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Au premier jour du reste de sa vie

Laureline Roy

copyright 2017 – Laureline Roy

Smashwords edition

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Du tourbillon de la vie s’échappe une mélodie

Un matin comme tous les autres,

Un nouveau pari,

Rechercher un peu de magie

Dans cette inertie morose.

Clopin, clopan, sous la pluie,

Jouer le rôle de sa vie

Puis un soir le rideau tombe…

Étienne Daho (Au premier jour)

Ces quelques mots ont guidé ma plume...

Chapitre un

Caroline entrouvre les yeux et regrette aussitôt son geste. Le soleil ne filtre pas encore au travers des rideaux et le réveil, sur sa table de nuit, indique six heures. Pas encore bien réveillée et elle peste déjà.

Mince, c’est pas vrai ! Une heure ou deux de répit, c’était trop demander ? Pourquoi je me réveille si tôt ?

Elle est d’une totale mauvaise foi. Elle sait très bien pourquoi, mais elle se voile la face, comme chaque matin. Antoine se levait toujours à cette heure pour aller travailler. Malgré les six mois écoulés depuis qu’il l’a quittée, elle n’a toujours pas réussi à briser cette habitude dorénavant inutile.

Elle se retourne, boudant le réveil dans un mouvement rageur pour faire face à son côté du lit. Évidemment, sa place est vide, ou du moins lui n’y est pas, mais ses deux filles, elles, sont bien là. Maya et Style ont relevé la tête en la sentant bouger. Depuis le drame, les chiennes ont insidieusement investi tout son espace. Elles se sont octroyées, au fil des mois, la place que son mari a occupée durant leurs vingt-sept années de vie commune. Dans son lit, de toute évidence, mais aussi sur le canapé, le soir quand elle s’abrutit devant la télévision, sur la banquette arrière de la voiture dans chacun de ses déplacements, dans bon nombre de ses pensées aussi, pour combler le vide de l’absence.

– Salut les filles ! Heureusement que vous êtes là sinon je ne sais vraiment pas à quoi je servirais.

Elle leur sourit, bêtement. Elle ne sait pas résister à ces deux paires de billes ambrées qui la couvent d’amour. Et puis ce ne sont que des chiens après tout, elle ne peut décemment pas leur infliger sa mauvaise humeur. Ses braves compagnes remuent la queue en lui léchant les joues, signe qu’il est temps de se lever pour une nouvelle journée mélo-dramatiquement ennuyeuse. Eh oui, comme tous les matins, elle est aussi sujette à l’auto-apitoiement.

Allez Caroline, bouge. Tu sais très bien qu’elles ne te ficheront pas la paix.

Six heures dix donc, début de son rituel journalier débordant d’hypocrisie et de soupirs exaspérés. Elle est debout à l’aube à maudire un mari qui l’a irrémédiablement abandonnée, des chiennes qui ne veulent pas faire la grasse matinée, une maison trop grande et trop silencieuse. Toutes ces lamentations stériles emmitouflées dans un vieux survêtement difforme qui a remplacé ses nuisettes, mais qui lui tient tellement plus chaud.

Dans un élan de tendresse, Maya renverse le cadre posé sur la table de nuit d’Antoine, une photo prise à Venise, cinq ans plus tôt. Caroline le ramasse en grimaçant.

Ce truc ne devrait même plus avoir sa place ici !

Cette escapade devait ressouder leur couple, loin de la routine du quotidien et des enfants, leur offrir une parenthèse pour raviver la flamme. Et ce fut effectivement le cas sur l’instant. Ils avaient flâné le long des canaux en se tenant la main. Ils avaient parlé et ri de petits riens comme cela ne leur était plus arrivé depuis des mois. Mais dès leur retour, force avait été de constater que les braises étaient définitivement tièdes. La passion de leurs jeunes années s’était muée lentement en une tendresse réciproque, une colocation bienveillante. Antoine était devenu avec le temps un époux qu’elle respectait par habitude, mais qui ne la faisait plus vibrer, un désenchantement qu’elle dissimulait derrière son rôle de femme au foyer modèle. Ses déplacements professionnels incessants l’avaient laissée trop souvent seule à gérer pour deux les enfants, seule nuit après nuit dans leur grand lit, leur grande chambre, leur grande maison. Antoine n’était plus avec elle, avec eux, sa famille, depuis bien longtemps.

Caroline repose sans sourciller le souvenir hypocrite à sa place initiale. Ce cliché de leurs visages souriants sur le Pont des Soupirs n’est rien de plus qu’une mascarade, une façade destinée à rassurer leurs proches, leurs enfants en particulier. Pourtant ce matin encore, et de manière obsédante ces temps derniers, une présence humaine, même éphémère comme celle d’un mari distant, lui semblerait une bénédiction.

Tout aussi motivée qu’à son réveil, elle s’oblige à descendre, à tenir comme chaque jour son rôle de maîtresse de maison, ne serait-ce que pour veiller au bien-être de ses chiennes en les nourrissant. Maya, la labrador bulldozer, gloutonne ses croquettes comme si sa vie en dépendait. Style, la lévrier espagnole toute en retenue, chipote à sa façon, en princesse délicate. Machinalement, Caroline se prépare un mug géant de café noir, ouvre la porte du jardin pour la sortie pipi des filles et s’affale dans le canapé du salon en remontant la fermeture éclair de sa polaire. Le café, trop chaud, lui brûle la gorge. Elle jure à nouveau en le posant sur la table basse et attrape au passage son portable. Il a fini de recharger durant la nuit et elle va pouvoir lire, si toutefois il y en a, les SMS et autres mails qu’elle aurait pu rater hier faute de batterie. C’est finalement Noël avant l’heure, elle découvre trois messages non lus, les ouvre dans un regain d’énergie positive, trop heureuse d’avoir, pour une fois, un dérivatif à sa mauvaise humeur matinale.

Le premier, de Morgane, sa jolie blondinette de vingt-cinq ans fraîchement installée à Paris avec son chéri, lui annonce que son nouveau boulot d’agent de voyage est trop cool.

Merci Tati Anne pour le piston !

Le second lui vient directement d’Australie. Son bébé de vingt ans, Raphaël, s’octroie une année sabbatique pour faire le tour du monde afin de trouver sa voie et se ressourcer après le drame. Il l’informe qu’il n’a pas encore été dévoré par un crocodile, mais que les moustiques sont légion.

S’il croit qu’une note d’humour peut me faire oublier qu’il ne m’a pas donné signe de vie depuis dix jours, il se trompe, mon fils indigne !

Il envisage de bourlinguer encore quelque temps du côté de Sydney avant de poursuivre sur Melbourne ou de renter en France. Elle imagine que c’est son porte-monnaie qui en décidera.

Le troisième message a été envoyé par sa brillante et non moins exaspérante sœur cadette Anne, directrice des ressources humaines d’une grande enseigne de voyagiste, ce qui explique en grande partie le poste super cool de sa fille. Comme à son habitude, elle est particulièrement prolixe.

« Je t’appelle ce soir à vingt heures. Faut qu’on parle. »

Fichue frangine. Pas un mot de trop. Une main d’acier dans un gant en toile émeri ! Il est passé où ton amour fraternel ?

Elle s’empresse de répondre à ses deux amours.

« Salut ma puce. J’étais sûre que ce boulot était fait pour toi ! Pense à remercier ta tante. Je t’aime ma minette. Fonce et accroche-toi ! Celui-là, c’est le bon. Bisous. »

Caroline doit toujours faire de la surenchère de positivisme avec Morgane. Sa fille vient de décrocher son troisième boulot en six mois, bien loin encore du modèle standard de stabilité. Mais sa grande est enfin autonome et se découvre peut-être même une vocation. Alléluia !

