Excerpt for Black Jack Caraïbe Tome 4 L'As de Trèfle by , available in its entirety at Smashwords



BLACK JACK

CARAÏBE

Tome 4

L’As de Trèfle

By Valérie Lieko

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Valérie Lieko at Smashwords

© 2017 by Valérie Lieko

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Ce livre est une œuvre de fiction. Les allusions à des personnes réelles, des évènements, des établissements, des organisations ou des lieux ont seulement pour but de donner un caractère authentique, et sont utilisées fictivement. Tous les personnages et dialogues sont le fruit de l’imagination de l’auteur.


Éditeur Valérie Lieko

Parc de la Baie Orientale

97 150 Saint-Martin

France


Copyright Valérie Lieko 2017. Tous droits réservés.


Images de couverture (CC0) Free-Photos

Couverture réalisée par Kouvertures.com


















« Ce sont les étoiles, les étoiles tout là-haut qui gouvernent notre existence. »

Le roi Lear, William Shakespeare
















Chapitre 1

En transit


— J’ai froid, Maman.

— Courage, Huracana, essaye de tenir encore un peu. Je rallumerai le feu quand la nuit sera plus avancée et que les températures seront devenues insupportables. Utilisons le bois avec parcimonie. L’automne se prend pour l’hiver, mais veillons à ne pas gaspiller notre argent. Il faut toujours avoir de la réserve pour la nourriture.

— Nous devrons surtout avoir assez de livres sterling pour acheter des places pour le bateau, n’est-ce pas ? Enfin, si un jour nous rejoignons Saint-Domingue… D’Angleterre, cela paraît encore plus compliqué. Tu as entendu ce qu’ils ont dit ? On devra passer par la Jamaïque puis, tout dépendra si l’Angleterre et la France sont « amies » à ce moment-là…

— Mais bien sûr que nous y retournerons ! Le mauvais sort ne peut s’acharner ainsi contre nous. Aie confiance, nous nous en sortirons. Gardons espoir même si tout semble se liguer contre nous.

— De l’espoir, en vivant dans ce trou à rats ! D’ailleurs, je viens d’en voir courir un. Il s’est engouffré sous ton lit, il doit sûrement y avoir un passage là-dessous. Mais je n’ai pas peur de ces rongeurs, ce qui m’énerve, c’est le manque de lumière. Maman, pourquoi fait-il toujours si gris, si sombre comme si cette ville était surmontée d’un gigantesque couvercle en fer ?

— C’est ainsi, c’est le climat d’ici...

— Mais une fois que nous sommes à l’intérieur, c’est pire encore. J’ai l’impression qu’il fait nuit même lorsqu’il est midi. On doit sans cesse allumer les bougies et la fumée ou l’odeur de la lampe à pétrole, tout cela me dérange, j’étouffe.

— Je comprends que cela soit difficile de supporter de telles conditions de vie. Toutefois, je sais que tu peux faire preuve de beaucoup de courage et de patience. Tu l’as démontré tant de fois. Je vais prier, cela fait longtemps que je ne l’ai plus fait. Je suis sûre que la Vierge Marie et les dieux de tes ancêtres que je vénère tout autant que les miens nous viendront en aide. Parfois, on doit insister, car ils nous mettent à l’épreuve. Il faut leur montrer que nous avons toujours la foi. Nous finirons par être récompensés, sois-en certain.

Tout à coup, Huracana se retourne d’un bloc pour se retrouver face au mur de pierre que l’humidité transperce. Ses lèvres crevassées par le froid le font souffrir. Pour se soulager, il passe sans cesse la langue sur celles-ci espérant les hydrater, mais il ne fait qu’aggraver l’irritation. Il attend toujours le baume que sa mère lui a promis pour le soigner. Il sait que ce n’est pas facile, qu’elle se débrouille comme elle peut.

Il se recroqueville plus encore, ramène ses genoux presque au niveau de son menton qui, de par ses origines amérindiennes, ne verra jamais l’ombre d’un duvet ni d’une barbe naissante. Jusqu’à ses sourcils froncés, il enfonce son bonnet blanc en fourrure de lapin qu’il trouve ridicule. Puis, d’un geste agacé, il remonte l’épaisse couverture en laine pour ne laisser passer que le bout du nez. Il lutte au mieux contre l’air glacial et s’emmitoufler de la sorte lui permet de moins entendre les supplications de sa mère. Il n’y croit plus, à ses prières dignes d’une bigote. Tous les dieux les ont abandonnés, voire s’en sont pris à eux. Il a peut-être survécu à cette mauvaise toux grâce à la dévotion de Liliane, mais leur situation ne fait que s’empirer depuis qu’elle s’est entêtée à demeurer sur ses soi-disant terres bourguignonnes. Des terres de malheur. Liliane de La Roche devait y retrouver ses proches et récupérer sa fortune. Elle n’aura obtenu ni l’un ni l’autre. Juste récolté de la haine et traîné de la misère derrière elle. Il n’a de cesse de revoir ces visages hypocrites qu’ils ont côtoyés autour d’une table si bien dressée, débordante de toutes sortes de victuailles. Que ne donnerait-il pas pour croquer dans un de ces morceaux de marcassin ? Mais le repas s’en trouverait gâché par cette famille. Sa tante, souvent à rire d’un éclat qui sonne faux, qui se farde d’une si épaisse couche de blanc pour lisser sa peau que cela frise le ridicule. Et son mari de secondes noces, Tanguy Delagrange, si mielleux et dont les yeux sont brutalement devenus de glace le jour où il les a fait arrêter et jeter au cachot. Puis cette grand-mère, Manon, dépourvue de sentiments, vide d’émotions, toujours vêtue de noir comme un vieux corbeau. Autant être sans famille que d’avoir à supporter ceux-là.

Le soleil torride, les doux alizés, et avant toute chose ses amis — Océane des Isles, Geneviève et Arthur Bartholomé — lui paraissent si lointains, tellement inaccessibles qu’Huracana se met parfois à douter qu’ils eussent jamais existé. Lorsqu’il s’est enfin rétabli de cette toux incessante et de cette fièvre assommante, il était trop risqué d’embarquer sur un bateau en partance pour Saint-Domingue. La saison des terribles ouragans avait débuté et l’un d’entre eux avait déjà fait des ravages indescriptibles. Et durant le mois de septembre 1798, l’océan — aidé par des vents complices et monstrueux — a d’ailleurs englouti quelques galions. Les Espagnols ont pris l’habitude de donner à l’ouragan le saint du jour. Mais des marins s’amusent de plus en plus à leur attribuer le doux prénom de leurs maîtresses. Huracana se demande pourquoi. Les femmes sont-elles plus dangereuses que les hommes ?

Mais après avoir craint pour la vie de son fils, Liliane n’a pas voulu affronter à une si mauvaise période de l’année de telles forces de la nature et le tempérament d’Atabey — la déesse des Taïnos — qui règne sur les eaux horizontales. Elle pensait cependant qu’ils pourraient patienter à Nantes jusqu’à la fin du mois de novembre et partir ainsi à un moment plus favorable. À nouveau, ils ont été contraints de fuir. L’arrivée d’un monsieur très inquisiteur a bousculé leurs plans. Le regard hypocrite, vêtu d’un costume sombre, Victor Lejeune est venu les apostropher à leur auberge alors qu’ils buvaient tranquillement leur soupe. L’homme s’est vaguement présenté comme étant un conducteur de diligence et à qui l’on confiait parfois du courrier de la plus haute importance. Des lettres entre amants… Ce qui le valorisait, car cela lui procurait un pouvoir insoupçonnable.

