Excerpt for Une autre vie à Citara - Tome 1 : Tempétueuse Sylvine by , available in its entirety at Smashwords

Une autre Vie à Citara

Tome Un : Tempétueuse Sylvine

Nathalie Bagadey

Autoédition



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Couverture : Vaël

Illustrations intérieures : Céline Lacomblez

Carte : Johan Herrmann



Book Layout ©2013 BookDesignTemplates.com


Une autre vie à Citara – tome 1 : Tempétueuse Sylvine

Nathalie Bagadey

Copyright © 2017 by Nathalie Bagadey http://www.nathaliebagadey.fr

Published at Smashwords


ISBN : 979-10-94246-23-8

Table des matières


Remerciements

Prologue : Fuir

1. Être

2. Découvrir

3. Aimer

4. S’engager

5. Affronter les regards

6. Se préparer

7. Faire face aux complications

8. Se souvenir

9. Écouter

10. Célébrer

11. Être pourchassée

12. Le rencontrer

13. Douter

14. Essayer

15. Accepter

16. S’entraîner

17. Quitter la forêt

18. Voyager

19. Construire

20. Recevoir

21. Se faire surprendre

22. S’interroger

23. Attendre

24. Craindre

25. Prendre

26. Révéler

27. Décider

28. Se battre

29. Perdre

30. Vaciller

31. Comprendre

32. Partir

Épilogue : Revenir

Extrait du tome 2

Mention importante

À propos de l’auteur

Autres publications


ILLUSTRATIONS

Carte de Citara

Gandore

Schnippy

Rohé

Sylvine

Olivier



REMERCIEMENTS


Je tiens à dédier ce livre à Monsieur Cheminat, qui, un jour, a lu ma copie devant toute la classe.

Ce fut un moment extrêmement embarrassant pour la collégienne que j’étais alors.

Mais il a semé une petite graine qui n’a fait que croître depuis.

Car si j’ai toujours aimé écrire, j’ai alors découvert quel plaisir était celui d’être lue. Et d’être lue avec autant d’enthousiasme qu’en a manifesté mon professeur de français ce jour-là, ça n’a pas de prix…


Ce roman est né il y a très longtemps. J’ai mis plus de quatre années à l’écrire, et encore trois à le retravailler et à le publier. C’est l’histoire qui me tient le plus à cœur, celle que j’ai toujours voulu raconter : j’espère qu’elle vous réussira à vous embarquer…


On pense souvent qu’un auteur autoédité est totalement seul face à toutes les tâches liées à l’édition de son livre. Ce n’est pas le cas : j’ai été entourée d’une formidable équipe, et c’est grâce à elle que mon embryon de texte est désormais publiable.


Il y a tout d’abord eu les fidèles du blog « citara.fr » (aujourd’hui fusionné avec mon site d’auteur), et les grenouilles du forum CoCyclics qui ont suivi mon challenge et y ont adhéré…

Ensuite, j’ai confié le « bébé » aux premiers bêta-lecteurs : Acharat, Cécile et Catherine, dont les réactions enthousiastes m’ont rassurée sur l’intérêt de mon histoire.


Puis est venue la deuxième phase de bêta-lecture, plus exigeante, qui m’a permis de retravailler mon texte en profondeur : un immense merci à Sycophante, Panthera et Aemarielle, pour tout le temps qu’ils m’ont consacré. Grâce à eux, mon récit est devenu bien meilleur qu’il ne l’était à l’origine.


Merci également aux correctrices, Angie et Bertille, qui ont passé une bonne partie de leurs vacances d’été à déceler les coquilles de leur œil exercé.


Un livre séduit aussi par sa présentation : j’ai eu la chance de pouvoir compter sur les dessins personnalisés de Céline Lacomblez, et sur la superbe réalisation de la carte de mon monde par Johan Herrmann, fidèle compagnon de route.

Par ailleurs, je ne pouvais rêver mieux que d’offrir à mon plus cher récit une couverture de celle qui m’avait déjà fait l’amitié de travailler sur un autre projet. Merci, Vaël, d’avoir si bien mis mon roman en valeur.


Enfin, merci à ma famille, notamment à mes enfants, d’avoir su gérer le quotidien pendant ces moments où j’étais trop occupée avec mon histoire pour le faire moi-même. Pendant tous ces jours où j’étais à Citara...




Prologue

Fuir

Courir.

Courir de toutes ses forces, courir à perdre haleine.

Et se cacher.

Mais où se cacher ?

Dans une brume trop légère pour pouvoir s’y dissimuler, la ruelle dévide ses trop petits recoins, ses portes verrouillées, tandis qu’elle court, qu’elle court toujours. Les battements affolés de son cœur rythment sa course et résonnent à ses oreilles ; tout son corps n’est plus que fuite en avant.

Courir.

Courircourircourir…

Elle scanne du regard chaque lieu traversé, mais il n’y a rien, aucun abri, aucune échappatoire.

Puis, la voie s’agrandit, laissant percevoir, haut dans le ciel, une lune parfaitement arrondie, lumineuse. Indifférente.

Celle qui court pour sa vie s’engouffre dans une ruelle avoisinante. C’est alors qu’elle voit la chance tourner : elle reconnaît cet endroit. Sans plus réfléchir davantage, courant toujours, elle agrippe la barrière de fortune qui camoufle l’éboulis qui s’est formé là quelques jours plus tôt, la bouge juste assez pour se glisser derrière elle, et la remet en place. Cela n’a pris que quelques secondes et heureusement, car déjà, elle entend les pas de ses poursuivants, qui débouchent à leur tour dans la rue et la dévalent, sans se douter que leur proie, retenant son souffle, s’est soustraite à leur poursuite.

Dans le calme revenu — on entend seulement, s’éloignant, le martèlement de leurs chaussures sur les pavés — elle se glisse en silence hors de sa cachette et repart en sens inverse, le cœur battant toujours à vive allure, au milieu d’un épais brouillard.

Elle n’a pas fait dix pas que l’instinct la fait s’arrêter, puis faire volte-face.

Trop tard.

Une masse sombre s’est abattue sur sa tête.

Alors que son corps ploie sous l’impact, que son regard déjà vitreux fixe la belle lune ronde, lui vient alors une dernière pensée pour ce monde qu’elle chérit tant. Pour Citara.

Impassible, l’astre projette sa lumière froide sur la jeune fille étendue sans connaissance tandis que la brume tourbillonne autour de celle-ci, en une danse lente et sinueuse.


Chapitre 1

Être

Les trilles des oiseaux, gaies et légères, s’égrènent au-dehors.

C’est toujours de bon augure quand les oiseaux chantent. Cela signifie que la journée est belle ; d’ailleurs, elle perçoit sur sa peau la douce chaleur d’un rayon de soleil qui caresse son visage aux yeux clos.

Quand les oiseaux chantent, l’auditeur attentif peut ressentir une joie communicative, l’ivresse de la liberté éprouvée à voleter sans crainte, sans le moindre danger à l’horizon.

Danger.

Aussitôt, la notion l’envahit toute entière : son corps se raidit et elle rouvre brusquement les yeux. Une douleur fulgurante la saisit. Elle se recroqueville sur elle-même instinctivement, ses mains venant presser des tempes semblant prêtes à exploser, tandis qu’un long gémissement s’échappe de ses lèvres.

À travers la douleur, elle perçoit une porte s’ouvrir et des pas s’approcher rapidement de l’endroit où elle est étendue.

— Que la Créatrice soit bénie, vous êtes réveillée ! Nous avons eu tellement peur. Ma pauvre enfant, dans quel état êtes-vous !

La voix n’a rien de menaçant, elle est même réconfortante. La blessée sent un linge humide tamponner son front et une main apaisante se poser sur ses cheveux.

Désireuse de voir le visage de son interlocutrice, elle essaie de soulever ses paupières, mais à nouveau la douleur la transperce, dès que la lumière touche sa rétine.

— Doucement, l’exhorte la voix amicale, doucement, vous avez été rudement mise à mal, pauvrette. Ah, ces maudits, si je les tenais, reprend-elle sur un ton qui a durci, ils ne s’en tireraient pas à si bon compte !