« Coucou mon petit homme. Merci de tenir ta vieille mère au courant de tes déplacements plus d’une fois par quinzaine, s’il te plaît. As-tu reçu mon virement ? Je suppose que oui, sinon tu m’aurais contactée bien plus tôt. Prends bien soin de toi mon chéri et gare aux kangourous ! Biz. »

Lui, par contre, est le roi du je-m’en-foutisme. On ne laisse jamais sa maman sans nouvelle ! Il devrait pourtant le savoir ce voyageur pas encore tout à fait autonome, celui-là.

Caroline repose le téléphone, rassurée sur le sort de ses enfants, mais avec ce goût d’inachevé au creux du cœur qui lui est si familier. Elle aurait voulu leur en écrire tellement plus… La raison l’emporte pourtant à chaque fois sur son instinct de mère surprotectrice. Elle ne veut pas qu’ils s’inquiètent pour elle. Cela fait quatre mois maintenant qu’ils ont à nouveau quitté le nid, plus d’un mois après les obsèques à la soutenir, la surveiller, la cajoler. Leur dévoiler sa solitude ou son manque d’entrain serait leur offrir l’excuse parfaite pour revenir. Ce n’est certainement pas l’avenir qu’elle leur souhaite, alors elle se tait, elle camoufle. Rêvant à leur chimérique retour, Caroline retombe un instant dans ses vieux travers, imagine une vie divinement parfaite, tous trois réunis… comme avant. Rapidement pourtant, elle se reprend, interdisant à son esprit de s’égarer dans un monde utopique dangereusement néfaste pour sa santé mentale. Il faut qu’elle bouge avant la catatonie fatale. D’un pas décidé, sa paire de pantoufles mémérisante aux pieds, elle gravit à nouveau l’escalier.

La chambre de Morgane capte son regard, baignée de la lumière rougeoyante du soleil qui monte enfin sur l’horizon. Impeccablement rangée, comme l’intégralité de la maison depuis que sa récente passion pour le ménage a émergé, son aînée y a laissé tous ses souvenirs d’enfance. Caroline parcourt du bout des doigts les étagères chargées de trophées. Elle s’attarde sur les photos au mur, Morgane à cheval sur la plupart, des concours d’obstacles avec Gitano à dix ans, à douze, à quinze, des câlins dans le box, assise dans la paille, son kikinou lui mordillant le cou. Elle encore, au galop sur Forever, son pur-sang réformé, souriant jusqu’aux oreilles sur sa petite Ferrari à quatre fers, comme elle aimait l’appeler. Les filles de la famille ont les chevaux dans le sang. Caroline avait acheté Forever sur un coup de cœur, juste après leur installation dans la maison, un vieux corps de ferme en lisière de village. Un grand terrain jouxtait la bâtisse principale et une grange attenante pouvait servir d’abri. L’endroit était parfait pour assouvir son rêve de petite fille. Puis, pour les dix ans de Morgane, le couple lui avait offert Gitano, son poney.

Depuis, les choses ont bien changé. Elle possède toujours la grande bâtisse, mais les prés sont déserts. Son vieux Forever l’avait quitté trois ans plus tôt, après quinze années de loyauté sans faille à ses côtés. Gitano était parti lui aussi, mais chez Virginie, une amie du village. Sa fille Emma et elle s’occupaient des chevaux durant leurs absences. Lorsque Morgane avait rejoint Paris et qu’elle avait été sûre que sa vie était là-bas, elle avait offert son poney à une Emma folle de joie.

Cette maison est maudite. Tout le monde la quitte un jour ou l’autre… sauf moi. Je suis la dernière gardienne du Temple, toujours fidèle au poste…

Son tour d’inspection des photographies et des poussières terminé, Caroline referme à regret la porte de la chambre et constate… qu’une bonne heure est passée. Bien que rien ne la presse, elle s’invective de s’être encore laissée aller à un excès de sentimentalisme.

Allez feignasse ! Opération décrassage, habillage, ménage encore, car oui, l’ennui me rend maniaque, remplissage du frigidaire, même si cuisiner pour une seule personne n’a rien d’excitant, baladage des chiens, même si cela ne se dit pas, ça rime et pour finir, grignotage devant la télé… Planning de la journée bouclé, génial !

Elle passe par sa chambre désormais mono-parentale, ouvre la penderie pour en sortir sans réfléchir sa tenue de prédilection, legging noir et pull à grosses mailles qui arrive à mi-cuisses puis rejoint la salle de bains attenante. Les spots l’éblouissent et le miroir l’agresse. Elle plisse les yeux pour mieux le fixer.

Mince, t’es toujours là, toi ! T’as pas changé… Regrettable.

Elle n’aime définitivement pas la femme qui lui fait face. Mais plutôt que de l’éviter comme à son habitude, aujourd’hui elle l’observe et l’affronte. Elle improvise une séance d’auto-flagellation verbale à visée hautement thérapeutique.

– Salut ma vieille Caro ! Oh que oui, quarante-sept ans, c’est indéniablement Ma Vieille… et Ma Grosse Vieille en plus, si j’en crois cette vision d’horreur. Non, mais regarde-toi, c’est pathétique. Sept kilos en six mois ! Tu te voiles la face en t’imaginant que ce léger surpoids se répartit discrètement sur ton mètre soixante-quinze. C’est complètement faux. Tu as pris des hanches et deux tailles de pantalon !… Et ces cheveux ! Ils n’ont pas vu le coiffeur depuis des mois. Tes jambes n’ont pas vu le rasoir depuis Mathusalem non plus, Miss Yéti et je remarque que tu as encore choisi une tenue très glamour… Boudin !

Caroline pensait naïvement qu’en s’énonçant ses quatre vérités à haute voix, elle aurait une once de rébellion qui la sortirait de son apathie, mais que dalle, pas un frémissement. Elle ne fait face rien de plus engageant qu’un corps qu’elle néglige royalement et un esprit qui mouline dans le vide les deux tiers de la journée.

OK, retour à la case départ ! Je suis juste moche, nulle, inutile et… je m’en balance !

Forte de cette constatation qui ne remonte en rien son moral, elle prend sa douche en mode zombie décérébré, s’habille et se coiffe à la va-vite en évitant soigneusement le miroir de la honte et décide, en refermant le portail de la maison, d’occulter une fois pour toutes de sa mémoire ce monologue improductif.

La journée se passe donc étrangement bien, compte tenu de tous les détails désagréables qu’elle s’impose de ne pas voir et de tous les sentiments qu’elle choisit de ne pas ressentir. Elle navigue en mode furtif dans les rayons du supermarché, achète des plats tout prêts, pour une personne. L’esprit petit village n’a pas que du bon et croiser une connaissance l’obligerait à une conversation de complaisance teintée d’une sollicitude qui, au mieux, l’indifférerait et au pire, lui taperait franchement sur les nerfs. Après un passage éclair à la maison, elle chausse ses vieilles bottes en plastique pour une balade avec les chiennes dans la campagne boueuse. Début avril lui réserve une magnifique averse et elle rentre trempée, ses cheveux fins et sans forme collés au visage. Mais, là encore, peu lui importe, il n’y a pas âme qui vive pour le remarquer. Les quelques amies qui lui sont restées fidèles se font de plus en plus rares. Elles ne passent plus qu’en coup de vent ou téléphonent pour une invitation au café du village qu’elle refuse presque systématiquement. Son manque d’enthousiasme chronique a fini par les rebuter et elle les comprend, elle se désespère elle-même.

Disparue aujourd’hui la femme sociable, enjouée, toujours partante pour une solde-party ou une brocante, qu’elle était il y a encore six mois. Elle avait alors la vie simple et tranquille d’une femme entretenue par un époux conciliant, un quotidien réglé comme un métronome, un réseau de bonnes copines oisives, mais dynamiques, des enfants adorables à élever.Difficile dans ces conditions d’imaginer qu’un soir de brouillard, un chevreuil et une sortie de route puissent remettre autant une vie en perspective. Antoine est parti pour un monde meilleur, ne cesse-t-on de lui répéter. C’est honteusement abject et égoïste d’avoir une telle pensée, mais Grand bien lui fasse ! Parce qu’elle, elle est restée dans ce monde-ci et il n’est pas aussi merveilleux que ce que chacun s’emploie régulièrement à lui dire.

