Excerpt for Lunéas et le sortilège des Bohémiens by , available in its entirety at Smashwords

Erwan-David Shane




Lunéas et le sortilège des Bohémiens


Tome 2




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© 2013-2017 Erwan-David Shane

http://www.erwandavidshane.com


Correction: Yvette Petek, Vincent Roger

Couverture: Virginie Wernert

Maquette: MORe Studio


Édition: MOR Publications

25 rue des Templiers – 57590 Fossieux

http://mor.lgbt


ISBN papier: 979-10-96349-21-0

ISBN ebook: 979-10-96349-22-7

Dépôt légal: octobre 2017








À ma mère…

Parce que ce livre est devenu un trophée.

Une revanche.


Table des matières


Avant-propos

Prologue


Chapitre 1 – L’accident

Chapitre 2 – Cauchemars

Chapitre 3 – Gwenda

Chapitre 4 – Rencontres troublantes

Chapitre 5 – La fête dans la forêt

Chapitre 6 – Désirs envoûtants

Chapitre 7 – Le cimetière de voitures

Chapitre 8 – L’invitation

Chapitre 9 – Jack

Chapitre 10 – Révélations

Chapitre 11 – Un amour immortel

Chapitre 12 – Le détenu

Chapitre 13 – Les failles du passé

Chapitre 14 – Entre ciel et terre

Chapitre 15 – Électrochocs

Chapitre 16 – Ça a commencé

Chapitre 17 – Sombre anniversaire

Chapitre 18 – Compte à rebours

Chapitre 19 – Bas les masques

Chapitre 20 – Le choix

Chapitre 21 – Funérailles


Remerciements









Avant-propos



Ce livre prend naissance au The Kennedy, célèbre pub irlandais à Angoulême. L’ouvrage se poursuit à Paris, où une grande partie de cette histoire fut développée. L’écriture continue aussi à Londres, dans le snack-bar Rendez-vous à Leicester Square et au The Sherlock Holmes, un lounge bar et restaurant. Ensuite, l’aventure reprend à Venise, où plusieurs pages sont écrites au célèbre Caffè Florian sur la place Saint-Marc. L’histoire prend encore une autre tournure à Porto, au Portugal, où beaucoup de scènes sont imaginées au légendaire café Majestic, et où se trouve également l’illustre Libraria Lello, dans laquelle naît Victor Darius, le pire ennemi de Mathieu Lunéas.


Les lieux présentés ci-dessus serviront à l’histoire dans les suites de ce volume, et ont été sources d’inspiration pour l’auteur.


Quand je pensais ne jamais vouloir trouver l’âme sœur, je rencontrai alors un jeune homme. Le jour où je découvris ses véritables yeux, je compris enfin ce qu’était l’amour...










Prologue



Mai 1985


La nuit était tombée. Une légère brise soufflait, et marquait la nature de son passage en faisant onduler la cime des arbres, en emportant avec elles poussières et feuilles mortes.

Au milieu de tourbillon, un visage diaphane apparut. La silhouette de la femme se forma peu à peu. Les feuilles que transportait le vent vinrent s’ajouter aux brindilles de bois qui recouvraient le sol pour dessiner un corps féminin parfait. La Dryade était venue pour être le témoin de l’accomplissement du Destin. Les lèvres de la jeune femme se mirent à bouger, et son murmure discret sembla résonner sous la voûte des chênes centenaires, à la manière des chœurs qui autrefois annonçaient les grands événements :


La venue des enfants des Dieux

Fut annoncée à vos aïeux.

Le temps est venu maintenant,

Il faut aller cacher l’enfant.


Merlin, comme à son habitude vêtu de façon ancienne, sa lourde cape grise sur les épaules, attendait, appuyé à son bâton de pèlerin. Les superbes dragons sculptés dans le bois semblaient veiller sur l’enchanteur. Sous son chapeau pointu, son visage ridé affichait un air préoccupé, que ne parvenait pas à dissimuler totalement sa longue barbe blanche.


Il attendait depuis un moment, quand il aperçut une jeune femme qui marchait dans sa direction. Elle portait quelque chose dans les bras, et elle était accompagnée d’un immense loup gris, qui était presque aussi grand qu’elle.


Merlin leva son bâton, et le fit retomber lourdement sur le sol. Une gerbe d’étincelles s’envola en tourbillonnant, et forma une nuée de filaments dorés. La lumière magique éclaira la rue comme en plein jour. La jeune femme s’inquiéta :


– Ne va-t-on pas nous voir, Merlin ?

– Ne t’inquiète pas, Sélène Élouidor. La lumière des dragons n’est visible que de ceux à qui elle est destinée. Salutations, Baptiste Talman, ajouta-t-il en se tournant vers le loup.


Le loup inclina brièvement la tête.


– Sélène, l’heure est venue, reprit Merlin.

– Je sais…

– Tu vas devoir confier David à sa nouvelle famille. David est précieux, et s’il lui arrivait quelque chose, Mathieu Lunéas ne survivrait pas. Quel qu’en soit le prix, il doit vivre.


Le loup et la jeune femme se regardèrent. L’animal jeta un dernier regard au bébé qui dormait dans les bras de sa mère, puis s’en alla. D’un geste précis, Merlin fit disparaître les filaments de lumière, et se dirigea avec Sélène vers l’une des maisons. Il frappa deux coups à la porte à l’aide de son bâton. Rapidement, un homme et une femme vinrent ouvrir. Le bonheur qui se lisait sur leurs visages contrastait terriblement avec la tristesse de celui de Sélène.


– C’est lui ? demanda l’homme.

– C’est lui, répondit Merlin.


Sélène embrassa une dernière fois son fils, et le mit dans les bras de la femme. Elle tira une enveloppe de son manteau, et la tendit à l’homme.


– Il s’appelle David. Dans cette lettre, je lui explique tout.


L’homme lui prit la main :


– Partez tranquille : avec nous, il sera en sécurité.

– Merci… Prenez soin de lui.

– Nous vous le promettons.


Merlin prit doucement Sélène par la main, et recula d’un pas. Un instant plus tard, ils étaient dans une clairière au milieu de la forêt. Au centre se dressait une table de pierre, à côté de laquelle le loup les attendait.

Merlin prit la parole :


– Maintenant, vous allez devoir oublier que vous vous êtes aimés. Pour le bien de tous.


On n’entendait plus un bruit. On aurait dit que même le silence s’était fait discret.


– Sélène, tu vas aller à Porto, retrouver la prophétie, et la remettre à l’Ordre du Conseil. Sois à Arcane le plus rapidement possible.


La jeune femme acquiesça. Merlin se tourna vers le loup.