Sur son lit, la jeune fille lutte pour ne pas s’évanouir. Ses pensées semblent ne pas vouloir s’associer entre elles, des images de fuite éperdue y reviennent régulièrement, mais pour être chassées par de plus grandes angoisses encore.

— Qui… ? lâche-t-elle enfin, dans un souffle à peine audible.

— Ah, ça ! Seule la Créatrice le sait ! s’indigne la voix. Des maudits à la solde de Rohé, je présume. Faut croire qu’il en reste encore, malgré tout !

— Non… Je veux dire… qui… ?

— Qui vous a sauvée ? Lesage bien sûr ! Il est arrivé juste à temps, alors qu’une brute épaisse s’apprêtait à vous emmener.

Aucun de ces propos ne fait sens pour la jeune fille. Elle ne comprend pas ce qui l’a conduite jusqu’ici, ne connaît aucun Lesage. Mais surtout, plus que tout, une question chasse les autres, une question terrifiante.

Luttant contre la nausée et la douleur, elle ouvre lentement les yeux, s’efforçant de les garder suffisamment baissés pour ne pas être aveuglée par la luminosité de la pièce.

Elle peut discerner un sol en bois et deux souliers marron dépassant d’une large jupe de toile.

S’appuyant sur un coude, le souffle court à cause de l’effort occasionné, les dents serrées pour ne pas gémir, elle relève la tête et distingue enfin le visage de son interlocutrice. Il est fin et franc, le regard plutôt anxieux, mais que l’on devine prompt au sourire, grâce aux multiples ridules qui entourent le coin de l’œil. Une auréole de cheveux blancs retenus par un chignon lâche, une carrure menue, bien plantée au sol complètent le portrait.

Le portrait d’une dame qu’elle n’a jamais vue auparavant.

— Eh bien, ma petiote, comment vous sentez-vous ?

— Qui êtes-vous ? murmure la jeune femme, la voix rauque.

— Pauvrette, c’est sûr que vous ne pouvez pas vous rappeler de tout le monde, avec ce qui s’est passé ces dernières journes, je comprends bien, allez. Je suis Dame Élaine d’Enu, je m’occupe de la gouvernance de cette demeure, vous vous souvenez ?

Interloquée, et même de plus en plus paniquée par les propos de son interlocutrice, la blessée secoue négativement la tête.

L’air un peu déçu, Dame Élaine l’aide avec précaution à se redresser en position assise.

Au bord du vertige, la jeune femme essaie par tous les moyens de se concentrer sur ce qui lui arrive, de trouver des points de repère.

— Et quel jour sommes-nous ?

— Trois journes après la grande déroute des maudits, annonce fièrement sa garde-malade.

L’angoisse étreint maintenant totalement la jeune blessée.

Livide, elle a refermé les yeux et appuie sa tête contre le montant du lit.

Au bout de quelques instants d’une bataille intérieure épuisante, pendant lesquels Dame Élaine s’affaire à remettre les draps d’aplomb, elle se décide alors à poser la question qui s’est brutalement imposée à elle lorsqu’elle a repris connaissance. Une question à laquelle, elle l’admet maintenant, son esprit empli de confusion ne peut trouver de réponse.

Elle prend une profonde respiration, plante son regard dans celui de Dame Élaine et, dans un souffle éperdu, demande :

— Qui suis-je ?


Depuis, elle attend.

Sa question n’a pas eu de réponse, car à l’énoncé de celle-ci, Dame Élaine a poussé un cri d’effroi, porté les mains à son visage puis, saisissant ses lourdes jupes, s’est ruée hors de la chambre, en quémandant, allez savoir pourquoi, un gant d’or…

Et donc, la jeune fille attend, en fouillant en vain dans ses pensées, pour retrouver trace de qui elle est et de ce qui lui est arrivé.

Des images lui reviennent, toujours les mêmes, d’une ruelle sous la brume et d’une course-poursuite effrénée. Puis le trou noir.

Mais rien d’autre que cela. Rien avant. Ni le pourquoi de sa présence dans cette funeste ruelle, ni comment elle s’en est sortie, ni, tout simplement, la conscience de sa personnalité, de sa vie tout entière.

Afin de ne pas se laisser submerger par une nouvelle crise d’angoisse, elle essaie de se concentrer sur la découverte du lieu qu’elle occupe.

Il s’agit d’une jolie chambre aux meubles de bois ciré, aux murs peints de vert pâle et décorés de fines fleurettes blanches.

Face au lit se trouve la porte, restée ouverte sur un escalier, lui aussi en bois. Dans un coin de la pièce se tient un bel évier de porcelaine et, sur le mur de droite, une sorte de coiffeuse, sous laquelle une chaise élégante a été poussée. Il n’y a, sur ce meuble, aucun objet personnel qui aurait pu lui en dire plus long sur elle — à supposer, bien sûr, que la chambre soit la sienne. La table est surmontée d’un miroir en forme de soleil. Un miroir ?

Lui vient alors l’envie impérieuse de savoir à quoi elle ressemble.

S’appuyant sur ses coudes, se mouvant avec lenteur, mais décision, elle fait pivoter ses jambes, lourdes comme du plomb, afin de se retrouver en position assise. Après avoir lutté contre l’étourdissement occasionné par ses gestes, le souffle court, les yeux toujours fixés sur la jolie table au miroir, elle s’agrippe aux montants du lit.

Garder l’équilibre n’est pas une chose facile, d’autant que la souffrance, un instant oubliée pendant ses réflexions et son observation des lieux, est revenue de plus belle, et que le martèlement de ses tempes accentue son impression de vertige.

Il n’y a que quelques pas à faire pour aller jusqu’à la coiffeuse, mais la distance, dans son état de faiblesse, lui paraît aussi grande qu’un gouffre à franchir…

Elle prend une profonde inspiration avant de tenter la traversée, espérant ne pas s’effondrer au milieu de celle-ci.

L’idée de se retrouver avec une bosse sur le front au moment de découvrir son visage la fait sourire malgré elle. Tiens, j’ai apparemment le sens de l’autodérision, c’est déjà ça, se fait-elle la réflexion.


Les yeux rivés sur sa destination, elle entame les quelques mètres nécessaires pour franchir la distance qui la sépare du miroir. La démarche est chancelante et sa douleur à la tête croît à chaque pas, mais elle réussit enfin à s’appuyer de ses bras sur le plateau de la table, la respiration haletante et les yeux fixés au sol dans l’espoir que ce dernier se stabilise un peu… Elle souhaite aussi reculer le moment de se regarder jusqu’à ce qu’elle ait récupéré suffisamment de forces pour le faire.

Du dehors, des bruits lointains lui parviennent, comme si des personnes se rapprochaient en hâte de la maison. Et il lui semble percevoir la voix essoufflée de Dame Élaine :


— … blessure… a oublié… pauvrette.

Ne pouvant retarder davantage le moment fatidique, par peur de ne plus pouvoir le vivre en solitaire dans quelques instants, elle relève la tête et affronte le miroir.

C’est un choc d’y découvrir le visage qui y apparaît : ce n’est pas le sien.

Et pourtant, aussitôt passé l’instant de déni immédiat, elle se met à reconnaître des traits familiers. Les yeux, tout d’abord, verts, qui frappent par leur intensité et semblent d’autant plus immenses que le reste du visage est tiré par la douleur et blanchi par la fatigue.

Elle peut discerner des taches de rousseur disposées de part et d’autre de son nez, qu’elle a petit. Ses sourcils se froncent, en une mimique dont elle devine qu’elle lui est habituelle.

Ses lèvres sont fines et exsangues ; la large bande blanche qui ceint son front rajoute à la pâleur de l’ensemble, une pâleur qui ne doit pas lui être coutumière à en juger par le hâle de ses mains. Elle a du mal à distinguer la couleur de ses cheveux, qui lui semblent plutôt châtain foncé, aussi tourne-t-elle la tête de côté pour mieux en percevoir les nuances. Ah, ils sont roux, finalement… C’est alors qu’un rayon de soleil vient en toucher la masse cascadant dans son dos, et elle est saisie de les voir s’embraser d’or. L’effet est joli, bien qu’un peu spectaculaire à son goût.