Bref, après une promenade humide, un ménage fait pour la forme puisque rien n’est sale et un téléphone qui n’a pas sonné une seule fois de la journée, quelle surprise, Caroline occupe sa fin d’après-midi au courrier. Elle dépose sur la table du salon un monstrueux tas de publicités parmi lesquelles se cache néanmoins une lettre assassine, le relevé de compte de sa banque. Elle ne souhaite pas spécialement l’ouvrir, elle sait déjà ce qu’elle contient. Elle est dans l’orange, bien mûr. Le règlement des obsèques, les traites de la maison, les impôts et les aides financières répétées aux enfants ont lentement grignoté son dernier compte épargne. Elle relit deux fois le solde pourtant sans équivoque. C’est pire que ce qu’elle croyait, elle flirte avec le découvert dès le début du mois. Naufrage en vue !

Blasée, Caroline remet le courrier dans son enveloppe, jette le tout sur la table. Elle empoigne au passage ses réconforts du soir, la télécommande et le paquet de chips qui doit lui faire office de dîner, mais est coupée dans son élan par la sonnerie du portable. Flûte ! La photo de sa sœur s’affiche à l’écran, bien plus tôt que prévu. Psychologiquement, elle n’est pas prête, mais elle décroche en poussant un juron des plus grossiers. De toutes les façons, Anne va insister.

– Tu es en avance. On n’avait pas dit vingt heures ? T’es chiante !

Son venin tout juste craché, elle regrette déjà. Passer pour une garce mal embouchée avec l’attaque comme seule ligne de défense est loin de la calmer. Mais, à sa décharge, sa sœur ne l’appelle plus ces temps-ci que pour lui faire des reproches sur son laxisme et elle soupçonne que cette conversation ne sera pas différente.

– Salut Caro. Moi aussi je suis contente de t’entendre. Je suis encore au boulot. Alors oui, je t’appelle un peu plus tôt. Je bouscule ton emploi du temps surchargé ?

Ça y est, c’est reparti, elle est caustique. Sentant la lassitude poindre, Caroline soupire d’exaspération, espérant lui signifier sans ambiguïté son profond dédain.

– Non, ça va. Rien qu’un paquet de chips en guise de rencard. Il s’en remettra !

Peut-être qu’une pointe d’humour va me sauver la mise, mais j’en doute !

– OK, je vois… Rien n’a changé alors ?

– Si, l’état de mon compte en banque.

– Tu veux mon avis ? Non ? Ben, tu n’as pas le choix. Quitte ta campagne, ta petite vue sur les montagnes enneigées. C’est bucolique à souhait, mais il n’y a pas que ça dans la vie ! Mieux encore, vends cette baraque paumée et trouve quelque chose de plus petit en ville… Hé oh, réveille-toi un peu… Tu es toujours là ?

– Oui, je ne t’ai pas encore raccroché au nez. Pour la baraque, tu as peut-être raison. J’y ai déjà pensé, figure-toi. Financièrement, ce serait la chose la plus raisonnable à faire. Quoi que tu en penses, j’en suis consciente. J’ai encore quelques neurones qui fonctionnent et tu sais qu’en temps normal, j’ai les pieds sur terre.

– Sauf qu’en ce moment, tu patauges grave ! Cherche quelque chose près de chez moi, par exemple, et trouve-toi de nouvelles occupations. Laisse tomber ta campagne profonde !

– Ce qu’il me faudrait surtout, c’est un boulot, n’importe quoi pour renflouer mon porte-monnaie.

– Qu’est-ce qui t’en empêche ?

– Il faut être lucide, ma belle ! Je n’ai jamais bossé de ma vie et qu’une licence d’anglais inexploitable en guise de Curriculum Vitae. À part serveuse ou caissière, je ne vois pas. Et encore, à mon âge, j’ai toutes les chances d’être refoulée, même pour ce genre de poste. Les seules choses que je sache faire, c’est tenir une maison, cuisiner, m’occuper des enfants et gérer le budget familial. Édifiant, non ?

– …

– Oh, tu m’écoutes ?

– Oui, oui, j’ai entendu et je réfléchissais. Je ne voudrais pas trop m’avancer, mais… Je te rappelle.

Je ne le crois pas, cette garce a osé !

Anne vient de lui raccrocher au nez, sans préavis, rien, alors qu’elle lui faisait part d’informations cruciales. Cela n’a donc aucune importance d’apprendre qu’éventuellement, à contre-cœur, elle pourrait se séparer de la maison, chercher un emploi, bref, qu’elle est potentiellement prête à se bouger les fesses ? Madame est peut-être fine psychologue dans sa société, mais avec ses proches, elle ne fait pas dans l’humanitaire ! Atterrée par autant de désinvolture, Caroline tente de la recontacter à plusieurs reprises, mais sans succès. Elle tombe immanquablement sur sa foutue messagerie. Inutile d’essayer sur le fixe de son domicile, Anne a précisé qu’elle était encore au boulot. La connaissant, elle peut ne pas rentrer chez elle avant onze heures ou minuit. C’est d’ailleurs ce qui lui a valu son mariage et la garde alternée de son fils. Carrière : un. Famille : zéro.

Elle est vraiment pas cool, la frangine ! Jamais là quand il faut !

Tout en continuant à ruminer sa déception, Caroline décide de se rabattre, comme prévu, sur ses chips et une série policière américaine qui ne demande aucun effort de concentration.

Vers vingt-trois heures, son portable sonne à nouveau.

– Tiens, te revoilà. Tu as vu l’heure ?

– Re-coucou, sœurette. Désolée pour tout à l’heure, mais j’ai eu une illumination divine et il fallait que je la vérifie au plus vite. Voilà, je n’aurai qu’une question à te poser avant de t’exposer mon idée en détails. Tu écoutes bien ?

Anne ne lui laisse pas le loisir de répondre qu’elle enchaîne aussitôt sur un ton mélodramatique qui ne laisse rien présager de bon.

– Serais-tu prête à m’offrir deux mois de ta vie ? Allez, réponds. Ne réfléchis pas et dis-moi si, dès demain, tu serais prête à tout quitter pour moi ?

Le cerveau pathologiquement défaitiste de Caroline se verrouille immédiatement sur le programme Catastrophe.

C’est quoi cette question ?… Zut, elle est malade, elle a besoin de moi pour la soutenir… Un cancer peut-être. Oh non, non, non, elle ne me demanderait pas un engagement pareil, sur un ton pareil, si cela n’était pas super grave.

– Bien sûr que je lâcherais tout pour toi, c’est évident. Qu’est-ce qu’il y a ? Tu es malade, c’est ça ? Allez, accouche, merde !

Elle a crié si fort que les chiennes ont fui le canapé devant l’avis de tempête. Son cœur s’emballe, elle a les mains moites crispées sur le téléphone, mais la voix qui lui parle en retour est étrangement enjouée.

– Super, c’est ce que je voulais entendre. Tu promets, hein, t’es dispo ?

– Oui, je promets. Maintenant balance la mauvaise nouvelle.

– Hein ? Non, je t’ai juste trouvé un boulot. Y a pas mort d’homme ! C’est une très bonne nouvelle au contraire.

Alors là, ma vieille, tu dépasses carrément les bornes de la bienséance, même entre frangines !

Caroline imaginait le pire, une maladie dévastatrice, elle est en apnée et au bord de la syncope depuis cinq minutes, et Anne lui propose tranquillement un job ! Ulcérée, elle hurle de plus belle.

