Excerpt for Le grand secret de Sade. Un changement radical d´interprétation de sa vie et de son oeuvre by , available in its entirety at Smashwords

Le grand secret de Sade

Un changement radical d´interprétation de sa vie et de son oeuvre

Vann Fjernthav



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Copyright Vann Fjernthav, 2018

Smashwords Edition



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Chapter 1. Table



Table




Préface


Introduction



Première partie: LA RÉALITÉ HISTORIQUE DE SADE



Seconde partie: LA PERSONNALITÉ DE SADE



Troisième partie: LES IDÉES ET LES ÉCRITS



Conclusion


Glossaire


Bibliographie






Première partie: LA RÉALITÉ HISTORIQUE DE SADE



1. La fantaisie et la réalité


1.1. Une combinaison dangereuse


1.2. Besoin d´une nouvelle thèse


1.3. Resumé biographique


1.4. La vérité, le mensonge, le certain et l´incertain


1.5. Des paradoxes apparemment insolubles


1.6. Conclusions et questions




2. Les gros affaires scandaleux


2.1. Introduction


2.2. Affaire Testard


2.3. Affaire Keller


2.4. Marseille 1772


2.5. Première affaire de jeunes servants


2.6. Deuxième affaire de jeunes servants


2.7. Affaire Trillet


2.8. Affaire Nanon


2.9. Sainte-Pélagie


2.10. Conclusions et questions



3. Une affectivité ignorée et faussée


3.1. Défiguration systématique


3.2. La belle-soeur Anne-Prospère


3.3. La marquise de Sade


3.4 Fiancées et maîtresses


3.5. Constance


3.6. Madeleine Leclerc


3.7. Sade et sa famille d´origine


3.8. Sade et ses enfants


3.9. Le marquis de Sade et le petit Charles Quesnet


3.10. Conclusions et questions




SECONDE PARTIE: LA PERSONNALITÉ DE SADE



4. Le caractère éthique de Sade


4.1. Il n´est pas tout si évident


4.2. Était-il un méchant homme, Sade?


4.3. Des faits que personne n´a pas réussi à expliquer


4.4. L´échec dans l´explication des motifs




5. Configuration psychique


5.1. Sade et la folie


5.2. Sade et la psychopathie


5.3. Sade et les désordres psychologiques


5.4. Des traits psychologiques dont il y a des indices


5.5 Des fausses pistes




6. La question du sadisme


6.1. Introduction


6.2. Les types connus d´algolagnie


6.3. Les deux pôles de la sensibilité


6.4. Inversion hyperesthèsique de l´expression émotionnelle


6.5. Est-elle possible l´hyperesthésie?


6.6. Conclusions



7. Le grand secret de Sade


7.1. Avertissements


7.2. Sensibilité physique et émotionnelle chez les surdoués


7.3. Les traits caractéristiques des surdoués


7.4. Possibilité d´expression émotionnelle inversée chez les surdoués




7.5. Était-il surdoué, Sade?


7.5.1. Haut QI


7.5.2. Créativité et application


7.5.3. Sensibilité physique et émotionnelle


7.5.4. Capacité éthique


7.5.5. À quel type de surdoué appartenait Sade?


7.5.6. Le cas de Louis-Marie



7.6. Conclusions



8. Une nouvelle explication des faits


8.1. Raisons de la conduite de Sade


8.2. Pourquoi Sade portraitura l´infinitude de l´horreur


8.3. Les causes de la souffrance de Sade


8.4. Le tableau complet



8.5. Conclusions



TROISIÈME PARTIE: LES IDÉES ET LES ÉCRITS



9. Anciennes et nouvelles perspectives


9.1. Sade comme écrivain


9.2. Philosophie et morale: l´auteur et ses personnages


9.3. Les mauvaises lectures de Sade et leurs motifs


9.4. Des raisons pour éxaminer de nouveau la vie et l´oeuvre de Sade


9.5. Conclusions et questions



9.1. Sade comme écrivain


9.1.1. Les 120 journées de Sodome


9.1.2. Aline et Valcour


9.1.3. La Philosophie dans le Boudoir


9.1.4. Justine et les Infortunes de la Vertu


9.1.5. Justine ou les Malheurs de la Vertu


9.1.6. Juliette et les Prospérités du Vice


9.1.7. Pourquoi Sade désavoua Justine


9.1.8. Les crimes de l´amour


9.1.9. Contes, historiettes et fabliaux


9.1.10. La marquise de Gange


9.1.11. Le théâtre de Sade


9.1.12. D´autres ouvrages



9.2. Philosophie et morale: l´auteur et ses personnages


9.2.1. Introduction


9.2.2. Il y a vraiement une pensée philosophique de Sade?


9.2.3. S´agit-il d´un ou de plusieurs systèmes philosophiques?


9.2.4. La vraie pensée et le vrai sentiment de Sade


9.2.5. Les idées dans chaque ouvrage


9.2.6. Motifs des mauvaises interprétations


9.2.7 Ce que Sade peut nous donner


9.2.7.1. Des idées nouvelles


9.2.7.2. Le tout et la partie


9.2.7.3. Des nouvelles foundations


9.3.7.4. Des valeurs, motifs et objectifs nouveaux


9.2.7.5. Pourquoi personne ne voit ce que Sade peut donner



9.3. Les mauvaises lectures de Sade et leurs motifs

9.3.1. Mauvais usage


9.3.2. Qui tire parti despréjugés et des mensonges


9.3.3. L´industrie de la pornographie et de la violence


9.3.4. Sont-ils dangereux les écrits de Sade?


9.3.5. La persistence du mensonge


9.3.6. Pourquoi comprendre Sade est si difficile




9.4. Des raisons pour examiner de nouveau la vie et l´oeuvre de Sade


9.4.1. On n´a pas dit la verité


9.4.2. On a confondu Sade avec des personnages de ses écrits


9.4.3. Des idées qu´on néglige


9.4.4. L´interêt clinique


9.4.5. L´interêt historique et culturel


9.4.6. Les dangers des idées les plus répandues sur Sade

9.4.6.1. La fausse valeur du scandale


9.4.6.2. La fausse admiration pour Sade


9.4.6.3. Des attitudesd´interdiction


9.4.6.4. Des attitudes demépris


9.4.7. Créer des armes contre le sadisme


9.4.7.1. Connaître les racines de l´algolagnie


9.4.7.2. Combattre l´hypocrisie génératrice d´abus


9.4.7.3. Les meilleurs armes



9.5. Conclusions et questions



—Conclusion générale: La contradiction n´est qu´apparente


—Glossaire



—Bibliographie



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Chapter 2. Préface, Introduction




PRÉFACE



Le grand secret de Sade est ignoré par ses faux adorateurs, et aussi par ceux qui le dénigrent et par les studieux plus ou moins objectifs. Sade lui-même ignorait aussi ce fait concret qui le rendait différent de la plûpart des hommes. Il s´agit d´un fait qui rend très hautement probables les mésinterpretations de sa vie et de son oeuvre. Un fait qui, comme dans beaucoup d´autres cas, n´a été découvert qu´après la mort de l´interessé.


Ce trait caracteristique se combina avec des circonstances qui produirent une conduite et une littérature qui ont porté à confondre Sade avec tout le contraire de ce qu´il fut, et cela dans tous les sens, bons et mauvais.


Ce qui rendait la psychologie de Sade différente de celle d´un homme normal, c´est juste le contraire de ce qui a été affirmé par presque la totalité de ceux qui ont écrit sur lui, soit leur opinion favorable ou contraire. Cette différence, avec les circonstances qui la conditionnèrent, c´est la clef qui permet d´expliquer la vie et l´oeuvre de Sade avec quelque cohérence sans y ajouter rien de faux ni omettre rien de vrai.


Dépuis le temps de Sade jusqu´à aujourd´hui, cette clef a été généralement ignorée, et c´est pour cette ignorance qu´elle est présentée ici comme un secret. Les données qui permettent la trouver jamais n´ont été occultes, mais il y a des préjudices et des interêts, aussi nuisibles pour l´ensemble de la société que forts et répandus, qui ont empêché de voir l´importance de ces données et leurs implications.