Somme toute, c’est un visage plutôt agréable à contempler, elle en est soulagée.

Mais c’est un visage qui lui paraît… autre.

Elle peut bien se l’avouer, elle est surtout déçue que la découverte de ses traits n’ait pas occasionné le choc qu’elle escomptait, ne lui ait pas permis de lui remettre tout d’un coup en mémoire sa personnalité et son passé.

Car hormis sa conviction première, qui s’effiloche maintenant, de ne pas reconnaître ce visage comme sien, elle n’a pas plus de certitudes quant à son identité.


Toute à ses observations, elle a cessé de prêter attention aux bruits de l’extérieur, mais voici que des pas montent l’escalier menant à sa chambre.

Ne souhaitant pas être aperçue se contemplant dans un miroir – et ce que cela indique quant à sa personnalité, elle n’en sait trop rien –, elle se retourne rapidement, s’appuyant toujours à la table, afin de faire face à l’entrée de la porte. Y apparaît au même instant, soufflant un peu, Dame Élaine, tandis que derrière elle, cachée par ses amples jupes, une autre personne achève de rejoindre l’étage à une allure plus modérée.

— Houla, que faites-vous déjà debout, ma petite ? s’écrie Dame Élaine, affolée de voir sa patiente chanceler au bord de la coiffeuse.

En quelques pas, elle vient la soutenir d’un bras passé autour de la taille et de l’autre elle lui prend la main, pour la guider vers le lit. Mais la blessée ne bouge pas, toute concentrée sur l’observation de celui qui pénètre maintenant dans la pièce, en baissant la tête pour ne pas se heurter au linteau.

Car il est très grand, et sa minceur accentue encore sa haute stature.

Lui aussi fixe la jeune blessée avec intensité ; son regard et son maintien dégagent une impression de calme et de contrôle qui rassurent aussitôt la jeune fille. Elle sent instinctivement qu’elle peut faire confiance à ce nouveau venu, qu’une partie d’elle le reconnaît comme ami.

Dévorée par le besoin d’en savoir davantage, elle parcourt ses traits avec avidité : le front haut, le nez busqué, les yeux perçants et gris sous d’épais sourcils, l’auréole blanche de la chevelure fournie…

Il porte un long manteau noir, qui semble solide bien qu’usé par le temps, ouvert sur une chemise et un pantalon de toile, aux tons gris clair.

Il tient à la main un chapeau à larges bords et de l’autre un grand bâton, noueux et solide. Lorsqu’il parle, c’est d’une voix à la fois puissante et réconfortante.

— Alors, mon enfant, on fait des frayeurs à Dame Élaine ?

— Je crains de m’en faire autant à moi-même…, soupire la jeune fille.

La main sur la sienne la tapote, Dame Élaine lui signalant ainsi qu’il ne faut pas s’inquiéter pour elle.

Se laissant finalement reconduire vers le lit, elle s’adosse aux oreillers avec soulagement, tandis que sa garde-malade s’affaire autour d’elle.

Un silence suit et elle se sent la colère l’envahir tout à coup, sans prévenir.

— Bon, est-ce que quelqu’un va enfin se décider à me dire comment je m’appelle ?

Devant les regards échangés par ses deux interlocuteurs, elle poursuit, s’emportant au fur et à mesure :

— C’est vrai, ça, à la fin, je ne reconnais rien des choses qui m’entourent, je ne sais même pas mon propre nom et l’on ne s’adresse à moi qu’avec des « ma pauvrette » par-ci, « mon enfant » par-là… J’ai l’impression de m’être réincarnée dans le corps d’une fillette de cinq ans ou d’une pauvre d’esprit, merci bien !

Un rire tonitruant éclate dans la pièce. L’homme au manteau noir vient de le lancer, faisant du même coup retomber la tension.

Ses prunelles pleines de vie pétillent pendant qu’il s’avance vers la jeune fille.

— Il n’y a pas de risques que l’on vous prenne pour une personne diminuée, regardez-vous ! Blessée, pâle, affaiblie certes, mais batailleuse, frondeuse et railleuse, comme toujours !

Le rouge au front, elle ne peut que le regarder, puisant dans son sourire et ses yeux un réconfort dont elle mesure soudain le besoin. Sa colère reflue lentement, tandis qu’il poursuit, sur un ton plus solennel.

— Permettez-moi, demoiselle, de vous annoncer de la façon qui se doit. Vous êtes de la vie une fée : l’essence de la forêt, celle qui nous illumine, notre divine Sylvine.

De la présentation lyrique de l’homme en noir, ce qu’elle retient avant tout est son nom.

Sylvine, elle s’appelle Sylvine.

Dans le silence qui suit, elle réalise qu’avoir été décrite comme — quoi déjà ? Ah oui, une « fée », une « essence de la forêt » — ne la met pas plus à l’aise que les « pauvrettes » dont l’a affublée Dame Élaine.

Relevant le menton en un air de défi qui lui vient naturellement, elle lance à son tour, narquoise :

— Et vous, vous êtes quoi ? Le génie de ces bois ?

Souriant toujours, et s’avançant maintenant tout près de son chevet, l’homme dépose son lourd bâton contre le mur et lui prend le poing, qu’elle a inconsciemment serré, entre ses mains. Elle détend aussitôt ses doigts, réconfortée par la chaleur de ses paumes et plus encore par le regard fort et droit qui la scrute.

— Mon enfant, reprend-il. Je comprends bien que votre fougue naturelle s’accommode mal de la situation, mais je vous promets que vous n’aurez pas à en souffrir les effets plus longtemps que nécessaire. Mes connaissances vous y aideront. Après tout, je suis un Sage, n’est-il pas vrai, Dame Élaine ?

Comme soudain assombri par le poids des responsabilités qui lui incombent (ou bien alors est-ce parce qu’en la touchant, il a ressenti l’ampleur de l’angoisse qu’elle éprouve ?), il s’assied au pied du lit, tenant toujours sa main entre les siennes.

Dame Élaine, un instant décontenancée par la joute verbale dont elle a été témoin, reprend bien vite le flambeau de la discussion.

— Ah, ça, jeune Dame Sylvine, c’est sûr que s’il y a quelqu’un pour vous remettre sur pieds, c’est bien notre grand Sage. Plus fort que lui dans toutes les choses de la connaissance, il n’y a pas ! C’est une bibliothèque à lui tout seul, notre Gandore, vous savez !

Ainsi, l’homme en noir s’appelle-t-il Gandore. Sylvine fronce les sourcils, n’écoutant plus que d’une oreille le babil de Dame Élaine. Gandore… Cela sonne à la fois comme un nom étrange et mystérieux et comme une évidence, comme une combinaison d’éléments créant une impression de sagesse et d’érudition. Elle a alors le sentiment qu’une pensée cherche à se rappeler à elle, mais le souvenir s’enfuit aussi vite qu’il lui est venu. Gandore. Elle regarde avec plus d’attention l’homme qui porte ce nom. Chose facile, car il a maintenant fermé les yeux, comme s’il se concentrait sur des informations émanant de sa main.

Réfrénant soudain une furieuse envie de retirer celle-ci, Sylvine se retourne vers Dame Élaine. Celle-ci est manifestement dans l’attente d’une réponse :

— Excusez-moi, fait Sylvine, penaude, je réfléchissais et n’ai pas entendu votre question.

— Pardi, c’est bien normal, ma pauvr… .

Se rappelant les propos de Sylvine sur sa façon maternante de lui parler, Dame Élaine se reprend.

— Je vous demandais juste si vous vouliez manger quelque chose ?

— Oh oui, volontiers, fit Sylvine, qui réalise soudain qu’elle est affamée.

— Je vous prépare votre croquation préférée et je reviens !

Dame Élaine cligne de l’œil d’un air complice avant de s’éclipser.

