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Le Ptétexte


mounir fatmi

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Le Ptétexte

mounir fatmi


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Publié par:

SF publishing

108 rue Lemercier, esc 3

75017 Paris

T. Office: +33 9 51 86 23 38

Design de couverture: mounir fatmi

ISBN: 979-10-90680-05-0






Table of Contents


Le prétexte

Fuck the Architect

Nom et prénom

Mon père a perdu toutes ces dents, maintenant je peux le mordre.

L'histoire n'est pas à moi

Un monde qu'on ne veut pas voir

Biographie

Colophon






Le prétexte

Parler de mon travail est un autre travail. Ecrire sur mon travail, c'est encore un autre travail. D'où cette question que je me pose souvent : à quoi bon vouloir écrire un texte sur mon travail ? Et même quand un critique ou un journaliste écrit sur mon travail, son texte ne peut représenter que ses fantasmes, ses envies et visions qui ne concernent ni ma personne, ni mon travail. Cela ne veut pas dire que l'écriture sur l'art n'est pas valable. C'est un exercice qui m'intéresse énormément et j'ai un grand respect pour tout ceux qui le pratique, mais l'art à besoin de questions.

 

De questions ou peut-être de "prétextes". Ces mêmes prétextes qui nous obligent à nous réveiller le matin et à regarder par la fenêtre, afin de voir si quelque chose a changé dans le monde. Ces mêmes prétextes qui nous poussent à demander l'heure à quelqu'un dans la rue, une cigarette, du feu, ou encore la localisation de la prochaine station de taxi. Tout simplement pour pouvoir lui parler, voir de très prés ses yeux, ses mains, sentir son parfum, sa respiration, et lui dire en partant: "Merci, merci beaucoup, pour tout".

 

Mon travail a besoin de ces prétextes-là. Mon travail a besoin de questions : parce que je suis un artiste vivant et que je peux répondre. En revanche, je n'ai nul besoin des clichés, des balises et des étiquettes qu'on peut me coller sur le dos, ou plutôt sur le front - "Afro-arabo-marocano-méditerrano-musulman-tiers-mondiste..." et j'en passe.

 

Après une longue discussion avec Michael Baldwin et Mel Ramsden de Art & Language à propos de l'art, de la philosophie orientale, de la religion, du racisme qui monte en France et du nombre de fois où j'ai été contrôlé à la gare Saint Lazare de Paris, Michael m'a dit: "Je suis très content. Finalement tu es différent, mais tu es comme moi". Cela m'a procuré un grand plaisir d'être à la fois différent et comme lui, moi qui suis traité de "toubab",  d'homme blanc à Dakar, d'immigré en Europe et de quasi-terroriste dans la plupart des aéroports du monde. C'est encore cette différence qui m'a poussé à tenir ma conférence de presse en langue arabe et sans traducteur et à mettre les journalistes devant l'obstacle de la langue - celle qu'ils ne comprennent pas, et qui malheureusement est devenue la langue du terrorisme, la langue qu'il faut décrypter et lire entre ses lignes, afin de vérifier si elle ne contient pas un message codé pour je ne sais quelle cellule dormante d' Al-Quaida.

 

Pendant ma conférence de presse je n'ai livré aucun message, ni aucune information aux journalistes. Je voulais tout simplement les empêcher de faire semblant de comprendre en poussant ma "différence" à l'extrême. Mais, ils ont fait semblant. Ils m'ont même applaudi, sans m'avoir posé la moindre question. La veille Michael Baldwin m'avait pourtant proposé de traduire en anglais ce que lui-même ne comprenait pas. Parler de mon travail est un autre travail et cela, Michael l'a bien compris, parce qu'il sait que je suis à la fois différent et comme lui.

 

Le prochain drapeau sera transparent ou ne sera pas. S'il faut continuer ce combat, s'il y a encore une raison de se battre, c'est pour comprendre, pour revendiquer le droit de comprendre, parce qu'il y'a tellement de questions qui demeurent sans réponse et parce que nous avons troqué notre envie de comprendre le monde contre l'idée d'être sommairement informés. Être dans le coup, faire partie de la tendance, bouger comme les autres, faire semblant, et surtout ne pas poser de questions - tout cela est trop facile.

 

J'ai toujours pensé qu'il y a le "monde" d'un côté et le "reste" de l'autre. Et moi, en tant qu' "Afro-arabo-marocano-méditerrano-musulman-tiers-mondiste", je fais partie du reste. C'est donc à moi de comprendre le monde, car le monde n'a pas le temps de comprendre le "reste". "Le temps c'est de l'argent" d'après ce monde, qui dans le même temps affirme que "L'argent ne fait pas le bonheur". Tout ceci est d'une grande tristesse, mais nous continuons pourtant à faire semblant et à faire comme si il n'y avait rien de grave.

