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J’ai rencontré un connard


Mylène Simone


Copyright 2018 Mylène Simone

Tous droits réservés.


Table des matières

Table des matières

I. Je suis une rêveuse

II. Les filles

III. Différences

IV. Avoir mal

V. Infidèle et dévoué

VI. Phase festive

VII. L’objet de son mépris

VIII. J’ai rencontré Arthur

IX. Le vendeur de rêves

X. Sortir de ses gonds

XI. Seule à Venise

XII. Continuer

XIII. Rupture amicale

XIV. Être dedans

XV. Notre hypothétique enfant

XVI. Fosse commune

XVII. Ventilation spontanée

XVIII. Pierre précieuse

XIX. On n’est pas là pour survivre

XX. Détendre l’atmosphère

XXI. Un enterrement

XXII. Une histoire bizarre

XXIII. Consume-moi

XXIV. Avoir encore plus mal

XXV. Partout

XXVI. Me contrôler

XXVII. Le nouvel Arthur

XXVIII. Un entre-deux

XXIX. Dans un coin d’une boîte de Berlin

XXX. Perché sur des fils électriques

XXXI. Inadaptés à la vie, adaptés à l’envie

XXXII. Ma belle

XXXIII. Se dire qu’il y a pire

XXXIV. Retour

XXXV. Débarrasse-t’en

XXXVI. Comme une odeur de brûlé

Ce livre est terminé.

Remerciements


I. Je suis une rêveuse

Je les attends allongée sur mon divan. Elles sont encore en retard. Je ne vais pas m’en plaindre, parce que je le suis très souvent. Dans le sud de la France, on appelle ça le « quart d’heure de courtoisie ».

Je suis une rêveuse. Parfois, je m’invente des univers où je déverse ma colère. Je vis dans une semi-réalité, je rêve éveillée. Je ne sais plus ce qui est faux, ce que j’ai inventé et ce qui existe vraiment.

Les filles disent affectueusement que je suis « perchée » et ce terme me décrit plutôt bien. Je suis en permanence en train de voler dans les cieux pour essayer d’atteindre des étoiles qui s’étiolent quand je m’en approche.

Je les attends, parce que j’ai besoin de parler. Nos réunions me permettent de me libérer. Avec les filles, je n’ai pas besoin de me cacher, de faire semblant d’être quelqu’un d’autre ou de peser mes mots.

Dans nos réunions, nous nous sentons comme des alcooliques anonymes ; sauf que nous, nous essayons d’arrêter de fréquenter des connards. Notre point de ralliement : courir vainement après des connards. Nous nous avouons nos échecs sans crainte des jugements, nous nous comprenons.

Quels apports tirons-nous de nos rencontres ? Au mieux, une perte de temps et une expérience ; au pire, une chlamydia égarée dans la chaleur de nos rapports.

J’attends toujours nos réunions. J’exhorte ma haine ; je déverse mes peines ; je balaie ma tristesse ; j’écrase ma honte et je sèche mes larmes. J’apprends à me relever avec mes amies.

Je me rends compte que je ne suis pas seule au monde et que mes problèmes ont des solutions.

Annabelle, Émeraude et Lara sont mes compagnes de déroute.

Je vis leur vie à travers leurs yeux et elles vivent la mienne à travers mes mots. La profondeur de nos conservations nous plonge dans les tourments de nos vies mêlées. Il y a comme une fusion entre nos personnalités. On est différente et on se ressemble.

On a besoin de se décharger de nos poids, de repartir à vide pour franchir de nouvelles portes de nos existences. On essaie de faire en sorte que justice soit faite.

On apprend à grandir et souffrir.

Qui suis-je ?

Je suis une rêveuse.

Je m’appelle Madeleine, Mad’ pour les intimes. Pour la première fois, en 26 ans de présence sur Terre, j’ai des amies bienveillantes.

J’ai toujours eu du mal à me faire des amis.

À l’école, les autres enfants ne voulaient pas m’approcher, ils disaient que j’étais bizarre.

Je ne suis plus cet enfant. Je m’assume pour ce que je suis et j’arrive à mieux m’entourer.

Je regarde l’heure sur ma montre. Les filles ne devraient pas tarder. J’allume mon enceinte et lance « Don’t know why » de Norah Jones.

Allongée sur le divan, je chantonne

Je suis étudiante en droit. À vrai dire, ce temps est bientôt révolu, parce que dans trois mois, je suis censée accéder à la vie active, rédiger des actes juridiques, arborer une robe noire assortie d’un bavoir blanc et plaider pour défendre des inconnus.

Je déteste le droit.

Quand je me suis inscrite en fac de droit, j’ai vu le regard de mes parents briller de fierté. Je voulais combler leurs attentes, je pensais que si je réussissais, ils m’aimeraient plus.

J’ai réussi.

J’ai l’impression de vivre pour eux, pour leurs rêves.

Mon rêve, ce n’était pas la fac de droit, ce n’était pas être avocate, ça ne l’a jamais été et ça ne le sera jamais.

J’aurais préféré avoir une vie plus palpitante, avoir un métier qui me corresponde plus.

Je suis une rêveuse.

Je me demande souvent où commence la fiction et où s’arrête la réalité, parce qu’elles s’entremêlent.

L’interphone sonne.

II. Les filles

Je m’extirpe du canapé et me précipite dans le couloir des communs, impatiente.

Émeraude monte les escaliers. Elle prend place dans le salon. Je fonce à la cuisine préparer une théière de verveine.

La sonnette retentit. Émeraude se lève et ouvre comme si elle habitait les lieux. Lara, mon amie et voisine, entre.

Je reparais dans le salon.

Elle enlève sa veste en jean.

— Je suis au bout de ma vie, déclare-t-elle.

— Qu’est-ce qu’il y a, ma poule ? interroge Émeraude, en attrapant la théière pour nous servir.

— J’ai la nausée. Je me sens mal. J’ai mon mémoire à finir, j’ai peur de ne pas y arriver. J’y pense tout le temps et je culpabilise quand je ne travaille pas. J’ai plus la tête à rien. J’ai peur que vous ne m’aimiez plus, parce que je ne suis pas aussi disponible qu’avant.

Émeraude repose la théière en faisant chavirer la table.

— On est là, on s’adapte, on ne bouge pas. On n’est pas là pour survivre ! Pense à toi, finis ton mémoire, bats-toi. On ne t’en voudra jamais pour ça.

Lara tremble.

— Merci d’être là. Je me répète que je ne suis pas à la hauteur, que les autres sont mieux que moi.

Elle ne va pas bien en ce moment. Elle est comme ça Lara, stressée de nature, angoissée par le monde.

En ce moment, le prétexte c’est ses études — un mémoire à rédiger et des examens à passer. Ses attentes envers elle-même sont démesurées ; elle cherche la perfection dans tout ce qu’elle entreprend et se démène en vain pour un impossible. Elle ne peut pas briller dans tous les domaines, ce n’est pas humain.

Je la comprends.

Ça m’arrive, ça nous arrive toute. La peur, l’anxiété, l’exigence ; ça peut nous cristalliser sur une pensée malsaine. « Nulle », « pas à la hauteur », « bonne à rien », « salope », « grosse vache » et autres inepties rejaillissent dans nos esprits.

Je la comprends. Je n’ai pas les mots pour la consoler. Émeraude le fait mieux que moi, elle a le don pour apaiser Lara. Quand elle n’est pas là, ça ne va pas. Annabelle et moi sommes incapables de calmer Lara quand elle vrille.

Chacune équilibre notre quatuor, Émeraude porte plus de poids que les autres.

— Vous avez des nouvelles d’Annabelle ? demandé-je.

— Non, elle ne répond pas, répond Émeraude en dégainant son smartphone.

Émeraude l’appelle et laisse un message vocal.

— Elle n’est pas active sur les réseaux sociaux non plus, ajoute Lara.

Je m’inquiète pour Annabelle, notre benjamine.

— Elle voyait quelqu’un, ce soir ?

