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Excerpt for Le Coeur du Texas by , available in its entirety at Smashwords

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Le Coeur du Texas

RJ Scott

Copyright © 2011 RJ Scott

Couverture par Meredith Russell

This translation 2017

Smashwords Edition

Traduction de l’anglais : Bénédicte Girault

Relecture et corrections : Clotilde Marzek-Boullée, Ysaline Fearfaol, Yvette Petek


Published by Love Lane Books Limited

ISBN : 978-1-78564-073-5


TOUS DROITS RÉSERVÉS

Cette œuvre littéraire ne peut être reproduite ou transmise sous quelque forme que ce soit, ou par n’importe quel moyen, y compris la reproduction électronique ou photographique, en tout ou partie, sans permission écrite expresse. Ce livre ne peut être copié dans n’importe quel format, vendu ou transféré d’un ordinateur à un autre via un système de téléchargement sur un site de partages de fichiers, du type peer to peer, gratuitement ou moyennant un coût. Une telle action est illégale et en totale violation des droits d’auteur en vertu de la loi sur les copyrights en vigueur aux États-Unis.


Tous les personnages et évènements de ce livre sont des fictions. Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou décédées serait pure coïncidence.

DÉDICACE

Dédié aux suspects habituels :

Steve, Briony, Matthew, Teresa, Maman…

… Et toujours pour mon père…

Table des matières

CHAPITRE UN

CHAPITRE DEUX

CHAPITRE TROIS

CHAPITRE QUATRE

CHAPITRE CINQ

CHAPITRE SIX

CHAPITRE SEPT

CHAPITRE HUIT

CHAPITRE NEUF

CHAPITRE DIX

CHAPITRE ONZE

CHAPITRE DOUZE

CHAPITRE TREIZE

CHAPITRE QUATORZE

CHAPITRE QUINZE

CHAPITRE SEIZE

CHAPITRE DIX-SEPT

CHAPITRE DIX-HUIT

CHAPITRE DIX-NEUF

CHAPITRE VINGT

CHAPITRE VINGT-ET-UN

CHAPITRE VINGT-DEUX

CHAPITRE VINGT-TROIS

CHAPITRE VINGT-QUATRE

CHAPITRE VINGT-CINQ

CHAPITRE VINGT-SIX

CHAPITRE VINGT-SEPT

CHAPITRE VINGT-HUIT

CHAPITRE VINGT-NEUF

CHAPITRE TRENTE

CHAPITRE TRENTE-ET-UN

CHAPITRE TRENTE-DEUX

CHAPITRE TRENTE-TROIS

CHAPITRE TRENTE-QUATRE

CHAPITRE TRENTE-CINQ

CHAPITRE TRENTE-SIX

CHAPITRE TRENTE-SEPT

CHAPITRE TRENTE-HUIT

CHAPITRE TRENTE-NEUF

CHAPITRE QUARANTE

CHAPITRE QUARANTE-ET-UN

CHAPITRE QUARANTE-DEUX

CHAPITRE QUARANTE-TROIS

CHAPITRE QUARANTE-QUATRE

CHAPITRE QUARANTE-CINQ

CHAPITRE QUARANTE-SIX

CHAPITRE QUARANTE-SEPT

CHAPITRE QUARANTE-HUIT

CHAPITRE QUARANTE-NEUF

CHAPITRE CINQUANTE

CHAPITRE CINQUANTE-ET-UN

CHAPITRE CINQUANTE-DEUX

CHAPITRE CINQUANTE-TROIS

CHAPITRE UN

— Asseyez-vous, les garçons, déclara fermement Gerald Hayes, le dos tourné à l’horizon de Dallas, les bras croisés sur la poitrine.

Ils obéirent à sa demande, puisqu’il s’agissait davantage d’un ordre, tous deux s’installant dans les fauteuils en cuir disposés devant le bureau. Ils affichaient des expressions différentes, bien qu’ils soient ses fils.

Jeff était le portrait craché de son père, mesurant un mètre quatre-vingt-quinze, imposant, ne refusant pas d’utiliser des moyens que d’autres pourraient considérer comme sournois ou détournés pour parvenir à ses fins. Il avait conclu de bons marchés pour Hayes Oil, de très bonnes affaires. Sous son contrôle, la compagnie s’était développée en force, grâce à des transactions bien placées et à quelques récompenses sonnantes et trébuchantes, voire discutables, pour les personnes adéquates.

C’était ainsi que Hayes Oil en était arrivée là où elle était aujourd’hui : la deuxième plus grande compagnie pétrolière de Dallas, avec des milliards qui passaient dans leurs coffres tous les ans, avec plus de sept cents personnes travaillant rien qu’au siège social. Jeff était une personne de l’ancien temps, il savait quand faire face, quand reculer, quand acheter. C’était une joie pour le vieil homme de le regarder. Jeff était assis dans son siège, le dos droit. Il était calme, avec un visage pratiquement inexpressif et ses yeux ressemblaient à des morceaux de glace. Il était vêtu d’un costume Armani gris foncé, sans le moindre faux pli, parfaitement accordé à sa chemise blanche éclatante et à sa cravate marron foncé. Ses mains étaient posées sur ses genoux, ses ongles parfaitement manucurés. Il émanait de lui, par vagues palpables une certaine expectative, parfaitement dissimulée cependant. Gerald ne pouvait pas être plus fier de son fils aîné. Jeff incarnait le choix parfait pour faire partie de la nouvelle ère de Hayes Oil, son élève et son succès.

Riley, son second fils, ne faisait que trois centimètres de moins que Jeff, se montrait presque aussi froid et était assis, aussi calmement. Enfin… presque. Lui aussi portait un costume Armani, mais aussi noir que du charbon, avec une chemise en soie noire et sans cravate. Il exsudait la même confiance que son frère aîné, mais avec une subtile différence. C’était la version indomptable de son frère. Son cadet utilisait les mêmes tactiques que sa mère et profitait de l’argent que possédait la famille Hayes, largement plus que ce qui était vraiment nécessaire. Mais il fallait reconnaître que, sous sa direction, le service des recherches et de développement avait prospéré. Gerald était aussi vigilant à l’égard de Riley que de son aîné – mais pour différentes raisons.

Riley prenait des décisions en suivant son cœur, par un instinct incommensurable, bien trop souvent pour rendre Gerald heureux de laisser Hayes Oil sous son contrôle pendant une période prolongée. Pourtant, Riley méritait une place chez Hayes Oil, après tout, supposa-t-il, quelles que soient ses pensées et ses décisions prises, c’était son héritage également.

Riley paraissait fatigué aujourd’hui et Gerald baissa les yeux sur l’exemplaire du Dallas Morning posé sur son bureau, sachant ce qui se trouvait en page sept, celle des ragots. Et vu la preuve qui se tenait devant lui, cela rendait sa décision plus facile encore.

— Comment va Lisa ? demanda-t-il à Jeff, sur le ton de la conversation, jetant un coup d’œil aux photos groupées sur un côté de son bureau – sa famille dont Jeff avec les bras passés autour de sa femme blonde et parfaite, avec ses deux petits-fils qui posaient.

Cela l’emplit de fierté de voir que les générations suivantes déployaient le nom des Hayes. Il regarda la photo de sa plus jeune, Eden, et de Riley, chacun seul sur un cliché, pour des raisons totalement différentes.

En soupirant, il décroisa ses bras, se demandant si ce qu’il était sur le point d’annoncer changerait la face de sa société pour toujours.