 

Oui, c'est à moi de comprendre pourquoi, lorsque je prends l'avion, j'emporte avec moi ma culture,  ma religion et tous les dictateurs arabes et africains. Pourquoi je transporte sur mon dos tous les conflits et toutes les guerres du Proche-Orient et des pays du Golf, ou encore les attentats récemment perpétrés un peu partout dans le monde. Et c'est aussi à moi de prouver aux passagers de l'avion - par mon regard, mes gestes, ma façon de m' habiller, de me raser la barbe et de me parfumer au "Thierry Mugler" - que je suis comme eux et que j'ai aussi très peur d'avoir à gonfler le fameux "gilet de sauvetage" une fois sorti de l'avion, ainsi que le précise bien la notice d'utilisation.

 

Je suis également tenu de comprendre pourquoi, aux douanes européennes, il y a deux guichets : le premier pour les "européens" et le deuxième pour "les autres". Je dois comprendre que, faisant partie des "autres", je me retrouve dans la file d'attente la plus longue, car les passeports des "autres" sont examinés à la loupe. Et lorsqu'enfin j'arrive en face du douanier chargé de contrôler mon passeport, celui-ci constate la mention d'informations en arabe, à côté de celles qui sont inscrites en français, et me regarde soudain droit dans les yeux. Il  se met à m'imaginer assis sur un chameau, traversant le désert, la tête couverte d'un turban. Il  me voit dans une tente, entouré d'au moins quatre femmes. Il me voit égorger le mouton de la grande fête. Il voit mes mains pleines de sang. Mais il constate également que ma tenue vestimentaire à l'occidental est tout ce qu'il y a de plus ordinaire. Il constate l'absence de barbe sur mon visage. Il m'entend parler un français correct qu'il perçoit comme un déguisement dont je me serais revêtu, et qui l'incite à se montrer plus vigilant encore, à ne pas omettre le moindre détail et à poser toutes les questions.

 

Dans le train entre Zurich et Paris, le douanier m'interroge : qu'est-ce que suis venu faire à Zurich ? Je viens  d'exposer dans un grand musée. Je suis artiste. Il répond qu'être artiste ne veut rien dire pour lui, et que je dois être fouillé de fond en comble. Ce jour-là, je fus le seul à subir une fouille dans tout le compartiment.

 

J'avais oublié que dès que je posais les pieds en dehors du musée, je redevenais un vulgaire immigré qui

doit constamment avoir tous ses papiers sur lui afin de prouver à tout moment et face à n'importe qui, qu'il est en règle et qu'il n'a rien à cacher. Il m'arrive d'oublier que je vis dans "le monde libre", à savoir en Europe. Il m'arrive tout simplement d'oublier où je me trouve. Comme ce touriste marocain qui déclara à ses amis sénégalais lors de son premier voyage au Sénégal qu'il était très heureux "de mettre pour la première fois les pieds en Afrique", oubliant complètement que le Maroc fait partie de ce vieux continent. Les frontières ne sont pas que géographiques.

 

Oui, je fais partie du "reste" et avec les moyens du bord, il me faut analyser et essayer de comprendre "le monde". Je dois surtout faire très attention à ne pas trop provoquer les gardiens de l'ordre mondial si je ne veux pas finir à Guantanamo, parce que là bas, ça ne rigole pas. Tout "le monde" le sait, il n y'a en ces lieux ni loi, ni respect, ni droit humain, mais "le monde" n'a pas le temps pour ça, parce que le temps c'est encore et toujours de l'argent - infinie tristesse.

 

Parler de mon travail m'oblige à parler de ma vie, de mon parfum, des douaniers, des prisonniers de Guantanamo, du "monde" entier et surtout de tout " le reste". Parler de mon travail m'oblige à procéder à un sérieux travail sur moi-même, ce que j'ai toujours évité de faire.



mounir fatmi

Paris janvier 2004.



2003, jumping poles, painting, 4 meters wide, size may vary. Next Flag, Migros Museum für Gegenwartskunst, Zürich, 2003.