— Oui, il me semble qu’elle avait rendez-vous avec un vendeur de chaussures de la rue commerçante où elle travaille. Ils ont pris un café déjà la semaine dernière. Il est à ses pieds et ne lui plaît pas. Elle ne cherche qu’à se divertir pour oublier le reste, répond Lara qui a repris ses esprits.

— Amoureuse de l’amour… soupiré-je.

Annabelle aime s’emballer, elle vit six mois de relation en trois semaines, puis tout s’arrête brutalement.

— Comme nous toutes. On vole trop près du soleil et on se brûle les ailes, répond Émeraude.

Je décroise mes jambes et reprends la parole.

— À ce propos, j’ai rêvé de César, la nuit dernière.

J’ai besoin de partager mes failles pour les combler.

— Pourquoi ? Tu y penses trop ? demande Lara.

— Je ne peux pas m’en empêcher, j’y pense parfois et je le revois en rêves. Il a fait partie de ma vie, il a contribué à faire de moi ce que je suis. Vous connaissez l’histoire, je me suis mise en couple avec César. Il était réconfortant, je n’avais pas vraiment d’amis et j’avais besoin d’un soutien.

— Oh oui, je l’ai vécu avec une ex, commente Émeraude.

Je sais trop bien de qui elle parle, je sens déjà la souffrance dans son regard quand elle évoque cette époque de sa vie.

Je ne l’interroge pas tant qu’elle n’en parle pas. Je ne veux pas remuer le couteau dans la plaie, je connais déjà l’histoire. Elle me la racontera à nouveau quand elle s’en sentira capable.

— J’ai fait une grosse erreur que je ne recommencerai plus, car je n’aurais plus la force de m’étouffer pendant des mois dans une relation aussi fade. C’est simple, je ne ressentais rien, aucun frisson, aucune passion. Je n’avais pas envie de m’emballer, j’avais juste besoin qu’il fût là à ce moment-là, parce que je préparais l’examen d’entrée à l’école des avocats.

— Ça n’arrivera plus, parce que maintenant, tu nous as nous. On te soutient, tu n’as pas besoin d’un homme pour remplir cette fonction, bébé.

Je regarde Émeraude tendrement et lui sourit. Je l’aime, je les aime, parce qu’elles sont là et qu’elles n’attendent rien de moi.

Je me mets à raconter l’histoire de César.

— Au début, nos différences m’ont fait sourire. Puis, j’ai réalisé que nos différences ne nous permettaient pas de nous compléter. Nos différences nous emmenaient tous droit vers la souffrance. Je ne sais pas ce que j’ai fait, j’ai mal mené la danse. J’ai cru avoir le contrôle, mais je l’ai perdu en cours de route.

III. Différences

Il haïssait tout ce que j’aimais. J’aimais tout ce qu’il haïssait. Nous n’avions rien en commun.

J’aimais les films d’auteur, il se passionnait pour les films de superhéros où le même scénario se répétait. J’aimais la littérature ; je passais mon temps à lire dans les transports en commun, les salles d’attente, mon bain, mon lit, recroquevillée dans un fauteuil. Il préférait regarder des émissions télévisées sans saveur.

J’étais de gauche, il était de droite.

J’aimais le sport, il préférait en faire sur sa console.

Il était proche de sa mère, j’étais loin de la mienne.

J’aimais provoquer des conflits, hurler et jeter des objets par terre ; il les fuyait, ne répondait jamais à mes attaques préférant garder la tête dans le sable comme une autruche.

Il voulait se marier à l’église, alors que pour moi, le concubinage marquait le summum de la vie de couple.

J’étais végétarienne, il ne jurait que par le foie de veau.

J’aimais voyager partout avec un sac à dos ; il était casanier, n’était jamais sorti de sa région et refusait l’aventure.

Je détestais les policiers et l’autorité, il était lieutenant de police.

J’étais matinale, il dormait jusqu’à midi lorsqu’il le pouvait.

Je rêvais en permanence, il avait les pieds sur terre.

J’avais une âme d’artiste, il ne comprenait rien. Il me disait de cesser de vouloir vivre mes rêves, d’abandonner mes passions, parce que la seule chose qui importait c’était s’ancrer dans la société, travailler comme une acharnée pour gagner de l’argent. Écrire, lire, rêver, ça ne rapportait rien. Il avançait que je n’étais qu’une bobo, je rétorquais que je préférais être une bobo plutôt qu’un beau beauf.

Je l’avais rencontré vierge, j’avais connu des dizaines d’hommes.

Tout nous opposait. César avait juste été là au bon moment, il m’avait rassurée quand j’en avais eu besoin.

Cette histoire ne pouvait pas marcher, j’étais la seule à le voir. Il m’aimait seulement, parce que j’étais belle et qu’il était content de m’avoir. Il m’aimait pour de mauvaises raisons, je restais pour de mauvaises raisons.

Je n’avais pas envie d’être seule, il était dévoué et exécutait tous mes désirs. Ça ne suffisait pas à faire mon bonheur, ça ne suffirait jamais.

Je n’arrivais pas à le quitter, j’essayais de semer des indices, de le préparer doucement à une rupture. Je lançais plusieurs phrases assassines qui auraient dû l’avertir : « Inutile de prévoir l’été prochain, de l’eau aura coulé sous les ponts » ; « Tu sais, ça ne durera pas » ou encore « J’ai des doutes sur notre relation ».

Je me réinscrivis sur des sites de rencontre : une envie soudaine d’ailleurs. Je ne me souvenais plus des autres hommes, je voulais raviver ma mémoire.

J’eus des rendez-vous alcoolisés, des débats passionnés et des baisers furtifs. Je ne couchais pas, « embrasser n’est pas tromper » me répétais-je.

Ça ne me suffisait toujours pas, je ne pouvais pas rester, je ne pouvais plus. C’était au-dessus de mes forces, je manquais quelque chose. Je m’ennuyais, ma vie ne pouvait pas se résumer à César.

Un jour, je franchis le cap. J’avais rencontré un kinésithérapeute. Il m’avait massée longuement, lécher le clitoris comme jamais, j’étais plus qu’excitée et il m’avait pénétré plusieurs fois.

C’était différent et c’était mieux. Rien de sérieux, mais je devais quitter César. J’avais beaucoup plus de points communs avec n’importe quel inconnu qu’avec César. Les contraires s’attiraient, ils ne survivaient jamais. Désormais, je le savais.

Je cherchais à rompre.

— Ça ne fonctionne plus, c’est fini, lâchai-je lors d’un repas.

Sa fourchette heurta le carrelage dans un fracas métallique.

— Pourquoi ? Je ne comprends pas. Tout va bien entre nous.

Il se mit à pleurer. Je ne savais plus quoi faire. Je rétractai ma rupture en prétendant qu’il me fallait réfléchir. J’avais déjà réfléchi, c’était fini. Je ne savais pas rompre et il m’étouffait. Il se leva de table et vint se serrer contre moi brandissant ses tentacules de calamar.

— Je t’aime ma chérie, je t’aime.

Je ne répondis pas, il me fallait m’en débarasser. Je ne supportais plus cette niaiserie.

Son téléphone sonna, il me lâcha. C’était sa mère, rien d’étonnant, elle l’appelait tous les jours, peu avant de dormir. La conversation durait, en principe, une heure. Il lui racontait sa journée en détail. Si elle n’appelait pas, il s’inquiétait et finissait par composer les chiffres qui le menaient vers la voix de sa geôlière d’existence.

Il dormit chez moi, malgré mes efforts pour l’en dissuader. Plus il me serrait contre lui, plus je le repoussais. Son corps mou et moite à mes côtés me donnait envie de gerber.

Je ne le vis pas pendant une semaine. Je prétextais des obligations, je m’inventais des amis imaginaires à voir impérativement. Ça devait cesser, je pouvais plus m’excuser, j’avais besoin de ma liberté.

J’essayais de rompre en douceur dans un long mail :

« César,

Je te remercie d’avoir été là pendant un an. Tu as tenté de réchauffer mon cœur frigorifié, tu m’as fait garder la raison quand je la perdais, tu m’as réconfortée, tu as écouté mes plaintes. Tu as été un ami plus qu’un amant.

J’ai réalisé que la tendresse ne permet pas de construire une relation. J’aspire à la passion, au frisson et à la déraison. Hélas, tu ne peux m’offrir ces éléments.

