Excerpt for Le Vol des Âmes by , available in its entirety at Smashwords

Le Vol des Âmes, Les Chroniques de l’Horizon, Tome 1 :

Copyright © 2017 par Kim Richardson

Traduit de l’anglais (États-Unis)

Par Laure Valentin



www.kimrichardsonbooks.com


Tous droits réservés par Kim Richardson. Aucune partie de cette publication ne peut être reproduite, distribuée ou transmise sous quelque forme ou par quelque moyen que ce soit, ni stockée dans une base de données ou un système de recherche sans la permission écrite de l’auteur. Les personnages et les événements décrits dans ce livre sont fictifs. Toute ressemblance avec des personnes réelles, existant ou ayant existé, ne serait que pure coïncidence non intentionnelle de la part de l’auteur. Merci de respecter le travail de l’auteur.


Première édition : 2017







À ma sœur, Tracy

SOMMAIRE

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

CHAPITRE 28

CHAPITRE 29

CHAPITRE 30

CHAPITRE 31

CHAPITRE 32

CHAPITRE 33

CHAPITRE 34

CHAPITRE 35

REMARQUE DE L’AUTEURE

D’AUTRES LIVRES DE KIM RICHARDSON

À PROPOS DE L’AUTEURE





CHAPITRE 1





ALEXA SUT QU’ELLE ÉTAIT MORTE quand elle vit la lumière vive.

C’était comme l’une de ces expériences de mort imminente au sujet desquelles elle avait lu des articles : le tunnel, la lumière blanche, le sentiment de paix. Elle avait l’impression que son corps physique se détachait comme une enveloppe de chair. Flottant dans une sérénité absolue, à l’abri et au chaud, elle s’éleva vers la lumière irrésistible. Tel un grain de poussière, elle était attirée par le faisceau lumineux.

L’air était lourd et chaud, humide et iodé comme une brise marine. La douleur de l’accident s’était estompée et la lumière semblait l’accueillir.

Au fond, Alexa savait qu’elle devrait avoir peur. Elle devrait être terrorisée. Mais pour la première fois de sa vie, elle ne l’était pas.

Elle aperçut une minuscule ombre noire au loin, pas plus grande qu’une tête d’épingle. En dérivant, elle se rendit compte qu’il s’agissait de l’entrée d’un tunnel. Non. Pas un tunnel, mais une cabine. Soudain, elle se retrouva à l’intérieur d’un ascenseur.

Elle se retint d’adresser la parole à la créature simiesque qui faisait fonctionner l’ascenseur. Tendant les bras, elle baissa les yeux pour observer ses mains. Elle apercevait le sol à travers. Elle n’était donc pas solide.

Et pourtant, elle n’avait pas peur.

L’ascenseur eut un soubresaut et les portes s’ouvrirent en coulissant. Tandis qu’elle sortait, le primate grommela des paroles qu’elle eut du mal à comprendre : Orientation, premier niveau.

Elle savait que les animaux ne parlaient pas. Elle ne serait pas étonnée d’apprendre qu’elle avait la berlue. Ce serait parfaitement acceptable étant donné les circonstances. Elle était morte.

Son cerveau ne fonctionnait peut-être plus de la même manière à présent. Plus rien ne fonctionnait sans doute comme avant.

L’ascenseur semblait avoir disparu et Alexa resta debout dans un couloir blanc infiniment long. Elle entendait des milliers de voix, de murmures, et elle commença à éprouver une certaine angoisse.

Alexa n’avait jamais vu autant de personnes à la fois. On aurait dit que chaque groupe ethnique de la race humaine s’affairait dans un labyrinthe de bureaux et de couloirs. Pour la première fois depuis l’instant de sa mort, elle éprouvait à nouveau de la peur.

Tâchant de ne pas laisser transparaître la terreur qui l’ébranlait, elle suivit la foule.

Au bout de quelques minutes, elle arriva devant un vieux bâtiment fermé par une porte en chêne aux dimensions colossales. Au-dessus, une enseigne au néon grésillait en clignotant.

Division Oracle n 998-4589. Orientation.

Orientation. C’était bien le même mot qu’elle pensait avoir discerné dans l’ascenseur. Après tout, peut-être la créature avait-elle parlé. Où se trouvait-elle donc ?

Alexa regrettait d’avoir quitté l’ascenseur, la lumière et cette sensation de chaleur protectrice. Là-bas, elle se sentait en sécurité. À présent, la crainte s’emparait d’elle.

Rassemblant son courage, elle tira la porte et entra.

Elle s’avança dans une vaste salle semblable à une bibliothèque, avec des corridors et des passages qui conduisaient vers des bureaux de taille plus modeste. Des livres et des meubles de classement étaient empilés en équilibre instable jusqu’au plafond. L’air était chargé de cette même odeur d’iode salée qu’elle avait sentie plus tôt. Elle entendait un bruit qui lui faisait penser au roulement d’un galet sur une surface en marbre lisse.

Une porte s’ouvrit en lui heurtant le dos et elle se figea.

D’immenses sphères de verre entrèrent en roulant dans la bibliothèque, surmontées par de tout petits bonshommes pieds nus. Ces vieux messieurs portaient des toges argentées et leurs longues barbes blanches flottaient derrière eux tandis qu’ils pilotaient leurs globes entre les piles de livres et de dossiers. C’était la scène la plus incroyable qu’elle ait jamais vue.

Elle était pétrifiée.

Tout le monde semblait trop accaparé par son travail pour la remarquer. Si elle n’avait aucune importance à leurs yeux, alors l’endroit où elle se trouvait ne pouvait pas être très menaçant. Ce n’était sans doute pas pire que la mort elle-même.

Alexa aperçut un autre bureau encore plus exigu sur sa droite. Là aussi des meubles de classement étaient entassés et, dans un coin, un bassin rond surélevé d’environ un mètre cinquante de profondeur attira son attention. Un autre de ces hommes minuscules était assis sur une boule en cristal volumineuse, derrière un bureau en bois semi-circulaire.

— Entrez, entrez, Alexa Dawson, dit-il d’une drôle de voix haut perchée comme s’il avait inhalé de l’hélium.

C’était plutôt inquiétant que l’inconnu connaisse son nom, mais ses appréhensions disparurent dès qu’elle vit sa mine réjouie. Elle s’approcha à pas prudents. Elle aperçut alors une douce lumière argentée, qui formait un halo tout autour de lui.

Enfin, elle retrouva l’usage de sa voix.

— Est-ce…

Elle se racla la gorge, soulagée de constater que sa voix était la même. C’était bien sa voix.

— Est-ce le paradis ?

Dans sa vie d’avant, elle n’avait jamais vraiment pensé au paradis, ni même à l’éventualité d’une vie après la mort. Elle n’avait jamais imaginé mourir à dix-sept ans.

Le visage de l’homme s’illumina et ses yeux bleus pétillèrent.

— L’Horizon a de nombreuses dénominations. Le paradis en est une, en effet, tout comme l’Utopie, ou Shangri-La, ou encore Sion. Au fond, peu importe le nom que vous lui donnez. Tous se rapportent à la même notion. Ici, toute chose trouve son origine et c’est ici que les mortels retrouvent l’au-delà.

— L’au-delà, répéta Alexa en écoutant les paroles qui sortaient de sa bouche. Je suis morte. Vraiment morte.

— Oui.

— Je savais que j’étais morte, voyez-vous. C’est juste bizarre d’en avoir la confirmation. De le prononcer à haute voix.

Alexa porta les mains à ses joues et à son cou pour les toucher afin de s’assurer qu’elle était bien réelle. Son visage était tout aussi matériel que le reste de son corps, mais il manquait quelque chose. Et quand elle en prit conscience, elle se trouva ridicule de ne pas l’avoir remarqué avant.

Le battement rythmé dans sa poitrine, qui l’avait accompagnée pendant toute sa vie, était absent. Elle n’avait pas de cœur.

Quand elle leva la tête, ce fut pour rencontrer le regard de l’homme. Il exprimait une certaine inquiétude.

