Excerpt for Les entrailles du volcan. Voyage au fond de l´âme de Sade by , available in its entirety at Smashwords



Les entrailles du volcan

Voyage au fond de l´âme de SADE

Vann Fjernthav



Copyright 2018 Vann Fjernthav

Smashwords Edition





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BASÉ SUR DES FAITS RÉELS

Toutes les données biographiques qui paraissent dans cette oeuvre sont réelles et prouvées sauf celles correspondant à des lacunes d´information, où il ne peut y avoir que de la conjecture (qui constitue ici la seule fiction).

Encore qu´il n´y a pas d´évidence que Sade ait jamais écrit des confessions à Charles Quesnet (personnage réel), le roman Aline et Valcour, la partie du même titrée Histoire de Sainville et Léonore et le récit sur Tamoë qu´elle contient font réellement partie de l´oeuvre du marquis de Sade.

Malgré qu´il résulte incroyable à beaucoup de monde à cause des préjugés régnants, la plûpart des idées et des sentiments exprimés ici (ou tous, si le marge de conjecture s´accorde à la réalité) sont ceux du marquis de Sade, recueillis dans ses oeuvres littéraires et écrits particuliers, ou déduits de ses faits connus et constatés, tout ce qui peut être vérifié par l´examen de ces sources, sans se borner aux oeuvres de fiction les plus connues de Sade, ni les exclure.

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Chapter 1. UN LEGS FORT ÉTRANGE



Arrivée d´un colis contenant un livre manuscrit et une lettre pour l´artiste peintre Mr. Charles Quesnet, 4 rue Faubourg Montmartre, Paris.





Charenton, 20 janvier 1815

Monsieur,

Je vous envoie, mises au net, les dernières dictées de votre beau-père depuis l´interdiction. Je n´en ai dit rien à personne. Monsieur le Comte a brûlé devant la Police tous les écrits qu´il y avait dans la cellule lorsqu´il arriva. Heureusement, votre mère et moi, nous avions pu en sortir quelques un peu avant.



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À present, il semble que les autorités voient moins blâmable qu´une blanchisseuse se prostitue avec un reclus, que de permettre que ce reclus peuve écrire. C´est pourquoi nous avons feint la première de ces choses pour en donner l´apparence à la dernière. Ma réputation ne s´est pas souillée hors d´ici. Ma mère, la vôtre et vous-même, vous êtes les témoins de ma vraie conduite.

Je regrette la perte de votre beau-père, qui était aussi mon ami, et j´espère que mes efforts peuvent aider, un jour, à lui faire justice.

Votre humble et obéissante servante,

M. L.

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POUR UNE NOUVELLE HISTOIRE DE TAMOË

Je suis âgé, je suis aveugle, et on m´a interdit d´écrire. Je n´aurai pas, donc, le temps pour une autre histoire de Tamoë. Comme la







première t´a plu autant, je te laisse quelques éléments pour l´écrire toi-même, car je ne pourrai plus. Tu devras tâcher d´éviter que personne ne voie des liens entre toi et moi, ou l´on t´accusera de tout le pire du monde sans être vrai. Change des noms, modifie l´apparence. Ce qui est important sera le même.

Étant donné que les principes moraux de Tamoë sont contraires à ceux qui gouvernent le monde entier, je suis sûr que, si par hasard quelque chose de semblable arrivait à exister, elle serait bientôt détruite. Imagine cela, et aussi que les habitants de Tamoë le voient et qu´ils se préparent pour se disperser par tout le monde afin de se sauver. Avec cela tu auras l´argument pour une nouvelle histoire, si tu veux, un jour, l´écrire.

Fuis la tentation de publier tout ce qu´il y a ici. Quelques choses peuvent te coûter la vie ou la liberté, et on pourrait même te soumettre aux plus affreuses tortures. Peut-être, c´est mieux de ne pas publier rien. Je laisse à ton avis le choix de léguer ces idées à tes descendants —pour si, dans l´avenir, l´humanité change—, ou de brûler cet écrit. Je



suis content s´il a eté vu par toi, et que tu connaisses ainsi ma pensée et mes sentiments.

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ÉLÉMENTS POUR UNE NOUVELLE HISTOIRE

Tiens compte que, si par hasard un lieu comme Tamoë pouvait jamais exister, il serait condamné à une prompte destruction, y étant nécessairement voué à cause de la reste du monde, de tous ceux qui pussent en désirer les richesses et en haïr les moeurs. Pour conserver la race et l´esprit de Tamoë, ses habitants devront se disperser sur le globe et se mêler avec toutes les nations. S´y mêler c´est fort difficile, encore que possible. Le plus difficile, presque impossible, c´est de conserver en quelque manière l´esprit de Tamoë pour le transmettre aux autres nations, ce qui est plus difficile encore.

Le commencement du récit pourrait être qu´un jour le roi Zamé s´aperçoit, à cause d´un assaut de pirates, que Tamoë se trouve en grand péril, car toutes les autres nations n´en peuvent être qu´ennemies. Une île si pétite,





mais riche en or, et dont les habitants ont des principes moraux qui seraient abhorrés par la reste du monde —et plus encore par les européens, encore qu´ils disent les adorer—, cette île, je disais, ne peut pas attendre que la destruction aussitôt qu´elle soit découverte. Le minuscule pouvoir militaire de Tamoë resulte inutile contre n´importe quelle armée, n´étant pas même capable de combattre, sans souffrir un grand dommage, un seul navire de filibustiers.

Le roi dresse un plan de survivance par colonisation pacifique, introduisant le principes de la morale de Tamoë dans les autres nations. Ainsi, si le pays original est détruit, ceux qui en sont sortis en porteront l´âme là où ils arriveront. Il faudra émigrer à tous les points du globe, et s´y mêler avec les habitants sans distinction de race ni de civilisation. Mais il sera extrêmement difficile de vivre parmi les ennemis, d´en prendre l´apparence sans en adopter les principes.

Le plan consiste, en réalité, à laisser l´île et son or à la voracité des scélérats qui, inéxorablement, y viendront pour conquérir le territoire. Il faut abandonner un lieu qui, de



toutes façons, serait envahi et dévasté, et la population locale en souffrirait les conséquences. Couardise, en diront quelques´uns, mais je dis que la couardise, dans un tel cas, serait de se nier à voir la réalité.

