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LE RÊVEUR INVISIBLE


Alain DIZERENS











DIZERENS Alain

6, rue des Sources

1205 Genève/ Suisse

Tél. (022) 329-63-17

aldiserens@bluewin.ch









Table des matières





LE MARCHEUR

DE Hasard

Larmes de sel plein les yeux sur une mer démontée, il hurle de plaisir à chaque déferlante qui étincelle à la proue du navire et rejaillit en pluie d'écume sur le pont.

Tempête d'éclairs, rafales d'écailles, cris de goélands déportés, rugissements des vagues qui se brisent contre l'étrave dans un vacarme assourdissant : jamais il ne s'est senti aussi vivant !

À vingt-cinq ans, dans la furie des flots où des cris d'avalanche s'engouffrent sous la coque, il s'éprend jusqu'au vertige de cette traversée vers la Crète, sursaute, tangue, vacille, s'agrippe au bastingage en riant, inondé par des gerbes qui éclatent en bouquets de neige de mer.

Ruisselantes d'embruns au milieu du fracas des lames, les vitres tremblent sous des trombes d'eau et chaque fois qu'une corne de brume résonne au cœur des ténèbres, il a le sombre pressentiment d'un désastre imminent, mais pour rien au monde il n'échangerait sa place contre une cabine douillette, car il veut être aux premières loges pour admirer les longues déchirures indigo qui brûlent la nuit, comme des couteaux portés à incandescence à travers les failles d'outre-mer où des brisants phosphorent sous des étoilements de sel qui fument sur la coupée avant.

Au matin, dans une stupeur émerveillée, il découvre le rose poudreux d'un ciel pommelé de nuages en coton.

Extase !

Miroitant au soleil, la mer rumine ses blessures sous la beauté filante des goélands qui dessinent des acronymes sur l'aire du temps.

Au loin, un phare bleu et blanc bat comme un cœur sur le fil d'un horizon crémeux, mais il y a une telle tendresse dans la lumière que des frissons le parcourent tout entier.



À son arrivée à Réthymnon, il laisse les remparts de la forteresse vénitienne derrière lui et se dépêche de faire du stop, sac sur le dos.

Quand une camionnette s'arrête, il grimpe sur le plateau arrière et file sans savoir où il va, cheveux au vent. Grisé par la vitesse, il s'abandonne à la transhumance avec une totale confiance.

Loin des sentiers battus, il fait brusquement signe au chauffeur de stopper, coupe à travers champs, respire le printemps qui embaume la camomille, l'eucalyptus et les cyprès avant de s'enfoncer au cœur d'une terre ocre, foulant l'herbe tapissée de pâquerettes au milieu des oliviers noueux.

L'odeur des prés et le bourdonnement des abeilles lui montent vite à la tête, mais dans la lumière très pure d'avril qui vibre d'une aveuglante réverbération, il continue à battre la campagne, gravit des collines, zigzague parmi ceps de vigne et troupeaux de moutons, heureux de n'avoir de compte à rendre à personne.

Tout est possible : le hasard est son guide.

L'imprévu sa boussole.

L'aventure son maître d'œuvre.

Ne pas savoir où il couchera ce soir l'enivre, car il a trop lu « Les grands chemins » de Giono pour ne pas jouer au migrant avec une insouciance rêveuse.

Aucun projet, aucun but.

« Carte blanche à l'errance ! » hurle-t-il sous un saule pleureur aussi délicat qu'un pubis de jeune fille à peine nubile ! La joie de pouvoir choisir son itinéraire à la moindre bifurcation le laisse dans un état proche de l'euphorie.

Au loin, la mer a des crocs d'écume qui tranchent sur le bleu profond du ciel alors que les bourgeons dégagent une évanescence de pommiers en fleurs.

Marchant au gré de ses envies, il jouit pleinement de sa liberté et aperçoit tout à coup, à flanc de coteau, un homme qui le regarde avec méfiance, bêche sur l'épaule.

Lorsqu'il arrive au village de Kaina où des silhouettent l'épient derrière les rideaux, il se dirige vers la grande place aux platanes mutilés, ouvre la porte de l'unique troquet aux fenêtres barricadées dans la pénombre des volets et plisse les yeux pour s'habituer au clair-obscur du bistrot avant de discerner de vieilles femmes tout en noir tapies à côté de trois patriarches, menton appuyé sur leur canne, qui scrutent avidement le nouveau venu, heureux d'échapper au mortel ennui de l'après-midi.

Dans la chaleur striée d'ombre, il commande un café et un ouzo en se laissant dévisager comme une bête curieuse par un comité d'accueil figé au cœur d'un silence religieux.

Sourcils froncés, une octogénaire aux allures de vieille sorcière mâchonne interminablement, interloquée par ce voyageur en jeans et basket qui se balade à l'heure de la sieste. Se mouchant parfois dans son tablier, elle semble l'auréoler d'une aura de mystère, comme si elle découvrait dans ses yeux de mythiques soleils venus de l'autre côté de la Méditerranée…

- Parakalo ! Epomenos chorio ?1 bredouille soudain l'étranger.

- Oh ! Vamos ! Vamos ! crie l'assistance stupéfaite qui lui montre la direction, doigt pointé en avant.

- Chiliometra ?