– Quoi ? Je me tape une trouille d’enfer à cette heure totalement indue pour qu’on parle boulot. Ça ne pouvait pas attendre demain matin ?

– Non, ça ne pouvait absolument pas attendre. Mille excuses pour ta petite montée d’adrénaline ! Je t’expose l’idée et je veux que tu y réfléchisses très sérieusement, toute la nuit s’il le faut. J’attends une réponse demain à la première heure. Et n’oublie pas que tu as promis et qu’il y a quelques secondes encore, tu étais prête à tout lâcher pour moi. Ceci étant dit, ai-je ton attention ?

Oui, elle l’a. Le cœur de Caroline reprend doucement un rythme normal. Elle s’est recalée au fond de son canapé et surtout, Anne a pris ce ton qu’elle lui connaît si bien de Madame Je-Maîtrise qui lui fait espérer que son projet n’est peut-être pas si rocambolesque.

– Vas-y, je t’écoute. Parle-moi de ton job providentiel à la Capitale. Mais ne t’emballe pas trop vite. Je ne dirai pas oui sans une excellente plaidoirie.

– Déjà, désolée, mais ça n’est pas à Paris. C’est à… Jersey.

Caroline ravale un hoquet, ouvre la bouche pour un énième hurlement outré, mais Anne ne lui laisse pas le temps de l’interrompre.

– Tu connais mon amie Jocelyne… En fait non, tu ne la connais pas. On a été collègues pendant dix ans et plutôt bonnes copines aussi. On s’est un peu perdu de vue, mais on reste en contact. Et justement, j’ai eu de ses nouvelles pas plus tard qu’hier. Depuis trois ans, elle est directrice d’un hôtel de luxe à Jersey. Elle me racontait qu’elle était dans la panade parce qu’une de ses gouvernantes s’est cassée la jambe. Résultat, plâtre, convalescence, rééducation, tu vois le tableau. Bref, elle ne s’en sort pas, il lui faut quelqu’un au plus vite, une personne de confiance pour palier deux mois d’absence de son employée. Et c’est maintenant que tu vas me trouver génialissime… J’ai pensé à toi !

Sa tirade était fort bien préparée, du grand art pour faire passer une pilule plus grosse qu’un pamplemousse. Anne reprend son souffle et Caroline en profite pour s’interposer en aboyant dans le micro.

– Mais ça ne va pas ! Je n’ai pas la moindre idée de ce que peut être le travail d’une gouvernante, encore moins dans un hôtel de luxe et dans un pays anglophone. T’es une grande malade, tu sais ?

– Hé, pas de panique ! J’en ai discuté pendant plus d’une heure avec elle. Elle connaît ton cas, la mort d’Antoine, la déprime, le trou paumé dans lequel tu vis, les soucis d’argent. Pour faire court, elle sait tout. Et j’ai pu la convaincre de te laisser ta chance en tant qu’assistante rattachée au service d’étage. Tu es organisée, rigoureuse, pour ne pas dire maniaque. Tu as toujours été hyper sociable, polie et jolie malgré ce que tu peux dire. Ce poste pourrait très bien te convenir. Mais surtout, tu prendrais un nouveau départ dans un lieu complètement différent et particulièrement stimulant. Tu ne trouves pas cela excitant ?

– D’abord, je ne suis pas un cas désespéré comme tu as pu le laisser croire à ta vieille copine. C’est vexant et dégradant. Et pour l’anglais, je fais quoi, des cours en accéléré Être-Bilingue-En-Trois-Jours ?

– À d’autres ! Tu parles déjà anglais. Tu n’es pas bilingue, mais tu te débrouilles très bien. Tu y mets vraiment de la mauvaise volonté !

Même si elle s’interdit de l’avouer à haute voix, Caroline sait que sa sœur n’a pas complètement tort, cet argument ne tient pas la route. Elle était assez douée en langues durant ses études, même si cela remonte à longtemps. Elle aime toujours autant regarder les films en VO et elle entretient son anglais avec Morgane depuis que cette dernière a douze ans. À l’époque, c’était leur façon de communiquer en toute discrétion, pour que petit Raphaël ne puisse pas comprendre leur conversation. L’habitude est restée.

– OK, tu marques un point. Mais les chiennes alors ? Je ne peux pas les abandonner. Et la maison, j’en fais quoi ? Et où je vivrai ? Et tu te rends compte des frais pour me rendre là-bas ?

– Pour le logement, c’est déjà prévu. Tu disposes d’un studio sur la propriété. Tu es nourrie et blanchie aussi. Tu auras un bel uniforme, c’est pas chouette, ça ? Pour ce qui est des chiens, je lui ai posé la question. Je savais bien que tu me sortirais cet argument. Eh bien, ça marche aussi. Il y a quelques formalités d’ordre sanitaire, mais pas de quarantaine. Jocelyne accepte que tu les amènes à la seule condition qu’elles soient en laisse sur la propriété. J’ajoute à cela un salaire plutôt attrayant et un petit bonus personnel, je m’occupe des billets d’avion. Alors, tu en penses quoi de ma brillante idée ?

J’en pense quoi ? Que je suis prise au piège, que je ne trouve plus d’objection valable hormis celle d’être morte de peur.

Prise au dépourvu, Caroline cherche une parade, un moyen de gagner du temps. Il lui faut trouver dans ce plan diaboliquement organisé la faille qui lui permettrait de refuser sans paraître exagérément timorée.

– Je ne sais pas trop… Cette proposition est très soudaine et complètement dingue. Laisse-moi la nuit pour réfléchir. Hein, s’il te plaît, Anne, une toute petite nuit de patience ?

Elle la joue plaintive. Elle sait que cela marche sur Anne, avec elle et son fils uniquement, et dans des situations désespérées. Et ce soir, c’est une situation désespérée, du moins de son point de vue. Magnanime, Anne lui accorde finalement sa nuit de réflexion, non sans lui avoir arraché la promesse solennelle de donner sa réponse le lendemain avant dix heures.

Quatre heures du matin.

Le menton posé mollement au creux de la main, Caroline fixe son bloc-note d’un œil noir plein de reproches. Elle vient de passer cinq fastidieuses heures à lister le pour et le contre de ce projet démentiel. Elle est épuisée, la tête au bord de l’explosion neuronale, mais le bilan est là, noir sur blanc sous ses yeux. Il n’existe aucun argument négatif qui ne soit insoluble.

OK, je vois. Cette cochonnerie de liste veut ma mort. Alors maintenant, je fais quoi ? Je saute ou je ne saute pas ? Merde, cette idée me fiche une trouille monstre. Mais si je reste ici, je deviens quoi ? Elle se résume à quoi ma vie aujourd’hui ?

Face à l’évidence, elle doit se faire une raison. Anne était dans le vrai, elle s’enterre dans sa campagne. Ce voyage est peut-être l’unique occasion qui se présentera jamais de donner un coup de pied à la vie d’ermite qu’elle mène actuellement. Elle relit les gribouillages au bas de sa feuille, une ébauche des incontournables du départ précipité selon sa philosophie. En femme ordonnée et pragmatique qu’elle a appris à être, elle sait que son passeport est toujours valide et les vaccins des filles à jour, une base essentielle pour un départ dans l’urgence. Le reste n’est que détails et un peu d’organisation, mais cela, elle maîtrise à la perfection.

Par prudence, elle prépare un SMS de confirmation différé à huit heures du matin pour Anne. Elle a tranché, probablement beaucoup trop vite, mais ce n’est plus négociable. Elle accepte et sa décision lui donne le vertige. Avec la mauvaise foi qui la caractérise, elle le met sur le compte de la fatigue et non sur celui de la panique. Allongée sur le canapé, elle ferme les yeux en se massant les tempes pour soulager un début de migraine, s’interdisant de tendre subrepticement la main vers son téléphone dans un dernier élan de lucidité face à la bêtise monumentale qu’elle s’apprête à commettre. Contre toute attente, sa tête se vide en moins d’une minute.

