais avec un arrière-gout dans la bouche, un dégoût d’avoir fait le jeu d’une chose qui allait à l’encontre de leur ressenti. Quant à ceux moins avantagés, l’organisation asymétrique d’un système « économique » s’était développé et perturbait de plus en plus le modèle capitaliste. Il permettait de survivre, voire mieux, de vivre, mais certains ne s’accommodaient ni de l’un ni de l’autre. Les capacités de produire étaient toujours présentes, l’énergie devenue gratuite, un accès au savoir de plus en plus facile et la mise en commun des ressources de production, comme les imprimantes en trois dimensions, les nouvelles idées de cultures maraîchères et de partage, leurs permettaient de vivre différemment et de façon décente. La prime de sortie du système ne cessait de diminuer, sans oublier, tous ces robots humanoïdes que chacun pouvait réaliser pour presque rien, devenait un outil de production quasi gratuit. Mais fallait-il faire le premier pas. La notion de bon travailleur apprécié par son bon chef, qui serait récompensé par un bon salaire pour qu’il puisse s’acheter de belles et bonnes choses restait présente dans l’esprit de beaucoup. Toutefois, même les plus convaincus par ce modèle sentaient les murs de ses fondations se fissurer. La mise en place d’un revenu universel aux Etats-Unis allait être le dernier coût de canif libérant la vielle peau du système de la nouvelle qui cherchait à ressentir pleinement le monde. Il fallait penser maintenant à combler le vide, ou plutôt partir de rien pour faire quelque chose d’utile à soi, aux autres, à l’humanité. L’esprit rempli d’idées de changement et d’envies d’aventures, il prit possession de son navire au lendemain de la signature du contrat.

Même si ses robots avaient pu l’assister, il lui fallait un second pour ce projet, un homme, un homme de confiance, un homme prêt à s’engager dans cette destinée, un humain. Il allait chercher son ami Jack qui avait jeté l’ancre quelque part dans les bas-fonds de Los Angeles.

Jack, la trentaine passée, était un dur à cuire, un ancien soldat des forces spéciales de l’armée anglaise, il fut chargé, avec son unité, de nettoyer définitivement le monde de taches terroristes persistantes. Ce qui fut chose faite, grâce en grande partie, à leurs assistants, une arme nouvelle; les robots loup. Quadrupèdes robotisés possédant une tête similaire à celle du grand prédateur qui avait inspiré les ingénieurs et concepteurs de cette machine de guerre. Elle comprenait entre autres une puissante mâchoire mécanique et des griffes aussi dures que le diamant. Ces robots de guerre se déplaçaient furtivement. Leur gueule remplie de dents acérées avec juste au-dessus deux yeux rouges, dont l’intensité augmentait avant chaque attaque, terrorisaient leurs proies; des hommes résignés et sans espoir à l’écoute des hurlements plaintifs que produisaient ces créations mécaniques avant de porter le coup final. Un vrai petit bijou de technologie. Son appellation formelle portait le doux nom de « Wolf-w9 », mais les soldats le nommaient : « Wolfi ».

On racontait souvent la fin de l’un de ces nombreux djihadistes éliminés par l’une de ces machines. Mokbar, c’est ainsi qu’on le nommait. Jeune occidental d’à peine une vingtaine d’année lorsqu’il s’était porté volontaire pour sa première mission de terreur, en avait seulement quelques-unes de plus quand sa mort arriva. Terré dans les caves d’un immeuble en ruine, il écoutait venir le chant de la mort, c’est comme cela qu’ils appelaient la venue des loups de guerre. Mokbar savait qu’il n’avait plus que quelques heures à vivre. Il tremblait et essayait de rester attentif à la progression des loups de guerre. Les hurlements étaient plus forts maintenant, peut-être une heure seulement à vivre encore, c’était l’estimation qu’il faisait sur la distance qui le séparait des robots. Depuis deux jours, il ne mangeait plus et avait épuisé l’eau de sa gourde et ne dormait quasiment plus. Sans arme et sans munition, sans même une ceinture pour se faire exploser, il était malade et affamé, seul, vraiment seul face à toutes les atrocités qu’ils avaient perpétuées, seul face à son destin et surtout seul face aux choix qu’il avait fait. La peur le rongeait. L’unique chose qu’il possédait encore était une dose d’anti-anxiolytiques, « la médecine du courage », c’était l’appellation qu’on avait donné à cette potion et qu’il avait dû prendre lors de sa première barbarie et qu’il prenait à chaque nouvelle atrocité depuis. Ça permettait, lui avait-on dit, de combattre l’ennemi avec la paix de dieu. Le stress disparaissait avec ce produit. Les loups se rapprochaient; il n’en pouvait plus. Alors, dans le peu de lumière qui pénétrait son antre par une grande fissure dans le mur et qui l’éclairait, entendant les pas des robots et leurs hurlements de plus en plus près, il prépara une seringue avec sa dose de courage et il se l’injecta dans la carotide. Il expira fortement et juste après avoir lâché son aiguille sur le sol, il vit une ombre passer devant le faisceau de lumière, puis ressentant la substance envahir son cerveau, apaisé de la tension qu’il le dévorait pour la dernière fois, il se leva, ouvrit la porte du local en hurlant, « Dieu est grand »; un robot loup était là devant lui, ses yeux rouges d’une lumière intense le fixèrent; il y eu un choc, une giclée de sang sur les murs et un craquement de vertèbres. Mokbar était mort. Wolfi remontait le corps à l’extérieur du bâtiment en le tenant la gorge de sa victime dans sa gueule. Il le laissa à terre tout en signalant sa position et l’accomplissement de sa tâche aux humains qui comptabiliseraient ce succès. Un coup de vent souleva la poussière et recouvrit légèrement le visage du cadavre. Le robot de guerre s’était remis en chasse.