Fuck the Architect

Frédéric Bouglé: Tu as, cher Mounir, bien que jeune, participé à de nombreuses manifestations internationales dans des musées, institutions et galeries, que ce soit à Amsterdam, Dubaï, Düsseldorf, Johannesburg, Londres, New York, Paris ou Tokyo. Un travail qui implique installation, détournement d’objets, sculpture, dessin, slogans écrits, typographie, photo, vidéo. Une œuvre marquée par une dimension esthétique réelle, certaines ornementées à la feuille d’or, avec, en soubassement, un contenu critique mordant. Celui-ci dénonce autant l’autorité patriarcale que celle plus sociale, plus voyante encore, de l’architecture des grandes cités internationales. D’ordinaire, les matériaux utilisés dans tes productions sont assez simples, des fils coaxiaux d’antenne TV (fils d’écriture symbolisant la puissance et l’efficacité des moyens de communication audiovisuels), des cassettes vidéo VHS ou même des barres d’obstacles équestres. Tu as aussi invité, pour un de tes projets, un représentant éminent du « Black Panthers Party ». Alors oui, tes œuvres prennent parfois aussi des tournures étranges, un Rubik’s Cube deviendra un Ka’ba, casse-tête pour musulman modéré, et la matière des explosifs ceinturant sur une photo un pseudo-terroriste sera constituée de livres supposés subversifs. L’humour n’est donc pas hors de ton propos, ou du moins tient celui-ci à distance… L’architecture est aujourd’hui le sujet de cette exposition au centre d’art contemporain du Creux de l’enfer, à Thiers dans le Puy-de-Dôme. L’architecture fut de tout temps le plus beau symbole de l’humain et des civilisations. Certes, dans un passé moins immédiat, les monuments n’ont pu s’ériger sans une participation souvent abusive des populations, une démesure qui ne serait plus supportable de nos jours. Mais dans ce cas, les souffrances collectives se dissipent plus volontiers avec le temps, contrairement à des conflits autrement plus absurdes et cruels. Les grandes architectures conservent, encore en place ou non, une valeur emblématique forte. Ce sont des joyaux qui témoignent du savoir-faire culturel d’une époque, et qui valident aussi l’idée que l’on se faisait de la beauté. Aujourd’hui encore, en architecture peut-être seulement, la construction utopique subsiste; et l’architecte, afin de concrétiser ses projets et ses ambitions, se tient au plus près des pouvoirs politiques ou financiers qui anticipent la modernité. Qu’on se souvienne du Corbusier et du dernier chapitre de son ouvrage rédigé en 1924, Vers une architecture, intitulé « Architecture ou révolution », et qui pose la question de l’idéologie moderne dans l’œuvre collective. Déjà au IIIe siècle av. J.-C., Philon de Byzance énumère les Sept Merveilles du monde qui correspondent aux œuvres d’art, architecture, statue, jardin suspendu, que les anciens trouvaient les plus remarquables. Cette classification reste aussi un précieux témoignage de l’unité du monde antique. Alors pourquoi Mounir, aujourd’hui, ce titre d’exposition quelque peu provocateur « Fuck Architects ». Un projet en trois chapitres dont l’exposition de Thiers en est le second, après celui de New York au Lombard-Freid Projects, et avant la Biennale de Bruxelles ou celle de La Havane à Cuba prochainement. //


Mounir Fatmi : Je vais, cher Frédéric, essayer de répondre à ta question « pourquoi ce titre ? » sans trop me justifier du « pourquoi » de ce titre. Répondre à cette question, ce sera comme se jeter d’une fenêtre sans savoir à quel étage je me trouve.

 

1.The Architect Il y a quelques années, je me suis retrouvé dans la même situation. Écrire un texte pour le catalogue « Next Flag » du Migros Museum où j’avais montré pour la première fois l’installation Obstacle. Résultat de quatre années de recherche dans le quartier du Val-Fourré, banlieue de Paris. C’était évidemment avant les incidents du 27 octobre 2005, que la presse nationale et internationale a qualifiés de « révolte des banlieues » et comparés à Mai 68. Ne voulant surtout pas écrire sur l’architecture et les problèmes de banlieue, alors que mon installation Obstacle était directement inspirée de cette violence architecturale des années soixante et de son manque d’humanité, j’ai intitulé mon texte « Le prétexte ».

 

J’avais déjà ce malaise concernant cette architecture prétendument fonctionnelle des « cités radieuses », ces immeubles HLM loin des centre-villes. Avec ces quartiers ressemblant à des grandes salles d’embarquement d’aéroport où tout le monde attend le prochain départ. Où la violence du béton dépasse toute violence décrite par la presse pendant les émeutes. Tout le monde sait que depuis plusieurs années les pouvoirs publics ont essayé de remédier à ce « mal d’architecture », en médiatisant la destruction de plusieurs tours dans les quartiers sensibles. Mais le béton avait déjà contaminé les cerveaux, et malheureusement les barres et les obstacles se trouvent maintenant dans la tête. Le ghetto est dans le cerveau.

 

Oui, l’architecture ou la révolution, mais je ne pense pas que l’architecture puisse remplacer la révolution. L’architecture est une arme qui de tout temps a été maniée par la classe dominante de la société humaine. Je pense que par nécessité l’homme doit se révolter, c’est un besoin vital, mais se révolter ne veut pas dire brûler la crèche du quartier ou la voiture du voisin. Dans La Ville de demain, Le Corbusier déclare : « Je suis architecte, on ne me fera pas faire de politique. On ne révolutionne pas en révolutionnant. On révolutionne en solutionnant. » Parfait, je suis tout à fait d’accord, mais le résultat c’est que par la suite cela a mal abouti socialement. Malheureusement, cette attitude apolitique a véhiculé la croyance que l’architecture pouvait transformer les hommes et la société et résoudre leurs problèmes. Personnellement je ne pense pas que l’architecture sans révolution puisse être une solution. Je ne crois pas non plus que « le grand architecte de l’Univers » soit capable de nous proposer autre chose que des formes carrées pour nous faire tourner en rond, alors « Fuck Architects ».


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