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La Face Cachée Des Ouvriers Des Arsenaux

Yann Porée


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ISBN : 9781370689590

Copyright © 2017 Yann Porée

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Remerciements à tous ceux qui par leurs témoignages m’ont permis d’écrire ce récit.

Remerciements et pensées à nos «anciens».

Des histoires sur l’Arsenal peuvent s’écrire à l’infini. À chaque ouvrière, à chaque ouvrier, d’hier ou d’aujourd’hui, correspond une histoire, une vérité. Celle-ci exprime ce que j’ai ressenti tout au long de ma carrière. Elle peut être approximative, enlaidie, enjolivée…, elle est en tout point sincère.

J’espère que ce récit n’est que le début d’une histoire et que nombreux sont ceux qui écriront la leur.

TABLE DES MATIERES

Prologue

Putain de fibre

Les Arpètes

Un peu d’histoire

Avec sa gamelle

Plongée dans le passé

Premières vacances

La promotion, pas un vain mot

Les luttes ouvrières

Et voilà le CPA

Petit détour par Toulon

Et revoilà le CPA

Immersion dans les transmissions

Tahiti

Une lutte gagnante

Gardons espoir

Epilogue


Prologue

C’est en sueur et avec une forte migraine que je me réveille ce 20 novembre 2012 après une nuit agitée. La couette est au pied du lit, l’oreiller a disparu. Je revis furtivement mais très nettement le cauchemar cause de ce chambardement. Hélas, dans l’instant qui suit, tout s’est effacé de ma mémoire, plus aucun souvenir. Une remise à zéro qui rendrait jaloux le plus brillant des informaticiens, une RAZ bien nette, bien propre, efficace : un oubli total de la minute qui vient de se dérouler.

Cela se reproduit hélas de plus en plus souvent. Saurais-je un jour le pourquoi de ces pénibles moments ? Un flash survenu il y a peu de temps, en plein après-midi est peut-être un début de réponse : bien calé dans mon fauteuil, je lis avidement le dernier Coatmeur. Soudain, je ressens un engourdissement progressif, un glissement vers un monde inconnu. Je cours dans un champ d’une blancheur éclatante. Une impression de bien être m’envahit. Une masse cotonneuse me happe. Au loin, une forme s’éloigne. Je pars à sa rencontre. Un temps interminable, l’écart ne diminue pas. Le souffle court, j’ai de plus en plus de mal à avancer. Paradoxalement, je me sens très aérien. Bien qu’au bord de l’épuisement, je me sens léger. Est-ce cette blancheur extrême, si pure, si légère ? La forme devant moi fait demi-tour et se rapproche. Elle semble effrayée et crie si fort que mes tympans en sont douloureux, au bord de l’éclatement :

« Va t-en vite, vite, tu es en grand danger, nous sommes dans un champ d’amiante, pars, pars vite, très vite ».

C’est à cet instant précis que je sors de ma torpeur. Le roman me tombe des mains, un sentiment étrange m’envahit. Des images fortes me reviennent en pleine figure, avec une violence inouïe. Mais va-t-elle me lâcher cette putain de fibre qui me pourrit l’existence et qui est cause de temps de malheurs. Va-t-elle enfin me foutre la paix.

Putain d’amiante, tu me tues à petit feu.

1 Putain de fibre

Travailleur à l’arsenal de Brest depuis 1973, je dois avouer que les dangers de l’amiante nous étaient inconnus. Ah si vous saviez comme nous avons respiré de ces poussières mortelles, comme nous en avons avalées, digérées et pour beaucoup d’entre nous gardées dans les poumons. Il faudra attendre les années 2000 pour une réelle prise de conscience des dangers de cette fibre tueuse. Nous en parlions très peu entre nous, non pas par manque d’envie, mais plus sûrement par peur. Peur qui était à l’époque diffuse, insidieuse, peur que nous refusions de voir mais que nous commencions à ressentir, au plus profond de nos tripes, bien sûr, chacun avec sa sensibilité et sa personnalité.

La réalité a rattrapé inexorablement notre peur rentrée. Les morts de l’amiante autour de nous, parmi nos proches, nos camarades ; les porteurs, bien involontaires, de plaques pleurales, de plus en plus nombreux ; les épaississements de la plèvre, signe de présence d’amiante dans les poumons, sont devenus légions. La sortie d’un décret en 2001 relatif à l’attribution d’une allocation spécifique de cessation anticipée d’activité à certains ouvriers de l’Etat dès l’âge de cinquante ans aura été pour moi le début d’une prise de conscience de notre situation dramatique de travailleur de l’amiante. On ne peut pas « autoriser » des travailleurs à quitter la vie active sans de bonnes raisons. Cette décision repose sur des éléments objectifs dont le premier suffirait à lui-même : une espérance de vie inférieure de 8 à 10 ans par rapport à une population ouvrière non exposée dont l’espérance de vie est déjà une des plus faibles en France. Cette évidence est violente, elle claque comme un coup de fouet.

Qu’elles sont dures ces images fortes qui me reviennent en mémoire et me ramènent au début des années 2000, un lundi matin. Yvon arrive au boulot, un peu fatigué. Cela fait maintenant plus de 20 ans que nous travaillons ensemble au département transmission à l’atelier électronique de l’arsenal de Brest. Nous le moquons un peu, l’accusant d’avoir un peu abusé sur la dive bouteille la veille. Il se fâche et en colère part visiter le médecin à « l’ambulance de Laninon ». Un arrêt de travail de cinq jours lui est prescrit. Le médecin a diagnostiqué une grosse angine.

Le lundi suivant, il revient la mine défaite, la douleur toujours présente et c’est un nouvel arrêt de 5 jours. Le lundi suivant n’est guère plus réjouissant. Yvon est fatigué et a vraiment mauvaise mine. Le médecin décide enfin de l’envoyer faire une radio. Le résultat est implacable : tache au poumon.

Les examens complémentaires révèlent la présence d’amiante et le caractère cancérogène d’une vilaine tumeur. Trois mois plus tard nous enterrons notre camarade. Nous ne sortirons pas indemnes de cette mort. C’est le départ d’une prise de conscience des véritables dangers de cette fibre et d’un mal vivre qui sera accentué au fur et à mesure du décès de nos compagnons, connus ou inconnus, victimes de l’amiante.

L’année 2002 fut le début d’une autre vie car l’avenir que l’on pouvait imaginer pour sa fin de vie est totalement remis en question. Il faut intégrer à toutes les décisions importantes du quotidien la perte très probable de 10 années d’espérance de vie. La maison secondaire que l’on pouvait rêver d’acheter s’éloigne des projets. La question d’un départ anticipé en préretraite se pose avec toutes les conséquences : quitter un métier que l’on exerce avec passion ; quitter un milieu professionnel dans lequel on se sent bien ; se retrouver à 50 ans sans activité professionnelle, avec le sentiment de devenir inutile ; perdre 35 % de ses revenus, du jour au lendemain. Cette perte financière influera sur toute la famille et demandera de toute évidence un changement de mode de vie, paradoxalement plus de temps libre mais moins de moyens financiers.

En cette année 2002, j’ai ressenti un véritable mal être, les premières angoisses. Pas permanentes certes, mais fréquentes, surtout le week-end et le soir. Insidieuses, elles arrivent sans prévenir : un sentiment d’étouffement, une difficulté à respirer, des sueurs, une impression de grand vide, une boule à l’estomac. La peur s’installe. Tous les événements perturbateurs d’une vie ordinaire qui se maîtrisent habituellement deviennent alors des événements amplificateurs. Il faut pourtant vivre avec.