Ainsi, les premières missions de ces armes de guerre avaient été le soutien aux hommes de la reine, chargés d’aller purger les poches contenant encore des terroristes fous de dieu et de les anéantir. Regroupant des jeunes et moins jeunes, crédules ou incrédules, cherchant l’aventure et le salut, voulant se venger de ce monde dans lequel ils ne se retrouvaient plus, s’étaient fait abuser dans leur propre quête par leurs pairs, qui devant la réalité de reconstruire un monde, qui devait être meilleur, s’étaient transformés en maffieux opportunistes et étaient devenus des monstres qu’ils pensaient chasser, et personne n’avait plus de pitié pour eux. Ces résidus infectieux, selon l’expression consacrée des officiers, n’avaient pas totalement pu être traités ni par les négociations politiques, ni par les bombardements acharnés de la coalition sur les nombreux théâtres d’opérations du Moyen-Orient et du continent Africain. Tout le monde voulait leur peau. Alors, ces hommes finissaient le plus souvent terrés comme des rats, usés par leur propre incohérence et les tempêtes de bombes déclenchées au-dessus de leur tête, usées par la haine qu’ils avaient fait naitre à leur encontre. Hommes illuminés, remplis de haine et de vengeance, d’envies de pouvoir et d’avidité démoniaque, nés au début de la fin du monde capitaliste, fruits de tant de frustrations séculaires, de traîtrises, de manipulations politiques par les uns et les autres, et d’une interprétation de l’histoire selon leur bon vouloir, ces hommes s’abreuvaient de ce cocktail toxique de raisonnements et d’argumentations, cette potion qui les aidait à se justifier de tout, quitte à prétendre servir leur dieu mieux que quiconque, et à la fin, ce dieu, devenait le seul refuge à leur désespoir. Le pardon est difficile, mais il est la clef de la paix. Dans leur folie, Ils dévastaient la vie de tant d’êtres humains et pour rien finalement, qu’ils finirent aliénés, débusqués et égorgés par les « Wolf w9 ». Ceux qui échappaient à ces loups dans une ultime fuite, n’échappaient pas aux soldats postés non loin des portes de leur enfer. Alors, ces derniers rescapés, poussés dans les confins des ténèbres de leur existence par les machines, imploraient d’être égorgés à leur tour par un être humain. Cette dernière faveur leur était accordée et la mission terminée.

L’atrocité avait changé les règles du jeu durant cette guerre asymétrique, mais lui aussi avait dû changer après avoir servi la couronne anglaise, et comme tout finit par aller vers le milieu sur ce bas monde, quitte à en payer le prix de plusieurs vies, il avait quitté celle de soldat et avait pris la mer pour finalement s’échouer sur une plage de Californie. Là, il s’était fait prendre à son tour par les filets de l’amour. Enfin, la douceur de cette émotion venait compenser l’enfer qu’il avait traversé. Une jeune et belle fille de la cité des anges, une femme avec un regard dans lequel il s’était noyé, et à laquelle, il n’avait pu dire non. Une femme qui l’aurait suivi jusqu’au bout du monde, lui apportait le répit tant espéré. Mais le destin en avait voulu autrement. Cet ange qu’il adorait plus que tout, quatre ans après leur mariage, un soir d’automne, sous une forte pluie, s’effondra subitement devant lui. Ce terrible évènement l’emportait sur un radeau de tristesse. Dès lors, il errait comme un fantôme, à travers l’océan de sa vie, toujours en quête d’un signe de sa belle, qu’il attendait désespérément pour la rejoindre. Vivant de petits jobs, de petits commerces et de grandes débauches, jusqu’au jour où il rencontra Vincent.

