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COMMENT ACHETER UN

APPARTEMENT AVEC LE SMIC



Natasa Jevtovic





















Smashwords Edition

Copyright 2017 Nataša Jevtović





Première édition : La passion immobilière : comment acheter un appartement avec le SMIC, éditions Le Manuscrit, collection : essais et documents, Paris, 2007, ISBN : 2-7481-9562-0






A mes parents






















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INTRODUCTION





Lorsque Marie Antoinette a dit au peuple affamé qui lui réclamait du pain d’aller manger des gâteaux, personne ne l’a prise au sérieux. Pire encore, le peuple l’a guillotinée, persuadé que sa misère la faisait rire. Pourtant, elle était sérieuse. D’un côté, elle n’a jamais connu la pauvreté et lui demander de comprendre la sensation de faim était un peu comme chercher à expliquer à une marionnette que l’homme qui la fait bouger n’est pas accroché aux ficelles et qu’il peut bouger de lui-même. Qui aurait pensé alors que cette remarque insoucieuse de Marie Antoinette deviendrait aujourd’hui tout à fait logique ?

Que signifie être riche ? Nous rêvons tous de le devenir, mais la notion de richesse n’est pas la même pour tout le monde. Pour une partie infime de la population occidentale, devenir riche veut dire devenir millionnaire, propriétaire de plusieurs villas ou yachts et devoir recourir aux conseils d’avocats fiscalistes. Pour les immigrés clandestins et les boat people, être riche veut dire avoir un logement social et le droit au revenu minimum d’insertion.i Mais pour la majorité des autres, être riche signifie pouvoir manger les cinq fruits et légumes journaliers recommandés par le Ministère de la santé, acheter des vêtements de qualité qui ne font pas trop transpirer et qui ne sont pas inflammables, avoir un appartement avec une hauteur sous plafond d’au moins 1,80m et des vrais murs porteurs bâtis avec des matériaux solides, ne pas devoir chercher de l’eau dans les fontaines Wallace, utiliser des bougies pour s’éclairer uniquement pendant les dîners romantiques, pouvoir choisir son métier et payer la scolarité de l’école privée qu’on a choisi pour les enfants selon les critères de présence continue des professeurs pendant toute l’année scolaire et l’absence d’armes à feu parmi les élèves, partir en vacances une ou deux fois par an sans faire du stop et sans devoir sortir des cheveux de son plat au restaurant pour ne pas payer l’addition…

Mais tout cela ne signifie pas vraiment être riche, il s’agit de mener une vie normale, me diriez-vous. Justement, les gens n’arrivent plus à mener une telle vie normale et le confort de base est devenu loin de leur portée. De plus en plus des « sans domicile fixe » ne sont pas alcooliques ou toxicomanes, certains sont diplômés et ont tout simplement perdu leur emploi, divorcé de leur conjoint ou ne parviennent pas à trouver un logement décent avec leur salaire parfois considéré confortable.

Ainsi, nous lisons dans la presse qu’un employé de la Mairie de Paris dort dans son véhicule car son salaire ne lui permet pas de louer un logement dans le secteur privé et parce qu’il dépasse le plafond de revenus nécessaire pour obtenir un logement social. Un jeune homme en CDI dort également dans sa voiture mais cache sa situation à ses proches car il a honte de ne pas avoir un appartement. Une mère de deux enfants paie neuf cents euros mensuels pour une petite chambre d’hôtel car son salaire est loin d’être trois fois supérieur au montant du loyer exigé par les propriétaires.

Que faire ?

Il existe une seule solution à mes yeux. Devenir propriétaire à un jeune âge, un ou deux ans après l’entrée dans la vie active, même si on gagne un salaire minimum et même si on doit acheter une chambre de service. Plus tard, on peut toujours vendre ce petit logement pour acheter un autre plus grand.

