Excerpt for Missions : Amazonie by , available in its entirety at Smashwords

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Missions

Tome 2 : L’Amazonie


Par Danny Tyran


2017

« "Normal" est juste un cycle
du sèche-linge »



Droits d’auteur

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Tous droits réservés pour le livre ISBN 978-2-924400-24-1 à Danny Tyran, première édition en novembre 2017.

All rights reserved, Danny Tyran, first edition published at Smashwords in November 2017. No part of this book may be reproduced in any form, by any means, without the prior written consent of the author.


TABLE DES MATIÈRES

Introduction

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Conclusion

Introduction

J’étais depuis peu de retour à la maison. Mon maître m’avait retrouvé alors que j’avais été fait prisonnier pendant plus de deux semaines par Arthur et quelques autres BDSMeurs peu préoccupés de mon consentement pour cet enlèvement et cette incarcération. Et j’espérais tout oublier entre les bras de mon sauveteur.

Nous devions bientôt partir en mission journalistique, peut-être en Amazonie, et je trouvais cette idée à la fois exaltante et inquiétante. Tout ce que j’en avais entendu dire était marqué par les superlatifs ; tout y était plus mystérieux, plus merveilleux, mais aussi plus dangereux. Aurais-je les aptitudes nécessaires pour assister correctement mon maître dans son boulot en pleine jungle ? Je ne savais pas, mais j’étais certain qu’il ferait de son mieux pour m’y préparer et pour m’aider à surmonter l’horreur passée et les futures épreuves. Quant à moi, je m'efforcerais d'y parvenir. Tant qu'Arty ne s'en mêlait plus, j'avais bon espoir de pouvoir y arriver.

Chapitre 1

La sonnerie de la porte d’entrée m’a réveillé en sursaut. Je me croyais encore en cellule, mais quand j’ai vu où et avec qui je me trouvais, j’ai souri. Mon maître dormait si paisiblement. Je préférais qu’on ne le dérange pas, alors je me suis levé en vitesse, j’ai enfilé mon jean et je suis allé répondre. C’était Arthur. J'ai repoussé la porte pour la lui refermer au nez, mais il l’a retenue.

— Il va vouloir savoir, a-t-il affirmé.

— Quoi ?!

— Pour le bébé. Celui de la femme qu’il avait libérée.

J’ai soupiré et me suis retourné pour aller réveiller mon maître. Mais il était en train de s’étirer dans l’encadrement de la porte de la chambre. Ah, comme il était magnifique ! Je ne me rassasiais pas de sa vue.

— As-tu appris quelque chose de neuf ? a-t-il demandé sèchement à Arty sans l’inviter à entrer.

— Oui. L'enfant. On l’a retrouvé. Il a été adopté par un couple de riches Américains.

Mon maître regardait Arthur comme s’il ne le voyait plus. Il devait, comme moi, imaginer une femme avec le marmot dans ses bras près d'un homme dans une maison somptueuse.

— Que va faire la police ?

— Ils considèrent ce couple aussi coupable que ceux qui ont vendu le bébé. Ils vont sûrement l’arrêter.

— Et le petit ?

— Il sera rendu à sa mère, je suppose, même si elle est en état de choc et qu’elle n’en veut pas.

— Comment ça, « elle n’en veut pas » ?

— Elle avait couché avec un jeune homme de son village sans contraceptif, bien sûr, et elle est tombée enceinte sans le désirer. Elle n’a pas les moyens de subvenir à ses propres besoins, encore moins à ceux d’un enfant. C'est pour ça qu'elle s'était laissé séduire par des promesses d'emploi payant. Elle ne se sent pas la force de s’occuper d'un bébé. Si on le rapatrie au Cambodge, il vivra sans doute dans la misère ou il se retrouvera dans un autre circuit d’adoption peut-être pas plus légal que le premier.

— Seigneur ! On en sortira donc jamais ?!

— Nous… Nous pourrions l’adopter, Monsieur, ai-je suggéré impulsivement.

Il m’a regardé longuement.

— Je ne suis presque jamais à la maison. Que deviendrait cet enfant avec des parents toujours absents ? C’est une jolie idée, mais…

Oui, bien sûr. Je n'avais pas réfléchi à ça ni à rien d'autre d'ailleurs, si ce n'est à sauver ce petit. Je ne savais même pas si c'était un garçon ou une fille.

— Maître Marquis et Fabien désirent avoir un bébé depuis qu’ils se sont mariés. Peut-être pourrait-on faire en sorte qu’ils l’adoptent, a suggéré Arthur.

Je connaissais un peu maître Marquis et son esclave. Je les avais déjà rencontrés à une fête costumée qu’ils avaient organisée. Mais j'ignorais qu’ils voulaient fonder une famille.

— Je vais en discuter avec Christian et Fabien. Ils vérifieront eux-mêmes si c’est possible. Envoie-leur tes contacts et les coordonnées du couple, de la mère biologique et de l’enfant. Merci de t’être occupé de tout ça. Mais maintenant, adieu, Arty ! Je ne veux plus te revoir ni même entendre parler de toi. Et ne compte pas que j’aille à ton club ou ailleurs où je risquerais de te rencontrer. Ne me contacte plus par téléphone, par écrit ou autrement.

Arthur s’est mis à pleurer et à supplier.

— J'étais certain que c’était ce que vous espériez ! C’est ce que vous aviez dit au restaurant. Et Gabriel était prêt à servir de cobaye à Fausto si c’était votre volonté. J’ai cru réaliser votre désir. Je pensais vous plaire !

— Ne te moque pas de moi, Arty. Tu n’as fait ça que par jalousie, pour tenter de décourager Gabriel de vivre avec moi. Mais ça n’a pas fonctionné. Maintenant, tu veux me convaincre que tu l’as fait pour moi ?! Allons donc !

— Vous avez dit qu’il fallait tester Fausto. Vous l’avez dit ! a insisté Arthur d'une voix grinçante.

— Oui, et tu avais juré de ne jamais rien faire qui me concernait sans me demander d’abord mon avis. Gabriel est mon esclave ; il me concerne plus que tous et que tout. Mais tu ne m’as pas consulté avant de l’enlever. J'avais également exigé que tu me tiennes au courant de tes moindres faits et gestes si tu entreprenais quelque chose pour moi, n’est-ce pas ? Quand l'as-tu fait ? Après sa disparition, je n’arrivais même plus à te joindre sur ton portable. Tu l’avais éteint ! Tu voulais être bien certain que je ne t'interrogerais pas sur lui. Dégage, Arty. Je t’ai assez vu.

Arthur a prétendu que ce n'était pas ce qu'on croyait, que sa batterie de téléphone était morte et qu'il était si occupé qu'il ne s'en était pas aperçu. Puis il s'est mis à genoux, tête au sol. Il sanglotait et suppliait son maître de lui pardonner, de ne pas le rejeter.

— Viens, Gabriel. Allons manger une bouchée. J’ai faim.

Il m’a pris par le poignet et a tenté de m’entraîner avec lui vers la cuisine, mais je lui ai résisté. Je regardais Arthur, prosterné, perdu dans un enfer qu’il s’était lui-même créé. J’imaginais ce que j’éprouverais à sa place. Tout ne me semblerait-il pas moins invivable qu’un rejet total et définitif ?

— Gabriel ! a insisté mon maître d’un ton impatient.

Je l’ai suivi, mais j’avais l’intention d’essayer de le convaincre de pardonner à son ami, peut-être pas tout de suite, mais j'espérais le persuader de ne pas le chasser pour de bon.

— Tire-toi, Arty, a-t-il répété avant de laisser Arthur tout seul dans l’entrée.

Une fois à la cuisine, il est resté debout immobile au milieu de la pièce, comme s’il ne se souvenait plus de ce qu’il était venu y faire. Je me suis approché de lui et j’ai effleuré son bras. Il a sursauté. L’expression sur son visage en était une de vive douleur.