Le capitaine l’avait côtoyé lorsqu’il dirigeait la construction d’une usine de robots, il y a quelques années de cela. Il l’avait repéré parmi les autres ouvriers qui travaillaient sous ses ordres, dans la manutention, et avait pressenti dans le cœur de cet homme, une sorte de flamme de pureté, un esprit de chevalier peut-être, finalement, tout ce que Vincent recherchait à travers ses semblables, mais qu’il ne trouvait pas souvent à son goût. Cette déception expliquait peut-être sa passion pour la construction de robots, dans tous les cas, Vincent ne souffrait pas d’angélisme en vers Jack. Il savait qu’il était tout sauf un saint et que l’on pouvait facilement dire qu’en ce temps-là, qu’il s’enfonçait plus dans les caves de l’enfer, qu’il ne grimpait les escaliers menant sur les terrasses des jardins d’Eden, car à cette époque, le tragique évènement était toujours présent dans l’esprit de l’ex-soldat, toutefois, il l’avait renfloué au propre comme au figuré. Petit à petit, après quelques discussions très sobres et collaborations convaincantes pour les deux parties sur des projets divers, voire à la suite de discussions philosophiques, une amitié s’était nouée entre ces deux êtres. Du côté de Lancaster, depuis la perte de sa femme et sans qu’il ne l’avoue, il espérait au fond de lui-même un guide pour l’aider à surmonter sa peine et sortir de son marasme, et c’est Vincent qui avait su lui apporter l’allégeance qu’il attendait. Jack avait remonté la pente et pouvait à nouveau regarder le monde droit dans les yeux. Ainsi, un pacte tacite et immuable s’était établi entre ces deux hommes. Vincent pourrait compter sur son ami comme il pourrait compter sur lui, et cela, quoi qu’il arrive. Quand il lui parla de l’achat du bateau et de son projet qui consistait à voyager tout en débarrassant la mer des épaves et immondices pour soit les revendre soit les troquer, ainsi que d’échanger quelques robots et conseils dans son domaine, histoire d’assurer le quotidien, son interlocuteur, qui était à ce moment-là, un peu fatigué au bar de son motel, par l’absorption d’un ou deux verres de trop, l’écoutait néanmoins avec une attention soutenue, quand tout à coup, en parallèle au propos de Vincent, la voix de sa sirène tant aimée se mit à résonner dans son esprit. « Prends cette chance mon amour, il n’est pas encore temps de nous revoir. Tu dois accompagner cet homme et mener à bien cette aventure. Va! Va mon amour, soit heureux et ne te retourne pas! » Juste après Jack reprit ses esprits et fini son verre rapidement. La suite alla très vite. Il serra la main du capitaine, prépara ses affaires qui tenaient dans un sac de marine, le monta à l’épaule et régla ses comptes au petit motel au bord de la plage où il avait élu domicile. Il embarquait quelques heures plus tard et prenait ses quartiers dans ce qui lui permettrait de quitter son traintrain et de mettre le cap sur un état d’esprit totalement renouvelé, le tout, avec l’aide de son amour perdu.

Quelques années plus tard, « Le Requin à grande gueule » arrivait sur le débarcadère de cette île située au sud de la Chine. Bugouzai était presque inhabitée et entièrement recouverte de jungle. Seules quelques maisons, un petit port et l’accès aux galeries souterraines y étaient construites. Depuis deux décennies environ une concession avait été attribuée à deux frères, deux jumeaux précisément. Jean et Claude, d’origine occidentale étaient venus s’établir aux portes de Hong-Kong. Aujourd’hui, ces sexagénaires aux visages fermés et au regard vif, trapus et quasiment chauve, exploitaient toujours ce bout de terre, où ils y vivaient également, isolé, mais proche de la mégalopole. Non pas pour en vendre la roche, mais pour y rechercher une pierre précieuse très rare. Tellement rare, que d’aucuns prétendaient qu’elle n’existait que dans leur imaginaire nourri par une légende dont on ne connaissait plus la source, et les considéraient comme simples d’esprit. Toute cette entreprise était partie des mots d’un vendeur de cristaux lors d’un voyage d’agrément des deux frères. Ils aimaient les belles pierres et à la suite d’un achat d’une d’elles, le vendeur leur parla d’une chose qui enflamma leur curiosité.

- Je vous le dis, il y a dans le ventre de cette île une pierre que l’on nomme « L’âme de la terre ». Il faut deux mains pour la tenir et l’éclat de son cristal est bleu et brille même dans la nuit. On raconte depuis longtemps que cette pierre apporterait sagesse et clairvoyance à celui ou celle qui là posséderait. Je vous le dis, un droit d’exploitation est disponible, il faut le prendre. Croyez-moi!