Tu trouveras une fille pour toi quelque part, mais il te faut t’endurcir, te détacher de ta mère et arrêter d’être si gentil.

Je n’ai jamais aimé les hommes gentils, je préfère de loin les connards sûrs d’eux qui me rejettent aux sucres d’orge m’accueillant à bras ouverts.

J’ai le regret de t’informer, par la présente, que je ne veux plus que tu fasses partie de ma vie. Je ne t’accorde aucun préavis, j’ai déjà trop repoussé l’échéance.

Bien à toi,

Madeleine. »

Dix minutes plus tard, je reçus la réponse suivante :

« Madeleine,

Je n’ai pas compris ton mail. Je pense que tu es fatiguée. Je passe chez toi, ce soir.

De gros bisous.

Je t’aime, mon amour ».

J’étais au bureau. Je travaillais comme juriste stagiaire dans une entreprise peu reluisante.

Je sautais de ma chaise en hurlant aussitôt après avoir fini ma lecture. Ma chef me regarda, interloquée. Je me rassis. Je pris ma tête entre mes mains, ce n’était pas possible.

Je devais rompre, il devait comprendre que je ne l’aimais pas, que je ne l’avais jamais aimé. J’étais coincée dans cette cellule sirupeuse depuis un an, je devais m’en extirper.

Qu’est-ce que je pouvais faire ?

Je lui reprochais sa gentillesse. Il m’avait contaminé, je devenais gentille, un fragile cœur d’artichaut. Pourquoi me mettais-je à faire preuve d’empathie ?

Je n’en avais jamais eu, jusqu’ici, les hommes avaient été interchangeables.

Je me sentais faible. Qu’est-ce qu’il n’avait pas compris dans mon mail ? C’était tout à fait clair. J’en composais un nouveau. Énervée, je m’excitais sur les touches du clavier, comme si les frapper fort aurait eu un impact sur lui :

« César,

Je romps, c’est terminé.

Je ne t’aime PAS. ».

Là, il devait comprendre. J’avais laissé tomber les flatteries. La mauvaise nouvelle tomberait seule comme un couperet. Je le confrontais directement à la brusque réalité, sans emballage. Notre histoire était terminée.

Vingt minutes plus tard, je reçus un nouveau mail :

« Mon amour,

Tu es la femme de ma vie, je passe ce soir et nous en parlerons. Tu réagis sur un coup de tête, je ne t’en tiens pas rigueur.

Tu as tes règles ?

Je t’aime et je te fais plein de gros bisous partout. ».

Abruti, abruti, quel idiot ! Il me répugnait, il me dégoûtait. J’espérais pour sa santé mentale que ce n’était qu’une stratégie. Je ne voulais pas de lui chez moi, je ne voulais plus le voir.

Ce soir-là, j’avais prévu de regarder un film d’auteur avec l’un de mes nouveaux amants. Je me sentis obligée d’annuler pour rompre dans la décence, même si je n’en avais pas envie. Je détestais être celle qui mettait fin à une relation, j’avais l’impression d’être un monstre d’égoïsme. Après un an de relation, j’étais pourtant bien obligée de rompre, je voulais vivre ma vie.

Le soir venu, il sonna à l’interphone, puis à la porte. La sonnerie était pressante. Occupée, je mis un peu plus de temps que d’ordinaire à répondre, il tambourina comme un forcené :

— Madeleine, je t’aime ! Je t’aime !

Je lui ouvris et il me tendit ses lèvres disgracieuses, je lui fis la bise. Il tenta de poser ses affreuses pattes d’ours autour de ma taille, je le repoussais.

— Je ne sais pas pourquoi tu es venu, c’est fini ! m’exclamai-je.

Je ne pris même pas la peine de le faire s’installer sur une chaise, nous restâmes dans le hall.

— Tu dis n’importe quoi ! hurla-t-il.

Ses tentacules s’enroulèrent autour de moi malgré mes protestations, il mit sa tête contre mon épaule et se moucha dans mon pull.

— Je t’aime, tu es la femme de ma vie. Comment est-ce possible ?

Il était dans le déni, je n’avais jamais vécu ça.

— Nous ne sommes plus ensemble ! criai-je en le poussant.

Ma patience avait des limites. Il me lâcha.

— Et mes affaires ? protesta-t-il.

Je posai un gros sac plastique à ses pieds. Il se mit à sangloter tant qu’il n’arrivait plus à parler.

— Tes affaires, les voilà ! Pars et ne reviens plus jamais.

Je repris ma respiration calmement. J’en avais fini, je lui claquais la porte au nez. Il ne reviendrait plus.

Je m’assis à la cuisine et me servit un grand verre de vin rouge pour fêter l’événement. J’étais soulagée, j’allais pouvoir revoir mes nouveaux amants sans culpabiliser, sans tromper. Je me sentais libre comme l’air, j’étais de nouveau célibataire.

Le lendemain, je revis l’un de mes nouveaux amants, il me faisait vibrer. Je connaissais enfin la passion, le frisson et la déraison que j’avais tant cherchés.

Nous allâmes boire un verre, nous parlâmes de Dostoïevski. Je soutenais que les Frères Karamasov était son meilleur roman, lui prétendait qu’il s’agissait de L’idiot.

Je pouvais, enfin, parler de littérature, je n’étais pas obligée de me rabaisser à parler de la pluie et du beau temps, parce qu’il n’y avait pas assez de sujets de conversation.

Au cinéma, nous allâmes voir Mademoiselle de Park Chan-wook, ce chef d’œuvre coréen me tint en haleine du début à la fin. C’était le meilleur film que je voyais au cinéma depuis longtemps.

En bas de mon immeuble, nous échangeâmes un long baiser langoureux, des frissons parcouraient mon échine, mon cœur battait la chamade. J’avais l’impression d’être une adolescente vivant son premier baiser.

Mon nouvel amant tourna les talons et rentra chez lui.

Je cherchai ma clef et ouvrit la porte d’entrée de mon immeuble. Je tâtai le mur pour trouver l’interrupteur. Je le trouvai et la lumière jaillit.

César, tapi dans l’ombre, prêt des boîtes aux lettres, m’attendait. Je sursautai à sa vue. Son regard était noir, son front plissé, des cernes entouraient ses yeux rougis. Il s’approcha, je tremblais.

Il posa sa main sur mon épaule, je n’étais pas rassurée.

— Tu as raison, Madeleine, je vais cesser d’être gentil.

De sa poche arrière, il sortit un couteau au manche bleu avec des marbrures, la lame brillait. Je me mis à crier dans l’espoir qu’un voisin sortît et m’entendît. J’étais tétanisée, mes jambes ne répondaient plus. Il m’attrapa et me plaqua contre le mur.

— C’est fini, Madeleine.

Je sentis la lame traverser mon corps, puis je ne sentis plus rien. C’était terminé.

IV. Avoir mal

— Ce n’est pas fini. Ce n’est pas terminé. Je l’ai cru. Quand je me suis réveillée de ce profond sommeil, le temps avait passé et j’étais toujours là, je suis toujours là.

Émeraude me prend dans ses bras et me serre contre sa poitrine.

— J’ai appris que César s’était jeté d’une falaise, sa famille n’a pas pu l’enterrer entièrement, certains morceaux manquaient. Je suis vivante, pas lui.

— J’ai toujours dit qu’on était des meufs mortelles, lance Émeraude.

Je souris, Émeraude aussi.

— Tu es une fille qui a vécu, déclare-t-elle plus sérieusement.

— Je ne sais pas si je dois le prendre comme un compliment. L’incident César m’a arraché deux années de ma brillante scolarité. Je venais d’avoir l’examen d’entrée à l’école des avocats ; j’avais tout juste vingt-quatre ans, je n’avais pas manqué une seule marche de mon cursus…

— Moi aussi, j’ai perdu des années à cause d’un homme... soupire Émeraude.

— On a toutes perdu des années avec les hommes, rétorque Lara.

– Ça m’a fait mal, j’ai encore des marques sur le corps. Ça me fait mal d’y repenser, j’en frissonne, repris-je.