Puis il leur a prétendu, en plissant les yeux comme pour mieux les détailler, qu’il avait déjà vu quelque part Liliane, sans toutefois ne jamais se souvenir d’un lieu ni d’un moment précis. Très vite, Victor Lejeune est devenu familier, s’exclamant sans gêne à voix haute pour vanter l’élégance de Liliane, la comparant à une pomme qui serait agréable à croquer. Poussant à l’extrême son côté désinvolte, il s’est attablé avec eux sans y être convié et il a monopolisé la conversation tout le reste de cette soirée en les assommant de questions : pourquoi une si belle femme voyageait-elle seule ? Qui était cet enfant étranger avec cette peau cuivrée et ce regard ténébreux ? D’où venaient-ils ? Où allaient-ils ?

Tétanisée à l’idée d’être démasquée si près de leur but, Liliane a veillé à ne pas montrer son embarras. Elle s’est efforcée à lui lancer des sourires forcés et elle lui a fourni des réponses aussi floues que possible, tout en essayant de satisfaire la curiosité malsaine de cet homme. C’est ainsi qu’elle lui a raconté être l’épouse d’un colon vivant en Louisiane et qu’elle retournait dans sa plantation de coton du côté de La Nouvelle-Orléans. Un mensonge à moitié vrai… C’est quand même là-bas qu’elle se rendait lorsqu’elle a traversé l’Atlantique pour la première fois avec ce maudit Jacques de Carafelli. Mais il ne fallait absolument pas que Victor Lejeune les identifie. Surtout pas à ce moment-là. Cet océan Atlantique qu’ils devaient bientôt franchir, si obsédant, était à seulement quelques rues devant eux. Et Saint-Domingue semblait de ce fait, dans leur esprit de fugitifs, presque à portée de main.

Ce soir-là, après le départ de l’énigmatique Monsieur Victor Lejeune, elle n’a pas vraiment fermé l’œil de la nuit. Huracana l’a entendue s’agiter dans son lit, se retourner sans cesse. Puis il l’a vue se lever maintes fois pour filer sur la pointe des pieds jusqu’à la fenêtre, pensant ainsi ne pas le réveiller. Avec autant de tension palpable, comment pouvait-il dormir ? Sa mère scrutait la rue déserte durant de longs instants, rongée par une angoisse indescriptible. Se pouvait-il qu’on vienne les arrêter ? Sa sœur lui avait bien ordonné de quitter la France au plus vite et de ne jamais revenir. Mais la maladie d’Huracana a reporté leur départ et leur présence pouvait être interprétée comme la volonté bornée de rester à tout prix. Et la nuit possède ce terrible défaut d’amplifier les peurs ou d’en créer d’imaginaires beaucoup plus terrifiantes. En fin de compte, pour se rassurer quelque peu, elle a fini par bloquer leur porte avec un lourd fauteuil en chêne et Liliane s’est endormie à la manière d’un félin : une oreille en permanence sur le qui-vive avec la désagréable impression que le jour ne viendrait jamais.

Mais l’aube, fidèle à elle-même, s’est pointée, diminuant l’angoisse bien que Liliane n’a pas osé sortir de suite en ville. Les jours d’après, elle a limité ses déplacements au strict minimum et lorsqu’elle s’y risquait, elle jetait sans arrêt un œil paniqué derrière son épaule pour vérifier qu’elle n’était pas suivie. Ainsi, par prudence, et parce qu’une certaine forme de paranoïa l’avait envahie, elle a préféré qu’ils rejoignent au plus vite les anciens Pays-Bas Autrichiens autrefois Espagnols.... Là-bas, ils ont traversé La Mer du Nord aussi grise que déchaînée et ils ont gagné les côtes d’Angleterre. Liliane a opté pour l’immensité de la ville de Londres où leur anonymat est encore plus garanti qu’ailleurs. Ici, elle espère que Tanguy, l’ambitieux mari de sa sœur cadette, ne pourra plus rien faire contre eux.

Mais ils ont échappé à un danger pour en retrouver d’autres : le froid, la faim, l’insalubrité, l’insécurité. La capitale anglaise est une ville tentaculaire, une sorte d’ogre qui engloutit de plus en plus de paysans qui pensent y trouver une vie meilleure. Londres est pourtant sans pitié pour les plus démunis. Tout se paie, tout se monnaie. Liliane loue une pièce dans un immeuble — et le terme de taudis serait plus approprié pour qualifier l’endroit — dans un quartier populaire d’East End. Pour obtenir ce bout de toit, elle a vendu l’une de ses bagues serties d’un diamant bien en deçà de sa valeur réelle. Elle n’a pas eu d’autre choix que de s’en séparer à bas prix : c’était ça ou la rue.

Leur petit foyer est déprimant malgré les quelques vases en céramique qu’elle a remplis de fausses roses rouges en tissu pour avoir un semblant de décoration. De vraies fleurs ne tiendraient sans doute guère longtemps, avec si peu de luminosité. De plus, l’air dans la pièce devient très vite asphyxiant si elle ne prend pas garde à l’aérer même si cela reste peu efficace. Près de la porte d’entrée se trouve une ouverture si étroite qu’un enfant peut à peine y glisser la tête. Les Anglais ont inventé un impôt sur les fenêtres qui croît en fonction de la taille et du nombre de celles-ci. Sans tarder, de véreux propriétaires ont contourné le problème. Pour payer moins, ils ont réduit au maximum la dimension des ouvertures. Privés de lumière, Londres a vu apparaître dans ses rues un nouveau genre humain : des êtres courbés, rachitiques, prêts à se casser à la moindre bousculade. Une pathologie devenue si fréquente qu’elle est désignée comme « La maladie anglaise ». Le paradoxe est que de l’autre côté de l’échelle sociale, les bourgeois et les nobles affichent leur richesse en multipliant leurs fenêtres.

Le pouvoir et le paraître vont souvent de pair.

Debout au milieu de leur unique pièce de vie, Liliane observe son fils adoptif à peine visible ainsi recroquevillé tel un fœtus dans le ventre de sa mère. Elle n’est plus dupe de son attitude. À chaque fois qu’elle s’apprête à prier, il disparaît pour ressurgir quelques instants plus tard quand il est certain qu’elle a terminé. Elle se sent un peu offusquée. Mais pourquoi le réprimander ? Un enfant de onze ans n’a-t-il pas le droit d’être furieux contre le monde, les dieux et leurs injustices ? Qu’a-t-il fait pour mériter cela ? C’est à elle qu’il revient de trouver une solution concrète pour retourner à Saint-Domingue. Et le temps presse. Aucun travail ne vient à elle et ce n’est pas force d’avoir cherché ni frappé aux portes. Elle s’est proposée comme professeur de français et s’est même risquée à se présenter aux musées qui commencent à fleurir un peu partout depuis que l’Angleterre possède des colonies aux quatre coins du globe. Mais aucune réponse favorable. Entrer au British Museum aurait été un rêve. C’est le manque de lettres de recommandation qui serait un frein. Parfois, elle suppose que c’est tout simplement parce qu’elle est une femme.

Par sa faute, se retrouveront-ils bientôt à devoir recourir à la mendicité comme tous ces gens qu’elle croise dans les rues ? Elle a été trop naïve, trop sûre d’elle en revenant à son château qu’elle pensait toujours sien. Quelle illusion d’avoir cru qu’il suffirait d’en reprendre la gestion et recommencer sa vie là où elle s’était arrêtée dix ans auparavant ! Elle n’a pas voulu tenir compte des mises en garde de sa mère ni des menaces de son beau-frère. Mais jamais, elle n’aurait imaginé celui-ci, ainsi que sa sœur, aussi cupides, au point de la trahir et de la faire passer pour une usurpatrice.

