Excerpt for Un mariage tunisien by , available in its entirety at Smashwords





UN MARIAGE TUNISIEN

Natasa Jevtovic





Smashwords Edition

Copyright 2017 Natasa Jevtovic





Ce livre est inspiré de faits réels, mais les noms des personnages et des localités ont été modifiés pour préserver leur anonymat. Certains éléments mineurs ont été modifiés lors de la traduction de l’arabe dialectal et de la transcription des dialogues en verlan, dans un souci de compréhension.







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1.

Je m’appelle Yasser, je suis né en novembre 1991 à Saint Etienne dans la Loire. Mes parents ont élevé sept enfants en tout, je suis le plus petit d’entre eux, j’ai donc six grands frères. Mes parents sont tunisiens, mon père est venu en France dans les années 60 et ma mère dans les années 70. Ils ont travaillé dur pour nous élever, mon père travaillait dans une usine à Saint Etienne avant ma naissance jusqu’à ce qu’elle ferme pour faillite.

Huit ans après leur sixième enfant ils créent un septième à l’âge de 43 ans, qu’ils ont appelé Yasser. Eh oui, c’est moi.

Les temps devenaient dur avec un nouvel enfant, les autres commençaient à devenir à peu près autonomes, donc pour une mère au foyer, sept enfants, surtout que ce sont que des garçons, ça va devenir compliqué.

Mais je vais vous expliquer comment ma naissance s’est déroulée. On dit que je suis né sous un miracle. Quand ma mère était enceinte de moi, au bout de quelques mois elle a su par son médecin traitant qu’elle a le diabète. C’est le début d’une longue complication. Au fur et à mesure que la grossesse avance ainsi que les analyses de la grossesse à l’hôpital de Saint Etienne, le médecin disait à mes parents que j’allais naître handicapé ou malformé. Mes parents musulmans croyaient en l’islam, ils ont été voir l’imam de la mosquée où mon père partait prier tous les jours afin de lui demander des conseils. Toute ma famille était quand même inquiète en sachant que tous mes autres frères sont en bonne santé. Ma mère a toujours voulu avoir une fille, elle me disait qu’en 1975 elle était enceinte d’une fille qui est décédée à la naissance, donc le reste a suivi avec six garçons. C’est Dieu Qui en a voulu ainsi, pas de fille à la maison. Donc mes parents étaient allés voir l’imam à la mosquée, l’imam les a très bien rassurés en disant que ce n’était pas le médecin qui choisissait mais notre Créateur, qu’il fallait croire ferme en Lui et L’invoquer tous les jours et demander à ce que leur fils soit en bonne santé. C’est ce qu’ils ont fait et aujourd’hui vous pouvez constater qu’il avait raison.

Donc avec six enfants – le premier a huit ans et le plus grand a dix-huit ans – et avec un nouveau-né, mère au foyer et un père retourné au chômage dans un trois pièces avec un loyer élevé, cela devenait difficile, même très difficile. Donc mes parents prennent la décision d’aller dans la grande ville de Paris. Nous arrivons à Paris à l’âge de mes un an, on dit que je marchais déjà très, très bien que je n’étais déjà plus à quatre pattes. Et c’est là que les problèmes ont commencé...

Jusqu’à l’âge de mes 6 ans, tout allait bien, enfin pour moi. Pour certains de mes frères, pas trop…



2.

La famille de Yasser déménage à Paris et s’installe près de la Gare de l’Est, dans le 10ème arrondissement, à la recherche de meilleures perspectives d’emploi. Leur nouvel appartement se trouve près du Canal Saint-Martin, sur le Quai de Jemmapes, dans un cadre de vie paradisiaque qui serait pourtant au dessus de leurs moyens s’ils ne vivaient pas dans un logement social. Le père Chamseddine partait travailler pendant des journées entières et la mère Almas devait bien souvent s’occuper seule de cette immense fratrie.

Chamseddine est originaire de la ville de Khniss, ville du Sahel tunisien située dans le gouvernorat de Monastir, qui compte environ dix mille habitants. A la fin des années 60, il vient s’installer en France pour travailler et améliorer sa situation économique. A cette époque, il tombe amoureux d’une jeune Suédoise et leur liaison a duré quelques années, mais même si elle était passionnelle, elle n’a pas résisté à l’attrait du mariage traditionnel dans sa terre natale. Ainsi, au début des années 70, il épouse Almas, une jeune Tunisienne de la ville voisine de Bembla, et l’emmène avec lui à Saint Etienne.

Chamseddine n’a pas eu une carrière fructueuse en France. Un jour, lorsqu’il travaillait sur un chantier, il est tombé dans une bouche d’égout et cassé sa jambe. Il a été retrouvé le matin, mais l’administration n’a pas reconnu cette chute comme un accident de travail et ne l’a pas indemnisé. Personne n’a cru qu’on pouvait survivre à une telle chute. Plus tard, suite à une maladie, il est tombé dans le coma et a été hospitalisé pendant plusieurs mois, laissant sa famille se débrouiller seule sans lui. Suite à ces problèmes répétitifs, il n’a pas pu cotiser beaucoup pour sa retraite et s’est retrouvé en fin de vie avec un minimum vieillesse.

« Tu devrais t’estimer heureux d’avoir des baskets », disait Chamseddine à Yasser dans ces jours de vaches maigres. « Quand j’étais petit, je portais des pneus coupés à ma taille de pieds ».

Bien souvent, Almas a été contrainte de subvenir seule aux besoins des siens. A la naissance de Yasser, elle a trouvé un travail de caissière dans un supermarché Champion car l’un de ses fils aînés a pu garder le bébé. Plus tard, est devenue garde d’enfants à domicile et la situation financière de sa famille s’est quelque peu améliorée.

Leur premier fils Saif, né en 1973, abandonne ses études après le bac professionnel en gestion administrative pour travailler et aider la famille. Il s’est engagé auprès de la police nationale. Pendant très longtemps, il a fréquenté une jeune femme maghrébine née en France, mais ils se sont quittés pour une raison inconnue. Selon la rumeur, elle pratiquait la sorcellerie pour s’assurer son affection. Passé trente ans, il a demandé à Almas de lui trouver une femme en Tunisie. Un mariage a été arrangé et il a fondé sa petite famille, avec deux fils et une petite fille.