— On est là et ça n’arrivera plus, s’exclament Émeraude et Lara.

— Le positif, parce qu’il faut toujours essayer d’en voir dans les situations désastreuses, c’est que l’incident César m’a fait prendre goût à la vie. Depuis, je tente de savourer ce que j’ai, de vivre dans l’instant présent et de me livrer à mes passions.

Je me force à sourire. Je ne suis pas une bonne menteuse. Je n’ai pas plus goût à la vie qu’avant. Je suis juste encore plus bizarre.

La porte d’entrée s’ouvre. Je sursaute et me retourne. Annabelle est là, parfaitement apprêtée. Elle secoue mon jeu de clefs.

— Il ne manquait que toi ! On n’avait pas de nouvelles, lancé-je.

— Mon téléphone a un problème de batterie, dit Annabelle en prenant place, dans l’un des fauteuils jaunes, face à moi.

— On n’est pas là pour survivre, lance Émeraude, assise à sa droite, en scrutant sa tenue.

« On n’est pas là pour survivre », c’est son leitmotiv. On est là pour vivre, on ne doit pas vivre à moitié. On peut chuter plusieurs fois, mais ne mourir qu’une seule. Le leitmotiv d’Émeraude, on ne l’applique pas tout le temps, parce qu’on se complait dans le confort d’une existence morne.

— Jamais là pour survivre. Trois semaines de relations, trois jours et j’oublie tout, répond Annabelle en défroissant sa jupe grise à paillettes.

— Moi, c’est Dorian que je ne pourrais pas oublier. Je préfère me piquer, m’injecter tous les jours de son venin, plutôt que d’arrêter. Je me sens bête, soupire Émeraude.

— Mais non, Émeraude, tu as des sentiments et c’est beau. Dorian, on sait que c’est un connard dès le premier regard. Combien sommes-nous dans cette pièce à avoir couché avec lui ? Trois sur quatre ? Seule Lara a résisté. Moi aussi, je vous signale que j’ai rencontré Dorian et avant vous ! En quelque sorte, vous avez mangé mes restes, plaisanté-je.

J’ai du mal à croire que c’est arrivé, mais j’ai connu mes amies grâce à Dorian. Sans lui, je ne serais pas en train de converser avec elles.

— Mais pas du tout, on ne pouvait pas manger tes restes, car Lara était la seule à te connaître à ce moment-là, rétorque Annabelle.

Dorian, c’était une drôle de rencontre, un personnage. Tout est excessif chez lui, il ne fait pas dans la demi-mesure.

— Quand j’ai vu Dorian, la première fois, il venait d’emménager, il portait juste un short rose et laissait l’attention se focaliser sur son torse musclé marqué d’un tatouage « No pain, no gain ».

Je le revois dans ma tête en le décrivant. À cette époque, Dorian était mon nouveau voisin de palier et je l’observais à travers le judas.

— Je me souviens de ce short rose. La première fois que je l’ai croisé, il revenait de la plage avec l’un de ses amis issus de B. qui venait le voir pour le week-end. Ils portaient tous les deux un short et arboraient des muscles surdimensionnés, j’ai cru qu’ils étaient en couple, dit Lara.

Lara, Dorian et moi habitons le même immeuble ; c’est comme ça qu’on s’est connu. Lara avait livrée en patûre à Dorian deux de ses amies : Émeraude et Annabelle. Quant à moi, je n’avais eu besoin de personne pour tomber dans ce traquenard.

Nous avions toutes rencontré ce connard.

— Moi, j’ai su tout de suite ce qu’il était. Il m’a draguée. Je le voyais ramener une femme différente par soir dans l’immeuble et ça m’impressionnait. Je ne savais pas comment il faisait pour s’imposer un tel rythme, repris-je.

Je continue sur ma lancée.

V. Infidèle et dévoué

— Ça va bien se passer ! lança-t-il à une grande brindille plutôt jolie dans le hall de l’immeuble.

Dorian était encore avec une femme différente.

Moi j’observais Dorian, il m’amusait, il était un personnage de littérature incarné ; un Dom Juan ; un Dorian Grey ; un séducteur égaré obnubilé par son physique. On ne rencontrait pas de tels individus à tous les coins de rue.

Dorian était mon nouveau voisin de palier, je l’épiais depuis son emménagement. Il m’inspirait ; j’avais envie d’écrire sur lui, il devait devenir l’un de mes personnages.

On était au mois de juillet, il faisait une chaleur étouffante et les cigales chantonnaient. Les cours, à l’école des avocats, n’avaient pas encore repris. Je m’occupais comme je pouvais.

Un jour, lors d’une discussion sur le seuil de nos portes, j’appris qu’il était également élève-avocat et qu’en septembre, nous serions dans la même école.

Nous nous croisâmes plusieurs fois dans la cage d’escalier. Il me confiait ses maux et me racontait ses péripéties, je l’encourageais à m’en dire toujours plus. Il devenait peu à peu un ami.

Dorian n’avait pas encore d’amis, que des conquêtes. Quant à moi, je n’avais plus d’amis à M. Tout le monde était parti à Paris, je devais recommencer à zéro. Il me fit reprendre goût aux sorties.

Nous nous alcoolisions avec maîtrise. Il fallait garder le contrôle de la situation. Nous ne devions pas laisser nos proies nous échapper. Nous abordions des inconnus.

J’appris beaucoup de choses sur Dorian en peu de temps.

Quand il draguait, Dorian articulait sans cesse les mêmes répliques souvent tirées de films qu’il appréciait.

Dorian ne regardait que des films récents et populaires, mais il était toujours ouvert à la culture, car elle lui permettait de séduire.

Dorian ne lisait pas. Le seul livre qu’il avait lu était « L’art de la guerre » de Sun Tzu dont il citait des préceptes tels que « Toute guerre est fondée sur la tromperie » ou encore « L’art de la guerre, c’est soumettre l’ennemi sans combat ».

Dorian ne combattait pas, il baisait pour soumettre son ennemi : les femmes. Il voulait à tout prix se faire aimer d’elles.

Il possédait quelques autres livres dont il connaissait les résumés sur le bout des doigts, pour pouvoir étaler sa culture devant elles.

Les femmes étaient son travers, un vice profondément ancré en lui. Dorian aimait séduire, ce jeu du chat et de la souris l’enchantait. Toute sa vie avait été construite dans cette optique.

Il faisait de la musculation pour cultiver son corps d’Apollon. Il voulait devenir avocat, car le titre de Maître et la robe les faisaient rêver.

Son appartement était toujours minutieusement rangé. L’expérience lui avait démontré qu’il avait plus de chances de conclure avec un appartement impeccable, un lit fait au carré et des draps propres.

Tous les soirs, les femmes défilaient, pas une ne lui résistait.

Une fois la relation sexuelle consommée, il mettait en place ce qu’il dénommait le « service après-vente ». Il ne donnait pas de nouvelles pendant trois jours, puis prétendait penser trop à son ex-copine pour s’engager.

Le week-end, il chassait ses proies dans des boîtes de nuit.

La semaine, il redoublait de ruse. Il combinait applications et quotidien pour parvenir à ses fins : démarches administratives, courses dans un supermarché, transports, école ou stages… Toutes les opportunités étaient à saisir, toutes les situations se valaient. Il avait vingt-huit ans, mais disait en avoir trente, car trouvait cet âge plus élégant.

J’essayais de l’analyser, de comprendre son choix de vie.

L’idée du couple le rebutait. Il ne cessait de répéter avec une mimique de Jean Dujardin où ses sourcils se fronçaient : « Le couple, c’est comme une ville assiégée : ceux qui sont dedans veulent en sortir, ceux qui sont à l’extérieur veulent y entrer. Moi ? J’ai un pied dans les deux camps. ».

Il est vrai que je ne voyais guère d’intérêt à une relation de couple, je n’essayais pas d’en faire sortir ceux qui y étaient entrés. Je vivais juste mon célibat différemment, je ne me sentais pas comme lui.

Je comprenais ses envies de liberté. Je ne comprenais pas son besoin récurrent de charmer n’importe qui et son envie de se retrouver aux bras d’une inconnue tous les jours.