Certains diront qu’ils préfèrent garder leur liberté, qu’ils aiment pouvoir décider de quitter une ville ou un pays pour s’installer dans un autre endroit, ou encore qu’ils refusent de sacrifier leur confort et ne veulent pas se retrouver dans une petite chambre, qu’ils préfèrent louer un grand appartement et acheter lorsqu’ils seront en couple. Ce luxe est devenu très dangereux aujourd’hui. 48% de Français âgés d’entre trente et quarante ans sont célibataires.ii Il semblerait que quinze millions de personnes en France vivent seules. Une aubaine pour les agences de rencontres rapides et les soirées ou les croisières de célibataires. Une aubaine aussi pour les psychologues, diététiciennes et journalistes de magazines féminins. Les plus fragiles sont une aubaine pour les cartomanciens, voyants et autres marabouts. Qui dit que ces gens vont trouver une âme sœur ? Et à quel âge ? L’abondance de l’offre provoque une saturation chez le consommateur. L’internaute qui visite des sites de rencontres se contentera rarement d’un ou deux rendez-vous car il se dira toujours que le prochain sera peut-être meilleur. De plus, en prenant en considération le taux actuel d’un divorce sur trois au niveau national, qui dit que ces jeunes qui attendent de se mettre en couple pour acheter leur logement ne divorceront pas au bout de trois ans (car, selon Beigbeder, c’est la durée de l’amour), et qu’ils ne seront pas renvoyés à la case départ en ayant préalablement tout perdu ? Qui dit qu’ils ne se retrouveront pas, une fois la fleur de la jeunesse fanée, dans un deux-pièces minable d’un quartier défavorisé, en attendant un huissier de justice, car même avec la meilleure volonté ils n’arriveront pas à payer le loyer avec leur maigre retraite ? Tous les sans-domicile-fixe ont une seule chose en commun – ils ont raté leur projet immobilier.

Aujourd’hui, les loyers coûtent souvent plus cher que les remboursements d’un crédit. Lorsque j’additionne le remboursement de mon crédit, les charges de copropriété, les impôts locaux et fonciers, la taxe d’habitation, la facture d’électricité et l’assurance logement obligatoire, mon studio de 20m² me coûte cinquante euros moins cher que le seul loyer hors charges de mon voisin, locataire d’un studio identique.

Marie Antoinette était visionnaire sans le savoir. Aujourd’hui, les gâteaux sont bien moins chers que le pain – les 200 grammes de sablés au chocolat d’un hard discount coûtent environ quarante centimes d’euro, alors que la baguette industrielle la moins chère est de cinquante-cinq centimes. De même, l’achat d’un appartement est beaucoup moins cher que la location. Parfois, il est même partiellement remboursé par la Caisse d’allocations familiales – l’Etat fait tout ce qu’il peut pour pousser les gens à la propriété. Ce qui est le plus beau, c’est que tout le monde peut y arriver.



LA NOTION DE PROPRIÉTÉ





Je suis née à Mostar, la ville martyre de la Bosnie-Herzégovine, en ex-Yougoslavie socialiste. J’ai passé toute ma jeunesse et terminé toute ma scolarité jusqu’au diplôme universitaire à Belgrade, sous le régime de Slobodan Milošević. Mon esprit a été marqué à tout jamais par le socialisme, ainsi que par tous ses avantages et inconvénients.

Mon pays a choisi de combattre la Wehrmacht alors que la majorité d’autres nations européennes ont sagement attendu qu’Hitler perde sur les autres fronts pour s’engager dans la guerre, lorsque la victoire devient imminente. Nous avons retardé la blitzkrieg (la guerre éclair) de quelques mois et empêché Hitler d’attaquer la Russie avant l’automne ; il s’est alors fait piéger par l’hiver russe. Le siège de Stalingrad qui a duré trois ans, ainsi que le retrait soviétique pendant lequel l’Armée rouge a brûlé tous les villages sur leur chemin pour couper les vivres aux nazis, ont été décisifs pour l’issue de la Seconde Guerre mondiale. Les Russes ont donné vingt millions de vies et nous ont sauvés du nazisme. Nous, les Yougoslaves, un million de vies, sur une population de vingt-quatre millions. Cela fait de nous le troisième pays qui s’est le plus sacrifié dans la guerre contre le nazisme, selon le nombre de vies données proportionnellement à sa population, après la Russie et la Pologne.

Désormais, il y avait deux blocs homogènes, le pacte atlantique occidental et le pacte communiste de Varsovie. Mais en 1948, estimant que Staline devenait de plus en plus autoritaire, le maréchal Tito a rompu toute relation avec lui en décidant de créer son propre communisme autogestionnaire, beaucoup plus souple et moins autoritaire. Ses idées visionnaires ont inspiré celles de la CFDT, la Confédération française des travailleurs, le syndicat français le moins extrémiste. L’idée est simple : une usine appartient à tous les ouvriers et l’opinion de chacun doit être prise en compte, un peu comme les détenteurs des actions boursières aujourd’hui qui possèdent les parts des sociétés.