À nouveau saisie par l’angoisse, Sylvine se retourne instinctivement vers Gandore : elle se demande s’il est bien normal de ne même pas savoir en quoi consiste une « croquation ». Qu’elle ne se souvienne pas de son identité est une chose, mais il s’agit là d’un acte de la vie courante, et elle ne comprend pas pourquoi le mot lui paraît complètement inconnu.

Lorsqu’elle croise le regard de Gandore, cependant, toute pensée de « croquation » disparaît de son esprit.

Car loin de l’observer avec le calme qui semble le caractériser, Gandore la dévisage maintenant avec une expression troublée, presque angoissée…

— Que se passe-t-il ?

— Je ne sais pas exactement, c’est très étrange, commence Gandore, en la scrutant du regard.

— Eh bien quoi, parlez !

— Je me demande… Non, c’est impossible ! Et puis ce n’est pas écrit.

— Hein ? s’affole Sylvine qui ne comprend rien aux réflexions émises par Gandore.

— Non, c’est juste que cette situation n’apparaît pas dans la Prédiction.

— La prédiction ? Quelle prédiction ?

Gandore soupire, secouant la tête de droite à gauche devant son propre manque de clarté. Il lève la main, anticipant une nouvelle question de Sylvine, lui demandant ainsi de lui laisser quelques instants de plus pour réfléchir.

Lui lâchant les doigts, il se dirige vers la fenêtre et elle se sent soudain très seule, comme abandonnée ; elle comprend alors à quel point elle compte sur lui pour se reconstruire. Retenant son souffle, elle ne peut détacher son regard de cet homme qui détient tellement de réponses vitales pour elle. Il lui tourne le dos, fixant un point sur l’horizon, les mains croisées derrière lui dans en attitude de réflexion absorbée qui doit lui être coutumière.

Enfin, il se retourne et son visage lui paraît moins ouvert, un peu gardé, comme si un secret se dressait désormais entre elle et lui.

— Sylvine, mon enfant, reprend-il avec lenteur, je pensais qu’avec mon aide, le souvenir vous reviendrait. Mais j’ai lu dans vos pensées et… — à nouveau ce regard scrutateur qui semble ne pas la reconnaître — et je crains qu’il ne vous faille plus de temps pour cela… alors même que le temps nous est compté.

Il soupire, comprenant bien l’impossibilité pour Sylvine, dans son état actuel, de saisir la complexité des enjeux de la situation.

— Pour faire court, Sylvine, nous sommes au cœur d’une prédiction concernant notre pays. Celui-ci est en grand danger et il a besoin de vous, de vous tout particulièrement, pour le sauver.

— Hein ?

À nouveau, la colère l’envahit, comme une vague emportant tout sur son passage :

— Non, mais, vous êtes sérieux, là ? Un pays entier compte sur moi pour sa survie ? Vous n’avez pas des armées, des soldats, des engins de siège, que sais-je encore ? Vous voulez dire que c’est sur les épaules d’une « enfant », pour reprendre vos propres termes, que vous placez vos espoirs ? C’est n’importe quoi, votre histoire ! 

— Ah… Effectivement, vu comme ça, cela peut surprendre…

— Ça peut surprendre ? Mais de là où je suis, c’est complètement absurde, oui ! Dans tous les cas, il va falloir vous trouver un autre plan, parce que votre atout principal, il n’est pas opérationnel, il a tout oublié de cette vie héroïque, voyez-vous.

Comme s’il était arrivé à la même conclusion, Gandore se passe la main sur le visage en un geste d’inquiétude, avant de s’arrêter net.

— Tout oublié… Évidemment !

Ses yeux s’illuminent alors. Il revient vers elle, saisissant ses deux mains, cette fois, dans les siennes et lui explique :

— Tout n’est pas perdu, ma chère enf-… euh, ma chère Sylvine, je sais comment vous rendre à vous-même…

Il hésite, le choix des mots lui semblant quelque peu inapproprié, puis se reprend. Ce n’est plus le moment de tergiverser, il en a conscience. Résolu, la voix puissante et assurée, il poursuit :

— Il vous faudra être forte, mais vous êtes courageuse, vous y arriverez, j’en suis certain.

Elle ne demande qu’à le croire. En cet instant précis, elle ne souhaite qu’une chose : retrouver qui elle est, afin de ne plus ressentir ces sentiments de panique et de frustration mêlées, cette impuissance qui l’insupporte.

— Comment ? lui demande-t-elle avec ferveur.

— Il vous faut partir.

— Par-tir ? balbutie-t-elle, à nouveau perdue.

— Oui, partir. Partir en réminiscence.


Chapitre 2

Découvrir

Sylvine ouvre les yeux et s’étire comme un chat dans son lit. Elle se sent bien, détendue. Cependant, son impression de bien-être ne dure pas lorsqu’elle réalise qu’elle n’a toujours pas recouvré la mémoire. Seuls les derniers évènements lui reviennent en tête et notamment sa discussion avec Gandore. Elle fronce les sourcils en se souvenant des propos fracassants du Sage sur le fait qu’elle doive « partir ». Elle n’a rien compris à son histoire de réminiscence et se doute bien que la chose ne va pas être aisée. Toutefois, Gandore n’a pas daigné lui expliquer ce dont il s’agissait exactement : coupant court aux questions qui se bousculaient sur ses lèvres, il avait fini par balayer son front de sa main puissante… et elle venait juste de se réveiller, probablement de nombreuses heures plus tard.

Furieuse d’avoir été l’objet de ce tour de passe-passe, frustrée de ne pas avoir obtenu des réponses à des interrogations pourtant bien légitimes, elle repousse les draps soyeux et se laisse glisser hors du lit. Elle est soulagée de constater que son mal de tête s’est envolé, ainsi que les vertiges qui l’accompagnaient, et une part d’elle-même ne peut s’empêcher d’admirer les pouvoirs du guérisseur. Mais une petite partie seulement, car le reste de son être s’offusque d’avoir été traité de façon aussi cavalière.

Même si elle se sent encore un peu faible — et complètement affamée —, elle a bien l’intention d’obtenir plus d’explications sur sa situation. Et maintenant !

Alors qu’elle se dirige vers la porte, elle sursaute en entendant les coups légers frappés à celle-ci.

— Entrez !

Dame Élaine passe une tête souriante par l’embrasure, avant de soupirer en voyant Sylvine debout, l’air plus frondeur que jamais.

— Jeune Dame Sylvine, ce n’est pas raisonnable, dans votre état… Je vous en prie, regagnez votre lit : Gandore m’a expressément demandé de veiller à ce que vous vous reposiez durant cette journe.

Sylvine s’apprête à rétorquer qu’il n’en est pas question, mais ses yeux se posent sur le plateau que la gouvernante est en train d’apporter dans la pièce. Dessus sont joliment disposés un bol en grès bien garni d’où dépassent des pépites marron, une sorte de théière allongée et fumante, une coupelle avec des fruits des bois et un bouquet de fleurs des champs dans un petit vase en cristal.

Grumbllllll.

L’estomac de Sylvine la trahit. La diatribe qu’elle s’apprêtait à lancer, sur les ordres de Gandore et ce que Dame Élaine pouvait faire avec, devra attendre qu’elle ait avalé quelque chose. Elle se résigne donc à retourner dans ce lit, dont il semble que, décidément, elle ne parviendra pas à s’échapper. Dame Élaine a entre-temps déplié deux barres en bois sur les côtés du plateau afin de le transformer en une petite table qui se positionne avec stabilité de part et d’autre des jambes de sa protégée.

Celle-ci découvre enfin en quoi consiste une croquation : des céréales et des noisettes saupoudrées de sucre roux, reposant sur une sorte de lit crémeux. L’eau lui vient à la bouche et elle n’attend pas davantage pour y goûter. Le mélange des saveurs, amères et sucrées, ainsi que l’alliance originale des textures, fondantes et croquantes, ramènent le sourire sur son visage et chassent sa mauvaise humeur.

— Merci, Dame Élaine, je commençais à mourir de faim ! reconnaît-elle.