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INTRODUCTION


Ce livre n´est pas une biographie, mais un nouvelle explication de la vie et de l´oeuvre de Sade. Il découvre des facteurs vitaux pour l´interpretation des faits, qui ont été négligés jusqu´à présent par les écrivains.


Toutes les opinions soutenues jusqu´à aujourd´hui sur Sade, en soient-elles acharnément contraires, passionément favorables ou neutres, ont été incapables d´expliquer à la fois les aspects les plus positifs et les plus négatifs de sa vie et de son oeuvre. Toujours il y a des données historiques vraies et certaines qui ne peuvent pas s´ajuster à l´ensemble de l´explication, n´importe quelle en soit la nature.


Pourquoi est-ce que, lorsqu´il s´agit de Sade, on peut omettre ou dénaturer si souvent des faits prouvés? Porquoi est-ce qu´on pose des données imaginaires ou des simples conjectures comme des réalités constatées? Pourquoi les ouvrages de la plus haute rigueur historique tombent dans le simplisme le plus grossier aux explications?


Si on pense, comme quelques auteurs, que Sade ne fut que le produit de son temps, un écrivain qui, hors de son oeuvre, n´etait pas guère different de la plûpart des gens du même état social qui l´entouraient, et qui, tout simplement, fût malchanceux, on tombe dans une double érreur, car les données réelles de sa vie ne disent pas cela, et les causes de sa malchance ne sont point simples, mais très complexes.


Si, par contre, on tend a voir Sade comme un monstre de perversité dont la pensée était dominée par la méchanceté absolue, la réalité s´eloignera plus encore des idées que dans le cas antérieur, même s´agissant de l´opinion la plus répandue dès l´époque de Sade jusqu´à aujourd´hui. Une (per)version de cette opinion consiste à vénérer Sade comme le génie du Mal. Mais voir Sade comme le plus méchant des hommes, soit que, à cause de cela, on l´adore ou l´abhorre, n´a aucune base réelle dans la vie de Sade.


Une opinion bien intentionnée, mais aussi erronée à cause du simplisme, consiste â dire que Sade ne fut qu´un bouc émissaire. Si cette opinion s´approche de la vérité à certains égards, ce n´est qu´au prix de s´en éloigner à d´autres. Il y a des versions plus "neutres" de cette opinion, comme celle qui fait de Sade un être des plus vulgaires, ce qui ne fait qu´accroître l´érreur.


Sade n´était pas un homme normal; il y a des évidences de cela. Et il est constaté qu´il n´était pas méchant. Non plus était-il fou, malgré sa reclusion â Charenton.


On a voulu expliquer l´anomalie de Sade comme de la psychopatie, c´est-à-dire, un égoïsme absolu, manqué de la moindre capacité d´empathie, qui expliquerait une extrème méchanceté sans qu´il y ait une maladie d´aliénation ni un déficit cognitif. Il est vrai que ces traits se trouvent chez plusieurs personnages de quelques romans de Sade, mais l´analyse des données de la vie réelle de Sade, sans des donnés imaginaires ou des hypothèses non constatées, ne permet pas de dire que Sade fut un psychopate, même étant cette idée la plus répandue parmi les auteurs les plus prestigieux, qui l´adoptent peut-être pour ne pas en adopter de plus simplistes.


Encore qu´il semble incroyable, il y a chez Sade beaucoup d´évidences de toutes les qualités necéssaires pour la plus haute excellence éthique, et il est prouvé qu´il en fit usage, mais on ne peut pas nier son libertinage sexuel, ni son algolagnie, ni les descriptions de toute sorte de perversions et de crimes dans ses écrits, même jusqu´à portraiturer la cruauté humaine portée aux dernières conséquences, qui arrivent au désir du mal pour le mal, même au déla du plaisir. Cela est vrai quoique Sade ait décrit aussi tout le contraire dans d´autres écrits ou dans les mêmes.


Malheureusement, l´histoire de l´humanité est pleine de crimes semblables à ceux qui se trouvent dans les romans de Sade. Il en y eùt avant la naissance de Sade et aussi après sa mort. Ce qui est étonnant n ´est pas le fait de parler de ces horreurs, ni celui d´en jouir ou de sembler en jouir: c´est le fait, qui reste sans explication jusqu´à aujourd´hui, d´avoir décrit ces horreurs, tout semblant en jouir, un homme comme Sade, dont la pensée, les sentiments et la conduite en étaient si loin.


Ce livre tâche d´offrir une explication qui unifie le sens de l´ensemble des données, certaines mais d´apparence contradictoire, de la vie et de l´oeuvre de Sade, et il fait cela moyennant une hypothèse qu´on ne doit pas croire, mais juger d´après l´évidence, car son but n´est que l´éclaircissement de la vérité. D´accord avec cette hypothèse, des mêmes traits donnaient à Sade sa superiorité intellectuelle et sa vulnérabilité émotionnelle. Le choc de ces mêmes traits par des circonstances determinées donna lieu à la conduite et aux écrits à cause desquels Sade est condamné ou perversement admiré.


Sade eût des traits dignes de la plus haute admiration qui sont niés ou méprisés, non pas seulement par ses détracteurs, mais aussi par ses faux admirateurs et par des studieux impartiaux. Et ce qu´on admire de lui n´est que le produit non voulu de son énorme souffrance, et non pas de sa liberté et de son plaisir, comme veulent ceux qui manipulent son nom pour justifier leurs attitudes.


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Première partie:



LA RÉALITÉ HISTORIQUE DE SADE



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Chapter 3. La fantaisie et la réalité


1. La fantaisie et la réalité


1.1. Une combinaison dangereuse


Une habitude pernicieuse, très répandue parmi les biographes de Sade, consiste à mêler aux donnés historiques des éléments provenant d´oeuvres de fiction, donnant pour certain que, s´il y a quelque manière d´interpreter les faits de la vie de Sade, cette manière doit être nécessairement lui attribuer la mentalité des personnages méchants de ses romans. C´est ainsi qu´on remplit les lacunes dans les données historiques (où il n´y peut avoir que de la conjecture) avec des scènes prises de passages violents et obscènes des écrits de Sade. Cela plaît, sans doute, à beaucoup de lecteurs, mais c´est beaucoup moins honnête qu´affirmer, lorsqu´on ignore ce que fit Sade dans une période determinée, qu´on n´a pas d´information sur cela.


Personne ne pense jamais à interpréter, par exemple, la vie de Sade d´aprés des personnages comme Justine (la vertu torturée) ou Zamé, le roi plein de bonté de Tamoë, qui sont tous deux aussi de Sade que la méchante Juliette ou que les bourreaux de Les 120 journées de Sodome. Bien sûr qu´identifier Sade aux personnages bons serait une erreur, mais l´identifier aux méchants est aussi erroné, car dans les deux cas on mêle la réalité avec la fiction, et on le fait dans des ouvrages qui ne sont pas de fiction, ou qui ne devraient pas l´être.


Toute une autre chose serait de faire une analyse littéraire visant à interpreter l´oeuvre d´un écrivain partant des données de sa vie, tout reconnaissant les grandes limitations que cela implique. Mais ce qu´on fait par rapport à Sade c´est justement le contraire: interpreter sa vie partant de ses oeuvres littéraires (et seulement de quelques, choisies d´après le préjugé), sans marquer les limites entre la fantaisie et la réalité. Malheureusement, le public, si culte qu´il soit, donne souvent pour bonnes ces mélanges, peut-être parce que, dans ce cas, elles peuvent satisfaire quelque appétit morbide. Mais cette acceptation sans raisonner est dangereuse, et elle peut l´être beaucoup plus en sautant de Sade à d´autres choses. Si on fait de même avec des sujets d´importance vitale pour la société, les conséquences peuvent être très graves. Si les autorités intellectuelles et culturelles montrent si peu de rigueur, alors l´ensemble de la société devient très manipulable, sans capacité critique.