— Tout va bien se passer, dit-il.

Curieusement, son ton affable était réconfortant.

— Certes, il faut un léger temps d’adaptation au début. Mais tôt ou tard, chaque âme finit par s’ajuster, et vous vous porterez comme un charme en un rien de temps. Je vous le promets.

Alexa se concentra sur son visage souriant et s’efforça de ne pas montrer sa peur. Elle resterait calme. Elle ne paniquerait pas. Ou du moins, pas tout de suite.

Le petit bonhomme tapa frénétiquement dans ses mains.

— La mort d’un mortel n’est jamais la fin… ce n’est que le commencement de quelque chose d’encore plus excitant.

Il lui parlait comme si sa mort était une excellente nouvelle, une grande révélation.

Tandis que l’anxiété d’Alexa s’apaisait sensiblement, sa curiosité prit le dessus. C’était plus fort qu’elle. C’était dans sa nature de vouloir comprendre les choses, surtout quand cela concernait les grands mystères de la vie.

— Êtes-vous un ange ?

L’homme gloussa.

— Oui et non. Pour faire simple, je suis un oracle. Les archanges, les anges gardiens, les oracles et autres créatures éthérées demeurent ici, dans l’Horizon. C’est le lieu de résidence et le quartier général des immortels qui dirigent et protègent le monde des humains contre le mal.

Cette révélation aurait dû la galvaniser, mais Alexa portait encore le deuil de sa vie mortelle. Toutes ses perspectives et les rêves qu’elle avait un jour espéré accomplir étaient vains. Elle se rendit compte que l’oracle avait senti son embarras.

— Dites-moi, Alexa, lui demanda-t-il d’une voix douce. Quel est votre dernier souvenir ?

Les images défilèrent dans sa tête.

— J’étais au lycée, répondit-elle.

Son esprit devint plus clair et les images se mirent à aller et venir de leur propre initiative, formant des souvenirs réels et concrets.

— Je me rappelle être tombée. C’est ça. Je m’en souviens maintenant. Je portais mon ordinateur avec des livres sous le bras et j’ai dû rater une marche… je suis tombée dans les escaliers et j’ai entendu quelque chose craquer. Puis, plus rien. Et je me suis réveillée ici.

C’était sa chute qui l’avait tuée. Elle était morte à l’école, pendant la pause déjeuner. C’était le pire moment de la journée, car personne n’était en cours. Tout le lycée avait dû assister à son accident.

La honte la gagna. C’était une sensation glaciale très désagréable. Quelle scène pathétique ! Son cadavre par terre, devant tous les élèves, le cou tordu dans un angle improbable. Elle était atterrée.

Mais son humiliation n’était rien en comparaison avec la tristesse qui l’envahissait brusquement.

Sa meilleure amie, Emma Middletown, avait déménagé l’été précédent et elle ne s’était pas fait d’autres amis. Personne ne se souviendrait d’elle. Personne ne serait touché par sa mort. Pas même son bon à rien de père, qui préférait sa nouvelle famille. Ni sa mère, sans doute trop saoule pour remarquer sa disparition.

La triste vérité, c’était qu’elle ne manquerait à personne…

— Tout va bien se passer, Alicia, dit l’oracle.

Son timbre suraigu était rassurant et son visage tout entier rayonnait.

Alexa ouvrit la bouche pour corriger son prénom, mais elle se ravisa. Elle avait le sentiment troublant que l’oracle était parvenu à lire dans ses pensées.

Il se pencha en avant sur son bureau.

— Chaque chose qui vous est arrivée dans la vie avait pour but de vous préparer à ce qui va suivre. Ne l’oubliez jamais.

Il leva alors la main et ajouta :

— Vous êtes prête pour tout cela.

Alexa haussa les épaules.

— Mais je n’ai que dix-sept ans. On ne peut pas dire que j’aie vécu une vie riche en expériences. C’est vrai que mon entourage est l’exemple typique d’une famille dysfonctionnelle. J’ai une tonne d’expérience dans ce domaine, d’ailleurs, et je ferais une excellente assistante sociale. Mais à part ça, je n’ai rien accompli. Je suis encore une adolescente et parfois je regrette de ne plus avoir douze ans. Je ne suis même pas capable de faire une omelette sans carboniser les œufs.

Elle s’interrompit lorsqu’elle se rendit compte qu’elle jacassait trop.

— Prête à quoi, exactement ?

Les dents blanches de l’oracle brillèrent comme autant d’étoiles quand il sourit.

— Aujourd’hui, jeune femme, vous allez commencer votre formation d’ange gardien.

CHAPITRE 2





ALEXA ÉTAIT DEBOUT DANS LA FOULE, à quelques mètres du cordon de sécurité jaune de la police de Coffin Grove. Il était vingt-deux heures trente et les lampadaires de Pine Park illuminaient le sang dont la victime était abondamment recouverte. Ses boyaux paraissaient presque juteux. Si elle était encore mortelle, Alexa aurait sans doute vomi sur ses chaussures. Mais ce n’était pas le cas.

De là où elle se tenait, Alexa constatait que le corps était celui d’une femme, jeune, entre dix-sept et dix-huit ans. Sa robe noire était déchiquetée et imbibée de sang et l’on apercevait des dizaines de longues balafres fines sur sa peau pâle. On aurait dit qu’un loup-garou lui avait lacéré le ventre. La forte odeur du sang imprégnait l’air, comme les relents cuivrés d’une tirelire remplie de pièces de monnaie. Alexa avait l’impression d’assister par les yeux de quelqu’un d’autre à une scène tirée d’une série policière. Trois enquêteurs tournaient autour du corps pour rassembler des indices et prendre des notes. Leurs combinaisons blanches intégrales luisaient dans la pénombre.

Le meurtre avait été brutal. Elle n’en avait pas le moindre doute. Mais ce qui ennuyait Alexa, c’était que la Légion semblait soupçonner que quelqu’un ou quelque chose de surnaturel en était la cause. Ils ne pensaient pas qu’il s’agissait là de l’œuvre d’un tueur en série avec un penchant pour le mode opératoire des loups-garous. Pour n’importe quel mortel, c’était un assassinat sanglant, rien de plus. Mais Alexa savait qu’il s’était passé autre chose. L’âme de la fille avait disparu.

Sa supérieure, l’archange Ariel, commandante de la Division Anti-Démons du Département de la Défense au sein de la Légion, l’avait envoyée parce que l’âme de la fille semblait s’être volatilisée.

Alexa avait passé un an dans la Légion des anges gardiens, et c’était sa toute première mission de terrain. Elle était là pour recueillir des informations et, en cas de besoin, défendre les vies humaines. Elle était également chargée d’enquêter sur une faille possible dans le Voile de la Terre. S’il existait une faille où les barrières entre les dimensions s’étaient affaiblies, alors un portail risquait de se créer, attirant des démons et autres créatures surnaturelles. Cela deviendrait vite un point sensible pour les activités surnaturelles.

Alexa avait fait appel à ses sens d’ange gardien pour essayer de repérer une éventuelle faille à proximité, mais elle n’avait perçu que les pulsations chaudes et familières de l’humanité environnante. Aucune entité surnaturelle. Aucune mort. Rien.

Alexa savait qu’elle avait été choisie pour cette mission précise parce qu’elle était née et avait grandi à Coffin Grove. C’était une petite ville du comté de Westchester, à une cinquantaine de kilomètres au nord de New York. Il était logique que la Légion mette sur cette affaire un ange qui connaissait la ville. Pourtant, parmi tous les endroits où elle aurait pu être envoyée, elle ne s’attendait pas à revenir là.

Alexa portait son nouveau costume de mortelle et elle ressemblait à n’importe quel être humain. Elle était arrivée dans une ruelle de traverse, à un pâté de maisons de la scène de crime, une demi-heure avant de s’avancer dans la foule. Il lui avait fallu un moment pour se débarrasser de la sensation suffocante et étourdissante que son voyage sur Terre lui avait causée.