La dispersion devra être préparée suivant un plan bien étudié. Il faudra apprendre, avant la fuite, des langues différentes, des manières de s´adapter à des climats différents, et beaucoup d´autres choses. Chaque groupe, en plus de la langue, devra apprendre les moeurs du pays d´arrivée, et, comme beaucoup d´elles seront contraires aux principes moraux de Tamoë, il faudra apprendre, dans chaque cas, à en adopter l´apparence sans tomber aussi dans l´essence. Il faudra, apprendre, donc, un art inconnu à Tamoë: l´hypocrisie, seulement afin de preserver la vie et la liberté.

Partout on trouvera, en plus, sous des milliers de formes, le même grand obstacle, le même vénin, la superstition. Le deuxième grand obstacle, c´est le faux amour pour la patrie, qui porte à haïr les autres nations, comme si quelqu´un, pour aimer sa famille, devait assassiner celle du voisin.





Pour éviter la convoitise de ceux qui l´entourent, le peuple de Tamoë doit chercher, pour s´y établir, des lieux où il n´y ait rien que les autres peuvent désirer. Il faudra s´accoutumer aux régions les plus desertes et pauvres, à moins qu´on veuille entrer dans les plus hostiles: les cités, où tout étranger est mal reçu s´il n´est pas riche et puissant, et où l´or sans monnayer de Tamoë ne ferait qu´attirer plus d´ennemis encore. Tamoë doit se répandre au monde extérieur, mais non pas comme une secte, parti, religion ou nation envahissante, mais comme des individus ou des petits groupes épars, porteurs des valeurs de Tamoë dérivées toutes de l´amour comme fin et de la raison comme moyen.

Maintenant, tu peux imaginer tous les préparatifs pour la migration, comme l´envoi d´explorateurs. Tu peux imaginer le journal écrit par un d´eux ou par plusieurs, et montrer ainsi l´opposition entre Tamoë et la reste du monde. Je laisse la fin à ton choix : si tu en veux une de conforme à la réalité et à lanature, écris que plusieurs explorateurs sont tués, quelques par les tourments les plus horrifiants, et que d´autres ont subi des accidents et des maladies, sauf quelques qui



retournent, mais seulement pour voir leur île envahie par les Anglais, ou les Français, ou n´importe quels autres, car tous savent également spolier, asservir, torturer et tuer.

Si au lieu de toutes ces horreurs, tu prefères une fin de pure fantaisie, plus proche de ce que je voudrais, écris que le peuple de Tamoë s´établit enfin dans des lieux isolés et pauvres qui n´attirent point la convoitise des autres, et qu´ils envoyent après quelques hommes aux diverses villes du monde; ceux-ci ont une chance inégale, mais tous survivent, et, pétit à pétit, dans le transcours de plusieurs générations, ils transmettent quelques traits de la morale de Tamoë aux autres nations. Une fin spectaculaire, mais artificieuse, serait que les envahisseurs trouvassent l´île vide, déserte, et, étant encore là, le volcan éclatasse, mais cela serait trop demander à la nature.

Tu dois savoir que Tamoë n´est qu´une nation illusoire. Les nations naturelles et réelles, à la différence de Tamoë, ont toujours, d´une manière ou d´une autre, leurs prisons, échafauds d´exécution, maisons de fous, églises, bordels et salles de torture, et aussi des superstitions, hypocrisies et cafarderie, religieuse



ou athée —la Raison, la Patrie, la Liberté, ou n´importe quelle excuse—, et jamais n´y manquent les violateurs d´enfants. Une nation sans ces choses, ni les ayant toutes moins une, ne peut pas appartenir à la réalité, ne pouvant être que de la fantaisie. Il faut être vraiement le marquis de Sade pour imaginer un lieu comme Tamoë, où il n´y a pas une seule de ces choses-là.

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LES ENTRAILLES DU VOLCAN

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Chapter 2. LE PARADIS EST NÉ DANS L´ENFER

On m´a interdit d´écrire. On a interdit que tout matériau d´écriture arrive à ma cellule, afin d´empêcher qu´un autre peuve m´aider. Et je suis aveugle. Et je vais mourir dans cette maison de fous. C´est déjà l´heure, donc, que tu saches qui est-ce l´homme que tu aimes comme à un père, pour juger toi-même si je mérite ou non ce qu´on me fait.





On a supposé que, étant produit de mon imagination, et non pas de celle d´un autre, ta chère île de Tamoë ne fut conçue que pour corrompre, pour apprendre à tuer, à torturer, ou, pire encore, pour attirer des imprudents vers l´athéisme et l´obscénité sans leur provoquer aucune répugnance. Tu as pu juger un de mes ouvrages pour lui-même, et, à présent, tu ne sais pas pourquoi est-ce qu´on en parle ainsi, pourquoi est-ce qu´on parle ainsi de moi. C´est, donc, pour toi, le moment de connaître ma vie, afin que tu saches quoi m´a porté à écrire cette histoire qui te remplit de joie —si ce motif n´est pas celui qui semble à ceux qui l´ont lue ignorant qu´elle est mienne—, et pourquoi est-ce qu´elle suscite les réactions que tu as pu observer.

Mon fils aîné est mort, assassiné, sans que jamais lui ni moi n´ayons tué personne. Mais le monde feint s´horrifier en entendant mon nom, et on me tient ici, dit-on, pour préserver la vertu de la société. Mon fils cadet a peur de se voir souillé par ma vie, comme si la sienne n´en était pas un produit, et il brûle mes pensées avant que de les connaître. C´est pourquoi, Charles, il ne me reste que toi; tu es le seul à qui je peux dire la vérité. Cela ne



me sert plus à rien, mais, peut-être, un jour, on pourra en faire quelque chose de bon. J´espère que la vérité t´aide à te défendre de tous ceux qui t´insultent pour m´avoir aimé.

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Chapter 3. AU PAYS DES MASQUES

Tu connais mieux que personne, mon fils, mon amour pour le théâtre comme moyen d´expression de pensées et d´émotions, et aussi comme manière d´étudier les différents caractères des personnages, les situations auxquelles ils réagissent et les façons de représenter ces situations.

Tu as lu et mis au net mes oeuvres dramatiques, et tu m´as vu même jouer le rôle de Fabrice à la représentation de mon oeuvre Oxtiern au théâtre Molière, et aussi ici, à Charenton, pendant qu´il fut possible. Ta mère a été actrice, ce qui est une des choses qui m´ont attiré d´elle. Je t´ai dit aussi que, lorsque j´étais jeune, j´avais deux petits théâtres dans les châteaux de La Coste et Mazan, où je jouai parfois des rôles, et pour



lesquels j´engageai souvent des acteurs et des troupes de théâtre.