***

Mardi, huit heures moins trois.

Caroline est réveillée avant l’alarme. Elle s’apprête à changer de vie et malgré quatre petites heures de sommeil, elle est en pleine forme, sereine face à sa décision. Les doutes de la veille font maintenant place à un besoin incontrôlable d’aller de l’avant. Elle attrape son portable, l’envoi du message se valide sous ses yeux. Si elle avait voulu reculer, c’est trop tard… Tant mieux.

« OK, confirme mon arrivée à ta copine. »

Anne répond dans la minute, visiblement déjà sur le pied de guerre.

« Message transmis à qui de droit. Billets d’avion en cours de validation pour vendredi, mais à reconfirmer. Bonne décision. Je t’aime. »

Échange succinct, mais efficace, comme toujours entre elles.

Rituel immuable oblige, Caroline file dans la cuisine se préparer le premier d’une longue série de cafés, donne leurs croquettes aux filles, ouvre la porte du jardin et en profite pour leur annoncer officiellement leur prochain départ. Affligeant ! Ses chiennes sont les premières à apprendre leur voyage, comme si elles pouvaient y comprendre quoi que ce soit. Il ne manquerait plus qu’elle en parle aussi à ses plantes vertes et elle serait définitivement cataloguée névrotique.

Elle ne tient plus en place, s’impatiente de ce début de matinée qui traîne déjà trop en longueur. Il est huit heures et quart, un peu tôt pour ses copines, mais elle envoie tout de même un SMS groupé à ses cinq contacts les plus précieux.

« Grande nouvelle, je pars dans trois jours bosser à Jersey. Besoin d’aide pour vider la maison avant de la mettre en vente. Qui peut passer sa journée de demain avec moi ? »

À neuf heures, elle a reçu la réponse de chacune, toutes plus surprises et curieuses les unes que les autres, mais toutes partantes pour une journée Marathon du Déménagement. Les questions, elle en est sûre, seront pour demain.

Durant toute la matinée, elle enchaîne frénétiquement les coups de fils et les kilomètres en voiture, contacte monsieur Vermont, l’agent immobilier du village, car oui, elle vit tout de même dans un très gros village et il y a une agence, poursuit avec une visite improvisée chez Jacques, son vétérinaire depuis plus de dix ans, pour vérifier les passeports des filles. Il procède ce faisant au traitement antiparasitaire obligatoire pour entrer à Jersey et elle lui commande en urgence deux caisses de transport homologuées « Transport Aérien ». Sa bourse rétrécit d’un coup comme peau de chagrin. Heureusement pour elle, récupérer les cartons usagers du supermarché en vue de vider la maison ne lui coûte pas un centime. Enfin, de retour à la maison et après avoir savamment pesé chaque mot de chaque phrase, elle envoie un mail à ses enfants, leur exposant son projet, vantant à l’excès les bienfaits d’un dépaysement et d’un retour à une activité professionnelle. Prétextant le tourbillon des préparatifs, et surtout pour éviter toute question qui ébranlerait son optimisme déjà défaillant, elle leur demande de ne pas lui téléphoner dans l’immédiat et leur promet de donner des nouvelles dès son installation sur l’île.

Maïté et sa bonne humeur communicative arrivent en début d’après-midi. Coiffeuse-esthéticienne à domicile, l’exubérante jeune femme a répondu à sa supplique et passe au pied levé pour la pomponner. Caroline a grand besoin aujourd’hui de ses ondes positives et de ses bons soins sur son corps honteusement négligé. Maïté lui confirme d’ailleurs dans une moue faussement réprobatrice et un grand éclat de rire qu’effectivement le terrain est en jachère depuis bien trop longtemps et se charge de la détendre. Après trois heures à osciller entre douce béatitude des massages aux huiles essentielles et douleur dévastatrice de l’épilation à la cire, Maïté l’affirme métamorphosée. Caroline a un doute, mais ne peut se cacher, face au reflet du miroir, que, pour la première fois depuis des mois, elle se trouve presque mignonne. Cette coupe courte à la garçonne, pour donner du volume aux cheveux et mettre son joli visage en valeur, se répète-t-elle comme une leçon bien apprise, et les cours accélérés de mise en beauté font des miracles sur son estime de soi.

Ce soir-là, elle n’a ni besoin ni envie de s’appesantir sur le programme télé. Elle avale son dîner réchauffé au micro-ondes avec conviction, regarde le journal du soir puis coupe pour se concentrer sur les tâches du lendemain. Un petit listing papier plus tard, écrit à la va-vite, et elle monte se coucher avec sa garde rapprochée canine. Il n’est que vingt-deux heures, mais la fatigue de sa courte nuit de la veille la propulse en quelques minutes dans les bras de Morphée.

***

Levée aux aurores, Caroline appréhende la journée qui l’attend. Les copines sont sur le pied de guerre à neuf heures tapantes, survoltées, la bombardant de questions, tournant et virant dans la maison comme un essaim d’abeilles ouvrières. Chaque recoin des trois cents mètres carrés de la maison est minutieusement inspecté, aucun bibelot n’est oublié. Sans état d’âme, elles font entrer petit à petit une vie entière dans des cartons. Plus elles empaquettent et plus Caroline s’étiole, submergée par leur enthousiasme et leur vivacité. Elles s’activent sans faiblir, elle les seconde sans réfléchir et sans grand résultat. Devant son apathie grandissante, diplomates et bienveillantes, elles lui accordent un instant de répit pour le désencombrement de sa chambre. Depuis la disparition d’Antoine, Caroline n’avait jamais eu le courage de trier ses effets personnels. Ranger dans des boites leurs souvenirs intimes est aujourd’hui une nécessité dont elle doit s’acquitter seule. Consciencieusement, elle stocke les vêtements dans de vieilles valises, s’efforçant de ne pas s’appesantir sur chaque pull, veste ou chemise qu’il a un jour porté et qu’elle plie pour la dernière fois. Puis elle met de côté les quelques tenues qu’elle considère valables pour son voyage. Les penderies vidées, les vêtements conservés ne prennent finalement qu’une misérable petite valise. Une séance shopping s’impose, au moins pour investir dans les basiques. Le reste s’achètera sur place, lorsqu’elle aura une idée plus précise des standards vestimentaires anglo-saxons.

À dix-sept heures, la maison est prête, aseptisée, vide de tout souvenir. Il ne subsiste aucune trace d’Antoine, des enfants ou d’elle. Leur passage ici repose dans de vulgaires boites en carton reléguées dans la grange poussiéreuse. Ne restent plus que des meubles sans âme qui ne gêneront en rien les visites de potentiels acquéreurs. Les amies repartent comme elles sont venues, dans un tourbillon d’embrassades et de promesses de nouvelles rapides et détaillées.

Monsieur Vermont passe comme prévu à dix-huit heures, prend des dizaines de photos, lui fait signer le contrat de mise en vente et lui souhaite une Bonne chance pour la suite de pure politesse. En cet instant, elle le déteste. Il ne sait rien de sa suite et encore moins si elle sera bonne. Il n’imagine pas combien sa carapace protectrice se fissure en paraphant ces papiers. Sa maison tombe dans le domaine public. Elle ne lui appartient déjà plus. Elle l’abandonne derrière elle comme tous ces objets personnels dans la grange. Le moral chancelant, Caroline lui remet les clés après avoir fermé cérémonieusement le dernier volet de la porte d’entrée et s’échappe sans se retourner.