Par le passé, Dorian avait été en couple durant un an et demi. Il m’avoua l’avoir trompé quarante-cinq fois. Elle l’avait découvert à la quarante-cinquième fois. Selon ses dires, il avait fait preuve d’amateurisme en oubliant un préservatif usagé sous le lit. Il avait tenté de rattraper le coup en arguant avoir prêté son lit à un ami. Elle ne l’avait pas cru, elle l’avait insulté et s’en était allée.

Elle lui avait manqué, Dorian avait dû compenser. Il avait perdu pied, parce qu’il n’avait plus à dissimuler ; il avait soigné le mal par le mal en allongeant la liste de ses conquêtes. Il n’avait plus de limites. Il aimait trop l’amour des femmes pour s’en contenter d’une seule.

Quand ses performances le fatiguaient, il prenait ce qu’il appelait un congé, ce qui consistait à ne pas voir de femmes pendant deux ou trois jours, jamais plus.

Parfois, il était las de payer des verres, alors il inventait d’autres méthodes plus directes : « viens boire le thé chez moi ! », « je viens d’acheter un nouveau tapis, tu veux le voir ? »…

Quand je ne le voyais pas, je suivais ses aventures à travers les murs qui nous séparaient.

Chaque dimanche après le repas de midi, il venait boire le thé et me livrait un rapport détaillé. J’attendais ce moment avec impatience. Je prenais des notes dans un carnet : ses citations, ses histoires les plus rocambolesques, rien ne devait m’échapper.

Durant l’un de nos dimanches, il me montra fièrement une sexe-tape où il avait attaché sa conquête avec du scotch, c’était malsain et fascinant à la fois. Il en parlait comme d’un exploit.

Il me montra également sa liste ; toutes les filles étaient numérotées. Il ne s’était pas contenté d’inscrire des prénoms bout à bout. Non, il détaillait chaque rapport en précisant leur nature, mentionnait l’origine ethnique, la taille de poitrine, la corpulence et d’autres commentaires plus personnalisés. Il avait peur d’oublier. Il y avait 215 filles. Chacune d’elle représentait une pierre de son édifice.

Il m’invita à une soirée chez lui le samedi soir suivant. Deux de ses amis de B. venaient le retrouver. J’avais hâte de les rencontrer pour en savoir plus sur Dorian. Je voulais comprendre, je voulais apprendre.

La semaine passa et il ne manqua pas à ses loisirs favoris : musculation et femmes, femmes et musculation.

De mon côté, j’avais cessé de courir après les hommes. Je n’arrivais plus à avoir des rendez-vous. J’étais fatiguée de toujours raconter la même chose, j’étais exténuée de me faire belle comme l’usage l’oblige. Tout ce que j’avais envie de faire, c’était lire et écrire en buvant du thé vert.

Le samedi arriva. Je fis un effort vestimentaire. Je me rendis sur le palier voisin et je sonnais. Je découvris Dorian. Il avait revêtu un jean, des chaussures pointues et une chemise. Il arborait un savant coiffé-décoiffé qui avait dû lui prendre un certain temps.

Il y avait des femmes et ses deux amis de B. Tandis qu’il me servait un verre de vin, il chuchota à mon oreille « Regarde ces six femmes qui parlent ensemble, je les ai toutes baisées, mais elles ne le savent pas ». Je ris. Il ne se souciait guère d’être découvert. Il était simplement fier de son tableau de chasse.

— J’adore les inviter toutes ensemble et me dire qu’à un moment de leur vie, elles se sont livrées à moi.

Il me toucha l’épaule et me désigna une brune à lunettes, elle avait de très jolis yeux verts, mais un nez proéminent.

— La dernière fois qu’elle a baisée, on devait payer encore en franc. Elle me regarde comme un chien alléché par une saucisse. Ce soir, je la sens prête à se donner.

— Tu les déshumanises, tu en fais des objets, tu les collectionnes, mais ce sont des femmes, Dorian, des êtres humains à part entière…

— Pas du tout, j’aime les femmes, je les respecte et je ne leur promets jamais plus qu’une nuit endiablée. Si elles me détestent, c’est parce qu’au fond, elles espéraient plus.

Il me fit un clin d’œil, puis anima ses sourcils.

— Tu n’es jamais tombé amoureux ? demandai-je.

— C’est arrivé une fois, j’étais trop infidèle. Depuis, j’ai compris que je n’étais pas fait pour la monogamie, ni pour le couple, ni pour le mariage.

Je soupirais. Je ne comprenais toujours pas son besoin excessif de femmes.

— Tu ne trouves pas ça beau de se jurer fidélité, de se dévouer à un unique être pour toute une existence ?

— Dans la théorie, oui, certainement, c’est poétique. Dans la pratique, connais-tu un couple qui n’a jamais cédé à la tentation de l’ailleurs ? Nous ne serons jamais un tout avec l’autre, nous sommes des individus avec nos propres envies.

Il n’avait pas tort. Même s’il ne faisait de mal à personne, ça me dérangeait quelque part.

Dorian partit séduire la brune à lunettes, sa cible de la soirée. Après quelques dizaines de minutes d’échange, il finit par l’embrasser. Une brune aux cheveux ondulés le vit et lui jeta le contenu de son verre à la figure, les larmes aux yeux.

— Tu n’as aucun respect ! Comment oses-tu te comporter comme ça devant moi ? hurla-t-elle.

Elle attrapa son manteau en pestant.

— Je n’ai rien fait, j’ai été honnête ! argua Dorian en tentant de se justifier.

— Toi, dit-elle en me prenant le bras. Tu viens avec moi, on va rejoindre des amis, je te les présente.

Je regardais Dorian qui m’encouragea d’un signe de tête à partir avec le fruit de cette embrouille. Je pris mon manteau et je filai au bras de son ancienne conquête.

— Quel connard ! lança-t-elle sur le chemin.

Étonnement, je pris sa défense. Je défendis son choix de vie et son individualité.

— Je savais que ce n’était qu’une aventure d’un soir, mais je pensais être celle qui le ferait changer d’avis.

— Ça n’arrive que dans les comédies américaines, on ne fait pas changer quelqu’un qui ne veut pas changer. C’est profondément orgueilleux.

Je le défendais encore. J’aimais tellement son anticonformisme. Il était tel qu’il était, il s’assumait et il vivait comme il l’entendait.

Elle ne sut plus quoi répondre et me prit par la main.

En discothèque, elle retrouva un anesthésiste qu’elle attrapa par la bouche. Je restais avec son confrère, on dansa et il m’embrassa :

— J’ai une copine, s’écria-t-il à mon oreille pour couvrir la musique assourdissante. Ça te dérange ?

Je retournai au vestiaire sans un regard en arrière, je pris toutes mes affaires. Je rentrais chez moi.

Je rejoignis mon lit, seule, et me roulais en boule sous ma couette. Je me mis à pleurer, je reniflais comme un animal tandis que mon visage se couvrait de morve.

C’était la fin d’un mythe, rien ne fonctionnerait jamais. Tout ce qu’on m’avait fait espérer enfant était faux : pas de prince charmant pour me secourir, la monogamie était morte et l’amour n’existait pas. Il n’y avait que du désir sexuel et de la passion éphémère. L’amour, c’était ennuyant ; le mariage dépassé ; la vie à deux problématique et les vacances en amoureux bordéliques.

Je m’endormis en tremblant, je criais et j’avais mal dans la poitrine. Ma naïveté venait de décéder.

Le lendemain, j’allais voir une représentation de Dom Juan avec Dorian.

Au départ, il était réticent. J’argumentai sur la culture, je lui promis que ça lui permettrait d’attraper plus de femmes dans ses filets. J’essayais de le cultiver, j’avais érigé cet objectif en mission.

Dorian accepta et proposa à notre nouvelle voisine du dessus de venir avec nous. Je rejoignis Dorian chez lui et Lara arriva. Ce jour-là, je rencontrais Lara.

Elle était terriblement belle, des lèvres pulpeuses à la Brigitte Bardot, un regard de Marilyn Monroe.