Mais il y a une autre sorte de théâtre, une autre espèce de jeu et de masques, qui ne cherche pas exprimer ni analyser rien, maisseulement tromper, mentir. Il ne s´agit pas d´offrir une illusion afin que les spectateurs peuvent imaginer une histoire, et ainsi comprendre des faits, idées et sentiments, mais il s´agit de convaincre qu´il montre la vérité, et cela seulement pour nuire.

Ce mauvais théâtre, c´est l´hypocrisie, et je ne veux pas dire feindre pour sauver la liberté ou la vie, mais pour commettre impunément toute sorte de méchancetés. Je veux dire aussi les rôles stupides et ridicules créés par la vie sociale en se combinant les jeux des différentes hypocrisies, rôles qui permettent à des simples acteurs d´écrire les rôles que d´autres sont obligés de jouer. Voilà l´espèce de théâtre que j´abhorre et qui gouverne la vie du monde entier.

J´ai toujours tâché de fuir ce théâtre pervers, encore que j´ai été obligé, parfois, de jouer le rôle qui m´avait été assigné dans la grande farce de la vie, ce qui est très dangéreux si



on ne comprend pas le jeu, et plus encore si on l´abhorre, comme moi, de tout son coeur, même y étant né au milieu et l´ayant vu présenté comme la vérité.

Je suis né, entouré de luxe et de splendeur, au palais d´un prince. Rien de ce qu´il y avait là m´appartenait, et bientôt on me le fit savoir. Lorsqu´on est entouré d´une richesse qu´on ne peut pas considérer sienne, n´est-ce pas qu´on est un simple spectateur, ou, tout au plus, un acteur qui suit le livret dans un bel décor? Mais cela ne fut pas le pire, comme tu vas voir. L´apparence était celle d´un paradis, mais ce fut là où commença un enfer qui ne finira que par putrefaction dans cette maison de fous. Un enfer, en plus, duquel on m´accuse.

Ayant à peine cinq ans je fus porté à Provence pour y être instruit en ce que tout le monde prêchait mais personne ne pratiquait, et tout continua à être un mauvais théâtre. L´enfer, avec des nouveaux diables, parut là aussi, toujours sous le déguisement de tout le contraire.

À dix ans on me porta a Paris pour entrer dans un collège pur l´haute noblesse. Mais là, l´apparence de luxe y était maintenue



moyennant la misère qui regnait au dédans. Bien sûr, aucun petit comte ou marquis ne serait écouté s´il en disait quelque chose à sa famille, qui payait des fortes sommes pour l´avoir là. Et cela, malheureusement, n´était pas le pire.

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Chapter 4. DESCENTE À L´ABÎME

Comme j´ai déjà dit, le mensonge et l´hypocrisie ont leur empire dans ce grand théâtre-maison de fous que c´est le monde. Et il ne s´agit pas de représenter les idées d´un écrivain afin qu´on peuve les contempler, mais de tromper pour commettre des méchancetés impunément, pour faire tomber des victimes dans la trappe.

Beaucoup de ceux qui disent enseigner la pureté et la vertu pratiquent une morale pire encore que celle de Sodome. Ils horrifient les enfants avec la ménace de l´enfer pour ceux qui pensent à quelques parties du corps —qu´ils disent créé par un être d´une bonté et d´une sagesse infinies—, et, lorsqu´on ne



les voit pas, ils prennent quelques de ces enfants pour les torturer et les soumettre à la luxure la plus répugnante, les portant ainsi à l´enfer dans la vie.

Enfer du corps et enfer de l´âme. Enfer parce que personne ne voudra croire la vérité. Enfer aussi parce que le tourmenté sera accusé, coupabilisé de sa douleur s´il se tait, et, s´il ose parler, il sera accusé de vouloir détruire le bien et la vertu par ses paroles.

Enfer à cause d´un million de motifs. Dire la vérité, c´est impossible : cela ne porterait que plus de maux. Se taire fait crever le coeur, et porte à vouloir oublier. Mais, en s´enivrant, on tombe dans le mal, et tout ce qu´on puisse faire pour oublier sera un mal, soit pour les conséquences, soit parce que l´action sera empêchée, ou parce qu´elle n´aura pas aucun effet. La recherche du plaisir, dans un tel cas, plonge plus encore dans la douleur, et si l´on cherche la mort, on sera accusé de couardise, de méchanceté impardonnable qui mérite le tourment éternel, comme si celui qui pardonna ceux qui le touaient après l´avoir torturé ne pouvait pas pardonner aussi des autres





victimes qui n´ont cherché leur propre mort que pour finir leur souffrance.

Ce sont des paroles très belles, dire qu´on doit demander à Dieu l´aide pour résister, mais moi, je ne pouvais pas. Je ne pouvais pas prier au même dieu qui permet que les plus affreuses de toutes les horreurs arrivent à des enfants qui n´on pas eu ni le temps ni l´intention de faire le mal. Je ne pouvais pas demander mon soulagement au même dieu à qui un enfant prie que le mal n´arriver pas, mais il arrive, et non pas seulement une fois, mais un grand nombre, sans que le coupable soit puni. Je ne pouvais pas prier au même dieu que prêchait ce coupable. Non, Charles, je sais bien que tu jamais ne cesseras d´adorer le seul qui est digne d´être adoré, mais tu sais très bien que cela n´a rien à voir avec l´idole de ces hypocrites.

Je sais parfaitement que non pas tous ceux qui prêchent la vertu sont égaux. Quelques d´eux croient vraiement ce qu´ils prêchent, et ils font autant de bien qu´ils peuvent, arrivant même à donner leurs vies pour faire le bien. Mais ils sont très souvent les victimes de la scélératesse des autres, qui ne sont pas des



ignorants barbares païens, mais des hypocrites qui se vantent d´être meilleurs chrétiens que leurs victimes. En plus, les bons, sans le vouloir, font que les naïfs donnent leur confiance à ceux qui ne la méritent pas, ce qui attire encore plus de victimes pour ceux-ci. Les bons sont comme le ver d´un hameçon : une victime utilisée pour en attraper d´autres.

