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Berder la magnifique

Histoire d’une île exceptionnelle



Yann Porée















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ISBN: 9781370762873

Copyright © 2017 Yann Porée



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Remerciements à tous ceux qui ont fait «  Berder »,

celui de notre cœur,

que personne ne pourra jamais nous enlever.



























Pour Manon et Lucas



TABLE DES MATIERES


Prologue

  1. Larmor-Baden

  2. Le Comte Dillon

  3. Le général Boulanger

  4. L’usurpateur

  5. L’aventurier

  6. Le Jockey Club

  7. Les duels

  8. Vendredillon

  9. Les codes secrets

  10. Retour d’exil

  11. Port Dillon

  12. La ruine

  13. La Duchesse d’Uzès

  14. Première contravention

  15. Les Oblats

  16. Louise Renaud

  17. Tourisme solidaire

Epilogue


Prologue

Natif de Recouvrance, quartier brestois à la réputation parfois sulfureuse, je serais peu crédible en disant que la Bretagne est une région exceptionnelle, peuplée d’hommes et de femmes exceptionnels.

Et bien tant pis, je le revendique. Nul besoin de décrire la variété et la beauté des paysages, d’évoquer la richesse de la culture bretonne, de parler des écrivains, peintres, artistes qui ont peuplé tant de nos villes et villages, je n’ai pas assez de talent pour cela. Comme preuve de mes affirmations, je me contenterai de vous parler d’une petite île du golfe du Morbihan qui à elle seule révèle tous les mystères, toute la richesse de la Bretagne : L’île de Berder.

Magique, mystérieuse, elle fait partie du patrimoine breton. Pièce maîtresse du boulangisme de par son ancien propriétaire Arthur Dillon, elle fait partie de l’histoire politique du 19e siècle.

Intrigante, mondaine, elle nous donne envie de partager ses secrets et mérite bien un peu d’attention.

C’est avec beaucoup d’émotion que j’ai traversé pour une dernière fois le gois qui sépare l’île de Larmor Baden le 11 septembre 2013. Mes yeux sont emplis d’une tristesse qui paradoxalement est presque joyeuse. Ce sentiment est à l’image de ce site unique au monde, que hélas peu de personnes connaissent et que l’appât du gain en fera demain un site oublié.

Tristesse, car les 22 années qui me séparent de ma première venue à Berder laissent une nostalgie bien légitime au moment où le centre de vacances disparaît.

Joie, car des instants, des personnes, des images inoubliables emplissent mon cœur.

Après avoir beaucoup voyagé, dans pratiquement toutes les régions de France, j’ai eu la chance de me rendre en Martinique, à la Réunion, au Maghreb, à Hawaï, à Nouméa, en Polynésie….  Pour avoir vu tant de beaux paysages, fait de si belles rencontres, je peux affirmer que le site de Berder est exceptionnel, envoûtant, magique, unique, merveilleux.

C’est une fierté pour moi de lui rendre hommage, de magnifier ce paradis qui ne fait que refléter l’ensemble de cette région de France.


1 Larmor-Baden

Berder, qui attise tant de convoitises, est une petite île privée de 23 hectares située sur la commune de Larmor dans le golfe du Morbihan en Bretagne. Elle fait partie intégrante au 19e siècle de la commune de Baden.

L’histoire commence en 1857. Tels d’irréductibles Bretons, les 556 habitants de l’agglomération de Larmor revendiquent plus d’autonomie. Ils ont le sentiment de manquer de considération, d’être les parents pauvres de cette vaste commune. Foi de Breton, rien ne leur fait peur. Ils interpellent l’Empereur Napoléon III et l’Impératrice Eugénie de passage en Bretagne et demandent l’érection de leur village en succursale de la paroisse de Baden. Ils sont entendus et un décret impérial est signé en ce sens le 11 janvier 1860.