1.2. Besoin d´une nouvelle thèse sur Sade


L´image de Sade offerte jusqu´à présent par la plûpart de ses biographes, aussi les admirateurs que les détracteurs et les "neutres" satisfait les goûts morbides de quelque sorte de lecteurs, mais non pas le désir de ceux qui cherchent comprendre la vérité historique. C´est dangereux aussi chercher une réhabilitation de Sade à tout prix, ou une impossible objectivité basée sur la froideur neutrale *[la plûpart des écrivains indifférents au thème de leurs écrits ne sont pas indifférents à l´argent et au prestige, et les plus idéalistes ne sont pas indifférents à leurs idées et sentiments]. À cause de tout cela, plus que l´objectivité, il faut chercher l´honnêteté intellectuelle qui consiste à montrer distinctement ce qui est conjecture et à distinguer nettement la vie réelle de la fiction littéraire.


Les écrivains qui comparent Sade aux personnages méchants de ses romans disent, c´est vrai, qu´ils parlent de romans, mais ils ne donnent pas à entendre aux lecteurs que ces comparations sont des hypothèses tirées de la fantaisie. Par contre, ils suggèrent que c´est un fait constaté que la conduite de Sade était comme celle de quelques personnages fictifs, sans en avoir aucune évidence; un exemple de cela est l´idée, sortie de quelques romans, de qu´il y eut des orgies sadiques á Lacoste avec participation de la marquise et les valets. On peut dire, non sans raison, que l´étude rigoreuse de telles biographies ne permet pas de conclure que Sade était comme les personnages de ses romans. Mais la manière d´écrire les biographies, lorsqu´il s´agit de Sade, n´incite pas à faire de telles études.


Ce livre n´est pas une biographie, mais une explication alternative de la vie et l´oeuvre de Sade qui tâchera de démontrer l´hypothèse contraire aux idées que presque tout le monde a sur Sade.



1.3. Résumé biographique


Louis-Aldonze-François-Donatien, nommé aussi (et plus connu comme)Donatien-Alphonse-François de Sade est né à Paris le 2 juin 1740, au palais de Condé. Le père, un noble provençal (Jean-Baptiste-Joseph-François de Sade des Murs), est ambassadeur en Allemagne. La mère, Marie-Élenore Maillé de Carman, des familles Condé et Richelieu, habite le palais comme dame d´accompagnement de la princesse. Le petit Sade reste là jusqu´aux quatre ans, et alors, pour être éduqué par son oncle l´abbé d´Ebreuil, on l´envoye à la Provence. À dix ans, il entre au collège des jésuites de Louis-Le-Grand, où il reste jusqu´aux quatorze ans, âge à laquelle il entre à l´école militaire.


La Guerre des Sept Ans porte un très jeune Sade aux combats du Regiment français de Cavalerie en Allemagne. En 1763, Sade retourne à Paris et épouse Renée de Montreuil, fille d´un magistrat. Jusqu´ici, la vie de Sade est apparemment semblable à celle de la plûpart des nobles français de son époque, mais bientôt commence une suite de scandales sexuels qui le portent plusieurs fois à la prison, encore que des faits semblables et même beaucoup pires accoutument à rester impunis chez les aristocrates.


En prison, Sade, qui a une vocation littéraire dès sa jeunesse, écrit beaucoup. Pendant la Revolution Française il est libéré, et il arrive même à occuper des hauts charges, mais sa négative à signer des peines de mort le porte de nouveau à la prison pour trahison à la République.


Il est condamné à mort, mais il se sauve par hasard. De nouveau en liberté pour un peu de temps au commencement du XIXe. siècle, il est finalement detenu et emprisonné. Il meurt le 2 décembre 1814, ayant été prisonnier une grande partie de sa vie.



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Chronologie


1740 (2 juin): Naissance de Sade au palais de Condé, à Paris.


1745-1750: Sade est éduqué à Saumane, en Provence, par son oncle l´abbé d´Ebreuil, Jacques-François de Sade.


1750-1753: Sade étudie au collège de Louis-Le-Grand à Paris, dirigé alors par les jésuites.



1754-1763: Carrière militaire à la Cavalerie. Participation à la Guerre des Sept ans en Allemagne.


1763 (17 mai): Mariage avec Renée de Montreuil.


1763 (29 octobre): Emprisonnement pour l´affaire Testard (profanation et blasphémie).


1764-1767: Période de liberté sans des pratiques "sadiques" connues, mais avec des rapports avec des nombreuses maîtresses.


1768 (3 avril): Affaire Keller (fustigation). Prison aux châteaux de Saumur et Pierre-Encise. Indulte du Roi à condition de s´établir en Provence.


1769-1772: Séjour de Sade à son château de La Coste (Provence). Des fêtes et répresentations théâtrales, mais aucun scandale.


1772 (27 juin): Orgie à Marseille avec plusieurs prostituées et le laquais Latour. Condamnation à mort des deux hommes pour tentative d´empoisonnement (à cause d´un accident avec des pastilles aphrodisiaques) et pour des actes homosexuels. Les deux condamnés s´echappent et arrivent à l´Italie, mais Sade veut retourner à la France et il est détenu et emprisonné avec Latour à la forteresse de Miolans (Savoie) par le Roi de la Sardeigne, à pétition de la famille politique de Sade (probablement pour éviter l´execution de la peine de mort et des nouveaux scandales).


1773: Fuite de Miolans et séjour secret à La Coste.


1774-1776 : Deux scandales avec des servants adolescents, le deuxième seulement pour des propositions. Nouvelle fuite à l´Italie. Retour à France.


1777: Affaire Nanon. Affaire Trillet. Emprisonnement à Vincennes.


1778 : Annulation de la peine de mort par manque de preuves, encore que Sade reste en prison par une "lettre de cachet" (lettre scellée du Roi par laquelle la famille politique de Sade demandait l´emprisonnement du marquis).


1784 : Transfert à la Bastille.


1790 : La Revolution Française anulle les lettres de cachet, et Sade sort de la prison.


1790-1793: Période de liberté pendant laquelle Sade écrit, publie des livres et occupe des charges, parmi lesquelles celle de juge et président du tribunal révolutionnaire de sa section. Pendant ce temps, il n´y a pas des scandales sexuels sauf à cause de ses livres.


1794 : Emprisonnement et condamnation à mort de Sade, accusé de trahison à la République pour ne pas vouloir signer des peines de mort. Chute du gouvernement radical et libération de Sade le 15 octobre.


1795-1800: Travail littéraire et théâtral. Vie de misère économique à Paris et à Versailles. Vente de La Coste en 1796. Époque sans aucun scandale extra-littéraire.


1801 : Emprisonnement de Sade à cause de ses écrits par la police napoléonique, formellement plus puritaine que la révolutionnaire.


1803 : Transfert de Sade à l´asyle d´aliénés de Charenton, aux frais de sa famille.


1803-1814 : Réclusion de Sade à l´asyle d´aliénés de Charenton, avec relative liberté au commencement (il pouvait écrire et organiser des representations théâtrales), mais avec des cruelles restrictions après à cause d´un changement de directeur de l´institution. En 1809, mort en bataille du fils aîné de Sade, Louis-Marie.


1814 (2 décembre) : Mort de Sade à Charenton.




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1.4. La vérité et le mensonge, le prouvé et l´incertain


Avant d´exposer des nouvelles théories il faut montrer quelles idées ont été en vigueur jusqu´à présent, en précisant leur nature, solidité et authenticité. Encore qu´on a écrit et recherché beaucoup sur Sade, la réalité est que, même chez les gens cultes, l´opinion sur Sade est encore dominée par beaucoup de croyances qui ont été prouvées fausses, et aussi par beaucoup d´autres qu´on prend pour des faits prouvés n´étant que des possibilités (parmi d´autres possibilités généralement ignorées ou négligées).