La première fois, j´étais très petit. J´habitais le palace du prince, qui avait dans sa famille un monstre de cruauté et de luxure avec un grand nombre de complices pires que lui. Les vices de Charolais sont connus, mais quelques de ses copains s´occultaient sous un déguisement de vertu et de sainteté. C´est pourquoi ma famille ne sut rien. Mon père se trouvait en Allemagne comme ambassadeur, et ma mère se fiait à ceux qui me conduirent à l´enfer dans la vie. Au moins j´eus la bonne chance que ne fussent pas mes parents eux-mêmes ceux qui m´y portèrent.

Malheureusement, tu connais déjà assez mes romans pour imaginer ce qu´on me fit et ce qu´on me dit. Et cela ne fut pas, evidemment, le pire qu´on pouvait arriver à me faire, car, dans un tel cas, tu ne le saurais pas. Mais



parfois j´en doute, oui, j´en doute parce que à présent tout le monde ou presque croit que c´est moi qui a fait cette sorte de choses à des innocents, ce qui est une douleur qui m´accompagne jusqu´à l´heure de ma mort, une torture que les vrais coupables ne souffrent jamais.

La première fois, voyant ce qu´on allait me faire, je priai Dieu de me sauver. Je croyais alors que, pour un pouvoir infini, rien ne serait impossible, et qu´une bonté infinie jamais ne voudra ce qui se passa, mais le miracle n´eut pas lieu. Et l´horreur fut repetée, plusieurs fois, à d´autres lieux et par d´autres coupables. Mais nul d´eux ne reçut de son vivant aucun chaâtiment pour ce qu´il fit.

Nul des coupables ne fut emprisonné, ni déshonoré, ni enfermé avec les fous. Moi, oui, j´ai souffert ces peines, sans avoir fait à autrui ce qu´on me fit. C´est vrai que j´ai fait des choses que, autrement, je n´aurais faites jamais, emporté par la passion malsaine que ces faux représentants de la vertu m´inculquèrent. Mais, s´il n´y a pas de pardon pour moi, ni du Ciel ni des hommes, pourquoi





ceux qui me tourmentèrent n´ont été pas même accusés?

On dira, peut-être, qu´ils vont le payer en enfer, mais on dira également que j´irais aussi là, pour ma manque de foi. C´est-à-dire, que ces scélérats, en me dérobant ma foi d´enfant, peuvent m´envoyer à l´enfer, ce qui veut dire qu´ils peuvent porter un innocent à la condemnation éternelle, et que Dieu y est d´accord… Non, Charles, j´ai un concept de la divinité bien plus haut, et je ne peux pas admettre une monstrosité semblable. Si maladifs et fruit de la folie sont les écrits auxquels, sous l´apparence du plaisir, j´exprime ma douleur et ma répugnance, tout cela est, sans doute, beaucoup plus démentiel.

Je suis heureux parce que tu n´as pas souffert les abus dont j´ai été objet. C´est très curieux : toi, tu as dormi, lorsque tu étais enfant, dans les bras du marquis de Sade, mais tu n´as pas été jamais l´objet de sa luxure ni de sa cruauté. Par contre, parmi ceux qui prêchent la pureté et la sainteté, il y a quelques´uns qui torturent et sodomisent des enfants, et un de ces enfants fut le marquis de Sade.



Les premiers monstres étaient au palais de Condé. Je n´en dis rien à personne —Comment? A qui?— et ma subséquente maladie fut attribuée à d´autres causes.

Après, je fus transféré à Provence pour y être élevé par mon oncle, l´abbé d´Ebreuil. Il ne commit pas, alors, aucune méchanceté contre moi, mais bientôt je pus voir qu´il ne croyait pas ce qu´il prêchait, car il possédait des livres érotiques et il avait plusieurs maîtresses, avec lesquelles il arriva à faire des enfants. Mon oncle m´apprit à écrire, et il avait beaucoup de livres de toute matière, ce qui meplaisait. En plus, de sa maison j´allais souvent à celles de mes tantes, qui m´aimaient beaucoup, et d´une amie de mon père, plus affectueuse encore.

Mais parfois visitaient l´abbé des collègues siens, parmi lesquels il en y eut un qui me fit aussi ce que tu sais, et il me dit que, si j´en parlais, tout le monde, mes parents et même le Roi, sauraient que je n´etais pas un vrai mâle, que ma virilité avait été déshonorée, et que je n´étais digne que de mourir à coups de pierre, comme les bêtes sodomisées dont parle l´Ancien Testament. C´est pourquoi je n´en dis rien.



Lorsque j´eus dix ans, on me porta à Louis-Le-Grand, alors gouverné par des jesuites, et là l´horreur fut repetée, de plusieurs manières et par plusieurs sujets. La plûpart n´arrivait pas au contact charnel, mais c´est évident qu´ils jouissaient en me fouettant, car ils en cherchaient n´importe quelle excuse, et pendant qu´ils le faisaient, je percevais en eux les mêmes signes de luxure que j´avais remarqué en ceux qui me violèrent… le même rythme de respiration, le même visage de plaisir après… En fait, je n´ai pas vu le mêmeau cas de ceux qui, à tort ou à raison, voulaient me punir pour quelque faute. D´autres arrivèrent, oui, à me violer. Et d´autres se conduirent toujours de façon correcte, même aimable, et ils étaient convaincus de ce qu´ils prêchaient, mais je ne pus leur dire rien; je savais qu´il était très difficile qu´ils pussent me croire, et en plus j´avais peur pour eux s´ils me croyaient. Quelque chose me disait que, de toutes façons, je ne pouvais pas y confier. Dans ma courte vie, j´avais déjà constaté trop de fois que presque rien n´est ce qu´il semble, et que, souvent, les efforts pour le bien ne font que me plonger davantage dans le mal.



Je ne pouvais faire d´autre chose que souffrir. Le silence était affreux, mais je savais que parler n´en serait que davantage. Je voulais mourir, mais je me rebellais devant l´idée qu´après on m´accuserait d´un acte méchant et couard, ou de folie, tandis que les coupables continueraient à être regardés comme bons et sages. Et si j´atteignais à créer l´apparence d´un accident, également mes bourreaux resteraient impunis à jamais. Tout cela me tourmentait plus encore, et aussi je pensais que, si le monde était l´oeuvre de quelqu´un si scélérat, bien sûr ce serait vrai cela du tourment éternel, mais non pas pour les criminaux —ou ils en auraient peur, et ils ne feraient pas ce qu´ils font—, mais pour leurs victimes.