— Je vous aime, ai-je dit.

Il m’a adressé le sourire le plus malheureux que j’ai eu l’occasion de voir. À cet instant, je ne savais pas lequel des deux, lui ou Arthur, souffrait le plus. J’aurais voulu les réunir, et je ne le pouvais pas. Mais je me promettais d’y arriver.

— Votre problème, c’est que vous suscitez trop de passion chez ceux qui vous aiment. Une fois qu’on est entré dans votre vie, on tient à y rester à tout jamais.

Il a eu un sourire un peu plus gai. Un peu.

— Toi, tu m’idéalises trop. Je ne suis qu’un être humain ordinaire. Regarde. J’ai un bouton juste là.

Il a pointé du doigt un comédon. J’ai ri.

— Oui, mais votre humanité, c’est ce qui vous rend encore plus désirable.

Il m’a dévisagé en fronçant les sourcils, comme s’il ne croyait pas possible cet aveuglement qui me poussait à l’adorer malgré ses défauts, presque à cause d'eux. Mais n’est-ce pas la définition même de l’amour : cet état de constante partialité dans la manière dont on perçoit l’être cher ?

J’ai entendu la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer.

— Je ne pense pas qu’Arthur me trouve si séduisant en ce moment, a-t-il ajouté.

— Il vous aime plus que jamais, ai-je affirmé, tout à fait certain de cette vérité.

Il a hoché la tête sans avoir l’air trop convaincu de ce que je venais de dire.

−Ce qu’il veut surtout, c’est son propre bonheur ; pas le mien. Sinon, il ne t’aurait jamais enlevé.

C’était étrange, mais j’enviais presque la peine et l’intense douleur que devait éprouver Arthur en ce moment. Tout le courage qu’il avait dû amasser pour partir sans discuter, alors qu'il était certain d'être totalement et définitivement rejeté, me semblait incommensurable.

Si j’en croyais le récit que m’avait fait mon maître de leur passé, Arthur le considérait comme sa raison d’être. Je craignais que, pensant l’avoir perdue, il ne lui vienne des idées suicidaires. J’espérais de tout mon cœur qu’il respecterait son engagement à demeurer vivant.

Mon maître était en train de fouiller dans les armoires et le frigo à la recherche de quoi se sustenter. J’ai regardé au congélo. Il restait plusieurs plats pour deux que j'avais cuisinés pendant qu'il était au Cambodge.

— De quoi vous êtes-vous nourri en mon absence ?

— De pas grand-chose.

— Je vois ça. Pourquoi n'avoir pas mangé ces repas ? lui ai-je demandé en lui en montrant un.

— Parce que c’est toi qui les avais préparés. J’aurais été incapable d’en avaler une bouchée ; ça m’aurait trop rappelé ta disparition. De toute façon, je n'avais pas beaucoup d'appétit.

Et dire que c’est moi que Fausto traitait d'idiot sentimental. J’ai souri, ravi de découvrir que même un dominateur aussi sadique que mon maître pouvait éprouver de telles émotions.

J'ai sorti des pâtés aux poulets et les ai mis au four en espérant qu’ils ne seraient pas trop humides, vu que je ne les avais pas décongelés au préalable. Je les ai retournés à mi-cuisson pour que la croûte de dessous dore un peu.

Une heure plus tard, nous avons mangé en silence, chacun perdu dans de sombres souvenirs. J'avais pris le plus petit des deux pâtés, car je soupçonnais mon estomac d'avoir rétréci pendant mon jeûne et je ne voulais pas trop me bourrer.

En voyant son air rêveur, j’ai tendu la main vers la sienne.

— Enlève ce jean, a-t-il ordonné. J’ai besoin de jeter un coup d'œil à ton joli petit cul.

J'ai obéi en espérant lui faire oublier les derniers jours. Ensuite, j’ai ramassé les reliefs et mis assiettes et ustensiles dans l’eau chaude savonneuse. Je les ai lavés, essuyés et rangés en sifflotant et en tortillant lascivement le derrière.

— Tu le fais exprès, hein ? m’a-t-il demandé.

— Vous croyez, Maître ?

Il a grogné, s’est approché et m’a traîné à la chambre avec lui en enserrant mon poignet plus sûrement que ne l’aurait fait un bracelet de menotte.

— Mets-toi à plat ventre sur le lit. Je veux pouvoir t'admirer à mon aise.

— Et ensuite ? ai-je demandé après avoir obéi.

— Ne sois pas trop impatient, petit esclave.

— Je suis TRÈS impatient. Je le suis toujours quand vous me désirez, ai-je affirmé.

— Tu crois que je te désire ?

— Oui, bien sûr. Mais je vous désire encore plus.

— C’est impossible.

— Quoi ?

— Ferme-la et laisse-moi me rincer l'œil.

J’ai ri. Oh que je l’aimais, ce foutu sadique !

Il s’est mis à inspecter minutieusement toutes les marques causées pendant mon emprisonnement des derniers jours. Il semblait vouloir en faire un examen exhaustif, n’en oublier aucune. Personne n’a jamais pris autant d’attention et de soin à prospecter un territoire charnel.

Ses doigts parcouraient ma peau avec une légèreté presque éthérée. Il me touchait à peine, mais ô la douceur de cet effleurement, de cette investigation ! J’aurais voulu que ça dure indéfiniment, qu’il ne s’arrête jamais. Parfois, quand j'étais petit, Maman disait à Papa qu’elle l’aimerait encore pendant plusieurs éternités. J’ai souri au souvenir de cette impossibilité mathématique et logique. Mais ce jour-là, j’étais sûr qu’elle avait raison : on peut aimer pendant plus d’une éternité.

J’ai tourné les yeux vers lui. Il était totalement concentré sur son exploration. Mais son sexe était d’une incroyable rigidité ; il devait même en souffrir. J’ai tortillé le derrière sous son nez en ricanant. Il m’a tapé les fesses.

— Petit démon ! a-t-il dit.

— Ah ! Mais vous m’avez appelé votre ange tantôt.

— Oui, un ange déchu.

J’ai ri. Je l’aimais. J’étais presque aussi bandé que lui et je voulais qu’il me pénètre. Pas dans une heure, pas dans cinq minutes, mais là maintenant ! J’en avais besoin. Tellement besoin !

J’ai gémi. Il a grogné. J’ai essayé de me retourner pour lui faire une pipe, pour le caresser, n’importe quoi pour ne pas attendre davantage.

— Sois patient, mon petit diable, a-t-il dit avec un sourire cruel.

Il s’est installé entre mes jambes, m’a ordonné de lever le cul plus haut, encore plus haut. Puis il a écarté mes fesses et s’est mis à me lécher voluptueusement. Ô si voluptueusement ! Savez-vous ce que ça signifie ? C’est comme une porte entre paradis et enfer, entre salut et perdition. Et c’est insupportable !

Contrairement à moi, il n’hésitait pas à enfoncer profondément sa langue. Il ne semblait pas se soucier de ce qu’il pourrait trouver dans mes entrailles, savourant même mes sucs odoriférants. Il les aspirait lascivement, comme si c’était de l’ambroisie ou une substance vitale essentielle à sa survie. Comme il avait dû s’inquiéter pendant mon absence ! Comme il devait m’aimer, mon bel amant, mon seul amour !

J’imaginais ce que j’aurais ressenti si c’était lui qui avait disparu, si Arthur en avait été la cause et si mon maître avait été torturé à cause de lui comme je l’avais été. Soudain, je comprenais pourquoi il ne voulait plus entendre parler d’Arty et pourquoi il le rejetait malgré la peine que ça lui causait.

Alors que je savais avec certitude que le prochain coup de langue suffirait à me faire exploser de plaisir, il s’est arrêté. Le salaud !