Mais ce n’est pas suffisant, les habitants sont tenaces. Ils souhaitent une indépendance totale de Baden. Sous leur pression, en plein mois d’août 1891, le Conseil Général du Morbihan évoque le projet d’érection en commune distincte de la succursale de Larmor. Les conseillers se laissent bercer par l’atmosphère chaude et douce de l’été et ce n’est pas la pétition déposée le 9 juillet précédent par ces révolutionnaires bretons qui perturbera ce paisible moment. Le 21 août, la décision est prise de rejeter la demande. Les habitants ne comprennent pas. Convaincus de leur bon droit, ils ne baissent pas les bras L’agglomération possède déjà une église érigée en succursale, un cimetière, une école de garçons et une de filles. Seule la mairie fait défaut, mais il sera facile de l’installer dans une maison louée à cet effet. Il n’est pas inutile de rappeler que le Breton est têtu. En 1923, un projet qui tend à distraire Berder, la section de Larmor et une partie de celle de Locmiquel de la commune de Baden pour les ériger en municipalités distinctes est accepté par le président de la République Alexandre Millerand. Le ministre de l’Intérieur Maurice Maunoury le soumet à la Chambre des députés qui l’adopte le 17 décembre 1923. Présentée au sénat en 1924, la loi est votée et le décret créant la commune de Larmor-Baden paraît au journal officiel le 19 mars 1924.

Alors, ils sont têtus ou tenaces ces Bretons ? Ils peuvent être fiers, car Larmor-Baden est aujourd’hui un grand centre ostréicole. Dans son ouvrage « L’huître du Morbihan », Pierre Dalido, en 1947, signalait 116 exploitants. En 2014, il subsiste peu d’exploitation, mais le tonnage est beaucoup plus important du fait des évolutions des équipements et du mode d’élevage. Le petit port de Larmor Baden « Pen Lannic » possède de nombreux atouts. Une grue de mise à l’eau d’une capacité de quatre tonnes et la location de mouillage visiteurs le rendent attrayant pour la plaisance. L’école de voile sur catamarans est reconnue comme très performante. De Pen Lannic partent des vedettes pour des croisières dans le golfe du Morbihan et en été des départs pour Belle-Île et l’île d’Houat. C’est aussi l’unique point d’embarquement pour la visite du Cairn de Gavrinis situé à un quart d’heure de mer, l’un des plus beaux monuments mégalithiques au monde (6 000 ans av. J.C), dont les pierres entièrement gravées restent un mystère et gardent encore leurs secrets. De ce lieu magique, on peut apercevoir l’îlot d’Er Lannic, réserve ornithologique d’où l’on peut admirer un double cromlech d’une quarantaine de menhirs dont la plupart sont recouverts à marée haute.

L’île de Berder a fasciné de nombreux voyageurs, de nombreux écrivains. Pour s’en convaincre, laissons-nous porter par la mer et savourons le récit qu’en fait Victor Eugène Ardouin-Dumazet dans le Tome IV de la série « Voyage en France » (1893-1899). Il arrive par grand vent à bord de la « Marie » à Port Navalo, pour une visite du golfe du Morbihan. Ce bateau est un élégant cotre de neuf tonneaux ou M. Lion, sous-préfet de Pontivy, l’a accueilli.

« Voici Berder qui eut son heure de célébrité dans une retentissante aventure politique. Elle est charmante avec ses bois verts, son petit château et sa chapelle. Un bras de mer où le courant est terrible la sépare de l’île de la Jument, plus sauvage, longue de près d’un kilomètre……… Le courant oblige le passeur à louvoyer pour gagner l’île aux moines. Il cherche d’abord l’abri offert par la Jument et nous mène en vue de Berder, où les cultures : vignes, blés, pommes de terre, les chaumes des blés, des orges et des avoines découpent capricieusement de leur damier le mince territoire…….Notre embarcation longe Creizic, une des plus petites îles du Morbihan, mamelon nu et arrondi où séjournait jadis un gardien de parcs à huîtres et maintenant désert ; un incendie a détruit les ajoncs et les grandes herbes ; les lapins y pullulent, après avoir jeûné quelque temps, ils ont aujourd’hui, grâce à cet écobuage, une herbe fraîche et savoureuse. Ici la mer semble en ébullition, c’est une succession de petites vagues heurtées, chantantes, sur lesquelles passent rapidement des algues et des débris. Le phénomène est charmant pour qui n’en connaît point les causes ; en réalité il est tragique : ces remous, ces bulles, ces sillons d’écume sont l’effet du grand courant entré par les passes de la Jument et de Berder et qui fait le tour de l’île aux Moines pour aller remplir le golfe et remonter jusqu’à Vannes. C’est un des passages les plus dangereux de la petite mer, les marins ne le franchissent pas sans terreur, alors le capitaine prend lui-même la barre s’il n’a pas de pilote connaissant bien le passage : l’équipage garde le silence, beaucoup d’hommes quittent leur bonnet et murmurent une prière, tous font le signe de croix…………..