Un autre mérite du maréchal Tito était d’avoir créé une troisième voie, le Mouvement des non-alignés, qui comptait tous les pays qui ne souhaitait être ni capitalistes ni communistes. Avec l’indien Nehru et l’égyptien Nasser, il rêvait de créer une société parfaite dans laquelle tout le monde serait heureux. Le résultat était extraordinaire : la scolarité et les soins médicaux gratuits, absence totale d’illettrisme, de prostitution et de pornographie, la sécurité telle qu’un voyageur pouvait dormir à la belle étoile sans être dérangé… Même mon école de musique était entièrement gratuite, il fallait juste acheter le piano.

Les Yougoslaves croyaient vraiment que leur pays était le plus parfait du monde. Je me rappelle de mes camarades de classe : deux fois par an, nous allions tous en colonie de vacances pendant deux semaines, faire du ski pendant l’hiver sur la montagne Tara en Serbie centrale, et à la plage de Jelsa sur l’île de Hvar en Croatie pendant l’été. Nous avions trois heures de cours par jour pendant ces colonies de vacances. Tout le monde y allait, quel que soit le métier de ses parents, car les salaires n’étaient pas trop différents. Mon père m’a dit une fois qu’à cette époque-là, son salaire de chirurgien esthétique était deux fois plus élevé que celui de ses confrères en Europe occidentale. Notre passeport était admis partout dans le monde, sans visas. Chaque été, j’allais en vacances avec mes parents en Croatie, Italie, Autriche, Turquie, Bulgarie, Grèce… Mais nous n’avions pas beaucoup de produits étrangers dans les magasins, car nous produisions tout ce que nous avions besoin, y compris nos propres voitures. En 1999, les Américains nous ont détruit l’usine Zastava au sud de la Serbie qui produisait ces voitures. Je me rappelle d’une exposition aux Etats-Unis que j’ai vue à la télévision alors que cette usine fonctionnait toujours. Ils avaient acheté quelques modèles de nos voitures pour les transformer en œuvres d’art moderne – pour faire des meubles originaux, des comptoirs de cuisine, des lampes, tout sorte de chose… Selon eux, elles étaient bonnes pour tout usage, ces petites voitures de l’Est, sauf pour la conduite. Leur mépris pour ces petites voitures yougoslaves m’a marqué à tout jamais.

A mon pays, tout le monde travaillait 35h par semaine, de huit heures à quinze heures trente, avec une demie heure de pause déjeuner. Les administrations, les écoles et les crèches avaient toutes les mêmes horaires d’ouverture. Je n’ai jamais eu besoin d’avoir une baby-sitter car ma mère me récupérait à l’école après son travail et j’avais une demi-journée à passer avec elle et mon père. Ainsi, même si mes parents étaient des hauts fonctionnaires, je passais beaucoup de temps avec eux et je profitais de leur enseignement, leurs conseils et leur amour. Je n’ai pas été élevée par les nourrices mais par les gens de mon propre sang, qui m’aimaient. Cela me donne une incroyable force encore aujourd’hui.

Cependant, il s’est avéré que le système fonctionnait mal. Les bons vieux sages anglais disent que le plat est forcément gâché lorsqu’il y a trop de cuisiniers. L’autogestion a engendré des désaccords sur la meilleure façon de gérer les entreprises et il y avait eu beaucoup d’investissements inutiles. Le pays a dû recourir aux prêts financiers étrangers et il s’est lourdement endetté. La situation économique se dégradait de jour en jour, à tel point que certaines républiques riches ont fini par refuser de subventionner les provinces plus pauvres. Le baril de poudre balkanique allait bientôt exploser.

Après la disparition de Tito, le leader charismatique aimé par tous, il n’y avait plus personne qui faisait suffisamment de poids pour rassembler les peuples. Il est difficile de succéder aux géants. Aujourd’hui, je peux difficilement imaginer que quelqu’un puisse remplacer le président Chirac et être aussi fort de caractère pour refuser d’envoyer les Français en Iraq, aussi déterminé pour s’opposer aux Etats-Unis et aussi distingué et sophistiqué pour vouvoyer sa femme, tout en déclarant que sans elle, il serait « malheureux comme les pierres ». Je ne peux même pas imaginer les Guignols de l’info sans lui ! Après le départ de tous les grands, il arrive des schismes, comme l’apparition des sectes après chaque grand prophète. La Yougoslavie n’a pas su trouver un remplaçant de son Tito adoré et la société utopiquement parfaite a commencé à montrer ses faiblesses économiques. Tout le monde a commencé à se demander si le modèle occidental n’était peut-être pas meilleur. Les classes moyennes se sont mises à rêver de richesse et les classes défavorisées ont accepté leur situation actuelle pour la simple possibilité de devenir riches un jour.