— Pardi, ça ne m’étonne pas ! D’autant que c’est votre plat préféré…

Tout en devisant gaiement, la brave femme s’affaire dans la chambre, lissant les draps, rehaussant les oreillers, ouvrant la fenêtre à l’autre bout de la pièce... Sans cesser d’avaler son repas avec appétit, Sylvine l’écoute et l’observe avec attention : c’est qu’elle est en train d’apprendre une foule d’informations ainsi, anodines pour Dame Élaine, mais essentielles pour l’amnésique qu’elle est devenue.

— … et Sieur Bontemps, l’intendant du Sieur Rochelaure, l’a tout spécialement commandé pour vous aux cuisines.

— Sieur Rochelaure ?

— Ah oui, c’est vrai, vous ne devez plus vous rappeler de lui, forcément. Il s’agit de notre grand Dirigeur, celui qui, eh bien… qui prend les décisions à Citara.

— Ah ? Et pourquoi est-ce que c’est l’intendant du chef de Citara qui s’occupe de mes repas ? s’étonne Sylvine, en raclant consciencieusement son bol.

— Dame ! Après votre victoire sur les Maudits, il y a trois journes de cela, on vous a bien sûr installée dans la meilleure chambre de la Demeure des Importants !

Sylvine, qui était en train de picorer dans les goûteuses baies des bois également présentes sur son plateau, s’arrête, la gorge nouée. On arrivait au nœud du problème, à cette situation qu’elle avait du mal à admettre. Elle serait donc capable de se battre contre des ennemis ? Cela lui paraît impensable.

Dame Élaine n’a pas remarqué son trouble, heureusement, et poursuit ses confidences :

— Vous n’avez pas encore reçu beaucoup de visites, car tout le monde est sens dessus dessous, suite aux derniers évènements, et parce que Gandore a expliqué que leur Gardienne avait besoin de calme, mais les habitants d’Enu vous adressent tous leurs meilleurs vœux de rétablissement, soyez-en sûre.

Sylvine repousse le plateau, son appétit envolé. Savoir qu’un nombre considérable de personnes la voient comme « la » gardienne de leur monde lui met un poids sur les épaules qu’elle ne se sent pas le courage d’assumer. Surtout assise dans un lit en chemise de nuit.

Relevant la tête, elle décide de s’attaquer à un défi plus réaliste, dans son état actuel, que celui de sauver tout un peuple.

La mine enjôleuse, elle s’adresse à Dame Élaine, qui a fini de ranger sa chambre et qui, les mains sur ses hanches, arbore l’air satisfait de quelqu’un content de son travail.

— Dame Élaine, pourrais-je récupérer mes habits, s’il vous plaît ?

— Ah… C’est que… je ne sais pas… Le Sage m’a bien demandé de veiller à ce que vous ne quittiez pas cette pièce…

— Oh, mais je n’en ai pas l’intention, assure avec aplomb celle qui n’a pourtant que cette hâte. Je voudrais juste me sentir davantage moi-même.

Son petit sourire perdu attendrit suffisamment Dame Élaine pour qu’elle se dirige vers un mur en face du lit. Ses doigts effleurent l’une des fleurs qui y sont peintes et Sylvine a la surprise de voir un placard s’ouvrir, ingénieusement dissimulé dans le décor mural. Dame Élaine sélectionne alors plusieurs bouts d’étoffe, dans les tons verts et marron, qu’elle vient déposer au pied du lit.

— Bon, vous avez gagné, les voilà. Voulez-vous que je vous fasse votre tresse habituelle ?

Après avoir hésité, Sylvine acquiesce et s’assied à la table au miroir, curieuse de découvrir comment elle se coiffe « habituellement ». Le moment est agréable, entre le mouvement régulier de la brosse sur la masse indisciplinée de ses cheveux, les anecdotes de Dame Élaine et surtout la sensation de quitter son statut de malade pour retrouver une apparence plus active.

Lorsque Dame Élaine en a terminé avec elle, piochant des accessoires dans un tiroir lui aussi dissimulé dans un bord de la table, Sylvine sourit à son reflet. Non par vanité, mais parce qu’enfin, elle commence à se sentir elle-même. Elle aime cette natte qui lui dégage le visage et lui confère une plus grande liberté de mouvement. Les cheveux torsadés sont à intervalles réguliers enserrés dans une sorte de chaîne dorée, en une coiffure rappelant un peu celle des dames de la Renaissance. Dans l’élan du moment, Dame Élaine a même ôté la bande autour de son front et Sylvine a l’impression que tout est redevenu normal dans sa vie.

— Oh, vivement que le jeune seigneur revienne, il sera tellement heur — …

Dame Élaine s’arrête net avant de reprendre, rouge d’embarras :

— Euh… Souhaitez-vous que je vous aide à vous habiller ?

Encore un mystère ! se dit Sylvine, qui aimerait savoir qui est ce jeune seigneur et son lien avec elle, mais elle voit bien que Dame Élaine regrette ses propos. Ses lèvres pincées indiquent qu’elle n’a pas l’intention d’en révéler davantage. Et comme l’idée d’être assistée pour s’habiller ne plaît pas à Sylvine, elle secoue simplement la tête avant de remercier Dame Élaine pour ses soins.

Visiblement soulagée, celle-ci quitte alors les lieux, emportant le bol vide et en lui promettant de revenir « à l’heure de la lecture ».

Un instant perplexe devant ce que cette expression signifie, Sylvine se reprend et décide de profiter de ce moment en solitaire pour explorer la chambre. Ces placards et tiroirs inattendus la fascinent, et elle s’amuse avec ceux de la coiffeuse, tâtonnant pour en découvrir les mécanismes, ravie de voir s’ouvrir d’autres compartiments. Pourtant, ces derniers s’avèrent relativement vides, lui rappelant sa condition « d’invitée de passage » dans cette demeure.

Elle réalise tout à coup que des contingences plus matérielles requièrent son attention immédiate. D’en bas, des bruits lui parviennent : bruits de pas, bribes de conversations, signes de la présence d’inconnus qu’elle ne se sent pas encore le courage d’affronter, qui plus est vêtue d’une simple chemise de nuit, et pour leur demander où se trouve le cabinet de toilette le plus proche…

Après un instant d’hésitation devant la porte, elle se dirige plutôt vers l’endroit d’où Dame Élaine a sorti ses affaires et, au bout de quelques tâtonnements, réussit à faire fonctionner le mécanisme du placard : une pression sur l’une des fleurs du mur libère un système de clenche et ouvre celui-ci. Mais il ne donne que sur des habits suspendus là et un tas de cordes et d’accessoires enchevêtrés au sol. Rien qui ne réponde à ses attentes.

Repérant à quelle hauteur se trouve le mécanisme, Sylvine continue de longer le mur, ses doigts courant sur celui-ci, et finit par découvrir ce qu’elle cherche : une autre porte s’ouvre de la même façon un peu plus loin, sur la pièce qu’elle appelle de ses vœux. Une lucarne opaque éclaire le réduit, par ailleurs joliment aménagé : un haut siège en bois recouvre une cuve en porcelaine et, dans le coin en face, un broc est posé sur une petite margelle de pierre : un puit dont on devine qu’il mène à une source d’eau. Une coupelle recueille des pétales rosés qui diffusent une odeur agréable et fraîche dans la pièce.

Rassurée de voir que le fonctionnement est simple à comprendre et ne va pas déclencher de nouvelles interrogations embarrassantes, Sylvine ferme la porte et ressort quelques instants plus tard, bien soulagée d’avoir résolu un premier problème.

Reste celui de l’habillage.

Car lorsqu’elle se retrouve face aux bouts de tissu posés sur le lit, elle réalise vite que ce ne sera pas simple de trouver comment les passer. Déjà, cela ne ressemble pas du tout à la tenue portée par Dame Élaine ; l’ensemble est bien plus complexe. Ainsi, sur la jupe, une dizaine de petites tresses de cordes sont accrochées à la taille : c’est peut-être un motif décoratif, ou alors elles ont une autre fonction, mais laquelle ? De gros boutons en bois lisse sont également cousus sur l’étoffe, apparemment de façon tout à fait aléatoire, car ils ne ferment rien.