- Tessera ! 2 lancent les aînés qui ne peuvent s'empêcher de rire en dévoilant leurs chicots avec une candeur désarmante, ravis d'entendre ce visiteur s'embrouiller dans leur langue. Malheureusement, faute de vocabulaire, la conversation s'arrête presque aussitôt.

Agacée de ne pouvoir communiquer, une ancêtre somme un gamin d'utiliser ses maigres connaissances d'anglais, le houspille en lui donnant de petites tapes sur la nuque pour l'obliger à parler, mais le pauvre gosse ne parvient pas à prononcer un seul mot et se tord les mains d'impuissance, honteux de ne pas être à la hauteur.

Lorsque la patronne voit tout à coup l'inconnu sur le point de partir, elle s'empresse de lui resservir un ouzo avec quelques raisins de Corinthe sur une assiette pour le retenir.

Lèvres encore luisantes d'un marc épais, il fait honneur à cet alcool tiède, mais ne sait plus quoi dire et finit, mal à l'aise, par sortir son porte-monnaie dans un concert de protestations, car personne ne l'autorise à payer.

Main sur le cœur, il remercie alors longuement, s'incline très bas, passe son sac en bandoulière, salue tout le monde et s'en va, escorté jusqu'à la place du village par tous les vieillards qui le regardent s'éloigner à travers les oliviers en lui faisant de grands gestes d'adieu.

Vamos ! Vamos !





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À soixante-cinq ans, sur le pont du bateau en partance pour Athènes, il admire la mer cravacher sous un pâle soleil qui lui donne l'impression de voguer dans un rêve.

Se retournant sur son passé, il réalise alors qu'il n'a fait que passer à travers les pays visités, se bornant à entasser décors, atmosphères, odeurs et instantanés sans avoir jamais pris la peine de s'arrêter longtemps pour essayer de comprendre puisque tout lui restait encore à découvrir…

À quoi bon s'échiner à approfondir !

Unique préoccupation ? Accumuler des expériences.

Aujourd'hui, il ne se souvient même plus des gens qui lui avaient fait si bon accueil dans ce sombre bistrot de Kaina. Les rencontrer lui avait suffi, mais pas question d'apprendre la langue pour dialoguer avec eux ! Il avait d'autres priorités.

Qu'a-t-il donc retenu d'un tel voyage ?

Pas grand chose, à part un méli-mélo d'images qui se superposent.

Crète, Chypre, Turquie ?

Il mélange tout.

Dictature des colonels ?

Une fumée !

Invasion de Chypre par la Turquie ? Demande d'adhésion de la Grèce au sein de la Communauté économique européenne ?

Du vent !

Pas le temps de s'occuper de pareilles broutilles !

Vamos ! Vamos !

Incapable de trouver du sens à cette façon d'avoir cumulé des sensations, il s'aperçoit soudain qu'il avait fui de manière systématique tous les monuments historiques, évité ruines, reliques et décombres, écœurants vestiges destinés aux touristes et non aux rebelles de son espèce !

Cnossos, culture minoenne, disque de Phaistos, musée archéologique d'Héraklion : du balai ! Pas question de s'encombrer d'un guide pour visiter la Crète.

Plutôt crever, oui !

Seuls les bourgeois faisaient ça. Ne surtout pas ressembler à tous ces troupeaux de bovins bêlant dans leurs tours organisés très confortables, reclus douillets bloblotant dans du babeurre, meutes de moutons n'ayant accès qu'à des randonnées de carte postale : pire affront pour un bourlingueur en cheveux longs qui faisait la route à pied, sac sur le dos, lisait Kerouac, écoutait Dylan et se brodait des étapes en dehors des sentiers battus.

Touriste de masse ? La honte ! Jamais de mirages plein les yeux pour déchiffrer l'ineffable beauté du monde, jamais de soleils calcinés, d'aurores vertes sur un fil de hasard à se saouler d'errance, la seule, celle de Rimbaud ! Jamais de semelles de vent, de pieds nus et de vers plein les cheveux ! Aucune débauche, aucune vision de damné, aucun dérèglement des sens pour changer la vie…

Rien : néant !



Mais quarante ans plus tard, une question l'interpelle : d'où lui était venue cette folle envie de partir sac au dos alors qu'il détestait être sanglé comme un mulet ? Qui l'avait poussé à partir à pied tel un beatnik alors qu'il adorait la voiture ? Qui lui avait dicté ce mode de voyage si ce n'est la beat generation en révolte contre les principes à faux col des bourgeois ?

Imprégné malgré lui de toutes les valeurs hippies, il se rend compte aujourd'hui à quel point il est redevable à ce mouvement ayant remis en question les fondements même de la société de consommation. Il avait cru innover en échappant à l'influence de sa génération, mais s'était coulé dans le moule de son époque, sans suivre pour autant le cheptel baba cool au festival de Woodstock !

Casser les modèles ? Oui ! Mais ne pas faire la part belle à un nouveau conformisme ! Culbuter les stèles ? Oui ! Mais sans rien sacrifier à la mode.

Rester seul maître à bord, libre et sans entrave.

Vamos ! Vamos !





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À travers champs, fouetté par le vent, il se saoule de liberté, comme un homme ivre d'une inconditionnelle dévotion à la vie.

Yeux à hauteur du ciel sous une éclatante lumière de craie bleue qui rutile au soleil, il se remplit les poumons d’iode et de sel en écoutant le bruit des vagues dans les arbres, les appels obsédants des oiseaux, le braiment des ânes, les sonnailles des troupeaux.