* * * * *

Jim Bailey était furieux. Il ne pouvait qu’imaginer seulement ce que Riley devait endurer à cette minute précise et il savait que quelqu’un devait y aller et le trouver avant que le second des fils Hayes braque une arme sur la tête de son père. Il avait regardé lorsque Gerald et le fils préféré étaient partis. Le bras du vieil homme était posé sur les épaules de Jeff, pendant qu’ils tenaient une conversation avec leurs têtes rapprochées et cela lui avait meurtri le cœur. C’était Jim qui avait préparé les documents légaux, Jim qui s’était battu contre l’idée idiote que Haynes Senior proposait. Quelqu’un devait être du côté de Riley dans tout ce fatras, même si cela signifiait que c’était la fin de son mandat chez Hayes Oil et il savait où était Riley. Il prit l’ascenseur et sortit au soixante-cinquième étage, suivit le couloir sombre, jusqu’à la salle des cartes. C’était l’endroit où Riley pouvait toujours être trouvé si le stress induit par sa famille devenait trop lourd, assis, jambes croisées sur le sol, à même ses cartes bien-aimées. Il passait des heures à étudier les documents géologiques, les résultats des statistiques, son instinct conduisant son service à prendre des décisions qui avaient permis de quadrupler la production de Hayes Oil depuis ces deux dernières années. Cela étonnait Jim qu’un si jeune homme, d’à peine vingt-sept ans, ait un tel don. Cela lui rappelait l’ancien temps, lorsque Gerald et Alan retroussaient le bas de leurs pantalons pour localiser de nouvelles réserves de pétrole, juste au feeling.

Jim hésita devant la porte, se blindant pour ce qu’il savait découvrir à l’intérieur. Riley allait, à juste titre, être furieux contre lui pour avoir mis au point les changements juridiques au sein de la société, le concernant. Il considérait Jim comme un ami et, en tant que tel, il avait probablement le droit d’en attendre davantage. Inspirant profondément, il ouvrit la porte pour trouver la grande pièce plongée dans une totale obscurité, la seule lumière provenant de la soirée texane et des lumières de la ville à l’extérieur. Ce n’était pas difficile de localiser Riley. Jim pouvait pratiquement toucher la colère qui irradiait de la silhouette qui se tenait près de la baie vitrée, à moitié dissimulée dans l’ombre. Jim ne dit rien, se contenta de refermer la porte derrière lui et s’appuya contre elle. Il desserra sa cravate et se concentra sur la forme sombre. Riley était enfermé dans le silence, regardant à travers la vitre.

— Vingt-deux pour cent, dit finalement Riley.

Ses mots étaient tranchants et tendus.

Jim pouvait voir son propre reflet dans la même fenêtre, hésitant, perdu, attendant simplement l’explosion. Il avait su. Il l’avait senti dès que les chiffres étaient tombés sur son bureau. Pour l'amour de Dieu, il était l’avocat de la société ! Il faisait partie de ceux qui avaient rédigé les contrats de transfert, celui qui connaissait tous les détails depuis trois jours, bien avant Riley.

Sa colère vis-à-vis de ce que Gerald l’avait forcé à faire se manifestait par un sentiment de culpabilité. Dieu seul savait à quel point il avait voulu dire quelque chose. Chaque fois qu’il avait levé les yeux vers le jeune homme qui travaillait si dur pour cette société, il avait voulu révéler à Riley ce que Gerald projetait de faire. Mais cela n’avait jamais été le bon moment, jamais la bonne raison, et maintenant… maintenant, il allait payer pour sa trahison.

— Riley ?

La mauvaise humeur de Riley explosa.

— Putain ! Moins d’un tiers ! La même chose que ma sœur !

Il commença à aller et venir, agitant ses mains, sa frustration se reflétant dans chacun de ses mouvements exagérés. Jim fit la grimace parce qu’il savait que le pourcentage qu’Eden avait obtenu n’était pas la raison de la mauvaise humeur de Riley. Il était proche de sa sœur, il l’aimait, elle et son addiction au shopping, et n’en voulait pas du tout à sa Paris Hilton de sœur en devenir. Non, le fait était que ce n’était pas juste du tout. Son frère, son bâtard encensé de frère venait juste de se voir remettre quarante-huit pour cent de Hayes Oil, et le contrôle effectif sur la compagnie.

Dans une rafale de mouvements soudains, mais contrôlés, Riley tourna les talons, jeta ce qu’il avait en main à travers la pièce, ratant Jim de quelques centimètres. C’était un lecteur de cartes, un appareil facturé à cinquante mille dollars qui alla s’écraser contre le mur vitré, puis cela commença. Les paroles que Jim avait attendues.

— Il était assis là, dans sa putain de salle du trône, et il m’a tout enlevé pour le donner à Jeff !

C’était très rare qu’il se mette autant en colère et Jim se retourna tandis que Riley allait et venait autour des tables qui les séparaient.

— Et sais-tu pourquoi ?

Il s’arrêta, attrapa le journal qui gisait, bouchonné, formant des angles étranges sur la table à cartes située près de la porte et, d’un seul mouvement, Riley balaya toutes les pages, les envoyant valser au sol, sauf une feuille qu’il garda. Il jeta un coup d’œil à l’image qui avait été prise la veille, montrant Riley et Steve à un club, les bras l’un autour de l’autre, Steve affichant son large sourire habituel, Riley paraissant plus sauvage dans son attitude avec des verres remplis de Jack Daniels et de José Cuervo.

— Ceci !

C’était un cliché habituel, une image floue venant des paparazzis qui suivaient Riley, le prince playboy avec une réserve sans fonds d’argent, partout où il allait. Il secoua la tête. Maintenant, Jim se sentait vraiment confus et n’arrivait pas à comprendre quel était le point de vue de Riley. Gerald avait expliqué très clairement que son fils aîné représentait le meilleur choix pour la société, celui qui était versé sur l’aspect commercial, celui avec le cerveau fixé sur les affaires. Il n’avait pas écouté quand Jim avait souligné l’étonnante remontée du service des recherches et du développement, l’augmentation de sites pétrolifères ou la manière dont Riley était engagé auprès de Hayes Oil. Il avait juste hoché la tête, comme s’il ne pouvait pas le croire, ou ne voulait pas le croire.

— La photo ?

Jim n’était pas stupide, le cliché ne montrait pas vraiment Riley sous son meilleur jour. Il y avait le flou qui entourait son sourire et une quantité injustifiée de peau affichée, alors qu’il était à moitié dans et hors du taxi, s’arrêtant manifestement pour poser avec son meilleur ami.

— Il a dit…

Riley marqua une pause, émettant un ricanement.

— … Que l’amitié que j’ai avec Steve est malsaine – malsaine, merde ! Qu’il était préoccupé par l’association de Steve avec les Campbell !

Le nom de Campbell sortit avec rage et dégoût, exactement de la manière dont Gerald Hayes l’aurait prononcé. Jim savait très bien comment il l’aurait dit.

— Oh, et ce n’est pas tout ! Parce que je ne me suis pas trouvé une jument poulinière comme mon putain de frère si parfait, alors bien entendu, je dois être indécis quant à ma sexualité.

Jim grimaça, à la fois à la description de la femme de Jeff en tant que jument poulinière, et à l’ensemble de la déclaration comme quoi il serait confus. Steve Murray, le meilleur ami de Riley depuis le collège, était ouvertement bisexuel, mais Riley, malgré un passé incluant aussi bien des hommes que des femmes, était beaucoup moins défini par une étiquette. Il avait une femme différente chaque nuit, plus jeune, plus âgée, plus riche, plus pauvre, cela n’avait aucune importance, pas plus que pour les hommes avec qui il était en de plus rares occasions, dans des arrière-salles où des toilettes, où qu’ils se trouvent. Quoi qu’il en soit, Riley avait toute une liste d’attente de personnes prêtes à sortir avec lui.

— Il m’a dit que je devrais prendre exemple sur maman et lui.

À nouveau, le ricanement apparut et Jim remarqua combien sa colère plissait son visage habituellement calme.

— Merde ! Comme si ma mère avait trouvé le mari parfait auprès de lui, comme Jeff avec son putain de mariage idéal avec Lisa et sa boisson.

Sa voix s’estompa, le venin contenu dans son ton était dur alors qu’il attaquait les mariages de sa famille la plus proche, basés sur des accords financiers, pour la galerie.

— Riley… commença Jim, pensant que, peut-être, un temps-mort pourrait faire du bien.

— Non, Jim. Non ! l’interrompit Riley, les mains serrées en poings. Tu sais ce qu’il a ajouté ?