Il m’a forcé à me retourner et s’est mis à m’examiner du côté face, y scrutant toutes mes marques, tâtant avec délicatesse chaque cicatrice laissée par mes tortionnaires, comme pour reprendre possession de toutes ces parties de mon corps. Et chaque contact semblait le rapprocher un peu plus de son éden tandis que son regard léchait mes blessures et que ses doigts lestes de prédateur suprême me maintenaient aux abords du mien.

Il m’a pénétré avec une savante lenteur, me poussant à m’ouvrir, à m’offrir comme l’agneau pascal sur l’autel sacrificiel.

Son air tourmenté, ses exquis effleurements, ses sensuelles entrées et sorties, ses lascives allées et venues, tout exaltait ce plaisir démesuré qu'il voulait m'infliger et faire durer un peu plus !

Je me suis accroché à lui comme à ma bouée de sauvetage pour ne pas m’égarer dans l’immensité ou me noyer dans l’abîme vertigineux de ma jouissance. Toute mon échine et mon crâne étaient parcourus d'un lent et pénétrant frisson. J’ai râlé et hurlé mon plaisir alors que mon sperme l’arrosait en longs jets crémeux et que le sien me comblait.

Nous nous sommes endormis, moi, entre ses bras, lui, encore en moi.

Chapitre 2

Quand j’ai ouvert les yeux, il était étendu sur le côté et il m'observait, sourcils froncés. Il avait l'air soucieux.

— Crois-tu avoir assez de force pour m'accompagner au Brésil ?

— Je ne me sens pas la force de rester ici sans vous, Maître.

Sa question m’avait totalement réveillé. Demeurer au nid tandis qu’il s'envolerait vers le Brésil me rendait plus malheureux que la crainte de me retrouver en cellule en son absence. Et s'aventurer tout seul dans la jungle ne me semblait pas une bonne idée de toute façon ; il lui fallait un compagnon de randonnée.

— Tu as été malade, puis emprisonné. Tu as maigri et tu aurais toutes les raisons d’être affaibli et en état de choc après tout ça.

— En état de choc ?! Je serais bien plus perturbé si vous m'abandonniez ici. Et il y a des touristes en fauteuil roulant qui visitent la forêt amazonienne. Il y a même des bambins qui y vivent. S’ils peuvent le faire, pourquoi pas moi ?

« Et Arthur, comment se sentait-il en ce moment, abandonné comme il l'était ? », me suis-je demandé.

— Primo : les enfants dont tu parles ont tout leur clan, qui connaît parfaitement leur habitat naturel, pour les aider à y survivre. Secundo : ces touristes n'empruntent que des sentiers aménagés, ils n'explorent pas la forêt vierge, et ils sont accompagnés de parents ou d’amis non handicapés. Tertio : Il n’est absolument pas question d'aller au Brésil sans toi ! a-t-il terminé sur un ton blessé, comme si croire une chose pareille était inimaginable.

— Pardonnez-moi. Je… Je pensais que vous vouliez me donner le temps de récupérer pendant que vous iriez parcourir la jungle tout seul.

— Non ! Nous pouvons remettre ce voyage jusqu'à ce que tu sois complètement rétabli. De toute manière, le mois d’août est le meilleur pour les randonneurs là-bas, à mon avis. On sera au cœur de la saison sèche. Le niveau des cours d’eau aura baissé et ce sera plus facile de trouver des plages pour nos campements à l’aller et au retour. Il pleuvra moins souvent et moins longtemps, le sol sera donc moins glissant. La marche sera moins difficile. Je ne te laisserais certainement pas seul ici après ce qui t’est arrivé.

— Maître, je crois que de voyager avec vous sera le meilleur remède à… Je serai trop occupé pour avoir le temps de ruminer mes souvenirs. Et tant que je suis avec vous, je me sens déjà mieux et en sécurité. Le plus dur de ma mésaventure, ce n’était pas la douleur physique. Elle était loin d'être agréable, mais…

Je cherchais comment lui faire comprendre la suite sans trouver les bons mots.

— Oui. Qu’est-ce qui était le pire ?

— Quand j’ai commencé à croire que le type qui m’interrogeait était peut-être Fausto, je me suis dit que, si c’était lui, il devait y avoir des caméras qui filmaient tout ce que je vivais et que vous pouviez être en train de nous observer.

— Jamais ! Jamais je n’aurais permis que l’on se serve de toi comme ils l’ont fait.

— Oui, mais… s’il vous plaît, laissez-moi finir.

Il a inspiré à fond, cherchant sans doute ainsi à se calmer. Il devait penser que je le jugeais pire qu'Arthur et même que son père en ce moment.

— D’accord, vas-y.

— Avant de m'imaginer que vous me surveilliez, je me sentais perdu, tout seul en enfer. L’idée que vous gardiez peut-être un œil sur moi et sur ce que j’endurais me donnait du courage et espoir. Je pouvais croire que je vous offrais chaque instant de ce que je vivais. Pour vous, j’aurais supporté tout ça et plus encore. Je voulais tellement que vous soyez fier de moi.

J’ai terminé la phrase en ravalant mes larmes.

− Mais je suis très fier de toi, de ton courage, de ta fidélité, mon valeureux esclave, mon grand amour ! a-t-il dit en se serrant contre moi.

— Alors au moins tout ça n’aura pas été inutile.

— Arthur cherchait à me prouver que ce que tu ressentais pour moi n'était qu'une passade et que tu m'abandonnerais à la première difficulté. Ce qu'il a fait a servi à me démontrer tout le contraire.

— Et il m’a permis de comprendre que ce que j’éprouvais n’était pas qu’un coup de foudre pour un beau dominateur, que je vous aimais assez pour être prêt à vivre cet enfer pour vous.

Il m’a serré plus fort contre lui. Son souffle dans mon cou me faisait frissonner, mais je ne voulais pas qu’il s’éloigne, ne serait-ce que d’un millimètre. À cet instant, je lui appartenais plus que le grain de sable aux dunes du désert.

J’ai eu beau tenter de le convaincre que j’allais parfaitement bien, il n’a rien voulu entendre. Il tenait à s’assurer que je serais au meilleur de ma forme physique et psychologique avant de nous rendre là-bas. Je lui ai même suggéré de me tester, bien qu'il me semblait l'avoir bien trop été dernièrement.

— Te tester comment ?! a-t-il questionné.

— Sur vos appareils, pour savoir si je suis en assez bonne forme pour vous suivre en randonnée en forêt.

Il a d’abord paru avoir des doutes concernant cette idée. Il a hésité, puis il a accepté. Nous avons donc revêtu chacun un short. Puis nous nous sommes rendus à son gym personnel et il m’a ordonné de monter sur le tapis roulant. Il a sélectionné un programme qui simulait un parcours en montagnes avec des descentes et des ascensions rapides, et il s’est installé sur l’elliptique.

Ce n’était rien de plus que ce que je faisais déjà aisément avant d’être enlevé. J’aurais sans doute trouvé l’exercice plus difficile si je ne m’étais pas imaginé arpentant la forêt amazonienne derrière mon maître. Je souriais largement quand il a arrêté l’appareil et examiné l’enregistrement de mon rythme cardiaque.

— Quoi ?! Qu’est-ce qui t’amuse autant ? a-t-il demandé en constatant mon air réjoui.

— Je me voyais en train de monter une pente derrière vous en forêt et j’avais les yeux à la hauteur de votre superbe arrière-train.

— Quoi ? Mon « arrière-train » ?! Je ne suis pas un animal ! a-t-il répondu en faisant mine d’être très offusqué.

— Oh, mais si. Vous êtes le plus fabuleux animal que la terre ait porté, ai-je affirmé en élargissant mon sourire.

Il est alors descendu de son appareil et m'a fixé, bras croisés sur sa magnifique poitrine. Je voyais voyager dans ses yeux toutes les idées lubriques qui traversaient son esprit. Ooooh !