- Sagesse et clairvoyance, mais ça ne vaut rien? Répliqua Jean.

- La valeur de ces qualités est subjective, c’est vrai, mais c’est dans le travail que vous allez mettre à la rechercher, que vous l’apprécierez jour après jour. N’oubliez pas que nous vivons aujourd’hui une période de transition, et que demain, ces qualités que sont la sagesse et la clairvoyance vont assurément devenir très précieuses.

- Monsieur le vendeur, votre argument me plaît, ponctua Claude. C’est finalement ce que nous recherchons. N’est-ce pas mon cher frère? Jean ne répondit pas, mais fit une grimace d’interrogation.

- Si tu le dis, alors c’est d’accord pour moi aussi, conclut Claude faisant mine d’affirmer positivement l’hésitation de son frère.

La promesse d’une pierre unique, un métier qu’ils connaissaient et le retour au travail les avaient convaincus de l’aventure. Ils allaient prendre le risque.

Avant cela, ces deux hommes avaient fait fortune dans l’exploitation d’une carrière en Suisse dont ils étaient les propriétaires. Ensuite, ils l’avaient vendue à des investisseurs qui recherchaient des terrains remplis de minerai. Ces gens étaient persuadés qu’en creusant plus profondément encore, ils trouveraient le filon de ressources à exploiter, les rendant encore plus riches qu’ils ne l’étaient déjà. La remise de leur entreprise faite, Jean et Claude voyagèrent pour s’occuper, mais pour ces hommes-là, l’addiction au travail était plus forte que tout. Malgré leurs loisirs, ils avaient vraiment du mal à s’occuper autrement qu’en travaillant. Ce nouveau projet tombait à pic et ils entreprenaient les démarches avec l’administration de Hong-Kong. Ce ne fût pas simple, mais avec insistance et persuasion, celle-ci finissait par leur attribuer la concession pour l’exploitation de cette galerie, ainsi que le droit de résidence. Ils devenaient ainsi les maîtres de Bugouzai. En contrepartie, ils assumeraient l’entretien de ce petit bout de terre que personne ne voulait plus et veilleraient sur la population locale qui restaient toujours attachée à ce terroir. Ils signaient un contrat stipulant également que la moitié de toute valeur qu’il trouverait sur Bugouzai devait revenir à la cité de Hong-Kong. A ce jour, le gouvernement de ce territoire n’avait toujours rien collecté d’extraordinaire, si ce n’est que quelques cristaux de couleurs, juste bon à décorer une bibliothèque. Anciennement, Bugouzai avait été utilisée comme une centrale électrique, mais celle-ci était depuis longtemps désaffectée. Ainsi, c’était depuis une salle où se trouvaient les bouches des turbines, que les premiers tunnels de la mine avaient été creusés.

Le navire accosta tout en douceur. Seul un léger bruit de moteur électrique se faisait entendre, déclenché par deux vérins à pince sortant de son flanc, lui permettant de s’amarrer aux espaces de fixation du débarcadère. Le lieu d’accostage disposait d’une grande surface en dur, afin de décharger de gros tonnages sans encombre. La manœuvre continuait. Vers la proue du navire, une passerelle s’avança et s’appuya sur la terre ferme. Les deux hommes en descendirent l’un après l’autre. Le capitaine fut le premier à mettre le pied à terre et se plaça au milieu du quai à une dizaine de mètres de son bateau. Puis Lancaster se mit juste à ses côtés. Vincent plaça son regard au niveau du pont, au centre du navire d’où les portes horizontales de la soute s’entrouvrirent. Un monte-charge émergea lourdement des entrailles du « Requin », dévoilant la marchandise qui était enrobée d’un filin et juste posée sur la plateforme. Les deux autres entrepôts du navire restaient fermés. Soudainement, Vincent siffla de façon courte et puissante deux fois de suite. Comme pour interpeller quelqu’un à distance là où la voix n’arrive pas, ou pour donner un ordre ferme devant être exécuté sans discussion. Il était bien en train de donner des ordres. Le déchargement était éclairé par le haut grâce à de puissants projecteurs se trouvant sur les deux grues à bras articulés placées l’une en face de l’autre sur deux grosses structures métalliques fixées sur le pont. Une des grues s’activa et tous ses crochets et poulies se mirent en mouvement. Elle déplaça sa flèche et accrocha la marchandise, puis elle la souleva et la déchargea lentement juste devant les deux hommes. Dans le jeu des lumières auquel participaient la lune et les projecteurs du vaisseau, on pouvait penser voir depuis le quai, se trouvant sur le pont du bateau, deux gros lutteurs de sumo, dont un soulevait une grosse pierre. Au même moment, se dessinait des flancs du vaisseau, en face des deux hommes, un trait plat de lumière. Il s’agrandissait de façon régulière et laissait petit à petit la place à une forme rectangulaire qui se dressait debout. Après, la cale s’abaissait sur le quai.