Il s’interrompit. Bien sûr que Jim savait ce que Hayes Senior avait dit. Après tout, c’était bien lui qui avait rédigé ce fichu contrat. Riley baissa la tête, son visage révélant sa déception à la trahison de son ami. Jim se mit à prier pour que le jeune homme puisse comprendre que Gerald l’avait forcé à se mettre dans cette position.

— Il a déclaré que si je parvenais à me marier dans les trois prochains mois – si je me trouvais une jument poulinière à mon tour et que si je restais marié pendant un an… alors il me donnerait davantage de parts de Hayes Oil. Ce ne serait pas basé sur le travail que je fais, ni sur le fait que, sans moi, la société serait sans terres à exploiter pour les dix-huit prochains mois, mais uniquement sur un foutu mariage. C'est quoi ce bordel, Jim ? Je veux dire… Nous sommes au XXème siècle, plus au XIXème !

— Je sais, répondit simplement Jim, levant ses mains en guise de défense. J’ai essayé, Riley, j’ai vraiment essayé de le faire revenir sur sa décision. Je suis tellement désolé.

Il savait que sa voix montrait sa fatigue, sa tristesse. Toutes les émotions étaient retenues prisonnières en lui, suite à ce qu’il avait dû faire, surnageaient à la surface, se heurtant à la politesse qu’il devait montrer au monde chaque fois qu’il était au bureau. C’était presque comme si ses paroles trouvaient un écho dans la mauvaise humeur de Riley, aussi brusquement qu’un coup de poignard, et Riley se calma visiblement devant lui. Sa tête était courbée, ses courts cheveux blonds tombant son visage. Il avait l’air plus apaisé, mais Jim connaissait très bien le jeune homme : sa rage grondait clairement juste sous la surface.

— Comment puis-je faire ça, Jim ? Comment vais-je pouvoir montrer à ce salaud qu’il ne peut pas gagner ? Qu’il ne peut pas me forcer à me marier juste pour obtenir ce qui me revient de droit, de toute façon ?

Il leva les yeux vers lui, la lumière faible provenant de l’extérieur dessinant des ombres sur ses pommettes hautes et ses yeux vert-noisette. Sa lèvre inférieure fut prise entre ses dents, et la douleur affichée sur son visage était telle que Jim ne l’avait jamais vue auparavant.

— Je travaille foutrement dur pour cette boîte ! Que puis-je faire de plus ?

— Nous devons trouver quelqu’un avec qui te marier, Riley, une gentille débutante texane qui serait d’accord pour signer un contrat prénuptial, d’accord ? Une personne qui remplira les conditions et puis, quand cette prescription d’une année sera écoulée, tu pourras divorcer tranquillement.

Jim pouvait voir que Riley voulait dire qu’il ne pouvait pas faire ça, qu’aucune femme ayant deux sous de jugeote n’accepterait ces conditions, mais ils savaient tous deux qu’il serait aisé de trouver une mariée. Ils étaient conscients que l’opportunité d’épouser Riley Hayes allait faire sortir toutes les prétendantes possibles des bois, afin de pratiquement supplier d’être celle retenue.

— Je ne peux pas faire ça, dit simplement Riley. Je ne donnerai pas à papa la satisfaction de gagner comme ça.

Jim soupira.

— Cependant, c’est ce que tu feras en ne faisant rien. Pour lui, c’est une situation gagnant-gagnant. Admets-le, tu le laisses gagner, que tu te maries ou que tu refuses de le faire. Quoi qu’il en soit, Riley, tu es baisé.


CHAPITRE DEUX

Steve grimpa par-dessus les longues jambes de Riley pour s’installer dans le coin. Son visage était plissé d’inquiétude. Encore une fois, Riley avait tellement bu ce soir qu’il était pratiquement inconscient. Son ami lui avait révélé toute cette histoire désolante, terminant par le fait qu’il savait que sa propre orientation sexuelle plutôt fluide avait été mise en jeu, ainsi que son amitié moins appréciée avec Elizabeth Campbell. Il était désolé. Il l’avait même répété à l'envi à un Riley tellement ivre qu’il était sur le point de rouler sous la table, mais se l’était vu verbalement renvoyé en pleine face. Puis ils s’étaient étreints jusqu’à ce qu’il ne puisse plus respirer, avec des promesses muettes d’amitié éternelle induites par les vapeurs de whisky. Donc, ils en étaient là ce soir. Avec encore un jour de plus ajouté à la liste de ceux où Riley n’irait pas à la monstruosité qu’était la société Hayes Oil. Un jour de plus où l’alcool l’avait poussé jusqu’à l’inconscience en compagnie de Steve. Celui-ci avait atteint la limite de ce qu’il pouvait supporter voir son meilleur ami traverser.

— J’t’ai vu dans l’parking, marmonna Riley, les yeux à moitié fermés par la fatigue et le whisky, ses mains fermement agrippées sur le bras de Steve.

Celui-ci cligna lentement des yeux, ne sachant pas d’où cela venait, mais pratiquement certain que cela allait aboutir à une séance d’autoapitoiement.

— Avec cette fille Campbell.

Riley semblait fier de lui-même d’avoir réussi à prononcer ces quelques mots correctement et il sourit. Mais le sourire n’atteignait pas ses yeux flous et épuisés.

— Beth est mon amie, déclara Steve.

C’était le moyen le plus facile de désamorcer les commentaires agacés qu’il ferait à propos de la querelle entre son père et les Campbell.

— C’est une Campbell, bredouilla Riley, faisant un signe de tête pour accentuer ses mots, déversant la moitié de son verre sur son jean et avalant le reste en une seule gorgée.

Steve soupira. Ainsi, cette soirée allait être placée sous l’éternelle question de « pourquoi ma famille doit-elle haïr les Campbell » ? Au lieu de ça, il fut surpris quand soudain, Riley releva la tête, avec une lueur enflammée dans les yeux.

— C’est ça ! Je vais épouser Beth Campbell.

Steve sentit son estomac se retourner aux mots jetés au hasard. Riley et Beth ?

— Riley, mec, Beth vient tout juste d’avoir vingt ans.

Son ami eut l’air momentanément perdu, clignant des yeux à plusieurs reprises.

— Je vais épouser Josh, alors, déclara-t-il prudemment.

— Josh est déjà marié.

Steve devina où cela allait aboutir. Ce qui ne laissait plus que…

— Jack, murmura Riley entre ses dents. Ça les emmerdera tous ! Il est gay. J… Jack…

Steve écarta précautionneusement les doigts de Riley de son bras, ouvrit son téléphone portable et appela un taxi. Quand son ami commençait à débiter des stupidités comme ça, c’était signe qu’il était grand temps de le ramener à la maison.

* * * * *

Riley grimaça alors que Jim le fixait avec une expression horrifiée.

— Es-tu certain que ce soit même valide ? demanda son ami.

— N’est-ce pas ton travail de le découvrir, Monsieur le Représentant Légal ? rétorqua simplement Riley. J’ai cherché sur Wikipedia.

Jim ricana, indiquant clairement, de manière succincte, ce qu’il pensait de Wikipedia en tant que source de renseignements.

— Tu as fait tes recherches, très bien, mais j’ai également fait les miennes et s’il y a une chose que je sais, si l’on en croit ce qui est indiqué, c’est que les Campbell sont dans une sacrée merde depuis le décès d’Alan.

— Riley…

Apparemment, Jim voulait arrêter la tournure particulière que prenait cette discussion. Riley n’allait pas le laisser faire.

— Jim, cela pourrait être une situation gagnant-gagnant pour les Campbell comme pour moi.

— Riley…

— Tu es avec papa depuis ma naissance. Tu dois savoir tout ce qu’il y a à connaître sur les Campbell et cette querelle qu’il y a entre eux. Parle-moi.

C’était une supplication, plutôt qu’un ordre, mais Riley put tout de même voir Jim flancher. Affichant son expression la plus honnête sur son visage, il ajouta les mots qui lui garantissaient d’obtenir de n’importe qui de céder à sa demande.

— S’il te plaît ?

— Bordel !

Jim se frotta les mains sur le visage.