Saif est le plus respecté de la fratrie et prend la place du chef de famille, en absence de Chamseddine. C’est lui qui a financé le voyage de ses parents à la Mecque. C’est lui aussi qui rappelle à l’ordre les plus petits.

Leur deuxième fils Moncef, né en 1975, a fréquenté le lycée professionnel qui enseigne les métiers d’ascensoriste et de chaudronnier. Il travaille à la RATP et s’occupe de la maintenance des caténaires. Lorsque c’était son tour de se marier, la famille lui a choisi une fille de Tunisie et une grande fête a été organisée. Lorsqu’on se marie avec une fille du pays, on signe le contrat à la mairie pendant les vacances d’été et on fête le mariage l’été suivant, car il faut patienter presqu’un an pour obtenir le visa français. Or, la femme choisie pour Moncef a changé d’avis et demandé le divorce juste avant la fête et juste après avoir obtenu un visa français. Pour ne pas annuler la fête qui a coûté une fortune, Almas a rapidement choisi une autre femme pour son fils et il s’est marié à la date prévue. Il a rencontré sa femme Narjes pour la première fois le soir du mariage, après la fête, quand ils sont partis dans leur chambre. Pendant la cérémonie, elle portait un voile qui couvrait sa tête et son visage comme le veut la tradition tunisienne. Curieusement, Moncef n’a rien dit et n’a pas eu peur en épousant ainsi une inconnue. Aujourd’hui, ils ont trois fils et une fille et semblent très heureux.

Pour une raison inconnue, Moncef ne cesse de déménager. Tous les quelques mois, il change de domicile et même le fait d’avoir acquis un grand appartement à Auxerre, n’a pas réussi à le fixer. C’est probablement pour cette raison que ses frères l’appellent Hasbiff, une contraction entre has been et biff, pour dire qu’autrefois il avait de l’argent.

Le troisième fils s’appelle Haythem, il naît en 1977 et son parcours est très étonnant. Très jeune, il abandonne le lycée professionnel qui forme pour le métier de soudeur et choisit de préparer un bac pro en comptabilité. Il avait envie d’aller au lycée où il y avait des filles, pas seulement des garçons en bleu de travail. Mais c’est un garçon trop indépendant, trop inconventionnel, qui disparaît parfois pendant des semaines sans donner des nouvelles. Il commence à vendre du cannabis et se marie à l’âge de vingt-cinq ans avec l’une de ses « clientes », Rania, jeune femme originaire du Maroc. Ensuite, il purge une peine de six mois ferme pour trafic de stupéfiants et décide d’aller à l’université. Il obtient un master en comptabilité et réussit à effacer cette condamnation de son casier, pour pouvoir exercer son métier. Avec sa femme, il a un fils.

Le quatrième fils s’appelle Rayan et il naît en 1978. Il ne supporte pas de vivre dans une famille nombreuse et fugue de la maison à seulement dix-huit ans pour se marier en cachette avec Solène, sa petite amie française. Malgré sa conversion à l’islam, la famille n’arrive pas à l’accepter comme si elle était tunisienne et les tensions perdurent jusqu’à la naissance de leur deuxième fils. De toutes les belles sœurs, c’est la seule qui porte le voile intégral.

Rayan trouve un travail administratif à la mairie, mais le malheur arrive et il est licencié d’une manière particulièrement traumatisante. Epileptique depuis sa tendre enfance, Solène multiplie des crises, parfois jusqu’à seize par jour. Ce n’est qu’après sa conversion à l’islam que ses attaques se sont réduites à deux par semaine. Un jour, elle nettoie les carreaux de la cuisine, tombe par la fenêtre et fait une mauvaise chute. Elle est restée dans le coma pendant six mois ; à son réveil, elle est reconnue comme travailleur handicapé et cesse de travailler. Rayan est soupçonné de l’avoir poussé et perd son emploi suite aux harcèlements de ses collègues. Lorsque Solène le disculpe à son réveil, il est déjà trop tard et Rayan est devenu chômeur. Alors il fonde une entreprise d’assainissement d’eau et parvient à reconstruire tant bien que mal sa vie.

Le cinquième fils Nizar naît en 1983. C’est un enfant surdoué avec un QI démesuré, mais il s’ennuie à l’école et n’obtient que des piètres résultats. Il est souvent agité et ses professeurs l’enferment dans un placard à balais pour le punir, suite à quoi il devient claustrophobe. Il rate son bac, mais réussit à le passer en candidat libre, puis décroche un BTS en vente. Il trouve un travail de magasinier, mais rêve de préparer une maîtrise en histoire pour devenir professeur. Depuis tout petit, il rêvait de devenir professeur, mais ses enseignants le regardaient avec condescendance et lui disait qu’il n’en serait jamais capable. Il est très ingénieux et gagne souvent de l’argent en passant des annonces pour faire des travaux chez les particuliers et même tondre les moutons en Île de France. Il a même tenté de racheter la franchise du magasin dans lequel il travaillait. Il a une petite amie d’origine turque et quelques petits ennuis avec la justice, car lui aussi a tenté la vente de cannabis. En apprenant qu’il risque une condamnation pour ces délits, sa mère lui arrange un mariage en vitesse avec une petite cousine du pays afin de montrer au juge que son fils s’est assagi. Exit donc la petite amie turque, qui a duré trois ans. L’épouse de Nizar, ce sera Olfa, la nièce d’Almas qui n’a que dix-huit ans et qui ne parle pas le français.

Le sixième fils s’appelle Zaid et il naît en 1984. Il a obtenu son bac en candidat libre et trouvé un emploi de jardinier à la Mairie de Paris. Comme Haythem et Rayan avant lui, il s’est marié par amour avec une franco-tunisienne originaire de Lyon qu’il a rencontré au ski. Ils ont trois petites filles. C’est probablement le plus gentil de toute la fratrie, il est agréable à vivre, ne fume pas et n’a pas de casier judiciaire.