Quelques affirmations prouvées fausses:



1. Sade était un assassin, et il tuait pour plaisir.


2. Sade faisait des expériences, vivisections, etc.


3. Le satanisme de Sade.


4. La cruauté infinie de Sade.


5. Sade n´écrivit que de la pornographie et des récits de violence.




1.4.1. Sade était un assassin, et il tuait pour plaisir


On ne connait pas ni un seul cas d´assassinat attribué à Sade, ni une seule victime mortelle, pas même à la guerre (Sade était cornette et porte-étendard). La seule accusation formelle fut celle d´empoisonnement d´une prostituée à qui Sade donna une dose excessive d´aphrodisiaque (cantharide), et qui en tomba malade, très grave, mais sans arriver à mourir, bien que les récits de fiction du XIXe. siècle magnifièrent le fait parlant de plusieurs morts. Il pourrait y avoir eu des victimes mortelles, mais, en tout cas, il s´agit d´un accident ou d´une grave imprudence.


Quant au plaisir du meurtre, la Révolution Française présenta des innombrables occasions de jouissance à ceux qui trouvaient du plaisir à tuer et à torturer. Il y avait même des réunions ludiques et sociales autour des échafauds, c´est à dire, on allait voir les exécutions comme un spectacle. Mais on sait que Sade, étant alors prisonnier et obligé de voir les executions, vomit et s´évanouit en les voyant, et cela eut lieu étant le motif de son emprisonnement une accusation de trahison pour ne pas avoir voulu signer des peines de mort. Il avait démissioné comme président du tribunal révolutionnaire et sauvé de la guillotine des condamnés, non seulement des amis et des inconnus, mais aussi ses beaux-parents, à qui il considérait des ennemis pour l´avoir fait emprisonner avant la Révolution et pour avoir induit son épouse à se séparer de lui lorsqu´il sortit de la prison.



1.4.2. Sade faisait des expériences,des vivisections, etc.


Pendant les siècles XVIIe et XVIIIe, le goût por la science fut très répandu parmi les classes puissantes (noblesse, haute bourgeoisie). Quelquefois il y avait un vrai interêt pour la science, tandis que souvent il ne s´agissait que d´apparence, sans d´autre but que la pédanterie et la justification d´une vie oisive. Il n´était pas rare, donc, voir chez les nobles la chimie, la biologie ou l´astronomie cultivées vraiement ou aparemment, comme la musique ou la littérature. Les expériences et les vivisections étaient pratiquées, comme aujourd´hui, par des étudiants ou des rechercheurs de quelques branches de la science, généralement avec des animaux. Est-ce que ces branches attirèrent Sade? On peut affimer que, aux égards pratiques et expérimentaux, non. Les penchants intellectuels de Sade étaient artistiques, philosophiques et littéraires. C´est vrai que la science intéressait Sade, mais seulement aux égards théoriques et philosophiques.


Il est vrai qu´il y a eu toujours des "expériences" dont le seul but n´est que jouir en faisant souffrir, et que pour cela il ne faut pas aucune connaissance scientifique. Ce cas aurait pu être celui de Sade si les rumeurs sur lui avaient été vrais, mais il n´en y a aucune preuve. En plus, pour essayer des méthodes de torture ou apparenter des expériences comme prétexte pour le plaisir cruel, avant d´y soumettre des êtres humains, on accoutume à avoir une longue, impunie et "respectable" histoire d´expériences avec des animaux. On n´en a pas trouvé aucun indice au cas de Sade. Si Sade commit quelquefois contre des êtres humains des actes impliquant quelque dégré de cruauté, ces actes n´eurent rien à voir avec des expériences, bien qu´il ne soit pas en sa faveur qu´il s´agisse de déviations sexuelles, et qu´elles soient séparées par un abîme des dégrés de cruauté attribués à Sade par les rumeurs.


Encore qu´il semble incroyable —ce qui va démontrer la monstrueuse croissance qui peut atteindre une rumeur—, la légende de Sade comme vivisecteur commença lorsqu´il dit à une femme fouettée par lui (Rose Keller) qu´il allait essayer avec elle un baume pour les blessures qu´on lui avait dit qui était très bon. De cette preuve inoffensive —le mal fut ce qui l´avait précedée— la rumeur sauta, déjà alors, à des expériences de torture et vivisections, et le Romantisme du XIXe. siècle perpetua et augmenta la légende. Même Sade contribua involontairement à donner une apparence de vérité aux rumeurs lorsqu´il traita le thème des expériences cruelles dans quelques de ses romans.



1.4.3. Le satanisme de Sade


Il y a encore des livres (de la fin du XXe. siècle et après) qui parlent de satanisme par rapport à Sade. Ils se refèrent à la rébellion contre l´ordre établi et à l´athéisme, ou à une présumée cruauté infinie, mais le terme fait penser à des messes noires, des sabbaths, etc. Le pire de tout est qu´il y a même des sectes sataniques qui utilisent le nom de Sade, et des "artistes" qui s´inspirent de ces sectes, mais qui ignorent complètement l´histoire et les idées de l´homme qu´ils disent adorer comme incarnation de Satan. De nouveau nous sommes devant un produit tardif du Romantisme, qui montra Sade aux gravures entouré de démons.


La vérité c´est que Sade, selon dit lui-même, était un athée qui abhorrait la superstition. Pour lui, aussi Dieu que le Diable étaient des superstitions abominables, surtout à cause du fanatisme et de la souffrance inutile qu´ils genèrent. Bien sûr, pour les fanatiques, et plus encore pour ceux qui ont fait de ces croyances un instrument de domination et un négoce, cette façon de penser est déjà satanique en elle-même, mais aussi les athées et les agnostiques que les croyants sincères savent qu´on ne peut pas adorer ou pactiser avec ce qu´on croit inéxistant, et Sade ne croyait pas au Diable.


La vraie pensée de Sade est que la nature et l´être humain sont, eux-mêmes, si cruels qu´il ne faut pas supposer l´existence d´un être surnaturel pour expliquer le mal.


Il y a eu quelques sorciers parmi les nobles du XVIIIe. siècle, mais Sade ne fait pas partie d´eux. Aussi la magie et le culte au Diable que la religion, vue comme un ensemble de croyances irrationnelles imposées moyennant la peur, n´étaient aux yeux de Sade qu´une vile imposture.



1.4.4. La cruauté infinie de Sade


Il n´y a pas aucun doute que l´oeuvre de Sade prouve qu´il était capable de portraiturer littérairement la cruauté, même

l´infinitude de la cruauté. Mais cette capacité, toute seule, ne dit rien sur la vie réelle de Sade.


La supposition que le caractère et les faits de quelqu´un peuvent être jugés d´après ses écrits rencontre, au moins en ce cas, une grave contradiction: Sade savait aussi décrire, avec la même perfection que la méchanceté et l´obscénité, les plus hauts dégrés de l´amour, la bonté et la vertu.


Ce fait est presque inconnu parce qu´il ne s´accorde pas à l´image la plus répandue de Sade, et aussi parce que les oeuvres de Sade qui le démontrent plus clairement sont difficiles à trouver et inconnues, faute de demande, parce qu´on ne cherche de Sade que des écrits de pornographie et de violence. On critiqua très durement Sade, à son époque, pour avoir écrit que la vertu n´a pas coutume d´interesser les lecteurs, mais en cela il avait raison, car c´est même le cas de ses propres oeuvres.


Pour connaître le caractère moral de quelqu´un ou savoir s´il est coupable ou non de crimes, ce qui importe ne sont pas les paroles, mais les faits, et on peut constater que les faits de Sade, même ayant été violents quelques d´eux —on ne doit pas le nier ni l´ignorer—, se trouvent à une distance abyssale des crimes décrits dans quelques romans de Sade*. On doit remarquer que la vie de Sade ne se borne pas aux incidents qui lui donnèrent sa mauvaise réputation mêlés à des actions plus ou moins neutres, car elle inclut aussi des actions absolument impossibles pour quelqu´un avec le type de personnalité qu´on attribue à Sade**, et très difficiles pour des individus avec une personnalité normale.