— Ils avaient de l’argent pour commencer. Au début de la société pétrolière. Alan et ton père formaient une sacrée bonne équipe, à cette époque. Après la scission… Eh bien, Alan a toujours eu des rêves et des projets et a entraîné toute sa famille avec une idée ou une autre pour se faire de l’argent. Puis il y a eu le procès contre ton père – où il a essayé de prouver qu’il méritait une partie des bénéfices de Hayes Oil. Grâce à une combinaison de dettes de jeux et d’affaires louches, Alan Campbell a réussi à perdre tout ce qui lui restait, une fois que les avocats ont prélevé leurs honoraires. Il aimait vivre vite et en a payé le prix. Tu connais l’histoire. Il est mort alors que ses enfants étaient encore jeunes. Un idiot ivre a projeté sa voiture contre un poteau télégraphique. Jack était sur le point de terminer le lycée, Josh était absent, étudiant le droit à Berkeley et la petite fille n’arrêtait pas d’entrer et de sortir de l’hôpital, tellement elle était malade. Elle devait être en maternelle à cette époque, enfin, je suppose.

Jim se dirigea vers la fenêtre et regarda à l’extérieur. Riley attendit patiemment, se demandant si, peut-être, il ne voyait pas vraiment les imposants blocs de bureau du centre-ville de Dallas, mais était plutôt perdu dans des souvenirs lointains.

— Beth est née prématurément, un bébé tardif. Elle a un défaut cardiovasculaire congénital.

Il n’avait pas besoin de dire à Riley quel était le montant des factures de l’hôpital une fois que les assurances étaient passées.

— Cela a dû coûter une fortune d’inscrire Josh dans cette école de droit et de l’y maintenir. Alan n’a pas laissé de testament. Juste des dettes d’un kilomètre de long. Le ranch est hypothéqué jusqu’à plus soif… il l’est toujours. Donc Donna a continué en vendant le meilleur de ses possessions.

— Des actions ?

— Des chevaux. Elle possède le ranch Double D. Elle l’a hérité de son père. C’est de là que vient son nom… Derek Campbell et son seul enfant, Donna. Derek possédait les meilleures pouliches reproductives de l’État, ainsi que quelques-uns des plus beaux étalons. Il les entraînait également. Il a gagné différents prix. Il a procédé à des croisements qui ne lui ont pratiquement rien coûté, mais qui lui ont rapporté beaucoup. Il pouvait s’approcher suffisamment d’un bouvillon pour l’embrasser sur le museau.

Il secoua la tête.

— Donna les a vendus. C’est ce qui a permis de maintenir Josh dans cette université et de payer les opérations de la jeune Beth. Mais Jack a reformé un haras. La dernière fois que j’ai entendu parler de cette famille, il élevait de très bonnes pouliches et entraînait quelques chevaux pour leurs propriétaires.

— Comment peuvent-ils encore posséder ce ranch ? se demanda Riley à voix haute.

Un souvenir remuait la douleur enrobée de boue qui traversa son cerveau. Il plissa les yeux, essayant de se concentrer dessus.

— Je trouve ça difficile à croire qu’Alan ne s’en soit pas servi comme garantie pour les prêts.

— Il ne pouvait pas. Si je me souviens bien, l’intégralité des huit cents acres de terre appartient en propre à Donna. Elle a souscrit les hypothèques, mais Alan ne pouvait pas y toucher. Je suppose que Derek avait pris des dispositions inattaquables à l’encontre de son gendre afin de s’assurer que son héritage reviendrait à sa fille et à ses petits-enfants.

— Inattaquables. Ouais. C’est ce dont j’ai besoin.

Une conversation d’ivrogne, murmurée confidentiellement et cela pourrait lui servir de levier, en cas de besoin, si jamais Jack Campbell refusait de jouer son jeu. Son estomac se retourna.

— Trouve-moi tout ce que tu peux sur les Campbell et sur le ranch. Puis rédige un contrat de mariage, et nous téléphonerons pour mettre en place une réunion, afin d’amener les Campbell ici pour…

La voix de Riley s’estompa. Il déglutit, se mettant debout afin de regarder par la fenêtre de son bureau, sa tête rendue épaisse par sa gueule de bois, trouvant difficile d’aligner des phrases compréhensibles, avec le tonnerre qui tambourinait dans sa tête, induit par le whisky.

— Pour proposer un mariage entre deux personnes de même sexe qui ne sera probablement même pas légal ? offrit Jim, toujours serviable.

Riley fit une grimace. Quand Jim en parlait ainsi, ça sonnait plutôt mal.

— Ouais, dit-il, un peu incertain, tordant une main dans l’autre, avant de les laisser tomber et de dresser ses épaules, soudain tout à fait sûr de lui.

— Si ton père découvre que j’ai quelque chose à voir avec toi et cette idée stupide…

Jim grinça des dents tandis que Riley se dressait de toute sa hauteur et se penchait vers son vieil ami.

— Je vais obtenir ma part et je vais baiser mon père. Je vais faire venir Jack Campbell ici et je vais obtenir de lui qu’il accepte de m’épouser.

CHAPITRE TROIS

Jack Campbell se fraya un chemin à travers les portes tournantes de la tour, avec la poussière du Texas sur son jean, un Stetson dans sa main, le denim de sa chemise étiré par ses larges épaules. Il s’arrêta sur le seuil et observa l’entrée, secouant la saleté de ses bottes sur le tapis vierge de toute poussière avec une insistance calme, avant de poser les yeux sur la liste des bureaux abrités par la tour. Ce ne fut pas difficile de repérer Hayes Oil sur la liste, étant donné qu’ils possédaient les étages allant du quarante-cinquième jusqu’au soixante-treizième. Sa direction vers l’ascenseur fut bloquée par un agent de la sécurité qui le dévisagea de la tête aux pieds, puis posa une main puissante sur le bras de Jack. Celui-ci se raidit. Il se sentait prêt pour une confrontation, mais avait présumé qu’il pourrait au moins arriver jusqu’à l’autel sacré de la Hayes Oil avant d’être jeté comme un malpropre.

— Monsieur ? Puis-je vous demander de noter votre nom sur le registre de la réception ? demanda tranquillement le garde, dans le genre je-ne-cherche-pas-la-bagarre-je-fais-ça-toute-la-journée.

Jack haussa les épaules afin d’éloigner sa main, puis tourna les talons, claquant son Stetson contre son jean, libérant un petit nuage de poussière dans l’espace rafraîchi par l’air conditionné.

— Bien sûr, dit-il en marchant à grands pas vers le large bureau de la réception et la section marquée du logo de la Hayes Oil.

La femme derrière était jeune, pas plus de vingt ans, clairement indisposée par l’homme qui se tenait devant elle. Jack imagina qu’elle était plus habituée au style urbain : costumes de ville, cheveux parfaits et tonalités basses pour éviter l’impolitesse. Et sûrement pas, faute d’un meilleur mot, au cow-boy du Texas recouvert de poussière de la plaine qui se penchait sur son comptoir. Il savait qu’il arborait une barbe de trois jours sur son visage et il était redoutable avec l’odeur provenant du grand air. Elle caressa son visage de ses yeux, ce qui le fit sourire intérieurement tandis qu’elle devait forcer son professionnalisme afin de sortir ses paroles standard. Il était habitué à choquer ces gens de la ville lors de ses rares visites. Il faisait un beau cow-boy, s’il en décidait ainsi. Ce n’était pas qu’il avait la grosse tête, mais il savait qu’il était beau, confiant en lui et juste un peu rude sur les bords, paraissant légèrement dangereux.

— Bienvenue à la Hayes Oil. En quoi puis-je vous aider ? réussit-elle finalement à dire.

— J’ai un rendez-vous, chérie.

Il exagéra volontairement son accent du Texas, sa voix ressemblant pratiquement à un grognement.

— Puis-je vous demander votre nom ? insista-t-elle, ses doigts volant sur le clavier.

— Campbell, l’informa-t-il. Jack Campbell. C.A.M.P.B.E.L.L.