Sa vision se brouillait encore par moments et elle dut tendre la main pour se retenir à un réverbère. L’archange Ariel l’avait prévenue des vertiges que les anges éprouvaient lors de leurs premières expériences dans un costume de mortel. Mais elle ne s’attendait pas à cette impression de manège qui tourbillonne à toute allure.

Pire encore, elle s’était débrouillée pour laisser tomber son coléoptère de traçage. Le minuscule dispositif transparent en forme de scarabée, qu’elle glissait dans son oreille et utilisait pour communiquer avec la Division Anti-Démons, avait dû tomber quelque part. À présent, elle n’avait plus aucun moyen de contacter la Légion et personne ne pouvait la guider. Elle était livrée à elle-même.

Alexa avait horreur d’être coincée dans un corps étranger. Il lui semblait à la fois familier et hostile. Elle avait les mêmes cheveux longs et bruns, coiffés en queue de cheval comme à son habitude. Elle avait des doigts fins, les mêmes bras et jambes, et pourtant tout lui paraissait différent. Elle portait un jean ordinaire, un t-shirt blanc et une veste noire de style militaire, ainsi qu’une paire de chaussures légères. Elle était elle-même, et malgré tout une autre.

— C’est ce qui se rapproche le plus d’un véritable corps de mortel, lui avait expliqué l’archange Ariel. Ces M-9 sont nos meilleurs costumes. Vous pouvez respirer. Vous avez un cœur qui bat. Vous pouvez même pleurer. Vous aurez la sensation d’avoir des os, même s’il ne s’agit pas d’une authentique ossature. Tout est artificiel. Ces costumes imitent toutes les sensations du corps humain. Les mortels et les démons auront beaucoup plus de mal à vous repérer, et vous ne vous sentirez pas vraiment détachée du monde des hommes. Vous pourrez rester sur Terre jusqu’à trois mois avant que le costume commence à se détériorer. Mais vous aurez besoin de trouver une source d’eau avant cela, sinon vous risquez d’alerter les démons sur votre véritable identité, ou pire, de mourir.

Pendant une année entière, Alexa avait fait tout ce qui était en son pouvoir pour éviter les missions de terrain. Elle n’avait pas envie d’être ramenée dans le monde des vivants. Elle s’occupait en étudiant tout ce qu’elle pouvait apprendre sur les démons et le surnaturel. Elle s’entraînait tous les jours pour exercer ses aptitudes au combat et acquérir la ruse et l’agilité dont elle avait besoin pour vaincre les différents niveaux de démons issus des Enfers. Elle n’aurait jamais cru devoir un jour mettre ces compétences à profit, en tout cas pas aussi tôt.

Alexa redoubla d’efforts pour maintenir le contrôle sur son nouveau corps. C’était déroutant d’être dans un costume humain, et plus elle y songeait, plus elle sentait la panique la gagner.

Arrête de faire l’idiote. Tu en es capable.

La mort n’était pas la fin qu’elle imaginait, mais un nouveau départ. Elle était née dans un autre corps et elle avait été sélectionnée pour faire partie d’une organisation invisible pour les mortels – la Légion des anges gardiens.

Alexa effleura le sceau en forme d’étoile sur son front, qui étincela en propageant une délicieuse chaleur dans son corps avant de s’éteindre. C’était le sceau d’un ange.

En tant que gardienne, au-delà de la protection des vies humaines, son rôle principal était de sauver les âmes mortelles. L’âme devait être sauvée. Le corps matériel n’était que secondaire, car l’âme pouvait toujours renaître.

L’âme de cette pauvre fille avait disparu, et Alexa savait que les âmes ne disparaissaient jamais ainsi.

Un petit homme replet d’une trentaine d’années photographiait la scène avec son téléphone, jusqu’à ce que l’un des agents de police le lui arrache des mains. Quand Alexa regarda autour d’elle, les badauds rassemblés derrière le cordon jaune prenaient tous des photos à l’aide de leurs téléphones, comme si la fille morte était une célébrité. Les yeux d’Alexa brûlaient de colère et son costume d’M imita son ancien corps en produisant des larmes. Cette réaction semblait naturelle, et pourtant il n’en était rien. Le perfectionnement qu’atteignaient ces nouveaux corps conçus par la Légion était presque inquiétant. Elle était capable de pleurer. Mais ses larmes étaient factices et elle essaya de les retenir. En un sens, Alexa était contente que la fille soit morte, car elle ne verrait pas tous ces inconnus poster des photos de son corps mutilé sur les réseaux sociaux. Le comportement de la foule était révoltant. Mais elle n’y pouvait rien.

Que cherchait-elle ? Le démon responsable de ce massacre était-il toujours quelque part dans ce parc ? Était-il en train de dévorer l’âme de la fille ?

Pine Park était plongé dans l’obscurité. Les lampadaires ornementaux n’éclairaient presque rien. La majeure partie des démons et autres monstres des Enfers sortaient la nuit. Ils se nourrissaient de ténèbres, et en retour les ténèbres renouvelaient leurs forces.

Soudain, elle se sentit observée, comme si des doigts glacials s’enroulaient autour de son cou. Avant même de la voir, elle sentit la présence de la mort, d’une force extérieure à ce monde. Elle distingua une vague silhouette d’homme dans le noir, à côté d’un grand magnolia. Elle n’apercevait aucun trait distinctif, mais elle vit la tête pivoter sur le côté, comme si l’odeur du sang et de la mort la rendait fébrile. La silhouette était volumineuse et restait soigneusement dans l’obscurité. Des relents de soufre s’en dégageaient. Jamais Alexa n’avait vu une telle créature auparavant, mais chaque fibre de son nouveau corps lui indiquait que cette chose tapie dans l’ombre des arbres était un démon.

Alexa savait que le sang et les âmes figuraient en meilleure place sur le menu paranormal des démons. Ces derniers naissaient dans les ténèbres, dans les profondeurs des Enfers, et ils étaient avides de vies humaines. Il en avait toujours été ainsi et cela ne changerait jamais.

Les mortels dans le parc passaient juste devant lui, sans se douter du danger replié dans l’ombre. Ils n’étaient pas conscients que le démon lorgnait avec envie leurs âmes et leur force vitale.

La tête du démon cessa de tourner et Alexa comprit qu’il avait reporté son attention sur elle. Même à trente mètres, elle pouvait sentir ses intentions vicieuses et malveillantes, sa soif de vies humaines. Il s’avança avec une démarche de prédateur, d’abord lentement, puis plus vite en atteignant la route. La lumière du réverbère le plus proche vacilla avant de s’éteindre. La tête sans visage du démon était tournée vers elle. L’air empestait le roussi, la mort et une infecte pourriture.

Instinctivement, elle porta une main à sa ceinture, où était toujours rangée sa lame des âmes quand elle s’entraînait à l’Horizon. Mais il n’y avait aucune épée. Au lieu de ça, ses doigts effleurèrent la sacoche remplie de sel, la seule arme dont elle disposait. Les lames des âmes étaient les armes principales utilisées par les anges gardiens pour tuer les démons, mais elles avaient aussi la capacité de tuer les anges. Ainsi, seuls quelques agents et gardiens chevronnés étaient autorisés à s’en servir. Alexa était une débutante, et en mission les débutants n’avaient pas le droit d’utiliser de lames des âmes.

Elle baissa les yeux sur la sacoche et pesta tout bas.

— Merci, Ariel, grommela-t-elle.

Si le sel permettait de tuer les démons et de renvoyer leurs esprits aux Enfers, il en fallait une grande quantité pour obtenir un quelconque effet, ce qui laissait au démon le temps de prendre le contrôle de la situation.

Sa première journée sur le terrain s’avérait plus difficile qu’elle l’avait cru, mais elle était formée pour ces cas précis. Chasser les démons devrait être un réflexe naturel, du moins, c’était ce qu’elle espérait.