Si Creizic, ce mamelon de 100 à 150 mètres de diamètre, est nu, malgré la pelouse qui la recouvre et sur laquelle grimpent quatre ou cinq enfants, des ramasseurs de varechs sans doute, elle est assez curieuse par ses bords festonnés : on dirait une énorme galette où des dents auraient mordu.

En face de cet îlot triste, Berder est vivante et joyeuse. Elle porte les plus jolies constructions de l’archipel, ses cultures et ses vignes sont admirablement soignées, ses jeunes bois promettent de bons ombrages ; une serre, une chapelle gothique contrastent fort avec la rude nature avoisinante. Berder a poussé le progrès jusqu’à se donner une chaussée qui la rattache au continent et une petite jetée servant de port. Elle est relativement vaste, pour cette mer aux infimes îlots : sa longueur est de 900 mètres et sa largeur de 300.

De la terrasse de Berder on a, chaque jour, le tragique et imposant spectacle des courants du Morbihan……»

Comment ne pas succomber au charme de cet endroit ?

En 1750, le rôle du Vingtième, actuel impôt foncier de la subdélégation d’Auray, fait état d’un premier nom de propriétaire en la personne de melle Dubreuil-Jarno et de ses frères et sœurs. Le nom de Berder prend toute sa signification si l’on sait qu’en vieux breton, « Berdic » se traduit par « frères et sœurs d’une même famille ». Les archives révèlent les noms de plusieurs propriétaires successifs de ce rocher stérile. Au début du XIXe siècle, encore aucun arbre n’y poussait, laissant alors libre place aux ajoncs d’or.

L’Abbé Trévidic, ancien recteur de Larmor-Baden et aumônier de l’île jusqu’en 1970, nous apprend que, dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’île était habitée par les trois frères Rio, cultivateurs y exploitant une ferme. Ils n’en étaient que locataires, le bien-fonds appartenait aux familles Couriault, de Volts, Dreux, puis au Capitaine Brossard.

Le 7 septembre 1879, l’étude de M. Guenoux, notaire à Vannes, procède à l’adjudication de l’île pour une mise à prix de trente mille francs. Le Comte et la Comtesse DILLON se portent acquéreurs. En 1920, ruiné, le comte vend l’île à la Duchesse d’Uzès qui laisse les anciens propriétaires occuper les lieux jusqu’à leur mort. La Duchesse cède, en 1927, l’île aux moines Oblats qui souhaitent y installer un noviciat. Les sœurs de la congrégation Saint François d’assise, trop à l’étroit sur l’île aux moines investissent le site en 1937. Guerre oblige, le collège Saint Louis de Lorient s’y réfugie, laissant ensuite la place à une pension de famille. Mais les religieuses ne s’en sortent pas. Elles louent l’île à une association qui y développe un tourisme solidaire. En 1991, l’île est vendue à Yves Rocher, avec cependant l’obligation de respecter le bail de 25 ans signé en faveur de l’association gérant le site depuis 1985. Yves Rocher n’aura de cesse d’essayer de casser ce bail, utilisant tous les moyens, tant financiers que relationnels. C’était sans compter sur la ténacité des vacanciers et du conseil d’administration de l’association gestionnaire du site qui gagnera en justice le droit de faire profiter des centaines de familles de vacances dont le souvenir restera à jamais gravé au plus profond d’eux-mêmes.

En 2013, l’île est vendue au groupe Giboire et l’association est priée de vider les locaux à la fin de ce qui sera la dernière année d’un bonheur à jamais rendu inaccessible. Une pétition pourtant forte de 12 000 signatures ne changera pas le cours des choses.

De 1750 à 2014, l’île de Berder, à travers ses propriétaires successifs, a participé à l’histoire de la Bretagne, à l’histoire de la France, quel sera son avenir ?