— Hum. Je crois que tu es en assez bonne forme pour me suivre.

— Vous suivre ? Où ça ? Au lit ? ai-je dit en haussant plusieurs fois de suite les sourcils de manière lascive.

— Petit démon ! Mais tu ne penses donc qu’à ça.

— Oui, c’est que je suis encore jeune, moi, ai-je dit, essayant de le provoquer.

Il a penché la tête.

— Je sais ce que tu cherches à faire, mais nous avons des choses à faire aujourd’hui. Mais peut-être que, si tu es très très sage, nous aurons le temps de te soumettre à un nouveau test... au lit, a-t-il précisé avec une expression lubrique qui ne devait rien aux soubresauts de ses sourcils.

— D’accord ! Qu’est-ce que je dois faire maintenant ? ai-je répondu avec tant d'empressement qu’il s'est mis à rire.

— Le petit-déj.

— Ah, ai-je fait, déçu.

Ce qui l'a fait pouffer un peu plus. J’aimais tellement cette musique cristalline que j’en redemandais. J’aurais été prêt à toutes les clowneries pour l’entendre et la réentendre. Mes précédents doms étaient toujours si sérieux. Ils se donnaient un air sombre et une voix grave comme si c’étaient des prérequis à la domination.

J’ai commencé les préparatifs du petit-déjeuner pendant qu’il appelait son agente. Je l’ai écouté lui demander des réservations pour lui et moi en précisant qu’une seule chambre ou une cabine pour deux suffirait. Malheureusement, malgré mes bons résultats sur le tapis, il a quand même réservé pour le mois d’août. J’étais déçu. J’ai failli protester.

— Non, ce n’est pas Céline, mais Gabriel Jacob. Je vous envoie ses coordonnées immédiatement. Nous devions partir d'ici quelques jours, mais quelque chose s’est passé qui nous force à remettre nos réservations à la première semaine d’août. Mais j’aimerais pouvoir abréger ou prolonger ce délai au besoin. Est-ce possible ?

Il a écouté ce que la dame répondait.

— D’accord, faites ça. Merci, Marie !

Après avoir raccroché, il m’a demandé ce qu’il pouvait faire pour m’aider.

— Préparer le café. Qu’a-t-elle dit ?

— Qu’elle prendrait des billets modifiables pour le sept août et que si la situation changeait, nous n’aurions qu’à la rappeler et qu’elle remettrait tout au jour qui nous conviendrait.

— J’ai tellement hâte de partir, maître. Pourquoi retarder le départ ? Je vous assure que je…

— Non. Je préfère te tester plus minutieusement que je ne l’ai fait plus tôt. Il n’y a pas que ton état physique qui compte. Mais je te le promets, si rien de grave ne se produit dans les prochaines semaines, nous serons partis au début d’août, peut-être plus tôt. Et ces quelques semaines d’attente nous donneront le temps de mieux nous préparer. Ton portugais laisse encore pas mal à désirer, tu ne crois pas ? Et nos connaissances de la forêt, de sa faune et de sa flore sont plutôt superficielles. Il faut s’assurer de pouvoir y vivre convenablement, même en cas de pépins.

— Vous craignez qu’il nous arrive quelque chose ?

— Non. Mais comme dit le dicton : « Il vaut mieux prévenir que guérir ». Et j’ajouterais qu’il faut savoir guérir si nécessaire.

Je serais allé sur la planète Mars si ça avait été là où il voulait se rendre. « Quel superbe reportage nous y ferions », ai-je pensé.

— Quoi ? a-t-il fait, sur un ton presque impatient en me voyant encore sourire.

Je lui ai expliqué.

— En parlant d’endroits arides, un ami m’a demandé il y a quelques mois si je serais prêt à l'accompagner dans le désert australien à la recherche de formes de vie inconnues. Je n’ai pas dit non. Mais je ne savais à peu près rien de l’Australie et je commençais à peine avec Céline à ce moment-là et j’ai préféré lui offrir un voyage moins risqué, du moins, c'est ce que je croyais.

Il s’est perdu dans ses pensées.

— Cet ami australien… Est-il maso et soumis ?

Il a ri presque à en pleurer. J’ai souri.

— Oh que non ! C’est un magnifique dominateur. J’aimerais bien te partager avec lui un jour.

J’ai senti des vagues de laves brûlantes m'envahir et m’inonder. J’avais soudain très chaud. Ce qui ne lui a pas échappé.

— Je vois que l’idée ne te déplaît pas.

— Non ! Eh oui, mais…

— Si je l’exigeais de toi, tu accepterais, n’est-ce pas ?

J’ai senti mon ventre et ma gorge se nouer. Mais les images qui me traversaient l’esprit étaient des plus pornographiques.

— Oui, Maître. Je ferai ce que vous voudrez.

Sur quoi il s’est remis à rire.

— N’essaie pas de me convaincre que tu ne le ferais que pour moi.

J’ai préféré passer à un sujet plus sûr.

— Quel est cet autre rendez-vous où vous devez aller ce soir, si ce n’est pas indiscret ?

— Oui, c’est vrai, il faut que j’appelle tout de suite.

Il a rejoint madame Lévesque, la présidente de l’association des BDSMeurs de la région, et lui a dit qu’elle devait organiser une réunion exceptionnelle du conseil dès aujourd’hui à l’endroit habituel ou dans l’édifice où j’avais été torturé. Et d’y inviter aussi tous ceux qui avaient participé à mon enlèvement. Il n’avait pas mis le téléphone sur son haut-parleur, mais j’ai quand même pu entendre l’éclat de voix de la présidente.

— Si ça ne vous en prend pas plus pour vous énerver, vous feriez mieux de démissionner tout de suite de ce poste. De toute façon, vous en serez sûrement chassée dès aujourd’hui, alors, ce serait moins honteux pour vous de le quitter de votre propre chef.

Mon maître avait fait en sorte que je puisse écouter la suite pendant que je finissais de préparer un petit-déjeuner léger. La présidente a demandé pourquoi on la renverrait.

— Gabriel est mon esclave et je n’avais pas autorisé ce qu'on lui a infligé grâce à vous. Nous pourrions vous poursuivre pour enlèvement et extrême brutalité, mais nous préférons régler ça entre nous, c'est-à-dire avec les membres du conseil et les personnes qui ont participé à cette agression inqualifiable. Alors allez-vous organiser cette séance spéciale, oui ou non ?

— Monsieur Dubois a affirmé que vous y aviez consenti tous les deux. Et il avait une vidéo où vous disiez vouloir tester Fausto avec un « cobaye ».

— Monsieur Dubois est un fieffé menteur. Et il vous ne vous a montré que ce qui lui convenait. Avait-il un mandat signé de ma main lui permettant d’agir en mon nom ? Non, n’est-ce pas ? Ce n’était donc pas à lui que vous auriez dû en parler, mais à moi.

Le ton de voix de mon maître était extrêmement sec. La présidente devait se rendre compte qu’il était en colère et qu'elle s'était mis les pieds dans les plats.

— Eh, je vais essayer d’organiser ça pour aujourd’hui. Mais ces gens sont tous très occupés. Et à si brève échéance…

— C’est ça, ou nous allons à la police à l'instant même.

Il a raccroché sans la saluer, puis il a appelé Arthur.

— Ne va pas t’imaginer que je t’ai pardonné, a-t-il dit en commençant la conversation.

Arthur devait être sur les dents, prêt à tout pour son ex-maître.

— Que se passe-t-il au sujet du bébé ? a questionné mon maître.

Il a mis son téléphone sur haut-parleur encore une fois.