Sans attache devant la mer qui cavale à l'horizon, il s'ouvre à l'inconnu et jubile en percevant le pouls du monde qui bat comme un cœur. En osmose avec la nature, tout lui semble possible, même de laisser le champ libre au hasard sans se ronger les sangs à chaque croisement.

Guidé par l'imprévu, tanné par vents et marées qui lui burinent un teint cuivré de baroudeur, il jouit de l'instant présent sans rien demander d'autre à l'existence.





Lorsqu'il arrive sur la grande place de Vamos en fin d'après-midi, il retrouve les mêmes platanes nus qui tendent leurs branches amputées à travers une lumière blanche tandis que se décalquent, dans l'immense vitre d'un café, les ombres fuyantes des nuages qui s'enroulent et se tressent en tissant des mirages aussi fugaces que de longs écheveaux lentement absorbés par la glace. Fasciné par la magie de cette gigantesque fenêtre cernée d'une glycine, il pousse la porte d'un petit restaurant où quelques chaises en osier, un juke-box et sept tables recouvertes de toile cirée autour d'un fourneau constituent l'unique bien des propriétaires.

Rien de superflu.

Que du vide sous un très haut plafond.

Cette simplicité lui convient parfaitement.

Enveloppée dans un manteau noir, la patronne lui sert de petits poissons grillés qui croquent sous la dent, accompagnés d'olives noires et d'un verre de vin rouge âpre et sombre.

Lorsqu'il demande à coucher, elle a un geste d'impuissance, dépitée de ne pouvoir répondre à ses attentes, mais après avoir longuement palabré avec son fils, elle finit par concéder qu'elle possède bien un débarras, mais indigne d'un étranger. Gênée, elle n'ose pas le lui proposer, se tord les mains, grimace et se fait violence avant de consentir à lui laisser visiter ce fenil abandonné, s'empressant aussitôt d'ajouter que son aîné se fera un plaisir de lui montrer la maison et se chargera de balayer le galetas pour qu'il puisse dormir en paix.

Stupéfait d'une telle hospitalité, il accepte sur-le-champ et sort un billet pour s'acquitter de son maigre repas, mais d'un coup de menton qui n'admet aucune réplique, la patronne refuse d'être payée.

Durant tout le trajet, il n'arrête pas de se répéter : « Quelle classe, quelle noblesse. Décidément, à Vamos, il y a du sang de patricien dans chaque plébéien ! »



Au seuil de la minuscule bicoque inhabitée où des ceps de vigne pendent comme des coquillages accrochés au balcon, il s'émerveille de cette grange remplie de paille et de crottes de chèvre !

Du premier étage, il peut voir la mer.

Bonheur suprême.

Inutile de balayer, il couchera dans le foin.





Après avoir dormi quelques heures, il se réveille, cheveux broussailleux d'herbes sèches avant de se glisser dans la nuit où des guirlandes d'ampoules multicolores donnent un air de fête à tout le village.

Entre le vert Véronèse des volets et le bleu Lascaux de certaines portes, des chaises attendent sur le pas des maisons, mais il fait encore trop froid pour rester dehors.

Irrésistiblement attiré par l'enseigne du café KAØØ MAR dont la grande vitre embuée couve une atmosphère très chaleureuse, il retourne dans le même petit restaurant aux murs blanchis à la chaux, s'assied à la même table sous deux ampoules nues suspendues au plafond et savoure la douce chaleur d'un poêle au long tuyau qui traverse toute la salle jusqu'aux minuscules carreaux d'une porte-fenêtre peinte en vert foncé.

Casquettes posées à côté de leur assiette, quatre policiers aux yeux aussi brillants que leurs boutons d'uniforme boivent et parlent très fort, s'esclaffent, crient, se renversent sur leur siège, tapent des pieds, prenant à parti le tenancier obèse qui flotte dans un large tablier de boucher devant une vieille femme silencieuse, fichu noir rabaissé jusqu'aux sourcils, qui observe son petit-fils en train d'engloutir de la laitue fraîche, des olives et du pain.

Chignon haut dressé, profil en lame de couteau, la patronne fait la cuisine et mange debout devant la cheminée, mais chaque fois qu'elle se retourne vers l'étranger pour s'assurer qu'il ne manque de rien, son regard s'allume d'une immense bonté, comme si elle était prête à avoir des largesses de reine pour ne pas déroger aux lois de l'hospitalité. En souliers et bas noirs, mains sur les hanches, elle surveille la cuisson des souvlakis pendant que son mari recommence pour la millième fois ses comptes en grattant son crâne rasé d'orang-outang.

Toujours plus prolixes sous des bocaux d'olives alignés près d'une antique radio datant de la Deuxième Guerre, les gardiens de la paix au visage écarlate sont pliés en quatre à chacune de leurs plaisanteries, s'épongent le front en entamant leur troisième litron, se lèvent pour glisser une pièce dans le juke-box et font mine de danser le sirtaki, bras écartés, avant de se rasseoir, tirebouchonnés de rire à force de jouer les intéressants devant le voyageur qui déguste des oursins et boit du retsina servi dans un grand verre à dents !

À la fin de son repas, la bouteille est presque vide, mais il commande encore un café dont le marc lui reste longtemps collé au palais.