Et pour le haut, qu’en dire ? Il consiste en un brouillamini de bandes de tissus verts et marron, entrelacés comme des lianes et dont elle peine à différencier l’arrière de l’avant. Après un premier essai, Sylvine s’effare de voir à quel point sa poitrine est peu recouverte par le vêtement. Le rouge au front, elle détourne le regard du miroir, ne pouvant admettre qu’elle porte une tenue aussi révélatrice au quotidien. Ses yeux se posent sur un linge beige resté sur le lit, qu’elle n’a pas encore remarqué car il se confond avec la literie. Elle réalise alors avec soulagement qu’elle tient entre ses mains ce qui semble être une sorte de chemise, faite pour aller sous son corsage.

Et effectivement, le résultat final est bien plus seyant (et convenable) à ses yeux. Sur la camisole, l’entrelacement des tissus verts et marron, noués sur sa poitrine, maintient fermement celle-ci. Elle aime ces coloris, qui évoquent la forêt et, pendant une seconde, elle croit entendre frémir les grands pins qui la peuplent et sentir l’odeur de la résine dans ses narines, mais ces « souvenirs », ou plutôt ces sensations, s’évanouissent aussi vite qu’elles lui sont venues.

Le dernier élément composant sa tenue est une sorte de collant épais, sans pieds et opaque, d’une douceur surprenante et d’un vert profond. Elle n’arrive pas à déterminer la matière dont il est fait, mais elle en apprécie la souplesse et la liberté de mouvement. Sa jupe, par contre, lui semble contraignante, entravant des foulées qu’elle aurait aimées plus grandes.

C’est alors qu’elle découvre l’un des secrets de son vêtement : sur l’envers de l’étoffe, elle sent en haut des cuisses et le long des jambes de fines lianes et, en remontant le tissu pour voir ce dont il s’agit, comprend que ces cordelettes peuvent s’enrouler autour des gros boutons qu’elle a remarqués plus tôt. En attachant ceux-ci ensemble à intervalles réguliers, elle parvient à conférer à sa jupe l’allure d’un pantalon ample et bouffant, ce qui lui permet de se mouvoir avec plus de fluidité.

Enchantée de sa trouvaille et satisfaite de son apparence — habillée ainsi, elle ressemble déjà un peu plus à la fameuse « essence de la forêt » mentionnée par Gandore —, elle cherche alors de quoi chausser ses pieds.

Mais Dame Élaine a dû oublier de sortir le nécessaire, car elle a beau regarder partout autour du lit et à nouveau dans le placard, de chaussures, point.

Elle se mord la lèvre, indécise. Si elle n’a pas envie d’affronter des inconnus en ayant l’air d’une sauvageonne aux pieds nus, elle reconnaît toutefois qu’ainsi, elle pourra explorer les lieux en toute discrétion.

Sans bruit, elle entrebâille la porte. La maisonnée est plus calme que précédemment : moins de sons lui parviennent d’en bas.

Quant à son étage, il paraît désert. Le sol, un plancher de bois sombre, est frais et doux sous ses pieds et les lames ne craquent pas tandis qu’elle s’avance dans le couloir qui démarre à sa gauche et qui doit faire le tour de la bâtisse. Les murs sont en pierre et des solives courent entre eux. L’ensemble a un aspect à la fois charmant et solide. Arrivée à un angle, Sylvine ouvre de grands yeux en contemplant la coursive qui s’élargit et se subdivise en de multiples artères, certaines montant, d’autres descendant un peu : le bâtiment où elle est logée, cette « Demeure des Importants », est apparemment gigantesque, presque labyrinthique. Elle regarde en arrière, vers la porte de sa chambre restée entrebâillée, lui offrant un espace rassurant.

Toutefois, l’appel de l’inconnu est le plus fort : tel un enfant découvrant un lieu pour la première fois, elle s’avance de quelques pas sur le couloir le plus à gauche. Une porte entrouverte attire son attention.

Curieuse, elle jette un coup d’œil à l’intérieur. Il n’y a aucun mouvement ; apparemment la pièce est vide. Plus petite que sa chambre, elle n’a qu’une sorte de hublot en guise de fenêtre. Des habits sont pendus à un portemanteau : une veste de couleur crème, de longs colliers de coquillages et un foulard vert y sont accrochés.

— Ah… n’insistez pas ! Puisque… Gandore…. confiance… tout de même ! Il sait…

Elle sursaute. Toute à son observation, elle n’a pas fait attention aux bruits qui émanent de derrière elle. Vite, elle revient silencieusement sur ses pas, jusqu’à l’angle situé face à sa chambre : un rapide coup d’œil lui révèle Dame Élaine, retournée sur l’escalier qu’elle était en train de monter et s’adressant à un homme qu’elle-même ne peut pas voir, en contrebas.

— Je vous en prie, Sieur Achille, ne me compliquez pas l’existence : le Sage a convoqué un Conseil exceptionnel, vous n’avez que quelques heures à patienter avant de savoir de quoi il retourne exactement. Et jeune Dame Sylvine est probablement endormie, de toute façon. Je vous assure qu’elle va très bien, ne vous inquiétez pas.

L’« endormie » est surtout en train de s’efforcer de regagner sa chambre le plus discrètement possible. À pas de loup, elle franchit en quelques secondes la distance la séparant de la porte, ne respirant que lorsqu’elle a atteint celle-ci, a priori sans avoir été vue. Vive et légère, elle rentre à l’intérieur, repoussant doucement le battant.

Elle entend l’interlocuteur de Dame Élaine reprendre, un rire étouffé dans la voix :

— Mes yeux ne passaient pas outre l’angoisse, Dame Élaine. Mais dans cet escalier, la lumière m’apparaît maintenant et je suis rassuré comme le berger qui voit l’une de ses bêtes égarées revenir au bercail. Mon âme me dit que notre Gardienne est bien redevenue elle-même, je ne vous embarrasse donc pas plus longtemps.

Tandis que Sylvine referme doucement la porte et se dirige vers la coiffeuse pour se donner une contenance, elle repense aux propos fleuris de l’homme. Non seulement il avait un phrasé très particulier, mais il semblait suggérer qu’il l’avait vue regagner subrepticement les lieux. Ce n’était pas possible, elle-même ne pouvait pas le distinguer : il était situé trop en contrebas dans l’escalier.

Baissant les yeux au sol, comme pour évaluer la distance où il se trouvait, elle réalise qu’il a tout à fait pu apercevoir, entre les barreaux, ses pieds parcourir le trajet jusqu’à sa chambre.

Elle est à la fois embarrassée d’avoir été repérée et soulagée, car il ne l’a pas dénoncée à Dame Élaine. Elle se demande à quoi ressemble cet allié.

Elle ne peut toutefois y réfléchir davantage car Dame Élaine l’a rejointe. Elle ne fait aucune allusion à ce qui s’est passé dans l’escalier, mais soulève les sourcils en regardant la tenue de Sylvine :

— Mon enfant, il n’est pas prévu pour aujourd’hui que vous alliez grimper aux arbres, croiser le fer ou arpenter les bois, vous pouvez donc relâcher vos jupes.

— Ah, euh, oui, rougit Sylvine, et pour mes chaussures ?

— Vos bottes sont restées à l’office, pour leur nettoyage. Avec tout ce qui s’est passé, je ne sais pas si quelqu’un s’en est occupé, je verrai ça avec Gandore un peu plus tard. En attendant, j’espère que vous serez raisonnable. Je connais votre penchant pour l’escalade, ajoute-t-elle, en hochant la tête d’un air entendu et en agitant un index faussement sévère vers sa protégée.

Qui du coup vient d’apprendre qu’elle adore se transformer en petit singe dès que l’occasion lui en est donnée, ce qui est assez mortifiant, finalement, comme information…

— Enfin, là n’est pas le sujet, reprend la gouvernante. Je vous ai apporté de quoi vous occuper pour le temps de la lecture. Je reviendrai un peu plus tard, d’accord ?