Qui peut donc bien reposer en son nom dans ce caveau familial ? Comment une autre femme s’est-elle retrouvée avec ses propres vêtements, ses bijoux, dont ce fameux collier serti de rubis et enterrée à sa place ? Jacques n‘a pu vraiment lui fournir une explication cohérente lorsqu’elle l’a revu. Il a prétendu s’être probablement trompé en identifiant le cadavre, car il était encore convalescent, à peine remis de cette fièvre prolongée qui avait failli l’emporter. Sans doute qu’elle aurait pu obtenir plus de précisions de sa femme de chambre Églantine Dupuis, mais celle-ci, hélas, est morte depuis longtemps. Pauvre domestique dont le rêve d’Amérique aura également tourné en cauchemar. Liliane se sent à nouveau coupable de l’avoir entraînée dans cette aventure tête baissée, tellement obstinée qu’elle était à vouloir suivre ce maudit Jacques contre vents et marées. Mais s’il n’y avait pas eu cette Louise Montéran qui l’avait envoûté et détourné de son amour, peut-être qu’elle aurait été heureuse…

Jacques auparavant si riche, qui s’est retrouvé ruiné après La Révolution, mais qui s’est reconstruit une fortune grâce à sa belle-famille. Elle a épongé les dettes de son époux tout en faisant fleurir leur négoce de coton et de tissus. Peu flatteur pour un aristocrate... En contrepartie en s’unissant à lui, Louise a cependant obtenu un titre de noblesse. Est-ce cela finalement le mariage ? Des arrangements qui conviennent aux deux parties ? Où est vraiment l’Amour ? Où sont les émotions pures et désintéressées ?

Jacques, Jacques, Jacques, je te hais. Tu m’auras appris à détester les hommes. Plus jamais je ne donnerai mon cœur à quiconque, se promit-elle.

Qu’est-ce qui a pu l’attirer vers lui ? Son statut ? Ses sentiments auraient-ils été si passionnés et si intenses s’il avait été quelqu’un sans prestige ni fortune ? Sans doute qu’après tout ne vaut-elle pas mieux que Louise ? Et si c’était Dieu qui la punissait d’avoir été une courtisane ? Cette pensée l’a déjà traversée. Est-ce pour cela qu’il lui a repris ce château que Jacques lui avait offert ? Elle en viendrait presque à le craindre. Doit-elle le ramener à elle, lui demander sa miséricorde ? Est-il fâché qu’elle sollicite les divinités des Amérindiens ?

À l’heure d’aujourd’hui, elle est pourtant peu exigeante. Tout ce qu’elle souhaite c’est de rentrer à Saint-Domingue, retrouver ses amis sains et saufs et un simple toit avec de la nourriture pour juste de quoi subsister. Faire vœu de pauvreté pourrait-il ramener Dieu à plus de pitié envers eux ?

S’extirpant de la contemplation de son fils et de ses remords, elle part enfin s’agenouiller, faisant fi du carrelage glacial. Elle fixe une statuette de la Vierge Marie, pas plus haute qu’une pomme, posée sur un guéridon instable dont les pieds ont été maintes fois réparés. Elle joint ses mains, prête à prier. Elle manque d’inspiration. Cela fait plusieurs semaines qu’elle a envoyé une lettre à Monsieur Constant de Chasseloup-Laubat pour qu’il leur vienne en aide. Elle n’a presque plus d’argent. Leur fuite clandestine vers l’Angleterre lui a coûté l’équivalent de leur voyage vers Le Port-au-Prince. Pour l’instant, elle n’en a rien dit à son fils pour ne pas affaiblir plus encore son moral. Mais n’avoir aucune réponse de Constant la laisse perplexe. Lui aussi, l’aurait-il abandonnée ? Ou sont-ce les difficultés d’acheminement du courrier qui expliquent son silence ?

L’île de Saint-Domingue est en proie à de terribles luttes de pouvoirs internes, aggravées par les enjeux de suprématie entre les différentes puissances coloniales de la région. Sans parler de la politique du tout jeune État indépendant américain qui s’y est greffé. De plus, quelque chose d’impensable s’est produit quelques mois plus tôt. Le seize mai 1798, Toussaint Louverture, général noir, est arrivé triomphant à Port-au-Prince avec à sa tête une armée d’anciens esclaves. Depuis, toutes sortes d’histoires terrifiantes circulent. Certaines rumeurs prétendent que les propriétaires terriens blancs sont exterminés dans d’atroces souffrances et que Mulâtres et Noirs s’affrontent également comme deux peuples différents et antagonistes.

Il faut qu’elle pense à autre chose, car elle n’ose imaginer ce que sont advenues Beauté des Isles et Océane. Une ancienne esclave, sans réelles ressources propres, avec sa fille mulâtre dans un pays en pleine ébullition où la couleur de peau devient à elle seule un facteur déclencheur d’émeutes sanglantes. Sont-elles sorties indemnes de tous ces drames ?

Au bout de quelques instants, elle se relève sans avoir réellement prié. Pour se donner bonne conscience, elle exécute plusieurs signes de croix. D’un pas las, elle s’en va placer son visage fatigué devant l’étroite ouverture près de la porte d’entrée pour tenter de voir un bout de ciel, même s’il est gris.

Combien de temps durera leur exil dans ce pays trop froid et trop pluvieux ? Quelle ironie du sort. Lorsqu’elle fut abandonnée sur cette île déserte des Caraïbes, Jacques lui avait laissé une lettre dans un coffret en bronze déposé sur sa malle principale. Il lui promettait de revenir la chercher et il l’exhortait de se méfier des Anglais. Et c’est chez eux qu’elle se cache désormais…

Demain, elle écrira de nouveau à Constant de Chasseloup-Laubat. En espérant qu’il lui réponde très vite. Il est son unique recours.



Chapitre 2

L’adolescente


Allongée sur son lit, les yeux grands ouverts, Océane observe la porte qui vient de s’ouvrir avec violence, poussée par la puissance du vent. Puis, elle écoute le bruit répétitif du claquement de la porte contre le mur. Elle n’ose plus bouger le moindre cil, épiant par intermittence la nuit ténébreuse ainsi dévoilée. Jamais elle n’a vu pareil ciel, aussi noir que l’encre d’une raie, sans scintillement d’étoile. Un tableau inhabituel ! Il y a toujours une multitude d’étoiles qui d’ordinaire éclaire la voûte céleste antillaise. Comment cela se peut-il alors que le temps était magnifique à peine quelques instants plus tôt ? Le ciel était d’un bleu azur, ponctué de quelques nuages blancs.

Clac, clac, clac continue de marteler la porte. Ses muscles orbitaires commencent à lui faire mal tant elle se force à empêcher ses paupières de cligner. Soudainement, une flamme gigantesque sortie du néant, aussi large que l’entrée, s’engouffre à l’intérieur du moulin. Semblable à un serpent rougeoyant, l’étrange brasier marque une pause, hésitant sur le choix de sa proie. Puis tout à coup décidé, le reptile de feu fonce avec brutalité pour venir se rabattre vers les draps qui dépassent l’extrémité du lit en fer forgé de la jeune fille. Il remonte très vite en direction de la tête de lit comme s’il suivait une traînée de poudre. Le tissu consumé colle aussitôt à la peau d’Océane. Un mélange inattendu entre de la soie et du cuir humain. Ses jambes, ses cuisses, son tronc se momifient, mais l’incendie stoppe brusquement sa progression.

Les flammes auraient-elles pitié d’elle en voulant épargner son joli visage au teint doré qu’entoure une longue chevelure frisée ? Océane est une authentique beauté des îles avec ses yeux noirs en amande, son sourire charmant et malicieux dessiné par des lèvres si roses qu’on pourrait imaginer qu’elle les maquille. Mais peut-être que ce feu vivant l’évite par pur sadisme ? Elle peut ainsi continuer à observer l’atroce scène qui se déroule maintenant devant elle : un couple vient de faire irruption dans la pièce, formant une véritable torche humaine. L’ensemble de leur peau a fondu telle de la cire exposée aux féroces rayons d’un soleil au zénith. Le duo se traîne vers elle en gémissant. Parvenue à hauteur d’Océane, la femme s’écroule et disparaît dans un nuage de fumée grise. L’homme, toujours debout, lui tend aussitôt un pistolet chargé. D’une voix d’outre-tombe, il supplie la jeune fille de l’exécuter pour soulager ses souffrances. Des larmes sortent de ses orbites vides et s’évaporent instantanément telle de l’eau jetée sur des braises ardentes.