En partant, il tangue un peu et doit batailler ferme contre la patronne qui refuse à nouveau de lui laisser régler sa note.

Ivre, il sort en pleine nuit et titube devant un drapeau grec qui fait la nique à la lune coincée entre deux fils électriques.





Sur son balcon, émerveillé par le cosmos, il boit tous les météores du printemps sans arriver à croire qu'il est issu des étoiles. La voûte céleste demeure muette et il a beau essayer d'apprivoiser ce gouffre d'infini qui l'attire tel un aimant, il ne parvient pas à dompter sa peur du néant sous cette démentielle coupole qui le laisse aussi vulnérable qu'un enfant.

Jouer au nomade en plein jour ne lui pose aucun problème, mais la nuit, une sorte de terreur remonte infailliblement, comme si, piégé sous un univers en fuite, il percevait au fond de lui-même une tombe invisible qui l'attendait de toute éternité, réveillant aussitôt la même peur du noir qui le tenaillait lorsqu'il avait dix ans.

Pour ne pas être happé par sa phobie du vide, il préfère alors se concentrer sur le café d'en face où beaucoup de clients fument en écoutant les longues plaintes du rébétiko 3. Depuis sa terrasse, il observe les doigts noués d'arthrite de quelques vieux en train d'égrener leur chapelet alors que d'autres, hochant la tête au rythme du bouzouki 4, tapent des mains avec la salle qui reprend en chœur les refrains.

Très vite, il se prend d'amitié pour ces gens qui font la fête sans s'inquiéter du lendemain, mais ne descend pas s'attabler au bistrot, car il a besoin d'être seul sans avoir à sacrifier aux rituels d'une convivialité qui exige un minimum de politesse.

Grillant des cigarettes sous les étoiles, il cultive alors cette savoureuse impression d'être de passage et de pouvoir donner la priorité à la rêverie, mais sans gréer ses voiles jusqu'à l'infini, de peur d'être saisi par le trou noir des ténèbres.





Au matin, la lumière est si pure qu'il cligne des yeux devant l'ingénuité presque acide du printemps où les platanes coupés semblent implorer l'aurore.

Après avoir retiré le sac de sable bloquant l'entrée, il n'a plus qu'à s'en aller, libre face à la mer qui écume au loin dans des remous d'un bleu persan.

À part le dîner, il n'a pas déboursé un sou et s'incline très bas en passant près de la patronne qui le regarde partir, nez collé à la vitre, pâle sourire aux lèvres.





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Quarante ans plus tard, accoudé au bastingage, il garde toujours en mémoire le coup d'œil mauresque de cette femme au caractère ombrageux qui ressemblait à la veuve sombre et revêche du film de Zorba le Grec.

Gravement, il rend alors un tardif hommage à cette patronne qui avait su lui offrir gîte et couvert sans attendre la moindre récompense, tel un diamant noir aux étincelles de feu dans le regard qui lui inspire encore aujourd'hui beaucoup de respect.

Tourné vers son passé, il doit pourtant bien reconnaître qu'il n'est plus ce transhumant fluide d'aisance qui marchait sur son ombre avec une folle insouciance ! Tout lui pose problème désormais : ses jambes, son cœur, ses dents, ses articulations…

Conscient des risques en solitaire, il voit du danger partout et tremble à l'idée de se retrouver comme un misérable cloporte à l'hôpital. Privé de la sève vive qui lui infusait jadis une énergie tigrée d'envies, il redoute le pire à chaque instant, s'affole pour un rien, cafouille lamentablement, car tout va trop vite, se bouscule dans sa tête. Dépassé par les événements, il a si peur d'être pris au dépourvu qu'il prépare avec minutie chaque expédition dans l'espoir d'anticiper l'imprévu ! Ce n'est plus du voyage, mais une autoroute balisée de coton pour congédier l'inattendu…

Le contraire de ses vingt ans.

Bien sûr, il peut toujours marcher librement et sa curiosité demeure intacte, mais il est quand même bien obligé d'admettre que ses récents périples ne lui élargissent plus la vision. Au contraire, ils auraient plutôt tendance à le faire revenir en arrière…

Fini le dresseur d'éclairs qui couchait sur le pont d'un bateau, fini le voleur de foudre aux fringances fauves dans les écluses du temps, les rires sabrés d'inconscience, les cuites phénoménales sous les étoiles, les griffes de jaguar déchirant des cris de buée dans l'onduleux repli de la nuit, les adhérences d'oubli hurlant à la lune sous les grandes clameurs tatouées d'outremer.

Condamné à voyager en touriste qui cumule les assurances de rapatriement, il se fait honte quand il sort sa carte de crédit ou sa Travel Cash comme un bourgeois ! Pas fier non plus lorsqu'il n'arrive pas à caser le moindre pull-over de rechange dans son sac puisqu'une monstrueuse pharmacie prend toute la place ! Pilules, cachets, comprimés, gélules, ampoules, antibiotiques, onguents, pommades, antidouleurs : tout s'empile pour qu'il ne soit pas pris au dépourvu en cas de défaillance. Rien ne manque à l'appel : il trimballe une pharmacopée capable d'étouffer un buffle !

Toutefois, à son âge, comment ne pas faire passer la prudence avant l'insouciance s'il veut revenir entier ? Inutile de jouer au bohémien solaire qui ne fraie qu'avec les nuages, il se ferait moucher dans l'heure ! Mais quelle nostalgie lorsqu'il repense à la prodigieuse liberté de ses vingt ans.