2 Le comte Dillon

Lorsque le comte et la comtesse Dillon achètent l’île, seule existe une petite maison basse prolongée de quelques dépendances. Quelques pins et pommiers égayent un peu cet endroit peu en rapport avec les habitudes de vie des nouveaux propriétaires. Comme nous le verrons plus loin, Berder est liée au Boulangisme et l’histoire du comte ne manquera pas de nous intriguer et de nous passionner. Mais restons-en à la transformation de cette île en paradis terrestre. Démissionnaire de l’armée en 1879, le comte entre dans l’industrie privée et devient secrétaire général de la compagnie du câble transatlantique fondée par l’américain Mackay. Il y fait fortune, mais ceci est une histoire que j’aborderai plus loin.

Beaucoup de pierres seront nécessaires pour donner au site le rang que méritent un comte et une comtesse. Henry Dillon argenté et pragmatique commence par ouvrir à l’ouest de l’île, une carrière. Les premiers travaux consistent à établir la chaussée qui rattache Berder au continent. À la sortie de ce passage, la pêcherie, pour le matériel ostréicole, émerge en un temps record, précédant de peu un bâtiment dont une pièce abrite le matériel des bateaux et l’autre un atelier de ferronnerie. Dans la partie centrale de l’île, un bâtiment est spécialement élevé pour servir d’atelier de menuiserie.

Ce n’est qu’ensuite que sortent de terre les bâtiments résidentiels dont les grandes lignes sont encore conservées aujourd’hui. Le grand hall du rez-de-chaussée mène à une vaste salle de billard et à des bureaux. Le premier étage accueille une immense salle à manger, un très vaste salon et des chambres. Enfin, au second étage, des chambres de service et un grand atelier, spécialement dédié à la comtesse Dillon pour satisfaire son attrait pour la peinture. Tout le confort possible à l’époque pénètre ces lieux, comme en témoignent les cinq salles de bains. Le Comte installe dans son bureau un appareil Morse pour le télégraphe, qui jouera un rôle essentiel quelques années plus tard. La décoration que la comtesse confie à un peintre italien en fait un de ces nids douillets où il fait bon venir en villégiature. Ce n’est pas pour rien que la Duchesse d’Uzès, amie des Dillon, en fit ses quartiers d’été avec ses enfants. Le comte, pour satisfaire aux goûts artistiques de son mari, fait construire près du manoir, une tour hexagonale, à l’architecture peu commune dans le Morbihan. Le plus haut point de vue des environs, en haut des cinq étages, possède une terrasse offrant aux visiteurs une vue magnifique sur le golfe. L’aménagement d’un atelier appelé « chambre de la photographie » recevra de nombreux peintres et sculpteurs. Les ajoncs épineux qui dominent la végétation autour des bâtiments sont remplacés par un magnifique parc. Dans ce climat très doux, palmiers, arbres résineux, oliviers et surtout mimosas en grand nombre se développent en harmonie avec la lumière étincelante, sous un ciel bleu déteignant sur la mer, de tous côtés. Un paysage digne des plus beaux sites polynésiens.

En 1885, à la pointe Sainte-Anne au nord-est de l’île, une chapelle fort élégante est construite, à l’occasion du mariage d’un des fils Dillon. Le cardinal-archevêque de Paris, Monseigneur Marty eut l’occasion d’y servir la messe, lors d’une réunion à Berder, des évêques de l’ouest. L’accessibilité de l’île devient une priorité et plusieurs quais praticables selon les marées sont rapidement construits. Le Quai Fahler est achevé en 1885, sur la côte est, en prolongement d’une belle allée couverte venant de la maison. Il sera rebaptisé en 1959 Quai Jean XXII en l’honneur du nonce de Paris Monseigneur Roncalli, élu pape en 1958 et qui s’était rendu à Berder en juillet 1949. Il était alors venu présider le pèlerinage de Sainte-Anne d’Auray. Bel hommage pour ce saint homme canonisé en cette année 2014.