Le petit dernier, Yasser, naît en 1991, huit ans après Zaid. Difficile pour lui d’être complice avec les plus grands frères, qui n’habitent plus à la maison à l’arrivée du nouveau-né. Il est proche des deux derniers, qui ne sont pas encore partis au moment de sa naissance. Lui aussi s’ennuie à l’école, sèche les cours et ses professeurs l’humilient en lui faisant comprendre qu’il était différent des autres. La famille ne roule pas sur l’or et Yasser utilise les mêmes cahiers pour l’école française et l’école arabe où il se rend le week-end pour apprendre la religion. Un professeur le remarque et s’insurge devant lui contre ces parents irresponsables qui envoient les enfants à apprendre ces hiéroglyphes au lieu de les apprendre à s’intégrer dans la communauté.

Yasser n’aime pas l’école et ses résultats sont pitoyables, à part dans les cours d’histoire et de français où il excelle. Il finit par vider un extincteur de feu sur un professeur et il est renvoyé de l’école primaire. Il s’inscrit d’abord au lycée technique pour apprendre le métier de mécanicien, puis change d’orientation et réussit à s’accrocher pendant deux ans dans une école de cuisine, sans décrocher un seul diplôme.



3.

Haythem, Rayan et Nizar consomment régulièrement du cannabis et parfois vendent des petites quantités pour arrondir leurs fins de mois. Almas se rend vite compte que quelque chose ne tourne pas rond car elle trouve parfois des pesettes dans la cuisine, utilisées pour détailler des plaquettes. Elle reçoit régulièrement les appels téléphoniques de la part des forces de l’ordre pour venir chercher ses fils encore mineurs. Une fois, deux de ses garçons étaient en garde à vue dans deux commissariats différents. Une autre fois, c’était la police hollandaise qui était au bout du fil. Cette mère dépassée, obligée à éduquer sept fils en même temps pendant que son mari travaillait nuit et jour ou gisait à l’hôpital suite à un accident de travail, n’a pas une grande marge de manœuvre. Autrefois, elle devait s’assurer que tout le monde a mangé et porte des vêtements propres ; désormais elle devait veiller à ce que tout le monde rentre à la maison le soir et essayer de savoir à tout moment où se trouvent les uns et les autres. Instaurer son autorité était une mission impossible puisque ses fils faisaient beaucoup de choses sans l’informer.

Yasser est souvent dehors, en train de discuter avec ses copains en bas de l’immeuble, parfois après minuit. Almas laisse faire car elle estime qu’il est plus dangereux pour lui d’être à la maison que de rester dans la rue, étant donné la dangerosité de ses grands frères qui côtoyaient désormais le crime organisé.

Seulement, le plus dangereux de tous sera bien Yasser. Aucun de ses frères ne montera aussi haut en grade sur l’échelle de la délinquance. Le tout très discrètement, sans jamais laisser de traces ou de témoins.

Tout d’abord, il est allé voir un grossiste du quartier pour lui demander une avance afin de se constituer un petit stock. Ce dernier a refusé car il ne se sont jamais vu auparavant. Tant pis, s’est dit Yasser, il a décidé de se lancer seul. Il s’est rendu au supermarché et décollé les étiquettes des produits moins chers pour les coller sur les produits plus onéreux, en ressortant avec les courses d’une valeur de quatre cents euros. Il les a revendus dans le quartier pour deux cents euros, avec lesquels il a acheté sa première plaquette de shit. Une fois détaillée et revendue, elle valait trois cents euros. Puis il a réinvesti en d’autres plaquettes, sans avoir des pertes, puisqu’il n’était pas un consommateur lui-même. En espace de quelques mois, il avait déjà trois kilos et s’est constitué une clientèle qui appréciait la qualité de sa marchandise.

Plutôt méfiant et réservé, Yasser n’a pas beaucoup d’amis et pense pouvoir gérer seul ce commerce, habituellement géré par les délinquants endurcis. A dix-huit ans, déscolarisé et sans avenir sur le marché de l’emploi, il est désormais un dealer de cannabis confirmé. Il passe son permis de conduire et achète une voiture, mais ne peut pas l’assurer car il est trop jeune pour posséder une berline. Il finira par l’assurer au nom de Nizar, plus âgé.

Seulement, la vente de cannabis n’est pas un marché où n’importe qui peut se lancer. D’autres ont déjà tiré ou purgé des peines pour s’accaparer des terrains et ne supportent pas la concurrence. Yasser est positionné dans un passage qui offre les opportunités de repli en cas de descente des forces de l’ordre, où personne n’a jamais vendu avant lui. Il confie sa marchandise aux clandestins qui habitent au passage, contre une rémunération. Il paie les mineurs pour servir de guetteurs. Il pensait qu’il ne gênait personne, puisque la cité voisine était le point de vente principal, mais les grossistes se sont vite rendus compte de la baisse du chiffre d’affaires et la raréfaction de leur clientèle. Surtout, Yasser est monté trop haut en si peu de temps, sans consulter quiconque, ce qui était inadmissible. Alors une expédition punitive a été organisée pour l’éliminer du secteur. Yasser devait y laisser sa peau, mais deux personnes se sont entreposées pour le défendre : son grand frère Haythem, qui a mobilisé tous ses contacts pour obtenir son immunité contre une promesse de retrait du secteur, et Carat, le plus important grossiste de la cité voisine. A première vue, cette intervention a paru suspecte, mais elle a très vite trouvé tout son sens.

Carat était un homme riche et dangereux. Il abritait des trafiquants en cavale et envoyait des mandats cash aux célèbres rappeurs lorsqu’ils se retrouvaient en prison. Il a fait fortune tout seul, en rapportant une grosse quantité de cannabis dans une vieille voiture depuis son Maroc natal. Un tel risque inconsidéré lui a valu le respect de toute la cité. Lorsqu’il a été arrêté pour trafic de stupéfiants, son avocat l’a fait passer pour une mule et il a simplement purgé une peine de quatre mois. Pourquoi intervenir en faveur de Yasser, un inconnu ? Certes, Carat n’avait pas à se justifier à quiconque car son grade était le plus élevé, mais cette intervention a laissé bien des gens perplexes.