Malheurs de la vertu, prospérités du vice. Ces qui me maudissent pour dire cela, ils prêchent que la Vertu Suprême fut torturée et crucifiée, et que des centaines ou milliers de saints mourûrent tourmentés des manières les plus horribles. Est-ce qu´il ment, donc, le marquis de Sade? Je jure que je voudrais mentir sur tout cela, mon fils, tu ne sais pas à quel dégré. Et, nonobstant, je sais que tu jamais ne cesseras



d´adorer la vraie vertu pour que je te dise ces choses-là, mais tout le contraire.

À Louis-Le-Grand, je me vouai à vivre comme s´il ne se passait rien. Ainsi, au moins, j´aurais l´estime de mes parents, la tendresse occasionnelle de la reste de la famille, et l´amitié sincère de l´abbé Amblet, mon maître particulier hors du collège, qui croyait et pratiquait ce qu´il prêchait, et à qui j´aimerai toujours, mais alors je ne sus pas comment lui parler de mon tourment.

Je tâchai de faire sembler que tout était bien. Je tentai à penser que j´étais un autre, que c´était un autre, et non pas moi, celui qui était torturé. Je tentai à imaginer que j´étais tout un marquis dans un collège pour l´haute noblesse —ce que croyaient tous ceux qui n´y étaient pas enfermés—, et que le garçon tourmenté était un être si méprisable qui ne pouvait pas même exister. Me demander pourquoi les choses étaient ainsi me fit souffrir autant, que je décidai cesser de m´en interroger, encore que je n´ai jamais réussi. Je voulus me borner à imaginer que j´étais un autre, et que la victime des abus était un autre de plus lointain encore.



Mais quand j´étais objet de la luxure et de la cruauté de ces monstres, je n´atteignais pas à fuir, je ne réussissais pas à porter ma pensée à un autre lieu. Je me rebellais contre cette horreur, et, comme je ne pouvais pas la combattre, ja me plongeais dans son immensité, en m´y fondant. Mon âme demandait plus,et plus, et plus… jusqu´à en mourir. Je me voyais torturé jusqu´à l´infini, et après, bourreau à mon tour, ce que je n´ai voulu jamais être, mais cette image venait à mon coeur à me tourmenter plus encore. Je me voyais détruisant, des manières les plus horribles, tout ce que j´aimais le plus, et enfin l´univers entier, jusqu´au moment que tout éclatait et je pouvais mourir… et mes bourreaux étaient fatigués, jusqu´à la prochaine fois.

Je voulais abandonner bientôt ce lieu. J´aimais apprendre, mais, malgré mes efforts, je n´atteignais pas à être parmi les meilleurs élèves, bien que je ne fus pas parmi les mauvais. Je me posais des questions qui n´étaient pas aux livres, et, par conséquent, je n´y trouvais pas les réponses. Et ce que les livres enseignaient, même me plaisant,



n´arrivait pas à se graver dans ma mémoire qu´en une petite partie.

On m´obligeait à répéter plusieurs fois ce que ma mémoire ne retenait pas, et, pour mon désespoir, plus je répétais, plus tôt j´oubliais, parfois complètement le plus répété, encore que je me souvenais très bien de choses que je n´avais lues ou entendues que très vite une seule fois, et qui n´étaient pas répétées parce que l´on n´y accordait que peu d´importance. En fait, j´oubliais tout ce qui consistait à des listes, et je ne retenais que des leçons explicatives, surtout si elles unissaient plusieurs branches de connaissances.

L´enfer, qui avait commencé pour moi il y avait longtemps à d´autres lieux, continua là, me portant à croire que cet enfer est la vraie nature du monde. Je ne veux pas mourir sans te raconter et expliquer à quoi a-t-il consisté, bien que j´aurais donné avec plaisir ma vie pour que tu n´eusses pas besoin de le savoir.

Mais je dois te le montrer, afin que tu en éloignes tes enfants, et aussi pour que tu peuves comprendre quoi m´a porté à tomber dans quelques erreurs et misères, et pourquoi



est-ce qu´il y a des gens qui s´en servent pour donner mon nom à leur scélératesse.

Heureusement, un problème d´argent de mon père vint faciliter ce que je ne pouvais pas atteindre avec mes mentions. Enfin je partirais de Louis-Le-Grand pour l´ecole préparatoire de la Cavalerie. J´étais fâché de ne pas avoir pu démontrer que je n´étais pas sot ni fainéant, mais j´eus l´espoir de pouvoir entrer dans l´armée, démontrer ma virilité et mourir avec honneur. Ainsi, au moins, je démontrerais que mes bourreaux mentaient, encore qu´ils n´arrivassent jamais à payer leurs crimes.

Des nouveaux pièges m´attendaient encore. Ils furent, pendant quelque temps, fort moins horribles que ceux de mon enfance, et en plus j´eus le soulagement d´avoir des camarades et des supérieurs excellents. Mais ce soulagement fut bientôt rompu par la douleur qui me produit leur mort.

***









Chapter 5. PIÈGES

À l´armée je connus presque tous mes meilleurs amis. J´eus des camarades et des supérieurs excellents, et je tâchai de me comporter bien, autant que j´en fus capable. Alors mon père me surveilla là plus que jamais avant, car i craignait le libertinage de quelques militaires et le penchant au jeu de la plûpart des jeunes, ce qui en porte beaucoup à la ruine. Il réussit à éviter cela dernier, mais, quant au libertinage, c´était trop tard. Heureusement, je ne trouvai pas à l´armée ce que j´avais trouvé au collège, un peu par hasard, car j´y connus les hommes les plus vertueux, et un peu, peut-être, parce que la surveillance de mon père put dissuader quelques individus de s´approcher de moi. Je ne sais pas ce que mon père aurait ressenti s´il avait su qui étaient-ils ceux qui abusèrent de moi et quand le firent la première fois. Peut-être, au fond, c´est meilleur qu´il ne le sût jamais, car le mal était déjà fait, et il n´aurait pas pu le réparer.

Ce fut aussi à l´armée où je constatai que la plûpart de ceux qui affirment croire à la chasteté et à la pureté sont les premiers qui



vont aux bordels lorsqu´ils en ont l´occasion. Je savais déjà cela par l´exemple du clergé, mais je remarquai que la majorité des gens n´ont pas été trompés, mais qu´on aime vivre ainsi : sauf quelques exceptions, presque tout le monde veut aussi le libertinage que l´hypocrisie, sans renoncer à nul des deux. Je comprends qu´on peuve vouloir le libertinage, mais, comme j´abhorre le mauvais théâtre, je ne peux y voir qu´un raffinement ajouté de perversion. Tristement, on tue et torture aussi à cause du libertinage que de l´hypocrisie, et la vraie vertu en est toujours la première victime.