— Madeleine, voici Lara, elle vient d’emménager au-dessus. Je pense que vous allez bien vous entendre, dit Dorian en souriant.

Lara et moi allâmes fumer une cigarette sur le balcon.

Nous nous présentions l’une à l’autre.

J’appris que Lara étudiait à la faculté de droit pour devenir avocate. Elle avait 21 ans et se préparait à entrer en Master II. Très vite, nous passions cette étape. J’avais déjà l’impression de la connaître.

— Je me suis faite planter par un connard, aujourd’hui ! me lança-t-elle.

— Quoi ?

— Il devait prendre un train pour Paris, ce matin. Nous avions prévu de prendre le petit-déjeuner ensemble. Je l’attendais, j’avais fait du café et je n’avais pas de nouvelles. Il n’est pas venu, il a prétendu avoir eu un problème de réveil. Il est parti et on ne se reverra pas.

— Quel connard ! En même temps, un homme qui oublie de mettre son réveil, ça ne fait pas très envie…

— Ça me rend triste, je me disais qu’on pourrait construire quelque chose. Je commençais à m’attacher, je pense qu’il a eu peur. Il vit à Paris et moi, ici. Il est youtubeur et ça m’impressionne.

Je voulais la réconforter.

— Tu n’as pas à être impressionné, ma poule. Toi, tu es intelligente et tu vas devenir une brillante avocate ; lui, dans deux ans, sa carrière est finie et personne ne s’en souviendra.

Nous nous rendîmes au théâtre tous les trois. Je me faisais rarement des amis, je trouvais ça compliqué et décevant. Pourtant, j’avais l’impression que Dorian et Lara étaient mes amis, alors que je ne connaissais Lara que depuis quelques dizaines de minutes.

Dès les premières tirades de Dom Juan, Dorian fut subjugué. Je ne m’étais pas trompée.

— Tu veux qu’on se lie à demeurer au premier objet qui nous prend, qu’on renonce au monde pour lui, et qu’on n’ait plus d’yeux pour personne ? répéta-t-il après le comédien comme pour l’imprimer dans sa mémoire.

Il regarda la pièce se dérouler sans dire un mot.

En sortant, il critiqua la fin. Il la trouva teinter d’un certain christianisme moralisateur emprunt à l’époque ; il voyait la mort de Dom Juan comme une injustice profonde. Pourtant, il avait adoré le personnage.

— Il est si ingénieux quand il flatte cette paysanne. C’est si facile de flatter, ça ne coûte rien et ça peut procurer un tel effet sur une proie.

Il me faisait sourire, j’adorais le compter parmi mes amis. Lara riait, parce qu’elle commençait à cerner le personnage.

— Moi je ne cherche pas à les épouser, je veux juste leur corps pour une nuit.

— Dom Juan cherche à les épouser pour se faire aimer, parce qu’il veut voir leur cœur s’emballer.

Il ne répondit pas, il se contenta d’acquiescer, songeur. Tel que je m’y attendais, il se comparait à Dom Juan.

Nous rentrâmes dans l’immeuble en continuant d’en parler sur le seuil de nos portes. Lara regagna son appartement. Dorian et moi étions prêts à regagner nos appartements respectifs.

— À bientôt.

Je mis ma clef dans la serrure, il fit de même.

Nous nous retournâmes, nos regards se cherchèrent et se croisèrent. Je me rapprochai d’un pas, il en fit deux et m’attrapa contre le mur. Nos lèvres se collèrent. J’arrachai sa chemise, je m’arrêtais sur son corps parfait. Je l’embrassais partout. Je ne savais pas trop ce qu’il se passait. La tension sexuelle me gagnait.

Il déboutonna mon jean, je fis de même avec le sien. Il me pénétra contre le mur. Il me porta jusqu’à son lit et me pénétra à nouveau.

Je me réveillais le lendemain matin à ses côtés. Il m’avait consommé comme toutes les autres. Je lui avais prêté mon corps pour une nuit, ce n’était pas si mal, ça faisait longtemps.

Pour rentrer chez moi, je n’eus qu’à traverser le couloir.

Je savais ce qu’il était, il ne m’avait pas fait rêver, il ne m’avait pas fait espérer.

Je ne pus le sortir de mon esprit, toute la journée, je pensais à lui. J’avais peur qu’il ne fût plus mon ami. Je n’eus pas de nouvelles.

Le soir, je le croisai dans le couloir. Il me salua et je le saluai, poliment, sans autre mot.

Est-ce que j’avais perdu mon personnage préféré ? La passion charnelle avait-elle eu raison de notre amitié ? Je souffrais de ne pas savoir.

Le samedi soir suivant, il frappa à ma porte.

— Je fais une soirée, tu viens ?

Je le pris dans mes bras.

— Faisons comme ça ! m’exclamai-je.

Il rit, je ris.

— Habile Bill, répondit-il en animant ses sourcils.

Au cours de la soirée, je le surpris à dire à une femme blonde aux yeux bleus en me désignant parmi un groupe de femmes auquel je parlais :

— Tu vois toutes ces femmes ? Elles se sont toutes livrées à moi.

VI. Phase festive

— Nous nous sommes toutes livrées à Dorian, sauf Lara.

Elle me sourit.

— Je t’ai rencontré grâce à lui, il savait d’avance qu’on allait bien s’entendre. Sur le balcon, c’était incroyable. Je sentais que je pouvais tout te confier, que tu ne me jugerais pas et ça me faisait du bien. Je me souviendrais toujours.

Lara est ce que j’appelle un coup de foudre amical ; comme un coup de foudre amoureux, il surgit sans prévenir, la personne s’illumine et vous savez qu’elle sera votre amie. Je voudrais être foudroyée amicalement plus souvent.

Je trouve l’amitié plus belle que l’amour, plus désintéressée ; l’amour, ça exige trop de retours.

— Je vous aime, les filles, prononcé-je du bout des lèvres.

— Nous aussi, nous t’aimons, répondent-elles.

— Je suis rentrée dans la phase festive de ma vie avec Dorian et Lara. On sortait beaucoup. Un soir, Dorian n’était pas là. Lara était avec Hector. Je les ai rejoints pour boire des verres dans un bar. Trop de verres et nous avons atterri en discothèque. Je suis repartie avec un individu neurochirurgien, je ne sais même plus comment il s’appelle.

— Oui, je me rappelle tu m’en avais parlé. Quel connard ce Hector ! Je ne veux plus en entendre parler, déclare Lara.

Lara a rencontré beaucoup de connards et Hector en fait partie.

— Le neurochirurgien dont j’ai oublié le prénom me faisait penser à Dorian dans le style séducteur.

J’ai envie de raconter cette histoire aux filles. Dorian est à un niveau supérieur, le neurochirurgien jouait dans une plus petite catégorie, mais son histoire m’amuse.

— Je pense qu’il est difficile d’arriver ne serait-ce qu’à la cheville de Dorian dans ce domaine. Il est surentrainé, lance Émeraude.

— Évidemment, il n’était qu’une pâle copie. Je pense qu’on a besoin de se divertir et rire. Le neurochirurgien et son ego surdimensionné sont là pour ça.


VII. L’objet de son mépris

Il m’aborda dans le fumoir d’une discothèque. J’étais une habituée des fumoirs, je fumais seulement en soirée juste pour y aller. C’était l’endroit idéal pour parler, parce qu’on n’entendait pas la musique. C’était étouffant, malodorant, ça m’irritait les voies respiratoires et j’adorais ça.

J’avais rencontré tellement de personnes dans des fumoirs.

— Je suis neurochirurgien, se vanta-t-il.

— Je ne parle pas aux chirurgiens, ce sont des connards.

Il sourit quand je lui balançai cette phrase assassine. Pour lui, je devenais un défi.

Je haïssais les chirurgiens. Ils n’avaient pas le même rapport au corps, ils étaient trop proches de la mort. Ils avaient un ego surdimensionné. J’avais déjà testé le chirurgien et je savais ce que ça valait. Je n’avais pas envie de m’y heurter à nouveau.

— Je suis neurochirurgien, pas chirurgien. C’est différent, parce que la plupart du temps, j’opère avec des machines.