*[Des crimes qui ont été attribués à Sade comme des faits réels à cause de la manie simpliste d´harmoniser toujours la vie d´un auteur au contenu de ses oeuvres les plus connues.]


**[Psychopathie d´égoïsme et cruauté par insensibilité empathique.]




1.4.5. Sade n´écrivit que de la pornographie et des récits de violence


On devrait dire que, de Sade, on ne veut lire que la pornographie et les descriptions de tortures et d´assassinats, parce que c´est ce qui plait aux lecteurs (qui donnent ainsi la raison à Sade: la vertu n´interesse pas à la majorité des lecteurs).


La production littéraire de Sade fut, en réalité, très diverse, aussi en genres qu´en thèmes et buts: du roman (de plusieurs types), des contes, de la poésie, du théâtre, etc. Comme contenus, l´amour, la terreur, l´horreur, l´humeur, la tendresse, l´érotisme, l´obscénité, la politique, la philosophie, la théorie littéraire, etc. Tout cela en qualités qui vont de moyenne-haute à excellente, sans que la pornographie soit toujours le meilleur ou le seul passable, comme on affirme parfois*


*[Très souvent on la considère illisible et on dit qu´elle n´atteint pas son but (peut-être parce que ce but, en réalité, c´est un autre)].



Quant au caractère moral des contenus, dans l´oeuvre de Sade il y a dès les textes qu´un petit enfant lirait sans danger (et même avec tout le contraire) jusqu´aux écrits d´une obscénité et d´une violence qui n´ont pas été égalées qu´aujourd´hui. Il y a des écrits de Sade, généralement ignorés, d´une très haute excellence éthique, et aussi des textes qui ne sont que curieux, moralement indifférents. Pour résumer: aux oeuvres de Sade on trouve tous les extrêmes, aussi ceux du bien que ceux du mal, et tout ce qu´il y a entre les extrêmes.



1.4.6. Des hypothèses tenues pour des faits prouvés


Il y a, au sujet de Sade, beaucoup d´hypothèses, même de fantaisies, qui sont généralement prises pour des faits prouvés. Elles sont de nature très diverse, mais leur trait commun consiste à interpréter chaque acte de Sade, même des plus futiles, suivant une idée préconçue, à laquelle on ajuste l´explication des faits. La plûpart des fois, cette idée préconçue est celle de l´individu qui jouit en torturant, et, quelquefois, celle du bouc émissaire*.


*[Plus proche de la vérité, mais trop simpliste pour expliquer la complexité de la situation vécue par Sade et l´extrême complexité de sa personnalité.]



L´adaptation des faits aux idées préconçues consiste surtout à attribuer chaque action de Sade au même motif (sans le démontrer) et à affirmer comme constatés des faits supposés, s´ils s´accordent à l´idée préconçue.


À part ces deux idées, parmi les cas les plus remarquables de simples possibilités qui passent pour des faits prouvés (d´autres exemples seront montrés aux chapîtres suivants) on peut signaler les rapports de Sade avec sa belle-soeur Anne-Prospère. En réalité, il n´y a pas aucune preuve que Sade ait désiré Anne-Prospère au lieu de Renée-Pélagie ou plus qu´à celle-ci, mais on a bâti toute une légende autour de cet amour, selon laquelle la frustration amoureuse aurait conduit Sade à toute une carrière criminelle, ou, selon des versions plus adoucies, lui aurait fait perdre la raison et porté à se livrer à la luxure et à imaginer l´enfer qu´il dépeint dans ses romans.


La recherche préalable à l´écriture de ce livre commença partant de cette croyance (version adoucie), mais bientôt il devint évident que, s´il n´était pas improbable que Sade ait aimé Anne-Prospère, il n´y a pas des preuves qu´il l´ait aimée plus qu´à Renée-Pélagie ou à d´autres maitresses. En plus, il semble que le récit selon lequel Sade rapta la demoiselle du couvent où elle était et voyagea avec elle à l´Italie n´est qu´un autre ornement du Romantisme. Il y a, d´un côté, des indices épistolaires de la famille qui signalent la présence d´Anne-Prospère en France lorsque Sade était en italie, et aussi de l´évidence que, à cette époque là, Anne-Prospère avait critiqué Sade très durement (peut-être à cause de la souffrance que les infidélités du marquis donnaient à sa soeur et à elle-même), ce qui fait penser à une relation qui pouvait être tout moins romantique après le scandale de Marseille.


D´autre côté, la femme vue avec Sade à l´Italie, et qu´on dit qui était sa belle-soeur peut être une autre: une maîtresse, une prostituée, une nouvelle amie italienne ou n´importe quelle femme disposée à accompagner un jeune français attractif qui semblait être riche. Il faut penser aussi aux conséquences qui aurait eu un rapt; il n´y a pas d´indices de fuite de la fille, et moins encore de rapt (en realité, elle était sortie du couvent avec permission, por séjourner un temps avec sa soeur et Sade) et il n´y a pas aucune dénonce du couvent ou des beaux-parents de Sade, qui, dans un tel cas, auraient été doublement offensés.


Aux chapîtres suivants on verra que la vérité est beaucoup plus passionante que cette légende, mais beaucoup moins simple. On verra démenties des affirmations sur Sade fausses mais très répandues, et on verra aussi la nature hypothètique d´autres affirmations qui passent pour des faits prouvés. On verra prouvées d´autres affirmations par des données historiques, et on verra exposées même des nouvelles hypothèses, mais toujours présentées comme telles, non pas comme des faits prouvés.



1.4.7. Des vérités prouvées parmi les accusations faites à Sade


1. Libertinage sexuel.


2. Quelques oeuvres littéraires de contenu extrêmement violent et pornographique.


3. Certains faits de sa vie sexuelle qui impliquèrent quelque dose de violence (flagellation, etc.).



La nature et les conséquences de ces faits seront exposées aux chapîtres suivants.



1.5. Des paradoxes apparemment insolubles


Le marquis de Sade apparaît devant l´investigateur comme une accumulation insurmontable de contradictions, un suprême paradoxe. Il semble ne pas avoir aucune cohérence sauf à l´image, pleine de préjugés, qui s´appuie sur les légendes avant exposées.


Mais toutes les alternatives offertes jusqu´à présent pour l´expliquer, même les meilleures, sont trop simples. Mème les interprétations les plus fidèles à la vérité et éloignées du simplisme résultent insuffissantes pour expliquer Sade: on voit alors ses circonstances, mais on n´atteint pas à le comprendre, car il ne s´agit pas d´un homme normal.


Malgré la prolixité de ses descriptions littéraires d´assassinats et de tortures (et de tout le contraire, il faut ne pas oublier cela), Sade est un homme qui jamais n´a tué personne. Ce n´est pas seulement qu´on n´ait pas pu prouver sa culpabilité d´un crime concret: c´est que Sade ne fut pas même suspect d´assassinat dans aucun cas, sauf par la dénonce de la prostituée intoxiquée par cantharide qui l´accusa de tentative d´empoisonnement, et par les ossements qu´une actrice nommée Du Plan, amie de Sade, avait utilisé pour un décor macabre, et que le marquis fit enterrer après au jardin. D´autre part, nous avons que Sade combat la peine de mort pendant la Révolution et qu´il risque sa vie pour sauver des innocents, même quelques contre lesquels il pouvait avoir été plein de rancune.


Même supposant que Sade fut moralement tout le contraire des personnages littéraires qui l´ont rendu tristement célèbre, il reste encore la question de pourquoi se livra-t-il à des pratiques sexuelles violentes (contre des femmes et contre lui-même). Est-ce qu´une bonne personne peut être sadique? Est-ce qu´un homme qui n´a pas perdu la raison et qui a, en plus, un sens moral très aigu, peut commettre des actes d´algolagnie?