Pas question pourtant de se lamenter puisqu'il est encore en vie ! Pas de regret, pas de vague à l'âme : continuer.

Vamos ! Vamos !



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Entre des murets de pierre et des bottes d'épineux, il emprunte un chemin pour mulet qui s'enfonce en plein maquis. Dans des odeurs de garrigue, des bourdons tournent au ras du sol, enivrés du parfum des fleurs au milieu des caroubiers. En cavale, le souffle du large lui agrandit les poumons et lui procure un incroyable sentiment d'évasion dont il ne peut plus se passer.

Au loin, des îles dérivent dans un jaillissement d'écume qui donne aux calanques de marbre des profils belliqueux de dieux érodés par le vent.

Soudain, ses souliers l'abandonnent et il doit les ficeler sous la semelle pour tenir jusqu'à la mer. Cloques aux pieds, il marche sans relâche, croise parfois des silhouettes aux sourcils fourchus, moustaches drues et yeux flamboyants, salue d'un coup de tête des visages soupçonneux, écoute le claquement des draps qui sèchent sur un balcon, traverse des villages accrochés au flanc des montagnes, s'arrête sur des falaises à pic.

Tout en bas, dans des criques de craie, les scarabées des vagues prennent des teintes d'aigue-marine parmi un guêpier d'alvéoles mouvantes qui fait mousser des opales dans les mailles d'émeraude de l'eau où le refrain de marée vive vient récolter ses embruns au bruit de cigales sur les rives.

Toujours aussi ardent à faire corps avec la nature, il transhume comme un nomade qui se contente du strict minimum en économisant sur tout. Pas d'encombrement inutile. Aussi léger qu'une bulle de savon, son sac ne pèse rien.

Grisé de l'air liquide, il épuise la magie des couleurs et l'opulence des odeurs, s'exalte aux cris des goélands, se laisse porter jusqu'au soir, étourdi de fragrances et de vent, comme s'il avait vanné jusqu'au vertige toute la quintessence du monde.

Mais chaque fois qu'il s'arrête, un sentiment d'incomplétude le hante.

Pourquoi n'arrive-t-il pas à trouver l'adéquation parfaite entre lui-même et son ombre ? Pourquoi un manque le creuse-t-il aussi incompréhensiblement ?





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Dans une incantation de lumière duvetée d'un frémissement de soleil filoché en mailles d'écailles et soie de topaze, la féerie des flots à la fugitivité de camées laisse miroiter ses mosaïques de crocs et fractures de cris sous l'étrave du bateau.

Bercé par le continuel ruissellement des vagues, il glisse sur un mirage d'eau, s'invente des débarcadères aux bras accueillants, rêve à des phares de marée ou à des îles enchantées, mais ne réussit pas à se construire un ailleurs aux couleurs de l'Éden ! La raison même de sa vie semble lui échapper, car il n'est plus cet écumeur de grand large, ce coureur des mers, ce solarien des hautes rives qui n'avait peur de rien.

À la tombée de la nuit, l'angoisse le saisit et il sursaute chaque fois que la sirène retentit.

Parfois, à l'horizon, il voit des estacades se profiler le long de grèves fictives où affleurent de mystérieux palmiers noirs qui ondulent sous la lune, lui font signe, paraissent l'avertir d'un danger. De crainte d'être happé par le néant, il se confectionne une cotte de mailles de superstitions aux rituels insensés, mais préfère encore être à l'air libre que parqué à fond de cale dans une cabine aux lits superposés où il restera éveillé toute la nuit à guetter les sept coups de la sirène pour être le premier à sauter dans une chaloupe de sauvetage !

Sous la Voie lactée, il cherche alors une certitude qui pourrait le guider, mais rien ne vient satisfaire son appétit de clarté.

Quelle évidence fondamentale lui fait-elle défaut ? À quel absolu n'a-t-il pas accès ? Pourquoi son destin est-il aussi opaque ?

Traqué par des frayeurs bleues qui affolent sa boussole, il a l'impression que le vaisseau fantôme s'arrête tout à coup au cœur des ténèbres.

Trou noir de la peur.

Arrivera-t-il seulement à bon port ?

À soixante-cinq ans comme à vingt, le même sentiment d'impuissance le submerge. Muet devant la fureur des éléments à l'incroyable potentiel de nuisance, il se découvre immensément perdu.

Personne pour le rassurer.

Aucun réconfort.

Totale déréliction.

Impossible de tenir les jumelles à l'envers pour minimiser le malheur !

Dans la terrassante profondeur de la nuit, aussi friable qu'un homme de plâtre, il reste toujours dans la même ignorance de son sort, telle une marionnette de la fatalité dont la seule assurance demeure la mort…





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Au seuil d'un soir qui couve sa douceur mauve au couchant, il décide de s'arrêter sur la plage d'Almyrida.

Encore rose, le sable se teinte d'une couleur cendre alors qu'une première étoile se reflète sur l'eau.

À part deux pêcheurs qui reprisent leur filet et quelques vieux aux pantalons fripés en train de boire leur café, il n'y a personne.

Aucun touriste.

Le village semble abandonné : l'idéal pour écrire à son aise !

Après avoir loué une maison délabrée face à la mer, il s'installe au premier étage pour travailler, mais quand il essaie de mettre en forme ses expériences, il a beau se triturer les méninges : rien ne vient.