Je n’étais pas vraiment convaincue, il m’offrit un verre.

Je lui demandai s’il avait des passions. Il me surprit, parce qu’il me dit qu’il écrivait des textes. Il resta flou quant à son style littéraire.

Je devais arrêter de coller des étiquettes. Ce n’était pas, parce que j’avais rencontré beaucoup de chirurgiens qui étaient des connards qu’il en était un, je devais arrêter de faire des généralités.

L’écriture me convainquit. J’étais curieuse, je voulais voir ce qu’il écrivait. J’écrivais, moi aussi. On aurait pu partager nos expériences et échanger sur notre génie créatif. Je rencontrai rarement des hommes qui écrivaient.

Il m’embrassa, on quitta la discothèque.

Il me fit monter dans sa voiture, s’arrêta sur le chemin pour acheter du vin.

Arrivé chez lui, il me fit visiter, fière comme un coq, son immense appartement avec quatre chambres.

— Je suis propriétaire, répéta-t-il plusieurs fois.

Je me servis un verre de vin et allumai une cigarette. J’insistai pour lire ses textes, il me les montra. Dès les premiers mots, je lâchai mon verre, il se brisa, le vin rouge s’éparpilla sur le carrelage beige.

Je n’étais pas époustouflée par son génie créatif, j’étais choquée par sa misogynie. Ses écrits n’étaient, en réalité, qu’une sorte de guide sur la séduction plein de fautes d’orthographe et sans style, aucun. C’était difficile à lire tant le français était malmené.

Il n’appelait pas les femmes « des femmes », mais les désignait sous l’abréviation « HB ». Moi, ça me faisait juste penser au crayon à papier. Je demandais la signification de ce sigle, il répondit « Hot Babies ».

Je vous retranscris, ici, un passage de cette immondice (que j’ai évidemment corrigée, embellie et traduite à l’aide des parenthèses) :

« Je rentre dans le bar, je tombe sur un “3-set” (comprendre : un groupe de trois, dans son langage) : deux “HB” et une “WARPIG” (la bonne copine qui dispose de moins d’atouts) imbaisable. Je me lance sur ma “target”, l’une des “HB”, une espagnole avec des seins énormes. Un AFC (Average Frustrated Chump — un novice dans la séduction) arrive et balance un simple “Salut ! Ca va ?”, à ma “target”. Je l’évince, je me moque de sa coupe de cheveux. Ma “target” rit. Je tente un “kino” (contact physique) en attrapant sa main, elle ne me repousse pas. Elle est trop sûre d’elle, je lui envoie un “neg” (une remarque déstabilisante) sur son poids pour la faire flancher. Elle ne se fâche pas, j’ai le contrôle, je la sens vexé, je l’ai atteinte dans son for intérieur. Je rentre chez moi et je la baise toute la nuit.

Seuls 10 % des filles coucheront le premier soir, il faut savoir les amadouer pour les faire flancher et là, vous obtiendrez tout ce que vous voudrez. ».

Son but premier, c’était baiser. Les femmes, ils les considéraient comme des objets, des produits de consommation qu’on jette après un rapport. J’arrivais même plus à le regarder tant il me répugnait. Il sortait de fausses statistiques pour étayer ses propos sans saveur, ça ne rajoutait aucune valeur.

Souvent la première impression est la bonne. Je savais que les chirurgiens étaient des connards. Il était chirurgien et il en était un.

— Alors, qu’est-ce que tu en penses ?

Je critiquais ouvertement ses écrits, je ne pouvais pas faire semblant.

Il sortit deux livres de sa bibliothèque qui en comptait cinq, dont deux bandes dessinées : « Le mépris » que je n’avais jamais lu et « Au bonheur des Dames » d’Émile Zola, un de mes livres favoris qu’il n’avait pas compris. Il n’avait pas compris que celle qui triomphait d’Octave Mouret, c’était Denise par sa force de caractère et ses refus répétés, elle finissait par s’élever socialement en se servant de son affection, elle le rendait fou.

Il n’était pas convaincu. J’étais persuadée qu’il ne l’avait pas lu.

— Pourquoi m’as-tu fait lire tes écrits ?

— Parce que tu es une fille intelligente et que tu écris aussi.

— Tu pensais vraiment que ça allait me faire rester ? Que j’allais être subjuguée par ta plume ?

— Oui, elles ne partent jamais. Mon ex corrigeait mon guide.

Je ne pouvais pas rester, je ne voulais pas figurer sur son tableau de chasse.

— Si je publiais mon guide, je deviendrais immensément riche. Tu ne te rends pas compte des clefs que je donne ! Mes conseils valent de l’or. Avec eux, tous les hommes coucheraient le premier soir, on aurait plus besoin de se mettre en couple, se glorifia-t-il.

Je ne pouvais plus supporter l’ego surdimensionné du chirurgien qui se voyait grand écrivain. Comment il pouvait vivre avec l’unique but de tirer son coup avec une femme différente tous les soirs ? Et la passion ? Le frisson ? La déraison ? La communication ?

Pour lui, les femmes n’étaient qu’un trou. À force de l’entendre débiter ses conneries, mes oreilles bourdonnaient.

Il était beau, neurochirurgien, avait les yeux bleus et des cheveux blonds, mais il était bête, repoussant et vantard. C’était un connard. Sa personnalité me donnait envie de vomir. J’avais envie de venger les femmes, de venger toutes celles qu’il avait prises pour du pâté, qui s’étaient faite envenimer par ses techniques de manipulation-séduction.

Je détestais les chirurgiens, je détestais les coachs en séduction. Lui, il combinait les deux. Je voulais piétiner ses yeux avec mon talon.

Je le regardai en remettant mon manteau.

— Je m’en vais.

Il me fixa.

— Quoi ? Mais comment ?

— Je m’en vais, répétai-je.

— Attends, pourquoi tu pars ? J’ai de l’argent et je suis neurochirurgien, je sauve des vies.

Il se précipita sur son ordinateur.

— Je vais te montrer des vidéos de mes opérations.

Je remis mon écharpe, je me dirigeai vers la porte. Je n’en avais rien à faire de ses vidéos. C’était un monstre d’égoïsme qui voulait continuellement se mettre en valeur, il était pitoyable.

Je déverrouillai la porte, il me saisit le bras.

— Reste, demain, on décore le sapin de Noël !

Je le poussai.

— Non, m’écriai-je. Je veux juste partir.

— Comment tu vas faire ? On est dimanche, il est six heures du matin, il n’y a pas de tramways.

— Je me débrouillerai, répliquai-je.

J’ouvris la porte et me précipitai vers l’ascenseur.

— Arrête, reviens ! Tu sais chez moi, j’ai un proxy, je vais tout prendre dans ton téléphone, tout diffuser : tes photos, tes messages, tes appels… Ta vie privée sera éparpillée.

— Ça ne sert pas à ça un proxy. De plus, s’il était possible de le faire et que tu le faisais, n’oublie pas que je suis avocate. La captation illicite de données est un délit pour lequel tu peux encourir jusqu’à un an d’emprisonnement et 45 000 euros d’amende, plus encore si ce que tu diffuses a un caractère sexuel ! Si quelque chose arrivait, je t’en ferais voir de toutes les couleurs, parce que je n’avalerai jamais tes couleuvres.

En réalité, je n’étais pas encore vraiment avocate, mais ça, il ne le savait pas.

L’ascenseur arriva, je me précipitais à l’intérieur et appuyais sur le bouton pour fermer les portes devant sa mine défaite.

Arrivée en bas de la résidence, je n’arrivais pas à ouvrir la grille, je forçais. Je ne trouvais pas le bouton, j’étais paniquée. J’avais peur de lui, peur qu’il m’eut suivie. Je m’accrochai à un buisson et escaladai ; j’atterris de l’autre côté en m’égratignant les paumes de main.

À un carrefour, je tombais sur des vélos partagés. J’en pris un et roulai jusqu’à chez moi, les cheveux au vent, dans la nuit. J’étais fière de m’être échappée de cet individu. Je me débrouillais toujours, je m’en sortais toujours. J’avais une bonne étoile au-dessus de la tête, elle veillait sur moi et j’étais toujours intacte.