Il est constaté que Sade n´aimait pas la douleur physique ou psychique (il se plaignait de ses maladies, de son emprisonnement, etc.). Nonobstant, parfois il se fit torturer par des femmes. À la différence de beaucoup de ceux qu´on nomme sadomasochistes, Sade pouvait s´exciter sexuellement de la manière normale, et son plaisir était surtout la tendresse, la délicatesse, l´amour, que Sade décrivit aussi dans quelques de ses oeuvres littéraires et qu´il exprima dans des lettres à des femmes qu´il aima. Pourquoi est-ce qu´il recourit parfois à des pratiques violentes dans ses rapports sexuels*?


*[Lorsqu´il n´y avait pas d´amour, comme avec des prostituées, et, même dans ce cas, pas toujours].


L´algolagnie (excitation sexuelle moyennant la douleur, du même sujet ou d´autrui) est souvent progressive, c´est-à-dire, elle tend à augmenter avec l´âge du sujet, ou à rester stable, sans diminuer. Les sadiques vieux sont les plus aggressifs, car ils ont besoin de stimuli de plus en plus forts, et justement ainsi les décrit Sade dans ses romans. Pourquoi est-ce, donc, que chez Sade eut lieu le processus contraire? Pourquoi est-ce que son algolagnie semble avoir diminué en vieillissant, jusqu´au point de disparaître complètement, étant le plus logique qu´elle eusse augmenté pour compenser la perte de la puissance sexuelle et la diminution du désir?


Des apparents paradoxes suscités par les faits, nous allons aux vraies contradictions, surgies de l´interprétation des faits. Par exemple, Simone de Beauvoir *[Simone de Beauvoir, Faut-il brûler Sade? (1972, 2011) Gallimard, Paris.] dit que Sade avait la soif de l´illusion de domination offerte par les orgies sanglantes (comme celles de Charolais et d´autres), tandis qu´elle affirme aussi qu´on ne trouve pas chez Sade aucune ambition ni volonté de pouvoir. Conclusion nécessaire: Sade ne désirait pas le pouvoir, mais il le désirait par dessus de tout, jusqu´au point de commettre des crimes, ou de vouloir les commettre, ou de jouir en les imaginant, et cela pour la simple illusion de domination. C´est à-dire, Sade voulait le pouvoir, mais il ne le voulait pas; il torturait à cause de son insatiable soif de pouvoir, d´un pouvoir qu´il ne voulait point.


La plûpart des contradictions qui, comme celle-ci, surgent en évaluant la conduite de Sade, on leur origine au fait d´interpréter chaque action, chaque parole, et chaque idée de Sade comme le résultat d´un égoïsme infini, qu´on lui attribue comme point de départ préalable à l´examen des faits. On préjuge, on considère comme bien établi que la réalité ne peut pas être différente des préjugés. C´est vrai que le contenu de quelques écrits de Sade crée cette apparence, mais c´est vrai aussi que l´égoïsme absolu (psychopathie) comme explication de la vie de Sade ne donne qu´une ribambelle d´absurdes, même si on se borne à la plus fidèle et stricte exactitude historique (ce qui découvre une erreur de pose du problème).


Dans ce livre sera exposée, comme clef d´interprétation de la vie de Sade, la thèse contraire à celle de l´égoïsme absolu, essayant de la soutenir avec des arguments et apportant des preuves. Mais il ne s´agit pas de la simple inversion experimentale d´une idée, soumise à l´abstraction et posée dans un artifice logique, car il s´agit de voir la vie de Sade comme un fait concret de la plus haute complexité, et cela n´est pas possible moyennant une construction mentale éloignée des données réelles.



1.6. Conclusions et questions


Les croyances sur Sade les plus répandues sont fausses, même aux points où coïncident les opinions d´admirateurs et détracteurs


Aucune des explications offertes jusqu´à présent donne une vision cohérente, sauf au prix d´omettre des données remarquables ou d´en nier l´importance.


La personnalité de Sade ne peut pas être comprise en la réduisant à la simplicité, ou même à la complexité d´un être humain normal.


Est-ce qu´un psychopathe peut se comporter altruistement, arrivant à risquer sa vie pour autrui, s´il ne croit pas y gagner rien pour lui, pas même de l´émotion*?


*[Selon sa correspondance et ses données biographiques, Sade n´aimait pas l´aventure, et il n´en avait pas besoin pour avoir des émotions très fortes].


Est-ce qu´un homme peut être éthiquement bon, même très bon, étant atteint d´algolagnie?


Comment peut-on expliquer l´algolagnie chez quelqu´un qui n´aime pas la douleur ni en a pas besoin pour l´excitation sexuelle, et qui obtient le plus haut dégré de plaisir de tout le contraire?


***


Chapter 4. Les grosses affaires scandaleuses.



2. Les grosses affaires scandaleuses



2.1. Introduction


Pour donner à la conduite de Sade une interprétation qui permette d´élucider sa personnalité et d´expliquer ses vrais actes, il faut connaître ces derniers. Comme ses faits les plus connus appartiennent à sa vie sexuelle, et ils sont importants pour chercher la clé du caractère psychique et éthique de Sade, ce livre commence par l´exposition et l´analyse de la vie sexuelle de Sade, mais sans réduire toute son éxistence à la sexualité, une erreur trop commune parmi ses biographes et éxegètes.


Ici commence, donc, une exposition des faits historiquement connus de la vie sexuelle et amoureuse de Sade, montrés cas à cas. Le trait le plus inquiétant de la vie sexuelle de Sade, l´algolagnie, y sera examiné avec une attention spéciale.



2.2. Affaire Testard


Le premier scandale sexuel du marquis de Sade eut lieu le 18 octobre 1763, lorsqu´il avait vingt-trois ans. On connait les détails par la déposition de Jeanne Testard, ouvrière en éventails et prostituée. À cette époque-là, le roi Louis XV et ses courtisans s´amusaient avec des récits d´anecdotes licencieuses, surtout avec des histoires authentiques sur la vie sexuelle de la noblesse, apportées par la police. Ces informations servaient aussi à enfoncer des ennemis politiques et d´autres personnages gênants. L´espionnage aux bordels était favorisé, et, soit menacées, soit séduites par la promesse d´argent, les prostituées déposaient, surtout si l´aventure impliquait un aristocrate. Tel put avoir été le motif de la dénonce de Jeanne Testard contre Sade à la police.


Selon la déposition de Jeanne, Sade lui demanda si elle avait des croyances religieuses, à ce qu´elle répondit affirmativement, comme si la prostitution pouvait être compatible avec la religion. Peut-être Jeanne crut par un instant se trouver devant un maniaque fanatique, de ceux qui croient avoir la mission d´éliminer les pécheresses. Mais sa réponse mit Sade en fureur, et il commença à proférer des blasphémies. Après il raconta à Jeanne un récit obscène-profanatoire qui put être fictif (pour voir la réaction de Jeanne), ou authentique, mais il n´en y a aucune preuve. Selon ce récit, Sade aurait souillé avec sa semence un calice de messe et une hostie consacrée, voyant ainsi, selon lui, que Dieu n´existe pas. Après, Sade conduisit Jeanne dans une chambre (Les faits eurent lieu dans un appartement loué à l´effet par Sade) où il y avait, en plus d´images religieuses et gravures obscènes, plusieurs types de martinets. Sade signala le plus douloureux et demanda d´être fouetté par Jeanne, qui pourrait en choisir un autre pour ètre fouetée à son tour. Jeanne refusa, quoique Sade insista beaucoup. Après il prit un petit crucifix et le jeta par terre pour le piétiner, disant à Jeanne de faire de même. Après il prit un autre crucifix et se masturba jusqu´à y éjaculer, le jetant après par terre et disant à la fille de le piétiner et d´y défequer au dessus, même avec un lavement s´il fallait. Lorsque Jeanne refusa tout cela, Sade lui montra une epée et deux pistolets et lui dit qu´il la tuerait si elle ne l´obeïssait pas. Alors Jeanne foula le crucifix prononçant une blasphémie selon les instructions, quoique il n´y eut pas de clystères ni défécations, ni de Jeanne ni de Sade, qui, malgré les ménaces n´employa pas la force.