Alors il a envoyé un guetteur pour chercher Yasser afin de lui proposer un plan.

« J’ai suivi ton travail de très près et j’aime bien ton audace, tes méthodes et ta persévérance. Vu ton profil, j’aimerais te proposer à accomplir une petite mission pour moi. Ce sera sans risque et je vais te payer 2.500,00 euros. »

« Vas-y. »

« Tu vas partir à Amsterdam, avec un homme et deux femmes, et une somme de cinquante mille euros. L’argent sera chez les filles, tu n’auras aucun souci à te faire. Il faudra simplement aller à Amsterdam et apporter l’argent à mon contact, qui organisera tout le reste. Tu vas également vérifier la marchandise et contrôler la qualité, mais une autre équipe va me l’apporter. Tu reviendras en France tout seul, mais en éclaireur, pour prévenir l’équipe derrière toi s’il y a un danger sur la route. Tiens-moi au courant si cela peut t’intéresser. »

« Je marche. »

« Je vais te donner un portable que tu vas démonter. Une fois par jour, à une certaine heure que je te communiquerai, tu vas le rassembler pour être contacté. Tu rencontreras un Marocain d’Amsterdam, à qui je fais entière confiance. Tu t’adresseras à lui pour tout ce que tu auras besoin et il t’accueillera aux Pays-Bas pendant ton séjour. »

« C’est pour quand ? »

« Tu pars dans deux jours. Je te ferai confiance. J’ai le pressentiment que ça va bien se passer avec toi. »

« Merci. C’est parti. »



4.

Le voyage à Amsterdam s’est passé sans incident et Yasser est parti prendre une chambre d’hôtel, une fois qu’il a pris le cash et dit au revoir à l’équipe. Il a caché l’argent dans la porte du frigidaire, en prenant soin de la démonter et la remettre en état. Puis il était prêt à rencontrer le contact marocain sur place.

Dès le départ, il était sur ses gardes car il a remarqué que l’homme en question était fumeur lui-même. Comment peut-on être efficace et professionnel si on est étourdi et assommé par les stupéfiants ? Il lui fallait être très vigilant.

« Tu veux profiter de ces quelques jours à Amsterdam pour visiter la ville ? Il y a beaucoup de choses à voir. Tiens, ces 1.500,00 euros sont ton argent de poche, pour louer un hôtel et pour tous tes frais de séjour. Je connais un très bon hôtel, je vais t’emmener si tu veux. »

« Non, merci, j’ai déjà loué une chambre. »

« Très bien. Dans deux ou trois jours, tu viendras avec moi visiter un entrepôt pour voir la marchandise, vérifier la qualité et passer la transaction. »

Yasser avait senti qu’il ne fallait pas faire confiance à cet homme et il est parti seul chercher un hôtel, afin de ne pas lui révéler l’endroit où il allait dormir. Son pressentiment s’est avéré bon, puisque la visite de l’entrepôt était sans cesse reportée. Yasser n’avait pas envie de s’éterniser à Amsterdam et voulait revenir vite à Paris, car sa famille n’était même pas au courant de son départ. Seulement, son contact trainait des pieds pour des raisons inconnues.

Finalement, Yasser a perdu patience, rassemblé le téléphone pour appeler Carat et lui a expliqué la situation en vitesse. Ensuite, il a rappelé son contact pour lui mettre la pression et lui dire qu’il repartirait en France si la transaction n’avait pas lieu le jour même. Et il a eu gain de cause.

Le Marocain l’a emmené dans un entrepôt géré par un Néerlandais, un colosse au crâne rasé tatoué de partout. Il ne pouvait pas croire ses yeux devant toutes ces variétés de cannabis, étalées devant ses yeux comme si rien n’était. Comme il n’était pas fumeur, il ne pouvait pas vraiment goûter chaque variété, mais il était rassuré par l’attitude du gérant. Seulement, quelque chose ne tournait pas rond. Le Marocain semblait mal traduire ce qu’ils se disaient et Yasser avait l’impression que le prix au kilo était de 3.800,00€, alors que le Marocain lui a traduit que c’était 5.000,00€. Il comptait alors empocher la différence. Yasser ne parlait pas le hollandais, mais savait compter en anglais et « drieduizend acht mijl euro » n’avait pas l’air d’être cinq mille euros. De surcroît, le prix du kilo en France était de 6.000€ pour une moins bonne qualité et ils ne se seraient pas déplacés aux Pays-Bas pour un bénéfice de seulement 1.000€. Alors il s’est adressé directement au vendeur en utilisant un anglais cassé, pour obtenir le meilleur prix. Il observait l’expression du visage du Marocain, devenu un masque de haine. Peu importe, tout était réglé et Yasser a pu acheter la bonne quantité pour le compte de Carat. Il a décidé de court circuiter ce contact qui l’a accueilli et de revenir traiter avec les Néerlandais, s’il y a une prochaine fois.

La marchandise devait repartir en France avec une équipe de trois hommes, avec une voiture qui partait en éclaireur, une autre qui transportait la marchandise et une troisième qui sécurisait le chemin. Seulement, Yasser a vu débarquer une équipe de blédards qui conduisait des vieilles voitures prêtes à rendre l’âme. Quelque chose ne tournait pas rond car il n’imaginait pas ces bras cassés capables de rapatrier la marchandise d’une telle valeur jusqu’en France.

Il devait partir en éclaireur et surveiller leur trajet. Mais comme il l’avait prévu, la vieille voiture qui transportait la marchandise est tombée en panne non loin de la frontière. Yasser ne pouvait pas en croire ses yeux : les blédards sont sortis pour essayer de la réparer, ce qui attirait trop d’attention. Alors il a décidé d’agir seul, encore une fois. Il les a poussés, il a récupéré la marchandise du coffre pour la mettre dans le sien et les a laissés sur la route à se débrouiller avec leur vieille voiture. Il a conduit jusqu’à Paris sans s’arrêter, sans éclaireur, sans incident et sans contrôle routier. Son sang-froid impressionnant a sauvé la mission.