Une ombre humanoïde de grande taille apparaissait en plein milieu de l’ouverture. Le robot de manutention composé principalement d’un squelette de graphène agrémenté d’autres structures nanotechnologiques, dont le capitaine avait le secret, avait de loin, presque l’apparence d’un être humain. Mais en réalité, Vincent lui avait donné quatre bras accrochés à quatre épaules et trois jambes ainsi que trois larges pieds de répartition de charge. C’était plutôt un monstre de métal plus proche de de l’élévateur que de l’animal humain. La troisième jambe pouvait éventuellement servir de bras supplémentaire selon les besoins. Pour l’instant, elle était repliée sur ce qui lui servait de colonne vertébrale. Au bout de ces bras il y avait des mains à six doigts. En guise de tête, une boule pleine avec sur le haut une couronne de senseurs composée de petite lumière. De couleur noire et brillante, ce robot impressionnait de puissance. Il aurait soulevé la terre entière d’un trait, en tous les cas, c’est ce qu’on pouvait imaginer en l’observant. La machine avança lentement, marchant avec assurance. Elle sortait du ventre du navire en direction de la marchandise déposée à terre et s’arrêta devant. La lumière diffusée par l’astre lunaire, ainsi que les reflets ondulants de ses rayons sur les vagues brillaient sur sa structure.

- Allez, vient par-là mon ami! S’exclama Vincent.

Un deuxième robot identique descendait à son tour du bateau.

Il mesurait deux mètres, comme le capitaine d’ailleurs. Leur chargement devait peser dans les sept tonnes. Les robots s’orientèrent et se placèrent de chaque côté de lui, ils se plièrent et saisirent le colis à l’aide de leurs bras. D’un coup ils soulevèrent le tout souplement et synchrone. Les couronnes de lumières de la tête des robots s’intensifièrent et passèrent du bleu au vert. Vincent observait la scène quelques instants en tournant autour d’eux recherchant un éventuel défaut d’emballage, puis il s’adressa à son coéquipier.

- Tu t’en occupes s’il te plaît? Ils doivent se rendre à l’emplacement habituel juste devant l’entrée de la galerie. Les deux autres restent sur le bateau.

- Sûr, Vincent, comme d’hab.

Jack fit des signes de la main en direction des humanoïdes. Des signes proches de ceux utilisés dans la marine pour guider un avion sur un porte-avions. Des signes qu’un homme aurait pu comprendre facilement. Aussitôt après les robots le suivaient sur la petite route de ciment qui s’enfonçait dans la forêt.

