Excerpt for Comment penser à l'intérieur de la Boîte by , available in its entirety at Smashwords




Par Michèle Laframboise



Table des matières

Copyright
Dédicace
Comment penser à l’intérieur de la Boîte
Postface
Au sujet de l’auteure
À venir chez Echofictions
Encore faim de lecture?



Copyright © 2017 Michèle Laframboise. Publié à l’origine sous le titre «Penser à l’intérieur de la boîte» dans Géante Rouge 23, 2015.

Tous droits réservés.

Ce livre est réservé pour votre usage personnel. Celui-ci ne peut être reproduit, en entier ou en partie, sans la permission de l’auteure. Toutefois, il est permis d’utiliser de brefs extraits pour des articles, critiques ou documents scolaires.

Design de couverture par Echofictions
Photo originale © Nasa/JPL
Photo de l’auteure© Gilles Gagnon
Illustration intérieure par l’auteure

Livre publié par : Echofictions
Mississauga, Ontario
www.echofictions.com

ISBN 978-1-988339-43-6 (Smashwords)

Ceci est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes, des lieux ou des endroits réels ne saurait être qu’une coincidence.



Avec une pensée pour Ernő Rubik

Comment penser à l’intérieur de la Boîte


Le plus jeune émissaire s’est penché à la fenêtre, ses épaules affaissées. Il a levé un bras, créant des plis en éventail sur son vêtement gris, puis il a frotté le tapis de cheveux jaunes couchés sur son crâne. Ses brins étaient si menus qu’on ne pouvait pas les distinguer à l’œil nu.

— Cette caisse me rend fou !

Il a émis un rire sans joie qui résonnait comme des craquements de la glace soumise à des tensions divergentes. J’ai rétracté mes pavillons d’oreille devant ce son déplaisant. C’est impoli de fermer ses oreilles en public, mais il me tournait le dos.

— On s’y habitue, a répondu son compagnon, d’une voix grave dépourvue de musicalité. 

Celui-là était plus âgé, habillé lui aussi de gris foncé avec une rangée de boutons argentés sur le devant. Ses cheveux offraient un horrible spectacle : une couronne de brins bruns tombant d’un désert de cuir pâle. Je pouvais renifler la sueur salée sous ses bras.

En montant à bord, les humains avaient pourtant semblé heureux. Il a suffi de trois cycles pour éteindre leur enthousiasme.

Je n’ai pas flairé tout de suite ce qui les rendait nerveux. Comme leurs cheveux figés n’exprimaient aucune émotion, j’ai dû me rabattre sur leur bouche et leurs globes oculaires. J’ai vite appris à associer certains réseaux de sillons sur leurs visages avec une émotion.

Ils détestaient la Boîte. Ils avaient même trouvé un surnom pour le désigner.

Une Boîte de voyage Loonguni transportait des milliers de passagers en toute sécurité. Notre section formait une plus petite boîte à l’intérieur de la grande. Son code de couleur, bleu pâle, indiquait une température et pression d’oxygène compatible avec leur métabolisme. Nous avions cru que les premiers envoyés de l’Alliance humaine apprécieraient cette couleur.

Quand ils sont entrés la première fois, ils se sont arrêtés devant le labyrinthe d’escaliers et de plateformes qui reliaient les murs au centre. Des sentiers, des stations de ravitaillement et, quand la position le permettait, des fenêtres, traversaient les murs. Ils sont restés immobiles si longtemps que ça me mettait mal à l’aise.

J’ai gravi avec eux les escaliers, expliquant que les Loongunis ne gaspillaient pas l’espace disponible. Notre poids diminuait à mesure qu’on s’approchait du centre. Nous trouvions cette architecture interne réconfortante.

Ce qui n’était pas le cas des humains.

Quand ils ont vu une douzaine de lits-bulles bondir doucement contre le filet de la salle de repos, ils sont redescendus. Ils ont déposé leurs lits sur un des murs, qu’ils ont appelé – au mépris du bon sens - un plancher. Ils se sont aussi tenus à distance de ce qui leur apparaissait comme un immense trou aux bords arrondis.

— C’est une porte, avais-je expliqué, ma voix sifflante augmentée par un microphone.

Pour dissiper leurs craintes, j’ai posé un pied sur le rebord courbé et fait un pas vers l’autre unité. L’humain sans cheveux a émis un son étranglé derrière moi. J’ai tourné la tête, mon corps en diagonale par rapport à leur «plancher».

— Un problème, Secrétaire?

J’espérais avoir correctement prononcé le titre. Tant de modifications prometteuses reposaient sur ce premier échange !

— Je, j’étais certain de vous voir tomber, Voono !

Sa voix semblait hésiter entre avaler ou recracher une bouchée de gruau.

J’ai montré le court passage, à peine deux fois plus haut que moi, qui conduisait à l’unité adjacente.