Lorsqu’elle jeta un œil derrière elle, elle constata que le démon s’intéressait de près à un groupe d’adolescents qui s’éloignait dans une allée. Il bondit en silence sur le dos d’un garçon coiffé d’une casquette de baseball bleue des Mets de New York. Le garçon s’effondra comme s’il avait trébuché, mais il retrouva son équilibre. Son sourire disparut et son visage devint blême et inexpressif. Un frisson remonta le long du dos d’Alexa quand elle vit les yeux du garçon prendre l’apparence vitreuse du voile de la mort.

Alexa passa à l’action.

Elle essaya désespérément de se remémorer tout ce qu’elle savait sur les démons mineurs et leurs faiblesses. Lequel était-ce ? Un démon Anstroth ? Un démon Val’dor ? Pouvait-elle en venir à bout avec une simple poignée de sel ?

Elle devait prendre une décision, elle devait agir vite. Il fallait qu’elle sauve la vie de ce garçon. C’était sa mission. S’il s’agissait de la créature qui avait tué la fille, sa soif de vies humaines était incontrôlable. Elle ne serait jamais étanchée.

Les autres adolescents ne virent pas la créature. Ils ne remarquèrent même pas que leur ami était resté en arrière et agonisait lentement tandis qu’ils poursuivaient leur chemin. Le garçon se déplaçait avec des gestes saccadés, une jambe à la fois, comme une marionnette. Soudain, il se retourna et quitta l’allée pour s’enfoncer dans l’ombre.

Alexa remplit son poing de sel et se mit à courir.

CHAPITRE 3





EN FAIT, ELLE NE COURAIT PAS VRAIMENT. Sa démarche ressemblait à un boitement catastrophique. Ses jambes étaient en plomb, raides et extrêmement lourdes. Alexa s’efforça de courir plus vite, mais en vain. On aurait dit qu’elle ne contrôlait pas son costume de mortelle, qu’elle était prisonnière dans le corps d’une autre. Techniquement, elle avançait bel et bien, mais ses membres lui donnaient l’impression d’être ceux d’un robot en manque d’huile. Chaque foulée était un combat, comme si elle essayait de remonter une rivière à contre-courant. Rien qu’en pensant à l’eau, elle fut saisie de frissons, mais elle persévéra sans perdre le garçon de vue.

Elle devait le sauver.

Son devoir en tant qu’ange gardien était de sauver et de protéger la vie humaine. Si on lui avait proposé de se rétracter à cet instant précis, elle n’était pas certaine qu’elle aurait continué sa mission auprès de la Légion. Pourquoi ne s’était-elle pas contentée de refuser quand on le lui avait demandé ?

Le costume mortel était à la fois familier et étranger. C’était franchement perturbant. Mais elle était convaincue d’une chose, celui qu’elle portait était défectueux. Bouger ne pouvait pas être aussi difficile. L’archange Ariel lui avait assuré que le costume lui paraîtrait parfaitement naturel, comme son propre corps lorsqu’elle était en vie.

Alexa avait envie de frapper Ariel.

Le M-9 était censé lui donner une force, une vitesse et une agilité surhumaines, une capacité de guérison supérieure, un instinct de prédateur, des sens surnaturels renforcés et des aptitudes innées pour le combat. Mais Alexa en était loin.

Pestant contre son corps endommagé, Alexa était consciente de s’attirer les regards intrigués des mortels qu’elle croisait. Elle devait paraître ivre, aux prises avec un corps qui refusait d’obtempérer. Elle essaya d’ignorer l’étrange picotement de ses membres et se concentra pour faire avancer son costume à la vitesse qui convenait. Or plus elle se débattait, plus son corps réagissait mal. Elle titubait sur le chemin en agitant les bras et parvint de justesse à se maîtriser pour ne pas tomber dans un buisson d’hortensias taillé au carré. Peut-être son corps la rejetait-il ? Était-ce possible qu’un costume de mortel rejette son hôte ?

— On dirait qu’elle a fait la fête ! s’exclama en riant l’un des adolescents du groupe, tandis qu’elle titubait sur ses jambes tremblantes et redoublait d’efforts pour ne pas tomber la tête la première.

Alexa avait envie de les sermonner en leur reprochant de ne pas avoir remarqué la disparition de leur ami, mais elle ne voulait pas attirer l’attention sur le garçon et ses ennuis avec le démon. L’adolescent leur paraîtrait souffrant et pâle comme la mort, mais il ne s’agissait pas d’une véritable maladie et rien ne pourrait le soigner. Si ses amis le retrouvaient avant Alexa, la situation du garçon ne ferait qu’empirer.

L’emmener à l’hôpital serait une grave erreur. Il y mourrait. Sans l’intervention d’Alexa, le démon aurait largement le temps d’achever le garçon, et pire encore, une fois à l’hôpital, il aurait libre accès aux malades et aux mourants.

Il n’y avait qu’un seul moyen de le sauver, mais Alexa n’était pas certaine d’en être capable.

Son costume de mortelle, transi de peur et affaibli par de nombreux défauts, menaçait de l’abandonner définitivement. Elle avait les jambes raides et des crampes lui contractaient les muscles.

Elle était à deux doigts de baisser les bras quand elle sentit la chaleur l’envahir, lui massant les membres endoloris et revigorant ses muscles pour lui permettre de se libérer des liens qui la retenaient. Elle commença à bouger avec fluidité et détermination.

Atteignant l’endroit où le garçon s’était évanoui dans un recoin obscur du parc, elle bondit par-dessus une poubelle pour se mettre à sa poursuite, stupéfaite par sa propre rapidité. On aurait dit qu’un interrupteur s’était enclenché, lui octroyant une puissance supérieure. Elle n’avait jamais couru aussi vite quand elle était vivante. C’était toujours l’une des dernières à être choisie dans les sports collectifs. Or sans le moindre effort, elle obtenait une vitesse surnaturelle. La plante de ses pieds touchait à peine le sol. Le sourire aux lèvres, elle devait se retenir de crier sa joie. Après tout, son costume mortel n’était peut-être pas si mauvais.

Quand elle le rejoignit enfin, le corps du garçon vacillait. Des filaments de lumière jaillissaient hors de lui, aspirés dans un trou béant sur le visage du démon. La créature était en train de boire la force vitale du garçon comme une éponge absorbant de l’encre. Elle savait que le démon devait consommer la vie humaine pour demeurer dans le monde mortel, pour rester en vie.

Elle avait envie de hurler. Si les mortels ne voyaient pas la traînée de force vitale que le démon dérobait au garçon, Alexa en était parfaitement consciente. Elle savait qu’il ne tiendrait plus très longtemps. Sur le plan mortel, le corps humain ne pouvait pas exister sans sa force de vie. Il risquait de périr irrémédiablement et ne pourrait jamais renaître. C’était un trépas dont on ne revenait pas.

L’odeur âcre de la mort se dégageait comme un mélange nauséeux de chair pourrie et de déjections humaines. Alexa sentait son goût putride dans sa bouche. Même si elle n’avait pas besoin de respirer l’air, la puanteur n’en était pas moins forte.

Le démon avait bien entamé le garçon. Sa peau était plaquée sur son crâne comme celle d’un vieillard. Ses cheveux avaient blanchi et des veines violacées transparaissaient sous sa peau parcheminée. Il ouvrait la bouche dans un cri silencieux et son visage ruisselait de larmes.

Alexa accueillit la rage familière qui lui gonflait la poitrine.

Le démon tourna la tête vers elle sans interrompre sa connexion avec la source vitale du garçon. Il n’avait pas d’yeux ni de visage, mais il savait qui elle était. À présent, elle était assez proche pour voir distinctement la créature. Sa tête énorme et difforme n’était qu’un monstrueux amas d’os et de chair noire nécrosée. La tête informe commença à se contorsionner en la voyant. Ses muscles se tordaient et se contractaient comme aucun visage ne devrait jamais pouvoir le faire.

— Relâche-le, démon, cria-t-elle.

Elle fut la première étonnée par son tout nouveau courage. C’était forcément son costume d’M.