De son côté, Vincent regarda le navire. Rien sur le pont n’était visible à l’œil nu. Pourtant il leva ses deux bras en indiquant les quatre points cardinaux en deux fois, Est Ouest et Nord Sud et termina en décrivant un cercle de son bras droit au-dessus de sa tête. Tout de suite sur « Le requin à grand gueule », quatre paires de petites lumières clignotèrent. La première au centre, la seconde sur la proue, la troisième sur la poupe et la quatrième au sommet d’une des deux grues de levage, plus précisément sur celle qui venait d’être utilisée. Peu après, elles s’estompèrent suivit d’un bruit d’un mouvement d’air qui se fit entendre brièvement. Il patientait un moment en regardant le ciel, se baissa un genou à terre, et ajusta de sa main droite l’anneau qu’il portait à l’annulaire de sa main gauche pour faire apparaitre de celui-ci un écran virtuel de lumières blanches, bleues, rouges et vertes, décrivant la carte de l’île et quatre points lumineux en mouvement. Les contours de Bugouzai affichés sur ce plan de lumière étaient nets et se reflétaient sur son visage. Il manipula virtuellement quelques commandes sur l’écran, marqua une pause, puis se redressa. Le faisceau de lumière partant de l’anneau disparut au même moment. Il remonta à bord du navire par la passerelle et se rendit dans la salle des commandes. Quelques écrans d’ordinateurs et la clarté de la nuit illuminait suffisamment l’endroit pour qu’un humain puisse assurer son déplacement de façon autonome. Le long de la pièce était placée une grosse armoire de fer qu’il ouvrit de ses deux mains. Il y avait en guise de fond un passage vers un couloir étroit qu’il suivit. Plus loin, un laboratoire dont les éclairages s’allumèrent dès son arrivée. Deux humanoïdes étaient là debout, côte à côte. Ils orientèrent leur tête en direction du capitaine, bien que sans visage. Pour le reste, ils étaient la réplique de son corps, dans une taille légèrement inférieure. Sans aucun signe distinctif, dépourvu d’orifice, de profils pouvant définir leur genre, de poils, d’ongles et de cheveux. Ces robots étaient enveloppés d’une membrane sur toute la surface de leur corps. Elle était constituée de très petites alvéoles, régulièrement disposées et espacées de quelques millimètres entre elles. Ils étaient de couleur foncée, un bleu océan et donnait l’impression en les regardant, d’y voir les luminosités de la pièce les pénétrer et s’y perdre profondément, comme si leur corps absorbait toute lumière. Ces humanoïdes que le capitaine nommait « servants », avaient été conçus d’un bloc au moyen d’une imprimante ayant une résolution nanométrique en trois dimensions et utilisant la technologie de création continue. L’essence de leur corps et dans laquelle ils avaient été modelés, était composée d’un mélange liquide de différents composants carboniques et dont l’imprimante en extrayait la matière. Ils avaient pris forme en position verticale, car la machine concevait d’abord leur tête, puis le reste de leur structure jusqu’à leurs pieds et quand leur corps fut terminé, elle libéra une décharge électrique au sommet de leur crâne, ce qui eut pour effet de les animer instantanément, ainsi que d’évacuer le liquide de fabrication qui s’écoulait de leur membrane. Quelques secondes après, ils sortirent par eux-mêmes de leur matrice et se placèrent en attente de la venue de leur maître. Ces robots étaient un assemblage d’atomes de carbone, dont les structures avaient été modifiées. Celles-ci s’ajustaient et se modifiaient physiquement en permanence, afin d’autoriser le mouvement et l’adaptation de leur physiologie à l’exigence de la situation. Les servants, perpétuellement alimentés en énergie selon leurs besoins et cela par le déplacement même à l’intérieur de leurs structures atomiques, des flux d’air, d’eau ou de lumière, étaient un immense réseau neuronal de connexion, s’organisant et développant des fonctions cognitives et physiologiques à l’intérieur même de la machine. Ce réseau se structurait et se spécialisait au moment précis pour exécuter la tâche demandée. Un cerveau de la taille d’un homme en quelque sorte, mais un cerveau polymorphique et multi-structurel. Il captait selon ses besoins, des particules qui le traversaient, les atomes appropriés à son fonctionnement pour se réparer et s’alimenter en énergie. Plus petits que les robots de manutention en apparence, mais plus agiles dans leurs mouvements, les servants étaient bien plus forts, mais ces robots n’étaient pas destinés uniquement à des tâches de manutention. Au-delà de leur propre perception, Vincent était capable de connecter son cerveau à ces machines, ce qui leur permettait un apprentissage direct, une formation donnée par leur maitre. Leurs fonctionnalités de base se trouvaient dans leur structure, tout le reste n’était qu’apprentissage sans limite, rapide et exponentiel. Chaque chose apprise déclenchait chez les « servants », le référencement du problème et la recherche d’une situation similaire, l’évaluation du niveau de résolution de ce problème par rapport à l’acquis, le choix de résolution, la validation et la correction post-résultat de la solution sélectionnée, le tout mémorisé au sein même de leur structure. Etant donné la masse de neurones à leur disposition, ils devenaient avec le temps un puits sans fond de connaissances. Percevant leur maître devant eux, ils saluèrent Vincent en s’inclinant. A ce jour, seul Vincent et Jack avaient connaissance de leur existence.

- Comme prévu nous ne serons pas sur le navire cette nuit. S’il devait se passer quelque chose pour lequel vous n’auriez pas d’analyse à disposition, référez-vous à moi-même. Restez connectés aux drones de surveillance; ils déploient actuellement notre réseau sécurisé sur toute la surface de l’île et de ses alentours. Dans le cas où je devais être définitivement inaccessible, référez-vous à Jack Lancaster et si nous étions les deux définitivement inaccessibles, dirigez-vous si possible avec le navire où vous savez, mais pas avant d’avoir tout tenté pour nous retrouver vivants.

Les deux robots s’inclinèrent à nouveau.

- Bonne chance! Conclut Vincent comme s’il s’adressait à des hommes d’armes prêts à accomplir leur mission.

Vincent se retourna, quitta le laboratoire et descendit du bateau. Il rejoignit en courant son compagnon par la route qui devait les mener aux portes de la galerie. Sa course était souple, rapide et toute en puissance. En quelques secondes il s’enfonça dans la forêt. Juste après, toutes les ouvertures du navire se refermèrent et ses lumières s’éteignirent. Le quai était redevenu calme et seule la clarté de la lune laissait entrevoir la forme du navire. Les cigales et le bruit des vagues reprenaient possession de ce lieu.