— J’ai rejoint plusieurs personnes au département du trafic humain et au service de l’adoption internationale. Je leur ai fait comprendre que la mère n’en voulait pas, que ça ne donnerait rien de bon de lui rendre son enfant, qu’elle le renverrait à l’adoption et que rien ne garantissait qu’il ne se retrouve pas entre les mains du même genre de criminels. J’en ai aussi parlé à Christian Marquis au cas où il pourrait l’adopter. Alors tout le monde va discuter ensemble de ce qu’il vaut mieux faire pour cet enfant. Maître, je ne vou…

— Non, Arthur. Non ! Merci de t’occuper du bébé. Je… j’ajoute ça à ta liste de bienfaits en regard de celle de tes nombreux méfaits. Peut-être qu'un jour, je déciderai que tu mérites mon pardon, mais pour l’instant, ça ne te servirait à rien de me supplier.

— Merci, Maître.

— Je ne t’ai rien promis ! Tu n’es plus mon soumis jusqu’à nouvel ordre, a jeté durement mon maître.

— Je sais. Mais avant cet appel, je craignais de ne jamais le redevenir, a répondu Arthur d’une voix qui faisait mal à entendre.

J’aurais eu envie de lui dire de garder espoir et de nous donner le temps d’oublier son erreur.

— Et, Arty, ne prends pas de rendez-vous importants pour ce soir. Il devrait y avoir une séance spéciale du conseil de l'association des BDSMeurs pour discuter de ton cas. Ta participation est obligatoire.

Et mon maître a raccroché. J’ai voulu commenter l’appel.

— Il ne…

— Non, pas toi aussi !

En voyant mes yeux s’embuer, il s’est approché et a mis la main sur ma joue.

— C’est une qualité que j’admire chez toi, mon ange, ta capacité à comprendre la souffrance des autres, même de ceux qui t'ont causé du mal. Mais ne crois surtout pas qu’Arthur deviendra ton ami pour autant. À l’exception de ma sœur, il a toujours haï tous ceux que j’aimais.

— S’il peut au moins apprendre à ne pas vouloir m’enlever, me torturer ou me vendre à des pervers, ce serait déjà bien, ai-je dit.

Il a eu un sourire triste.

— Allez, finissons de préparer ce petit-déj.

Après le repas, nous nous sommes vêtus plus décemment, nous sommes sortis pour aller chercher mes documents. Il n’y avait plus d’urgence, vu que nous retardions notre départ, mais comme tout devait être prêt, nous nous y sommes rendus quand même. Nous avons attendu notre tour plus longtemps que prévu en raison d'un nouvel employé en formation et de l'affluence peut-être occasionnée par tous ceux qui comptaient voyager pendant leurs prochaines vacances estivales et qui n’avaient pas de passeport.

Alors que plusieurs commençaient à s’impatienter, quelqu’un a dit qu’il avait un moyen sûr de vider la place en un rien de temps. Tout le monde a voulu savoir comment.

— Vous n’avez qu’à vous lever en criant : « Allahou akbar ! », a-t-il répondu en souriant.

J’ai ri. Mais j’étais bien l’un des seuls à trouver sa blague amusante.

Étant donné qu’il faisait un temps magnifique et que nous n’étions pas pressés, nous avons flâné un certain temps dans les rues du centre-ville avant de passer à nos banques respectives pour retirer de l’argent liquide et prendre les cartes de crédit prépayées que nous avions commandées pour le voyage.

— Nous rangerons tout ça dans le coffre-fort et nous aurons le nécessaire le moment venu. Mais pour l’instant, je meurs de faim. Que dirais-tu d’aller nous empiffrer de cochonneries ? m’a-t-il demandé.

J’ai souri. C’est vrai que le petit-déj était déjà loin et avait été fort léger. D’ailleurs, moi aussi, j’avais faim.

— Qu’est-ce que vous appelez « cochonneries » ?

— N’importe quoi avec des frites.

J’ai pouffé.

— Quoi ? N'essaie pas de me faire croire que tu n’en manges jamais. Ce serait une raison pour résilier tes contrats, a-t-il dit d'un air taquin.

J’ai ri.

— Si si, j’en mange, même un peu trop. Mais si c’est ce qui vous tente, allons-y pour les frites accompagnées de quelque chose.

— Quelque chose comme quoi : de la viande blanche ou rouge, du poisson ou des fruits de mer ?

— Hum, un gros steak saignant ou des moules me plairaient assez, mais je suis ouvert d’esprit et d’estomac. Je meurs de faim.

Comme repas peu après un jeûne, c'était peut-être un peu lourd, mais mon corps me réclamait quelque chose de nourrissant et de consistant. Et j'avais besoin de reprendre des forces.

— Va pour le steak-frites. Il y a un steak house pas bien loin et il paraît qu’ils font aussi d’excellentes moules. Peut-être des moules en entrée suivies d’un steak, qu’en dis-tu ?

— Mmmm ! J'en bave déjà, ai-je répondu alors que mon ventre faisait des gargouillis prouvant que je disais vrai.

Il a posé un bras sur mes épaules en me souriant alors que nous retournions à l’auto.

— Est-ce que je suis parano, Monsieur ? Mais j’ai l’impression qu’on nous surveille.

Il a jeté un coup d'œil alentour, puis m’a adressé son plus beau sourire.

— Si c’est Arthur, tant pis pour lui. Il verra que, toi et moi, nous sommes heureux ensemble et que nous nous passons très bien de lui. Allez, conduis, m’a-t-il ordonné.

Le grill n’était pas loin en effet. Nous aurions même pu nous y rendre à pied. Nous y avons mangé un excellent repas en discutant du voyage, de ce que nous ferions une fois à son bungalow au Brésil et ensuite. Nous avons blagué sur les joies de la nature.

— Mmm ! Baiser comme un gorille avec un petit singe suspendu à une liane, a-t-il dit, les yeux brillants de plaisir anticipé.

J’ai commis une imitation de criaillements simiesques. Tant pis pour nos voisins de table trop petits-bourgeois !

— Bien sûr, je pourrais aussi t'amener à ce que les Indiens nomment le jardin du diable et t'attacher à l'un de ses arbres, qui sont habités par de grosses fourmis noires très agressives envers quiconque s’approche de leurs demeures maudites. À moins que je ne te ligote à un kapokier, dont l’écorce est recouverte d'impressionnantes épines. Que choisirais-tu ?

J’ai gémi ; ce qui l’a fait rire.

— Je préfère le petit singe et la liane, ai-je répondu.

Il a ri encore plus fort.

Nous étions en train de payer l’addition quand la présidente a rappelé mon maître. Elle a dit que tout le monde, à l’exception d’un des plus anciens membres du conseil, serait présent si nous pouvions les rencontrer en fin d’après-midi. Il a bien sûr accepté.

— Qui sera absent ?

— Maître Lesage. Sa santé s’est détériorée dernièrement. Je crois qu’il ne va pas très bien.

— D’accord. Madame, j’aimerais que vous fassiez parvenir dès que possible les enregistrements des séances d’interrogation et de torture à tous les participants incluant messieurs Dubois, Fausto et les tortionnaires, dont j'ignore les noms. Et joignez également le montage vidéo qu’Arthur vous avait montré pour vous convaincre que Gabriel et moi avions consenti à l'enlèvement et à l'emprisonnement. Envoyez-les quand même aussi à maître Lesage.

La présidente est demeurée silencieuse.

— Puisque c’est de ça qu’il sera question, c’est normal qu’ils puissent voir de quoi il retourne avant la rencontre, n’est-ce pas ?

— Oui, mais tout ça sera très lourd. Ça risque de ne pas passer, a-t-elle dit comme si elle espérait pouvoir s’éviter une corvée.

— Vous pouvez tout sauvegarder dans le nuage et nous y donner accès ou vous pouvez ne leur communiquer que les extraits vidéo que je vous ai transmis. Mais s’il le faut, mettez tout sur des clefs USB et faites-les-leur livrer en urgence ou apportez-les-leur vous-même.