Encore que j´eus une bonne chance quant à mes camarades et supérieurs, je pus voir que la majorité des soldats n´était pas comme eux, et que la cruauté faisait partie de leurs goûts. Non pas seulement les ennemis étaient ainsi, mais aussi le français. J´arrivai à la conclusion que le goût pour la cruauté obscène est une loi de la nature; non pas au sens d´être bon ou universel, mais la majorité naît avec ce goût et en jouit, et les malheureux qui en naissent dépourvus, ou ils l´acquièrent à la force, ou ils en sont uniquement des victimes.



Plusieurs de mes meilleurs amis furent des victimes. Et un d´eux sauta en l´air, déchiqueté en morceaux, devant mes yeux, seulement à dix pas de moi. Quelques années après, je donnai son nom à mon fils aîné, qui est mort aussi à la guerre. On dit que personne ne veut les guerres, mais c´est faux, une bêtise. Les armes ne se font pas elles-mêmes, elles n´avancent pas toutes seules, elles n´attaquent pas par propre volonté. Il n´y a pas d´enchantements ni de sorcelleries qui portent les pacifiques aux guerres : la vérité, pure et dure, c´est que les pacifiques, s´ils existent, ne sont pas la majorité ni ceux qui la gouvernent. Même si nous haïssons la guerre, c´est une loi universelle de la nature, car il n´y a pas de lieu au monde ni d´époque de l´Histoire qui en soit entièrement libre. Cela ne veut pas dire que la guerre soit bonne, mais c´est la réalité. Ce qui est plus cruel encore, c´est que les prêcheurs de la paix soient ceux qui ont allumé ou propagé le feu de plus de guerres.

Il fut aussi étant à l´armée que je tombai à deux pièges que plus tard m´ont porté où je suis à présent : celui de l´amour et celui de la lasciveté. Ce dernier, tu peux l´imaginer; comme presque tout le monde va aux bordels,



et ceux qui n´y vont pas sont vus comme peu virils, je fis ce que faisaient presque tous, non pas parce que j´aime à imiter les autres, mais pour prouver que, moi aussi, j´étais mâle.

Je cherchai, en plus, me dédommager par la jouissance de la même chose qui m´avait porté à l´enfer, mais je n´y réussis pas. Les souvenirs de ce que j´avais souffert ne s´éffaçaient pas, mais tout le contraire, ils devenaient plus vifs. C´est vrai que je trouvais quelque plaisir aux charmes des filles et aux choses qui me faisaient, mais, tôt ou tard, se montraient dans moi les vieilles horreurs, qui me disaient qu´on ne peut jouir vraiement qu´étant comme ceux qui abusèrent de moi, jouissant de la souffrance d´autrui. Je ne voulais pas être comme eux, et cela me déchirait, car je voyais et je vois que ce sont eux qui obtiennent la victoire au monde, don’t la nature les favorise.

Quant à la trappe subtile de l´amour, mon erreur fut croire mutuels des sentiments qui n´étaient que miens, et aussi prendre pour la vérité ce qui n´était que de l´apparence. Les premières fois que je tombais amoureux, il n´y eut pas de la lasciveté, ni celle-ci fut pas le



motif de la recherche de l´amour. J´avais déjà connu ces choses-là de la pire de toutes les manières, non pas seulement séparées de l´amour, mais originées par tout le contraire. C´est pourquoi je cherchais à l´amour surtout une autre chose, que je n´ai trouvée que depuis longtemps. Je cherchais aussi quelqu´un qui sùt me comprendre, ce qui est une illusion vaine, car, malheuresement, je suis un des êtres les plus difficiles à comprendre qu´il y a au monde.

Comment tu vas voir, ne pas trouver l´amour et croire vainement l´avoir trouvé me fit tomber dans de nouveaux pièges qui m´ont porté où je suis. J´ai découvert l´amour trop tard, lorsque les conséquences de sa manque étaient déjà dévorant ma vie. Et j´appris une leçon tres importante : un homme comme moi ne doit pas chercher à être compris. Cela, sauf que l´hasard peuve l´unir à quelqu´un qui soit semblable, est impossible. Il doit se contenter de trouver une personne qui veuille le comprendre, bien qu´elle ne peuve pas, et qui l´aime malgré tout. Mais, ne pas être compris est aussi une torture pour quelqu´un comme moi, ayant besoin de la compréhension d´autrui pour se comprendre soi-même.

***



Chapter 6. NOUVEAUX PIÈGES

L´hypocrisie régnante a été la cause de presque tous les pièges où j´ai tombé, ou, au moins, elle en a favorisé l´existence ou la réussite. L´hypocrisie a rendu facile pour quelques sujets abuser de moi et conserver nette la réputation. L´hypocrisie condamne le fait de déclarer ouvertement le désir charnel, surtout s´il ne s´accompagne pas d´autre intention, et c´est pourquoi il y a des bordels. Et c´est aussi l´hypocrisie qui déguise d´amour ce qui n´est que le calcul de fortunes et positions.

Après plusieurs amours échoués, je tombai amoureux de la fille d´un marquis. Elle semblait me correspondre, et, au commencement, aussi ses parents que les miens approuvaient l´union. Mais mon père voyait que d´autres pères de filles en âge d´être mariées avaient plus d´argent, et, à mon insu, il fit des arrangements pour me faire épouser une fille qu´il rejeta après pour une de plus riche, fille d´un magistrat.





Lorsque je sus que les préparatifs pour les noces étaient déjà faits, et qu´il y assisterait même le Roi, je dis à mon père que je préférais plutôt mourir que de l´accepter, et je tentai à retourner auprès de celle que je voulais comme épouse.

Mais son père avait su du mariage arrangé par le mien, et, aussi les parents que la fille me rejetèrent. Je retournai, comme un automate, pour obéir mon père. Il ne me restait au monde que lui et ma mère, et eux, ils méprisaient mon attitude parce que j´abhorrais le monde d´hypocrisie où ils s´avaient accoutumé à vivre, mais où moi, je ne réussirai jamais à m´adapter. Quelle autre chose pouvais-je faire pour gagner leur affection, ou, au moins leur respect? Fuir aurait été une couardise, et me tuer, un grand péché, disait-on. Peut-être je devrais avoir tombé malade et en mourir, mais il n´est pas sûr, non plus, que cela fût regardé sans m´en accuser. Désobéir aurait été un mal, et obéir le fut aussi.