C’est à « Port Dillon » que les invités du comte Dillon embarquent sur le « Jean Éléonore », yacht à vapeur ancré dans la baie Sainte-Anne. Sur la côte ouest, face à l’île Gavrinis, une jetée s’avance assez loin dans la mer, presque aussi importante que celle de Larmor-Baden. Elle permet l’embarquement quelle que soit la marée. Malheureusement, pour le bien de leurs parcs à huîtres, les ostréiculteurs la démolirent en 1930. Plus au nord, vers la Pêcherie, un barrage, visible seulement à marée basse, est établi pour empêcher la fuite du poisson, constituant ainsi une « réserve », d’où le nom de « Pêcherie ». Non loin également de la chaussée, une petite cale d’embarquement permet encore l’abordage par barque, lorsque la marée haute isole BERDER. Enfin, pour rejoindre la route Vannes Auray, le comte fait aménager en route, le chemin de terre conduisant à Larmor-Baden. On a souvent parlé de l’existence de souterrains partant de la maison d’habitation : l’un servant à se rendre à la Chapelle Sainte-Anne, l’autre qui aurait relié l’île à Port-Navalo. L’importance de ce dernier étonne, mais certaines tractations politiques ont pu l’inspirer. La collaboration de Dillon à divers travaux de ce genre, notamment la pose de câbles sous-marins reliant Paris à New York, put rendre le projet exécutable. En 1886, dans la partie sud des communs, près des dépendances et remises pouvant accueillir une douzaine de voitures, est édifié un manège. Accolé au rez-de-chaussée du logement principal, son toit est à longs pans à pignon couvert. Il est marqué en bas-relief des écussons de la famille Dillon. Les écuries et le manège permettent le dressage d’une dizaine de chevaux. Le fils Pierre Étienne Dillon y a pris ses premières leçons d’équitation avec le général baron Faverot de Kerbrech et le vicomte de Montigny. Quelques années plus tard, après avoir été écuyer à l’école d’équitation de Saumur, il publie un ouvrage intitulé « Histoire d’un cheval ».


3 Le général Boulanger

Avant d’aller plus avant dans les réalisations et projets du comte Dillon, il est important de rappeler le climat politique de la France en cette fin de 19e siècle. L’île participera, bien involontairement, au destin de Boulanger et Dillon. Mais cela, nous le verrons plus tard. C’est en tant qu’élèves à l’école de Saint-Cyr qu’ils se sont rencontrés. Leur promotion restera marquée comme exceptionnelle dans l’histoire de cette école prestigieuse.

En 1853, Abd-ul-Medjid, sultan de Turquie, refuse de reconnaître le protectorat du tsar de Russie sur les chrétiens orthodoxes de l’empire ottoman. Les alliés, Français et Britanniques interviennent en Crimée au côté du sultan. L’armée française manque cruellement d’officier et une partie de la promotion 1854 de Saint Cyr rejoint les régiments dès janvier 1855. Elle prendra le nom de promotion Crimée. Une promotion supplémentaire, la promotion Sébastopol vient la compléter. Les membres de ces deux promotions se sont toujours considérés comme une et indivisible et elles prendront naturellement le nom de promotion Crimée-Sébastopol. Plus tard, elle se distingue par son organisation rigoureuse et sa cohésion en glorifiant ceux des siens qui le méritent et en assumant les autres. Forte de 617 membres, elle portera un lourd tribut au regard des 80 officiers morts pour la France dont 42 durant la guerre franco-prussienne de 1870-71.

Mais revenons à l’époque de la naissance de nos deux officiers. Arthur Dillon est né le 18 mai 1834, Georges Boulanger le 29 avril 1837. Cette année-là, Louis Philippe 1er est roi des Français. Il le restera jusqu’à la révolution de 1848 qui verra la naissance de la 2e république. Louis Napoléon Bonaparte est élu premier président en décembre 1848 pour quatre ans. La constitution ne l’autorise pas à se représenter en 1852. Il tente de la modifier, mais les députés s’y opposent. S’en suit le coup d'État du 2 décembre 1851. La marche vers le Second Empire est ouverte. Louis Bonaparte met en place une nouvelle constitution. Le président y est nommé « prince » et est élu pour dix ans. Deux chambres sont créées :

Le Sénat, dont les membres sont nommés à vie par le souverain, est chargé de valider ses décisions.

Le Corps législatif, qui ne peut ni proposer ni amender les lois, est pour sa part élu au suffrage universel. La liberté de la presse est limitée et si le régime n’a pas officiellement recours à la censure, lorsqu’un article déplaît, il envoie des « avertissements » qui peuvent aboutir à la fin de la publication. Les journaux sont donc poussés à s’autocensurer.

Napoléon III capitule en 1870, la 3e république est proclamée. C’est le premier régime français qui s’imposera dans la durée depuis 1789.