– Baptiste, tu vas rejoindre les tiens. Jamais, tu m’entends, jamais tu ne dois parler à quiconque de Sélène ou de David. Les loups sont trop importants pour la protection des Clair de Lune : je ne veux pas que des dissensions internes viennent mettre en péril le rituel de la Destinée.


Le souffle de la Dryade résonna de nouveau dans la forêt, emplissant l’air de sa douce mélodie :


Il est grand temps de vous cacher

Il est aussi temps d’oublier

Votre Destin est accompli

Chante la Dryade dans la nuit.


Dans un souffle léger, la Dryade se dirigea vers la maison où le petit David dormait à poings fermés. Elle reprit son chant :


Cette maison abrite l’Enfant

Qui parmi tous est important

Et qui saura, le jour venu,

Aimer et protéger l’Élu


Par la fenêtre, la Dryade observa un instant l’homme et la femme, penchés sur le berceau de l’enfant qui dormait. La poussière et les feuilles qui formaient le corps de la jeune femme tombèrent doucement sur le sol : la Dryade disparut. Dans l’air résonna un dernier chant :


Rien ne va contre le Destin

Rien, pas le Mal, ni même le Bien,

De l’Avenir point le contour

Victor Darius est de retour.










1

L’ACCIDENT



14 juin 1985

Angoulême

2 h 17 du matin


La pleine lune était haute dans le ciel couvert de nuages noirs et menaçants. Le vent soufflait fortement et une pluie torrentielle s’abattait sur Angoulême.


Marie Lunéas examinait attentivement par la fenêtre, avec cette drôle d’impression que quelque chose allait venir l’emporter. Chaque parcelle de son être exprimait la peur, mais aussi l’empressement.

Son cœur battait à vive allure. Elle scrutait minutieusement les alentours de sa maison, cherchant la réponse à ses questions, mais ne vit rien. Tout était sombre, les rues vides, le ciel orageux.

Marie versa une larme et l’essuya d’un revers de la main. Sa main gauche se mit à trembler subitement. Elle la prit dans l’autre pour se calmer, et se retourna vers le téléphone qui se trouvait sur une petite table basse proche de l’entrée. Elle décrocha le combiné et composa un numéro.

Au bout de quelques sonneries, quelqu’un répondit. Une femme qui semblait être plus âgée, au son de sa voix.


– Bonsoir Astride, commença tristement Marie.

– Bonsoir, Marie, tu vas bien ? Pourquoi appelles-tu à une heure aussi tardive ?

– J’ai un immense service à te demander.

– Oui, dis-moi !

– S’il m’arrive quoi que ce soit, promets-moi que tu prendras soin de Mathieu.

– Que veux-tu dire par là, Marie ? Tu me fais peur !

– Promets-le-moi, s’il te plaît.

– Oui, je te le promets, mais dis-moi ce qu’il se passe.

– Ils sont là ! J’en ai aperçu un tout à l’heure par la fenêtre de la salle de bain, je le sens, il rôde dans le coin !

– Qui est là, Marie ?

– Tu sais très bien de qui je veux parler.

– Oh, mon Dieu !


Le silence se fit entre les deux femmes. Marie se retourna vers le canapé et surveilla, en pleurant, son bébé couché sur un coussin. Elle lui caressa la joue et se mit à larmoyer de plus belle. Marie posa le combiné sur la table basse sans raccrocher.


– Marie ! Marie ! Tout va bien ? dit Astride.


Mais elle ne répondit pas et contemplait son fils en jetant de temps en temps un œil dehors.


– Marie ! Réponds, s’il te plaît ! continua Astride, mais sans succès.


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Astride qui était couchée, se leva, fixa son téléphone et raccrocha. Elle serra fort l’appareil dans ses mains et dévisagea son mari. La chambre était sombre. Seule la lueur de la pleine lune éclairait succinctement la pièce. Elle resta là, sans bouger, pensive. Elle avait peur pour sa sœur. Que va-t-il lui arriver ? pensa-t-elle.

Astride reprit ses esprits et reposa le téléphone sur son socle. Elle se pencha sur son mari et le secoua pour le réveiller.


– Jacques ! Réveille-toi ! dit Astride élevant la voix, mais il ne bougea pas. Jacques, réveille-toi !


Jacques ronchonna de façon incompréhensible, se retourna de l’autre côté du lit et se rendormit. Voyant qu’il ne daignait pas se lever, Astride enfila ses pantoufles et descendit à vive allure les escaliers. Elle fouilla dans toutes les vestes à la recherche de quelque chose qu’elle ne trouva pas. Elle observa autour d’elle, affolée, se demandant où son mari avait pu mettre ses clefs. Elle courut vers la cuisine et examina rapidement les alentours. Rien. Elle commença à s’énerver quand tout à coup, le souvenir lui revint. C’est elle qui avait conduit la voiture, la dernière fois. Rapidement, elle se dirigea dans le salon et récupéra les clefs sur le rebord de la cheminée, regardant au passage, une photo d’elle et de sa sœur Marie, lors de leurs dernières vacances entre filles, avant la naissance de Mathieu.

Astride toucha la photo, revint sur son objectif après une courte pensée, enfila un ciré et sortit. La pluie torrentielle s’abattait toujours. Le vent hurlait de plus en plus fort et produisait un effet sonore très intense.

Elle se protégea tant bien que mal de ce déluge qui lui fouettait le visage et trempait sa robe de chambre. Astride affronta la bourrasque, se dirigea vers la voiture, ouvrit la portière et entra sans perdre une seconde. Ses vêtements dégoulinaient d’eau sur le siège. Des gouttelettes ruisselaient sur son visage et ses cheveux étaient trempés. Malgré ces inconvénients, elle démarra, contrôla le rétroviseur et entreprit une marche arrière. En peu de temps, elle se retrouva sur une étroite route.

Les essuie-glace mis en marche, Astride changea de vitesse et roula le plus hâtivement possible sous cette averse diluvienne et un orage des plus menaçants.


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Marie scrutait toujours par la fenêtre, serrant ses vêtements contre elle.

Un homme, Philippe Bel, descendit des étages, portant deux valises pleines à craquer. Lui aussi semblait pressé de partir. Il posa les bagages près de l’escalier et consulta sa montre : 2 h 40 du matin.

Il se dirigea vers une commode, ouvrit un des tiroirs, le fouilla vigoureusement, en sortit un Beretta 92 parabellum et une liasse de billets de cent euros qu’il rangea dans une sacoche. Puis, il aperçut Marie qui pleurait.


– Ça va, ma chérie ?

– Oui, si l’on veut. J’ai appelé Astride pour l’informer.

– Pourquoi l’as-tu fait ? Tu sais très bien que ça pourrait la mettre en danger de mort ! Elle a été adoptée par tes parents, afin de couvrir ton identité, il ne fallait pas la mêler à notre histoire.