Il est tout à fait possible que le Marocain ait voulu l’escroquer, venir le chercher avec quelques amis à l’hôtel qu’il lui aura choisi pour lui voler la somme en liquide et qu’il a dû improviser lors de la transaction qu’il n’avait pas prévue. Il était possible aussi qu’il a organisé le go fast dans les vieilles voitures pour simuler la panne juste avant la frontière et pousser Yasser à fuir lorsqu’elle attirera trop d’attention, pour récupérer la marchandise et la vendre pour son propre bénéfice. L’argent du crime est toujours net d’impôt et attire toutes les convoitises. Mais Yasser a court-circuité ces intentions malhonnêtes et réussi à anticiper le danger, pour en sortir indemne.

De retour à Paris, il a raconté à Carat comment son contact a essayé de le rouler. Impressionné, Carat lui a remis encore 2.500,00€ pour avoir sauvé la mission et lui a offert son amitié. Il ne pouvait pas croire qu’un jeune d’à peine dix-huit ans pouvait être doté d’un tel sang-froid et était content de l’avoir sauvé.

Heureusement pour Yasser, deux semaines après son voyage à Amsterdam, Carat a été arrêté pour trafic de drogue. La police a contrôlé son véhicule alors qu’il était en possession d’une grosse quantité de cannabis en provenance du Maroc. Son avocat l’a fait passer pour une mule et il n’a eu qu’une courte peine de prison ferme, mais son absence a porté atteinte à son réseau. Les revendeurs et les guetteurs l’ont abandonné, craignant de ne pas être payés. A sa sortie, même sa femme l’a abandonné et emmené leur petite fille avec elle. Par chance, Yasser a perdu son seul soutien dans les milieux du crime et devait mettre fin à sa courte carrière de délinquant.

Un jour, Rayan et Nizar ont emmené Yasser à Amsterdam, où il a fumé son premier joint. Cette addiction a créé une certaine complicité malsaine entre les frères et Yasser deviendra ainsi un consommateur passionné et fin connaisseur des différentes variétés. Poussé par son addiction et obligé de s’approvisionner, il reste en contact avec les petits trafiquants et garde le contact cordial avec Carat, désormais un homme brisé, malade et réduit aux minimas sociaux.

En rupture scolaire, exclu du marché de l’emploi et trop jeune pour percevoir les aides sociales, Yasser accepte de créer une entreprise avec Rayan et Nizar pour vendre des voitures d’occasion. Avec les quelques compétences de mécanicien qu’il a acquises au lycée technique, il pense avoir trouvé la bonne solution pour s’en sortir. Lorsque ses frères lui proposent de mettre la société à son nom, il est particulièrement fier de la confiance qui lui a été accordée. En réalité, il était le seul à prendre le risque ; les deux aînés se sont cotisés avec lui pour acquérir le premier véhicule et leur engagement s’est arrêté. Dès que la société a réalisé le bénéfice suffisant pour récupérer le capital de départ, les deux aînés ont quitté le navire. Yasser s’est retrouvé seul devant le Tribunal de commerce et ne savait pas trop quoi dire au juge, à part lui avouer qu’à vingt et un an il n’avait aucune expérience dans l’entrepreneuriat.

Financièrement, c’est le début d’une longue descente aux enfers.



5.

Yasser essaye tant bien que mal de joindre les deux bouts et ne fait que vivoter. Il arrive parfois à trouver des petits boulots mais ne parvient pas à les garder. Même lorsqu’il fait des efforts, son travail acharné et dévoué produit beaucoup moins pour lui qu’il ne le ferait normalement pour d’autres et il finit découragé. Après la faillite de sa société, il a réussi à trouver un emploi de chauffeur mais même celui-ci s’est avéré de courte durée. C’était comme s’il était frappé d’une malédiction car sa vie était pleine de difficultés et d’obstacles venant de toute part.

De nature très discrète, il a des blocages affectifs et garde les gens à une certaine distance par crainte de devenir leur obligé. Il n’a pas de petite amie car il n’arrive pas à abaisser ses défenses pour rencontrer les autres. Comme deux de ses grands frères, il souffrait de l’énurésie nocturne jusqu’à l’adolescence et n’a jamais osé passer la nuit chez quelqu’un. Ce problème était visiblement lié à un trouble affectif et au stress auquel il était exposé à la maison.

Un soir, il a rencontré une jeune femme qui l’a demandé de la déposer chez son petit ami qui habitait au nord de Paris. C’était une belle brune, probablement originaire de l’Europe de l’Est. Elle portait un jean et une petite veste en cuir, elle avait l’odeur des phéromones et des vacances à la mer. Pendant le trajet, elle a mentionné que son petit ami allait rentrer tard et Yasser lui a proposé de l’inviter à dîner. Ils sont allés manger une pizza à la Casa di Roma sur les Champs Elysées, puis ils ont pris un café pour faire connaissance. Ils ont tous les deux eu envie de faire l’amour, même si la banquette de la voiture était inconfortable, même si le petit ami de la jeune femme n’allait pas tarder. Même si chacun des deux a déjà oublié le prénom de l’autre.

Dans le feu de la passion, de façon inexpliquée, le préservatif a craqué et Yasser s’en est rendu compte après avoir terminé. Choqué et hors de lui, il a oublié de respirer. La jeune femme a eu une réaction similaire, mais elle s’est mise à répéter, « Je ne suis pas malade ! Je ne suis pas malade ! » Une réaction trop bizarre de la part d’une personne qui n’a rien. Yasser a repris ses esprits et a violemment poussé la jeune femme hors de sa voiture, sous une pluie d’insultes. Il voulait rester seul avec ses pensées et enchaîner des joints, en tremblant comme une feuille dans le vent.