Comprenant que Dame Élaine fait de son mieux pour lui rendre sa captivité forcée agréable, Sylvine acquiesce. Elle a bien l’intention de n’en faire qu’à sa tête de toute façon. Après tout, elle n’a pas fini son exploration des lieux…

Avant de poursuivre celle-ci, toutefois, curieuse, elle feuillette les livres qu’on lui a apportés. Tout de suite, elle en apprécie la texture et reconnaît avec émotion l’odeur, si particulière, du papier : une odeur musquée qu’elle sait inconsciemment beaucoup aimer. Les couvertures sont belles et ouvragées, les feuilles d’une qualité incomparable. Elle les tourne au hasard et se met, sans même s’en rendre compte, à lire quelques mots.

Il s’agit d’une histoire d’amitié entre un tigre et une jeune femme. En d’autres circonstances, elle se serait sûrement laissé envoûter par le récit. Mais au bout de quelques instants, elle repose le livre. Comment pourrait-elle lire des aventures couchées sur le papier quand celle qu’elle vit est la plus troublante et mystérieuse de toutes ?

La pièce s’est assombrie entre temps et se tournant vers la source de lumière, Sylvine réalise que, toute occupée à apprivoiser son environnement immédiat, elle n’a même pas pensé encore à jeter un coup d’œil à l’extérieur.

Lentement, elle s’approche de la fenêtre entrouverte. Celle-ci, haute et en forme d’ogive, est enserrée dans une niche de pierre garnie de coussins. De fins rideaux masquent la vue, et elle tire dessus, avant d’ouvrir entièrement les vantaux, s’arrêtant en plein mouvement lorsque le paysage se dévoile enfin.

Dans la lumière rosée du soir, qui vire maintenant au mauve, son pays se révèle à elle dans toute sa splendeur. Des collines se déploient en face d’elle, en une série de vagues douces qu’elle a envie de caresser de la main. La brume qui nimbe l’ensemble leur donne un air vague et mystérieux, qui la touche au plus profond d’elle-même. Sur la gauche, dans le lointain, des silhouettes majestueuses s’étirent à perte de vue, composant un sanctuaire mystique — la forêt.

Le panorama emplit Sylvine d’une émotion indéfinissable, comme un écho à peine audible et extrêmement puissant à la fois. En quelques secondes, une nouvelle certitude l’habite : elle éprouve pour ces collines, ces montagnes et ces forêts un amour entier, protecteur. Ce pays, qui fait vibrer son âme, dépend d’elle pour sa survie, Gandore le lui a dit. Mais comment pourrait-elle le sauver alors qu’elle ne reconnaît plus rien ? Afin de réfréner l’angoisse qui l’étreint à nouveau, elle se penche un peu, s’intéressant à la vie qu’elle sent grouiller en contrebas.

Sa fenêtre est située au quatrième étage d’une demeure surplombant la ville.

De là où elle se trouve, Sylvine peut apercevoir quelques personnes allant et venant, dans un mouvement posé et fluide. Elle est trop loin pour saisir les détails de leur tenue, mais est frappée de leur allure, à la fois décidée et sereine. Deux silhouettes se croisent justement et se prennent les avant-bras, en un salut chaleureux. Soudain, Sylvine a très envie de se retrouver dans la rue avec eux et d’y saluer ses amis elle aussi. Sauf qu’elle ne les reconnaîtrait sûrement pas…

Sa solitude lui pèse énormément tout à coup et elle se laisse tomber plus qu’elle ne s’assied dans l’encoignure réservée à cet usage, encerclant ses genoux de ses bras. Le regard dirigé vers la forêt qui la fascine dans le lointain, elle revient sur les informations qu’on lui a données, essayant de mettre un peu d’ordre dans le puzzle de ses pensées.

Les faits tangibles, tout d’abord. Elle a été retrouvée dans une ruelle après avoir été malmenée par des « maudits ». Elle porte une tenue adaptée à l’escalade et aux faits d’armes, on attend apparemment d’elle qu’elle sauve un pays entier d’un « grand danger » et elle a comme ami un Sage aux puissants pouvoirs, mais à l’attitude un peu trop énigmatique à son goût… Tout cela lui paraît extraordinaire, peu crédible. En vérité, elle se l’avoue, elle ne se reconnaît pas du tout dans le portrait de cette Sylvine aventureuse, elle craint même qu’il n’y ait eu une terrible méprise quant à son identité. Et comment se fait-il que tout dans son environnement lui semble aussi mystérieux, aussi peu familier ? Est-il normal qu’elle ne sache pas faire les gestes du quotidien, comme s’habiller ou s’alimenter ? Que lui est-il donc vraiment arrivé lors de ce traumatisme, pour qu’elle remette ainsi en question sa propre existence ?

Le sang bat à ses tempes et son souffle se fait saccadé, témoin d’une panique grandissante.

Ayant besoin de respirer, elle se penche à nouveau à la fenêtre, le regard dirigé vers le lointain, comme pour y trouver une échappatoire à ses angoisses. Sa tête se tourne vers la droite cette fois, vers une partie du paysage qu’elle n’a pas encore contemplée, au sud de la ville.

Ce qu’elle découvre lui arrache un cri horrifié.

Ses yeux viennent de se poser sur la vallée qui descend d’Enu en direction du sud. Cette vallée devait être belle, voire luxuriante ainsi qu’en atteste la partie intacte près de la ville, faite de vergers fleuris. Mais ce qui atterre Sylvine c’est la monstrueuse trouée qui la perce, comme si une force gigantesque avait tout dévasté sur son passage, déracinant la végétation et la rejetant sur les côtés en un amas lugubre. D’une largeur de près d’un kilomètre, l’immense saignée dévale la plaine jusqu’à une barrière de grandes montagnes aux pointes acérées, où elle s’arrête enfin.

Des feux brûlent çà et là dans la tranchée, dégageant une fumée noire qui descend en lourdes volutes vers la chaîne montagneuse. Il n’y a plus rien ni personne sur ce terrain dévasté, et cela achève de lui conférer l’aspect d’une zone sinistrée, témoin de cette guerre dont on lui a parlé et qui se révèle seulement maintenant à elle, dans toute sa brutalité.

La vision enchanteresse qui l’a charmée un peu plus tôt vient de voler en éclat et le cœur de Sylvine se serre, bouleversé de cette violence si peu en accord avec la beauté féérique des collines et des forêts, intactes, au nord.

Puis la colère gronde en elle : cette terre, elle l’a reconnue comme sienne malgré son amnésie. Elle se sent liée à ses arbres, à ses chaînes de collines, à sa verte vallée. À l’idée qu’ils soient souillés par des êtres désireux d’y propager brutalité, terreur et destruction, elle réalise qu’elle est prête à se battre, à mettre toutes ses forces dans la balance pour empêcher que cela ne se reproduise.

Mais voilà, elle a tout oublié et à l’angoisse personnelle de ne plus connaître son histoire, s’ajoute maintenant celle de faillir à l’avenir d’un pays tout entier. Impuissante, elle ne peut quitter des yeux cette image de désolation.

C’est alors qu’un mouvement attire son attention, sur la route qui serpente au-dessus de la sinistre trouée.

Quelque chose se rapproche d’Enu à vive allure.

Chapitre 3

Aimer

Après quelques instants d’observation, elle peut distinguer un cavalier qui galope à bride abattue vers la ville. Une attaque ? L’assurance de l’intrus à chevaucher ainsi ardemment vers Enu ne parle toutefois pas en faveur d’une agression. Les « maudits » que l’on a évoqués devant elle semblent être du genre à aimer les embuscades sournoises et les approches furtives plutôt qu’à galoper en solitaire vers la place à conquérir.