Tout à coup, Océane et le brûlé dirigent leur regard vers la porte d’entrée. Une troupe bruyante riant à pleine gorge, bouteilles de rhum à la main, pénètre à son tour. Des individus à la fois ridicules et effrayants, habillés de vêtements violets ou noirs dont certains ayant poussé l’extravagance de se coiffer d’un chapeau melon en feutre. Celui qui semble être leur chef se distingue par le port d’une redingote gris foncé très usée, d’un haut-de-forme blanc et d’une paire de lunettes aux verres opaques. Le plus étonnant est cette peau de serpent entourant son cou telle une écharpe. D’une voix ferme et nasillarde, il ordonne à Océane d’abattre l’homme brûlé, car elle est le bras exécuteur de « Guédé Loraye »…

Envoûtée par les paroles du chef, elle accepte l’arme du malheureux, braque le pistolet sur celui-ci, puis fait feu sans hésitation. Le soulagement qu’elle éprouve après l’avoir achevé est encore plus effroyable que l’acte lui-même. Comment peut-elle avoir tiré sur cette personne avec autant de facilité ?

L’incendie s’éteint en quelques secondes et la troupe disparaît. Tout redevient calme, silencieux. La porte d’entrée se referme, ses jambes, son tronc ont retrouvé leur apparence normale. Sa peau est à nouveau douce et saine. Mais le répit est de courte durée : sans transition, surgissant de nulle part, une centaine de poulets noirs envahissent en cacophonie l’intérieur du moulin. Avec leur bec, les volailles tentent de s’attaquer aux yeux d’Océane qui place ses deux bras devant ceux-ci en défense. Les oiseaux picorent sa chair puis la douleur devient insupportable. Elle crie telle une possédée. Pris de panique, les horribles volatiles se mettent à voler aussi maladroitement que des poissons nagent hors de l’eau.

– Mais réveille-toi, réveille-toi ! Tu vas finir par me faire mourir de peur. Qu’est-ce qui se passe ? dit Beauté des Isles, de nouveau extirpée de son lit par les hurlements de sa fille.

La fatigue ne se lit pas sur son visage, l’avantage de sa peau noire robuste, mais c’est certain que son corps aurait encore profité d’une heure ou deux de repos avant d’entreprendre toutes les tâches qui l’attendent. D’ailleurs, à force de travailler de plus en plus dans les champs, sa silhouette s’est tellement sculptée qu’elle pourrait servir de modèle dans un auditoire d’étudiants en médecine. Cela ne lui déplaît pas d’avoir toujours la taille fine d’une femme de vingt ans alors qu’elle en a presque quinze de plus. Par contre, ses joues se sont trop creusées, ses pommettes saillantes lui donnent un air austère. Mais que peut-elle y faire à part se goinfrer un peu plus de gras ou laisser les cultures en plan ?

Secouée sans ménagement par sa mère, Océane reprend petit à petit ses esprits. Elle scrute tout autour d’elle comme un animal aux abois, vérifie qu’aucune volaille maléfique ne se cache quelque part sous le lit. Se rendant compte qu’il ne s’agissait que d’un affreux cauchemar, elle sourit, soulagée. Depuis plusieurs semaines, elle plonge dans un monde onirique très inquiétant. Les premiers temps, ses rêves n’étaient peuplés que par de nombreuses luminations avec quantité de bougies de couleur violette ou noire dont les flammes dansaient au son de chants étranges, murmurés du bout des lèvres par une chorale invisible. Puis sont apparues des scènes d’incendie, avec un feu qui s’est mis à se comporter tel un prédateur reptilien rampant au sol dans toutes les directions pour trouver une cible. Mais c’est la première fois que celui-ci s’attaque à son corps en faisant fondre ainsi sa peau.

Son cauchemar était si intense, semblait si réel qu’elle a transpiré jusqu’à inonder ses fameux draps en soie. Le précieux cadeau de Liliane de la Roche pour ses onze ans. Un anniversaire qu’elle ne pourra oublier, tellement elle s’est sentie honorée ce jour-là, de recevoir de pareilles étoffes. Ô combien Océane a pu pourtant maudire Liliane d’être partie avec son ami Huracana. L’amitié est d’ailleurs un mot beaucoup trop faible pour qualifier ce qu’elle ressent pour lui. Il est son amour d’enfance. Celui que l’on dit le plus pur, le plus vrai. Mais Liliane n’a pas tenu sa promesse de revenir avec lui avant que ne commence la saison des ouragans. Celle-ci est terminée maintenant.

Toutefois, Océane pourra enterrer sa rancœur et laisser derrière elle sa tonne de chagrin entassé durant tous ces longs mois. L’année 1798 si mal entamée va pouvoir se clôturer en beauté. La veille, Monsieur Constant de Chasseloup-Laubat a reçu une lettre expédiée depuis Londres où Liliane de La Roche le supplie de lui envoyer au plus vite de l’argent pour qu’ils puissent rentrer de toute urgence à Saint-Domingue. Leur séjour en France aurait été un véritable calvaire... Elle n’a donné aucun détail, elle a juste évoqué une trahison familiale avec comme conséquence la confiscation de l’entièreté de ses biens. Océane sait que c’est immoral de se réjouir du malheur d’autrui, mais elle ne peut empêcher cette joie intense de l’envahir. Si Liliane est vraiment ruinée, cela lui ôtera toute envie ou possibilité de repartir en Europe voire de s’y réinstaller. Elle ne les abandonnera plus jamais. Sa vie et celle d’Huracana sont désormais ici, avec elles. La poupée vaudou à l’effigie d’Huracana aura rempli sa mission : « le retour de l’être aimé ».

Même si elle a pris du temps pour agir celle-là ! Faudra que Lucienne Dahomay, la mambo, revoie un peu ses rites…

Découvrant les draps trempés de sueur de sa fille, Beauté compte bien obtenir plus d’explications que les fois précédentes. Cela fait des semaines que ses hurlements dignes de réveiller un mort perdurent. Sans parler de ces insanités qu’elle profère et qui l’obligent à se boucher les oreilles. Comment une enfant de son âge et si naturellement gracieuse a-t-elle pu acquérir un répertoire aussi vulgaire ? On dirait qu’elle a été matelot toute sa vie…

– Océane, vas-tu enfin m’expliquer ce qui ne tourne pas rond chez toi ? Tes cris me réveillent en sursaut toutes les nuits. J’ai même failli tomber de mon lit. Et toutes ces grossièretés qui sortent de ta bouche. Je me demande si tu n’as pas de mauvaises fréquentations qui te poursuivent jusque dans tes rêves. Traînes-tu notamment avec les fils du boucher, Ferdinand et Cyril Fenelon ? Ils jurent autant que leurs pères lorsqu’il égorge un mouton. Ou pire, j’espère que tu ne vois pas celle qui fait plus que son âge ? Comment s’appelle-t-elle encore ?

— Yvonne Oriol ?

— Oui, c’est ça, celle qui montre toujours ses épaules nues. Quel langage elle a ! Et puis, tu pars souvent traîner trop loin des moulins. Eugène t’a aperçue plusieurs fois chez cette femme bizarre, Lucienne Dahomay, celle qui vit dans l’ancienne case qui servait de cachot. Il me conseille de ne pas te laisser aller là-bas, mais quand j’ai voulu savoir pourquoi, il s’est tu. Alors, dis-moi pourquoi la fréquentes-tu ?

– Je ne « traîne » avec personne. Mes véritables amis sont Arthur et Geneviève Bartholomé, tu sais combien ils sont bien élevés. Et Eugène, quel rapporteur celui-là ! Lucienne Dahomay est la seule personne intéressante, après toi, bien sûr, sur cette île. Tu m’apprends l’essentiel, les tâches ménagères, cultiver les plantes. Mais Lucienne, elle m’enseigne mon futur métier.