Les monarchistes rêvent de renverser le régime, les républicains convaincus (radicaux souvent) refusent la corruption et demandent des mesures sociales, les nationalistes sont en quête de revanche sur l’Allemagne. Le Boulangisme naît : il est à la fois un mouvement hétérogène, car il rassemble des personnes aux tendances politiques différentes, mais également homogènes, car il réunit les opposants au parlementarisme absolu.

Georges Boulanger est le fils d’un bourgeois breton et d’une noble galloise. Il effectue sa scolarité au lycée de Nantes avant d’intégrer Saint-Cyr. Quelques campagnes plus tard, promu au grade de colonel, il reçoit le commandement du 114e régiment d’infanterie de ligne à la tête duquel il participe à la répression de la Commune de Paris, en particulier durant la Semaine sanglante. Cité dans le rapport du maréchal Mac-Mahon, il est promu commandeur de la Légion d'honneur. Son avancement est jugé trop rapide par les autorités militaires et en 1872, la Commission de révision des grades le rétrograde lieutenant-colonel et sa démission lui est refusée. Ce n’est qu’en 1874 qu’il retrouve son grade de colonel, avec pour supérieur le duc d’Aumale, un des fils de Louis Philippe, qui ne sera pas étranger à sa nomination de général en 1880.

En 1881, alors qu’il représente la France lors des fêtes du Centenaire de l’Indépendance américaine à Yorktown (Virginie), il retrouve son collègue de promotion, le comte Dillon (alors installé en Angleterre).

Un an plus tard, le ministre de la Guerre, le général Billot, le nomme directeur de l’Infanterie, lui permettant d’établir des réformes qui le rendent populaire. Si l’introduction de la morue dans l’ordinaire, l’adoption du bourgeron de toile, la suppression de la retraite du soir, l’unification des types de guérite et peintures aux couleurs nationales, peuvent paraître secondaires, il n’en est pas de même pour l’application de la loi sur la remonte des capitaines, l’adoption du havresac nouveau modèle, l’autorisation permanente des sorties de théâtre. Et que dire du port de la barbe pour les sous-officiers et la vélocipédisation de l’armée qui le rendent très populaire chez les militaires et l’amènent comme général de division à la tête du commandement du corps d’occupation de Tunisie.

Georges Clémenceau qui comme Boulanger a fréquenté le lycée de Nantes est un familier. Il l’impose en 1886 comme ministre de la guerre. La France lui doit l’adoption et la fabrication du fusil Lebel, aux performances inégalées à l’époque. Le 26 janvier 1886, 2 000 mineurs de Decazeville, dans l’Aveyron, font grève. Les réductions successives de salaire pour des mineurs déjà dans la misère, sont à l’origine de la grève. En 1878, les salaires varient entre 150 et 200 francs par mois. En 1886, par réductions successives, ils tombent à 33 francs. Les grévistes s’en prennent au sous-directeur de la mine, l’ingénieur Jules Watrin, à l’origine de la baisse de salaires, et le défenestrent. La victime décède de ses blessures et devient un martyr aux yeux des patrons. La compagnie minière en appelle à l’armée, l’opinion se divise. Le ministre de la guerre, le général Georges Boulanger, envoie la troupe. Le règlement de ce conflit sans faire tirer les soldats lui valut sa réputation de général républicain. À la tribune de la Chambre, il déclara : « Ne vous en plaignez pas. Car peut-être à l’heure où je vous parle, chaque soldat partage-t-il avec un mineur sa soupe et sa ration de pain. »

L’absence de majorité stable au Parlement entraîne une crise parlementaire. Accompagnée de scandales politico-financiers, elle provoque une montée de l’antiparlementarisme, et la recherche d’un homme providentiel. La popularité du général Boulanger va croissante, popularité fondée sur ses améliorations des conditions de vie des soldats. Il sillonne la France et durcit son discours : « Nous pouvons enfin renoncer à la triste politique défensive ; la France doit désormais suivre hautement la politique offensive. » Il séduit les nationalistes.

Le Général résiste à la chute du gouvernement le 3 décembre 1886. Il garde son ministère dans le nouveau gouvernement pourtant plus à droite, les radicaux en restant à l’écart.