Je dois avouer que pour me sentir mieux, je suis les conseils de mon médecin qui en 2003 m’a conseillé de faire du sport. Depuis, presque tous les jours je monte sur mon vélo et appuie sur les pédales pendant une heure. Bien sûr, ce n’est pas facile de trouver le temps. Bien sûr, ce n’est pas facile de se motiver tous les jours, surtout lorsque le temps est humide ou lorsqu’il fait froid. Bien sûr, lutter contre le vent breton, presque tous les jours (humour), fait mal aux jambes. Et pourtant, que cela fait du bien, ne penser à rien d’autre qu’à l’effort physique, se vider la tête, oublier ses souffrances morales. Je l’avoue aujourd’hui, je suis un drogué du vélo. Une aide bien précieuse qui s’ajoute à celle de la famille.

La décision de partir en cessation d’activité amiante en novembre 2006 aura été une période difficile. Loin d’être une chance de partir en préretraite à 50 ans, cette décision est la contractualisation d’une situation de fait qui se concrétisera pour beaucoup par un décès anticipé. Il n’y a pas de mot pour expliquer et décrire ce que l’on ressent en de pareils moments. Cette anxiété latente est communicative aux proches ce qui évidemment constitue une amplification. On s’en veut de les faire souffrir, mais oh combien ils sont précieux dans ces moments là.

Une autre période difficile est liée au scanner périodique. L’attente entre la prescription et l’examen est au mieux de 6 à 8 semaines. Une éternité ! Ce sont des semaines où j’appuie plus fort sur les pédales de mon vélo. Le renfermement sur soi est inévitable, la peur non maîtrisée, tout raisonnement logique devient impossible. La progression de l’angoisse arrive à son maximum le jour « J ». Pour le moment, chaque examen a été en ma faveur, jusqu’à quand ? En écrivant ces lignes, des images fortes m’envahissent, une boule à l’estomac, des sueurs, des tremblements apparaissent.

Que cela doit paraître ridicule à ceux qui liront ces lignes. En janvier 2007, au retour d’un scanner, j’ai publié un texte intitulé « Témoignage personnel d’un instant répétitif de notre vie quotidienne. » :

Et dire qu’ils savaient.

Ils savaient le caractère nocif des poussières d’amiante depuis le début du XXe siècle.

Ils savaient le caractère cancérigène de celles-ci dès le milieu des années cinquante.

Ils savaient et n’ont entrepris avant 1977 aucune recherche afin d’évaluer les risques pesant sur les travailleurs exposés à ces poussières d’amiante, ni pris de mesures aptes à éliminer ou à limiter les dangers (extrait de l’arrêté du 3 mars 2004 du Conseil d'État). C’est à tout cela que je pense ce lundi matin en poussant la porte de l’hôpital. J’aperçois Alain, assis dans la salle d’attente du service radiologie.

« Salut Alain, tu viens faire un scanner »

« Eh oui, il parait qu’à cinquante ans, il vaut mieux contrôler l’état de l’objet »

L’objet signifie pudiquement le poumon, motif de bien des angoisses et de larmes.

En ce moment précis, Je pense à Yvon, Michel, Jean, Jacques,…, « attrapés » par le mésothéliome et qui me regardent de là-haut, très haut.

Je pense également à Gérard, Lucien, Louis, Pierre,………… atteints de plaques pleurales ou d’un épaississement de la plèvre, vivant au quotidien avec leur handicap, la peur au ventre que ces symptômes se transforment en pathologie lourde. Mon compagnon de l’arsenal vient juste d’être pris en main par une jeune femme fort sympathique, souriante, un vrai rayon de soleil dans ce monde si cruel. Ça fait du bien, ça fait beaucoup de bien. Je patiente depuis trois quarts d’heure.

Inconsciemment, je suis anxieux pour Alain, je ronge le peu d’ongle qui subsiste sur mon pouce droit et mon pied gauche part dans un mouvement de va-et-vient, de plus en plus rapide. Au bout d’une heure, je vois une mine défaite revenir dans la salle d’attente : Examens complémentaires me dit Alain.

Nous n’ajoutons rien de plus, car nous savons, nous savons que derrière ces deux mots se lit une immense détresse, un grand désespoir. Je perçois dans ses yeux un appel au secours, mais hélas, inconsciemment, je détourne le regard. Je m’en veux, je m’en veux de ce geste lâche et indigne. Je m’en veux mais n’y peux rien. Nous nous serrons la main, longuement, avec tous les deux les yeux humides.

Le radiologue m’appelle :

Bonjour, monsieur, allongez-vous sur la table. Je vous sens tendu, rassurez vous, ça ne fait pas mal.

Quel imbécile, c’est le résultat de l’examen qui me fait peur, pas l’examen. Il avance la table vers le tube et se dirige vers sa cabine. J’ai les jambes qui tremblent, le cœur qui bat vite, très vite. Le tube se déplace.

Bloquez votre respiration.

Le tube s’agite, s’arrête, bloquez, débloquez, le tube s’agite, s’arrête, bloquez, débloquez… Une éternité, un véritable calvaire. J’ai l’impression que le temps s’est arrêté.

Puis plus rien. Je suppose que le radiologue analyse les images. Et on repart pour un tour. Le tube s’agite, s’arrête, bloquez, débloquez, le tube s’agite, s’arrête, bloquez, débloquez…

La sueur dégouline sur mon front, descend dans mon dos, glaciale. Je me sens mal, très mal.

C’est terminé, monsieur, il n’y a rien à signaler, tout va bien.

Alors là, un sentiment indéfinissable vous envahit, une joie immense, des frissons vous parcourent tout le corps,

« Je vous revois dans deux ans » me lance le radiologue en quittant la salle d’examen, me ramenant par ces quelques mots à la réalité : une angoisse permanente ; mais jusqu’à quand ? Qui peut dire aujourd’hui où je serais dans deux ans, dans un an, demain ! »

Aujourd’hui, en 2012, ce texte reste d’actualité. Entre-temps, Alain est décédé, dans d’atroces souffrances. Que la vie est dure.

Mais qu’est donc cette matière qui apporte tant de malheur ? Pourquoi n’a t’on pas pu empêcher ce drame qui aujourd’hui cause et continuera de causer tant de morts, tant de familles en détresse, en grande souffrance. Comment peut-on expliquer à nos enfants et petits enfants pourquoi nous, travailleurs de l’amiante, mourrons avant les autres ?

Ah ! Oui, nous sommes fiers d’être ouvrier de l’arsenal, mais nous ne pouvons pas laisser de côté nos questionnements légitimes : Quel sort notre société réserve aux responsables de tant de morts et quelle place accorde t’elle aux victimes ? Ce livre n’a pas la prétention de répondre à toutes ces questions mais d’apporter le regard d’un travailleur de l’amiante qui avec ses petits moyens, essaye de comprendre et surtout de vivre.

L’amiante ou « asbeste » en vieux français, est un terme désignant certains minéraux à texture fibreuse utilisés dans l’industrie. Ce sont des silicates magnésiens ou calciques ayant des propriétés réfractaires. Cette matière a de tout temps intrigué nos naturalistes, physiciens et autres savants.

Dès l’an 5500 avant Jésus Christ, en Carolie, nos ancêtres du néolithique utilisent des fibres d’amiante, ajoutées à un mélange d’argile et de limon pour fabriquer des poteries servant à la cuisson des aliments. L’amiante sous le nom de Bysse fut très utilisée en des temps lointains.