– Et qu’aurais-tu voulu que je fasse ? S’il nous arrive quelque chose, que fait-on de notre bébé ? rétorqua-t-elle, excédée.

– Il ne nous arrivera rien. Il faut juste partir au plus vite, c’est tout, dit-il armant le pistolet.


Marie le fixa droit dans les yeux.


– Je n’en peux plus de cette situation. Si seulement on pouvait avoir une vie normale. Dans quel monde notre fils va-t-il grandir ?

– Dans un monde meilleur, j’en suis sûr. Il faut juste régler cette histoire et partir loin, répondit Philippe pour la réconforter.

– C’est impossible, tu le sais… La prophétie, la guerre, le sortilège des bohémiens… Tout est contre nous !

– Ce n’est pas le moment d’y penser.

– Justement… Il est temps d’en parler. Ce sortilège va profondément changer la vie de Mathieu et bouleverser l’ordre de la prophétie.


Il l’attrapa dans ses bras et l’embrassa sur la tête. Pensif, il regarda par la fenêtre et ajouta :


– Je t’aime, Marie. Et je crois que tu as raison : tu as bien fait d’appeler Astride. Avant de régler cette histoire, nous devrions emmener Mathieu chez elle afin de le mettre en sécurité.

– Mais tu voulais partir au plus vite !?!

– Oui je sais. Mais si on ne les tue pas, ils nous chasseront toute notre vie. Jusqu’à ce qu’ils nous retrouvent.


Marie et Philippe s’embrassèrent amoureusement, un rappel de leur attachement. Il était vrai que leur histoire d’amour durait depuis dix ans.

Au cours d’une fête, en l’espace d’un regard ils s’étaient plu immédiatement et avaient très vite emménagé ensemble. Mais tous les deux possédaient un secret qu’ils s’étaient dévoilés au bout de deux ans de vie commune.

Leurs confidences silencieuses les avaient unis pour l’éternité, du fait de leur différence, et leur avaient donné l’espoir de pouvoir vivre une vie normale parmi les autres, sans divulguer ce qu’ils étaient.


Mais les années avaient passé et ils avaient été confrontés à des situations auxquelles ils n’avaient pas pensé. Leur amour était interdit, et le fruit de leur union l’était encore plus.

Il y avait des réalités en ce monde qui leur défendaient de s’aimer et de concevoir un enfant. Ils les avaient ignorées jusqu’à ce que Marie soit enceinte de trois mois. C’est alors que des bohémiens leur avaient appris l’existence d’une prophétie qu’ils avaient transgressée, grâce à un puissant sortilège presque deux cents ans auparavant. Mais il était trop tard pour faire marche arrière et il fallait donc assumer les conséquences que cela pouvait entraîner.

Ce soir-là, quelque chose les avait retrouvés et les prenait en chasse, conséquence finale due à de nombreux avertissements, comme celui d’enlever leur enfant. Ils se résignèrent et décidèrent de fuir à nouveau pour sauver leur famille, leur amour et leur vie.


Philippe prit la tête de sa femme entre ses mains et l’assura qu’ils allaient tous les trois s’en sortir. Sur ces mots, il retourna récupérer les valises et sortit pour les charger dans la voiture. La pluie tombait toujours en torrents et l’orage gronda de nouveau.


Philippe finissait de remplir son véhicule quand un bruit de verre brisé se fit entendre. Il releva sa tête du coffre et observa minutieusement autour de lui. La porte d’entrée était toujours ouverte, et les baies vitrées du rez-de-jardin étaient intactes. Il ne comprit pas d’où pouvait venir ce bruit de vitre cassée. Un courant d’air s’engouffra dans la maison, faisant voler les voilages de leur chambre dans la pluie tiède, comme le drapeau blanc de la reddition. Philippe eut un soupçon qui se confirma quand la lumière de la salle de bain s’alluma. Une ombre noire passa devant les vitres fumées et se dirigea vers le couloir.


Il sortit le pistolet de son étui et se précipita à l’intérieur du domicile. Sans laisser le temps à Marie de comprendre, il attrapa son bébé dans les bras et ordonna à sa femme de fuir, quand un grognement caverneux se fit entendre depuis l’étage. Marie déchiffra le comportement de son mari, et comprit alors l’urgence de la situation. Ce que Merlin avait prédit deux mois plus tôt était en train de se réaliser. Le temps pressait. Il était là, dans la maison et il était entré par la fenêtre de leur chambre.


Ils s’élancèrent vers la voiture sans se retourner. Philippe verrouilla les portes et mit le contact sans attendre que Marie, penchée sur la banquette arrière, ait fini d’attacher l’enfant qui pleurait.

Philippe entama une marche arrière et emboutit le portail qu’il n’avait pas pris la peine d’ouvrir. Des morceaux de bois volèrent sur la route. Il actionna les essuie-glace pour lutter contre la pluie diluvienne puis, sans perdre de temps, il changea de vitesse et accéléra. Il demanda à Marie de rappeler sa sœur pour la prévenir de leur arrivée, tout en vérifiant dans les rétroviseurs que rien ne les suivait.

Mais la chose s’était mise à les poursuivre, sautant d’arbre en arbre, invisible aux yeux de Philippe.


-------


Astride roulait le plus vite possible pour rejoindre la maison de sa sœur, sans tenir compte de l’orage ni du vent. Ignorant les panneaux de signalisation, elle avançait à tombeau ouvert, malgré la pluie qui limitait cruellement son champ de vision. Son téléphone portable vibra. Elle jeta un œil, vit que c’était sa sœur, récupéra l’appareil sur le siège passager et répondit.


– Oui, Marie… Qu’y a-t-il ?

– On vient chez toi. On te dépose Mathieu si ça ne te dérange pas. Avec Philippe, on a pris la décision d’en finir avec eux.

– C’est trop dangereux ! Vous avez pensé à votre fils ? Et s’il vous arrive quelque chose ?

– C’est pour ça qu’on vient te le confier.

– Ce n’est pas possible, je suis en route pour vous rejoindre. Où êtes-vous ?

– Sur la rocade.

– Mais que faites-vous sur cette rocade ? Vous auriez dû rester chez vous !

– Non ! Il était là : il était entré, il allait nous attaquer. Nous avons dû partir au plus vite !

– Moi aussi. On ne devrait pas tarder à s’y retrouver alors. Dès qu’on se voit, on s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence, pas loin du restaurant des routiers, OK ?

– Pas de problème.


Marie raccrocha. Astride jeta son téléphone par terre et jura « fait chier ! », tapant ses mains sur le volant.


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La chose courait à vive allure dans les bois et les champs. Son but était de rattraper au plus vite la voiture de Philippe et Marie. Sa course effrénée parlait d’elle-même. Soudain, elle s’arrêta et poussa un hurlement à travers le vent. Un hurlement de loup, bestial et funèbre.