La famille de ma mère, vraisemblablement d’origine ottomane, était riche autrefois ; c’étaient des intellectuels et des propriétaires terriens qui possédaient des cerfs pour travailler la terre. L’oncle de ma mère, Husein Ćišić, était député au parlement du roi Alexandre Karageorgévitch. Un autre de mes oncles maternels a épousé Jeanne Cerani Ćišić, ex-maîtresse et modèle de l’artiste peintre Ferdinand Hodler qui a peint son portrait au recto de la coupure de cinquante francs suisses. Ma grand-mère maternelle, Zineta, savait lire le Coran et écrire son nom, ce qui était inimaginable parmi les femmes du début du vingtième siècle. La petite rue dans laquelle se trouve notre maison familiale à Mostar est nommée d’après Husref Ćišić, héros de la Deuxième guerre mondiale et cousin de mon grand-père. Encore aujourd’hui, dans la même rue, plusieurs maisons individuelles appartiennent aux différentes branches de la famille Ćišić. Maman m’a dit une fois que sa famille possédait des terres dans le village de Cim, à côté de Mostar, qui avaient été confisquées par l’Etat. C’était la fameuse réforme agraire qui a dépossédé tous les propriétaires terriens de leurs exploitations agricoles afin de les distribuer aux paysans. Tout d’un coup, la famille de ma mère, autrefois riche et influente, s’est retrouve presque au même niveau avec les autres, sans aucune différence de classe sociale.

Après avoir terminé ses études universitaires, ma mère est devenue juge au Tribunal fédéral de l’ex-Yougoslavie et a épousé un chirurgien esthétique, mais elle n’a pas pu maintenir le même statut social qu’elle avait connu toute petite. Elle devait construire sa vie à partir de rien, dans un appartement généreusement prêté par l’armée contre un loyer symbolique. Ainsi, elle a eu la leçon et décidé de se constituer une épargne. Chaque mois, elle mettait de côté une petite partie de son salaire pour les imprévus, sur un compte en Deutsche marks. Evidemment, car le dinar yougoslave n’était pas une monnaie stable et son épargne ne pouvait pas être assurée. Seulement voilà, un jour, son épargne s’est volatilisée, ainsi que celle de tous les autres épargnants en devises étrangères. Officiellement, l’Etat avait besoin de fonds pour le développement et les épargnants se sont vus confisquer leurs avoirs, en recevant en échange un portefeuille en actions des sociétés locales, d’une valeur légèrement inférieure au montant de leur épargne. Pire encore, leur valeur baissait un peu plus tous les jours…

Plus tard, après l’effondrement de communisme, les nouveaux pouvoirs ont tout fait pour privatiser et vendre tout ce qui pouvait être vendu, afin de remplir leurs poches, pardon, les caisses de l’Etat. Ainsi, tous les locataires d’un appartement public avaient le choix entre l’achat de celui-ci et l’augmentation considérable de leur loyer. Mon père, plutôt cigale que fourmi, n’a réussi à réunir que la moitié de la somme exigée pour l’achat de notre appartement belgradois. C’est à ce moment alors que ma mère puise dans ses économies personnelles, cachées cette fois-ci au fond de son armoire dans la boîte à bijoux, pour aider mon père à acheter notre appartement. Après avoir un peu râlé car il n’avait pas été informé de l’existence de cette épargne non déclarée et constituée au détriment du budget familial, mon père a fini par se réjouir de cet achat. Dans les médias, il y avait déjà eu quelques histoires des retraités qui s’étaient suicidés car ils n’arrivaient pas à acheter de la nourriture après avoir réglé les factures de leur appartement.

Dans un système communiste, la propriété privée n’existe quasiment pas. Tout ce que vous possédez appartient logiquement à l’Etat. Le logement vous est attribué à vie contre un loyer modeste, mais vous ne pouvez pas être son propriétaire. Posséder un appartement signifie nécessairement l’accumulation de la richesse et la paupérisation de ceux qui ne la possèdent pas. Lorsque l’occasion d’asservir ou exploiter les autres se présente à l’être humain, il ne la manque que rarement. Selon Shakespeare, les êtres humains vivent exactement comme les poissons dans la mer – les grands se nourrissent des petits.