Pline l’ancien, écrivain et naturaliste romain né en l’an 29, classe l’amiante dans les différents type de lin végétal : « Une espèce de lin incombustible ou vif comme on l’appelle, a été trouvée. J’ai vu lors des festins, des serviettes de ce lin jetées dans un foyer ardent ; quand les taches en avaient été consumées par le feu, on les retirait plus nettes et plus éclatantes que si elles eussent été blanchies dans l’eau. On en fait pour les funérailles des rois des linceuls qui séparent leurs cendres de celles du bûcher ». Ce lin croît dans l’Inde, dans des déserts infestés d’affreux reptiles, et toujours arides et brûlants. Ainsi, le climat où il vit l’habitue à l’action du feu. On le trouve rarement et on le travaille avec beaucoup de peine à cause du peu de longueur de ses fibres. Sa couleur est rousse. Passé au feu, il acquiert une blancheur éclatante. Ceux qui le trouvent le vendent aussi cher que les plus belles perles. Les grecs l’appellent asbeste. Ces singulières propriétés ont rendu ce lin le plus précieux de l’univers »

Il apparaîtra par la suite qu’asbeste, amiante et bysse sont la même matière. On peut le lire dans le dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, ouvrage majeur du 18ème siècle : « il est singulier que ce mot « Bysse » soit le même en Hébreux, en Grec, en Latin, et en Français, sans qu’on connaisse précisément ce qu’il désigne. On sait seulement que c’est le nom de la matière qui servait au tissu des plus riches habillements. Il en est beaucoup parlé dans les auteurs profanes et dans l’Écriture : on y lit que David avait un manteau de bysse »

De nombreux Naturalistes prétendent que ce bysse était la soie des pinnes - marines, ou de l’huître perlière. Quelque amusante que soit cette idée, il est difficile de se persuader que du temps de David et de Salomon, la soie du poisson pinne ait été assez commune dans ces pays-là, pour qu’un si grand nombre de gens pussent en avoir des manteaux ; ce qui est certain, c’est que le bysse dont il s’agit ici, était différent du lin ordinaire.

Dans « la Revue des sciences ecclésiastiques », étude sur la botanique sacrée en 1864, il est écrit que les Hébreux et les Égyptiens, au rapport de la Bible, employaient une étoffe précieuse pour la confection des habits, des voiles, des ceintures, et elle la nomme Byssus. Le Bysse était réservé à la vêture des rois, des grands de la nation, des dignitaires, des personnes opulentes. Dieu ordonna de s’en servir pour la composition des habits sacerdotaux, pour l’ornementation du temple. Après l’explication de ses songes par Joseph, le Pharaon, roi d’Égypte, le fit revêtir d’une étole de bysse, c’est là première mention de cette matière dans l’Écriture (Genèse XLI, 42). Le Bysse par son éclatante blancheur symbolisait, comme le lin, la pureté, la sainteté, et par les matières précieuses mêlées à ses tissus il figurait le rayonnement de l’autorité divine et humaine, la splendeur de la majesté royale, sacerdotale, la splendeur de la richesse.

2 Les Arpètes

30 novembre 2012. Cet après-midi, je me suis rendu à Milizac, charmante petite ville aux portes de Brest. Nous avons rendu un dernier hommage à celui qui a travaillé en binôme de longues années avec Yvon que j’évoque plus haut. Jean-Yves a de la chance, il a échappé à la mort douloureuse de l’amiante. Il a succombé à une crise cardiaque. C’est terrible de mourir à soixante deux ans. Salut Jean-Yves, nous pensons beaucoup à toi.

1 décembre 2012. Encore un réveil difficile. Peu de souvenir de ce terrible cauchemar qui une fois de plus me terrasse ce matin de décembre. Un froid glacial me fait croire que l’hiver est entré dans la chambre. J’ai tout de même une image folle qui semble vouloir sortir de mon inconscient. C’est bien la première fois. Je suis assis sur un rocher au bord d’une falaise. La mer est déchaînée, l’écume se détache des vagues et voltige autour de moi. Soudain, elle se transforme en de multiples visages, très sérieux, presque austères. Ils tournent, tournent autour de moi. Je veux me lever, fuir, mais je suis paralysé, transformé en un bloc de granit. Comme s’ils s’étaient donné le mot, ils partent d’un grand éclat de rire, les bouches deviennent de plus en plus grandes, pour ne bientôt plus faire qu’un immense trou qui m’aspire, inexorablement.

Qu’ai-je bien pu faire au bon Dieu pour mériter cela ? Je ne pense pas que le fait d’avoir été apprenti puis ouvrier des arsenaux d’état me vaut tous ces malheurs. Tout ceci me trouble et m’interpelle. Je décide alors de me plonger vers le passé de ce qui fut mon berceau professionnel et qui commença par les apprentis de l’arsenal à Brest.

En 1689, le roi Louis XIV ordonne d’instituer l’apprentissage dans les arsenaux de la marine. Cela consiste à l’encadrement d’un jeune alors appelé « garçon » par une dizaine d’ouvriers charpentiers ou calfats. La formation se fait sur le tas et l’expérience est acquise par le biais d’une longue présence sur les chantiers. Les apprentis sont pour la plupart des orphelins et des enfants d’ouvriers. C’est essentiellement une transmission « familiale » de savoirs et savoir faire. L’intention du roi est qu’il se forme toujours de nouveaux ouvriers. Il faut pour être reçu apprentis être en âge d’apprendre et susceptible de se perfectionner : l’apprenti reçoit 10 à 12 sous par jour et sa paie augmente suivant son mérite.

Un décret du 25 janvier 1793 réaffirme la préférence accordée aux fils de maîtres et d’ouvriers ainsi que de canonniers, marins et soldats de la marine. C’est ce que l’on peut lire dans son titre I, article 17 « Les places des garçons et d’apprentis seront données de préférence aux enfants des maîtres, ouvriers, canonniers marins, soldats de marine ». L’âge minimal est fixé à huit ans pour les places de « garçons » et à dix pour les apprentis. Le nombre d’ouvriers encadrant les jeunes recrues passe à cinq au lieu de dix. Ce décret ordonne également que le nombre d’apprentis ne dépasse pas le quart des ouvriers, en 1795 le cinquième, en 1797 le septième, en 1803 le huitième pour qu’ensuite le quota soit fixé en 1805 au dixième. Dans chaque port, deux instituteurs sont détachés pour l’enseignement de différentes matières de base.

À Brest, c’est en 1817 que l’école d’enseignement mutuel pour les apprentis est créée de manière provisoire, et définitivement en mars 1818. Les cours sont donnés dans une salle au-dessus de l’atelier de sculpture, non loin des actuels bureaux de la Direction.

328 élèves sont présents, la direction des cours est placée sous la responsabilité du sous directeur des constructions navales. L’instruction morale et religieuse est donnée par un aumônier de la marine. Les changements techniques, notamment l’essor des machines à vapeur dans le domaine de la construction navale, entraînent des nécessaires adaptations au niveau des programmes de formation et une réorganisation des écoles. En 1868, deux niveaux d’enseignement sont instaurés. Ces importants changements entraîneront également la création de nouvelles spécialités et donc des nouveaux métiers.

Le centre de formation des apprentis a été transféré à Pont de Buis, commune à l’intérieur des terres, pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est à la suite de la guerre que le recrutement des apprentis de l’arsenal de Brest s’élargit à l’ensemble du Finistère. En 1947, le centre d’apprentissage se trouve dans sept baraquements sur le plateau de Quéliverzan. Cette même année voit la construction des ateliers (deux nefs) agrandis par la suite en 1949 (3 nefs rajoutées). En 1958, les baraques sont détruites et le bâtiment école construit. En 1964 suit le terrain de sport et en 1985 le gymnase.