Des paroles trop mielleuses. L’inquiétude gagne d’autant plus Beauté. « Tout flatteur ne vit-il pas aux dépens de celui qui l’écoute ? » Elle rajouterait qu’un beau parleur endort la méfiance de l’autre.

– Ton futur métier ? Me prendrais-tu pour une idiote ? articule-t-elle, les sourcils fâchés au point qu’ils se rejoignent.

– Non, je t’assure. Elle m’enseigne l’art de la poterie des Amérindiens et aussi la vannerie. Je veux devenir artisane.

– Toi, intéressée par un travail manuel ? Tu as toujours détesté manier la terre, que m’inventes-tu là ? Et d’ailleurs, je ne savais pas qu’elle était potière. Elle passe plutôt ses journées à soulager les soi-disant maux de Madame Béatrice de Chasseloup-Laubat. Celle-là, elle a tout le temps mal partout et souffre surtout de ne rien faire...

– C’est pourtant la stricte vérité maman. Ce n’est pas la même chose de cultiver la terre que de produire de magnifiques objets avec l’argile. Et puis, tu sais qu’en grandissant les goûts parfois changent. Certaines activités que l’on détestait peuvent devenir tout à coup une passion, continue-t-elle avec un visage qui se veut rayonnant.

Beauté des Isles hausse les épaules et lève les yeux vers la solide voûte de l’ancien moulin. Il n’y a plus de doute à avoir, sa fille l’embobine. Et ces derniers temps, elle a souvent le mot de la fin. Océane n’a jamais montré grand entrain pour les travaux des champs et il faut toujours la rappeler à l’ordre pour qu’elle mette la main à la « pâte ». L’entrée dans l’adolescence n’arrange rien d’autant plus que sa poussée de croissance qui lui a fait dépasser sa mère lui donne un air de supériorité.

La plupart du temps, Beauté doit s’occuper seule de la récolte. Auparavant, Eugène Vincent venait lui prêter main-forte, mais depuis quelque temps il a l’esprit qui vagabonde ailleurs. Et pas que l’esprit, le corps aussi... Il se rend souvent à Cayes, tout endimanché, le sourire aux lèvres. Probablement une femme qui l’attend là-bas.

Océane s’éclipse régulièrement juste après le déjeuner pour ne réapparaître qu’au coucher du soleil, et cela est arrivé que la nuit soit déjà bien installée. Jusqu’il y a peu, Beauté patientait toujours sur le pas de la porte, la mine sombre, jamais rassurée qu’elle traîne dehors si tard. Le pire a été la fois où, réveillée en pleine nuit par un orage violent, elle a trouvé le lit de sa fille vide. Des vêtements sous les draps avaient été placés en boule pour faire semblant qu’elle dormait là. Océane est rentrée peu avant l’aube, à pas de loup. Folle d’inquiétude, Beauté a calmé ses nerfs comme trop de parents le font : en la frappant avec une fine tige de canne à sucre. Naïvement, elle a cru qu’elle ne recommencerait plus. Cela a produit l’effet inverse. Après s’être libérée des coups de bastonnade, le visage noyé de larmes, Océane s’est enfuie, en jurant que sa mère ne la reverrait plus. Elle a disparu trois jours et trois nuits, mais elle est finalement revenue grâce à Eugène qui l’a retrouvée…

Depuis, non seulement Beauté n‘a plus jamais levé le moindre petit doigt sur sa fille, mais elle ne la gronde pas trop lorsqu’elle rentre tard le soir. Elle attend son retour, rongée par l’angoisse comme le sel marin ronge le fer. Et dès qu’Océane franchit le seuil de la porte du moulin, elle ferme les paupières en soupirant.

Elle suppose que sa fille va encore faire de même durant l’après-midi et disparaître pour rejoindre Lucienne Dahomay qui porte trop de bijoux en or pour être honnête. D’où tient-elle tout cet argent ? Ce n’est pas en faisant la garde-malade chez les de Chasseloup-Laubat qu’elle peut se payer de tels anneaux créoles !

Mais de tout cela, aujourd’hui elle s’en contrefiche, car les cauchemars de son enfant unique et ses escapades vont peut-être s’arrêter nets. Beauté ne peut s’empêcher d’éprouver une joie intense même si celle-ci ne se voit pas de l’extérieur. Liliane de La Roche a enfin donné signe de vie et son retour semble tout proche. Et tout comme sa fille, elle se réjouit aussi de sa déconfiture. Sa voisine revient les poches vides. Pourront-elles être désormais vraiment égales, et devenir qui sait, de véritables amies ?

Et elles ne seront pas trop de deux pour encadrer Océane qui entre dans l’adolescence d’une manière très turbulente. Liliane pourra lui parler et mieux la raisonner.

Maintenant, il faut préparer un petit déjeuner et commencer le travail aux champs.



Chapitre 3 

Le cimetière


Midi. Le soleil brûlant incite à une longue sieste à l’ombre, sous le souffle caressant des alizés. Quoi de mieux pour digérer le gratin de patates douces et le poulet boucané qu’elles viennent de déguster ? Boucan… Encore un mot issu des Amérindiens si chers à Liliane. À l’origine, il désignait une grille en bois, utilisée lors de la salaison des viandes ou des poissons avant d’être séchés par la fumée. Boucan, aujourd’hui, c’est la cabane dans laquelle cet enfumage est effectué.

Elle se demande si son séjour prolongé en Europe aura fait redescendre d’un cran le niveau d’admiration que Liliane éprouvait pour ces peuples. Cela tournait souvent à l’obsession, comme lorsqu’elle s’enduisait de cette poudre de roucou. Efficace, il est vrai, contre le soleil et les moustiques, mais qui lui donnait la peau rouge. Il ne faut pas qu’elle s’étonne si on les prenait pour des femmes infréquentables. L’une peinte comme une « sauvage », l’autre fumant et buvant parfois trop de bière de manioc comme un homme. Aussitôt, sur le visage de Beauté s’imprime un sourire en imaginant le moulin d’en face à nouveau habité. Demain, Constant de Chasseloup-Laubat fera sans faute le nécessaire pour envoyer de l’argent à Londres pour Liliane.

Beauté se dirige vers le large hamac, un vrai, c’est-à-dire dépourvu de barres horizontales aux extrémités dont les affublent les colons et qui de ce fait renversent son contenu avec trop de facilité. Rien de pire que de dormir et de basculer soudainement pour se retrouver face contre terre, le nez dans la poussière. Le sien est identique à celui que Christophe Colomb appelait « le nid d’ange ». Attaché entre deux piliers du carbet, elle s’y glisse et se met en boule comme les Amérindiens, surtout pas sur le dos à la manière des Occidentaux.

Les alizés apportent de l’air frais marin. Liliane a eu raison de demander la construction d’un carbet à l’est, il y fait toujours plus agréable qu’ailleurs d’autant plus que seule une bande étroite de palmiers le sépare de la côte.

« Hamac », « carbet » encore des termes amérindiens. Ils savaient comment se détendre à l’abri des insectes et de l’humidité du sol. Et elle, ex-esclave, quel héritage va-t-elle laisser ? Car de la langue de ses lointains ancêtres africains il ne lui reste rien, pas le moindre mot. Vaut mieux ne pas trop y songer. Beauté aspire à un repos amplement mérité après avoir ramassé quantité d’ignames durant toute la matinée, même si, contre toute attente, Océane l’a aidée d’arrache-pied. Veut-elle se faire pardonner de quelque chose ? Mais de quoi ? Il faudra qu’elle la surveille d’un peu plus près, ses cauchemars ont bien une origine. Elle s’est jurée de ne plus porter la main sur elle, mais de là à fermer les yeux sur tout, il y a un pas qu’elle ne franchira pas. Dès qu’elle le pourra, c’est décidé, elle se rendra chez cette Lucienne Dahomay qui lui enseigne soi-disant l’art de la poterie et découvrira ce qu’elles manigancent toutes les deux exactement.