Puisque la réforme agraire concernait seulement les terres, un certain nombre de petits malins a pu garder la propriété de leurs logements. Ainsi, certains ont omis de déclarer qu’ils étaient propriétaires tout en bénéficiant de logements appartenant à l’Etat, ce qui a fini par se savoir. Je me souviens encore des titres à la une des quotidiens – « Si tu as une maison – rends ton appartement ». A tout prix, il fallait éviter de posséder des choses. Le matérialisme marxiste nie le caractère éternel de l’âme humaine et ne voit aucune utilité d’investir dans la durée, ce qui est finalement très destructeur. J’ai fini par comprendre que le terme « propriété privée » n’avait qu’une seule signification – il ne faut pas voler ce qui appartient à autrui.

Puis, la guerre civile a éclaté et ma mère a perdu un autre petit appartement que sa sœur avait acheté avant de décéder. Il se trouvait du côté croate de Mostar et était également squatté par les Croates ; il était alors impossible de le récupérer par voie légale, même pour une juriste qu’était ma mère. Après la guerre civile, mes parents ont décidé d’acheter un studio à Belgrade parce qu’ils voulaient avoir un complément de retraite ou alors pour loger celle de leurs deux filles qui se marie en premier. (Me voilà en train de les justifier, comme si c’était quelque chose de mauvais… je semble être toujours contaminée par l’idéologie marxiste !) Mais ils avaient réuni juste assez d’argent pour acheter un studio en construction, loin du centre de la capitale. Selon le contrat, il devait être livré en quelques mois, avec des pénalités pour chaque mois de retard. Et la chose incroyable s’est produite – les travaux ont été arrêtés parce que le promoteur avait omis de demander le permis de construire !

Entre temps, Milošević a perdu les élections et les pouvoirs démocrates ont décidé d’instaurer un Etat de droit en Serbie. C’était un peu comme si les Italiens devaient envoyer des commerciaux pour vendre du jambon de Parme sur le marché saoudien… Ils ont commencé à exiger que tous les promoteurs légalisent leurs programmes de construction, alors le promoteur s’est retourné contre les acquéreurs afin de leur réclamer des fonds supplémentaires pour obtenir le permis de construire. Ces demandes étaient sans succès, car les acquéreurs ne pouvaient mettre plus rien sur la table : ils avaient déjà été saignés. Cinq ans plus tard, lorsque tous les recours légaux étaient épuisés, ma mère a fini par engager un chasseur de primes qui s’est chargé de récupérer l’argent investi de la part dudit promoteur. Sans intérêts de retard, il ne faut tout de même pas rêver. L’histoire semblait enfin s’arranger...

Au fil des années, ma mère a développé un petit désordre psychologique. Elle s’est mise à acheter des vêtements d’occasion au marché aux puces qu’elle stockait à la maison sans jamais les porter. Par peur de manquer, elle avait un besoin frénétique de s’entourer d’objets inutiles, en transformant la maison en un stock permanent. Elle ne jetait plus rien, y compris des bocaux de marmelade vides, des chaussures cassées, des sacs poubelle… Je la comprends, à sa place j’aurais probablement fait la même chose. A chaque fois elle me racontait ces histoires, j’avais des crampes, car je ne comprenais pas dans quel monde nous vivions – si mes parents peuvent se faire escroquer de telle sorte, que dire des autres gens qui ne savent pas comment déchiffrer un document juridique !

Beaucoup plus tard, à Paris, la Préfecture de police m’a demandé d’ouvrir un compte bancaire afin de justifier de mes ressources financières si je voulais étudier en France. C’était une condition sine qua non pour obtenir une carte de séjour. J’étais sous le choc car je ne voulais surtout pas de compte bancaire ! J’ai alors sorti une pochette en soie que maman m’avait cousue pour porter l’argent toujours sur moi. Omnia mea mecum porto m’était la seule philosophie acceptable. J’ai dit au fonctionnaire de la Préfecture qu’il ne devait pas s’inquiéter pour moi, car j’avais beaucoup plus d’argent que ce qui était exigé. Si je donne mon argent à une banque, de quoi vais-je vivre ? Comment pourrais-je le retirer ? Les explications qu’il était possible de le retirer quand je voulais ne m’étaient pas acceptables. Je me souviens de la stupéfaction avec laquelle le fonctionnaire m’avait regardé. « Non, mademoiselle, on ne se promène pas avec autant de liquide en France ! C’est dangereux. Vous devriez avoir un compte bancaire ». Je ne comprenais pas à cette époque-là ce que voulaient dire les termes blanchiment d’argent sale ou bien l’évasion fiscale. Effectivement, quelle était la preuve que cet argent m’avait bien été donné par mes parents ? J’ai alors dit au fonctionnaire que je ne faisais pas confiance aux banques et que je ne désirais plus avoir une carte de séjour. Il devait y avoir un autre moyen de rester légalement en France !


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