Dans les écoles de formation des apprentis en 1972, il n’y a pas de cours spécifiques sur l’amiante. Et pourtant, il y a matière d’enseignement. Au 18ème siècle, la publication d’un « Mémoire sur l’amiante ferrugineux » est une découverte importante aux yeux des physiciens qui cultivent la chimie et l’histoire naturelle. Pierre-Clément Grignon (1723-1784) y répond par un mémoire contenant des expériences et des réflexions sur l’amiante ferrugineux et l’amiante naturel. Il voulait prouver que cette substance est le squelette d’un fer décomposé, privé de tout principe inflammable, qu’elle est inattaquable aux acides, irréductible par le contact du feu, qu’elle a enfin les propriétés de l’amiante naturel, et qu’elle lui est analogue, puisqu’il est facile de réduire en fer l’amiante naturel et l’amiante ferrugineux.

Il réduit le fer en amiante factice, dans le feu des fourneaux de fonderie. Il en conclut que l’amiante naturel fossile est un fer décomposé par le feu des volcans, immense foyer de la nature, qui sont imités en petit par les fourneaux des fonderies des forges. A-t-on trouvé là l’origine de cette fibre ?

On lui fait observer que sa conclusion est erronée car on trouve l’amiante dans diverses substances qui ne pouvaient être réputées comme des récréments de volcans, tel le cristal de roche, les pierres calcaires, enfin la pierre ollaire.

Grignon développe sa théorie :

« Le 15 novembre 1759, je fis cesser le feu au fourneau de Bayard (forge en Champagne, sur la Marne, entre Saint Dizier et Joinville) parce que les pluies continuelles donnaient lieu de craindre la suite des accidents dont le fourneau était fortement menacé. Sur la fin de Décembre, je fis rompre le fourneau ; à force de travail, l’on en tira un loup qui avait cinq pieds et demi de longueur, quatre pieds de largeur sur vingt-cinq pouces d’épaisseur…….. Parvenu à la troisième et dernière couche de fer, après en avoir séparé tout ce qui l’environnait, elle était de presque toute l’étendue du loup. L’épaisseur de cette masse, l’adhérence de ses parties, me laissaient à peine l’espérance de la rompre, lorsqu’après des coups redoublés sur un seul point, il s’en détacha un morceau pesant environ dix livres : ce fut pour lors que je jouis d’un spectacle aussi agréable que surprenant. J’aperçus une matière blanche, soyeuse, dont une partie fut détachée d’un fer brillant par les secousses. Cette substance est légère, souple, douce au toucher, d’un blanc éblouissant, composée de filets déliés, soyeux et disposés en rayons divergents. Je trouvai tant de ressemblance entre cette substance et l’amiante ordinaire, que je l’appelai dès lors amiante ferrugineux. Telles furent mes premières idées. S’en suivent de nombreuses expériences qui arrivent à la conclusion que l’amiante naturel minéral fossile est le produit d’une décomposition du fer, opérée par le feu des Volcans. S’il arrive une révolution dans l’intestin du Volcan, cette matière se trouve confondue avec d’autres : elle est poussée au dehors et souvent ensevelie sous des déblais immenses : on la retrouve plusieurs siècles après. Le fer qui, avant la révolution du volcan, n’a pas eu ce temps nécessaire pour être converti entièrement en Amiante, a subi les effets de l’explosion : il a été lancé au loin et enseveli sous des montagnes de ruines. Dans la fuite des temps, un tremblement de terre, un ravin, des fouilles découvrent un rocher de fer »

10 décembre 2012. Devrais-je consulter un psy ? J’ai encore passé une nuit terrible. Contrairement aux premiers cauchemars, je revois des images qui restent cependant bien énigmatiques. Cette nuit, je me suis retrouvé dans une clairière, encerclé de grands arbres qui pouvaient être des chênes. Je suis seul, vêtu d’une aube d’une blancheur éclatante. Et les arbres me parlent, d’une voix caverneuse, terrifiante :

« Tu es beau dans cet habit de lumière, et tu te plains ? Tu veux notre peau. Tu es un ingrat, tu mérites le châtiment »

Et alors les arbres reprennent les uns après les autres : « Châtiment, châtiment, châtiment »

Puis tous ensembles : « Châtiment, châtiment, châtiment ».

Un vent violent se lève, les branches s’agitent, s’agitent jusqu’à toucher le sol, s’approchant peu à peu vers moi. J’ai du mal à tenir debout. Soudain, je me sens aspiré vers………..

Le réveil sonne. Je reste allongé, incapable de me lever. Des souvenirs très précis me ramènent au samedi 8 mai 1971. C’est un jour particulier. En quittant la maison à 7 heures, mon cartable à la main, je ne me doute pas que mon avenir se joue aujourd’hui.

Rue Franchet d’Esperey, rue Pierre Loti, rue Maissin, rue du 18 juin 1940, j’enchaîne les rues mécaniquement. Deux kilomètres de descentes et de côtes m’amènent au restaurant « chez Franco », place Joseph Gouez ou démarre la rue de Pontaniou. Cette rue est bordée sur la première moitié d’un côté de vieux immeubles ayant échappé aux bombardements de la dernière guerre, de l’autre côté le mur d’enceinte de l’arsenal. L’autre moitié de la rue longe la prison. Nous sommes au cœur du quartier de Recouvrance. Au bout de cette longue rue, la porte de l’arsenal s’ouvre sur le plateau des capucins.

Un groupe de jeunes de mon âge patiente devant cette immense porte dont un seul battant est ouvert. Certains sont accompagnés qui d’un père, qui d’une mère qui d’un grand frère. Du haut de mes quinze ans, je ressens une certaine anxiété : c’est le concours d’entrée aux apprentis de la direction des constructions et armes navales.

De l’arsenal, je ne connais que les bâtiments que nous apercevons en empruntant la route de la corniche, en bas de Kérangoff, quartier où j’ai le bonheur d’habiter.

Cette route mène respectivement à la grève des quatre Pompes, au phare du Portzic, à la plage de Saint Anne du Portzic, à la pointe du Diable, au petit et grand Dellec………Elle longe l’arsenal, du bas de Cafarelli jusqu’à la base sous-marine.

De l’arsenal, je ne connais que l’activité qui anime le quai des flottilles, le quai d’armement que nous voyons à travers les grilles d’enceintes. De l’arsenal, j’ai souvenir de cette image surréaliste de dizaines de cyclomoteurs s’échappant par la porte de la Grande Rivière, la seconde même où retentit la sirène à 18 h 05, signe de la fin de journée de travail. Un vrombissement à faire croire à un malentendant qu’il a retrouvé l’ouïe. Ce bruit est accompagné d’une odeur âcre de gaz d’échappement dont l’ampleur peut faire croire à un incendie. Il suffit de quelques minutes pour que le silence revienne. Un contraste qui devient un véritable bonheur, nous laissant face à la plus belle rade du monde aux couleurs chaque jour renouvelées, dans un silence apaisant. Les bars alentour s’agitent, reprennent vie pour quelques instants, relativement brefs car la femme de l’ouvrier de l’arsenal l’attend de pied ferme à la maison. Eh oui, c’est elle qui porte le pantalon.

Pour la première fois aujourd’hui je vais franchir une des portes de cette enceinte. Deux gendarmes maritimes contrôlent les pièces d’identité et les convocations. Un père profite de cette attente pour expliquer à son fils ce lieu emblématique de l’arsenal de Brest. Il raconte, passionné :

« En raison des bombardements de la Seconde Guerre mondiale, le centre d’apprentissage est déplacé de Brest vers les baraques de la poudrerie de Pont de Buis, près de Brest. Je suis rentré aux apprentis en 1945 sans passer d’examen. En recrutement direct, qu’ils disent, parce que mon frère est mort pour la France. La vie à Pont de Buis est très dure. La première épreuve en arrivant au centre est la séance vaccination. Nous sommes alignés en rang d’oignons et les piqûres se font à la chaîne. Je ne sais pas ce que contient la seringue, mais nous souffrons beaucoup pendant de longues heures.