Elle rejoint Virginie qui a gentiment accepté de les accueillir, ses filles et elle, son dernier refuge avant le Grand Départ, disserte devant un bon repas, fait maison celui-là, sur sa future vie d’expatriée. Avant qu’elle ne rejoigne sa chambre, Virginie lui offre un petit guide sur Jersey, Ses Incontournables et Ses Coins Secrets. En le survolant d’un œil distrait, Caroline réalise qu’elle n’est même pas curieuse de sa destination prochaine. Elle ne connaît rien de cette île et ce recueil aurait dû combler en partie son inculture. Pourtant elle le pose sur sa valise et l’oublie aussi vite. Finalement, elle se moque de savoir où elle va, si l’endroit est bucolique, si elle aimera le dépaysement. Caroline part, c’est tout ce qu’il y a à savoir. Elle ne veut pas en apprendre plus, elle a bien trop peur d’en apprendre plus.

***

La matinée de jeudi est consacrée, comme prévu en catastrophe la veille, aux achats de premiers secours. Caroline investit dans quelques vêtements passe-partout, et surtout dans son budget, un jean gris, un poncho dans les mêmes tons, une ou deux blouses vaporeuses, dans le style bohème chic qu’elle affectionne. Elle y ajoute une paire de bottines plates en daim gris clair, une folie. Pragmatique, elle sait qu’elles seront sales en un rien de temps, mais elles ont l’avantage d’être diaboliquement confortables. Des ballerines noires pour le boulot et la voilà parée. Immanquablement, elle craque à la dernière minute pour une petite robe droite toute simple, bleu nuit, de belle facture. L’excuse est toute trouvée, elle lui évitera peut-être un faux-pas vestimentaire pour son premier jour de travail. Elle ajoute en catastrophe un sac besace, un fourre-tout sans charme, mais pratique pour les longs déplacements.

Maintenant que son compte en banque est officiellement dans le rouge, elle doit finir de boucler ses valises, ou plutôt son unique valise. Elle récupère les caisses de transport chez le vétérinaire, retourne chez Virginie imprimer les derniers détails de son périple qu’Anne lui a fait parvenir par mail dans la matinée. Non sans une pointe de fierté, Caroline y apprend en les lisant que Le Belvédère, un hôtel cinq étoiles de vingt-cinq chambres sur l’agglomération de St-Aubin, est l’un des fleurons de l’île. Madame Duquène, Jocelyne pour les intimes, sa future directrice, l’y recevra pour son premier jour, lundi prochain à dix heures. Son arrivée sur l’île est néanmoins prévue dès vendredi soir pour qu’elle dispose du week-end afin de prendre ses marques. L’avion Air France décolle d’Orly demain à quatorze heures. S’ensuivra un voyage de quatre heures avec une escale à Southampton. Il est aussi prévu que quelqu’un les réceptionne à l’aéroport pour les conduire sur le domaine. Le programme est méticuleusement organisé, Caroline n’en attendait pas moins de sa chère sœur.

Midi, et Caroline est en retard, ou du moins persuadée de l’être tant elle est nerveuse. Elle range méticuleusement dans son sac neuf son passeport et ceux des chiennes, son téléphone, sa tablette et son chargeur puis rapidement et dans un désordre grandissant, tout ce qui lui tombe sous la main qui pourrait hypothétiquement servir et ne rentre plus dans la valise. Elle installe les filles dans leurs caisses, embrasse rapidement Virginie pour ne pas craquer et différer de façon permanente son départ puis prend enfin la route, direction Paris pour sa dernière nuit en France.

Dieu, qu’il est long ce trajet sur l’autoroute !

Elle accompagne la radio en chantant à tue-tête de vieux tubes des années quatre-vingt pour ne pas penser à cette bourde monumentale qu’elle s’obstine à commettre. Elle accélère à chaque bretelle de sortie pour s’éviter de prendre la tangente et disparaître. Son optimisme fait le yo-yo tandis qu’elle avale les kilomètres. Seule dans son vieux break, elle veut faire demi-tour. À chaque appel d’Anne qui s’informe de sa progression, elle se dit qu’il est trop tard pour reculer et reprend confiance.

La nuit est déjà tombée lorsque Caroline arrive devant le petit pavillon que sa sœur s’est offert après son divorce. Pour l’occasion, cette dernière a revu son planning de ministre et l’attend en trépignant. À peine le temps de se dégourdir les jambes qu’elles sont déjà à table et qu’Anne se met à disserter avec passion sur la vie merveilleuse qu’offre Jersey. Caroline feint de s’extasier sur le charme du climat, de la côte et des boutiques détaxées, mais elle a le cerveau embrumé par plus de huit heures de voiture et elle sature rapidement sous le flot continu des descriptifs dithyrambiques.

Après deux interminables heures, elle arrive enfin à interrompre le fastidieux monologue dans un ultime hochement de tête et un outrancier bâillement. Anne comprend le message, Caroline s’éclipse sans attendre. Mais malgré la fatigue, elle peine à s’endormir. Le flot surexcité d’informations de sa sœur n’a fait que rajouter à sa nervosité. Elle l’endigue tant bien que mal en tentant de se convaincre qu’elle ne part que pour deux petits mois, que Jersey n’est pas le bout du monde, qu’elle en est capable, elle en est capable…

Chapitre deux

Caroline a la nausée à peine sortie du lit. Pas une simple boule au ventre, non, une véritable panique qui lui fait regretter les anxiolytiques que son médecin lui a prescrits à la mort d’Antoine et qu’elle a jeté à la poubelle au bout de deux jours. Elle ne peut rien avaler, pas même son sacro-saint café matinal. Ses affaires disparaissent mystérieusement, elle ne remet plus la main sur son passeport et manque d’oublier son manteau en quittant la maison. Heureusement, Anne veille au grain dans le plus grand calme. Elle a pris sa matinée, un bel exploit pour ce bourreau de travail, et tient à les accompagner à l’aéroport pour l’aider à gérer les désagréments de dernière minute. Les douanes sont intraitables avec les papiers des chiennes. Il faut presque une heure pour les enregistrer alors que cela ne prend pas plus de dix minutes pour Caroline.

Quand Anne doit finalement la quitter, le vol est appelé en salle d’embarquement. Un gros câlin d’encouragement plus tard et Caroline est livrée à elle-même dans le salon Air France. Elle angoisse pour les filles, enfermées dans leurs petites boites, ballottées jusqu’à la soute, seules elles aussi. Le vétérinaire de l’aéroport a proposé de leur administrer un léger calmant pour supporter le stress du voyage. Caroline espère qu’il fait effet et qu’elle les retrouvera pimpantes dans quatre heures. Sur l'instant, elle aurait apprécié qu’il lui en donne un pour elle aussi. L’idée de voyager à moitié shootée était loufoque et l’a faite sourire. Elle n’a pas osé l’exprimer à haute voix évidemment, mais au fond, elle n’aurait pas refusé.

Toute à ses réflexions, elle n’entend pas le message diffusé par les haut-parleurs de leur salle et prend en cours l’énoncé du second.

– …Incident technique indépendant de notre volonté, nous sommes au regret de vous annoncer que le vol Air France à destination de Southampton a dû être retardé. Nous ne pouvons actuellement pas vous donner un nouvel horaire d’embarquement. Pour votre confort, nous vous invitons à rejoindre le salon VIP où des collations vous attendent. Ladies and Gentlemen…

Mince, quatre heures, c’était déjà long, mais si le vol a trop de retard, les filles vont devenir folles, et moi aussi par la même occasion ! Pas encore partie et déjà des tuiles, c’est mauvais signe. Ho punaise, je le sens de moins en moins, ce voyage !

Ça y est, Caroline recommence à paniquer. Elle regarde à la ronde les autres voyageurs se diriger tranquillement vers le fond de la salle et il semblerait qu’elle soit la seule à mal prendre ce contre-temps.

Ou bien ils n’ont retenu que boissons à volonté ! Mais moi, je m’en fous complètement de boire un petit coup aux frais de la compagnie. Je veux des détails, savoir combien de temps nous allons rester cloués au sol, combien d’heures encore mes chiennes vont devoir paniquer dans leurs caisses ?