Maintenant il allait contracter le virus du sida, il en était certain. Il n’avait que vingt et un an mais sa vie allait s’arrêter. C’était une maladie incurable qui décime les homosexuels et les toxicomanes, et maintenant elle allait l’achever. Il n’a jamais rencontré un seul maghrébin atteint du sida. Normal, ils étaient tous hétéros, ils fumaient de la drogue douce au lieu de se piquer, ils ne faisaient pas n’importe quoi et un bon nombre d’eux pratiquait la religion. Ils ne faisaient pas l’amour aux inconnues comme lui. Il a peut-être mérité ce qui lui arrive, après tout.

Le sida est un tel tabou parmi les maghrébins que personne n’en parle et les seules informations que l’on puisse obtenir sont celles de l’école. Mais Yasser est déscolarisé depuis bien longtemps, il ne travaille pas et n’a pas encore droit aux aides sociales, donc naturellement il n’est pas inscrit à la sécurité sociale. Il ne se souvient pas de la dernière fois où il a consulté le médecin, et d’ailleurs il aurait honte d’aller consulter pour un incident pareil. Il pensait que le médecin du quartier pourrait dévoiler son secret à ses parents et préférait mourir plutôt que de les exposer à une telle honte. Il a réussi à appeler Nizar pour se confier à lui, car c’était le seul de ses grands frères qui gardait les secrets, mais il n’a pas pu l’aider autrement que de le rassurer.

Alors qu’il suffisait de se rendre à la pharmacie la plus proche pour se renseigner, prendre un traitement préventif et faire un test gratuit, Yasser n’a pas eu le courage d’en parler à quiconque à part Nizar. Comment avouer à un pharmacien, un inconnu, qu’on vient de faire l’amour à une inconnue et qu’on a pris un risque vital ? Pire encore, comment trouver le courage pour attendre les résultats du test et comment vivre avec la triste vérité si la maladie a été contractée ? Comment vivre en étant condamné, en sachant qu’on n’épousera jamais une femme et qu’on n’aura jamais un enfant ? Comment regarder les parents dans les yeux sans mourir de honte ?

Il a finalement décidé qu’il valait mieux ne pas savoir. Vivre dans le doute lui paraissait beaucoup moins horrible que de savoir la vérité.

A chaque fois qu’il était malade ou fatigué, à chaque fois qu’il toussait ou voyait un bouton suspect sur ses cuisses, ou encore quand il regardait un film avec des scènes d’amour ou lorsque le sida était mentionné, sa vie chavirait. Lorsque lui-même faisait l’amour, il était convaincu d’avoir le sida puisque tant de monde l’avait. Une fois, il est parti en week-end à Londres avec sa nouvelle petite amie et ils ont logé dans une auberge de jeunesse où il y avait des lits superposés. Il s’est avéré que leur chambre était infestée de punaises de lit et sa petite amie s’est réveillée avec plusieurs morsures qui ont enflé. Curieusement, il n’avait aucune trace de morsures et il était convaincu que les punaises ne voulaient pas le piquer car son sang était contaminé par le virus du sida.

Ainsi, Yasser est devenue une ombre de lui-même. Ténébreux, dépressif et autodestructeur, il passait ses jours à s’anesthésier au cannabis avec quelques amis du quartier. Incapable de faire face à la situation et de regarder ses parents dans les yeux, il a envie de fuir, de s’isoler quelque part pour faire face à cette histoire. Il avait besoin de prendre le temps pour un peu d’introspection, pour se purifier, retourner à la religion et laver sa conscience.

Il décide d’aller en Tunisie, à Khniss, la ville natale de ses parents, pour passer du temps dans leur villa familiale. C’était le mois de février et tous ses proches sont restés en France pour leurs obligations professionnelles. Alors il passe son temps dans le désert, à contempler les oliviers, à fumer, à réfléchir. Il n’a pas envie de manger et perd quinze kilos en deux mois. Il ne voit personne, ne dort pas, il fait du sport pour se convaincre qu’il est encore en bonne santé. Il prend goût au jogging. Pourtant, il voit son état se détériorer. Il ne coupe pas ses cheveux, ronge ses ongles, appelle rarement sa famille et réfléchit trop sans trouver de solution. Au bout d’un moment, il revient en France pour continuer sa vie et refait son passeport. En voyant sa photo d’identité, il a compris à quel point son apparence physique s’était dégradée à force d’être constamment stressé. Il était tout pâle, comme un mourant qui sait que l’étau se resserre sur lui.

C’est dans cette période qu’il a senti le besoin de retourner à Dieu. Il a passé beaucoup de temps à prier et à l’invoquer, car le seul qui pouvait le guérir était Celui qui l’a créé et Qui était capable de le ressusciter.



6.

Bien que Yasser fût indépendant en apparence, il avait envie de chercher le réconfort auprès d’une femme et de savoir que quelqu’un prend soin de lui. Il a toujours rêvé de vivre une relation harmonieuse mais jusqu’ici aucune femme n’a réussi à captiver son attention pour plus de quelques semaines.

C’est à ce moment-là qu’il a rencontré Sarah, une Française de père chrétien et de mère musulmane. Elle avait l’avantage de ne pas être arabe, car les filles de sa communauté étaient toujours difficiles à aborder et leurs grands frères toujours dans les parages pour se battre et protéger leur honneur. Qui a besoin d’une fille avec qui ça terminera en bagarre générale puis en garde à vue ? Il a pu constater que tous ses frères avaient des difficultés avec leurs épouses, dotées de forts caractères, à part Rayan qui a épousé une française. Yasser ne parlait jamais avec ses belles sœurs, il se contentait de leur dire « salam » quand il les voyait et « mabrouk » quand elles accouchaient d’un enfant. C’était plus simple comme ça, pour éviter les histoires. La seule belle-sœur avec qui il communiquait était Solène, qui se tenait à l’écart du reste de la famille, ne colportait jamais des rumeurs et savait garder les secrets.