Je lui souhaitais de devenir une femme, de devenir ce qu’il considérait comme un objet, comme le trou qui lui permettait de vidanger ses roubignoles.

Je rentrais chez moi, je m’endormis et j’oubliais cette histoire.

Plus d’un mois passa, je revins dans la même discothèque. Une femme blonde aux yeux bleus me toisait.

— On se connaît ? demandai-je.

— Toi, tu ne me reconnais pas. Moi, je te reconnais.

Je n’avais aucun souvenir de cette femme. Qui était-elle ? La femme ou l’ex de l’un de mes amants ? Une amie d’amis ? Son visage me disait quelque chose, on s’était déjà rencontré quelque part.

— Désolée, mais je ne me souviens pas.

— Fais-moi redevenir comme avant, je t’en supplie.

Je ne compris pas.

— Comme avant ? murmurai-je, interloquée.

— Quand tu es parti de chez moi, je me suis endormi. Quand je me suis réveillé, je me suis senti différent. J’ai voulu gratter mes testicules, elles n’étaient plus là. Je n’avais plus de pénis non plus. Ma poitrine avait gonflé.

Je me mis à rire bruyamment.

— Je t’en supplie, reprit-elle. Je ne sais pas comment tu as fait, comment c’est possible, mais je n’en peux plus d’être une femme. Je veux redevenir un homme. Je suis tordue de douleur quand j’ai mes règles ; je me fais sans arrêt aborder par des hommes de façon vulgaire, j’essaie de les ignorer et ils m’insultent ; on me touche les fesses dans le tramway. Je ne peux même plus opérer, parce qu’à l’hôpital, on ne me reconnaît plus.

Son regard était triste. Je restais choquée, je me demandais où était la caméra cachée. Je ne savais pas ce que j’avais fait. J’avais juste souhaité très fort que ce neurochirurgien vantard et connard devînt une femme et j’avais été exaucée.

— Je ne peux rien faire, bredouillai-je.

— Je t’en prie, vraiment. Je te promets de ne plus être un connard. Être une femme, c’est un enfer. J’ai couché avec un garçon, je n’ai pas vu et il a retiré le préservatif en plein acte. Depuis, j’ai la nausée, je n’ai toujours pas mes règles. Je crois que je suis enceinte, j’ai peur de l’épisiotomie et des violences obstétricales, je ne veux pas qu’on me charcute. Je ne veux pas faire une IVG par aspiration. Il faut que tu m’aides, sanglota-t-elle.

— Je suis belle, avocate et propriétaire, mentis-je en esquissant un sourire.

Je le laissai sangloter et m’offrit un verre au bar. Je ne savais pas comment faire marche arrière et je n’en avais pas envie. Il avait ce qu’il méritait.

Il avait méprisé les femmes. Désormais, il serait à jamais l’objet de son mépris.

VIII. J’ai rencontré Arthur

— Mad’, tu me régales ! Je ne peux rien dire de plus. Cette fin, il la méritait tellement.

J’ai l’impression qu’Émeraude approuve tout ce que je fais. Elle m’encourage toujours à faire ce que j’ai envie de faire, elle croit en moi.

Je la remercie en souriant.

Lara éclate en larmes.

Les filles se rapprochent d’elles.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demande Annabelle.

— Vous devez vous dire que je suis idiote de pleurer, parce que je n’ai pas à me plaindre : j’ai un toit sur la tête, je réussis mes études, je suis belle, mais je ne suis pas heureuse. En ce moment, ça ne va pas, je me sens triste.

— Pourquoi ? demandé-je.

— Parce que je pense à tous mes échecs amoureux. J’ai l’impression que je vais finir vieille et seule, alors que je veux fonder une famille : avoir un homme qui m’aime et des enfants. Je veux aussi avoir une brillante carrière d’avocate. J’ai l’impression que les mecs me fuient. Je ne sais plus ce qu’il faut faire, parce qu’à chaque fois, ça part de travers. J’applique différents schémas, j’essaie de rectifier le tir, de recommencer différemment, mais ça ne marche toujours pas !

— J’ai rapporté du vin, on en a besoin, annonce Annabelle en extirpant deux bouteilles de vin de son sac à main.

— Je vais chercher des verres appropriés dans la cuisine, répliqué-je en me levant.

Je repense aux propos de Lara. Je ne veux pas être en couple, mais je me reconnais dans sa déprime, parce qu’au fond, on n’est pas si différente.

Je ne veux pas être en couple et je m’y engouffre parfois. Je suis pleine de contradictions : il y a l’idéal que j’aspire à devenir et ce que je suis.

Je reparais dans le salon avec mes verres en main et un tire-bouchon, je les dépose sur la table basse.

Lara ne sanglote plus.

Je me rapproche d’elle.

— Je sais ce que c’est. Quand Arthur ne voulait plus de moi, je me suis sentie au fond du gouffre.

— Il n’est pas mort, Arthur ? lancent-elles à l’unisson.

— On voulait presque intervenir, Arthur, il n’était pas fait pour toi. On t’a laissé t’emballer, enchaîne Émeraude.

Je m’empare du tire-bouchon, saisit la bouteille de vin rouge et arrache le bouchon en liège.

— J’ai toujours l’impression que tu vas te blesser, quand tu fais ça ! Tu aurais dû me laisser faire, décrète Émeraude.

— Je l’aimais bien, je l’appréciais, continué-je à propos d’Arthur comme si elle n’avait rien dit.

— Je sais bébé, répond-elle en me prenant la main.

J’aligne les verres et Émeraude m’arrache la bouteille des mains pour servir à ma place. Parfois, Émeraude est maternante et elle n’aime pas qu’on lui fasse remarquer.

— Je suis en mesure de vous parler d’Arthur, soupiré-je d’une voix aigüe.

Mon regard se brouille.

Émeraude me prend dans ses bras.

— Allez vas-y, crache le morceau, m’encourage-t-elle.

— Arthur, je l’ai vu comme l’homme idéal, alors qu’il ne l’était pas. J’ai rencontré Arthur et j’y ai cru. Je me suis laissée transporter. Je ne voulais pas. J’ai fait une fixette, il me hantait en permanence. J’avais toujours envie d’être avec Arthur, sa compagnie était agréable. J’ai rencontré Arthur et je me suis pris un mur. Il m’a vendu l’impossible en me nourrissant de rêves. Il a compris que j’étais une rêveuse à qui il arrivait de cauchemarder.

Je continue de raconter cette histoire, les filles m’écoutent sans dire un mot.

IX. Le vendeur de rêves

Sur le balcon de l’appartement de Dorian, le vendeur de rêve m’embrassa.

— Tu es la plus jolie fille que j’ai jamais rencontrée.

J’aurais préféré être la plus intelligente, mais je ne dis mot.

Je me laissais porter par le vent.

Ses yeux dans les miens, sa bouche contre la mienne, ça me faisait du bien. J’avais besoin d’attention et il me la donnait.

— Le week-end prochain, je t’enlève, nous partons tous les deux.

C’était soudain, c’était fou et j’adorais ça. Il avait bu et moi aussi. Il m’entraîna dans un endroit plus reculé et m’embrassa plus langoureusement. Nous revînmes dans la soirée sur le balcon. Je fumais ses cigarettes.

Il s’appelait Arthur Jean. Il était avocat, j’allais devenir avocate. Il avait 38 ans, j’en avais 26. Son âge m’importait peu.

J’appris en conversant qu’il venait de rompre après cinq ans de relation.

Nous suivîmes le groupe en boîte de nuit. Il alluma une cigarette au milieu de tous, négligemment. Je lui reprochai, il ne m’écouta pas.

Nous dansions et nous nous embrassions. Nous nous embrassions et nous dansions. Il n’y avait plus d’ordre, plus de sens ; juste la lumière qui tressautait, l’odeur du tabac et de l’alcool et les mèches de mes cheveux qui voilaient mes yeux.

Il me prit la main et m’emmena chez lui. Sur le chemin, il me parla des différents endroits où il avait vécu. Je lui désignais le cabinet d’avocat où j’étais stagiaire ; il me désigna le sien, il était associé.


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