Aucune inspiration.

Mortifié, il se cure alors les ongles en regardant le misérable matelas au sommier métallique, la table branlante recouverte d'un plateau vert olive et trois chaises en paille à la Van Gogh devant une terrasse crépie à la chaux, rêve interminablement, soupire, lève les yeux au ciel pour s'évader de cette prison, toujours en quête d'un souffle, d'un élan.

En vain.

Chaque mot est un accouchement, chaque heure passée devant sa feuille blanche une séance de torture, mais il refuse pourtant de lâcher prise, se pousse, se motive.

Inutile : sa tête est vide !

Sans oser se l'avouer, il cherche alors tous les prétextes pour échapper à ce tête-à-tête harassant, se lève pour bloquer les volets qui ne cessent de taper, maudit cet âne buté en train de braire comme un damné, peste contre le calme qui lui fait défaut, prend en dégoût la chaleur suffocante et bondit sur la terrasse pour humer l'air du large, mais pas la moindre idée ne vient l'illuminer.

Balzac prenait-il du café à longueur de journée ?

Du coup, il s'en gave au point d'en avoir des tics, fronce le nez, cligne des yeux, a des spasmes dans les doigts, collectionne les grimaces tel un pantin surexcité qui fume des cigarettes locales, âpres et fielleuses, à défaut des Boyards de Sartre !

Il ne lui manque que la robe de chambre de Balzac ! Comment décoller sans ce talisman divin ?

Mais où en trouver une ? Mieux vaut carburer au gros rouge, comme Simenon, quitte à être saoul à plein temps !

Et pourquoi ne pas imiter Baudelaire qui fumait du haschich ? Mais où dégoter du chanvre indien dans un tel patelin ?

Devant pareille impossibilité, il se rabat sur le café.

Encore un !

Coup de fouet…

Il confond verve et vertige, s'énerve, déchire un brouillon, recommence, cumule les banalités qu'il barre d'un trait de plume rageur.

Aucune veine poétique.

Handicapé, il demeure bredouille, car son stylo est inadéquat ! Il lui en faut un autre sur-le-champ : un vrai.

À l'épicerie du coin, le choix est si limité qu'il doit se contenter d'un vulgaire Paper Mate chromé dont il se dépêche de faire sauter l'agrafe avant de gratter au couteau toutes les dorures pour lui donner l'air d'avoir vécu…

Mais inutile de rêver, il ne réalise pas plus de miracles avec celui-ci !

Que faire ?

Proust travaillait-il au lit ?

Il essaie à son tour : sans succès.

Hugo écrivait-il debout ? Il tente aussi le coup !

Peine perdue.

Hargneux, il arrache une page et s'échappe une fois de plus sur la terrasse.

Prostration de vaincu.

Face à la mer, il rumine sa débâcle et s'en veut à mort de n'avoir pas emporté vingt dictionnaires pour trouver le bon mot ! Pourquoi avoir refusé de s'encombrer ? Nu devant sa feuille blanche, il en paie le prix aujourd'hui.

Encore une excuse pour s'esquiver…

Mais à quoi bon jouer à l'écrivain puisqu'il n'en est pas un ? Inutile de simuler : il est incapable de transmettre ses impressions.

Rageur de n'avoir strictement rien à dire, il écrase sa cigarette, fulmine, tape du poing, shoote dans une bouteille de bière, déchire un Figaro périmé avant de sortir en claquant la porte.

Aveu d'impuissance : il part se balader au bord de la plage où un pêcheur écope sa barque avec une boîte de conserve. Son seul butin consiste en quelques sardines qui gigotent au fond d'un seau à côté d'un filet jaune en lambeaux.

Aucun intérêt !

Haussant les épaules, il s'arrête à l'angle d'une piteuse bicoque au toit fendu. Derrière les vitres d'un café sans rideau, une vieille femme courbée sur son ouvrage brode dans un calme souverain. Lunettes cerclées d'acier, elle s'applique avec une infinie patience, bercée par le ressac aux bruits de baisers sur le sable.

Mortelle léthargie : quelle torpeur !

Pourquoi a-t-il fait tout ce chemin pour se cloîtrer dans ce village hors du temps ?

Le fiasco était pourtant prévisible…

Effondré, il erre, bras ballants, s'ennuie à mourir, monte au sommet d'une colline, mais plus rien n'a de sens.

À quoi bon la splendeur de la nature s'il est incapable de la mettre en forme puisque sa plume n'a pas été façonnée à sa main et qu'il ne possède qu'un vocabulaire enfantin ?

Dans le violet cendré du soir, il redescend, épuisé, sans même s'apercevoir que des cônes d'ombre s'allongent sous les oliviers qui moutonnent jusqu'à la mer.

De retour au bistrot, il grignote poulpes, pistaches, olives noires et pain blanc qu'il trempe dans l'huile, mais écœuré avant même d'avoir mangé, il se sent vide à crever et contemple avec indifférence la patronne en train de se moucher entre ses doigts.

À côté de lui, un homme au visage en terre cuite fume tranquillement sa pipe. Toutefois, devant ses moustaches de porc-épic et sa patience de fossile, il a envie de l'étrangler et préfère rentrer se coucher.