Au-delà du véhicule des jeunes parents, se tenaient cachés, dans les bois bordant la route, quatre immenses loups bipèdes ayant l’aspect physique d’un homme. C’étaient des loups-garous.

Le vent soufflait dangereusement dans le feuillage des arbres. Au travers de celui-ci, une odeur de mort flottait, perceptible seulement par les lycans. Ils scrutaient de leurs yeux rouge sang les environs de la grande route. Leurs regards brillaient d’un feu de haine : la haine pour Philippe et Marie qui avaient transgressé les règles, la haine pour leur amour, la haine pour leur enfant.


Le loup qui avait traqué Philippe et Marie le long de la route venait de rejoindre ses congénères pour se préparer à l’attaque. Les lycans commencèrent à s’agiter et à grogner lorsque les phares d’une voiture apparurent au loin, dans le virage. La rage des loups montait tandis que la voiture s’approchait d’eux. Lorsqu’elle arriva à leur hauteur, l’un d’entre eux sauta sur le capot.


Pris par surprise, Philippe freina brusquement. La voiture se renversa sur la route provoquant des tonneaux dans un bruit de métal broyé, pour finir par s’immobiliser sur le toit. Les cinq loups-garous arrivèrent près de l’épave fracassée, et l’encerclèrent pour vérifier que les occupants étaient bien morts. Mais ils durent fuir à l’arrivée d’Astride.


En voyant l’auto sur le toit, Astride s’arrêta brusquement et sortit avec empressement pour découvrir le désastre : de la tôle froissée, le pare-brise éclaté, les portières arrachées, les phares allumés. La nuit et la pluie rendaient la scène macabre. Elle s’approcha de l’habitacle et découvrit Philippe et Marie en sang. Ils ne bougeaient plus : ils étaient morts. Astride se déplaça vers l’arrière et vit le bébé, en vie, avec les yeux grands ouverts. Sans doute choqué, il ne pleurait pas…

Elle s’engouffra dans la carcasse, détacha le petit Mathieu, le sortit doucement et le serra dans ses bras. Elle jeta un dernier coup d’œil et retourna s’asseoir sur son siège, le regard vide. Astride caressa le petit sur la tête et le déposa à ses côtés avant de l’attacher avec la ceinture, se jurant de prendre soin de son neveu. Elle fit demi-tour et reprit la route pour rentrer chez elle, tout en jetant un dernier regard dans son rétroviseur pour graver dans sa mémoire l’endroit où était morte sa sœur.


Une lumière aveuglante envahit soudain le lieu de l’accident. Astride freina brutalement et sortit de sa voiture, paniquée. Elle était à la fois curieuse de connaître l’origine de ce rayonnement, et paradoxalement pressée de quitter les lieux. Elle hésita un instant à faire demi-tour mais, en regardant le petit, elle décida que le plus urgent était de le mettre à l’abri. Elle remonta dans sa voiture, et reprit sa route sans regarder derrière elle.


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Merlin, posté dans un jardin et appuyé sur son bâton de bois, observait à travers une fenêtre. Il scrutait minutieusement Christian et Nicole Ribaut en train de coucher leur nouvel enfant, le petit David, qui leur avait été confié un mois auparavant. Ils étaient pleins d’amour pour lui et savaient s’occuper de ce petit bébé qui serait d’une importance capitale dans le futur. Merlin pouvait leur faire confiance. C’était lui-même qui avait conseillé à Sélène Élouidor de l’abandonner à cette famille afin de partir retrouver la prophétie tant attendue.

Il contemplait toujours cette petite famille, quand un tourbillon de nuages gris mélangé à des étincelles dorées se forma à ses côtés pour prendre la forme d’une belle et jeune demoiselle dans la fleur de l’âge.


– Merlin, pourquoi m’avoir convoquée dans ce monde, ici-même ? demanda la jeune femme. J’étais en train d’étudier les sciences occultes à l’Arcadémie de Lupercale.

– Ma belle Perséphone, je voulais te montrer une chose, l’amour de ce foyer. Il n’y a rien de tel que de se sentir aimé pour de vrai. Sais-tu qui est ce petit enfant ?

– Non, Merlin, je n’en sais rien, répondit-elle intriguée.

– C’est David Ribaut. Il est le promis de Mathieu Lunéas depuis que nous avons procédé au rituel de la destinée.

– Mathieu Lunéas est né ? Ce n’est pas une légende, cette prophétie ?

– Non, ce n’est pas une légende. Il y a deux mille ans, Romulus et Rémus ont bien rédigé une prophétie qui parle du retour de Victor Darius dans trente ans maintenant. Elle n’a jamais été prise au sérieux par le ministère des Ordres. Donc, nous sommes quelques-uns à monter en secret une résistance afin de contrer ce qui risque d’arriver.

– Rien ne prouve, Merlin, que Victor Darius reviendra un jour. Il a certes généré une immense guerre et fait énormément de morts, mais aujourd’hui c’est de l’histoire ancienne. Peut-être que cette fameuse prophétie n’est rien d’autre qu’une vision. Nous savons tous que ces deux frères jumeaux Clair de Lune avaient le don premier. C’est certainement pour cela que le Ministère n’a rien pris au sérieux. Romulus et Rémus font aujourd’hui partie de notre mémoire, de vieux souvenirs que l’on apprend maintenant dans les cours d’histoire à l’Arcadémie, comme ce Darius. Merlin, faites-vous une raison. Vous voyez le mal où il n’y en a pas.

– Les dieux se font la guerre à Arcane, dans notre royaume, chez nous. Un certain Alias devient leur successeur, au moment où Mathieu Lunéas vient de naître. Le ministre des Serpents, Pytho Cercius, accepte de se révoquer enfin et de ne plus avoir de voix au sein du Ministère, même s’il conserve toujours son siège. Les Warlocks, de puissants sorciers maléfiques, qui étaient bannis du royaume d’Arcane et qui furent obligés de se retrancher sous terre après avoir aidé les Serpents à exterminer les Clairs de Lune il y a deux mille ans, refont surface aujourd’hui et vont s’exiler dans les Montagnes des Ténèbres où un palais est en train de se bâtir pour le successeur des mauvais dieux, Alias. Qu’en pense Déméter ?

– Ma mère a voulu m’éloigner de cette guerre entre les dieux. Elle m’a envoyée à Lupercale pour continuer à suivre l’enseignement que vous me concédez. Elle dit de vous que vous êtes un bon précepteur, Merlin, malgré votre persistance à croire en cette prophétie, ajouta-t-elle en riant.

– L’heure n’est pas à plaisanter, Perséphone. Tout ce qui se passe en ce moment n’est que les prémices d’une future guerre.