Le démon la regarda longuement et, pendant une seconde, Alexa craignit qu’il ait aperçu le sel dans sa main. Mais il se détourna lentement, comme s’il avait décrété qu’Alexa ne constituait pas de réelle menace, comme s’il sentait sur elle la peur caractéristique d’un ange débutant.

Bien qu’elle ait suivi un entraînement pour cette situation précise, elle n’avait encore jamais affronté de véritable démon. Elle savait que celui-ci venait de se nourrir et bénéficiait d’une force accrue. Il pouvait la tuer. Si le démon avalait son âme, alors elle aussi subirait la mort véritable des anges. Elle ne pouvait chasser la terreur qui menaçait de la figer sur place. On aurait dit qu’un pendentif glacé pesait sur sa poitrine.

Si elle réfléchissait trop, elle laisserait la peur s’installer, et la peur la ferait tuer, tout ange qu’elle était. Ce fut donc par instinct qu’elle réagit.

Elle bondit devant le démon et lui jeta une poignée de sel. La créature rejeta la tête en arrière dans un claquement sec et se mit à agiter les bras en hurlant d’une voix inhumaine. Le sel entamait sa chair putréfiée, libérant dans l’air environnant des relents de charogne. On aurait dit un cadavre d’animal écrasé au bord de la route, après plusieurs jours en plein soleil.

Alexa fit volte-face et regarda derrière elle, craignant que les cris attirent l’attention des mortels. Mais les vagissements du démon n’étaient pas audibles pour des oreilles humaines. Il continuait de hurler tout en se débattant, sans toutefois relâcher le garçon.

Le front de l’adolescent était d’un teint cireux et il semblait sur le point de s’effondrer. Ses yeux blancs fixaient le vide. Il était dans un sale état.

Alexa jeta une nouvelle poignée de sel et, une fois de plus, le démon hurla en battant des bras sans libérer sa prise.

Le garçon se balançait. Soudain, il tomba à genoux. La créature était toujours accrochée à lui comme une gigantesque tique gorgée de sang. Alexa se mit à paniquer. Sans arme digne de ce nom, le garçon allait mourir sous ses yeux impuissants. Sous sa surveillance.

— Lâche-le !

Elle se jeta sur le démon dans un élan de désespoir. Ses mains glissèrent sur ses vêtements froids et humides. Elle s’efforça de ne pas s’attarder sur la substance poisseuse, mais elle réussit à refermer la main et tira de toutes ses forces. Elle entendit un déchirement semblable à celui d’un vêtement fendu, et elle tomba à la renverse en entraînant le démon dans sa chute.

Sentant ses réflexes et son entraînement prendre le dessus, Alexa roula et se leva d’un bond, les poings dressés. C’était la seule arme dont elle disposait. Le démon était déjà debout et tournait autour d’elle. De fines volutes de fumée se dégageaient de son corps, comme si un feu invisible le consumait. Sa tête se balançait tandis qu’il marmonnait des sortilèges obscurs dans une langue gutturale qui n’avait rien de terrestre. On aurait dit le fracas de rochers frappés les uns contre les autres.

— Ton sort ne fonctionnera pas sur moi, mentit Alexa.

Pourtant, la terreur lui nouait le ventre. Elle ignorait l’effet que pouvait avoir sur un ange une malédiction formulée par un démon. Soudain, l’air devint glacial et une odeur d’allumettes brûlées lui monta aux narines. Elle reconnut les émanations de la magie démoniaque. Elle savait que le sort obscur qu’il venait de proférer avait commencé son œuvre. Elle sentit ses membres se raidir, comme si des cordes invisibles se resserraient autour de son corps.

— Je suis protégée ! s’exclama-t-elle en espérant paraître convaincante.

Glissant la main sous son t-shirt, elle en sortit la petite clochette argentée qui pendait au bout d’une chaîne autour de son cou. C’était l’archange Raphaël du Département des Miracles qui la lui avait donnée pour repousser les sortilèges démoniaques. Elle l’agita une fois et son tintement résonna dans le silence lugubre.

Aucun effet n’en découla et les membres d’Alexa continuèrent à se comprimer.

— Formidable. C’est génial.

Un bruit gras et hachuré se fit entendre dans le trou béant qui s’ouvrait sur le visage du démon. C’était un rire moqueur. La créature difforme faisait pleuvoir sur Alexa tout un chapelet de paroles toxiques sans la quitter du regard. Sa voix grotesque libéra des sons dissonants et inarticulés, comme si elle essayait différentes langues. Enfin, elle trouva ce qu’elle cherchait.

— Un ange, dit alors le démon.

Son haleine de chacal la fit frémir.

— Ça faisait des siècles que je n’avais pas eu le plaisir d’en croiser un. Ma dernière rencontre avec l’un de tes semblables s’est mal terminée, puisque j’ai été vaincu et renvoyé aux Enfers. Mais pas avant d’avoir pu me délecter d’une centaine de vies délicieuses.

— Je ne te laisserai pas tuer un mortel de plus, démon, lança Alexa en se campant fermement sur ses jambes.

Elle refusait de céder à la peur, mais elle se berçait d’illusions car elle sentait ses membres s’alourdir peu à peu. La malédiction du démon commençait à faire son office.

— Tu as peut-être échappé à la vigilance de la Légion quand tu as attaqué la fille, dit Alexa, mais je ne te laisserai pas tuer ce garçon.

L’adolescent gisait toujours sur le sol, inanimé. Elle apercevait néanmoins une étincelle de lumière en lui. Il était toujours vivant. Son âme était encore intacte, mais il s’en fallait de peu.

— La fille ? fit le démon en penchant la tête comme s’il ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire. Tu es une fille… un ange de sexe féminin, sans armes. Curieux.

— Et quel genre de démon es-tu ? demanda Alexa.

Elle préférait le faire parler plutôt que de se faire tuer. Elle savait que ses forces s’amenuisaient. Il lui fallait un plan avant que la peur l’envahisse totalement. Son costume de mortelle était un poids mort. Même si ses membres étaient raides, elle était encore capable de bouger les jambes et les bras. Elle recula d’un pas traînant, craignant que son corps ne lui soit bientôt plus d’aucune utilité. Elle n’avait pas envie de rester piégée dans son costume de mortelle.

Mais elle avait encore du sel.

Le démon se rapprocha et Alexa grimaça devant sa peau exsangue, humide et putréfiée, et son odeur rance. Cédant à un réflexe propre aux mortels, elle retint son souffle avant de le regarder dans les yeux, si tant est qu’elle parvienne à les localiser. Les cheveux se hérissèrent sur sa nuque et un frisson la parcourut. Elle redoubla d’efforts pour ne pas perdre son courage.

— Tu ne peux pas me battre ni me vaincre, petit ange, se moqua le démon. Et ta chère Légion est incapable d’arrêter celui qui arrive. L’époque des anges est révolue. Vous n’êtes que des créatures faibles, amies des primates, et vous servez une espèce meurtrière et imparfaite. Mais plus pour longtemps. Ce qui est tombé se redressera. Avant la lumière, avant que la précieuse Légion et ses archanges voient le jour, ce n’était pas le néant. Il existait. Il était le commencement et Il sera la fin. Il deviendra tout.

Alexa parvint à reculer d’un pas.

— De qui parles-tu… ?

Le démon chargea.

Il fondit sur elle sans lui laisser le temps de réagir. Ses mains griffues lui tailladèrent le visage, la poitrine et les bras. La lumière blanche de son essence angélique irradiait des plaies profondes pratiquées dans ses mains lorsqu’elle les avait levées pour se protéger le visage et les yeux. Le démon la plaqua au sol comme un rocher inamovible. Elle sentait ses doigts se resserrer autour de son cou et exercer une pression de plus en plus forte.

— Ton âme angélique m’appartient, déclara le démon.

La puanteur de son haleine piquait les yeux de son costume de mortelle.

La bête inclina la tête sur le côté et ouvrit une gueule démesurée, presque aussi grande que sa tête. Il émanait de ses puissantes mâchoires des relents de charogne.