Elle tapa les lettres sans hésitation et Jack sourit ironiquement. Elle était apparemment nouvelle chez Hayes Oil, si elle n’était pas au courant des ragots qui couraient sur les affaires Campbell/Hayes.

— C’est bon, monsieur.

Elle scanna et lui tendit un badge de la sécurité contenant un logo de la Hayes Oil et un code.

— Si vous voulez bien prendre l’ascenseur jusqu’au soixante-quatrième étage, quelqu’un vous attendra, Monsieur Campbell.

— Merci, madame, dit-il doucement, accrochant le pass de la sécurité sur sa chemise, brossant une tache de poussière qu’il repéra.

Il passa devant le garde, inclinant légèrement la tête en guise de remerciement et reçut un petit signe de tête prudent en retour. Attendant l’ascenseur, il se demanda – pas pour la première fois – pourquoi il était présent ici, aujourd’hui. Jack Campbell savait qu’il était la parfaite incarnation d’une personne hors de son élément, ce que devait penser le garde.

L’ascenseur arriva, l’arrêtant dans son introspection. En bon gentleman du sud, il fit un pas de côté afin de laisser les gens monter, avant de les rejoindre à l’intérieur et d’appuyer sur le bouton de son étage. La cabine était faite de verre et montait le long d’un mur extérieur. Se sentant mal à l’aise, il se plaça au milieu. Il n’avait jamais vraiment aimé les hauteurs et le verre fin qui se trouvait entre lui et une chute qui se terminerait invariablement par une mort certaine était suffisant pour le faire fredonner dans sa tête afin de se concentrer. Les rayons du soleil de l’après-midi brillaient et reflétaient le verre partout, y compris sur la foule de personnes qui s’écoulait comme une rivière fluide en contrebas. Jack était convaincu que c’était une sorte de traumatisme technologique qui prenait tous ceux qui venaient à la tour, ayant pour but d’impressionner les visiteurs jusqu’à ce qu’ils se brisent. Les femmes qui étaient montées dans la cabine avec lui riaient et gloussaient derrière lui, parlaient à voix basse pour ne pas être entendues. Mais il attrapa les mots « mignon » et « cul » et « sale cow-boy », donc il présuma qu’elles parlaient de lui.

Jack sourit. Hayes ne s’attendait certainement pas à ce qu’un homme chaud après une demi-journée de travail, vienne directement en ville avec la poussière due à un travail honnête sur son corps et transpirant par tous les pores de sa peau. Il n’y avait eu aucun moyen que Jack fasse un putain d’effort pour n’importe quel Hayes, au grand dégoût de sa mère.

— Tu es aussi bien qu’eux, avait-elle dit alors qu’il grimpait dans son vieux Ford. En y allant comme ça, quel message espères-tu faire passer ?

— Que je travaille dur et que je n’ai pas de temps pour leurs conneries, maman, avait-il répondu, fatigué, l’étreignant une dernière fois alors qu’elle lui lançait un regard désapprobateur sur sa chemise, si bien qu’il boutonna quelques boutons supplémentaires pour cacher sa poitrine.

Ils avaient de nouveau lu la lettre ce matin tandis qu’il prenait sa décision finale, quant à savoir s’il devait y aller ou non. Elle ne venait pas directement d’Hayes Oil, mais c’était une lettre privée d’un certain Jim Bailey qui l’invitait pour une discussion avec un certain Riley Hayes à quatorze heures le mardi suivant. Aujourd’hui. La lettre avait indiqué qu’ils espéraient sa venue, cependant la véritable raison de cette rencontre n’avait pas pu être détaillée dans la missive. C’était un sujet sensible qui pourrait bien être à l’avantage de Jack Campbell.

— Je n’aime pas ça.

Donna avait paru inquiète quand elle l’avait lue. C’était une expression perpétuelle sur son visage ces derniers temps et Jack détestait qu’il n’y ait apparemment rien qu’il puisse faire pour aider ou pour rendre sa vie plus facile.

— Je vais juste aller voir quelle connerie ils vont tenter de remuer. Je serai de retour dans l’après-midi.

— N’accepte rien. Ne signe rien.

— Maman, je ne suis pas papa.

Il n’y avait aucun secret entre Jack et sa mère. Il était tout à fait conscient du genre d’affaires et de plans que son père avait accepté et qui poussaient le D vers le bas, de plus en plus, chaque jour. Ayant sombré dans la dépression et dans l’alcool, Alan Campbell était loin d’être un père idéal, et n’avait valu guère mieux en tant que mari. Jack avait été l’homme non officiel de la maison à la minute où Josh était parti pour l’Université de Californie, l’école de droit de Berkeley. Et cela n’avait pas changé quand son père était mort, ni quand Josh était revenu. Son frère n’était pas resté longtemps. Il avait déménagé pour pratiquer le droit à Fort Worth. Jack et Donna jonglaient avec le ranch, le seul bien qui restait à la famille Campbell désormais, et cela uniquement parce qu’il était resté hors de portée de son père.

— Tu ne seras jamais comme ton père.

Les paroles de sa mère résonnèrent dans sa tête et Jack s’y cramponna alors que les lumières de l’ascenseur indiquaient chaque étage. Les filles qui murmuraient sortirent au trente-neuvième étage, Jack inclina poliment la tête lorsqu’elles quittèrent la cabine. Ce qui ne laissait plus que lui et un homme en costume gris qui tapait furieusement sur les touches minuscules de son téléphone portable, en murmurant tout bas. Celui-ci quitta l’ascenseur au cinquante-septième étage, ce qui laissait à Jack, devina-t-il, à peine trente secondes pour se préparer mentalement à ce qu’il allait trouver derrière les portes quand elles s’ouvriraient à son étage.

Il se retourna avec désinvolture vers les vitres et le mur miroitant qui se trouvaient derrière lui. Ce qu’il vit le fit sourire ironiquement de nouveau. Il était l’incarnation même du cow-boy, de la poussière sous ses ongles à son Stetson qui était porté pour le côté pratique et non pas pour être à la mode, aux bottes en cuir crasseuses à ses pieds. Il ne savait pas à quoi Riley s’attendait, il ne savait pas grand-chose concernant le Hayes du milieu.

— Riley est le cadet de la fratrie. Je n’ai pas entendu de mauvaises choses sur lui, mais tu dois savoir que c’est un Hayes.

— Je sais.

— Il est différent de Jeff, mais quand même…

— Arrête de t’inquiéter, maman. C’est un gamin avec beaucoup trop d’argent et sans but précis pour en gagner. Je peux gérer ça.

Bien sûr qu’il pouvait le gérer ! pensa-t-il sarcastiquement, puis il soupira lorsque l’ascenseur indiqua son étage et il se tourna pour faire front. Il attendit que les portes s’ouvrent, clignant des yeux vers l’homme qui se tenait de l’autre côté de la porte vitrée. Il semblait être dans la quarantaine, avec une barbe soignée et un costume gris clair, clairement onéreux. Ses mains étaient dans ses poches et son visage prêt avec un sourire professionnel. La porte glissa, puis il tendit la main à Jack pour l’accueillir immédiatement.

— Monsieur Campbell, dit-il poliment alors qu’ils échangeaient une poignée de main ferme. Jim Bailey, avocat personnel de la famille Hayes, poursuivit l’individu, inclinant la tête, invitant Jack à le suivre. Je suppose que vous avez reçu ma lettre.

C’était une question purement rhétorique et s’il s’attendait à ce que Jack soit assez stupide pour y répondre, alors il divaguait complètement.

— Monsieur Hayes nous attend dans la salle des cartes, termina-t-il prudemment, s’arrêtant devant une porte marquée d’un simple numéro, sans rien d’autre.

Il toqua, écouta pour un « entrez » puis ouvrit la porte, se mettant sur le côté pour laisser Jack entrer le premier.