– Si je vois ou entends des choses, je vous en ferai part, Merlin. Mais ces derniers temps, je ne suis pas à Arcane. Le royaume est trop dangereux. J’y retournerai dans quelques annuels.

– Cette guerre entre les dieux va mal tourner. Alias prendra alors les pleins pouvoirs, et je suis persuadé que Victor Darius est derrière tout ceci. Il se cache pour l’instant, afin d’éviter qu’on ne le soupçonne et qu’on sache qu’il est de retour. Il va attendre le bon moment pour se montrer.

– Et d’après vous, quand sera le bon moment pour qu’il se montre ?

– Aux trente ans de Mathieu Lunéas, quand il aura enfin ses pouvoirs.


Une voiture arriva au loin, les phares illuminant parfaitement les environs, leur lumière se reflétant à travers l’averse qui s’abattait à torrents. Merlin savait qui se trouvait à l’intérieur et demanda expressément à Perséphone de s’évaporer, ce qu’elle fit en disparaissant comme par magie de nouveau dans un tourbillon de nuages gris mélangés à des étincelles dorées.

La voiture stoppa. Astride Lunéas en sortit pour retrouver Merlin, l’ayant remarqué quelques secondes plus tôt.


– Merlin !!!! hurla Astride en détresse.

– Oui ma chère enfant ?

– Je suis heureuse de vous revoir après deux mois. Ce soir, il s’est passé quelque chose de terrible, continua-t-elle versant des larmes.

– Quoi ? Qu’y a-t-il ? s’empressa Merlin, attrapant de ses mains Astride par les épaules.

– Marie et Philippe. Ils ont été retrouvés par Irina. Ce soir, ils étaient chassés par des loups-garous obscurs, ceux qui ont rejoint les Serpents. Ils sont morts, Merlin ! Dans un accident de voiture, sanglota Astride d’un air abattu.

– Et l’enfant ? Où est le petit Mathieu ?!? s’empressa de nouveau Merlin.

– Dans la voiture, avec moi. Mais une chose étrange s’est produite. Une lumière aveuglante est apparue sur les lieux de l’accident.

– Rentrez chez vous et protégez le petit, répondit Merlin, pressentant la vérité sur toute cette affaire. Ce que je soupçonnais depuis longtemps est en train de s’avérer juste. Gardez l’enfant avec vous, je m’occupe du reste. Bientôt, le cirque Solaire prendra contact avec vous, Astride, termina Merlin avant de disparaître à son tour.


Sur ces paroles, elle retourna à sa voiture, attrapa, après l’avoir détaché, le nourrisson dans ses bras et rentra précipitamment chez elle, avec affolement. La porte du vestibule claqua soudainement, provoquant un boucan suffisant pour réveiller Jacques qui descendit en toute hâte, vêtu de sa robe de chambre, découvrant sa femme qui installait délicatement Mathieu sur le canapé.


– Astride, que se passe-t-il ? Que fait Mathieu ici ?

– Écoute, Jacques… Un drame s’est produit ce soir et nous allons devoir certainement être confrontés au pire, mais promets-moi d’être présent à mes côtés pour surmonter ça !

– Tu vas me dire ce qu’il y a ?

– Marie et Philippe sont morts dans un accident de voiture. Les loups les pourchassaient. J’ai essayé de te réveiller tout à l’heure, mais tu n’as rien voulu entendre, donc je suis allée à leur rencontre, toute seule.

– Tu aurais pu te faire tuer !

– Je sais, mais c’est… enfin, c’était ma sœur, je ne pouvais pas la laisser tomber.


Jacques essaya de réfléchir un court instant ; la situation le dépassait.


– Que faisons-nous, maintenant ?

– Nous allons retourner nous coucher et agir comme si de rien n’était. Si la police vient nous poser des questions, on leur répondra qu’ils nous avaient confié Mathieu bien avant leur accident.

– On joue à un jeu dangereux. Je n’aime pas ça.

– Écoute, Jacques ! À partir de maintenant, on doit s’occuper de leur fils. Tu sais parfaitement ce qu’il se passera…

– Je sais très bien qui était ta sœur et ce qu’était Philippe, mais nous sommes en danger maintenant.

– Je prends le risque. Mathieu a le droit de grandir dans un monde meilleur. Donnons-lui une chance d’être comme tout le monde, surtout quand une prophétie et un sortilège le concernent.

– S’ils les ont retrouvés, il en sera de même pour nous. Ils finiront par retracer Mathieu, un jour ou l’autre… C’est un point à ne pas négliger.

– Jacques, s’il te plaît, c’est notre neveu !

– OK, mais tout commencera le jour de ses trente ans, c’est en lui et ça, nous ne pourrons rien y changer. Une confrontation aura lieu et ce jour-là, nous ne devrons même pas nous en mêler. Nous avons caché leurs secrets le plus longtemps possible et nous protégerons Mathieu tant que nous le pourrons, mais il faut se rendre à l’évidence, cette guerre n’est pas la nôtre, Astride.


Elle fixa le bébé sur le canapé, repensa aux derniers événements, et versa une larme. Puis, elle le prit dans ses bras et retourna se coucher, laissant Jacques seul dans le salon, à méditer ses propres paroles.


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Angoulême

Cinq ans plus tard


Je m’appelais Matt Lunéas et j’avais cinq ans. La vie était plutôt belle pour moi. Je m’amusais beaucoup et ce que j’aimais par-dessus tout, c’était aller jouer dans le jardin avec mon meilleur copain du même âge que moi.

Ce matin-là, il faisait beau. Le soleil était très agréable et annonçait une magnifique journée. Tout petit, je savais pertinemment ce que je voulais et je n’en démordais pas. Ma tante s’était résignée à force, et mon oncle ne m’avait jamais contredit. Il voyait en moi le fils qu’il n’avait pas pu avoir, car il était stérile.

Ce jour-là, je plaisantais avec mon complice, David, dans ma chambre. Nous partagions un jeu qui consistait à se battre en duel, avec une console.


– Je vais bientôt partir en vacances avec papa et maman. Nous allons aller à la mer, m’avait annoncé David.

– Vous allez partir très longtemps ?

– Pour toutes les vacances.

– Tu vas me manquer. Avec qui je vais jouer, moi ? avais-je reniflé.

– Mais je vais revenir, après, et on pourra encore jouer avec ta console…


J’avais retiré un pendentif de mon cou. Il était accroché sur une chaîne argentée. Je m’étais levé pour aller le transmettre à David en lui passant par la tête.


– C’est une pierre de lune. Ma tata m’a dit qu’elle était à ma maman. Je te la donne, comme ça tu penseras à moi quand tu seras à la mer, lui avais-je dit.


David s’était levé pour me prendre dans ses bras.