Après la séance profanatoire, ils restèrent toute la nuit lisant un livre de poèmes qui exprimaient un athéïsme passioné, et que Sade attribua à un sien ami qui pensait comme lui. Ils lirent et parlèrent tout le temps, sans manger, ni boire, ni dormir, ni avoir des rapports sexuels*. Finissant la lecture, Sade proposa à la jeune Testard d´aller un jour à l´église et prendre deux hosties pour en brûler une et profaner l´autre. Après il fit signer à Jeanne un papier blanc comme garantie de discrétion. Un peu après arriva la maquerelle pour encaisser, et Jeanne s´en alla avec elle.


*[Il semble que Sade avait suggeré un coït anal et elle refusa. Elle dit que Sade ne la força pas, malgré avoir des armes et pouvant la lier.]


À part la repulsion ou délectation morbide que cette histoire peuve provoquer, il faut l´analyser, non seulement comme un fait historique, mais aussi comme une source de données pour la science, particulièrement pour la théorie de l ´origine de l´algolagnie.



De l´affaire Testard, il faut remarquer les faits suivants:


1. Sade n´était pas physiquement impuissant. La cause de son algolagnie n´était pas, donc, une réaction à l´impuissance sexuelle.


2. Sade n´eut pas, lors de l´affaire Testard, les difficultés d´éjaculation qu´il eut quelques années plus tard. Son algolagnie ne peut pas être expliquée par l´éjaculation doloureuse, comme ont suggéré quelques auteurs, quoique cette affection vînt après à aggraver la situation.


3. Sade ne présentait pas, pour atteindre l´excitation sexuelle, un besoin de surestimulation moyennant la douleur physique (l´excitation se produisait sans avoir reçu ni infligé cette douleur), ce qui implique qu´il n´était pas atteint d´hypoesthésie (basse sensibilité) physique.


4. Il ne s´agit pas d´un cas typique de sadisme mental. Vu qu´il n´y eut pas de la violence physique, on a dit qu´il s´agissait de pervertir ou de scandaliser, mais dans un tel cas, un sadique aurait cherché une victime plus impressionable qu´une prostituée de vingt ans, comme un petit enfant pauvre que personne n´allasse chercher. Ce que fit Sade dans ce cas semble plutôt un acte de décharge d´un grand trauma émotionnel (dérivé des abus sexuels soufferts par lui dans l´enfance et commis par des prêtres) qu´une pratique sadique, bien qu´il s´agisse aussi d´un fait déplorable.



L´affaire Testard est d´un sadisme très atypique :


1. Est-ce qu´il y a un sadique qui, ayant les moyens à sa portée, ne fasse pas tout ce qu´il veut, au lieu de céder, si la victime refuse de se prêter à ses caprices?


2. Aussi à la réalité que dans les romans les plus connus de Sade, lorsque les victimes refusent de complaire l´agresseur, cela ne fait qu´exciter plus encore son acharnément.


3. Pourquoi est-ce que Sade insista plus à la profanation des symboles réligieux qu´à réaliser des actes cruels, ou même sexuels?



L´athéïsme de Sade ne peut pas expliquer sa conduite devant Jeanne Testard, car on ne peut pas haïr ce qu´on croit inéxistant.


Quelqu´un peut commettre des actes semblables comme manière de renforcer l´obscénité, c´est-à-dire, pour simple amusement libertin, et aussi pour montrer son mépris des interdictions; même il y a des exemples de cela parmi les personnages littéraires de Sade.


Mais cela n´aurait été que de l´amusement —bien qu´il soit horrible, ou répugnant, ou ridicule—, ou, en tout cas, un fétichisme érotico-réligieux, mais Jeanne Testard ne dit pas que Sade s´amusait. Tout au contraire, elle dit qu´il était comme enragé, mais non pas contre la femme, mais contre les symboles religieux. Quel était le motif de cette haine?


L´explication que le méchant abhorre les symboles du Bien n´est pas satisfactoire, car cette haine, si elle est réelle, ne se contente pas des symboles. Parler d´un cas de folie ne résout rien; aussi la haine que la folie ont toujours des causes et des explications, quelque occultes qu´elles soient et quelque absurdes qu´elles semblent.


Plusieurs auteurs ont déjà avancé la première partie de l´hypothèse la plus plausible pour ce cas, et c´est que Sade avait souffert en bas âge des abus sexuels commis par des prêtres. La deuxième partie de l´hypothèse est que cela l´aurait porté à réaliser des actes comme les ici décrits, et plus tard, lorsque la souffrance de la prison raviva les vieux fantasmes, à écrire sans cesse sur le libertinage et la cruauté des prêtres. Mais les biographes n´ont pas vu l´importance de cette possibilité.


Il n´est pas probable que le perpétrateur des abus soit l´abbé de Sade (quoiqu´il qu´il ait donné un mauvais exemple), à en juger par l´amitié que son neveu eut pour lui après, mais il put y avoir quelque collègue de l´abbé qui aggisse à son insu et ménaçasse de mort ou de quelque chose pire encore le jeune marquis s´il osait dire quelque chose à son oncle.


Le coupable put aussi être quelque ou quelques jésuites de Louis-Le-Grand, encore que l´intensité du désordre de Sade semble indiquer que les abus furent commis sur un enfant très petit et qu´ils furent répétés, en renforçant l´effet. Cela fait penser à un possible complice de Charolais au palais de Condé qui fût prêtre ou se déguisât en prêtre.


On connait peu de détails de l´enfance de Sade, mais, quoique on ignore l´identité du coupable et quand et où ces abus eurent lieu, la conduite de Sade comme adulte indique une très haute probabilité, presque sûreté, qu´il ait souffert des abus sexuels commis par des prêtres. La situation, avec ces données, est semblable à celle de la trouvaille d´un cadavre récent, avec des indices d´assassinat, dont on ignore le moment et le lieu exacts de la mort, et aussi l´identité du coupable, encore qu´il y a quelque piste sur le métier de l´assassin par la sorte de blessures qu´on a trouvé au corps. Les blessures psychologiques de Sade donnent une piste du métier du coupable.


Peut-être on dira que la conduite de quelques prêtres ne doit pas porter à les juger tous, et moins encore à juger Dieu, mais ce raisonnement peut être celui d´un adulte qui n´ait pas souffert des abus, ou qui les ait souffert ayant la personnalité déjà formée, mais non pas celui d´un enfant violé par ceux qui devaient lui enseigner la vertu, ni celui de l´homme que cet enfant soit devenu, surtout s´il n´a pas reçu aucune aide psychologique.


Si un enfant qui va être violé ou torturé prie Dieu d´être sauvé, mais le miracle ne se produit pas et rien n´empêche que le crime soit commis (ou même repété plusieurs fois), et en plus le coupable jouit d´estime comme représentant de Dieu, cet enfant, en plus de devenir athée, haïra de tout son coeur ce qu´il voie comme symbole de son tourment. Ce qu´on observe à l´affaire Testard n´est pas un athéïsme froid et serein, ni un athéïsme accompagné d´une gaie luxure qui se moque de la religion, mais une obscénité qui naît de la rage, de la haine. Que Sade ait passé la nuit lisant un livre à Jeanne sans faire aucune autre chose démontre qu´il n´était pas "jouant aux blasphémies" pour simple caprice érotique, mais se déchargeant d´un trauma renforcé par l´hypocrisie générale.


Il faut se demander contre quoi ou qui se dirigeait, exactement, la haine de Sade. Il faut se demander si c´était contre Jésus-Christ, contre l´amour et la justice ou contre les symboles de ce qui lui avait détruit l´enfance.


Seulement l´examen des faits de Sade pourra nous en donner des indices fiables.