Boulanger ne résistera pas à la chute de ce gouvernement le 17 mai 1887. Son éviction choque les nationalistes, le mouvement boulangiste prend son envol. Son bilan à la tête de son ministère n’est pas neutre dans l’augmentation de sa popularité.

Le bien-être de l’armée ne lui est pas indifférent. L’amélioration de l’ordinaire, le remplacement des gamelles par des assiettes, le droit de posséder une fourchette peuvent paraître dérisoires aujourd’hui, mais à l’époque, ce fut une grande avancée. Il en fut de même pour le remplacement des paillasses par des sommiers et au combat, l’autorisation du port de l’épée aux sous-officiers rengagés. L’adoption du fusil Lebel est sûrement la plus importante mesure de son ministère. La suppression des dispenses militaires pour les jeunes bourgeois faisant des études et la suppression des dispenses militaires pour les ecclésiastiques, plus symbolique, furent très populaires. Le gouvernement écarte Boulanger de Paris en le nommant commandant du 13e corps d’armée à Clermont-Ferrant. L’éviction du président Grévy fait de Boulanger un acteur clé des transactions pour l’élection de son successeur. Les monarchistes offrent leurs voix au candidat qui s’engage à prendre le général comme ministre de la guerre. Sadi Carnot est élu et refuse de prendre Boulanger dans son gouvernement. Rayé des cadres de l’armée et cassé de son grade, il peut se présenter à la députation aux élections de février en tant que bonapartiste. Suite à sa victoire à la députation, outre les bonapartistes, Boulanger reçoit le soutien des monarchistes. La duchesse d’Uzès (héritière de la plus riche maison de vins de champagne) le finance en son nom et au nom du prince Philippe d’Orléans pour 3 millions de francs. Suite au décès du député Hude, le général se présente à Paris. Il est élu sur un programme : « Dissolution, révision, constituante ».

Le ministre de l’Intérieur fait savoir à Boulanger qu’un ordre d’arrestation doit être porté contre lui le 1er avril et que le même jour il demanderait à la Chambre la levée de son immunité parlementaire. Inquiet, Boulanger s’enfuit à Bruxelles et le 4 avril, un vote de 333 voix contre 190 lève son immunité parlementaire. Boulanger est poursuivi pour « complot contre la sûreté intérieure » mais aussi pour détournement des deniers publics, corruption et prévarication. Le 14 août le Sénat réuni en Haute Cour de justice condamne par contumace Boulanger, Rochefort et le comte Dillon à la « déportation dans une enceinte fortifiée ». Boulanger s’enfuit en Belgique. Il se suicide sur la tombe de sa maîtresse Marguerite de Bonnemains au cimetière d’Ixelles d’un coup de revolver le 30 septembre 1891.

C’est pendant ce procès devant la Haute Cour de justice que l’importance d’Arthur Dillon dans le mouvement boulangiste apparaît. Ce passage est bien éloigné de l’île de Berder, mais utile pour comprendre les liens qui unirent Dillon à Boulanger.


4 L’usurpateur

Mais qui est donc le comte Dillon ? Qui est ce personnage qui en 1889 a été proclamé député dans la circonscription de Lorient. Certes, il a été invalidé quelques mois après, mais ce court passage à la députation lui vaut une biographie aux archives de l’Assemblée nationale. Elle nous permet de connaître un peu plus les origines de ce personnage encore bien mystérieux à ce stade du récit :

« En 1690, Jacques II Stuart mettait à la disposition de Louis XIV un régiment irlandais commandé par un Arthur, Comte Dillon. Cette famille conservera la propriété de ce régiment jusqu’à la révolution. Trois Dillon exerçaient alors dans les armées.

Un comte Dillon (1751-1839) qui rejoindra alors l’armée des princes puis passa au service du roi d’Angleterre. Il rentrera en France à la restauration.

Le chevalier Théobald (1745-1792), maréchal des camps en 1791, commandant de l’armée du Nord lorsque se déclara l’offensive de la coalition des rois. Il fut massacré par ses troupes en retraite à Lille en avril 1792.

Le comte Arthur Dillon, (1750-1794) après avoir été gouverneur de Tobago en 1786, avait été élu député de la Martinique aux états généraux de 1789. Nommé lieutenant général, il rejoignit l’armée du Nord. Accusé en 1793 de connivence avec l’ennemi, il fut guillotiné en 1794. Il laissa un fils, Pierre Dillon qui épouse Marie Adèle Poitevin. De cette union naquit le 18 mai 1834, à Paris, Arthur Dillon Marie…..»