– Je serai toujours ton ami, m’avait-il répondu, encore enlacé dans mes bras.

– Tu veux qu’on aille jouer dans le jardin avec mes voitures ? lui avais-je proposé.

– OK !


Nous étions descendus et avions couru retrouver ma tante en cuisine, qui préparait déjà le déjeuner.


– Tata, on peut jouer dans le jardin ?

– Bien sûr, mon poussin, mais je ne veux pas que vous passiez le portail, c’est interdit ! C’est compris, mon ange ?

– Oui, tata.


Nous étions sortis en cavalant, et nous étions allés retrouver mes jouets. Ma tante nous regardait et esquissait un petit sourire. Elle était heureuse. Elle avait une famille malgré elle et par la force des choses. Elle ne le regrettait pas.

Nous jouions donc avec mes voitures et chantonnions une des chansons que nous avions apprise à l’école : « Promenons-nous dans les bois, tant que le loup n’y est pas… ». Mon oncle qui était dans le garage pour préparer la tondeuse à gazon s’était retourné et me voyant rire avec David, sourit.


Alors que je faisais voler mes voitures en l’air, je m’étais arrêté soudainement. Un serpent se tenait face à moi et me toisait. Il restait immobile. J’étais petit, je ne comprenais pas. Je lui avais donc présenté une de mes autos pour lui prêter, mais le reptile avait sifflé dangereusement. J’avais reculé ma main avec crainte et essayé de prévenir ma tante en la regardant de loin. Mais elle ne me voyait pas, trop occupée à faire la vaisselle.

Puis, une centaine de serpents s’était faufilés dans le jardin et m’avaient entouré de part et d’autre. J’avais pris peur et je m’étais mis à hurler en pleurant. Ma tante, alertée par mes cris, avait regardé par la fenêtre de la cuisine et avait vu toutes ces abominations qui m’encerclaient. Alors, elle avait braillé pour quérir l’aide de son mari. Elle était sortie de la maison avec son balai et avait commencé à tous les frapper pour les faire partir. Mon oncle avait émergé de son garage avec empressement et avait vu ce qu’il était en train de se passer. Il avait récupéré une pelle et s’était joint à Astride pour les détruire. Moi, je hurlais et je pleurais toujours de frayeur, en état de sidération. Nos voisins, Christian et Nicole Ribaut, étaient venus jeter un coup d’œil, attirés par le vacarme et quand ils avaient compris le danger, ils avaient prêté main-forte à mon oncle et ma tante à s’en débarrasser, afin de récupérer leur fils David, qui sanglotait à mes côtés.


Le soir venu, mon oncle avait terminé de ramasser les cadavres pour les jeter à la poubelle. Il était rentré dans la cuisine, et avait rejoint ma tante qui me donnait à manger. J’en étais au dessert. Je dégustais une compote à la pomme.


– J’ai jeté tous les serpents. Je crois que c’est bon cette fois.

– C’est trop risqué de rester ici, Jacques, et dangereux pour nous, surtout pour Mathieu. Nous devons partir au plus vite ! Demain serait le mieux.

– Et où irons-nous ?

– Ma mère adoptive est repartie en Ecosse. Je l’ai appelée tout à l’heure, elle est d’accord pour nous laisser son appartement sur Paris. Il y a deux chambres, ce sera parfait pour nous.

– On ne pourra pas se cacher indéfiniment.

– Et pourquoi ça ?

– Il finira par tout découvrir ! Nous ne faisons que retarder une bombe qui est sur le point d’exploser.

– Je sais, mais j’ai conclu un arrangement avec ma mère afin d’éloigner Matt du danger le plus longtemps possible !

– Pourquoi ta mère adoptive est-elle repartie là-bas ?

– Elle voulait retourner sur la terre de ses ancêtres et surtout se rapprocher de son fils, Erwan !

– Ah oui, c’est vrai, je l’avais oublié celui-là !

– Tu ne l’as vu qu’une seule fois, c’était à l’enterrement de Marie et Philippe !

– Ça n’empêche qu’il a lui aussi son secret.


Astride le fixa froidement.


– Je prépare les affaires et nous partons demain à la première heure.


Le lendemain matin ils avaient pris la route, laissant sans voix les voisins qui les avaient aidés la veille. Ils tournaient une page, et pensaient qu’ils allaient recommencer une nouvelle vie loin de tous ces dangers. Mais il en serait tout autrement…











2

CAUCHEMARS



Paris

Vingt-cinq ans plus tard

Avril 2015


Le jour était déjà au rendez-vous à sept heures du matin quand le réveil sonna. Je n’éprouvais pas l’envie de me réveiller, mais je n’avais pas le choix. Normal, j’allais entamer ma dernière journée de cours dans cette faculté que j’avais décidé de quitter. J’ouvris les yeux en grand, et je scrutai ma chambre.

Je me levai pour aller regarder par la fenêtre. La vie s’agitait déjà sur cette avenue la plus belle du monde.

Et moi, j’étais là, en caleçon, à contempler ce qui se passait dehors, alors que j’avais une journée à terminer et un départ à préparer. Je laissai mon esprit et mon regard se perdre, et je contemplai ma vie qui défilait devant mes yeux déconnectés du présent. J’avais vingt-neuf ans, trente dans trois semaines, et je vivais avec ma tante depuis la mort de mes parents. Enfin, c’est ce qu’elle essayait de me faire croire : que c’était un banal accident de voiture, une nuit, sur une route trempée par la pluie. Moi, je sentais qu’il y avait autre chose. À cause de ces cauchemars qui se répétaient sans cesse, toutes les nuits, me donnant des sueurs froides et des absences le matin quand je me réveillais. Je faisais ces horribles rêves depuis le jour de mes vingt-neuf ans. Je ne comprenais pas pourquoi, ni d’où ils pouvaient venir. Mon oncle essayait de m’aider, et me poussait à trouver la réponse à la question : « pourquoi ? ». Malheureusement, il avait été emporté par un cancer quelques mois plus tôt, et j’avais perdu mon plus fidèle soutien.

Ma tante avait eu beaucoup de mal à se remettre de la disparition de mon oncle, et à l’accepter. Heureusement que j’étais là pour l’aider. Mon oncle avait été comme un père pour moi. Et ce fut pour cela que j’avais décidé de quitter Paris pour m’installer à Angoulême et m’inscrire sur ce campus afin d’y terminer l’année d’études.

Tout ce que je voulais c’était me donner du temps, afin de découvrir la cause de la disparition de mes parents. Bien sûr, tante Astride aurait pu m’aider, mais elle refusait. Pourquoi ? Je n’en savais rien, mais je comptais bien éclaircir cette histoire.