Alexa battait des bras et des pieds avec toute la force dont elle était capable, mais son costume d’M la clouait toujours au sol. Il lui restait un peu d’énergie dans les bras, et bien qu’elle soit pratiquement tétanisée par la peur, elle essaya de le repousser. Mais ses mains ne cessaient de glisser sur ses habits mouillés et elle n’avait aucune prise.

La chose se baissa pour prendre possession de sa force de vie angélique. Sa bouche se mit à aspirer. Alexa éprouva un tiraillement dans sa poitrine et sentit un froid mordant lui pénétrer le corps. Les ténèbres soudaines réduisirent à néant sa force et son esprit. Sa vue se brouilla et elle fut saisie de tremblements incontrôlables. Des taches noires mouchetaient sa vision. Des larmes lui brûlaient les yeux.

Cette créature allait la tuer. Elle allait mourir.

Avec le peu de vie qu’il lui restait dans les bras, Alexa referma instinctivement la main sur la sacoche accrochée à sa ceinture. Ses doigts frissonnants craquaient comme s’ils étaient gelés.

Le démon rapprocha le trou putride qui lui servait de bouche jusqu’à ce qu’une substance verte se mette à ruisseler sur son visage, jusqu’à ce qu’elle aperçoive l’obscurité au fond de sa gorge.

Soudain, elle sut quoi faire.

D’un mouvement preste, elle lui fourra le sac de sel dans la gueule et l’enfonça profondément. Elle sentit ses mains effleurer les parois gluantes de son gosier.

La créature se détacha d’un bond. Le bras d’Alexa ressortit et la sacoche de sel disparut dans les abysses de sa gorge. Pris d’une frénésie furieuse, le démon se mit à convulser en crachant. Il tirait sur sa propre gueule, la déchirant de ses griffes tranchantes. Pendant une seconde, elle crut qu’il allait atteindre la sacoche, mais il expulsa un bras à un stade avancé de décomposition. Le démon criait et se contorsionnait tout en essayant d’enfoncer les doigts au fond de sa gorge. Mais il était trop tard.

La bête faisait tout pour cracher le sac de sel. Ses mains brûlantes se démenaient tandis que son corps se tordait tout en déversant de la bile dont les relents putrides lui firent monter les larmes aux yeux.

Ce fut à ce moment qu’elle sentit comme une étincelle, d’abord timide, suivie d’un déferlement chaud qui la traversa jusqu’aux orteils, jusqu’au bout des doigts. Le sort du démon était rompu.

Retrouvant ses forces, Alexa se leva et prit une posture de combat, se préparant pour une autre attaque.

Enfin, le démon s’immobilisa.

Il se tourna vers Alexa.

— Sois maudite, l’ange ! Sois maudite ! s’écria-t-il dans un gargouillis. Vous allez mourir ! Vous tous ! Il arrive. Il détruira la vie. Il vous détruira tous ! Il

Le démon commença à se rabougrir. Son corps se mit à crépiter avant de fondre dans une flaque obscure. Il tourna une dernière fois vers elle son visage dépourvu d’yeux, puis il explosa dans un nuage de cendres.



CHAPITRE 4





ALEXA N’ABANDONNA L’ADOLESCENT que lorsqu’elle fut certaine qu’il était sain et sauf et serait capable de rentrer tout seul chez lui. Sa peau était toujours blême et cireuse, mais elle notait une nette amélioration. Si le démon avait presque ingéré toute la force vitale du garçon, depuis sa défaite, l’infime quantité qu’il lui restait se restaurait rapidement et renouvelait ses forces.

Alexa avait accompli sa mission et l’avait sauvé. Elle avait fait son devoir. Sa poitrine se gonflait de fierté. C’était plus fort qu’elle. Si elle n’était bonne à rien de son vivant, peut-être brillerait-elle dans la mort.

Malgré tout, ce qu’avait dit le démon la taraudait. Qui était cette personne ou cette créature à laquelle il avait fait référence ? Un seigneur démoniaque ? Un archidémon ? D’après ce qu’elle avait entendu dire, tous les archidémons avaient été enfermés définitivement et bouclés à double tour dans leurs cages. Si ce n’était pas eux, alors de qui s’agissait-il ?

Peut-être n’était-ce qu’une ruse pour la déstabiliser et faire d’elle une proie plus facile. Mais elle avait le mauvais pressentiment que ce n’était pas le cas.

Elle avait appris que l’adolescent s’appelait Brian, mais il ne semblait pas avoir beaucoup de souvenirs, à l’exception de sa promenade dans le parc en compagnie de ses amis. Ensuite, il ne se rappelait que les ténèbres. Alexa s’était empressée de le convaincre qu’il s’était évanoui d’épuisement à cause d’un virus qu’il avait attrapé.

— Il vaudrait mieux que tu rentres te reposer chez toi, lui avait-elle dit.

Puis, elle l’avait regardé s’éloigner et disparaître dans les ombres du parc.

Son costume de mortelle avait réparé les plaies sur ses mains et ses avant-bras, recousu sa peau et intégralement guéri. Alexa était impressionnée. Elle se rendit compte qu’un curieux liquide transparent avait suinté de sa blessure la plus profonde. Elle en déduisit que c’était le sang artificiel qui alimentait son costume d’M et lui donnait un aspect réaliste.

Même si elle avait vaincu le démon, elle n’avait pas vaincu sa puanteur. Et si elle avait épousseté les cendres du démon sur son jean, sa veste et ses cheveux, il lui restait un goût âcre dans la bouche. On aurait dit que l’odeur de pourriture l’avait imprégnée comme une eau de toilette bas de gamme. Fantastique.

Un peu gênée par son parfum, elle rebroussa chemin en direction de la scène de crime. D’autres personnes s’étaient rassemblées derrière les barrières de sécurité et Alexa traversa précautionneusement la foule jusqu’à ce que le cordon jaune vienne toucher sa taille. Elle ne savait pas exactement quoi chercher, mais elle avait la conviction qu’elle devait se montrer attentive.

Au moment où elle contournait un homme de grande taille aux cheveux courts, dont l’eau de Cologne lui fit monter les larmes aux yeux, l’un des experts en criminologie s’écarta du corps de la victime. Pour la première fois, Alexa aperçut distinctement les yeux de la fille.

Ils avaient brûlé.

Les orbites vides étaient calcinées et des cloques noires et rouges s’étendaient jusqu’à ses sourcils. Un liquide rouge suintait sur ses tempes, comme si elle avait pleuré des larmes de sang avant de mourir. On aurait dit que quelqu’un avait enfoncé des torches enflammées dans les yeux de cette pauvre fille.

À présent, elle comprenait pourquoi tout le monde prenait des photos. La scène était inhabituellement atroce et faisait froid dans le dos. Mais plus elle la regardait, plus elle notait de différences entre les deux événements. Le démon n’avait pas touché les yeux de Brian et ne l’avait même pas tailladé. Il ne s’en était pris qu’à sa force de vie.

En songeant à la manière dont la fille avait été tuée, Alexa avait la certitude que c’était autre chose. Bien qu’elle soit couverte de sang, sa peau n’était pas émaciée comme celle du garçon. Si c’était le même démon, il l’aurait sans doute consommée de la même manière. Un démon ne pouvait pas attaquer deux victimes avec des modes opératoires différents. Ce n’était pas logique, si ? Alexa n’en était pas sûre, mais son instinct lui disait qu’il ne s’agissait pas du même démon.

Quelque chose ne collait pas. Peut-être avait-elle anéanti la créature avant qu’elle puisse brûler le garçon. Et pourtant, elle ne parvenait pas à se départir du pressentiment que cette fille était morte pour une tout autre raison.

Une voix masculine à côté d’elle la fit sursauter.

— Plutôt gore, entendit-elle.