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Chaque fois qu'il repense à ces instants de doute profond, il ne peut s'empêcher de sourire, car il connaît à présent toutes les forêts qu'il a dû défricher pour faire sauter ses verrous et pouvoir dévoiler l'essentiel. Mais en pleine jeunesse, étoile filante traquée par l'urgence, il avait été incapable de trouver les mots pour mettre en forme son idéal.

Aucun temps mort pourtant, aucun relâchement : vingt-quatre heures sur vingt-quatre sur les dents ! Mais il lui avait fallu un temps infini avant de découvrir ses propres cadences sans imiter un modèle. Toutefois, à mesure de l'accomplissement du grand œuvre, son espace intérieur s'était élargi.

Aujourd'hui, avec l'âge, le carcan s'est quelque peu desserré et il lui est possible de mieux savourer les petits plaisirs de l'existence, de s'extasier devant la beauté sans avoir forcément le pouls des essieux qui bat dans les tempes ! La furie de la vie ne passe plus en courant et il peut jouir de moments de décompression où il ne se sent pas coupable de renier sa quête quand il respire le parfum d'une fleur…

La lenteur n'est plus une tare, l'intensité ne rime plus exclusivement avec rapidité et il lui arrive même - privilège de la vieillesse ! - de perdre du temps sans éprouver le sentiment de se trahir.

Bien sûr, le corps désormais n'est plus à la fête, mais les phrases coulent toutes seules ! Le contraire de ses vingt ans où il lui était impossible d'aller à l'essentiel puisqu'il n'avait pas encore appris la lenteur, passait en coup de vent, avide de recenser capitales et pays pour les épingler à son tableau de chasse.

Macérer est un art.

Rêver aussi.

Incapable toutefois de s'attarder assez longtemps pour que chaque paysage puisse s'épanouir, il n'était pas parvenu, dans son jeune âge, à découvrir les bonnes fréquences pour atteindre la dimension de l'ailleurs et trouver un angle inédit de façon à pouvoir regarder différemment le monde, car parfums, formes et volumes n'avaient jamais eu le temps de prendre leur essor pour opérer leur métamorphose dans la chambre noire de sa mémoire.

Son théâtre d'ombres n'avait pas été à la hauteur du décor.

Trop inféodé à l'instant présent, privé de la profondeur nécessaire pour extraire la substantifique moelle en faisant rayonner la poésie du voyage, il avait eu beau s'échiner, aucune magie n'avait trouvé d'écho en lui.

Aujourd'hui, quand il relit ses carnets qui l'aident à retrouver son itinéraire d'antan, il a l'impression de voir un passager clandestin s'enfuir toujours plus loin, comme un dératé qui veut jouer à l'écrivain, mais ne choisit jamais le bon pinceau pour peindre la quintessence en prêtant ses couleurs au lecteur.





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Au bout d'une semaine, n'ayant toujours rien écrit, il décide alors de s'exiler sur une autre île plutôt que de s'imposer pareil supplice. Impatient de se faire la belle pour donner de l'épaisseur à son existence, il embarque sur n'importe quel bateau et s'arrête au premier port.

Tout en haut d'une colline, dans un café où des fenêtres émiettées de pluie laissent ruisseler leurs sillons sur des carreaux bleutés de fumée, il entend les grandes clameurs de la mer battre le temps en neige ! Nez collé à la vitre, il regarde les vagues fulminantes se fracasser contre les récifs, écoute le vent siffler à travers les plinthes, harceler les charnières, user les chevrons, ferrailler les serrures et arracher des cris aux boiseries peintes en rouge cramoisi.

Du coin de l'œil, il guette des pêcheurs en ciré, bonnet de laine enfoncé jusqu'aux yeux, impuissants face à la furie des flots qui condamne leurs barques à quai. Pas la moindre accalmie dans cette atmosphère de chaos où les rires noirs des goélands plongent à pic dans le fracas des lames qui écharpent les brisants sous un ciel foudroyé d'éclairs.

Fasciné par ces déferlantes qui fusent dans une course à l'abîme où même les phares n'émergent plus du brouillard, il n'arrive pourtant pas à décrire le paysage pour en faire un tableau vivant, s'embrouille dans d'incroyables figures de style, se perd dans une syntaxe à s'arracher les mâchoires et s'éreinte sur des mesquineries de boutiquier sans folie qui compte encore ses pieds et se raccroche à ses rimes, comme à des chevilles pour noyés.

De l'air, de l'espace !

Vivre avant d'écrire ! Ne pas rester prisonnier de ce carcan, sauter le pas, changer de continent, passer de la mer à l'océan : tout est possible.

L'illumination est là-bas, pas ici !

N'importe quelle latitude fera l'affaire.

Singapour, Phnom Penh, Saigon : l'Asie le fait rêver.

Se laissant prendre à tous les pièges de l'exotisme, il veut élargir sa vision sans pour autant suivre aveuglément les traces de Rimbaud en partant retrouver l'hôtel de l'Univers ! Pas question de courir aux basques de ses maîtres, même s'il brûle de monter dans le Transsibérien, comme Blaise Cendrars…

«… fournaise de glaives… Christ rouge de la révolution russe… le soleil était une mauvaise plaie qui s'ouvrait comme un brasier… Dans les déchirures du ciel, les locomotives en furie s'enfuient… couleurs étourdissantes comme des gongs… le diable est au piano… Tomsk, Tcheliabinsk… Krasnoïarsk… »

Bercé par le rythme du wagon, il se voit déjà en train de fumer de gros cigares en buvant du thé, samovar à ses pieds, sous l'ombre portée de cosaques à cartouchières, très dignes sous leur toque de fourrure, qui remettent discrètement du bois dans un poêle rougeoyant.