Le site est divisé en deux parties : Le haut et le bas.

Le haut que l’on appelle Logodec nous héberge dans des baraques trop chaudes l’été et trop froides l’hiver. Nous dormons sur des hamacs. Il est très fréquent que les anciens coupent ce qu’on appelle les araignées (les cordelettes), ce qui nous oblige à passer la nuit par terre. L’extinction des feux est toujours aux environs de vingt-deux heures. C’est un peu la rigueur de l’armée. Le matin, tout le monde rejoint les lavabos « abreuvoirs », une simple rampe avec des robinets. Il faut se mettre torse nu dans des bâtiments bien sûr non chauffés, pour faire sa toilette. Une fois par semaine, nous allons aux douches à la poudrerie. Le petit-déjeuner se compose d’une eau chaude légèrement colorée et d’un morceau de pain de mauvaise qualité.

Le bas de Pont de Buis c’est le Morduc. L’enseignement des cours de mathématiques et de français se fait dans des bâtiments en dur, à côté des réfectoires. Au repas, nous avons le droit à un huitième de litre de vin. Les troisièmes années ont l’habitude le soir, chacun son tour de boire le litre de vin. Il faut alors imaginer la remontée du Morduc à Logodec.

Il y a une petite trotte à faire pour rejoindre les ateliers au lieu-dit le Pont Neuf. Je suis ajusteur mécanicien. Bien sûr, on ne peut pas rester tout le temps dans le centre, ce qui fait qu’on nous lâche parfois dans la nature avec un moniteur : « bon allez quartier libre, maintenant, occupez vous »

Le dimanche est jour de fête. Nous allons à Châteaulin à pieds et revenons en train. Nous faisons toujours le trajet en groupe. Les troisièmes années n’ont qu’une adresse : le bistrot. Le retour est assez tumultueux. Nous ne pouvons rejoindre nos familles qu’un week-end par mois. Le rituel du baptême de la promotion sur le terrain de sport me reste en mémoire. Nous sommes la promotion Devillemeux. Pont de Buis nous accueillera jusqu’en 1946. »

Depuis la rentrée du centre à Brest en 1946, certains apprentis bien que séparés des leurs ont tenu à demeurer pensionnaires. La Direction des Constructions et Armes Navales a donc installé à Toulbroch dans un fort désaffecté un internat où les apprentis vivent dans de bonnes conditions matérielles. Mais laissons notre conteur d’un jour poursuivre son récit :

« Nous sommes logés en haut, dans le casernement sur le plateau et il faut y mériter son hamac. Tous les jours, des camions de la marine nous amènent au plateau des capucins à Brest. Le midi, nous mangeons à « la Gueule d’Or » à l’arsenal. Le restaurant de la Madeleine est ouvert le soir pour les apprentis. Le cuisinier est un prisonnier allemand.

À Toulbroch, nous faisons toutes les bêtises qu’on peut faire quand on est jeunes. Le terrain n’est pas déminé et nous y trouvons des obus. Le week-end, la garde est plus ou moins relâchée, il n’y a qu’un moniteur. Nous nous promenons dans les casemates, un peu partout. Un jeu nous passionne : Taper pour dessertir l’obus, récupérer la poudre, la mettre dans un tube d’aspirine et en faire des mini-fusées. Il nous arrive aussi de trouver des macchabés. Nous gambadons partout, jusqu’à la plage des surfeurs d’aujourd’hui, au minou.

Ensuite, l’hébergement des apprentis migre vers les baraques du polygone de la marine, près du stand de tir. Il y a de nombreuses baraques dont une réservée pour les jeunes apprentis. Nous sommes gardés par un moniteur responsable et nous couchons à douze par chambrée. Ce n’est pas évident mais quand même beaucoup moins rigoureux qu’à Pont de Buis. L’apprentissage se fait dans des baraques à gauche du Carpon sur le plateau de Quéliverzan. Il est couvert de baraques que se partagent l’école préparatoire, l’école des apprentis et la cantine des chefs de travaux. »

Le gendarme me fait signe de passer la porte. Je n’en saurai hélas pas plus de l’histoire de cet homme hors du commun. J’ai le cœur léger. Sur la droite, les ateliers sont composés de trois grandes halles parallèles d’une largeur de 16 mètres environ et d’une longueur de 150 mètres. Elles sont reliées entre-elles par des bâtiments moins élevés appelés « annexes » aménagés en cours et perpendiculaires aux grandes halles (l’ensemble de ces ateliers couvre une superficie de deux hectares et demi et on peut y trouver des machines outils tels que tours, fraiseuses, aléseuses…….). En face, de grands bâtiments abritent l’atelier électricité. Je prends directement à gauche pour rejoindre le centre de formation de DCAN, décidé à donner le meilleur de moi pour réussir l’examen de passage.

3 Un peu d’histoire

10 décembre 2012. Il est huit heures lorsque le réveil sonne. Je suis en sueur, hagard. Encore une nuit folle : Un désert s’étend à perte de vue. De hautes cheminées sont éparpillées çà et là. Une plus petite attire mon attention. Elle semble bouger. Je m’approche un peu craintif. Je distingue une forme qui s’agite. Un petit homme blanc est attaché à la cheminée. Légèrement bedonnant, la figure ronde, il porte des lunettes. Il est vêtu d’un pagne rose.

Mais ou suis-je tombé ? Soudain, surgit de nulle part, une horde de chevaux. Le nuage de sable ne me permet pas de distinguer le visage des cavaliers. J’ai juste le temps de me cacher derrière un rocher. Le petit homme blanc s’agite de plus en plus. Il essaye de parler, mais aucun son ne sort de sa bouche. Une silhouette se rapproche. À ma grande stupéfaction, je distingue nettement un homme immense, coiffé d’une plume. C’est un indien ! Et oui, vous avez bien lu, un indien.

— On t’a eu, on t’a eu crie-t-il

Les cavaliers forment un cercle autour de la cheminée. Ils tournent, tournent de plus en plus vite. Le nuage de sable est de plus en plus dense. Il fait une chaleur à ne pas mettre un glaçon dehors. Les Indiens crient

— On t’a eu, on t’a eu

C’est à ce moment précis qu’une voiture rompt le cercle de cavaliers. Pas une Ford mustang, pas une Matra Baguera, pas une Mercedes, non, une Aston Martin. Stupéfiant. Le plus incroyable est qu’elle est suivie par une dizaine d’autres Aston. Elles forment un cercle autour de ce que l’on peut considérer comme le chef indien. Les occupants portent tous un casque blanc. Ils crient :

— Ils t-ont eu, ils t-ont eu

Je résume le tableau : Une cheminée, un homme blanc attaché. Un indien qui hurle, un premier cercle de voiture, avec des hommes casqués, un deuxième cercle de cavaliers.

Et soudain, les hautes cheminées disparaissent les unes après les autres. Les voitures vont de plus en plus vite, les chevaux également.

Un homme vêtu d’une marinière essaye de franchir le premier cercle. Sa Renault peine à avancer. Il crie :

— Je t’avais prévenu, je t’avais prévenu.

Les hommes casqués reprennent en chœur :

— Il t’avait prévenu, il t’avait prévenu

Nous n’en sommes hélas qu’au début. Un éléphant se fraie un chemin. Il arrive à traverser les deux cercles. L’homme assis sur l’animal souffle dans un cor, longuement.