Le jeune homme n’était pas là tout à l’heure, et elle ne le reconnaissait pas comme l’un des amis de la victime. Il faisait presque une tête de plus qu’elle, et elle mesurait déjà un mètre soixante-douze. Ses cheveux foncés effleuraient les épaules de sa veste de motard en cuir noir. Le lampadaire illuminait son beau visage. Il y avait quelque chose de troublant dans ses yeux noirs et farouches, comme s’ils cachaient une tristesse intérieure.

Alexa l’ignora. Elle n’était pas là pour bavarder. Et puis, il ne resterait sans doute pas longtemps à côté d’elle une fois que la puanteur du démon l’atteindrait. Elle commençait à en avoir mal à la tête.

— Qu’en penses-tu… démon ou simple cas de loup-garou, ou de vampire ? demanda l’inconnu. Cela dit, je ne vois aucune trace de morsure près de sa jugulaire. Un loup-garou solitaire, peut-être ? Non, pas assez de sang. C’est forcément un démon.

— Pardon ? fit Alexa d’une voix haut perchée.

Plusieurs têtes s’étaient tournées vers eux.

— Je parie sur un démon mineur, comme un Morax, reprit l’inconnu.

Ses yeux noirs restaient rivés sur la scène de crime.

— C’est trop brouillon pour un démon majeur. Qu’en penses-tu… cher ange ?

Alexa fit la grimace et ce n’était pas beau à voir. Elle n’était toujours pas habituée à son costume de mortelle. Il lui faudrait un moment pour s’y accoutumer. Elle fit volte-face, prise de panique.

— Comment sais-tu que je suis un…

Elle regarda autour d’elle avant d’ajouter dans un murmure :

— … un ange ?

Ce mot dans sa bouche lui faisait encore tout drôle, même si elle était morte depuis plus d’un an. Le formuler à voix haute rendait la chose réelle. Presque. Un couple de personnes âgées écoutait leur conversation. Alexa les fusilla du regard et ils se détournèrent.

L’inconnu éclata de rire.

— Tu plaisantes ? Tu brilles presque dans le noir. Quoi ? Tu pensais que les autres surnaturels ne seraient pas capables de te repérer à un kilomètre à la ronde ? Les anges, vous êtes tous les mêmes.

Alexa n’aimait pas le ton de sa voix et elle se renfrogna.

— Tu dois être l’un des Extralucides. J’ai entendu parler des jeunes agents tels que toi.

L’inconnu haussa les sourcils.

— Ah, vraiment ? J’ignorais que j’avais du succès dans la Légion.

— Pas toi spécifiquement, reprit-elle. Mais je sais que les archanges ont créé des Extralucides capables de voir les anges, de voir à travers le Voile et le monde surnaturel. On dit que vous êtes avant tout des humains, mais que de l’essence angélique coule dans vos veines.

L’inconnu contracta la mâchoire.

— Et tu penses que ça vous donne le droit de nous gouverner, de faire de nous vos esclaves ? Tu crois que ça vous rend supérieurs ?

— Quoi ?

Alexa était stupéfaite par la hargne et la douleur qu’elle décelait dans sa voix. Manifestement, quelque chose s’était mal passé entre les anges et ce jeune homme.

— Je n’ai jamais dit ça, poursuivit Alexa avec plus de douceur, tout en se demandant pourquoi elle prenait la peine de lui répondre.

Après tout, c’était lui qui l’avait agressée en premier. Quand l’agent extralucide fronça les sourcils, ses yeux étaient tellement plissés qu’on aurait dit deux fentes fines. Il regarda à nouveau le cadavre.

— C’est tout comme, dit-il.

Pendant un moment, il garda le silence, mais lorsqu’il se tourna vers elle, son visage était dénué d’émotions.

— Retourne là d’où tu viens, macchabée. Nous n’avons pas besoin de tes semblables dans le coin.

Il tourna les talons sans un regard en arrière et se dirigea vers un groupe de mortels qui discutaient avec l’un des policiers.

Alexa resta un moment debout, hébétée de s’être fait traiter de macchabée et écumante de rage. Elle avait complètement oublié le démon.

Les Extralucides étaient censés être alliés avec la Légion et les anges gardiens. Ils devaient être les yeux et les oreilles de la Légion sur Terre. Ils étaient tous censés travailler ensemble. C’était quoi, son problème, à ce type ?

À contrecœur, furieuse et vexée à la fois, Alexa serra les poings et le rejoignit lentement. Dans son ancienne vie, elle aurait été trop timide pour affronter quelqu’un qui l’aurait offensée, mais la mort semblait lui avoir accordé assurance et témérité. La mort l’avait transformée.

Elle esquissa un sourire.

L’archange Ariel lui avait demandé de retrouver les Extralucides, notamment un dénommé Santo. On lui avait dit qu’il était leur chef et qu’il la conseillerait. L’archange se trompait lourdement.

Ariel avait dû s’imaginer que cet Extralucide s’entendrait bien avec elle, car ils avaient à peu près le même âge. Sans doute croyait-elle que les Extralucides pouvaient l’aider à s’adapter à ses nouvelles fonctions. Elle avait reçu l’ordre de découvrir s’ils savaient ce qui était arrivé à la fille. Peut-être avaient-ils quelques pistes. Peut-être pas. Quoi qu’il en soit, ils devaient travailler de concert au lieu de s’invectiver. À moins qu’Ariel ne lui ait pas tout dit ?

Ils étaient cinq, en comptant le grossier personnage. De près, ils semblaient différents, plus âgés et plus intimidants. Les hommes portaient tous de longs pardessus noirs sur leurs vêtements noirs. Leur tenue était mystérieuse et impressionnante. La femme était tout aussi imposante, dans son long manteau en cuir qui flottait sur les talons de ses bottes montantes. Ses cheveux courts mettaient en valeur ses traits marqués et sa peau au teint de café. L’homme qui s’entretenait avec l’agent de police portait un chapeau de feutre noir et Alexa comprit qu’il s’agissait de leur chef.

Au premier coup d’œil, on aurait pu les prendre pour des agents du FBI. Mais les épées en argent qui luisaient sous leurs manteaux les trahissaient.

Alexa se rapprocha pour les entendre.

— … Je vous tiendrai informés si j’en apprends plus, leur disait le policier.

Celui qui l’avait traitée de macchabée se retourna pour lui lancer un regard de travers, mais elle restait concentrée sur l’homme au chapeau. Elle enfonça ses ongles dans la chair de ses paumes et la douleur cuisante l’étonna.

— Merci, Frank, dit l’Extralucide au chapeau de feutre tandis que l’agent de police s’éloignait.

Il regarda alors Alexa avec des yeux clairs et intelligents, mais elle eut le temps d’y lire une certaine confusion avant qu’il affiche un sourire chaleureux.

— Tu dois être Alexa, dit-il à sa grande surprise.

Elle savait que la Légion communiquait parfois avec les Extralucides, mais elle ignorait comment.

— Je m’appelle Santo, poursuivit-il en désignant les autres. Et voici Haru, Denton et Evelyn. Je crois que tu as déjà rencontré Erik.

Erik. Même si elle sentait son regard, elle l’évita soigneusement. Elle s’avança pour serrer la main de Santo, mais il ne lui rendit pas son geste. Elle se sentit bête et laissa retomber son bras en rougissant. Était-ce une erreur de débutant ? Ou évitaient-ils vraiment de la toucher ?

Les yeux noirs de Santo luisaient sous son chapeau de feutre. Une vilaine cicatrice balafrait le côté gauche de son visage pourtant charmant, lui donnant un air sinistre.

— Qu’en pense la Légion ? s’enquit Santo.

Sa voix était rauque et autoritaire, la voix de quelqu’un qui avait l’habitude d’obtenir des réponses.

— Des pistes quant à ce qui a bien pu tuer cette fille ? Comment une telle chose a-t-elle pu échapper à votre radar ?

Était-ce une accusation ? À la manière dont il la regardait, Alexa comprit qu’il lui cachait quelque chose. Était-ce un test ?

Alexa s’agita, mal à l’aise sous son regard insistant, mais ne détourna pas les yeux.