Sarah était grande et brune avec une peau blanche et un corps en forme de sablier. Elle travaillait au service client d’un groupe financier, elle était facile à vivre et aimait la simplicité. Il sentait qu’il pouvait lui confier ses secrets car elle ne connaissait aucune personne de son entourage ni de son milieu. Ensemble, ils allaient manger et faisaient du jogging, parfois ils passaient des heures à lire des livres, sans se parler. Sarah avait une bonne influence sur Yasser et comprenait ses états d’âme, sans le juger. Doucement, discrètement et presque sans faire exprès, elle a réussi à le convaincre de consulter un professionnel afin d’arrêter le cannabis. Lorsqu’ils se sont rencontrés, Yasser n’était qu’un petit délinquant du quartier ; désormais il y avait quelqu’un qui croyait en lui et il pouvait reprendre confiance et le goût de la vie.

Et pourtant, Yasser n’avait toujours pas un emploi stable, ses dettes continuaient à s’empiler et sa famille continuait à lui mettre la pression pour qu’il se prenne en charge. Désormais, tous ses grands frères étaient mariés et indépendants, il était le seul à toujours vivre chez ses parents qui prenaient de l’âge. Entre les policiers qui le perquisitionnaient et les huissiers qui venaient en équipe pour répertorier les affaires qu’il possédait, il lui était impossible de s’en sortir même lorsqu’il trouvait un emploi précaire.

Alors il venait voir Sarah pour retrouver un peu de calme, de la compréhension et l’espoir qu’un jour sa vie allait s’arranger. Evidemment, il le faisait en cachette de ses parents, car ce serait une catastrophe s’ils apprenaient qu’il voyait une fille. Il ne fallait même pas y penser, à tel point leur réaction ou plus précisément leur déception lui ferait mal, car cela ne se fait pas dans la tradition arabe.

Almas pensait que son fils était sans espoir et qu’il fallait tenter quelque chose de radical afin de le sauver. Depuis déjà deux ans, à chaque fois qu’ils allaient en Tunisie, elle essayait de le convaincre de se marier avec une fille du pays. A chaque réunion familiale, à chaque fête ou visite chez les voisins, elle lui proposait une cousine germaine ou éloignée en mariage. Certes, Dieu ouvre les portes de subsistance lorsqu’on se marie car c’est une preuve qu’on Lui fait confiance concernant notre avenir. Certes, un mariage peut responsabiliser un homme et l’obliger à s’accrocher à un emploi, lorsqu’il a d’autres bouches à nourrir. Mais Yasser n’était pas encore prêt, il avait des soucis bien plus sérieux à régler. Il a déjà refusé huit filles qu’Almas lui avait proposées, parfois en motivant son refus, parfois même sans un commentaire.

Les fêtes de Noël s’approchaient et la société qui a embauché Yasser en tant que chauffeur allait fermer pour deux semaines, envoyant tout le monde en congés. Il a décidé de partir en Tunisie pour y importer un véhicule et rendre ainsi un service à ses parents. Les autorisations d’importation de véhicules étrangers en Tunisie coûtent les yeux de la tête, mais chaque ressortissant peut en importer un sans autorisation lorsqu’il atteint l’âge de vingt et un an, l’âge de la majorité en Tunisie. Yasser était le seul de la famille à ne pas avoir déjà été exonéré des droits de douane.

Il voulait profiter de l’occasion et inviter Sarah à venir passer du temps avec lui dans la villa de ses parents, loin des regards. Elle était enchantée par sa proposition et a tout de suite demandé à son manager de la laisser faire le pont de Noël.

« Tu m’as fait rêver avec le voyage en Tunisie [smiley content] ».

« Tu es la bienvenue, je t’ai dit même les deux semaines, viens si tu veux ».

« Merci, mais je n’ai pas de vacances, ce serait seulement un week-end inchallah ».

« C’est ça le truc, mais ne t’inquiètes pas, un week-end ça suffit aussi. Même si on ne fera pas grand-chose, on n’aura pas trop de temps… »

« On demandera à Dieu d’arrêter le temps ».

Puis elle a acheté son billet d’avion, avant que les prix atteignent les sommets. Mais lorsqu’elle a appelé Yasser pour le mettre au courant, elle a eu un message automatique qui disait que le numéro composé était inexistant.

Elle n’a eu aucune nouvelle de Yasser pendant toute la semaine et son voyage en Tunisie s’est rapproché. Alors elle a décidé d’y aller quand même et réserver une chambre d’hôtel à Monastir, non loin de Khniss, pour visiter le pays pour la première fois de sa vie. Si Yasser avait envie de la voir, il n’avait qu’à le lui dire. Peut-être qu’il a regretté de l’avoir invité par politesse ? Ou qu’il a eu un empêchement ? Ou qu’il a simplement changé son numéro pour ne plus jamais lui parler ?

Ce n’est qu’à son retour en France qu’elle a eu de ses nouvelles. Finalement il n’est même pas allé en Tunisie car ses parents n’ont pas voulu profiter de son avantage fiscal, préférant le lui laisser quand il se mariera. Il a voulu résilier l’abonnement téléphonique de son père, mais l’opérateur s’est trompé et a résilié le sien. Tous ses clients avaient ce numéro et il ne pouvait plus travailler. Sarah a tenté de le convaincre de regarder les choses du bon côté – ça s’appelle l’humour à retardement, sur le coup on ne rit pas mais on rit des années plus tard, à chaque fois qu’on s’en souvient. Mais Yasser était furieux.

« Ce n’est pas drôle, ni maintenant ni plus tard ! J’ai besoin de maintenant moi, tu sais qu’aujourd’hui j’ai fini à 10h et je n’ai eu qu’un seul client car j’ai reçu un mail ! J’ai plus qu’à me refaire de nouveaux clients ! C’est mort là ! »

« ça fait partie des épreuves de la vie, il faut rester fort ».

« Normalement je n’aurais plus ce souci dans un mois, inchallah. J’ai rencontré une personne qui fait des sites internet et mon numéro sera dessus. Je risque toujours tout, mes premiers pas étaient des risques. Ne t’inquiète pas, je n’ai plus froid aux yeux. J’ai monté un bon petit plan avec un bon expert-comptable que j’ai rencontré, inchallah ça ne peut que marcher ».

Sarah était fascinée devant sa détermination. Elle n’avait jamais encore entendu un tel discours guerrier dans le monde des affaires.