Elle ne devait pas être enchantée par la tournure que prenaient les événements. Et je dois dire que je me sentais assez mal à l’aise à l’idée de parler de ça devant des inconnus qui m’auraient tous vu nu, entendu me confier à Fausto et hurler de douleur. Mais mon maître avait certainement raison de vouloir en discuter avec ces gens. Après avoir refusé d'aller à la police, j'avais accepté de le laisser gérer cette question. Et il fallait agir. Ce ne serait pas normal de faire comme si rien de répréhensible n'avait eu lieu. Il fallait découvrir comment quelque chose comme ça avait pu se produire avec la complicité du conseil et décider de ce qui devait être fait pour éviter que ça se reproduise.

Même s'il avait demandé à madame Lévesque d'ajouter Maître Lesage à sa liste de destinataires pour les enregistrements, mon maître a quand même écrit un email à ce dernier en y joignant des extraits représentatifs de ceux-ci en format compressé. Il lui a indiqué quoi regarder en priorité et lui a donné une idée d’ensemble des événements ayant mené à mon enlèvement, à ce qui m’était arrivé ensuite et du but de la rencontre d’aujourd’hui. Puis il l’a appelé pour s’assurer qu’il lirait le message rapidement et lui a dit que nous apprécierions beaucoup son soutien. Moi, je ne connaissais même pas cet homme et ne savais pas pourquoi mon maître tenait tellement à sa présence. Monsieur Lesage faisait peut-être partie de notre communauté BDSM depuis longtemps, mais son état de santé devait lui avoir interdit de participer à autre chose qu’aux réunions de l’association, auxquelles je n’avais jamais assisté.

— Pourquoi voulez-vous qu’il soit là, Monsieur ?

— Maître Lesage a la réputation d’être un dominateur modéré qui tient beaucoup à ce que des règles strictes régissent les activités BDSM en général et l'association et son conseil en particulier. On m’a raconté qu’il se sent coupable quand il laisse s'exprimer son sadisme, qui est pourtant plutôt frileux. Je le crois donc à même de comprendre mes craintes de possibles débordements lors de mes rencontres avec Arthur et les raisons pour lesquelles je préfère avoir quelqu'un d'autre comme esclave à temps plein. D'autre part, Nathalie Fontaine, sa soumise depuis près de trente ans, s’était portée candidate à la présidence du conseil. Et madame Lévesque s’est présentée contre elle et l’a emporté. J’ai entendu dire que madame Lévesque avait soudoyé plusieurs membres. Mais évidemment, les personnes concernées ne s’en sont pas vantées.

— Maître Lesage ne doit pas beaucoup apprécier madame Lévesque. Il me semble que ce ne serait pas très… correct de le choisir pour diriger cette réunion qui risque de mener au renvoi de la rivale de sa soumise.

— Bien sûr, tu as raison, il ne l’aime pas, surtout que normalement, si elle perdait son poste, c’est Nathalie qui la remplacerait. Mais est-ce que ce ne serait pas que justice, puisque si on avait prouvé qu’elle était coupable de corruption, madame Lévesque n’aurait pas gagné ? Et je crois que, malgré tout, si le conseil décide de voter pour la personne qui présidera cette séance exceptionnelle, maître Lesage sera choisi en raison de son ancienneté. Et il se fera sûrement un point d’honneur de condamner le manque de respect des règles par madame Lévesque et par d’autres membres du conseil et de la communauté. Mais d’un autre côté, son sens de la justice et sa modération en tout le pousseront à ne pas prendre de mesures trop extrêmes envers les coupables.

Expliqué comme ça, je comprenais en effet que cet Ancien pouvait être le candidat idéal pour orienter les choses dans la bonne voie. Mais viendrait-il ? Et s’il le faisait, son état de santé lui permettrait-il d'accepter de présider la réunion ? Et sera-t-il ensuite capable d'influencer les personnes présentes ?

Le ciel était clair et le temps était doux, nous n’avions pas le goût de retourner à la maison en attendant la rencontre. Mon maître a dit qu’il avait oublié d’acheter quelque chose pour le voyage. Nous sommes d'abord allés à la pharmacie où il s'est procuré des médicaments contre la malaria, puis nous nous sommes rendus à une boutique d’équipements électroniques. Il a fait l’acquisition d’un bidule avec des voyants lumineux et une antenne.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un détecteur de micros-espions et de caméras de surveillance cachées.

Je n'ai pas compris immédiatement ce qu'il comptait en faire, puis je me suis souvenu de la montre-caméra et de la manière dont mon maître avait accueilli Arthur au restaurant, lui demandant s’il lui avait encore installé un traceur pour pouvoir savoir en tout temps où il se trouvait. Peut-être voulait-il aussi me rassurer étant donné que je lui avais dit croire que nous étions suivis.

— Vu que je ne peux pas me fier à Arthur pour me dire la vérité sur quoi que ce soit, je vais vérifier moi-même s’il n'a pas fait ce qu'il faut pour nous espionner ici ou à ma maison au Brésil.

Il s’est fait expliquer comment utiliser son détecteur. Le vendeur lui en a fait une démonstration assez complète en précisant qu’il se pouvait que nous repérions des équipements électroniques de bon aloi ou que nous ne localisions pas certains mouchards ou autres traceurs si ceux-ci étaient cachés dans des équipements émettant le même type de fréquences, comme les systèmes embarqués de l’auto, par exemple.

— Sans importance pour le moment. Nous n’irons pas au Brésil en auto.

Il en a profité pour racheter des piles alcalines et au lithium (beaucoup plus qu'il n'en fallait à mon humble avis). Certaines étant rechargeables, il a aussi pris des chargeurs adaptés. Il a ajouté à tout ça des cartes-mémoires pour nos appareils photo et caméras vidéo et une lampe de poche si puissante que je me suis dit qu'il devait vouloir éclairer le bonhomme dans la lune.

Nous nous sommes ensuite rendus au lieu de la rencontre, qui se tenait dans une salle de conférence d’un grand hôtel. Comme nous étions en avance, nous sommes allés prendre un café à son bar.

— Je ne pourrais pas boire quelque chose de plus corsé ? ai-je demandé.

— Pourquoi ? Tu es nerveux ?

— Oui. Je ne connais pas la plupart de ces gens. Et la présidente ne semblait pas très heureuse de cette rencontre.

— Normal. C’est elle, la principale accusée.

— Quoi ?

— Arthur a été l’élément déclencheur. Mais peut-être que rien ne se serait passé si elle n’avait pas fait en sorte que des membres de la communauté y participent. Et elle l’a fait sans notre consentement, en se fiant à un mauvais montage audiovidéo. C’est donc un délit. Elle, Arthur, Fausto et tes tortionnaires pourraient être condamnés pour enlèvement et voies de fait.

— Mais je vous l'ai dit, je ne veux pas qu’ils soient emprisonnés !

— Je sais. C’est la raison de cette rencontre. On tentera de décider ce qu’il y a lieu de faire avec eux en dehors d'une mise en accusation et d'un procès. Mais si le conseil ne fait rien pour punir ces gens et pour éviter que ça se reproduise, je suis déterminé à les traîner en justice si nécessaire.

J’ai secoué la tête de gauche à droite et inversement.

— Ne t’en fais pas. Tout se passera bien. Tu n’es pas forcé de parler, à moins que celui ou celle qui remplacera madame Lévesque comme animateur de la rencontre te pose des questions.

— Vous êtes certain qu'elle ne conduira pas cette réunion ?

— Oui. Elle voudra sans doute le faire, comme d’habitude, mais dans ce cas-ci, comme elle est la principale inculpée, elle est trop impliquée pour tenir ce rôle.

Plus il m’expliquait la situation, plus je me sentais mal à l’aise à l’idée de ce qui allait bientôt se passer. J’avais envie de prendre mes jambes à mon cou et d'aller me cacher dans un coin, loin d’ici.