Je me devais d’aller dans un endroit que je connaissais peu, mais suffisamment pour m’y retrouver. J’y avais vécu quelques années de mon enfance, et y avais été en maternelle, jusqu’au jour où tante Astride et oncle Jacques avaient décidé de partir pour Paris.

À l’époque, je ne me posais pas de questions : j’étais très jeune. Mais maintenant je m’interrogeais trop pour laisser mes questions sans réponses, surtout depuis que ce cauchemar venait hanter mes nuits.

J’angoissais de partir seul, mais c’en était aussi tellement excitant ! Là-bas, je n’avais personne chez qui aller. J’avais dû louer un petit appartement, avec l’aide de ma tante qui s’était portée caution.


Je m’étais organisé pour aller me présenter au musée de la Société archéologique et historique de la Charente. La SAHC avait été créée en 1844, par des érudits de la région d’Angoulême, dans le but d’étudier, de sauvegarder et de faire connaître le patrimoine de la Charente. C’était pile dans mes cordes.

J’avais aussi dégotté un petit boulot dans ce centre archéologique, qui commencerait sitôt passée ma soutenance, dans un vaste immeuble élevé sous la monarchie de Juillet et ensuite légué à la société par Jean George, collectionneur et ancien président. Ses collections avaient tout d’abord été présentées au palais de justice d’Angoulême puis à l’hôtel de ville avant d’y être installées à l’issue de la seconde guerre mondiale.

L’idée ne m’enchantait pas vraiment, mais c’était tout ce que j’avais pu dénicher en si peu de temps. Cela me permettrait de payer mon loyer, et de manger à ma faim.

Je préparais une thèse sur l’histoire carcérale en analysant les restes des prisons retrouvées et étudiées lors de fouilles archéologiques, tels que la Bastille et autres. Et puis mon entretien avec un détenu de la prison d’Angoulême avait été validé par mon directeur de thèse. J’avais obtenu les autorisations nécessaires à cette entrevue qui me permettrait d’approfondir mon sujet.


-------


Je m’habillai au plus vite et descendis les escaliers pour rejoindre ma tante en cuisine. Elle était le stéréotype même de la femme au foyer des années soixante-dix. D’ailleurs, toute la décoration de l’appartement reflétait sa façon de voir les choses. Je n’avais rien contre, mais ce n’était pas trop mon style.

Je m’assis à table et patientai. Astride, encore trop maternelle à mon goût, me grilla du bacon, me fit des tartines et des œufs brouillés.


– Tu le veux comment ton steak ?

– Saignant, répondis-je en lisant quelques notes. Tante Astride, tu n’as toujours pas reçu d’appel de Jack ?

– Jack ?!? répondit-elle, gênée en ayant entendu ce prénom, comme si j’avais découvert un sombre secret.


Je fronçai les sourcils, ne comprenant pas sa réaction soudaine.


– Oui, mon ami et camarade de classe. On bossait souvent ensemble sur nos thèses. Il est parti à Noël dernier, il y a trois mois, avec ses cousins Peter et Erwan, sa mère et sa tante, pour aller voir leur grand-père qui était malade. Il est décédé ensuite. Nous sommes allés à son enterrement. Tu te souviens ? Je n’ai plus aucune nouvelle de lui, depuis. J’envoie des SMS pourtant, mais toujours sans réponse.

– Je croyais que tu parlais de quelqu’un d’autre.

– Eh bien, de qui d’autre veux-tu que je parle ?

– Non, non, de personne. Ne t’inquiète pas, je divague. Et pour répondre à ta question, je n’ai reçu aucune nouvelle de ton ami Jack. Que vas-tu faire pour ta dernière journée dans cette fac ? me questionna-t-elle comme pour éviter le sujet.

– Je vais dire au revoir à Helena. Profiter d’elle avant mon départ.

– As-tu donné ta démission à ton boulot ? Dans le cas contraire, je ne suis pas sûre que le gérant du fast-food où tu travailles soit content.

– Arrête de t’en faire pour moi, tante Astride. Je suis un grand garçon, je vais avoir bientôt trente ans. Oui, j’ai donné ma démission et le préavis est même terminé. Je suis libre !

– Tu vas te retrouver livré à toi-même, tout ça pour revivre le passé…

– Je ne peux plus reculer : je dois rencontrer un détenu pour ma thèse, du nom de Gérard Fourrier.

– Qu’a-t-il fait ?

– C’est un assassin. J’ai déjà préparé mes questions.

– Quoi qu’il en soit, tu sais que je ne cautionne pas cette option…

– Oui, mais tu te portes garante pour mon appart !

– Tu ne m’as pas laissé le choix, avec tes yeux doux !


Je me mis à rire l’entraînant avec moi. Cependant j’appréhendais : j’allais partir en espérant trouver des réponses ; cela me faisait peur. La situation pouvait me rendre parano. J’imaginais toutes les explications possibles sur la mort de mes parents, même les plus farfelues. C’était peut-être tout simplement un accident, comme le disait ma tante.


– De toute façon, tu es majeur et vacciné. Je ne peux pas t’imposer de ne pas y aller. C’est ta résolution, même si je ne suis pas d’accord avec ça, mais tu es un adulte, termina ma tante quand le téléphone sonna.


Elle répondit. Elle ne recevait pratiquement jamais d’appels, sauf ceux de la banque et des assurances. Des vautours, en fait. Pourquoi s’acharnaient-ils de cette façon ?

Après quelques échanges houleux, ma tante raccrocha et vint s’asseoir en face de moi.


– C’était la banque, me dit-elle en mangeant.

– Et alors, ils ont dit quoi ? demandai-je la bouche pleine.

– Ils voulaient que je prenne un rendez-vous à propos du crédit de notre maison en Charente. Bien sûr, j’ai refusé.


Des vautours, c’est bien ce que je disais. Cette maison était à nous, j’y avais vécu cinq années de mon enfance.


– Je peux y vivre si tu veux ! Ça permettrait de l’entretenir, et je paierai le même loyer que l’appartement, quand je commencerai mon boulot à la SAHC.

– Tu as déjà avancé la caution pour cet appartement, Matt, me répondit-elle en écarquillant les yeux.

– Oui, mais elle est à nous, cette maison, on y a des souvenirs. Il est grand temps que j’apprenne à me débrouiller seul. Tu ne vas pas me supporter toute ta vie.

– Je sais ! Comme tu veux… Dis-moi ce que tu décides, et si ça peut t’aider je contacte le propriétaire de l’appartement.

– Ben, tu peux l’appeler de suite, alors. Bon, j’y vais !


J’embrassai ma tante, pris mon sac de cours et je quittai notre logement en toute hâte, pour enfin passer cette dernière journée dans ma faculté avant mon départ définitif.