Le comte Arthur Dillon, bienfaiteur de l’île de Berder, fort de cette élogieuse descendance, fait son apparition. Son enfance n’est pas évoquée dans cette biographie.

« Arthur Dillon bachelier es sciences le 11 juillet 1854 fut reçu à l’école de Saint-Cyr en novembre de la même année. C’est en ce lieu qu’il se lia d’amitié avec Georges Boulanger. Affecté en octobre 1 856 au 3e régiment de cuirassiers, il donne sa démission en février 1869… Rappelé sous les drapeaux en 1870, il est démobilisé en 1872 avec le grade de capitaine et l’insigne de chevalier de la Légion d'honneur. Chef d’escadron de réserve, il démissionne de ce grade en février 1879. Dès sa démission, il entra dans l’industrie privée et devint secrétaire général de la compagnie du câble transatlantique fondée par l’américain Mackay. Resté en étroite relation d’amitié avec Boulanger, celui-ci fit appel à lui lors du lancement de son mouvement en 1886. Son rôle fut double : sur le plan politique, il fut chargé de négocier l’alliance des monarchistes et des boulangistes. Sur le plan financier, il fut chargé à la fois de gérer les fonds du comité républicain national, animé par Déroulède et Rochefort et d’élaborer la politique financière du boulangisme. Il est vraisemblable que si boulanger était arrivé au pouvoir, le comte Dillon eut été son ministre des finances.

Après l’échec de la tentative de prise de pouvoir par les boulangistes, au début de 1889, le gouvernement, sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur Constans, réagit vigoureusement. Une loi du 19 février 1889 supprima le scrutin départemental, rétablit le scrutin d’arrondissement et interdit les candidatures multiples. Condamné par contumace à la déportation perpétuelle dans une enceinte fortifiée, le comte Dillon est inéligible en droit. Il se présente tout de même aux élections générales de septembre 1889 dans la première circonscription de Lorient sur le programme boulangiste. De son côté, le général Boulanger faisait acte de candidature dans la Seine.

Le 22 septembre 1889, le comte recueille au premier tour de scrutin 9291 voix contre M. Guieysse son adversaire soutenu par les conservateurs. Il fut proclamé élu par la commission du Morbihan, ayant obtenu plus de la moitié absolue des voix. Cependant, dans le même temps, la commission de la Seine refusait de proclamer l’élection du général Boulanger qui avait obtenu lui aussi dans sa circonscription la majorité des suffrages. Il appartenait à la Chambre des députés de trancher en dernier ressort. Par 333 voix contre 181, le comte Dillon était invalidé. Amnistié par la loi du 1er février 1895, il rentrait en France et se retirait sur l’île de Berder. Ayant abandonné toute activité politique, il s’employait à créer un port en eaux profondes. Il mourut le 2 septembre 1922 à l’âge de 88 ans. »

Cette longue biographie montre la place qu’a occupée Dillon auprès de Boulanger, mais nous y reviendrons. Sa large victoire dans la première circonscription de Lorient est une preuve éclatante de son adoption par les Bretons. La lecture de sa biographie me conforte dans la fierté légitime que j’éprouve en foulant les mêmes lieux que ce personnage si célèbre, et ce, de 1990 à 2013. J’en veux d’autant plus à ceux qui me priveront désormais de mes quinze jours de vacances annuelles à Berder. Qu’ils aillent au diable, et n’en reviennent jamais. Ma curiosité attisée, j’essaie d’en apprendre un peu plus sur ce personnage qui semble hors du commun. Ma première recherche concerne le grand-père, décrit dans la biographie, le comte Arthur Dillon, né en 1750, mort en 1794. Il a bien eu un fils, mais hélas mort en bas âge. Quelques recherches plus loin, les archives de Paris confirment la naissance de notre Arthur Dillon à Paris dans le 6e arrondissement le 18 mai 1834. Détruit lors des incendies de la Commune en mai 1871, l’état civil parisien antérieur à 1860 n’a été reconstitué qu’en partie seulement. L’Acte de naissance n’est plus visible.


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