— Courage, mon petit esclave ! Je sais à quel point tu peux te montrer courageux. Et nous ne faisons pas ceci que pour toi, mais aussi pour tous ceux qui pourraient vouloir porter plainte pour maltraitance dans le futur. Il faut qu’il y ait une procédure pour éviter de tels agissements et pour intervenir ensuite si ça se produisait quand même. Pour l’instant, il ne semble pas y avoir de règles claires ou, s'il y en a, on ne les a pas respectées.

Évidemment, je comprenais que si tous ceux qui, comme moi, ont des raisons d'incriminer un dominateur ou un autre membre de notre communauté refusent d'en parler parce que ça les met mal à l'aise ou qu’ils craignent qu’on ne les prenne pas au sérieux et que rien d’officiel ne soit fait, des tas de gens risquent d’en souffrir et, qui sait, peut-être même d'en mourir.

J’ai hoché mon accord de la tête.

— Tu n’as pas l’air bien convaincu. Si tu ne veux pas de cette rencontre, nous pouvons encore tout annuler, mais il est temps que tu te décides.

J’avoue avoir été tenté d'accepter cette offre. Puis je me suis dit que mon maître ne serait pas très fier de moi et qu'il serait mal vu si nous renoncions à accuser les coupables devant le conseil. On penserait qu'il n'avait pas vraiment à cœur les intérêts et la sécurité de son soumis. On croirait peut-être même qu’il avait quelque chose à cacher.

— Non, je ne veux rien annuler. C’est juste que… ça me gêne.

— Tu ne devrais pas te laisser intimider par ces gens ; tu les vaux tous plusieurs fois. Et tu n'as rien fait dont tu doives avoir honte, bien au contraire. Et en portant plainte contre les responsables, tu affirmes qu’ils n'auraient pas dû porter la main sur toi, car tu m’appartiens. Comprends-tu ?

Oui, c’était comme déclarer haut et fort que j’étais désormais l’esclave de Zach Mendel et que personne n'avait maintenant le droit de toucher à un seul de mes cheveux sans sa permission officielle. J'aimais cette idée. Je l'aimais même beaucoup.

J’ai souri. Il a caressé ma joue. Nous avons ensuite discuté de sujets plus agréables, comme de notre prochain voyage. Je savais qu’il avait en tête de profiter de nos pérégrinations pour m'enseigner des tas de trucs et pour s’amuser avec moi à sa façon et ses projets me plaisaient beaucoup. J’ai réalisé que, contrairement à la dernière fois où j’avais pensé à notre isolement dans la jungle, je ne craignais plus de me retrouver loin de la civilisation, seul avec lui. Ce qu’il voulait faire aujourd’hui me prouvait son désir de me protéger et de montrer à tous que je lui appartenais.

Chapitre 3

L’heure de la réunion était arrivée. Nous nous sommes rendus sans nous presser à la salle indiquée. Il y avait déjà quelques participants qui ont levé les yeux en nous voyant entrer et nous ont salués. Mon maître a discuté brièvement avec quelques-uns d’entre eux. J’ai serré la main des deux seules personnes que je connaissais. Puis nous sommes allés prendre place à l’arrière de la grande table. Je ne savais pas si je devais m’agenouiller à ses pieds, m’asseoir par terre ou ailleurs. Il a résolu mon dilemme en tirant pour moi la chaise à sa droite.

— Avez-vous eu le temps de jeter un coup d’œil aux vidéos qui vous ont été envoyées par madame Lévesque ? a-t-il alors demandé aux gens présents.

— Non. Pas vraiment. Je viens juste de les recevoir, a dit quelqu’un que je ne connaissais pas.

Les autres ont répondu de même. Mon maître a jeté un regard sombre à la présidente.

— Je ne peux pas vous préciser les parties que vous devriez consulter immédiatement, vu que je n'ai pas vos adresses email. Mais, madame Lévesque, je vous les ai indiquées, pourriez-vous les leur transmettre TOUT DE SUITE ?

Le ton de son « tout de suite » signifiait clairement qu’il n’était pas question qu’elle tergiverse encore avant d'envoyer cette information. Elle a ouvert son ordinateur sans se presser et a pianoté dessus. Personne ne semblait avoir reçu quoi que ce soit cinq minutes plus tard.

— Vais-je devoir utiliser votre appareil et le faire à votre place ? a insisté mon maître.

— C’est que je ne retrouve plus votre message, a-t-elle prétendu.

— Je vous le renvoie, a-t-il dit en sortant son téléphone.

Pendant qu’il pianotait, d’autres personnes sont arrivées. Maître Marquis et Fabien, son soumis, faisaient partie des membres du conseil et venaient d’entrer. Je les ai salués de la tête. La salle se remplissait petit à petit, mais Arthur n’était toujours pas là. Je l’ai mentionné à mon maître dès qu’il a terminé l’envoi de son message.

— Ça ne m’étonne pas du tout. Ce serait un vrai miracle s’il assistait à cette réunion.

— Mais vu qu’il est l’instigateur…

— Je sais. Nous ferons ce que nous pourrons avec ou sans lui.

À la surprise générale, maître Lesage est arrivé, accompagné de Nathalie, sa soumise. Le vieil homme chétif et un peu chancelant s’est dirigé vers le bout de la table le plus près de la porte, comme s’il était le roi des lieux, Nathalie le soutenant de son mieux. La personne qui était déjà assise à cet endroit s’est levée et a tourné le siège pour que monsieur Lesage puisse y prendre place.

Nathalie a ouvert un ordinateur devant son maître, qui s’y est aussitôt activé. Sa soumise a demandé comment faire pour pouvoir projeter des images sur l’écran à partir de l’appareil de monsieur Lesage. Fabien, qui connaissait sans doute très bien le système, les a aidés à s’installer.

— J’annonce le début de cette séance extraordinaire. Est-ce que l’un de vous pourrait fermer la porte ? a réclamé Madame Lévesque.

Quelqu’un allait le faire quand Arthur est entré. Plusieurs hommes l'accompagnaient, dont Fausto. Ils sont tous allés s’asseoir sur des sièges longeant le mur arrière à proximité de l’écran.

— Est-ce que toutes les personnes présentes pourraient se présenter ?

Chacun a donné son nom et une idée de ses occupations, surtout en tant que membres actifs de la communauté BDSM. J’ai appris que le costaud qui me trimballait partout pendant mon incarcération s'appelait Viktor Jacobson et qu’il était employé de la Maison du châtiment. Il y avait bien sûr Fausto. Mes deux autres gardiens faisaient partie de l'association des BDSMeurs de la région.

— Je ne crois pas, madame Lévesque, que vous devriez présider la réunion aujourd’hui. D’abord parce que c’est une rencontre spéciale et rien ne nous oblige à respecter la procédure habituelle, ensuite, parce que vous êtes mise en accusation, a affirmé maître Lesage après les présentations.

— Quoi ?! s’est presque étouffée la présidente.

— Je pense que nous devrions passer au vote pour déterminer qui animera cette séance, a suggéré maître Marquis sans laisser le temps à madame Lévesque de reprendre son souffle.

Quelqu’un a cogné à la porte et une autre personne est allée vérifier de qui il s’agissait. C’était Max Lemay. Il s'est excusé de son retard et est allé, lui aussi, s’asseoir sur une chaise le long du mur.

Maître Marquis a proposé que maître Lesage préside la réunion et Fabien a appuyé sa recommandation. La majorité des membres était d’accord pour que l’Ancien anime cette séance s’il s’en sentait la force. Mais un homme, qui semblait être ami avec madame Lévesque (son soumis ?) a sollicité un vote officiel en affirmant que monsieur Lesage risquait de ne pas se montrer équitable ; mais c’est quand même monsieur Lesage qui l’a emporté haut la main, comme prévu par mon maître.

Quand on lui a demandé s’il acceptait de présider cette rencontre, il a répondu haut et fort :

— Quoi ?! Je ne suis pas mourant. Bien sûr que je vais l'animer, cette réunion.