— Maman, c’est fini pour aujourd’hui de travailler aux champs ? lance Océane, restée à une dizaine de mètres d’elle.

– Oui, et là j’ai besoin d’une sieste. Nous trierons les racines plus tard et puis nous irons les déposer à l’habitation des de Chasseloup-Laubat au soleil couchant, il fera moins étouffant. Solange Vancol, la nouvelle cuisinière de Madame Béatrice, m’en a commandé une quarantaine de livres de poids. Elle prétend que manger des ignames permettrait à sa maîtresse d’avoir moins de ces sautes d’humeur auxquelles elle est sujette, depuis que son corps n’est plus rythmé par les cycles des femmes. Hier encore, elle a fait des misères... Elle s’est promenée toute la journée comme une folle avec sa robe de mariée qui date de plus de trente ans. Et son haleine crachait des vapeurs d’alcool qui rendait ivre dès qu’on s’approchait d’elle. Comment une noble qui a tout pour elle, peut-elle tomber aussi bas et se donner en spectacle devant ses domestiques ? Mais que mes ignames leur servent de remède ne les affranchira pas de me régler tout de suite. Je ne supporte pas ces riches qui ont tendance à faire du crédit sur le dos de pauvres petits cultivateurs.

– Oh, Maman ne soit pas de mauvaise foi. Solange ne possède pas en permanence des sous sur elle. Elle finit toujours par te payer. S’ils étaient de si méchantes personnes les de Chasseloup-Laubat, ils auraient pu exiger une partie de nos bénéfices en dédommagement des terres qu’ils nous permettent d’occuper et d’exploiter. Monsieur Constant devrait envoyer l’argent pour le voyage de retour de Liliane et d’Huracana. Il n’a pas l’air fâché qu’elle revienne sans le sou alors qu’elle devait lui racheter la propriété autour des moulins.

– C’est parce qu’elle est de son rang et de la même couleur de peau. Ne sois pas naïve. Bientôt, tu me demanderas d’aller le remercier, de m’agenouiller et de lui baiser la main, ajoute-t-elle avec une voix devenue cynique.

Océane préfère arrêter la conversation à ce stade. Les yeux de sa mère ont repris cette expression haineuse. Elle est peu objective lorsqu’il s’agit de colons. Inconsciemment, elle veut faire porter le chapeau aux de Chasseloup-Laubat pour tous les sévices qu’elle a pu endurer dans le passé. Ainsi croit-elle que c’est à eux d’expier les fautes commises par ses anciens maîtres. Pourtant le dernier a déjà payé de sa propre chair. L’une de ses mains est enterrée dans la mangrove là où elles ont accosté la première fois sur l’Île-à-Vache. Les crabes auront dû faire un festin très particulier ce jour-là. Pourquoi sa mère a-t-elle insisté pour qu’elle l’accompagne et qu’elle l’observe en train d’enfouir cette main ? Elle n’avait que huit ans. Depuis qu’elle a assisté à cette scène, il lui arrive encore d’en rêver. Elle voit ce béké, un planteur du nord de l’île de la Martinique, qui réclame son membre et qui la supplie de le lui rendre. Est-il décédé après cette amputation ?

Pourquoi d’ailleurs ses cauchemars sont-ils souvent orientés vers des êtres qui se trouvent entre la vie et la mort ? Il faudra que la mambo lui dise la vérité. Celle-ci tourne toujours autour du pot, n’évoquant sans cesse que la magie blanche avec tous ses remèdes contre les maladies ou les maux d’amour. Mais le vaudou ce n’est pas que ça, bien au contraire. Elle doit absolument aller lui parler coûte que coûte, surtout après cette nuit où ce serpent de feu s’en est pris à elle et cet homme brûlé qu’elle a achevé de sang-froid. D’ailleurs, c’est bientôt le moment de partir... Sa mère s’est recroquevillée comme un fœtus dans le hamac. De longs instants de quiétude… Dès qu’elle se réveillera, elle recommencera à ronchonner. On ne la changera pas. Elles peuvent estimer qu’elles ont quand même de la chance en comparaison à d’autres femmes de couleur. Elles vivent en sécurité et elles sont libres totalement de leurs mouvements. Elles ont de quoi se nourrir et se vêtir. Même si elle ne sait pas trop combien de temps cette trêve va durer. De graves troubles explosent chaque jour sur l’île principale de Saint-Domingue et notamment à Port-au-Prince. Le pouvoir aux mains d’un général noir renverse tout à coup l’ordre établi et la hiérarchie imposée par les Blancs. Et elle mi-Noire, mi-Blanche dans quel camp doit-elle s’installer ?

L’Île-à-Vache demeure toujours à l’abri des conflits raciaux qui ravagent le reste de la colonie. Elle est aussi épargnée par ces mystérieux cas dont tout le monde parle la peur au ventre, de ces bêtes que l’on découvre au petit matin, mortes, vidées de leur sang. Deux jours auparavant, un éleveur de Cayes a encore retrouvé son troupeau entièrement dévasté. Les corps de ses pauvres vaches étaient parsemés d’innombrables morsures si profondes que par endroit on devinait leurs os. Des monstres avides de chair se sont acharnés sur elles telles des charognes. Et s’il n’y avait que des animaux qui étaient attaqués, mais non...

Océane en frissonne rien que d’y penser.

De nouveau, le mot soucougnan est réapparu et circule comme si la peste s’était installée près d’eux. Elle en avait entendu parler pour la première fois lorsqu’elle avait surpris Constant de Chasseloup-Laubat et Albert Choisy, son fidèle bras droit, en conciliabule dans ce salon réservé aux hommes de l’habitation. Geneviève Bartholomé, cachée en sa compagnie sous le bureau, était à deux doigts de faire pipi sur place. C’était aussi cette fameuse nuit où Océane les avait suivis jusqu’à cette chapelle abandonnée et qu’elle avait découvert leur terrible secret. Constant, cet aristocrate, est un bokor, un sorcier vaudou qui pratique la magie noire. Elle l’avait vu là-bas en compagnie d’Albert et une autre acolyte, transformer en zombie un militaire qui les menaçait. Qui pourrait imaginer cela ? Grâce à cette protection occulte, personne n’est plus jamais venu chercher noise à l’habitation des de Chasseloup-Laubat.

Mais à cause de cela, Eugène Vincent lui en veut toujours de lui avoir menti et de l’y avoir conduite en prétextant que sa mère courait un grave danger. Depuis, il lui adresse à peine la parole et quand il le fait c’est seulement pour lui ordonner d’exécuter quelque chose sur un ton tellement sec qu’elle n’ose s’opposer. C’est lui pourtant qui l’a retrouvée cachée dans cette chapelle abandonnée lorsqu’elle avait fugué après avoir reçu la bastonnade de Beauté. Les yeux bruns d’Eugène l’ont véritablement fusillée et Océane n’est plus près de recommencer.

Eugène est l’oncle protecteur et bienveillant qui remplace le père qu’elle n’a jamais eu et qu’elle n’aura jamais. Dommage que sa mère et lui ne se sont jamais rapprochés. Eugène a pourtant tenté une amorce, tout en finesse, en lui rendant des services bien au-delà de ce que n’autorise une simple amitié. Mais Beauté a toujours mis un cadenas devant son cœur. Et cela ne semble pas lui manquer, la compagnie d’un homme. Vivre sans amour, à coup sûr, ce n’est que de la survie. Malgré son jeune âge, Océane l’a déjà compris. Sa mère est vraiment spéciale, mais elle reste sa mère. Les liens du sang sont indestructibles…

Maintenant, elle voudrait juste qu’Eugène se comporte avec elle comme avant. Qu’il soit plus souriant en sa présence, qu’il la mette au courant des nouvelles du monde, lui qui part souvent chevaucher jusqu’à Port-au-Prince et surtout qu’il continue à lui enseigner l’art de l’équitation. Elle a envie d’épater Huracana lorsqu’il reviendra. Ça finira par lui passer, pense-t-elle avec une mine espiègle, il a une jolie maîtresse à Caye qui va sûrement le faire redevenir plus doux. En espérant qu’il n’est pas dans les bras d’une soucougnan. Mais a priori non, car il serait déjà tombé malade depuis lors.