2.3. Affaire Keller


L´affaire Keller est, probablement, l´acte le plus violent commis par Sade, et aussi un des plus déformés par les rumeurs et la fantaisie. Encore qu´il implique quelque aggression physique, ce cas donne des indices à l´encontre de la thèse d´une algolagnie hypoesthésique physique ou émotionnelle de Sade, et aussi de celle d´une psycopathie ou d´une méchanceté infinie. Or, qu´il existe une algolagnie non hypoesthésique ne justifie pas la réduire à un simple amusement, comme font ceux qui la placent parmi "les coutûmes sexuelles de la noblesse de l´époque" sans la distinguer d´autres et sans en chercher une explication.


Le dimanche de Pâques de 1768 Sade voit une femme à la Place des Victoires de Paris. Il s´agit de Rose Keller, une jeune veuve qui, ayant perdu son emploi de fileuse, demande l´aumône aux passants. Sade lui offre un emploi, elle croit que comme servante, et elle accepte de suivre Sade, qui, dans sa déposition dira qu´elle est prostituée.


Mais il y a deux autres possibilités. L´une est que, étant vraie l´indigence de Rose et sa décence jusque lors, elle commençait ce jour à se prostituer forcée par les circonstances, mais sans attendre de trouver le premier jour un client fouetteur (et peut-être ignorant l´existence de cette sorte de clients). L´autre possibilité est que, étant allemande ou alsacienne, Rose ne comprit pas le double sens de ce que Sade lui dit ("faire ma chambre"), et Sade crut que l´assentiment de Rose voulait dire qu´elle était prostituée.


Après avoir accepté de suivre Sade, Rose fut conduite par lui à une petite maison à Arcueil, où, selon dirent les voisins, Sade venait avec des amis, des maîtresses, des prostituées et des homosexuels.


Malgré l´effervescence postérieure de légendes et d´exagérations, il n´y a pas de témoinages de pratiques sadiques (sauf peut-être un cas de fustigation avec quatre prostituées qui reçurent chacune un louis) avant la date de l´affaire Keller.


Dans la maison, Sade obligea Rose à se déshabiller, et il la fouetta jetée à plat ventre sur un canapé. Elle dit qu´elle fut liée de mains et pieds et Sade le nia (peut-être croyant que le besoin de la lier démontrerait qu´elle n´etait pas prostituée, comme il avait dit). La déposition de Rose parle d´incisions avec un couteau et deversement de cire chaude, ce que que la révision du médecin ne put pas prouver, ne trouvant pas des lésions incissives qui fussent plus profondes que les marques des coups de fouet, ni des restes de cire ni des brûlures visibles.


Encore qu´il est possible que Rose ait exagéré pour augmenter l´indemnité, et aussi que Sade ait nié quelques choses pour diminuer la gravité des faits, le plus probable c´est que ni l´un ni l´autre aient menti sur le couteau et la cire. Peut-être Sade ménaça Rose avec un couteau le glissant sur la peau sans l´enfoncer, ou le passant par la partie contraire au fil, ou piquant avec l´ongle au lieu du couteau montré à Rose, qui ne pouvait pas voir ce qu´on lui faisait au dos. Si cela produisit des blessures, elles furent superficielles, pouvant se confondre avec celles des coups de fouet. Quant à la cire, peut-être il s´agit de celle qui tombait d´une bougie que Sade tenait pour observer Rose lorsqu´il arrêtait la flagellation, et elle crut que Sade versait de la cire d´Espagne sur ses plaies.


Si Sade avait été un psychopathe comme ceux qu´il décrit dans ses romans, rien n´aurait été plus facile que s´amuser jusqu´au plus haut dégré et après se défaire d´une victime que personne ne chercherait, comme une prostituée ou mendiante sans famille. Un psychopathe intelligent, calculateur, sait très souvent comment obtenir l´impunité des pires horreurs. Un psychopathe vulgaire, impulsif, de basse intelligence, ne pense pas aux conséquences de ce qu´il fait: il suit ses impulsions sans frein jusqu´à l´assassinat. Nulle de ces choses ne se trouve au cas de Sade, qui a été vu par quelques auteurs comme trop imbécile pour l´impunité à la fois que trop couard pour suivre ses impulsions jusqu´à la fin, des traits que les preuves historiques démentent, et qu´on attribue à Sade pour forcer les données à s´ajuster à la thèse de l´hypoesthésie, faute d´autres idées.


L´algolagnie originée par la manque de sensibilité (hypoesthésie) est progressive, réclame des stimuli de plus en plus forts pour atteindre l´excitation. Par contre, une algolagnie née des effets d´un grand trauma reitéré chez un enfant d´une sensibilité extraordinairement haute ne tendrait pas à augmenter ni arriverait jamais aux tortures les plus graves, puisqu´il ne serait pas une recherche de stimuli pour le plaisir, mais une expression de la souffrance psychique, une décharge de l´excès de stimulus douloureux accumulé. Si la date de Pâques n´est pas casuelle, l´element profanatoire signale de nouveau la racine de l´acte d´algolagnie: la cause de la douleur interne.


S´il avait été un sadique à la recherche de jouissance, Sade n´aurait pas seulement agi différemment cette fois, mais son histoire ultérieure aurait été aussi très différente. Les actes de Sade auraient été chaque fois pires que les antérieurs.


C´est vrai que Sade, à l´affaire Keller, arriva à la violence physique, ce qu´il n´avait pas fait à l´affaire Testard, mais il n´y a pas aucune preuve qu´il ait dépassé ou même atteint de nouveau le dégré de violence de l´affaire Keller. Il y a, en plus, des preuves d´une conduite contraire à celle qu´il faut attendre de quelqu´un qui jouisse avec la cruauté, juste à l´époque où l´algolagnie de Sade devrait avoir augmenté. Cette algolagnie, donc, n´est pas typique, ni semblable à celle des personnages littéraires de Sade, ni en dégré ni en origine.



2.4. Marseille 1772


Cette fois, le scandale éclate à cause de la maladie d´une fille de joie après une orgie. Elle est très grave et il semble un cas d´empoisonnement. À l´orgie participaient plusieurs prostituées de dix-huit à vingt-cinq ans, avec le marquis de Sade et son laquais Latour.



Questions:


1. Quelles pratiques sexuelles y eut-il, à l´orgie, et quoi montrent-elles sur Sade et sur l´algolagnie en général?


2. Est-ce qu´il y eut quelque empoisonnement? Avec quoi? Comment? Pourquoi?


3. La thèse de ce livre*, est-elle confirmée ou démentie par ce que Sade fit à l´orgie?


*[L´étiologie de l´algolagnie se trouve aux deux pôles de la sensibilité, pouvant être hyperesthésique ou hypoesthésique (et non seulement ce dernier, comme on croit jusqu´à présent).]



4. Si les données ne suffissent pas pour confirmer ni démentir la thèse, sont-elles compatibles avec cette thèse ou avec la contraire?


Il faut remarquer que nous partons du contenu de dépositions contradictoires: celle des prostituées, qui purent exagérer quelques détails et se taire sur d´autres par peur, et celles de Sade et Latour, qui purent nier quelques choses aussi par peur.


La déposition des filles parle de coïts, flagellation active et passive de Sade et d´elles, d´homosexualité des deux mâles et d´un coït de Sade avec une fille pendant qu´il était sodomisé par Latour.


Les filles dirent à la police que Sade leur donna des dragées d´anis qui avaient quelque poison, car les filles qui en avaient pris se sentirent mal, et celle qui en prit le plus tomba très malade. De cela on peut déduire qu´elles purent exagérer sur les actes sexuels*, et cette exagération aurait comme but accélérer l´action de la police pour trouver le coupable, ce qui permettrait d´identifier le vénin et d´en trouver un antidote. Exagérer sur l´obscénité des actes de Sade permettrait de le poursuivre au nom de la moralité, au lieu de le chercher pour sauver la vie d´une prostituée, ce qui n´aurait été très exemplaire pour l´hypocrisie régnante. Plus tard, les filles retirèrent les accusations, mais on emprisonna Sade également.


*[Quelques impliquaient, pendant le coït avec une personne, en masturber une autre et en en flageller une troisième, tout à la fois, ce qui est de très difficile exécution, et de jouissance plus difficile encore, sauf peut-être comme fantaisie].



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