C’était brillamment illuminé à l’intérieur de la pièce que ce Bailey appelait « salle des cartes » et le premier coup d’œil que Jack y jeta lui montra des cartes ornant tous les murs, des papiers roulés en piles d’un côté et d'autres, étalés, sur des tables près d’ordinateurs. Chaque table était éclairée par en dessous afin de voir les moindres détails des cartes topographiques, devina Jack. Il n’y avait aucun signe de l’insaisissable Riley, pensa-t-il alors qu’il balayait la place du regard, puis il se figea lorsqu’un visage apparut soudain de derrière un des bureaux. Bizarrement, l’homme était assis sur le sol, caché à la vue des autres. Maintenant, il déployait ses longues jambes et se tint de toute sa hauteur devant lui.

— Campbell, dit simplement Riley Hayes et il tendit sa main en guise de salutations.

Pas grand-chose de Texan dans sa voix, à ce qu’il semblerait.

Jack s’avança, appuyant sa hanche contre la table et se penchant.

— Hayes, répondit-il, d’une voix délibérément accentuée.

Il saisit la main tendue et la serra fermement.

— Vous avez reçu notre lettre.

Riley lâcha la main de Jack et s’éloigna rapidement.

— J’ai reçu la lettre de Monsieur Bailey, reconnut prudemment Jack, ses yeux traînant sur chaque centimètre de l’homme qui se tenait devant lui.

C’était la première fois qu’il rencontrait Riley. Leurs milieux sociaux étaient différents. L’ami de Beth, Steve, cependant, passait allégrement de l’un à l’autre. La famille Murray avait de l’argent et un certain standing. Steve avait toujours beaucoup à dire sur l’aîné des frères Hayes, aucun commentaire n’était très flatteur. Jeff, semblait-il, exprimait à haute voix la même haine concernant n’importe qui portant le nom des Campbell, autant que Hayes Senior le faisait, et il se demanda si Riley agissait de la même manière.

— C’était délibérément vague, commença Riley, parce que c’est un sujet… eh bien, il y a plusieurs points dont nous devons discuter.

— Je vais vous laisser tous les deux, déclara brusquement Jim avant de partir.

Jack avait le sentiment que l’homme n’était pas à cent pour cent derrière son patron, quel que soit le sujet. Il était curieux, mais refusa de le montrer.

— Votre père va-t-il nous rejoindre ? demanda-t-il finalement, cataloguant chaque expression qui traversa le visage de Riley à sa question.

De l’incrédulité ? Était-ce de la colère ? Intéressant.

— Ce dont nous parlerons ici n’a rien à voir avec mon père, reprit fermement Riley, ses lèvres formant une ligne déterminée.

Une de ses mains se leva pour toucher ses cheveux, puis retomba. Jack suivit l’action, remarquant les pointes parfaitement gélifiées repoussées sur un haut front, la main qui avait plané de manière incertaine, puis qui était retombée. Cela lui indiquait qu’il s’agissait d’une habitude inconsciente que Riley tentait peut-être de contenir, avec un soupçon de personnalité dans son costume à mille dollars et sa cravate bleu saphir soigneusement nouée.

— Alors, pourquoi suis-je ici, Hayes ?

Aller droit au but est toujours la meilleure façon de faire.

— Riley. S’il vous plaît… appelez-moi, Riley.

Jack plissa les yeux. Cela devenait bien trop amical. Aucun Hayes ne l’avait jamais approché, encore moins pour lui demander de les appeler par leur prénom.

— Jack, décida-t-il finalement, puis il suivit Riley tandis qu’il se dirigeait vers le côté de la pièce pour entrer dans un bureau.

Il n’y avait aucun nom sur la porte, mais c’était un espace recouvert d’une épaisse moquette, avec un bureau brillant et élégant en bois, ainsi qu’une vue imprenable sur la ville.

— Café ? offrit Riley, faisant un geste vers une sorte de machine à café qui était probablement faite de morceaux de la navette spatiale, vu tous les brillants éclats argentés.

Jack ne voulait pas se montrer complice.

— Allons directement à la partie annonçant de quelle manière les Hayes vont gâcher la vie des Campbell cette fois, déclara-t-il, presque fatigué.

Il devait à sa famille de découvrir ce qu’ils voulaient, mais jouer à des petits jeux n’était pas sur sa liste de priorités. Riley se tenait nonchalamment près de son bureau, juste là, les mains dans les poches, et Jack leva les yeux, pour la première fois, faisant face à sa Némésis. Riley paraissait plus jeune que lui de trois ou quatre ans, mesurait approximativement un mètre quatre-vingt-dix et était certainement plus grand que Jack lui-même, qui atteignait à peine le mètre soixante-quinze. Le cadet des Hayes était très beau, dans le style urbain lisse avec son costume ajusté, sa cravate en soie et son visage rasé de près, sans parler du bronzage léger indiquant le teint d’un homme qui travaillait principalement en intérieur et qui n’avait le soleil texan sur son visage que le week-end.

Ses yeux étaient un mélange de tons bruns automnaux et de vert et il mordillait sa lèvre inférieure, signe certain qu’il était nerveux, si jamais Jack savait en reconnaître un. Ses cheveux blonds étaient courts et hérissés, dans un style très structuré. Ils ne s’étaient jamais parlé auparavant, n’en avaient jamais eu l’occasion, et malgré le fait qu’il voyait souvent des photos de Riley dans des magazines et des journaux, Jack n’avait jamais vu d’yeux noisette aussi clairs, ni de pommettes aussi définies chez un homme. Il était certainement un régal pour la vue, Jack ne pouvait pas dire le contraire ; bien proportionné, remplissant pratiquement son costume sombre, quelqu’un qui aurait certainement attiré son attention s’il était de sortie.

— Je ne cherche pas à vous baiser, Jack, je veux juste discuter, dit finalement Riley, s’asseyant sur un des canapés installés sur le côté et indiquant à Jack de le rejoindre.

Il prit son temps, glissant pour s’asseoir pratiquement en face de lui, ses mains et son Stetson posés sur ses genoux.

— Je sais à propos du ranch, commença prudemment Riley.

— Le ranch ?

Jack réussit à dissimuler la tension contenue dans sa voix.

Il ne s’attendait pas à cela. Il avait supposé que cela concernerait, encore une fois, une supposée connerie de son père. Le ranch n’avait rien à voir avec son père. Il était à sa mère, à lui et personne n’allait le foutre en l’air.

— Je sais que vous rencontrez des difficultés financières là-bas, que les temps ont été assez difficiles. L’hypothèque est très lourde et draine toutes vos ressources.

Jack se figea, puis se redressa, abandonnant sa position détendue, se tenant tout à coup parfaitement droit.

— Je veux vous offrir un moyen de vous en sortir et de vous éviter de perdre le ranch, termina Riley, hochant la tête, s’attendant probablement à ce que Jack lui dise quelque chose de positif.

Jack cligna sans cesse des yeux. C’est quoi ce bordel ?

— Nous ne sommes pas à vendre, répondit-il froidement.

Son cœur tambourinait dans sa poitrine, mettant à mal le calme qu’il maintenait en surface.

— Non, je ne cherche pas à acheter le D, le rassura aussitôt Riley.

Jake fronça les sourcils. Le fait même que ce playboy de Hayes connaisse le nom du ranch familial était un choc.

— Je cherche un moyen par lequel je pourrais peut-être vous aider : rembourser les dettes du ranch, les impôts en souffrance et vous libérer du fardeau de tout cela afin que vous puissiez faire en sorte que l’endroit soit à nouveau rentable.

Jack se précipita en avant, sa mauvaise humeur commençant à augmenter sérieusement. Putain, que veut cet homme ? Riley hésita, se leva et se dirigea vers la fenêtre pour observer la ville en dessous.

Jack ne le poussa pas. Il resta assis, essayant de garder son sang-froid, dans son denim usé, regardant Riley qui luttait manifestement avec ce qu’il avait à dire.

— Un an… commença-t-il enfin. J’aurais besoin de votre aide pour un an, avec un contrat. En retour, j’accepterais de régler chaque dette que vous avez et de vous payer en plus de tout cela.

— Un an de quoi ? À travailler pour vous ?

— Non !

Riley aspira une grande quantité d’air, puis lâcha tout dans une expiration bruyante.