— Des cellules gravitaires sont implantées dans les murs. On ne tombe pas dans une Boîte !

Juste quand je venais de prononcer ces mots, une famille arrivait de l’autre côté, un enfant bondissait joyeusement au-devant. Les coparents ont traversé le passage, l’axe de leur corps horizontal pour les humains debout sur leur « plancher ». Les membres de la famille ont suivi la bordure, leur corps formant toujours un angle droit par rapport à la paroi.

Quand ils ont rejoint les humains, le plus vieux s’est plié en deux et a recraché avec force son dernier repas.

À retenir : les émotions violentes s’accordent mal avec leur tube monodigestif.

Le premier parent, visiblement enceint, a humé le liquide acide projeté au sol, en a apprécié la teinte jaunâtre, ses mèches dressées avec intérêt. Puis, il a rejoint ses coparents pendant que son rejeton courait vers un groupe de jeunes qui jouaient au Coin.

Le jeu consiste à sauter d’un mur à l’autre, de plus en plus près du coin. Évidemment, le nouveau venu a vite fait de trébucher, restant collé par la gravité augmentée à la jonction des murs. Un signe de cheveux du premier parent a convaincu ses partenaires d’accourir à la rescousse.

Le jeune chevelu a aidé le secrétaire à se relever. L’absence de plis sur son visage m’indiquait qu’il n’était pas impressionné. Il a lâché le bras de son supérieur et s’est penché sur le passage.

— Les amiraux vont se marrer, a-t-il dit.

Mais il ne riait pas.

Je frissonnais encore en lisant la définition de «chauve» du lexique Humain-Loonguni quand j’ai humé une brise fruitée.

Un torrent de jubilation a giclé le long de ma colonne vertébrale. Mes cheveux se sont dressés, la joie du changement gonflant leurs capillaires.

Le chevelu s’est retourné vers moi.

— Zut, vise le spaghetti de la fille !

Le ton agressif a dérangé les harmoniques des murs.

— Vous manquez de respect envers notre linguiste, a répliqué l’autre.

Il s’est tourné vers moi.

— Voono, je vous demande de bien vouloir pardonner cette offense.

Mes études préparatoires m’ont enseigné la bonne réaction. J’ai étiré ma bouche comme pour mordre dans une large tablette de protéines.

— Il n’y a rien à pardonner, Secrétaire.

J’oubliais leurs noms. Apprendre par cœur des syllabes dépourvues du moindre arôme sans rien pour accrocher la mémoire est très difficile.

Les lèvres de l’humain se sont retroussées pour découvrir ses dents carrées. Le film d’eau qui couvrait ses globes oculaires a brillé. Un bel effet, impossible à reproduire quand on ne possède pas les bons muscles faciaux.

Concernant l’offense, j’étais sincère. Les Loongunis sont élancés avec des membres graciles. Tous peuvent porter un enfant. L’œuf est fertilisé par la semence de deux ou trois partenaires. (Nous sommes hermaphrodites et diploïdes, mais la tradition impose de bien mélanger nos gènes.)

J’ai donc un bassin élargi pour mettre un enfant au monde et des glandes pour le nourrir. En se tenant loin et en plissant les yeux, on pourrait me confondre avec une humaine. Surtout si la dépression fait retomber mes cheveux dorés.

Toutes les portes ont émis un bel arpège et se sont fermées. Les humains se sont sauvés sur leurs lits fixes.

— Allez au lit et fermez les yeux, a ordonné le chauve.

Le chevelu s’est exécuté, en marmonnant

— Je n’ai pas signé pour voyager dans un foutu Rubik !

J’avais cherché ce terme dans mon lexique, en vain.

Les humains ont refermé les couvercles qui transformaient leurs lits en sarcophages, se coupant du glorieux concert de changement.

J’ai fermé les yeux pour goûter les mouvements, laissant mes cheveux onduler au rythme du chant des murs. J’ai étiré mes pavillons pour accueillir les chuintements des unités glissant les unes contre les autres, les claquements sourds du mécanisme de permutation. De temps à autre, un grincement aigu de joints annonçait une unité momentanément repoussée hors de la Boîte pour faciliter le transfert de ses voisines.

La symphonie de permutation s’est conclue quand notre unité a pris sa nouvelle place au sein de la Boîte.

Pourriez-vous garder cette Boîte stable? a demandé le plus jeune d’un ton aigre.

Un grondement sourd soulignait ses paroles. La permutation nous a casés près de l’unité de propulsion. Je sentais la présence de mes collègues comme des lampes se mouvant derrière un drap mince.

— Stable, ai-je répété.

Le Lexique avait des difficultés à expliquer ce terme.

— Comme la surface d’une planète, a renchéri le chauve. Pas de changement. Un état permanent.

Mes brins se sont hérissés au mot permanent. J’ai répondu avec chaleur.