Ce doit être un messager qui se dirige vers les portes d’Enu. Malgré la distance, le cavalier et sa monture forment un tableau magnifique, de puissance et de beauté mêlées, dans la lumière du soleil couchant. Sylvine les perd de vue lorsqu’ils franchissent les fortifications de la ville, mais quelques instants plus tard, alors qu’elle s’apprête à quitter son poste d’observation, un bruit de sabots parvient à ses oreilles, ainsi que le cri « place, faites place », lancé à intervalles réguliers afin de prévenir les habitants de l’arrivée rapide du cheval.

Curieuse, elle baisse la tête au moment où celui-ci passe sous sa fenêtre : elle n’a que le temps de saisir l’intensité du regard et l’expression déterminée du cavalier, la transpiration qui macule les flancs de la bête, qu’ils ont déjà disparu. Puis, le martèlement des sabots s’arrête et elle réalise que sa destination était la demeure du chef de Citara. Quelles sont les informations qu’il apporte ? Probablement des nouvelles urgentes, vu son allure. Il faut qu’elle trouve le moyen d’aller écouter aux portes…

D’en bas, des voix s’élèvent, et elle devine une effervescence due à l’arrivée du nouveau venu. C’est le moment d’essayer d’en savoir plus. Elle sort de l’embrasure de la fenêtre, rejetant machinalement sa lourde tresse derrière elle, et se dirige vers la sortie. Un vertige la saisit : elle a dû se relever trop vite, et elle vient poser sa main sur le mur, pour y reprendre appui et équilibre. Il lui semble alors entendre des pas précipités dans l’escalier qui mène à sa chambre.

Oui, elle en est sûre, quelqu’un monte les marches deux à deux, en une précipitation inquiétante. Allons bon, que se passe-t-il encore ? Le cœur battant, elle reste figée sur place, les yeux rivés sur la porte.

Soudain, dans l’encadrement se dresse une silhouette athlétique. C’est le mystérieux cavalier entraperçu tout à l’heure.

Le monde de Sylvine, déjà instable, bascule alors complètement.

Deux regards qui se croisent et le temps s’arrête. Tout a disparu autour d’eux, il n’y a que l’autre qui importe.

Incapable de bouger, Sylvine contemple, éperdue, l’homme qui s’élance vers elle. Ses yeux l’ont retenue captive avant même que ses bras ne se referment sur elle. Les mains posées sur cette poitrine chaude, elle n’a que le temps d’une fugitive pensée sur la dualité de ce moment : une découverte tout autant qu’une évidence.

Déjà, il s’est emparé de ses lèvres.

Elle qui venait à peine de se retrouver réalise aussitôt qu’elle ne s’appartient plus. Elle est sienne, sans aucune hésitation possible.

Son odeur, sa peau, sa passion, tout éveille un écho immédiat en Sylvine. Et ce baiser brûlant, cette étreinte fougueuse, répondent à un besoin vital chez elle. Qu’il la serre ainsi, pour toujours.

Leurs lèvres se prennent, leurs souffles se mélangent, plus rien n’a d’importance.

Lui. Elle. Ensemble, tout fait sens.

Le baiser s’achève, mais non l’étreinte. Le front contre celui de Sylvine, les yeux un bref instant fermés en un soulagement indicible, il murmure : « Toi ». Sa voix est rauque et grave, puissante comme son corps noueux.

Elle frémit et le regarde, ce bel amour, sa vie, prend ce visage qu’elle sait adorer entre ses mains. Il est taillé à angles droits, ferme, un visage d’ange guerrier que seuls les yeux gris et la bouche ourlée adoucissent. Elle le dévore des yeux, le retrouvant, lui qu’elle ne pensait pas avoir perdu.

Et, dans un soupir, du plus profond de son âme, lui vient alors le nom de celui qu’elle chérit plus que tout, le nom de l’homme qui la tient dans ses bras comme si elle était une partie indissociable de son corps à lui, un nom sorti de sa bouche comme une incantation magique :

— Olivier…


Bouleversée, Sylvine ferme les yeux, déchirée entre un sentiment de certitude absolue — celle de son amour pour lui — et un intense désarroi.

Car qu’est-ce que cela dit d’elle, d’eux, que, du plus profond des limbes qui obscurcissent son esprit, elle ait arraché son nom à lui… quand son propre passé lui reste hermétique ? En effet, si elle a un instant pensé que le choc de ces retrouvailles avait rouvert les vannes de sa mémoire, il n’en est rien. C’est toujours le vide qui occupe la place où son passé devrait se trouver.

À nouveau, elle sent ses lèvres se poser sur les siennes. Un baiser moins impétueux, cette fois, plus tendre, mais tout aussi intense. Un baiser auquel elle répond, savourant chaque pression, chaque effleurement, comme s’ils avaient tout le temps du monde pour eux. Un baiser d’amoureux.


— Oh, Sieur Olivier, vous n’auriez pas dû !

Cette exclamation vient d’être poussée par Dame Élaine, surgie à son tour dans l’embrasure de la porte, tout essoufflée d’avoir couru après lui.

— Le Sage m’avait bien dit de vous retenir, il faut absolument que vous alliez le voir, à l’instant ! C’est, euh, à propos… à propos de jeune Dame Sylvine, qui… euh… enfin… s’empourpre la pauvre femme, qui ne sait pas comment se sortir du mauvais pas où l’impétuosité du jeune homme l’a fourrée.

Tenant toujours fermement Sylvine dans ses bras — et elle ne quitterait cette place pour rien au monde — ce dernier se retourne avec un clin d’œil complice en direction de la gouvernante.

— Dame Élaine, vous savez bien que rien n’aurait pu m’empêcher de m’assurer par moi-même qu’elle était saine et sauve. J’ai eu si peur pour toi, dit-il en se retournant vers Sylvine, lorsque j’ai appris que tu avais disparu. Dans quelle aventure étais-tu encore allée te fourrer, ma tempétueuse ?

— Sieur Olivier, s’il-vous plaît, il faut vraiment que vous alliez voir le Sage, tout de suite…, l’implore à nouveau Dame Élaine, en se tordant nerveusement les mains.


Sylvine n’a pas pu prononcer un seul mot, assaillie par un flot d’émotions. Elle a peur de gâcher l’instant en lui révélant sa condition d’amnésique.

Mais son silence et ses yeux brillants, associés au malaise évident de Dame Élaine, finissent par alarmer Olivier.

— Il y a un problème ? fait-il, le regard vif et perçant tout à coup, dirigé alternativement vers l’une et l’autre.

— Je vous en prie, allez voir Gandore, il vous expliquera mieux que moi…

Inquiet soudain, il relâche sa compagne avec un bref sourire d’excuse et se retourne vers la porte.

Deux poings serrés agrippent alors sa chemise.

Baissant les yeux, il découvre le regard devenu farouche de Sylvine, qui le maintient contre elle.

— Non.

Non, a-t-elle dit.

Pas question de se retrouver encore une fois seule, face à ses interrogations, à ses angoisses, au vide dans son esprit. Pas question surtout d’être séparée de lui. Le garder auprès d’elle. Ne pas le perdre. Pas à nouveau.

— Je. Viens. Aussi, ajoute-t-elle, serrant les dents et pesant chaque mot.

Sa détermination, tout autant que son état de faiblesse, ne fait aucun doute.

Alors, soupirant légèrement, Olivier fait la seule chose sensée dans ces circonstances. Il soulève Sylvine du sol et l’emporte dans ses bras puissants, passant devant une Dame Élaine trop saisie pour réagir, avant de commencer à descendre l’escalier.

Dans la tête de Sylvine, des sensations multiples s’entrechoquent : sa force, sa chaleur, son odeur à lui, son soulagement à elle d’avoir eu gain de cause, se mêlent à la découverte rapide des lieux traversés d’un pas vif par le jeune homme. Des impressions fugitives parviennent à son esprit : l’élégance de la demeure encore accentuée dans les étages inférieurs, la chaleur des tentures aux murs, et aussi la surprise peinte sur quelques visages à peine entraperçus, presque flous, sur leur chemin. Elle n’a pas le temps de réfléchir à tout cela que déjà Olivier se dirige vers une porte en bois, décorée d’un petit vitrail et lance : « Gandore, ouvrez, c’est Olivier. »


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