— Nous faisons de notre mieux, dit-elle.

La conviction dans sa voix l’étonna. De toute évidence, il pensait qu’elle avait une certaine expérience en matière de massacre de démons, et elle ne comptait pas le contredire.

— Mais il y a toujours quelques démons qui glissent entre les mailles, quoi que nous fassions, affirma-t-elle en essayant de passer pour un ange gardien chevronné.

— C’est ce que je pensais, répondit-il en hochant la tête. Quel démon est donc responsable de ce chaos ?

— Je suis presque certaine qu’il s’agit d’un démon mineur.

Les doigts d’Alexa lui semblaient toujours froids et étrangers.

— Pour savoir lequel, j’ai besoin de temps. C’est peut-être un démon Morax, ou un Val’dor. Difficile à dire.

Elle essayait de se remémorer toutes les catégories de démons mineurs qu’elle avait étudiées, mais sous la pression, son esprit ne trouvait rien.

Santo se pencha vers elle en fronçant les sourcils.

— Tu n’as pas l’air très convaincue, dit-il sèchement. Que sais-tu d’autre… ou que crois-tu savoir d’autre ?

Pour la première fois, un soupçon de doute à la limite de la condescendance paternelle s’était insinué dans sa voix, comme si le jeune âge d’Alexa justifiait que l’on en oublie le respect qui lui était dû en tant qu’ange gardien.

Alexa n’était pas sûre des informations qu’elle souhaitait lui communiquer. Elle ne les connaissait pas et elle avait l’impression qu’ils ne lui faisaient pas confiance. Mais si elle voulait résoudre cela et avancer dans la Légion, elle savait qu’elle avait besoin d’aide.

— Tout ce dont je suis certaine, c’est que ce qui l’a tuée a pris son âme.

L’attention d’Erik revint sur elle, comme celle des autres. De toute évidence, ils étaient abasourdis qu’elle dispose d’une information utile.

— Comment ça, il a pris son âme ?

À présent, Erik semblait sincèrement intéressé.

— Je pensais que c’était ce que faisaient les démons, reprit-il. Absorber l’âme des gens.

— En effet, mais cette fois, c’est différent.

Alexa jeta un coup d’œil impassible à Erik, même si elle fulminait toujours après son commentaire sarcastique. Mais elle lui sourit néanmoins, car elle savait quelque chose qu’il ignorait. Macchabée ou non, elle était au courant des informations directes de la Légion. Pas lui.

— En quoi est-ce différent ? demanda Santo d’un air calculateur.

— Il semble y avoir une divergence entre le moment où les victimes ont été tuées et celui où leurs âmes se sont éteintes. On dirait que ça s’est produit à deux moments distincts. Les victimes sont mortes, et quelques minutes plus tard, les âmes ont trépassé. C’est la raison pour laquelle la Légion a estimé que cette question méritait une enquête. C’est très inhabituel. Où vont les âmes pendant ce court laps de temps ? Et dans quel but ? Ce n’est pas un comportement courant chez les démons mineurs, ni chez n’importe quel autre démon, d’ailleurs.

— Tu as parlé de victimes, dit Santo.

Son regard était posé sur le cadavre désormais recouvert d’une bâche blanche.

— Ce qui veut dire qu’il y en a d’autres.

— Oui, répondit Alexa.

Santo échangea un regard avec le dénommé Haru. Ce dernier semblait avoir une bonne trentaine d’années, comme Santo. Ses cheveux noirs et brillants coupés court étaient assortis à ses yeux intelligents. Une épée pendait à sa ceinture et il semblait aussi maigre qu’un chat de gouttière. Alexa supposait qu’il était tout aussi furtif et gracieux dans ses mouvements.

— En sont-ils certains ? À propos des âmes ? demanda Santo après une longue pause.

Sa mine était indéchiffrable.

— Oui, répondit Alexa, qui se sentait enfin importante et utile à leurs yeux. C’est pour ça que je suis ici. Pour découvrir ce qui s’est passé dans ce court intervalle de temps après la mort du corps et avant la disparition de l’âme.

Santo fit les cent pas avant de s’arrêter net. Une fois de plus, ses yeux survolèrent le cadavre avant de se tourner vers Alexa.

— Je n’ai jamais entendu parler d’un démon qui préférait collectionner les âmes pour les consommer plus tard, alors que chaque âme a le pouvoir d’augmenter son pouvoir et sa longévité dans notre monde.

La main sur le fourreau de son épée, il regardait Alexa comme s’il la soupçonnait d’en savoir plus qu’elle ne voulait bien le dire, de lui cacher des informations.

— Et les autres cas ? Dans ton expérience, as-tu déjà vu quelque chose susceptible de nous éclairer ? Ça pourrait nous aider à réduire la liste de démons.

Alexa secoua la tête, incapable de formuler le mensonge qui lui venait aux lèvres.

— Je n’ai pas beaucoup d’expérience.

Aussitôt, elle sut qu’elle n’aurait pas dû dire ça. À présent, il était trop tard pour revenir en arrière. Pourquoi avait-elle menti ?

Les Extralucides la regardaient tous avec incrédulité et frustration.

Santo fronça exagérément les sourcils et sa cicatrice se déforma de manière grotesque.

— Pourquoi la Légion enverrait-elle une débutante sur une affaire comme celle-ci ?

— C’est une débutante ? demanda Evelyn, prenant la parole pour la première fois.

Elle toisa Alexa du regard, des bottes jusqu’au sommet du crâne, la scrutant minutieusement comme pour essayer de trouver le mot débutante inscrit sur sa peau ou dissimulé sous ses vêtements. Un sourire mystérieux se dessina sur ses lèvres rebondies.

— Je ne comprendrai jamais les anges.

Evelyn se retourna et se mit à rire avec l’Extralucide qui répondait au nom de Denton. Il était bâti comme un gladiateur, avec des épaules carrées et la peau d’un noir d’ébène. Il surplombait tout le monde et l’observait avec un mélange de cruauté et d’amusement dans ses petits yeux noirs.

— Je peux vous aider, dit alors Alexa.

Sa voix se brisa et elle se reprocha de trop dévoiler ses émotions devant ces inconnus.

— Je suis formée pour ça, vous savez. Je ne suis pas idiote.

Les yeux de Santo la clouèrent sur place.

— Combien de missions as-tu déjà accomplies ?

Zut. Alexa s’efforça d’affronter son regard. Elle refusait de lui montrer la peur qui cherchait pourtant à s’exprimer.

— C’est ma première…

— Formidable ! s’exclama Haru en levant les bras au ciel. Et c’est ce que la Légion appelle une coopération ? Nous avons demandé de l’aide et ils nous envoient une gamine ? Un ange sans la moindre expérience. Fantastique. Je vous avais prévenus qu’ils ne nous diraient pas ce qui se passe vraiment. Il est temps d’ouvrir les yeux, Santo.

Tout agacée qu’elle soit, Alexa ne le corrigea pas. C’était la vérité. La Légion avait peut-être commis une erreur en l’envoyant.

— Le spectacle est fini, les amis, dit alors Santo.

Sa voix et ses yeux étaient froids.

— Retourne dans l’Horizon, Alexa. Tu ne nous es d’aucune utilité ici. Et demande-leur de nous envoyer un ange justifiant d’une véritable expérience la prochaine fois.

Ces paroles étaient cinglantes. Que ce soit intentionnel ou non, il donnait à Alexa l’impression d’être une erreur et une imposture.

Mais elle n’avait pas dit son dernier mot. Pas encore. Alexa parvint péniblement à lui répondre.

— Je peux vous aider, répéta-t-elle.

Elle était déterminée à ne pas être mise à l’écart.

— Je l’ai déjà fait, dit-elle en désignant le parc où elle avait sauvé l’adolescent.

— Quoi ?

Santo hésita avant d’ajouter :

— Qu’est-ce que tu as fait ?

Son expression était de marbre, mais il avait l’air sincèrement intéressé.


Continue reading this ebook at Smashwords.
Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-43 show above.)