Ensorcelé par la douceur de braise du compartiment tapissé de livres comme une bibliothèque d'acajou ambulante, il dérive sur une banquise de ouate, s'évade toujours plus loin, entend des saccages de sabots à travers une débâcle de neige et de vent, imagine déjà des Tatars, courbés sur leur monture, qui cravachent l'hiver à grands coups de yatagan…

Taïga ! Taïga !

Rafales de blizzard sur un océan de glace, fissures de gel qui éclatent dans la plèvre enflammée du temps.

Soudain, sous les vitraux d'une basilique aux bulbes byzantins, à l'ombre d'ogivales nefs en chœur tréflé, une icône rayonne d'ambre chaque fois qu'il scande la Prose du transsibérien :

«… la Mongolie… ronflait comme un incendie… plaies béantes des blessures qui saignaient à pleines orgues… les regards crevaient comme des abcès… trains noirs… pourchassés par… des bandes de corbeaux qui s'envolaient désespérément après ».

Miroirs mystiques !

Rêves d'orient !

Calfeutré derrière des vitres poudrées de givre, il s'invente des criaillements blancs au-delà du cercle polaire, des féeries de cristal, des cryptes mystérieuses et s'enfuit si loin qu'il en oublie la tempête pour se perdre dans l'infini bleu ouaté des plaines du Grand Nord…



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En pleine nuit, penché par-dessus bord, il se demande si les océans font office de balanciers, comme les marées lunaires qui stabilisent l'inclinaison de l'axe de la terre. Sous un croissant de lune filant sa maille coulée le long du ciel, il nourrit le secret espoir d'en faire des épissures de durée afin de prolonger son voyage en cultivant l'existence sous serre pour la mettre à l'abri, mais en exil sur le dos du monde, il se sent nu devant les gouffres interstellaires qui le relèguent dans une solitude sans fin.

Égaré dans les oubliettes de l'espace, il s'interroge longuement : « Où va donc cette toupie terre qui cherche son chemin à travers l'univers ? Le sait-elle plus que moi cette dérisoire mappemonde qui fonce à cent six mille kilomètres à l'heure ? Réalise-t-elle seulement que la moindre perturbation dans le cycle de son étoile suffirait à fossiliser toute vie ?»

Captif de l'abyssale toile d'araignée cosmique, il a beau sonder l'infini, la mécanique céleste le dépasse et il en est réduit à des spéculations aussi crédibles que des horoscopes : « Si le soleil se réchauffait plus rapidement que prévu et devenait une géante rouge ou une naine blanche qui finissait par s'éteindre ? Si les humains se chargeaient d'accélérer le processus à coups de bombes thermonucléaires en faisant exploser ce chef-d'œuvre en péril ayant résisté plusieurs milliards d'années ?»

Voilà bien le genre de question qu'il ne se posait pas à vingt ans ! À l'époque, il mélangeait solstices, équinoxes, planètes, étoiles et galaxies, sans même savoir que la lune avait une face cachée ! Le visible lui suffisait amplement : nul besoin d'aller fouiller au-delà de l'apparence ! Si une aurore boréale était belle, à quoi bon en chercher la cause ? Et que lui importait la tectonique des plaques, l'inclinaison de l'écliptique, la couche d'ozone ou le réchauffement climatique s'il pouvait se promener sur chaque continent à sa guise ?

Dans le refuge paradisiaque de ses jeunes années, il se croyait presque immortel et se fichait bien de savoir si la terre tournait dans le sens des aiguilles d'une montre ou si la lune s'éloignait au rythme de trente-huit millimètres par an !

Insouciance : maître mot pour vivre en paix ! Mieux valait ne pas trop se plomber la tête pour se sentir léger et pouvoir vagabonder en toute liberté. Mais aujourd'hui, tel un transhumant métaphysique, il n'arrête pas de prendre conscience de la pesanteur du néant.

Cercueil d'opacité…

Des bouffées d'angoisse le submergent.

Au loin, une corne de brume déchire tout à coup la nuit en le remuant au plus profond de lui-même.

Qu'a-t-il donc vraiment appris depuis son plus jeune âge ?





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À vingt-cinq ans, tête farcie de fantasmes, il rêve d'Orient, projette ses envies, poétise à outrance, embellit la grâce des jeunes filles en fleur, magnifie la beauté des femmes aux lèvres aussi pulpeuses que de petits Bouddhas, les idéalise en chapeau conique, fluides d'aisance et d'élégance dans leur soyeux fourreau fendu jusqu'aux cuisses, exalte chaque silhouette courbée sur une palanche dans l'or du couchant, s'invente des lagons ouatés d'un vert d'eau transparent, des plages nacrées d'ivoire au sable aussi blanc que du talc, enjolive cycas et fougères arborescentes qui se balancent sous un ciel jaune soufré : tout lui est prétexte à s'évader, mais la douceur de mangue et l'odeur d'encens qui fume dans des pagodes d'argent où des bonzes en robe safran déambulent sous des ombrelles ne lui suffisent plus, il a besoin de coups de sang, d'éclairs, d'explosions pour faire brûler le temps.


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