— Mais ces planètes tournent sur elles-mêmes ! Leur peau se plisse et leurs continents se culbutent sans cesse! Les soleils voyagent à d’incroyables vitesses, entraînant leur collier de planètes dans le vide.

Chaque étoile participe à la danse. Un Loonguni ne peut qu’en imaginer le chant majestueux. Sur notre monde dynamique, rien ne subsistait longtemps. Nous suivions le rythme des jours, la mélodie des marées, le battement des séismes.

— La stabilité est un fantasme, ai-je dit. Chaque chose passe d’un point d’équilibre à l’autre.

Les humains auraient peut-être accepté des changements à un rythme régulier, mais une Boîte de voyage ne permutait jamais en suivant un ordre établi.

C’était ennuyeux. J’excellais dans l’apprentissage du langage humain, et je tenais à donner une bonne impression. Des échanges mutuels bénéficieraient à nos deux races si seulement ils pouvaient oublier cette quête insensée de stabilité !

Comment pouvaient-ils détester les permutations alors que chacune m’apportait un tel sentiment de plénitude?

J’ai l’impression que les voyageurs s’ennuyaient de leur planète rocheuse. J’ignorais quoi dire pour alléger leur tristesse. Mon attention s’est alors fixée sur leurs lits, les draps en désordre.

— Dites, est-ce que vous dormez dans la même position toute la nuit? 

— Non, sinon je serais courbaturé.

— Eh bien, la Boîte remue comme un dormeur qui se retourne sur un matelas.

Le secrétaire opina du menton, sa couronne de cheveux gris suivant le mouvement. Son assistant chevelu insista.

— Ouais, mais votre conscience est ancrée dans votre corps, non?

Ancrée, comme les pattes de leurs lits fixées au mur.

— Non. Pour le moment, mon « je » habite un corps dont les atomes changent constamment. Plus tard, ses atomes vont se disperser, se reformer ailleurs, peut-être même dans un nouveau soleil. Qu’est-ce qui vous effraie tant?

Le chevelu a haussé les épaules et s’est éloigné vers une baie qui donnait sur des étoiles. Le chauve a poussé un soupir, d’agacement ou de fatigue.

— En tous cas, vous n’êtes pas facile à suivre, a-t-il dit.

Mes cheveux sont tombés à plat. Si seulement je pouvais lui faire comprendre la joie du changement…

Une idée a bourgeonné sous mes cheveux. J’ai regardé l’humain.

— Pourriez-vous me montrer un « rubik »?

Le secrétaire et son assistant ont fouillé leurs archives et programmé une imprimante. L’objet produit ressemblait à la Boîte, mais avec trois rangs plutôt que sept.

Six couleurs couvraient les faces du cube de métal : bleu, rouge, orange, vert, jaune et pâle. Le chauve insistait pour appeler cette couleur « blanc ». Ridicule. Aucun blanc absolu n’existe dans la galaxie. Sur le cube, son blanc était en réalité un jaune très pâle.

Quelle joie de tourner ce jouet entre mes doigts !

Disperser les couleurs, puis les remettre en ordre. Contrairement à notre Boîte, le centre unique du petit cube gardait son mystère.

— Vous voyez? a dit le secrétaire. Les faces bougent, mais le centre est stable.

J’ai gardé le silence, appréciant ce doux sentiment de mobilité au bout de mes doigts.

— La Boîte de voyage n’a pas un tel centre, ai-je admis, en tournant les faces.

— Je suppose que le mécanisme de permutation se trouve entre les murs, a dit le chauve, ses yeux mi-clos. Puisque toutes les portes se ferment avant votre permutation.

Cet humain manifestait une grande intelligence et s’efforçait de comprendre un concept qui le mettait mal à l’aise. En revanche, l’autre cherchait un point d’ancrage à ses propres croyances.

— Mais votre grosse Boîte doit avoir un centre de commandement, une passerelle, un capitaine ! a insisté le plus jeune.

J’ai agité ma tête en signe négatif. Mes cheveux ont flué dans la direction opposée avant de revenir à leur état premier.

— Nous n’avons pas un centre de commandement.

Les plis autour de la bouche du chevelu se sont allongés.

— Comment les Loongunis peuvent-ils se gouverner eux-mêmes? a-t-il dit sur un ton amusé.

— Vous ne comprenez pas : nous n’avons pas centre de commande immobile. Pas plus qu’une hiérarchie stable, ai-je dit. Le Conseil Flottant Loonguni est une rivière, chaque goutte d’eau y coule sans affecter sa forme. L’autorité se disperse parmi nous.

Les pilotes et techniciens de la Boîte collaboraient en un réseau souple.

J’ai senti sous mes pieds la plaisante vibration des pinces qui joignaient nos deux faces.

— Qu’est-ce que c’est? a demandé le secrétaire.

— Oh, depuis la permutation, nous sommes sur le mur adjacent à l’unité de propulsion.

L’homme a laissé ses doigts courir sur son menton.


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