Au commencement, la jeune fille que j´épousai ne m´attirait pas. Mais ce qui m´en écarta le plus fut la manière dont elle me fut imposée,



et comment on obligea celle que je désirais à m´abandonner. J´aurais pu le comprendre si la famille de mon aimée avait été très pauvre, ou s´agissant d´une prostituée ou d´une actrice, mais, étant la fille d´un marquis, homme honnête et non pas ruiné, et ayant été approuvé le mariage par les deux parties, je me sentis la victime d´une trahison.

Malgré tout, je tâchai de penser que je devais accepter, que si mes parents désirairent mon bien, il ne pouvait pas être tout si terrible, et que peut-être la fille que je venais d´épouser pouvait me donner, sinon le bonheur, au moins quelque soulagement de tout ce que j´avais souffert. Mais je ne réussis pas à m´approcher d´elle. La situation me provoquait du réfus, la fille ne m´attirait pas par son aspect, et je ne voulais pas connaître son caractère si cela voulait dire me soumettre au mauvais théâtre qui envahissait tout. En fait, il fut un malheur que je ne la connusse pas bien alors, car j´arrivai à en tomber amoureux quand je l´avais déjà perdue.

Étant incapable, au commencement, de faire amitié avec ma femme, même voyant qu´elle





était amoureuse de moi, je cherchai à oublier mes malheurs par la lasciveté et par la recherche de nouveaux amours. Je fréquentai les bordels même plus encore qu´avant mon mariage, et je cherchai parmi mes amitiés, surtout avec des actrices, un amour qui me semblait plus naturel que celui qu´on m´avait imposé, et qui ne me faisait pas sentir l´obstacle que m´empêchait de connaître mon épouse. Mais aussi la recherche du plaisir charnel que celle de l´amour me conduirent à des nouveaux pièges qui ont fini par détruire ma vie.

Fréquenter des bordels et des maîtresses n´est que ce que fait la plûpart de ceux qui peuvent se le permettre. Tout le monde est bon chrétien, tout le monde va à la messe, mais si la majorité de ces béats pratiquaient ce qu´ils veulent faire sembler, la prostitution ne serait pas un négoce. Et si Dieu était ce à qu´ils prétendent, il serait un être solitaire, dans un ciel presque vide, et avec un enfer plein déborder, ce qui me semble ridicule. Je ne dis pas que ce que je faisais soit bon, mais d´autres ont fait de même et pire encore, et ils ne sont pas devenus aussi malheureux que



moi, même s´ils ont commis des meurtres, ce que je n´ai pas fait jamais.

Je cherchai la joie aux bordels pour oublier mes malheurs. Mais je n´en obtins que faire effleurer mes souvenirs les plus cruels, et cela me para un piège qui m´a porté à une prison dont je ne sortirai que mort, et à ce que mon nom, pour toujours maudit, se voie éternellement lié à tout ce que j´abhorre le plus comme si c´était mon plus grand plaisir. C´est vrai que ce que j´avais souffert me porta à des actes qui impliquèrent, comme tu verras, quelque violence, mais celle-ci, même étant un mal, elle fut insignifiante comparée à celle que d´autres commettent impunément.

Dans tous les bordels, les hommes qui sont rassassiés des plaisirs courants éveillent leur lasciveté moyennant la cruauté. Ce que beaucoup d´eux font pour avoir trop joui, je commençai à le faire pour porter à l´extérieur ma douleur interne, et je me fis torturer fort plus de ce que je torturai. Ce sont en grand nombre ceux qui s´excitent en fouettant des filles, et ils ne vont pas à la prison pour cela. Ce sont aussi en grand nombre ceux qui, déguisés en chastes ministres divins, portent à



l´enfer les enfants qu´ils traînent à Sodome, et on ne leur fait rien. Il y a des assassins qui restent impunis, et de la chiourme qui torture jusqu´à la mort les malheureux objets de leur luxure, et ils sont très rarement punis. Et lorsque l´hasard porte quelques de ces scélérats à la prison ou à la mort, nul d´eux ne reste maudit pour toujours de la façon dont je le suis, sans avoir jamais fait rien qui s´approche du moins volent de leurs crimes.

Si le mal que je commis m´a porté à la prison, celle-ci jamais ne m´a reformé, ni en m´approchant du bien ni en m´écartant du mal. C´est à la prison où j´ai tombé au piège qui m´a donné un nom qui cause plus d´horreur que celui de Satan, sans avoir tué personne ni abusé d´enfants, comme d´autres firent avec moi et laissèrent le monde avec leur réputation intacte. Comme je raconterai un peu après, la solitude de la prison ressouscita les vieux fantasmes, et je cherchai à les jeter hors de moi par l´écriture. Je vomis ce qui me tourmentait, ce que j´avais souffert et ce que je savais que d´autres souffrent, et quand, ayant sorti de la prison, la misère me porta à





vendre ces écrits, beaucoup de gens les achetèrent parce qu´ils leur plaisaient, non pas parce qu´ils eussent compris ce qui m´avait porté à les écrire. Je suis sûr que, s´ils en avaient compris le motif, il leur aurait fait rire. Comme ils y trouvaient du plaisir, et non pas de l´horreur, ils crurent que je jouissais avec les mêmes choses qu´eux, et non pas seulement en les imaginant, mais aussi en les pratiquant.

Écrire sur ce qui provoqua ma souffrance et le faire de la façon que je le fis —décrivant le plaisir ressenti par mes bourreaux, et celui, de la même sorte, ressenti par ceux qui font des choses plus affreuses encore—, fut regardé comme une preuve de ma coupabilité, non pas seulement de ce qui me porta à la prison, mais aussi de tout ce que les racontars et les fantaisies les plus perverses ont arrivé à inventer. De nouveau l´hypocrisie —le mauvais théâtre— domine tout, car beaucoup de ceux qui me condamnent obtiennent du plaisir de mes récits d´horreur. Mais j´abhorre ce qui leur plait, et il semble me plaire seulement parce que ma douleur me lance à sa description.



Je te raconterai, si je peux, un autre jour comment des trappes s´enchaînèrent les unes aux autres pour me porter où je suis. Je commencerai par la première qui me porta à la prison.

***



Chapter 7. BLASPHÉMIES?