Une dizaine de minutes plus tard, il arrivait à l’entrée, à peine essoufflé et s’arrêta aux côtés de son ami en lui posant la main sur l’épaule. Ils regardaient la porte et attendaient stoïquement devant l’entrée de la galerie située au bout d’un chemin de béton en pente douce et fermée par une grande porte métallique. Ils étaient au sommet de l’île.

- Regarde là-bas!

Vincent dirigeait sa main droite à l’opposé de l’entrée. Au loin sur le continent se dressait Hong-Kong. Elle était si compacte que l’on ne distinguait aucun immeuble. La densification de la population avait modifié la conception de l’espace. On ne parlait plus de quartier, mais de niveau et de zone. Sur ces flans des milliers d’ouvertures illuminées scintillaient. Une termitière humaine, voilà ce qu’était cette mégapole.

- Demain nous y serons, mais d’abord, allons voir ces deux fous.

- Oui, finissons cette livraison, ponctua Lancaster.

Le capitaine s’approcha de la porte de la galerie d’où un gros marteau métallique était suspendu attaché à une corde de chanvre. Il s’en servit pour la cogner, ce qui devait signaler leur présence. Pendant plus d’une minute aucun mouvement, aucun bruit. La porte restait close. Il cogna encore une fois, puis une fois que la vibration s’atténua, colla son oreille droite sur le métal.

-Ils arrivent, j’entends leurs machines.

Quelques dizaines de secondes plus tard, l’immense porte se soulevait. De l’eau s’écoulait de ses dentelures enfoncées dans les fosses moulées de la dalle de ciment, et se décala subitement d’une dizaine de centimètre de son cadre taillé dans la montagne et commença à basculer en arrière tout en remontant vers le plafond de l’entrée. Alors, on entendait clairement le bruit de deux moteurs diesel s’approcher. De gros moteur équipant de gros élévateurs. On les apercevait maintenant, les lumières de phares transperçaient le noir.

Piloté par Jean et Claude, lesquels donnaient de gros coups d’accélérateurs l’un après l’autre pour franchir le seuil de la porte de la galerie. Maintenant les vieilles machines s’échappaient des entrailles de la terre dans un vacarme venant d’une autre époque. Une époque où les hommes travaillaient dans le bruit, la crasse et les gaz d’échappement. On appelait ça le progrès.

- C’est le moment! S’exclama Jean. Il continua son discours de bienvenue.

- Ou étiez-vous, ça fait un jour que l’on vous attend? Ah! Toi et tes satanés robots.

Juste derrière lui son frère continua l’introduction dans un ton plus cordial.

- Bonjour Vincent, Bonjour Jack, salut les robots, poursuivit Claude en descendant de sa machine.

- Ne fais pas attention à mon frère, s’adressant à Vincent.

- Il est un peu rude comme tu le sais, mais dans le fond c’est un bon bougre, d’ailleurs tu le connais bien maintenant? As-tu amené de la bonne marchandise? Tu le sais, nous avons besoin de ces filets, nous progressons et bientôt nous la trouverons.

- Salut Claude, il n’y a aucun problème, nous connaissons ton frère. Oui, c’est de la bonne marchandise. Cette nasse géante est presque intacte, elle était accrochée dans le golfe d’Oman à plus de mille mètres de profondeur. Deux de mes robots ont réussi à l’extraire du sable et de la roche ou elle s’était arrimée. C’était un véritable piège à requins-baleines. Il doit faire dans les trois mille mètres de long sur cinq cents de large.

Jack qui avait juste salué les deux hommes d’un mouvement de tête, contrôlait les mouvements des robots qui s’étaient mis en mouvement, afin de placer la marchandise de façon adéquate pour que les élévateurs puissent la prendre. Jean de son côté, manœuvrait et à chaque manœuvre vociférait à haute voix contre les robots.

- Mais poussez-vous donc, allez, plus vite! Il alla même jusqu’à descendre de son engin pour aller donner un coup de pied dans une jambe de l’un d’entre eux qui, bien qu’il le suivît avec les petites lumières de sa tête pointées sur son visage, ne témoigna aucun signe d’agressivité.

- Prend garde à tes actes, mon cher Jean, ces robots sont bien dociles, mais d’autres le sont moins, avertit le capitaine.

Jean tourna la tête en direction de Vincent en haussant les épaules.

- Ah, toi et tes robots! Telle fut sa réponse. Vincent souriait.