En quête de compléments d’informations, Caroline aperçoit, devant la porte d’embarquement, l’hôtesse qui repose son micro. Elle attrape d’une main son long manteau noir pur laine lourd et encombrant, de l’autre son sac pas plus léger, mais qui fait contre-poids, et se dirige vers elle d’un pas décidé. Arrivée à sa hauteur, la jeune femme lève les yeux et lui offre un charmant sourire, commerce oblige.

– Excusez-moi, savez-vous combien de temps nous allons devoir attendre avant que l’on puisse embarquer ?

Caroline lui renvoie, elle aussi, son plus joli sourire, cliente désespérée, mais politesse oblige.

– Nous sommes désolés, Madame, mais il nous est actuellement impossible de vous répondre. Trente minutes ou une heure, nous n’en savons rien dans l’immédiat. N’hésitez pas aller vous rafraîchir au salon et nous vous tiendrons au courant dès que nous aurons de nouvelles informations.

Là, elle vient gentiment de se faire jeter. Elle repart donc à la charge, digne et courtoise, un soupçon hautaine pour faire bonne mesure et donner plus de poids à ses propos.

– Voyez-vous, chère Mademoiselle, je voyage avec deux chiens dans vos soutes et je suis particulièrement inquiète pour eux. Quatre heures de voyage sont déjà une lourde épreuve, mais ils vont devenir ingérables si cette situation devait s’éterniser.

Caroline dramatise volontairement pour la pousser dans ses retranchements, mais l’hôtesse ne semble pas s’émouvoir pour autant et replonge dans ses fichiers informatiques.

– Je comprends bien, Madame, mais nous faisons notre possible…Excusez-moi, mais seriez-vous Madame Castel, Madame Caroline Castel, par hasard ?

– Oui, c’est moi. Il y a un problème ?

– Non, aucun problème. Je comptais faire un appel pour vous retrouver, mais vous m’avez devancée. C’est formidable !

Fooormidable, si tu le dis ! Maintenant arrête d’être mielleuse et enchaîne au lieu de me faire des courbettes !

– Comme vous le savez déjà, il y a un léger souci avec votre vol. Mais, et cela doit rester entre nous bien sûr, le retard risque d’être plus important que ce que nous avons annoncé. Néanmoins, au vu de votre situation un peu particulière, notre compagnie a souhaité faire tout son possible pour vous trouver une solution plus adaptée. Il se trouve qu’un cargo de fret animalier de la compagnie Travel Air Charter est actuellement sur le tarmac et qu’il se rend directement à Jersey. Air France a pris l’initiative de vous y réserver des places, pour vous et vos compagnons. L’avion est actuellement en stand-by et nous n’attendons plus que votre accord pour vous y conduire.

Caroline n’en revient pas. Ils se sont visiblement pliés en quatre pour elle. Mais elle soupçonne qu’avoir des chiens surexcités dans la soute de leur appareil doit quelque peu les déranger et que son billet « première classe » doit y être aussi pour beaucoup. Comme à son habitude, sa sœur a fait les choses au mieux et pour une fois, elle ne boude pas l’opportunité de jouir de sa position de VIP. Elle n’a pas entièrement compris cette histoire de cargo et de fret, mais elle a retenu la seule information digne d’intérêt. Il y a un vol direct pour elle et celui-là part immédiatement, pas à la saint-glinglin !

– Aucun problème sauf, bien sûr, si je dois payer un supplément. Mais si ça n’est pas le cas, je vous suis volontiers.

– Non Madame, aucun supplément et aucunes autres formalités que celles que vous avez déjà effectuées auprès de notre compagnie et des douanes pour l’enregistrement de vos animaux. Juste un petit formulaire à signer pour votre prise en charge par la TAC.

Soulagée, Caroline acquiesce, appose sa signature au bas d’un papier qu’elle ne prend pas la peine de lire et lui emboîte immédiatement le pas. L’hôtesse semble pressée maintenant qu’elle a son accord, avance à grandes enjambées, contourne tous les obstacles avec souplesse. L’encombrant manteau de Caroline ralentit sa progression, sa besace en bandoulière martyrise sa cuisse sur un rythme sadiquement régulier et le souffle vient rapidement à lui manquer. Trottinant tant bien que mal derrière sa tortionnaire pour ne pas se laisser distancer de plus de quelques pas, elle intercepte néanmoins sa conversation téléphonique.

– Oui, Madame Castel est avec moi et nous serons là dans cinq à six minutes… Oui, la cargaison et les bagages viennent d’être montés à bord… Décollage quinze minutes, OK c’est bon, nous y serons.

Elle force encore l’allure, jetant régulièrement en arrière des regards appuyés mêlés d’encouragement. Ses poumons en feu interdisent à Caroline de lui répondre vertement, même si le cœur y est.

Hé, ne me regarde pas comme ça ! Je donne tout là, Mademoiselle. Accélère encore et je vais décéder au milieu de ton fichu labyrinthe !

Trois ou quatre interminables couloirs plus tard, les deux femmes atteignent une porte vitrée donnant sur l’extérieur. Ici, pas de passerelle en accordéon, mais un escalier en acier permet l’accès direct à la porte de l’avion. L’hôtesse ouvre toujours la marche à un rythme soutenu puis, arrivée devant sa consœur britannique, lui tend des documents attestant probablement que Madame Castel ici présente, ou presque, est la passagère retardataire. Tout semble en ordre. Lorsque Caroline atteint pantelante la dernière marche, elle se tourne déjà vers elle pour lui souhaiter un excellent voyage. Caroline se contente d’un hochement de tête, incapable de parler tant elle frôle l’asphyxie.

Sur un signe de main de sa nouvelle hôtesse, elle s’engage dans l’appareil, le cœur au bord de l’explosion et les jambes lourdes comme après un marathon. Les bras tétanisés sur ses effets personnels, les oreilles et les joues en feu, elle ne s’imagine pas autrement que comme une écrevisse en fin de cuisson, cramoisie et l’œil hagard. Mais elle s’en moque, trop heureuse d’être enfin dans un avion pour Jersey. Peu importe l’épreuve dévastatrice qu’elle a dû subir pour en arriver là. Les filles y sont aussi et, cerise sur le gâteau, le voyage sera écourté de deux bonnes heures. Que du bonheur !

C’est donc soulagée, d’un pas confiant voire conquérant, qu’elle remonte l’allée centrale. L’avion ne dispose que d’une vingtaine de sièges, tournés tête-bêche par groupes de quatre. Trois d’entre eux, les plus proches de la cabine de pilotage, sont déjà occupés par un couple et une veille femme, mais les autres sont apparemment vacants. Une seconde hôtesse est en grande conversation avec un homme dont Caroline ne discerne que le dos et les larges épaules.

– Totalement inadmissible… trente minutes de retard sur l’horaire prévu, vous devez respecter vos engagements… pas mon problème.

– … Vraiment désolée, Monsieur, mais une demande de dernière minute… que nous attendons a un léger retard, je vous l’accorde… plus très long maintenant…

Caroline n’est pas assez proche pour saisir l’intégralité de leurs échanges, au demeurant assez houleux à en croire le ton réprobateur de Monsieur Armoire-à-glace qui obstrue toute l’allée. Mais il ne fait aucun doute qu’elle est la cause indirecte de son mécontentement. Cet homme n’apprécie visiblement pas d’être contrarié dans ses projets.

– Tenez, la voilà justement !

L’hôtesse la désigne de la main et l’accueille d’un sourire étincelant rempli de sous-entendus, un parfait Je viens de me faire passer un savon à cause de vous. Assumez maintenant !

– Nous allons pouvoir décoller dans un instant, Monsieur.