Puis il s'est mis à toussoter. Tout le monde l'a regardé d'un air inquiet. Mais sa toux s'est calmée et il a pu exiger qu’on éteigne les lumières. Il a alors démarré une vidéo. Nous avons d’abord vu des images dansantes de mon maître, Arthur et moi au resto. C’était le montage qu’Arthur avait réalisé à partir de l'enregistrement fait par sa montre. C’était clair qu'il avait été maladroitement découpé et réassemblé, peut-être au dernier moment avant mon enlèvement, pour ne montrer que ce qui faisait l’affaire d’Arthur. Nous avons ensuite pu assister en accéléré à quelques-unes des séances de torture et d'interrogatoire. Maître Lesage mettait parfois la projection à vitesse normale pour qu’on puisse entendre les insultes d’Arthur, mes réponses aux questions de Fausto ou mes hurlements de douleur. Quand l’écran est redevenu noir, la salle est demeurée silencieuse. Maître Lesage a demandé d'un ton impatient qu’on rallume les lumières.

Tous les regards se sont tous tournés vers moi. J’ai ravalé ma salive, soudain trop abondante. Mon maître a posé la main sur mon bras et l’a pressé gentiment. Je ne saurais dire à quel point je lui étais reconnaissant de ce geste affectueux et rassurant.

— Je tiens d’abord à mentionner que Gabriel Jacob est demeuré prisonnier dix-sept jours et qu’il a été supplicié quotidiennement, une ou deux fois par jour. Ce qui donne une vingtaine de séances de torture. Il a également été interrogé tous les jours, pendant lesquels messieurs Fausto et Dubois ont tenté de le convaincre de renoncer à sa relation avec son maître, Zach Mendel.

Il a fixé un à un tous les membres de l’assistance avant d’arrêter son regard compatissant sur moi. J’ai baissé les yeux, gêné de toute l’attention qu’on me portait. Il s’est ensuite tourné vers Max Lemay.

— Commençons par le début. Monsieur Lemay, pourriez-vous nous dire ce qu’est cette histoire d’enfermer votre esclave avec monsieur Fausto dans un lieu isolé ?!

J’entendais tout l’étonnement de maître Lesage dans son ton de voix.

— Un fantasme. Rien de plus, Maître.

— C’est faux ! s’est exclamé Arthur. Il a dit qu’il le ferait dès qu’il aurait trouvé le bon endroit.

— Ce sera bientôt l’anniversaire de David. Je voudrais lui offrir quelque chose à la hauteur de sa valeur et de sa générosité envers moi. Il mérite tellement qu’on le gâte, ce petit ! Et si ce n’est pas moi qui le fais, qui le fera ? Mais un cadeau emballé dans un joli papier avec une boucle ne suffirait pas à mes yeux. Alors, quand David m’a mentionné ce que tout le monde lui avait dit de Fausto et qu’il m’a avoué qu’il aimerait le rencontrer, j’ai compris à son regard brillant que « rencontrer » ne signifiait pas juste se trouver en sa présence ou discuter avec lui. J’ai donc pensé à leur organiser quelques jours seuls ensemble dans un éloignement qui leur permettrait de réaliser leurs fantasmes les plus fous sans être dérangés. Mais j’ai eu le malheur de parler de ça devant des amis un jour où je remplaçais un employé à l’une de mes boutiques. Et Arthur, qui était venu se procurer de l’équipement pour une activité à son club, m’a entendu. Il m’a dit que maître Mendel avait une maison isolée en forêt amazonienne et qu’il me la prêterait peut-être. Il m’a demandé si j'aimerais qu’il lui en glisse un mot. Mais un client est alors entré, m’a posé plusieurs questions sur ma marchandise et a fait un achat important. Quand j’ai voulu répondre à monsieur Dubois de laisser tomber, il était parti. Et il semble avoir pris mon silence concernant sa suggestion pour un accord.

Le ton de voix de maître Lemay quand il parlait des mérites de David, son esclave, était si vibrant que j’ai tendu la main vers celle de mon maître et nous nous sommes regardés. J’étais certain qu’il comprenait ce que je ressentais et qu'il éprouvait quelque chose de semblable.

— Monsieur Dubois, je peux admettre que vous avez cru que maître Lemay voulait réellement faire vivre cette expérience à son soumis et que vous avez cherché à l’aider en lui trouvant un endroit approprié, mais pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes venu à organiser ce que nous avons vu à l’écran ?

Arthur a raconté une partie de notre rencontre au restaurant, ce qu’il nous y a dit au sujet de maître Lemay, de David et de Fausto, du désir du premier d’offrir la servitude à l’état pur à son esclave. Il a mentionné les questions subséquentes de notre maître, à savoir si Arthur et moi le laisserions nous imposer quelque chose de ce genre, et que nous avions, l’un comme l’autre, accepté. Il a ajouté que, comme on l’entendait sur son montage, maître Mendel avait dit que si Fausto s'isolait avec quelqu’un pour l'éprouver, il vaudrait mieux que ce soit sous surveillance constante pour s’assurer que tout irait bien.

— J’ai cru qu’il souhaitait que l’on organise une telle rencontre. Il venait de me dire de ne pas m’offrir comme cobaye à Fausto. J’en ai tiré la conclusion qu’il voulait que Gabriel le devienne puisqu’il lui avait demandé s’il y consentirait s’il l’exigeait. Et comme vous l’avez entendu, Gabriel a répondu qu’il lui obéirait. Alors j’en ai parlé à la présidente, lui ai montré mon enregistrement et lui ai suggéré un endroit pas bien loin d'ici où ça pouvait se passer. J'ai ajouté que je me faisais fort d’y installer les équipements de vidéosurveillance nécessaires et d’y amener Gabriel, si Fausto acceptait de tenter de… de le briser. Elle a trouvé des volontaires pour être ses… tortionnaires et nous avons tout préparé.

— Donc, ni monsieur Lemay ni monsieur Mendel ne vous ont demandé explicitement de faire quoi que ce soit pour eux, n’est-ce pas ?

— Non, mais…

— Mais en vous fondant seulement sur des conjectures et des impressions, vous avez planifié l’emprisonnement de monsieur Jacob. Est-ce vous qui l’avez kidnappé ?

— Oui.

— Avez-vous tenté de vous échapper ? m’a questionné le vieux maître.

— Pas pendant l’enlèvement lui-même. Mais j’avais sollicité l'aide d'Arthur pour quelque chose sans rapport avec ce que nous discutons aujourd'hui. J'ai cru que c’était sa façon de me dépanner. Je sais que ça peut sembler louche, mais c’est la vérité. J’ai sans doute été naïf, mais j’ai fait confiance à Arthur et je l’ai suivi sans hésiter. Et, peu après, il m’a fait une injection et j’ai sombré dans un sommeil profond. Quand je me suis réveillé, j’étais en cellule. J'ai essayé de fuir quelques jours plus tard, mais j'étais affaibli à cause de la privation de nourriture surtout, et on m'a aussitôt paralysé avec un pistolet électrique.

— Est-ce qu’Arthur Dubois est votre soumis ? a demandé monsieur Lesage à mon maître.

— Non.

En effet, mon maître avait dit dernièrement à Arty qu’il ne l’était plus, mais lors du repas au restaurant, Arthur l’était encore, même si leurs rencontres n’étaient qu’épisodiques.

— Pouvez-vous nous confirmer que vous n’aviez pas confié à monsieur Dubois le mandat de s’occuper de ce kidnapping, de l’emprisonnement et du reste ?

— Absolument, je vous jure n'avoir rien réclamé de tel à qui que ce soit. Et personne ne m’a consulté à ce sujet.

— Et vous, monsieur Jacob, vous a-t-on demandé avant votre enlèvement votre accord explicite pour votre incarcération et tout ce qui s’est passé pendant celle-ci ?


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