- Vincent prend cela pour ta peine, ce n’est qu’un pourboire, le reste vous attend dans vos quartiers et dès que tu auras de nouveau de la marchandise de ce type nous sommes preneurs. Claude lui remit une bourse pleine de pierres translucides de diverses couleurs.

- Je ne veux rien, vous le savez, juste le gîte et le couvert de cette nuit, pour mon ami et moi-même.

- Je le sais bien, mais cela nous est plus facile à comprendre. Mon frère et moi somme de la vieille école. Nous sommes du temps de l’économie. De recevoir quelque chose sans payer nous semble bizarre. Allez, venez, entrez s’il vous plaît. Vous verrez, nous avons bien avancé.

- Merci pour votre accueil en tous les cas. N’est-ce pas Jack?

Lancaster secoua la tête de gauche à droite.

- Pfffff! répondit-il.

- Allez! Dépêchez-vous! Râla Jean à nouveau sur son élévateur la marchandise posée sur les fourche des deux engins. Celui en avant reculait et l’autre derrière le chargement avançait.

Les deux élévateurs s’enfoncèrent dans la galerie comme deux fourmis transportant une grosse larve dans leur fourmilière. Vincent et Jack suivirent l’odeur du gaz d’échappement à quelques pas. Derrière eux, la porte bascula vers l’avant et incrusta ses dents dans le sol faisant remonter quelques jets de boue de ces encoches et d’un coup, se plaqua contre son cadre métallique. Le choc des barres d’acier l’une contre l’autre produisit un bruit fort et sourd qui se propagea dans toute la galerie et confirmait la fermeture de la porte d’entrée. Peu à peu les ondes sonores s’estompèrent. Dehors, les robots étaient toujours là, impassibles, alignés l’un à côté de l’autre. Dans le ciel, au-dessus de leur tête, les quatre drones du capitaine venaient de se croiser.


Chapitre 2

Un autre monde


L’entrée de la galerie était haute et large et descendait en pente douce. Ses parois étaient taillées dans la roche dure sur laquelle des filets et autres filins étaient solidement fixés afin de contenir toute chute de pierres. Une voûte en arc coiffait le passage, tandis qu’une ligne de lumière électrique fixée en plein milieu de celle-ci éclairait l’endroit d’une clarté froide et blanche. Il y avait des espaces dans lesquels les petites lampes attachées sur la ligne ne fonctionnaient pas, créant ainsi des fluctuations de luminosité dans le tunnel, ce qui modifiait la grandeur des ombres lorsque l’on passait devant. Plus on avançait dans la galerie, plus l’humidité augmentait. Par endroit, l’eau ruisselait le long des murs pour finir dans des canaux creusés à leur base. Certains alimentaient des réservoirs ouverts taillés dans la roche, d’autres s’enfonçaient dans la pierre pour y ressortir à l’extérieur le long des flancs de l’île. Un courant d’air frais parcourait ce réseau, ce qui rendait l’atmosphère agréable. Vincent et Jack s’enfonçait dans cet endroit insolite, suivant du regard, puis à l’oreille, lorsque l’ombre cachait la lumière, les deux élévateurs situés à une vingtaine de pas devant eux. Après une centaine de mètres, ils bifurquèrent sur la gauche dans une grande salle. Il y avait là un immense hall qui servait à entreposer tout un tas de matériaux divers, notamment ceux que Vincent venait d’apporter. Il y avait des caisses en bois et d’innombrables outils pour la taille de pierre et les travaux d’excavation et de coffrage. Des cordes, des chariots de mines en fer, des meubles en bois ou en métal, des pieux métalliques, des échelles et une multitude de vis et clous contenus dans des boîtes de carton ou des boîtes de conserve, le tout usé, fatigué et pour la plupart abimé par la rouille. Tous ce tas de vieilleries donnait l’impression de tomber littéralement en ruine. Du personnel y travaillait. Une dizaine de femmes et d’hommes s’empressaient de démailloter le filet que les deux élévateurs venaient de poser à terre, afin de le ranger plus loin dans le dépôt correctement plié. Claude avait parqué son élévateur et rejoignait les deux invités, tandis que Jean descendait et remontait encore de son engin, sans cesse tout en hurlant pour la manœuvre. Ils aboyaient des ordres et contre-ordres entremêlés de borborygmes et jurons incompréhensibles pour le commun des mortels. Expressions qu’il devait répéter et compléter par des gestes brutaux et désynchronisés de ces quatre membres, le tout accentué de grimaces de peine qui se lisaient sur son visage. Certaines fois, il bousculait avec rage les ouvriers et ouvrières quand les choses n’allaient pas comme il le voulait. Jack s’adressa à Claude.


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