« Je ne peux compter que sur moi-même, je ne le prends pas mal. Ils veulent me descendre ? Ce n’est pas grave, en janvier je reviens en force avec un site internet qui sera le plus consulté du net sur cette branche ! Chez moi la concurrence n’existe pas. Parce que quand j’ai la haine comme ça, je tente tout pour le tout et rien ne peut m’arrêter, ni même la concurrence, je l’étudie jusqu’à ne plus en entendre parler. »

En privé, Yasser était très différent de la façon dont il se présentait à l’extérieur. Il possédait un vaste réservoir d’énergie qui était partiellement caché même de sa propre conscience. Mais même une telle détermination n’était pas suffisante.



7.

A plusieurs reprises et avec plusieurs filles différentes, Yasser a essayé de partir en vacances sans jamais y parvenir. Une fois, il s’est retrouvé en garde à vue et la fille est partie toute seule, avant de le quitter à son retour. Une autre fois, on lui a refusé l’embarquement car sa pièce d’identité était déchirée. Lorsqu’il a proposé à Sarah de partir avec lui au Maroc, ils ont acheté les billets ensemble, seulement pour se rendre compte qu’ils avaient choisi les mauvaises dates, auxquelles ils n’étaient pas disponibles. Alors ils ont décidé de céder les billets à Nizar et Olfa et de racheter d’autres pour eux, cette fois-ci en faisant plus attention avec les achats sur l’internet.

En réalité, Yasser avait envie de rompre avec Sarah car il ne voulait pas tomber amoureux. Elle n’était pas tunisienne et ses parents ne seront probablement pas d’accord qu’il la fréquente. Haythem et Rayan, qui ont épousé les filles étrangères, ne vont jamais en vacances en Tunisie, puisque Haythem va au Maroc chez sa belle-famille et Rayan reste le plus souvent à Paris. Le pire, c’est que les enfants de Rayan ne savent même pas parler l’arabe. Yasser ne voulait pas que ça lui arrive et il était déterminé de faire sa vie avec une tunisienne, celle que ses parents lui auront choisi. Cette fille tunisienne sera son mektoub, son destin. Elle saura l’attacher à sa terre natale, elle saura transmettre la tradition de ses parents à leurs enfants et elle lui offrira la continuité.

A plusieurs reprises, il a tenté de quitter Sarah, en lui laissant les clés de son appartement dans sa boîte aux lettres, ou dans son sac à main, avant de disparaître pour quelques jours. Mais à chaque fois, il revenait. Elle était la seule personne qui lui apportait la paix et qui pouvait le comprendre. Certes, ils avaient des conditions de vie très différentes, mais leurs personnalités étaient étonnamment similaires.

Peu après leur retour du Maroc, ils se sont disputés car elle a rencontré Nizar et Olfa et leur a dit qu’ils s’aimaient. Yasser a été terrorisé à l’idée que sa mère puisse l’apprendre et a ordonné à Sarah de détruire toutes leurs photos de vacances. Lorsqu’elle l’a refusé, il l’a clouée au sol et appelé les pompiers pour leur dire que son amie a tenté de se suicider. Naturellement, une équipe est arrivée en un rien de temps et Sarah a dû signer la décharge pour éviter qu’ils l’emmènent à l’hôpital. En une fraction de seconde, Yasser est redevenu un caïd de la cité au regard menaçant, cruel et méconnaissable. Sarah était très étonnée de voir à quel point il craignait sa mère. Ce sera leur seule dispute.

Le lendemain matin, à l’aube, Yasser a été arrêté à son domicile et emmené en garde à vue, pour comparaître devant le Tribunal d’assises de Paris. Comme il avait déjà eu des rappels à la loi, des sursis et des travaux d’intérêt général, cette fois-ci il risquait une peine de prison ferme. Il était persuadé que Sarah l’avait « balancé » aux autorités, puisqu’elle était la seule à connaître tous les détails de sa vie et avait une raison valable de lui en vouloir.

Par chance, l’avocat commis d’office a réussi à obtenir une libération sous contrôle judiciaire jusqu’à la date du procès. Au bout de quatre jours, Yasser était rentré chez lui, épuisé et désillusionné, de nouveau seul au monde. Il était hors de question de tout raconter aux parents, ni même à ses frères, car ils étaient susceptibles de le répéter. Et s’il est finalement condamné à une peine de prison ? Comment l’annoncer aux parents ?

Peut-être vaut-il mieux ne rien dire en avance, car les choses peuvent toujours s’arranger. Peut-être bien que sa peine soit aménageable, peut-être le système va l’oublier, peut-être il y a la possibilité de fuir à l’étranger… Mais où ? La Tunisie était hors de question, car c’était un pays sans perspectives que ses propres citoyens quittaient au bord de petites barques au péril de leur vie. La Suisse pourrait être une bonne idée, à creuser.

Yasser pensait qu’il suffisait de ne rien dire à personne, mais il se trompait. Sa mère fouillait désormais tous ses courriers, répondait au téléphone aux huissiers et parfois payait ses amendes et ses dettes pour sauver leur honneur. Lorsque les faits qui lui étaient reprochés étaient requalifiés et son affaire renvoyée devant le Tribunal correctionnel, il a reçu la décision de renvoi par lettre recommandée que sa mère a eu l’occasion de lire.

Effrayée et très en colère, Almas a menacé de le renvoyer en Tunisie et de lui retirer son passeport pour qu’il ne revienne plus en France. Désormais, Yasser allait connaître les jours sombres et ne rencontrera aucune pitié auprès des siens. Impossible de faire une grasse matinée, Almas s’introduit dans sa chambre tôt le matin pour faire le ménage et aérer la pièce. Impossible de sortir de la maison sans justifier le moindre geste, sans expliquer qui il doit rencontrer et sans vider les poches au retour. Ses relevés de compte sont passés au crible, ses courriers sont lus et commentés au téléphone avec le reste de la famille, ses frères lui mettent la même pression qu’Almas dès qu’ils le voient pour lui rappeler à quel point il a déshonoré la famille. En quelque sorte, il est déjà en détention, privé de liberté d’aller et venir là où il veut, privé de loisirs, privé de bonheur.


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