-------


Paris Panthéon Sorbonne. Pour n’importe quel étudiant, ce nom prestigieux donnait des envies de réussite, et sonnait comme une garantie d’excellence. Contrairement aux campus américains, qui sont de véritables villes, l’université de Paris-1 était située au cœur de la ville, et occupait des bâtiments parmi les plus beaux et les plus anciens du Quartier latin.

Moi, modeste doctorant en archéologie, j’achevais mon cursus universitaire en préparant mon doctorat dans l’une des plus anciennes universités du monde. Il me restait des choses à faire à Angoulême, et je devais encore soutenir ma thèse devant l’un de ces impitoyables jurys universitaires, mais j’avais bon espoir : dans quelques mois, je serai le docteur Mathieu Lunéas, diplômé d’archéologie de la Sorbonne.


J’aperçus des visages familiers en arpentant les couloirs. Je leur lançai de faux sourires et j’entrai dans l’auditorium d’histoire, où régnait un brouhaha à la limite du supportable. Monsieur Dechainey, notre professeur, nous sortait sa science aussi ringarde qu’ennuyeuse. Je m’assis tout en haut et j’écoutai son monologue.


– Bonjour à tous. Merci de vous installer tranquillement. Nous ne sommes pas dans une étable de bœufs sauvages. Nous allons faire un petit rappel économique, avant de reprendre notre cours d’histoire de l’autre jour, sur la mondialisation et ses conséquences économiques et sociales pour tous les pays qu’elle traverse. Avant toute chose, il conviendra de revenir aux sources avec l’apparition d’un mouvement économique fondateur de libéralisme. Nous verrons ensuite que la mondialisation effrénée a depuis, donné naissance à un contre-courant qui lui fait face : l’inter mondialisme. Si ces mouvements sont nés dans les pays occidentaux, qui ont les premiers lancé les révolutions économiques, sont bien les pays émergeants qui se développent maintenant les plus rapidement…


Je m’affalai sur mon pupitre reposant la tête sur mes bras.


– Monsieur Lunéas !?! Si mon cours vous dérange, dites-le-moi !


Je me relevai et fis semblant d’être attentif. Monsieur Dechainey reprit son rappel d’histoire sur la mondialisation. Personne n’écoutait vraiment. Ma voisine me donna un coup de coude.


– Eh, tu vas vraiment partir ? C’est chiant que tu t’en ailles. Après Jack, maintenant c’est toi !

– Tiens, justement : j’ai demandé à ma tante ce matin si par hasard elle avait reçu des nouvelles de lui. Elle n’en a eu aucune.

– Je suis très triste qu’il soit parti sans donner signe de vie. Je l’aimais ! C’était mon petit-ami quand même ! Je ne comprends pas cette façon d’agir. Et maintenant, toi ! Je vais faire quoi, moi, toute seule ?

– Helena, tu peux très bien te débrouiller, tu n’as pas besoin de moi.

– Oui, mais t’es mon meilleur ami !

– Je sais. Mais je dois repartir là-bas, je le sens.

– En général, ce n’est pas bon de fouiller le passé, et puis tu ne seras même pas là pour que je te souhaite ton anniversaire ! Tu vas avoir trente ans, ce n’est pas rien ! En plus, j’avais quelqu’un à te présenter, un homme charmant …


Helena était ma meilleure amie. Malgré son côté foldingue, je l’adorais. Nous avions vécu ensemble de merveilleux moments et fait d’innombrables conneries. C’était toujours elle qui me présentait des garçons. Certains me plaisaient, parfois, mais d’autres étaient à courir en hurlant.

Je n’avais jamais pu me lancer dans une véritable relation, comme si à chaque fois quelque chose clochait. Il manquait toujours cette petite touche de je-ne-sais-quoi qui me permettrait de vibrer dans mes rapports amoureux avec mes ex-prétendants.


– Il faut toujours que tu me trouves des mecs qui ne me plaisent pas ! Je prends mes jambes à mon cou à chaque fois.

– Ouais, mais si je ne le faisais pas, je ne serais pas ta meilleure amie ! Je veux que tu sois heureux. Au fait, et tes cauchemars ? Tu les fais toujours ?


Alors qu’Helena me posait cette question, je sentis comme un souffle glacial sur ma nuque, tandis qu’un homme étrange apparaissait derrière mon prof. Sous ses vêtements déchirés, il était en sang, le teint pâle, les yeux blancs… Je sursautai brutalement sur mon siège.

Tous les regards se tournèrent vers moi, comme si personne ne voyait l’homme sur l’estrade. Était-ce un fantôme ? L’apparition me pointa du doigt. Je ne comprenais pas : est-ce que maintenant je voyais les morts ? Ou est-ce que je devenais fou ? Non, non, ce n’était pas ça. Tout me semblait bizarre, comme si la scène se déroulait au ralenti. J’étais en sueur, je tremblais. Je sentais le regard d’Helena fixé sur moi, je pouvais sentir son inquiétude. Je devais être tout blanc. Mais je ne pouvais pas détacher mes yeux du spectre.

Tout en continuant à pointer son doigt vers moi, il glissa vers la sortie de la salle, et traversa la porte de l’amphi, en contrebas. Je repris mes esprits à l’instant où il franchit le vantail de bois : j’attrapai mon sac et mes affaires, et je dévalai l’escalier. M. Dechainey m’intercepta alors que j’allais sortir, et me poussa doucement contre le mur.


– Écoutez, Mathieu. Je ne sais pas ce qu’il vous arrive ces derniers temps, mais vous êtes complètement ailleurs. Vous avez décidé de suivre mes cours d’histoire pour ne pas perdre le fil, et je vous demanderai dans ce cas d’être un peu plus attentif. J’ai validé votre thèse, et obtenu pour vous une autorisation afin de rencontrer ce détenu à la prison d’Angoulême. Vous faites le choix de partir là-bas, alors assumez et montrez-moi que vous en êtes capable. Et surtout, finissez-moi votre sujet sur l’histoire carcérale. Je tiens à ce que vous le présentiez lors de votre soutenance de thèse. Prouvez-moi que j’ai eu raison de vous laisser partir…


J’opinai du chef au soutien de mon professeur, et je partis en courant comme un dément dans le couloir, à la recherche des toilettes. Je les trouvai rapidement : j’allai pouvoir me rafraîchir. Je n’étais plus vraiment moi-même ces derniers temps. Même mon professeur s’en était rendu compte. Il fallait que je me ressaisisse.

Je me regardai dans la glace, le visage dégoulinant, espérant trouver une réponse dans mon propre reflet. Mais qu’est-ce que je pouvais être bête ! Un miroir ne donnait pas de réponses.


Mathieuuuuuuuuuuuu!


Une voix sombre et faible venait de prononcer mon prénom. Rien autour de moi. J’étais seul.


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