Il est si important de se protéger de ces vieilles femmes qui ont pactisé avec le Démon. Il se raconte qu’une fois le jour éteint, la soucougnan s’enferme chez elle. Toutes les portes et fenêtres sont closes. De l’extérieur, personne ne peut voir ce qui se trame dans sa demeure. À l’abri des regards indiscrets, cette dame que l’on pense si fragile, car tellement âgée, s’enduit le corps d’une lotion, extraite d’une mystérieuse fiole. Elle se met ensuite à débiter des formules magiques et la métamorphose peut s’opérer. La possédée est prise de convulsions, se débarrasse de sa vieille peau comme un reptile en mue. Mais elle doit à tout prix cacher celle-ci et veiller à ce que personne ne la trouve. Car une fois le jour levé, il lui faut la revêtir, sinon elle en mourrait. Dehors, paraîtrait-il qu’elle peut devenir une boule de feu pour pouvoir se déplacer encore plus vite. Certains prétendent également qu’elle peut devenir oiseau et voler, un peu à la manière des vampires européens qui se transforment en chauve-souris.

La créature part parfois se reposer dans un fromager où à l’abri, elle converserait de temps à autre avec le Diable. Cet arbre utilisé pour punir les esclaves rattrapés de leur marronnage lui sert souvent de refuge pour y camoufler sa vieille peau. Océane s’est largement renseignée sur ces dangereuses grands-mères. Si par malheur, elle vient à croiser l’une d’entre elles, il ne faut surtout pas qu’elle la montre du doigt ni qu’elle ne prononce son nom, car elle s’en prendrait tout de suite à elle. Pour se protéger, il existe plusieurs possibilités. Avec un sabre, elle doit dessiner au plus vite une croix sur le sol. Encore faut-il pouvoir se déplacer tout le temps avec un sabre… Il y a fort heureusement beaucoup plus simple : ouvrir devant soi une paire de ciseaux. C’est pourquoi Océane ne se promène jamais la nuit sans celle-ci enfouie dans la profondeur de la poche immense de son tablier où se trouve également un morceau de piment et des cristaux de sel. Si elle tombe sur la cachette de la vieille peau, elle doit enduire celle-ci de ces ingrédients. Cela détruit la soucougnan qui, où qu’elle soit, prendrait feu subitement...

Beauté ne veut pas croire à toutes ces sornettes. Pour elle, il n’y a ni Dieu ni Diable. Il n’y a que des hommes riches ou pauvres, des gens bons ou méchants. Des exploités et des exploitants. Sa mère est tellement incrédule qu’Océane l’a déjà vue se débarrasser du riz qu’elle dépose devant leur porte et qui est pourtant là pour les protéger d’une intrusion nocturne malveillante. Il est prouvé que les grains de riz empêchent une soucougnan de pénétrer à l’intérieur de votre demeure. La créature se met alors à compter les grains un à un, sans s’interrompre, comme atteinte d’un accès de folie. Et au lever du soleil, elle s’en va sans avoir pu s’en prendre à quiconque.

Sa mère dort profondément, son bras droit tombe hors du hamac et sa main osseuse touche presque le sol. Le meilleur moment pour déguerpir. Océane se précipite, direction la case de la mambo. La prêtresse-vaudou vit un peu recluse, et tant mieux. Il faut absolument qu’elle lui révèle la signification de son dernier cauchemar. Pourquoi le chef de cette troupe si vulgaire lui a-t-il dit qu’elle serait l’exécutrice de Guédé Loraye ?

Elle en a marre d’attendre que Lucienne Dahomay lui enseigne les véritables secrets des cultes vaudou. Océane a bien compris qu’elle les lui livrait au compte-gouttes et uniquement ceux de la magie blanche. Lucienne Dahomay estime qu’elle est trop jeune pour autre chose, qu’elle n’est pas prête, que cela peut être dangereux d’être initiée trop tôt. Le pouvoir d’un enfant pourrait être incontrôlable et trop influençable.


Quelques dizaines de minutes plus tard, en arrivant à hauteur du cimetière familial des Bartholomé, Océane n’oublie pas de boucher ses oreilles. Elle en a marre d’entendre ces coups de poing cognés violemment comme si quelqu’un frappait contre une porte en bois. Cela ne se produit pas systématiquement à chaque fois qu’elle le longe, elle a remarqué que c’est toujours en période de grand vent. Elle est déjà venue avec Geneviève Bartholomé pour vérifier qu’elle n’hallucinait pas. Mais celle-ci n’a rien perçu, juste des branches de palmiers qui se raclaient les unes contre les autres et quelques pots de fleurs qui allaient s’écraser contre le mur de pierre encerclant le petit cimetière. N’ayant rien remarqué d’anormal, Geneviève a d’ailleurs observé son amie d’un regard suspect, ne sachant pas s’il s’agissait encore d’un nouveau jeu pour lui faire peur ou si Océane entendait réellement ces fameux bruits.

Non, elle n’est pas folle. Tout cela est réel. Mais pourquoi n’y a-t-il qu’elle qui les entend ?

Elle devine à une cinquantaine de mètres les silhouettes des frères Ferdinand et Cyril Fenelon, assis sur une roche près d’un flamboyant qui est devenu leur repère préféré. Ferdinand a à peine seize ans et déjà les épaules aussi larges que celles d’un homme. Cyril, de deux ans son cadet, est plus longiligne. Mais tous deux ont cette beauté dangereuse et attirante des mauvais garçons. Sa mère a raison, les fils du boucher sont très mal élevés. Ils vont encore la siffler dès qu’elle les aura dépassés et ils lui lanceront des mots qui la feront rougir même si son teint café-au-lait heureusement ne le révélera pas trop.

En même temps, ça l’amuse un peu. Cela la flatte d’entendre ce qu’ils disent sur sa taille fine et sur ses seins naissants.

Au moins, cela l’aidera à oublier le cimetière des Bartholomé et ses bruits inquiétants.



Chapitre 4

La robe de mariée


— Océane, es-tu vraiment sûre que ton dernier rêve s’est déroulé de la sorte ?

— Pourquoi te mentirais-je ?

— Parce que tu racontes bien à ta mère que tu viens chez moi pour que je t’enseigne la poterie. Si tu la baratines, pourquoi n’en serait-il pas de même pour moi ?

Le visage légèrement penché sur le côté, la voix de Lucienne a pris un ton de reproche comme lorsqu’on surprend un enfant à tricher.

— Tatie Lucienne, tu sais pourquoi je suis ici et pourquoi je dois lui cacher la véritable raison de mes visites. Je veux tout connaître sur le vaudou et ma mère serait furieuse si elle l’apprenait et m’empêcherait de revenir.

La mambo redresse la tête à la verticale puis pensive, se remet à balayer l’intérieur de sa case qui chaque jour se recouvre d’une épaisse pellicule de sable. Elle aurait préféré que les rêves d’Océane fussent plutôt des inventions d’un esprit à l’imagination débordante. Elle aurait aussi souhaité que cette fille se lasse et qu’elle retourne à des jeux plus appropriés pour son âge, même si l’innocence de l’enfance semble la quitter.

Mais les signes sont là, de plus en plus évidents. Elle ne peut plus les ignorer. Ils sont venus la chercher.

— Quel âge as-tu exactement ?

— Bientôt treize ans…

La mambo pointe son regard vers la poitrine de son « élève » qui se développe depuis peu puis le pose vers le sommet de son crâne. Quelle grande taille déjà ! Elle a poussé comme une mauvaise herbe. Elle va sous peu affronter ses premières époques et découvrir toutes les peines et les contraintes de la féminité. Mais malgré cette entrée dans la puberté, Lucienne la trouve beaucoup trop jeune, surtout pour plonger dans le monde de ces êtres qui hantent ses nuits.