Caroline n’espérait en aucune manière monter dans l’avion sans être remarquée. Mais au vu du nombre réduit de passagers, elle est inévitablement l’objet de tous les regards. Cela la met si mal à l’aise qu’une nouvelle vague de chaleur lui monte au visage.

Comme si l’effort n’avait pas suffit à mon malheur, voilà que je ne trouve rien de mieux que de piquer un fard. Merci Mademoiselle pour votre accueil ! Et toi, Monsieur, faudrait voir à te décaler parce que je dois absolument m'asseoir avant de...

L’homme se retourne brusquement et elle stoppe net son avancée triomphante. Il lui paraissait imposant de dos, mesurant presque une tête de plus qu’elle, une carrure d’athlète sublimée d’un costume de ville gris sombre impeccable, mais de face, il l’impressionne carrément. Il émane de lui une autorité, une assurance et une colère contenue qui la frappent au creux de l’estomac. Inconsciemment, elle retient son souffle et déglutit en baissant le regard. Les yeux marron foncé, du moins lui semble-t-il, mais elle est trop mortifiée pour vérifier, la scrutent lentement des pieds à la tête, le visage fermé et les sourcils froncés. Il lui faut faire diversion au plus vite, se sentant d'un coup stupidement fautive alors qu’elle n’est en rien responsable de cette situation embarrassante. Elle évite le regard incendiaire, focalise son attention sur ses bottines neuves puis, en biais, sur le siège le plus proche où elle pourrait trouver refuge. Monsieur Businessman-en-colère lui en bloque l’accès, mais ne se décide pas pour autant à lui sauter sauvagement à la gorge en guise de représailles. Après quelques secondes d’une intense inspection, il a finalement la courtoisie de reculer d’un pas, permettant ainsi à Caroline de rejoindre la place qu’elle lorgne comme une bouée de sauvetage. Sans un mot, il tourne les talons et s’installe à son tour dans un fauteuil de l’autre côté de l’allée, ouvre un ordinateur portable posé sur la table devant lui et ne lui prête plus aucune attention.

Waouh, je viens de passer à un cheveu d’un violent coup de grisou ! Il m’a fichu la trouille, ce mec, avec son regard inquisiteur… Zappe-le tout de suite, ma belle, ou tu vas te faire une nouvelle crise de panique !

Les autres passagers ont, eux aussi, repris leur conversation et Caroline peut enfin retrouver son calme et respirer à son aise. Elle récupère son téléphone au fond de son sac et envoie un message à Madame Duquène lui indiquant ses nouveaux horaires de vol. Cette dernière lui répond en suivant de confirmer son arrivée auprès d’un autre numéro pour que quelqu’un la réceptionne à l’heure dite. Son portable en mode avion, elle le range et attrape au passage le petit guide touristique de Virginie. Ce vol est l’occasion d’y jeter un œil et lui donnera surtout une contenance au moment tant redouté du décollage, celle de la fille qui voyage si souvent qu’elle ne remarque même pas que l’avion a quitté le sol tellement elle est absorbée par sa lecture.

Le décollage passé et les jointures de ses doigts bien blanches à cause de la concentration évidemment, pas de la peur, une hôtesse passe dans l’allée proposer à tous une boisson. Elle commence par le trio en tête de cabine, deux Martinis et un Bloody-Mary puis s’approche de Monsieur Bosseur-acharné qui commande, sans même lever les yeux de son ordinateur, un Bere-Barley de préférence, sinon un Midleton, sans glace, ça va de soi. Caroline n’a pas la moindre idée de la boisson qu’il demande, mais l’hôtesse, elle, semble le savoir. Elle minaude pour attirer son attention avec un Je vais voir ce que je peux faire pour vous satisfaire exagéré qui fait sourire Caroline tandis qu’elle replonge le nez dans son bouquin. Même Morgane, songe-t-elle, qui n’est pas un modèle de maturité, se serait comportée avec plus de dignité. Il faut avouer, à la décharge de la pauvre demoiselle, que ce passager ne doit pas laisser indifférent une bonne part de la gente féminine. Même Caroline qui a, du moins ose-t-elle le croire, l’expérience de l’âge, le trouve craquant et charismatique. La cinquantaine bien conservée, les cheveux bruns coupés courts grisonnants sur les tempes, l’allure sportive, c’est indéniablement un homme qui prend soin de lui et sait se mettre en valeur, en plus de son charme naturel.

Hé, tu t’emballes un peu, ma cocotte. Craquant, charme naturel ! T'es folle ou quoi ? Tu n’as plus eu de telles pensées pour un homme depuis vingt-cinq ans, au bas mot, et tu n’as pas regardé celui-là plus d’une minute ! Tu te calmes tout de suite, ma fille !

Heureusement l’hôtesse, quelque peu dépitée par son échec à attirer l’attention de Monsieur Charisme-naturel, se tourne vers elle pour entendre sa commande. Caroline feint de relever les yeux de son livre, prend un air étonné en la voyant, parce que Non, elle ne matait pas, elle lisait, ça se voit bien ! et lui demande un jus de fruit, le premier qu’elle trouvera, cela n’a pas d’importance.

– Vous devriez peut-être prendre quelque chose d’un peu plus fort. On dirait que vous avez besoin de vous en remettre.

La voix, au demeurant douce et terriblement virile, de Monsieur Proche-perfection résonne dans l’habitacle et les fait sursauter, l’hôtesse et elle. L’homme s’exprime dans un français impeccable teinté d’un léger accent britannique. Assis à cinq bons mètres, il l’impressionne déjà beaucoup moins et Caroline s’enhardit.

– Non, j’insiste, un jus de fruit sera parfait. Jamais d’alcool.

Elle confirme sa commande en le regardant, bravache, droit dans les yeux. L’hôtesse s’éclipse discrètement vers l’arrière de l’appareil et ils restent seuls à se dévisager dans l’attente évidente que l’un des deux ne cède.

– Monsieur, qu’est-ce qui pourrait vous fait croire que j’aurais un seul instant besoin d’un remontant, je vous prie ?

Caroline n’a pas voulu officiellement déclarer sa défaite en baissant le regard. Engager la conversation d’une question anodine, mais quelque peu piquante et volontairement hautaine, lui semble un bien meilleur compromis. Mais elle réalise, désappointée, qu’il a pleinement saisi la dérobade lorsqu’il lui répond avec un sourire en coin adoucissant son visage jusqu’alors si sévère.

Oups, punaise, il est vraiment pas mal !… Eh, stop, t’es pas une petite dinde écervelée !

– Vous êtes montée dans cet appareil complètement en panique et essoufflée. Vous ne tenez pas en place sur votre siège. Je dois continuer ? Regardez vos mains, elles sont crispées sur votre livre depuis le décollage. Et vous relisez la même page depuis dix minutes. J’ai raison ?

Son sourire s’agrandit. Il sait qu’il est dans le vrai et qu’elle ne pourra pas le contrer. Flairant la défaite, Caroline repose son livre sur la table dans une lenteur calculée et se frotte les mains pour les détendre. Ce faisant, elle effleure son alliance. Elle n’avait jamais pu se résoudre à l’enlever, mais en cet instant précis, elle ne sent plus qu’elle. L’anneau est trop présent, trop lourd à son doigt et Caroline fait alors ce qu’il lui aurait paru inconcevable deux jours plus tôt. Elle l’enlève, les mains cachées sous la table, pour le ranger discrètement dans sa poche de jean. Réalisant son geste, elle en oublie un instant son interlocuteur.

Mais qu'est ce qui me prend de faire un truc pareil ? Si, si, je sais, un psy dirait pour faire table rase du passé et aller de l’avant, ce qui serait éventuellement concevable au bout de six mois… Ou bien parce qu’il y a en face de moi un homme que je trouve séduisant, que le psy est une excuse à deux balles et que je me comporte comme la reine des gourdes ?


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