— Je suis Rolland, le « Héros » de Roncevaux, je viens te délivrer

Le petit homme blanc à la figure toute rouge réussit à dire quelques mots :

— Ils m’ont eu, ils m’ont eu.

Le héros ne s’en laisse pas conter. Il lance son éléphant à l’assaut des Aston Martin (pourtant très solides car faites de métal issu des aciéries de Florange).

Tout semble soudain se figer. Le chef des hommes casqués sort un papier de sa poche et commence à lire : «……………. »

Je ne saurais jamais la suite de cet étrange rêve car c’est le moment que choisit le téléphone pour sonner. Je me revois encore saisir le combiné et d’une voix calme annoncer à mon interlocuteur :

— Ils se sont tous fait avoir, mais je ne sais pas pourquoi.

Le réveil est difficile. Ai-je franchi la ligne rouge, ai-je franchi le cap, suis-je devenu fou ? Je décide de consulter mon médecin. Mon récit a l’air de l’amuser.

— Oui, oui, je vois, je vois. Si vous croyez que j’ai du temps à perdre avec vos âneries.

Avec fermeté il me pousse vers la porte avec cette phrase qui restera pour moi un mystère :

— Si vous voyez François, Jean Marc, Édouard, Arnault ou l’indien, souhaitez leur le bonjour de ma part.

Quand vont cesser ces cauchemars ? Je me sens basculer vers un autre monde. Et si l’amiante rendait fou ? Il est intéressant de se pencher sur son utilisation à travers le récit de nos anciens.

Jean Reynaud (1806-1863) dans l’histoire élémentaire des minéraux usuels apporte sa contribution. « Il y a des pierres qui, au lieu de se partager seulement en feuillets, se partagent en filaments ; c’est ce que l’on appelle la texture fibreuse. Tantôt ses fibres sont dures et résistantes comme celles d’un morceau de bois ; alors on donne à la pierre le nom d’Asbeste : tantôt, au contraire, elles sont flexibles comme de la soie, et on lui donne alors le nom d’Amiante. En le mélangeant avec du chanvre, on peut le filer, le tisser, en faire des vêtements et des dentelles ; en passant ces objets au feu, la matière végétale se consume, et il ne reste plus que la matière minérale. Ces produits nous étonnent, parce qu’ils réunissent la flexibilité et l’incombustibilité, qualités que nous ne sommes pas habitués à voir ensemble. On a proposé d’employer l’amiante pour fabriquer un papier auquel on confierait les actes précieux ; on a proposé aussi de s’en servir pour fabriquer des mèches de lampes, qui serviraient à faire brûler l’huile sans se brûler elles-mêmes, et seraient par conséquent sans fin. L’usage le plus habituel de l’Amiante est de former des éponges pour l’acide sulfurique dans les petites bouteilles qui font partie de certains briquets très répandus. On trouve de l’Amiante dans beaucoup de pays, notamment dans les Alpes, dans les Pyrénées, en Corse et dans l’Oural. »

Dans un livre du chimiste œnologue Sébastian Victor paru en 1897 : les vins de luxe, manuel pratique des liqueurs et des vins mousseux, l’amiante est utilisé comme filtre.

«On lave à l’alcool absolu et à l’éther pour rendre plus prompte la dessiccation que l’on achève en quelques minutes dans un bain d’air chaud. La filtration à travers un feutrage de papier, de cellulose, d’amiante, réduits à l’état de fibrilles est adoptée depuis longtemps pour les bières ; Choisir de l’amiante à longs brins, purifiée par ébullition dans une lessive de potasse, puis dans l’acide azotique et enfin lavée à l’eau jusqu’à disparition de réaction acide »

Dans le manuel de petite chirurgie d’Alexandre Jamain (1816-1862), il est fait référence au pansement à l’amiante :

« La préparation de ce pansement aseptique extemporané au papier d’amiante découvert par Duquain, de Lyon, est basée sur l’action de la chaleur, le désinfectant par excellence, sur un tissu incombustible (papier d’amiante) enduit d’une substance combustible fixe (cire, etc.). On suspend des feuilles de papier d’amiante à un fil de fer tendu entre deux points. On enflamme les feuilles ; la substance combustible brûle et avec elle tous les microbes. Le tissu incombustible reste alors sensiblement aussi résistant qu’avant le flambage. On l’applique directement sur la plaie, en couche plus ou moins épaisse, et le pansement est maintenu par un bandage contentif approprié.

Le procédé ingénieux de Duquain a fait l’objet de plusieurs communications de la Société nationale de Lyon, de la part d’Arloing, Ollier et Chassagny qui en ont fait l’éloge. Arloing a exposé les expériences faites à son laboratoire par Courmont, et qui démontrent que l’asepsie du pansement de Duquain doit être considérée comme absolue. Une feuille de papier d’amiante, plongée dans l’eau contenant des microbes puis séchée, fut divisée en deux parties égales dont l’une fut flambée. Ensuite les fragments de chacune de ses deux moitiés furent distribués dans des ballons Pasteur. Au bout de quelques jours, on put constater que tous les ballons qui avaient reçu le papier flambé contenaient un bouillon absolument limpide, tandis que tous les autres étaient troublés par des colonies de microbes. Ollier a expérimenté dans son service, le mode de pansement de Duquain, et il a affirmé que les prévisions fondées sur le papier d’amiante ont toutes été remplies ; il a insisté particulièrement sur les avantages que ce pansement pourrait avoir dans la chirurgie de guerre. L’amiante pouvait aussi trouver son utilité pour le traitement des cavités vésicales. Les injections dans la vessie exigent l’introduction préalable d’une sonde comme dans le cathétérisme de l’urètre. On adapte le siphon de la seringue à l’extrémité libre ou pavillon de la sonde, et l’on pousse l’injection. En général, il faut proscrire toutes les seringues qu’on ne peut soumettre à l’ébullition, et celles dont les pistons ne peuvent être facilement aseptisées. Ainsi on se servira de préférence de seringues en verre ou en métal nickelé avec des pistons en amiante. »

Le Dictionnaire universel des connaissances humaines…. Tome 1 écrit sous la direction de B. Lunel et édité entre 1857 et 1859 évoque l’amiante : « L’art de tisser l’amiante s’est perpétué de nos jours dans quelques localités ; il a même été poussé dernièrement à un degré de perfection probablement supérieur à celui auquel étaient arrivés les anciens ; mais le défaut d’un emploi utile pour les produits est nécessairement un obstacle au perfectionnement de cette singulière industrie. On avait d’abord imaginé, pour donner au fil d’amiante la force nécessaire au tissage, de le mêler avec un peu de lin ou de coton : la toile étant fabriquée, on la jetait au feu qui consumait l’alliage végétal, et il restait un tissu entièrement de nature minérale. Les déchets de la préparation du fil d’amiante peuvent être employés pour la fabrication d’un papier qui se fait par les procédés employés pour le papier de chiffon. Cette espèce de papier est propre à tous les usages ordinaires : lorsqu’il est enduit d’une encre minérale, telle, par exemple, que celle que l’on obtient avec un mélange d’oxyde de manganèse et de sulfure de fer, l’écriture peut subir sans danger l’épreuve d’une flamme très ardente. Ce papier pourrait donc être employé pour mettre à l’abri du feu des écrits précieux. Le chevalier Aldini, physicien italien a fait avec l’amiante des vêtements servant à préserver les pompiers des premières atteintes du feu. L’appareil préservateur du feu se compose de deux vêtements : l’un en tissu épais d’amiante ou de laine rendue incombustible au moyen d’une dissolution saline ; l’autre en toile métallique de fil de fer, recouvrant le premier. Le pompier revêtu de ces deux tissus peut supporter pendant un certain temps l’action des flammes sans en ressentir les funestes effets, puisque le tissu métallique extérieur refroidit ces flammes, et que l’amiante ou la laine ne transmet que très faiblement la chaleur, en raison de sa faible conductibilité. »

Le livre de Gaston Tissandier, (1843-1899) La science pratique : suite des Recettes et procédés utiles édité en 1889, décrit le procédé de M. Ladewig qui permet de fabriquer, au moyen d’amiante, des pâtes et du papier résistant à l’action de l’eau et du feu, n’absorbant point l’humidité et pouvant avantageusement être employés comme bourrage et joints de machines.