L´homme est, de son naturel, mesquin mais arrogant, ce qui lui rend très difficile le pardon à ses offenseurs. Malgré cela et mes malheurs, je ne douterai jamais un seul instant à pardonner ceux qui, ayant écouté les racontars, croient que je suis Satan lui-même, et me haïssent pour cela, de toutes leurs forces. Mais je ne pardonnerai jamais les injures à l´esprit que, avec ou sans réussite, j´ai voulu peindre à Tamoë, bien que celui qui commette ces offenses jure m´aimer ou m´adorer. Il y a des faits et des attitudes que je ne pardonne pas, mais je vois les individus qui y tombent comme des erreurs de la nature, lesquels, au fond, il faut plaindre.





Si moi, dans ma triste condition, je suis capable de faire cela, je le serais plus encore si j´étais parfait, et fort plus encore si j´étais Dieu, puisque je saurais ce que chacun pense, ressent et veut, et alors je saurais qui m´haït vraiement à moi, et qui ne fait que maudire un mensonge sur moi.

Je fais cette réflexion sur la blasphémie parce que, dans les pages suivantes, tu vas lire ce qui semble être l´ensemble des plus horribles et mortifères blasphémies jamais imaginées, le plus répugnant mélange d´impiété et d´obscénité qu´on peuve concevoir. Mais il y a un mélange d´impiété et d´obscénité plus horrible encore que celui-ci; je te l´ai déjà montré aux chapitres anterieurs, et il fut la cause de celui que je vais te raconter, mais il y a parmi les deux une grande différence sur laquelle je veux que tu réflechisses.

Quant aux blasphémies suivantes, je veux que tu remarques contre qui ou quoi furent-elles dirigées en réalité, c´est à dire, que tu juges si en vérité elles eurent comme objet ce qu´elles mentionnent, ou si elles voulaient dire une autre chose. Je veux, surtout, que tu juges si les actes et paroles profanatoires se dirigèrent



contre la vraie vertu, ou contre des mensonges. Je ne veux pas dire que ces actes et paroles fussent bons ou inoffensifs, mais tout le contraire; cependant, il faut laisser bien clair leur vrai sens, ou l´on n´arrivera jamais à en découvrir la vraie racine.

Ce qui va te choquer le plus, de ces blasphémies obscènes, c´est que, à la différence de celles dont je fus la victime, à celles qui suivent je suis le profanateur, et mes victimes furent, surtout, des symboles. Encore que tu ne dois pas craindre voir ici dans mes actes la répétition de ma propre torture, je sais que tu frémiras d´horreur en sachant que l´homme que tu aimes comme à un père ait pu faire et dire des choses aussi répulsives que celles que tu vas lire, mais tu dois connaître la réalité du monde et l´explication des choses, car c´est impossible d´améliorer la réalité si on refuse de la voir.

Tu dois apprendre comment l´apparence a des rapports avec la réalité, comment elles dépendent l´une de l´autre. Tu dois apprendre surtout à les distinguer; elles sont liées, mais elles ne sont pas le même, et elles peuvet être le contraire l´une de l´autre. Tu dois



savoir que la surface ne montre pas toujours le fond.

Je ne suis pas ce monstre qu´on dit que je suis, mais je ne suis pas, non plus, né à Tamoë ni arrivé là placidement poussé par la brise.

La vérité c´est que chaque atome de Tamoë est fait de ma douleur, non pas grâce à cette douleur, mais malgré elle, comme si je m´étais servi de mon sang pour écrire, au lieu de me tordre et crier. Tamoë est l´acte suprême de révolte contre cette souffrance. Mais tu dois savoir qu´il y eut un temps où je ne savais pas encore la manière d´exprimer cette rébellion, et que je la portai alors par des chamins qui ne conduisent qu´au point de départ, comme des cercles infernaux, que tu dois connaître pour ne pas y tomber.

Tu ne dois pas avoir peur. Bien que je ne crois pas que Dieu existe, je sais que, s´il existait, il serait très supérieur à un être comme moi, non pas seulement en pouvoir, mais aussi en bonté. Si moi, n´étant que de la





boue, je peux aimer celui qui maudisse mon nom —croyant, par erreur, que je suis ce que je semble—, à la fois que je ressens de la répugnance pour celui qui haïsse ce que j´adore, et j´ai pitié même de ce dernier, à plus forte raison le fera un Dieu qui sait tout et qui est infiniment plus bon. Il m´offensera toujours plus celui qui me croie méchant, que celui qui pense que je suis mort ou que je n´ai jamais existé; c´est pourquoi je crois que Dieu, à l´image duquel on dit que nous sommes faits, s´offensera, s´il existe, fort moins pour un athée que pour celui qui lui attribue une bassesse et une cruauté répugnantes, et il feigne l´adorer, en plus, juste pour elles.

Tu connais déjà, Charles, les touments de mon enfance : mon extrême sensibilité; ce que me firent ceux qui devaient m´enseigner la vertu; mon rôle forcé aux scènes où regne l´hypocrisie; ma raison insatiable, son ardeur infinie et sa torture par l´absurde… Nonobstant, encore que mon coeur refuse de le croire, ce fut en devenant homme que j´arrivai à la partie la plus dangereuse et horrible de ma vie.





Il y avait longtemps qu´un enfer avait éclaté dans mes entrailles lorsqu´il arriva ce que je vais raconter, mais ce fut alors, à mes vingt-trois ans, que cet enfer creva mon être pour sortir à l´extérieur, avec des effets regrettables sur d´autres personnes et des conséquences terribles pour moi. Je sais que celles-ci pouvaient avoir été infiniment plus affreuses, bien que je m´horrifie pour devoir dire que, malgré tout, j´ai eu une bonne chance. C´est vrai que je l´ai eue, mais y réflechir ne me soulage point, et ne me fait sentir que des frissons et plus de répugnance et d´horreur pour ce que je fus forcé à souffrir, et pour tout ce qui me porta à la situation que je vais montrer ensuite.

Le moment que je vais décrire commence une époque de mon existence où je ne souffris plus seulement la torture de l´extérieur, qui en faisait sourdre une de plus cruelle encore dans moi. Lorsque tout cela fut arrivé au comble, le tourment de mon âme arriva à se montrer à l´extérieur, ce qui, en plus d´être nuisible pour d´autres personnes et m´apporter toute sorte







de malheurs, me mit dans une situation qui faisait pendre ma vie d´un fil, et, pour un fatal enchaînement de circonstances, me fit être pris pour tout ce que je haïssais le plus et qui avait provoqué ma rébellion.


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