— Un an de mariage. Je veux… j’ai besoin… d’un partenaire, d’être marié pendant un an pour tout un tas de raisons. Sans compter que cela me donnerait une situation gagnant-gagnant avec mon père.

— Mariage ?

C’est quoi ce bordel ?

— Vous… et moi ?

Jack réussit à prononcer cette simple question alors qu’il était en état de choc, tandis que Riley hochait sérieusement la tête. Jack ne pouvait plus bouger. Il resta assis là, étourdi.

— Alors, qu’en pensez-vous ? demanda finalement Riley, lorsque Jack se leva.

Pendant plusieurs secondes, Jack ne bougea pas ni ne parla. La tension raidissait son corps dans ce qu’il imaginait être une combinaison de choc et d’incrédulité.

— Je vais te dire ce que j’en pense, Hayes.

Le nom de famille de Riley dégoulinait d’acide alors que Jack grognait ce seul mot.

— Ta famille m’a baisé moi et les miens, bien trop souvent.

— Ce serait bénéfique pour nous deux.

— Merde ! Sur quel genre de planète vis-tu ?

— Je ne comprends pas.

Jack secoua la tête, Riley paraissait réellement confus. Il ne pouvait clairement pas voir qu’il était plus fou qu’un fou.

— Cette connerie n’est qu’un putain de mauvais rêve et une perte de mon temps.

Il en avait assez.

— Jack, s’il vous plaît, pourriez-vous juste écouter ?

Il marqua une pause alors qu’il avait la main sur la poignée de la porte.

— Va te faire foutre !

Une gêne soudaine, ainsi que de la colère furieuse s’écoulaient de sa voix tandis qu’il tournait le bouton.

— Je sais ce qu’il vous faut. Je sais pour Elizabeth.

Il y avait brusquement une pointe d’acier et un sentiment de supériorité sournois dans les mots de Riley. De toute évidence, le jeune Hayes montrait enfin ses véritables intentions.

Jack s’arrêta, la porte à moitié ouverte. Le chagrin et une brutale anxiété lui tordirent l’estomac, avant que le calme revienne et qu’il prenne le temps d’analyser les mots de Riley sans passion. Toute personne qui lisait le Dallas Morning News savait à propos de Beth. C’était de notoriété publique qu’elle souffrait d’une malformation cardiaque congénitale, qu’elle avait été malade et qu’elle avait passé plus de temps à l’hôpital que dehors. Mais le ton de Riley, l’utilisation astucieuse des mots « je sais pour Beth » mit Jack sur les dents. Quelque chose ne paraissait vraiment pas juste.

Les factures médicales s’étaient empilées, mais la famille Campbell avait réussi à les honorer. C’était ainsi qu’ils réagissaient : ils faisaient face aux situations merdiques, ensemble, et avançaient dans leurs vies, grâce à leur pure détermination. Cela les avait laissés pratiquement à sec, mais peu importait. Beth avait obtenu son traitement médical, ses opérations et les médicaments qui lui étaient nécessaires. Ils avaient réussi et ils n’avaient certainement pas besoin de la moindre aide, financièrement ou autre. Donc, si ce foutu Riley Hayes pensait qu’évoquer le problème de Beth allait faire pencher la balance de son côté, il était à côté de la plaque.

Jack se mit à rire, un son grave sortant de sa gorge.

— Hayes, après la publication des articles du Dallas Times, tout le monde sait pour Beth, lança-t-il par-dessus son épaule.

Ce reportage avait fait mal. Cela avait été une semaine cauchemardesque, parce que certains journalistes sans vergogne avaient décidé de déterrer la vieille histoire familiale de la querelle et de se concentrer sur la nouvelle génération. Ils l’avaient intitulé « La malédiction des Campbell frappe encore ». Josh avait été dépeint comme ayant abandonné sa famille, Jack, en tant qu’illettré ayant laissé tomber son cursus scolaire et Beth surnommée la pauvre petite innocente, souffrant noblement d’une sentence de mort assurée.

— Il n’y a rien que tu puisses lui offrir qui serait meilleur que ce que nous pouvons lui procurer. C’est lamentable et un peu triste.

Il se tourna vers la porte, prêt à s’éloigner. Game over.

Les paroles suivantes de Riley figèrent Jack sur place.

— Mon argent ne peut pas l’aider à aller mieux, Jack, cependant, je peux la soutenir pendant sa grossesse.

Quelle grossesse ?

Une vague d’émotions le traversa : le choc, l’incrédulité, la douleur et la colère devant les mensonges flagrants. Il se retourna lentement, désirant que sa panique et sa fureur restent derrière son masque. Que voulait dire Riley ? Elle ne pouvait pas être enceinte. Les médecins avaient déclaré que porter un enfant à terme pourrait la tuer. Ils l’avaient avertie que son cœur ne pourrait pas le supporter.

Riley grimaça visiblement et Jack sut que son masque s’était fendu. Il essaya sacrément durement de se reprendre, de faire face à son incrédulité.

— Va te faire foutre, Hayes ! siffla-t-il. Enceinte ou non, nous nous occuperons du problème. Elle se fera avorter.

C’était la seule solution. Si c’était vrai, alors elle devait prendre fin. Il n’allait pas perdre sa sœur après avoir essayé pendant tant d’années de la maintenir en vie.

Riley hésita, mesurant clairement ses paroles, son expression restant délibérément neutre.

— Tout ce que tu peux espérer c’est qu’elle survive à son état. C’est trop tard pour avorter maintenant, bien trop tard.

Les mots de Riley coulaient comme de la glace et les yeux de Jack s’écarquillèrent alors qu’il essayait de se convaincre que ce putain de salaud mentait. La pensée de sa sœur enceinte, se tuant pratiquement, ne lui disant rien… Une pointe de scepticisme le traversa. Non. Elle ne l’aurait pas caché. Elle le lui aurait avoué, ou à Josh, si ce n’était pas à leur mère. N’est-ce pas ?

La force écrasante de ce que Riley disait frappa Jack de plein fouet, exposant une vulnérabilité inattendue. Il sut alors qu’il ferait n’importe quoi pour protéger sa sœur et il pria pour que Riley ne le voie pas. Jack redressa ses épaules, renforçant son armure.

— Épouse-moi, souffla tout à coup Riley. Épouse-moi et je chercherai les meilleurs médecins. Je connais des gens, mon argent peut acheter des personnes. Je peux avoir le meilleur pour Beth et obtenir de l’aide médicale disponible vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Tout ce que tu as à faire, c’est de dire « oui ». Juste un an et vos dettes seront réglées, le ranch sera libre de toute hypothèque ainsi que des impôts sur la succession et ta sœur vivra. Juste un an.

Jack cligna frénétiquement des paupières, la tête tournant, son cœur martelant sa poitrine. Il ne pouvait pas se concentrer sur le monologue qu’Hayes débitait, ni d’enregistrer ce qu’il disait. Il devait voir Beth. Elle lui dirait que tout était faux, qu’Hayes mentait.

Sans ajouter un seul mot, Jack partit, refermant la porte derrière lui. Il n’hésita qu’une fraction de seconde, reprenant son souffle et ses émotions sous contrôle, avant de se diriger vers l’ascenseur tout de verre et d’acier. Il n’était pas conscient de ce qu’il faisait, ni de où il allait, il savait seulement qu’Hayes ne l’avait pas suivi. Il remercia Dieu pour ça, parce qu’il savait qu’il l’aurait vraisemblablement tué.

CHAPITRE QUATRE

Le voyage de retour vers le ranch fut atrocement lent. La cacophonie de klaxons et de jurons était assourdissante et le trafic de l’heure de pointe empêchait le retour de Jack à la maison. Il lui fallut deux bonnes heures avant que le D apparaisse en vue, et il ne pensait à rien d’autre qu’à la trahison et la peur. Elle ne lui avait rien dit. C’est parce que ce n’est pas vrai. Sa magnifique sœur était en train de mourir. Ce n’est pas vrai. Sa belle petite sœur, la personne même qui l’avait façonné en tant qu’homme, lui cacherait quelque chose de si vitalement important ? Cela ne peut pas être vrai.