Jusqu’à cette époque, nous pouvons dire :

« Eux, ils ne savaient pas l’amiante fibre tueuse. »


4 Avec sa gamelle

12 décembre 2012. Je me replonge dans cette journée du 8 mai 1972. Les conditions d’entrée aux apprentis de l’arsenal sont très rigoureuses comme on peut le lire dans le guide du personnel ouvrier des arsenaux et des établissements de la marine, publié en 1904 : être âgé de 14 à 17 ans, avoir été reconnu sain et de bonne constitution, avoir la taille exigée par les règlements, satisfaire à un examen destiné à écarter les enfants illettrés. Toutefois, les orphelins et fils de veuves d’ouvriers tués en service commandé ou morts des suites de maladies contractées en service sont admis sans condition de taille, à partir de l’âge de 13 ans, s’ils savent lire et écrire. Ils sont admis hors concours. L’examen se présente sous la forme d’une dictée de dix lignes sans difficultés grammaticales spéciales avec la ponctuation, une lecture à haute voix de trois minutes, Un exercice écrit de calcul sur les quatre règles et une interrogation orale d’arithmétique.

Des titres de préférence sont attribués aux candidats d’après leur origine et sont ainsi réglés : 18 points aux orphelins et fils de veuves dont les pères sont morts en service ou en jouissance d’une pension de retraite de la marine, 12 points aux fils de surveillants, dessinateurs, chefs ouvriers et ouvriers des services de la marine ainsi qu’aux fils des officiers mariniers et marins en activité de service, 6 points aux fils d’employés civils et militaires du département de la marine.

En cette année 1972, l’examen comprend cinq épreuves du niveau BEPC : une dictée et questions, une composition française, une épreuve d’arithmétique et d’algèbre, une épreuve de géométrie et un dessin, test de dextérité manuelle.

Tout se passe dans le restaurant. C’est un immense bâtiment sur 2 étages. L’odeur y est indéfinissable, fortement désagréable et peu propice à une concentration pourtant nécessaire. Les ouvriers y mangent habituellement à huit par table, réparties très près les unes des autres. Pour les épreuves, nous sommes deux par table. Tout se passe pour le mieux et je suis rentré à la maison en sifflotant, à la grande satisfaction de ma mère. En juin, les résultats paraissent dans la presse : je suis reçu quinzième sur 515 candidats, et cela sans bénéficier de points de majoration.

Nous sommes soixante dix à franchir la porte du Carpon ce jour de septembre 1972. Je reconnais quelques camarades de l’école Saint Sauveur de Recouvrance où j’ai fait toute ma scolarité, en bon petit Yannick (les habitants de Recouvrance sont surnommés les Yannick (les Ti-Zefs étant les habitants de Brest même). Tout naturellement, nous nous regroupons. Pour être honnête, nous ne sommes pas très rassurés. L’accueil dans l’amphithéâtre par un « galonné » est assez strict. Il nous accueille et nous lit le règlement intérieur de l’école de formation en concluant par cette phrase : « Je ne tolérerai aucune entorse ». Le cadre est posé.

L’effectif de l’arsenal de Brest est alors de l’ordre de 8 000 compagnons. Il est composé d’agents administratifs, d’ouvriers, de techniciens, de chefs d’équipes, de chefs de travaux, d’ingénieurs du corps des écoles de formation technique et d’ingénieurs, de l’armement issus des grandes écoles, d’officiers d’administration. L’école de formation technique forme des futurs ouvriers mécaniciens, électriciens et formeurs de métaux en feuilles (charpentiers tôliers, chaudronniers). Pour être totalement complet, il faut signaler un deuxième concours ouvert aux jeunes de 15 ans d’un très bon niveau. Une quinzaine entre en seconde technique qui les mène en classe préparatoire puis à l’école des ingénieurs de l’armement. Avec eux, entre cinq et dix ouvriers qui ont suivi les cours du soir. La promotion sociale est bien présente à l’arsenal, mais j’y reviendrai plus longuement.

À partir de cette année 1972, la formation professionnelle passe de trois ans à deux ans. Aux anciens qui nous accusent de faire une formation au rabais, nous rétorquons que notre intelligence nous permet de faire en deux ans ce qu’ils faisaient en 3 ans. L’enseignement général est assuré par des professeurs détachés de l’éducation nationale, l’enseignement technique est assuré par des « instructeurs».

Les « instructeurs » sont tous issus des ateliers de l’arsenal. Ce sont en général les meilleurs ouvriers ou repérés comme tels. Ils passent un examen technique comprenant des épreuves manuelles et des épreuves de dessin, un examen technologique comprenant des problèmes et des questions sur les appareils et matériaux utilisés dans la profession pour laquelle ils concourent et un examen d’instruction générale comprenant une épreuve de français, de mathématiques et de pédagogie dont le sujet consiste à répondre à des questions d’ordre général sur les relations entre instructeurs et apprentis. L’heureux élu bénéficie alors d’un régime spécial, il est nommé instructeur stagiaire et au bout de six mois de fonction il peut suivre un stage pédagogique de quatre mois sanctionné par un examen donnant accès à la profession d’instructeur. Un vrai parcours du combattant dont la récompense est l’accès à la catégorie 8 qui était le summum de l’avancement ouvrier, habituellement atteint à l’aube de la retraite.

Je me dois de préciser que si l’immense majorité des instructeurs que j’ai connus étaient compétents, il en était quelques-uns qui avaient passé outre cette sélection rigoureuse car ils faisaient montre de grandes lacunes, voir d’incompétence. Mais ce n’est pas grave, au moins ils nous faisaient rire.

Contrairement aux professeurs de l’enseignement technique de l’éducation nationale, l’instructeur commence à 8 heures le matin et termine sa journée à 18 h 05 avec une pause de 12 h 30 à 13 h 45. Les apprentis sont bien évidemment soumis au même régime et accomplissent donc leurs 44 heures hebdomadaires.

La méthode d’enseignement inculquée au centre d’apprentissage les premiers mois est « la méthode Carrare », importée de Suisse : le nec plus ultra, le top du top,… Le bagne. Elle consiste en l’apprentissage des gestes automatiques. Ah, nous en avons bavé de cette « putain » de méthode. Aucun enseignement général pendant trois mois, uniquement des travaux manuels. La promotion est divisée en trois groupes qui alternent entre l’atelier mécanique, l’atelier chaudronnerie et l’atelier électricité. À l’issue, les instructeurs, en fonction de critères qui resteront à jamais dans le secret, nous affectent dans une des trois professions pour le reste de la période d’apprentissage. La plupart espèrent tomber sur la spécialité électricien, mais cette année 1972, il n’y a que 16 places. Cinquante six d’entre nous seront donc déçus.

Je commence le cycle par la mécanique. Nous rentrons dans l’atelier par rapport à la position idéale pour pouvoir limer. En fonction de la taille, pour certains, un ajustement par des caillebotis s’impose. La position pour limer est très précise. Il faut que le coude arrive à la hauteur de l’étau monté sur l’établi. La pièce de métal de la taille d’un paquet de cigarettes, bien serrée dans les mors de l’étau, subit alors les allers-retours de la lime, pendant des heures et des heures. De temps en temps, l’instructeur vérifie la surface de l’acier. Elle n’est jamais plane, il y a soit une bosse, soit un creux. Il nous regarde alors avec un regard de tueur : « je repasse dans cinq minutes, je veux voir une surface plane ».