— Océane, as-tu une idée de la signification de ces rêves ? As-tu conscience que ces individus sont des esprits ?

— Esprits, tu veux parler des lwas ?

— Oui, c’est la même chose.

— Bien sûr, je commence à comprendre. Ce sont des lwas de la Mort, donc des guédés. Mais pourquoi viennent-ils me perturber ?

— Celui que tu penses être leur chef, que t’a-t-il dit exactement ? A-t-il vraiment évoqué Guédé Loraye et que tu serais son bras exécuteur ?

— Tu es sourde ou tu ne veux pas entendre... Oui, je t’ai déjà répété tout cela au moins trois fois. Et dans ce rêve, j’ai abattu un homme, mais c’était pour qu’il ne souffre plus... soupire-t-elle.

Océane observe la mambo qu’elle dépasse maintenant en taille. Elle est pourtant de dix ans sa cadette. Elle désirerait tellement lui ressembler même si elle ne pourra jamais avoir ce teint chocolat foncé. Elle admire ses traits du visage si réguliers, si symétriques qu’elle semble avoir été façonnée à la perfection par un artiste italien et qui aurait ensuite voulu donner une touche exotique en la peignant en noir. Et ce long cou qui met si bien en évidence les magnifiques boucles créoles en or que sa mère jalouse tant. Une telle beauté qui vit seule et qu’aucun homme blanc n’est venu tourmenter pour en faire sa maîtresse. Sans doute s’est-elle protégée avec sa magie ?

— Allez, il est grand temps de tout t’expliquer. Ces gens qui te sont apparus en rêve sont bel et bien des guédés. Des esprits qui accompagnent les morts vers l’au-delà et qu’on nomme « psychopompes ». Mais leurs rites sont à la fois rada et petro.

— Donc bons ou mauvais, c’est cela ?

— Oui, malheureusement. Les humains peuvent les invoquer pour de la magie blanche, mais également noire. Leur chef est Baron Samedi, son épouse, Maman Brigitte. Il désire que tu sois la représentante de Guédé Loraye ici-bas.

— Moi ? Mais je n’ai pas envie d’être la servante d’une guédé !

— On ne décide de rien, ce sont eux qui te choisissent.

— Pas question. Je souhaite être la voix d’Erzulie Dantor, la féroce protectrice des femmes et des enfants. Comme là sur ton tableau ! Je me sens plus l’âme d’une guerrière ! Je ne veux pas faire partie de cette bande de croque-morts avec leurs lunettes foncées, leurs chapeaux ridicules. En plus, ils sont si vulgaires et grossiers.

Et elle ne peut s‘empêcher de partir dans un fou rire en repensant à leurs accoutrements et leur langage qui ferait rougir un vieux marin. Ils devraient plutôt visiter les frères Fenelon, ils iraient si bien ensemble.

— Arrête ! Ne te moque plus jamais d’eux, fais attention. Ils jouent un rôle très important. N’oublie pas que tout le monde doit mourir un jour, mais que tout le monde ne trouvera pas sa place dans l’au-delà… Dans ce dernier cas, cela peut s’avérer extrêmement grave.

Océane redevient sérieuse telle une élève réprimandée par son maître d’école, qu’elle n’a pratiquement pas fréquentée tant il reste onéreux de recevoir des enseignements. Et sans transition, elle repense au cimetière familial des Bartholomé. Ces coups de poing comme frappés contre du bois. Proviendraient-ils de l’intérieur des cercueils ?

— Dis, tu crois que des morts peuvent m’appeler lorsque je longe des tombes ?

— Pourquoi ? Cela s’est-il déjà produit ? s’inquiète encore plus Lucienne qui en laisse tomber son balai.

Océane marque une pause. Si elle se confie trop, cela ne fera qu’apporter un peu plus d’eau au moulin. Cela appuiera ce à quoi la mambo prétend qu’elle est destinée. Mais par ailleurs, elle sent qu’elle ne peut le lui cacher plus longtemps. Elle est ici pour trouver sa voie, ses réponses. Alors, dans un murmure, comme par crainte que d’autres ne l’entendent, Océane se met à lui raconter tout, dans les moindres détails. Ces périodes de grands vents où contre l’avis de sa mère, elle part vagabonder, comme attirée au-dehors par une force invisible. À y réfléchir plus, c’est toujours vers le cimetière familial des Bartholomé qu’elle se dirige. Et puis, ces bruits de coups de poing qu’elle seule perçoit à l’approche des tombes, cette fois-ci elle en est sûre, ils sont réels et ils lui sont adressés.

— Mon Dieu Océane, tu aurais dû m’en parler beaucoup plus tôt ! Il faudra que nous allions là-bas dès que possible. Il doit il y avoir une âme en errance. Tout cela ne fait que confirmer que tu es habitée par Guédé Loraye, car celle-ci ne se manifeste qu’en cas de tempête.

— Comment ferons-nous pour que ma mère ne soit pas au courant ? Elle ne supportera pas cela. Elle est si suspicieuse. Mes cauchemars la réveillent, heureusement plutôt en fin de nuit. Crois-tu que ceux-ci seront de plus en plus terrifiants ?

— Pas forcément. Mais visiblement quelque chose en rapport avec le feu va se produire ou s’est déjà produit. Peut-être que celui ou ceux qui te réclament au cimetière ont péri dans un incendie et que pour une raison qu’on ignore encore, ils n’ont pu trouver leur place dans l’au-delà. À la prochaine tempête, il faudra te lever en pleine nuit, venir me chercher et me conduire là-bas.

— Je n’aime pas du tout cela.

— Ce n’est pas toi qui voulais être une prêtresse vaudou ?

— Si, mais pas pour servir les guédés ! Ce n’est pas la destinée à laquelle je rêvais, répond-elle, vexée tout en partant s’asseoir en tailleur dans un angle de la pièce.

— As-tu peur de la mort ? continue la mambo en se courbant et en se rapprochant d’elle, faisant ainsi tomber ses seins aussi volumineux que des melons.

Océane s’est toujours demandée comment un corps si fin pouvait supporter un tel poids…

— Non, gémit Océane, les yeux fâchés.

— Es-tu attirée par la nuit, aimes-tu effrayer les autres ?

— Tous les enfants jouent à cela.

— Raffoles-tu des piments ? Et en rajoutes-tu au point que ta mère imagine que tu vas te brûler le palais et que pourtant rien ne se produit ?

— Oui ! Mais qu’est-ce que tout cela prouve ? hurle, tout à coup, Océane, s’étonnant elle-même d’entendre sa voix dans un registre si élevé.

— Les enfants n’aiment jamais ce qui est trop épicé et encore moins ce qui est trop pimenté.

— Je ne suis plus une enfant.

— Mais tu n’es pas encore une adulte. À ton âge on devrait avoir peur de la mort, de la nuit, de l’obscurité. Toi, c’est l’inverse, tout cela te plaît. Ce n’est pas normal. Ils t’ont choisie... Bon cela suffit, tu as raison, je dois commencer ta formation. Il faut que je te parle plus longuement des guédés…

Et des heures durant, la mambo lui fait découvrir l’univers à la fois gai et terrifiant de ces lwas de la mort. Ceux du Nouveau Monde ne sont plus les mêmes que ceux arrivés de la mère patrie, l’Afrique. Initialement, il n’y avait que des rites petro, les « bons », ceux en rapport avec les ancêtres qu’il est si important d’honorer en terre africaine. Ici, ils se sont enrichis des croyances des Amérindiens et des Européens. C’est ce qui les rend parfois dangereux, difficiles à maîtriser. Certains permettraient la résurrection. Des gens les utilisent aussi pour assassiner des rivaux ou assouvir une vengeance. Mais là n’est pas leur but premier qui est d’aider au passage vers l’au-delà.


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