Il la trouva tranquillement assise dans la véranda, la lumière de début de soirée l’entourant d’un halo éthéré alors qu’elle se penchait sur son livre, ses lèvres s’agitant silencieusement, suivant la musique de son iPod. Elle avait l’air incroyablement jeune, belle et fragile. Mais il y avait un voile qui avait été levé devant ses yeux et Jack put remarquer combien elle était encore plus pâle que la normale. Ses yeux se posèrent de manière instinctive sur son ventre, à la recherche du moindre signe, n’importe quoi qui prouverait que Riley Hayes avait tort.

Il s’approcha et Elizabeth leva les yeux devant la soudaine intrusion de son espace. Elle retira ses écouteurs et lui adressa un sourire. Celui-ci se transforma en froncement de sourcils lorsqu’elle vit son expression qu’il ne pouvait pas effacer de son visage. Elle l’observa sans dire un mot alors qu’il se laissait tomber à genoux à côté de sa chaise, ses mains enroulées dans l’ourlet de sa robe, suppliant silencieusement. Et il vit le moment où elle comprit…

— Beth…

Sa voix se brisa et des larmes brouillèrent sa vision, mais pas suffisamment pour qu’il ne puisse pas remarquer celles qui commencèrent à couler sur les joues pâles de sa sœur. Il n’avait pas besoin de demander si c’était vrai. Il pouvait le voir sur son visage, ainsi que la douleur et la culpabilité.

— Pourquoi… pourquoi ne m’as-tu rien dit ?

Tu me racontais tout…

Le livre posé sur ses genoux tomba sur le sol, le bruit interrompant ses sanglots et elle saisit la main de Jack qu’elle serra, avant de la poser sur son ventre. Cela ne faisait que commencer à se voir.

— Je ne pouvais pas tuer ma fille, dit-elle d’une voix tremblante, grimaçant lorsque la main de Jack se crispa plus fort sur son ventre, sa tête tombant soudain en avant.

Mais pas avant qu’elle remarque sa douleur.

— Une fille ? réussit-il à sortir.

Il voulait crier, hurler après elle, la traiter d’idiote et lui balancer qu’elle était stupide. Sa colère s’arrêta au contact de sa main sur la sienne.

— S’il te plaît, Jack.

Sa voix était brisée.

— S’il te plaît. Je suis si effrayée. Je ne sais pas quoi faire.

Elle baissa la tête, ses cheveux blond foncé tombant de son cou. Jack inclina son menton du bout de ses doigts et fixa les yeux céruléens si semblables à ceux de leur mère. Pour la première fois, il reconnut les traces d’épuisement qui marquaient son visage. Comment n’avait-il pas remarqué ? Il ne l’avait jamais vue avec un petit ami, n’avait pas noté à quel point elle avait l’air malade. Après toutes ces années à surveiller sa sœur, comment avait-il pu la laisser tomber cette fois ?

Se sentant coupable, il détourna son regard et baissa les yeux. Le ranch, l’argent, la fatigue suite à un travail qui lui prenait vingt heures par jour, surtout en ce moment avec le poulinage qui allait bientôt débuter, à jongler avec les finances, le remboursement de leurs dettes, le fonctionnement quotidien du ranch. Tout cela avait contribué à l’éloigner de la seule chose importante de sa vie : sa famille.

— Pourquoi ne m’as-tu rien dit ? demanda-t-il finalement, aussi calmement qu’il le pouvait.

Il ne voulait pas l’effrayer avec sa question, mais il avait besoin de savoir.

— J’ai refusé de tuer mon bébé, Jack, murmura-t-elle. Je savais que c’était ce que tu voudrais que je fasse.

Jack pâlit. Prendre une vie, en particulier celle d’un minuscule bébé sans défense… Pour lui, c’était un bébé dès le moment de la conception. Il avait peut-être balancé cette réflexion à Riley, mais il ne pouvait pas tolérer l’avortement, pas plus qu’il n’y croyait pour tout un tas de raisons. Mais c’était sa sœur, sa magnifique petite sœur fragile et le fait d’avoir un bébé en elle pourrait la tuer, la lui enlever aussi sûrement que le ferait un meurtre.

— Elizabeth…

— Tu aurais fait en sorte que je comprenne que c’était le seul moyen. Je ne pouvais pas te laisser faire ça. Jack, je ne pouvais pas.

— Qui est le père ? Pourquoi ne savais-je pas que tu voyais quelqu’un ?

De nouvelles larmes débordèrent de ses yeux et elle secoua la tête, manifestement incapable de prononcer les mots.

Jack regarda les larmes, une soudaine peur envahissant son cœur.

— Beth, dis-moi, qui est le père ? Qui t’a fait ça ?

Elle releva la tête.

— S’il te plaît, Jack, ne m’oblige pas à te le révéler. Je ne suis pas prête à te le dire, s’il te plaît.

Sa voix tremblait de désespoir, elle avait une main posée sur son ventre, l’autre sur son cœur, où, Jack savait, étaient cachées les cicatrices sous sa fine robe estivale.

Une vague de panique le traversa. Depuis tellement d’années, il était le frère, la figure paternelle, celui vers qui elle se tournait toujours, celui qui tenait sa main lorsqu’elle s’était endormie après sa dernière opération.

— T’a-t-il… forcée ? l’interrogea-t-il.

— Non, il… je…

— Chhh… C’est bon.

Il ne pouvait pas lui faire ça. Qu’est-ce que ça changerait ? La forcer à révéler qui était le père n’allait pas résoudre le problème.

— Chut, chérie… ça va aller.

Elle commença à se balancer, ne l’écoutant pas.

— Je ne peux pas… Je ne peux pas… murmura-t-elle entre deux sanglots, détournant son regard et fermant les yeux pour lui cacher sa souffrance. S’il te plaît, ne m’oblige pas, je ne peux pas. J’ai si peur, Jack ! Je ne veux pas mourir et je ne veux pas perdre mon enfant !

Elle était redevenue la petite fille de quatre ans, gisant dans un lit d’hôpital, celle de dix ans, sanglotant parce qu’elle ne pouvait pas aller à l’école normalement, comme ses frères, puis l’adolescente de quatorze ans à qui on avait expliqué qu’elle ne devrait jamais porter d’enfant à terme. Elle était sa magnifique petite sœur et Jack ne pouvait rien lui refuser. Se penchant en avant, il la prit dans ses bras, frottant ses mains dans son dos, parlant doucement, avec précaution.

— Tout va bien… Chhh… Nous y ferons face ensemble. Nous y arriverons. Tout se passera bien. Chhh… petite fille…

CHAPITRE CINQ

Riley jeta, une fois de plus, un coup d’œil à l’horloge. Cela faisait trois heures et quarante-cinq minutes que Jack était parti et la tête lui tournait toujours avec l’énormité de ce qu’il avait fait. Seigneur ! Peut-être qu’il ressemblait davantage à son père qu’il ne l’avait imaginé. Cela n’était pas lui. Perdu dans ses pensées, ses doigts recroquevillés au coin d’une carte, il n’aurait rien entendu si le plafond était tombé. Jim apparut soudain à côté de lui, les mains dans les poches et un regard inquiet. Riley sursauta comme un cerf effrayé.

— Comment cela s’est-il passé ? demanda Jim avec sympathie.

Riley s’enfonça plus profondément sur le canapé, avec un air abattu.

— Je suppose qu’il n’a pas accepté ?

Riley resta silencieux, la tête baissée, ne voulant pas regarder son ami dans les yeux. Un sentiment de culpabilité lui rongeait l’intérieur.

— Pas sur le coup, mais je pense qu’il le fera peut-être, répondit-il finalement.

Il se retourna lorsque Jim soupira, sachant ce qui allait arriver.

— Tu l’as utilisé, n’est-ce pas ?

Il y avait une pointe de fureur dans la voix de Jim et une déception très présente.

— Riley, pour l’amour de Dieu ! Tu avais dit que tu n’irais pas si loin !

Le jeune homme leva les yeux.


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