Et c’est reparti, lime, lime, lime. Au signal, tout le monde s’arrête. Une pause de quelques minutes et nous changeons d’exercice. Nous mettons dans l’étau une pièce métallique présentant une rainure. Nous prenons alors notre scie à métaux et c’est parti, nous scions, scions, scions. Sûrement par soucis d’économie, pour ne pas consommer de matière, la lame de scie est positionnée à l’envers. « C’est la position et le geste qui comptent » nous ressasse l’instructeur. Et ce n’est pas fini. Les apprentis en deuxième année, se rappelant leur propre expérience, passent le sourire narquois, ce qui nous fait rager un peu plus.

Un autre exercice tout aussi affligeant consiste à taper au burin avec une masse sur la même pièce métallique. Un burin au bout arrondi qui n’enlève aucune matière. Au signal, tout le monde tape. Boum, boum, boum, le bruit est infernal. Nous n’avons bien sûr aucune protection contre le bruit. Étrangement, au bout d’un moment une seule note se fait entendre. Une parfaite harmonie. Pendant que nous tapons, les instructeurs quittent l’atelier, ils ne sont pas fous. Leur retour signifie que la pause est venue. Un silence presque improbable remplit l’atelier. C’est l’heure du repas. Nous nous dirigeons vers le restaurant.

Les restaurants font partie de l’histoire des arsenaux. La condition ouvrière au 19eme siècle est difficile. Les journées de travail sont longues et épuisantes. L’ouvrier de l’arsenal part de chez lui avec sa gamelle contenant une soupe ou pour les plus chanceux un ragoût. Une heure en hiver et 30 minutes en été sont accordées pour le repas. À cette époque, heureusement révolue aujourd’hui, l’alcoolisme fait des ravages dans les populations ouvrières, entraînant beaucoup de misère dans les familles. Les ouvriers profitent de ce temps de pause pour envahir les nombreux estaminets avoisinant les accès de l’arsenal. Le vin rouge à 4 sous le litre ampute largement le salaire mensuel des travailleurs qui atteint en moyenne 80 sous. Pourtant, l’alcoolisme est sévèrement réprimé : l’ouvrier fautif se voit reconduire à la porte de l’arsenal par les gendarmes maritimes plaisamment baptisés pour la circonstance garçons d’honneur.

En 1868, deux restaurants communautaires voient le jour sous le nom de « fourneaux économiques » ou bien encore de « coqueries », l’un au poste 13, l’autre à la Madeleine. Ces restaurants sont tenus par les « Sœurs de la sagesse », religieuse officiant à l’hôpital maritime. Sur l’initiative d’un commis de marine, membre du comité de la ville de Brest, Gaston Dussaubat aidé par le militant syndicaliste Victor Pengam est créée en 1917 une coopérative, « L’avenir des travailleurs ». Elle fut remplacée par la « Coopérative des personnels de l’arsenal de Brest » en 1960. Une lettre du comité au ministre évoque cette création : « En réponse à votre appel et sous les auspices de divers associations et syndicats nous avons résolu de fonder un ou plusieurs restaurants dits de tempérance dans lesquels les ouvriers et membres de divers personnels trouveraient une nourriture saine et suffisamment abondante en même temps qu’ils prendraient ou garderaient des habitudes de tempérance ».

Le premier restaurant ouvre en 1917 et s’installe au Salou, il faut attendre 1932 pour qu’un second ouvre à la Madeleine. Les autres suivent au fil des ans. Les repas sont alors servis à 0,85 franc mais passeront très rapidement à 1,25 franc. Dans ces restaurants les tables sont confectionnées à partir de planches et de casiers à bouteilles. C’est la première fois qu’un restaurant à gestion ouvrière est créé et qu’une demande est faite auprès de la Marine d’une subvention annuelle pour les dépenses de fonctionnement. Dans ce système, les ouvriers sont à la fois clients et sociétaires de la coopérative. Le président est un ouvrier élu par le conseil d’administration et détaché de son atelier d’origine. Les sociétaires élisent pour trois ans les membres d’un conseil d’administration, ce conseil forme un bureau qui assure la gestion du restaurant. Cette coopérative a également un rôle social, elle peut apporter une aide financière aux personnels en cas de décès, naissance ou maladie. L’arsenal est l’entreprise brestoise où le plus grand nombre d’employés mangent sur leur lieu de travail. Au fil des années, les restaurants ont été agrandis, améliorés au niveau des conditions d’hygiène et des repas servis, modernisés au niveau des équipements et du matériel.

En 1972, Il subsiste à l’intérieur de l’arsenal un restaurant près des bassins de Pontaniou réservé aux cadres et deux restaurants ouvriers sur le plateau de Quéliverzan près de l’école des apprentis et à Laninon sur l’autre rive de la Penfeld. C’est vers le premier que nous nous dirigeons.

5 Plongée dans le passé

8 décembre 2012. Noël approche. Hier, j’ai feuilleté quelques livres anciens. La lecture de plusieurs extraits ne manquera pas de nous intéresser.

Le premier d’Henri Philippe ADAN : Le monde invisible dévoilé, Révélations du microscope en 1880:

« Il y a peu d’années, par un beau jour d’hiver, je me trouvais à déjeuner en tête à tête chez un vieil ami, amateur fanatique de bibelots, de curiosités de toute nature ; Jadis, voyageur infatigable, il en avait ramassé dans divers coins du globe. À ce moment, le thermomètre marquait 15 degrés centigrades au-dessous de zéro ; aussi le couvert avait-il été dressé tout auprès du foyer où de grosses bûches flambaient joyeusement. Pendant le repas, un moment maladroit ayant fait incliner la saucière, une partie du contenu de celle-ci alla se répandre sur sa serviette. Exclamation de ma part ! Mais lui, sans s’émouvoir le moins du monde, ramassa nonchalamment le linge souillé et, sans sourciller, le jeta résolument au feu.

Que fais-tu là, bon dieu ?

Je lave ma serviette, parbleu !

Comment laver !……En brûlant ?

Sans doute ; tu vas voir.

Un instant après, à l’aide de pincettes, le linge fut retiré de la flamme et jugez de ma stupéfaction, ce linge devenu blanc comme neige, ne conservait plus la moindre trace de souillure.

Ah ça ! Dis-je à mon ami, tu vas m’expliquer ce mystère.

Bien volontiers, j’aime assez faire le pédant ; Cette serviette est en toile d’amiante. L’amiante est un minéral appartenant à l’espèce connue de la science sous le nom de Trémolite ; il est formé d’une substance filamenteuse à base de chaux et de magnésie. Découvert au Mont Saint-Gothard d’abord, puis un peu plus tard en Savoie, en Piémont et en Corse, il y tapisse de ses filaments les roches magnésiennes. D’une couleur blanche ou grise, ce singulier minéral, souple comme un gant, se présente sous forme d’un tissu dont les fils déliés, longs et flexibles, pouvant se défiler le plus aisément du monde à la manière du chanvre, du lin, du coton se prêtent on ne peut mieux au tissage. Afin d’en rendre la manipulation plus facile, on le mélange avec l’un ou l’autre de ces derniers produits, et quand ensuite on désire posséder un tissu d’amiante pur de tout alliage, on se contente de le jeter au feu ; le lin ou le coton y sont promptement consumés comme tu peux le penser, et par ainsi le but est atteint sans la moindre difficulté.


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