Excerpt for Patana, sorcière by , available in its entirety at Smashwords



Résumé


Qui est ce garçon devant son ordinateur ?

A-t-il vraiment, au travers de son écran, une conversation soutenue avec ce qu’il imagine être une sorcière ?

Il a des amis, il va au collège.

Sa famille ne serait-elle pas la plus normale des familles ?

Bientôt, il aura deux soeurs. Elles auront l’âge de son frère et le sien.

Elles viendront agrandir la fratrie,

emmêler leurs ancêtres.


Et elle Patana,

l’hurlante engluée dans l’écran,

qui est-elle ?


APPARITION DE PATANA

Audric tombait dans les livres comme dans des puits.

Assis en tailleur sur le canapé du salon, sur son lit, sur une marche de l'escalier, son texte dans les mains, il devenait imperméable à ce qui se passait alentour. L'autorité de maman ou de papa suffisait à peine à l'extraire de sa lecture. Il revenait aux activités de la famille, maladroit, rêveur, un rien exaspérant.

Si Audric lisait beaucoup, il n'avait pas de préférences particulières. Il lisait. Férocement, n'importe quoi, jusqu'aux journaux de papa. À l'école, les élèves de sa classe l'appelaient « monsieur je sais tout ». Il développait, pour compenser, une énergie de chef de bande qui le transformait parfois en lutin farceur et énervé.

— Bonjour mon mignon !

Depuis peu, Audric, plus encore que Hector, son frère, s'était pris d'une folle passion pour l'ordinateur qu'un jour papa avait rapporté à la maison, sur l’un de ces coups de tête dont il était coutumier, malgré l’aversion de maman pour les écrans. Maman pouvait toujours râler, l'ordinateur était là, et elle n'était plus la dernière à s'en servir. L'ordinateur allait-il soustraire Audric à la lecture ? Non. Lire le rendait au calme après l'excitation de la machine.

— Hi hi hi ! Tu verrais ta tête beau prince !

Évidemment, l'apparition l'avait saisi. Elle avait bouleversé la régularité de ses traits. Les rares fois où il s'en préoccupait, Audric trouvait son physique commun. Des cheveux châtains, touffus, épais, doublaient, lorsque maman tardait à lui couper, le volume de son crâne. Son visage aux traits mobiles laissait la part belle à des yeux noirs aux coins un peu tombants. Son corps de petit garçon de dix ans portait cette tête avec une grâce réfléchie et parfois désordonnée.

Hector, son frère était plus jeune de deux ans. Des cheveux aussi raides qu'Audric les avait bouclés, un regard aussi clair qu'Audric l'avait foncé, des états d'âme aussi fluctuants qu'Audric les avait stables. Adroit pour le quotidien quand Audric n'était à l'aise que dans le détail et l'analyse.

Et cela arriva.

— Audric, n'éteins pas ! Espèce de…

Parfois, invité à un anniversaire chez un de ses copains de classe, Audric se disait qu'il avait de la chance. Il vivait dans une maison spacieuse et très agréable au regard des appartements biscornus et minuscules de certains de ses amis. Les arbres dans le jardin donnaient toutes sortes de fruits en été. Et sa ville, vieux bourg aux rues étroites encore pavées par endroits, était pleine de charme.

Maman et papa, bon public pour les livres d'enfants, les fournissaient tant, que les étagères de leurs chambres penchaient sous leurs poids. Audric et Hector se rendaient une fois par semaine, accompagnés de leur père ou leur mère à la bibliothèque dans le bâtiment de la vieille mairie sur la place. Elle comblait les besoins de lecture de la famille sans la ruiner.

Pour ajouter à la félicité, dont il se rassurait en comparaison, ses parents à ce qu'il ressentait s'entendaient plutôt bien. À la différence d'une bonne moitié de la classe, ils n'étaient pas divorcés, recomposés, et maman ne vivait pas seule avec eux deux. Audric avait parfois envié, à certains de ses camarades, leurs parents divorcés, leurs doubles cadeaux à Noël, leur double chambre et tous les autres avantages. Mais à l'idée que cela pourrait arriver chez lui, aux siens de parents, il était pris d'une angoisse, qui lui faisait préférer sa chambre avec Hector à une double chambre chez papa et chez maman.

Depuis que papa avait rapporté l'ordinateur à la maison, un nouveau bonheur lui était échu. Cependant, maman avait fixé des quotas, comme pour tous les écrans. Réussir à lui arracher trois quarts d'heures d'ordinateur le soir entre les devoirs et le dîner, cela tenait du prodige. Alors parfois, Audric, avant qu'elle ne rentre, volait quelques minutes de plus, avec la complicité achetée d’Hector.

— AUDRIIIIIIIIICCCCC ! ! ! !

— Haaaaaaaa ! Hurla Audric.

D'abord tétanisé par ce qui avait surgi devant ses yeux de l'autre côté de l'écran, Audric finit par laisser échapper une plainte allant décroissant jusqu'à se transformer, dans son corps, en frissons glacés. L'habitude qu'il avait de se pencher sur sa chaise lorsqu'il était devant l'ordinateur faillit lui être fatale. Il parvint cependant à rétablir son équilibre en agrippant le bord du bureau de ses doigts puis, se sentant lâcher prise, de ses ongles. Une amertume bizarre n’ayant rien à voir avec le jus d’orange qu’il venait de boire, lui monta aux lèvres.

Audric n’avait rien d’un petit garçon particulièrement crédule, il ne croyait plus au père Noël depuis au moins... Noël dernier. Maman, qui n’était pas une rêveuse, n’encourageait pas ces sortes de « bêtises » comme elle disait. Il ferma les yeux très forts les rouvrit, cela allait sûrement passer.

Non, cela ne passait pas. Toujours ÇA dans l'écran de son ordinateur. Bientôt, il n'en put plus de fixer cette vision de cauchemar.

— Audric, n’éteins pas ! Espèce de...

Il ne fit ni une, ni deux, il appuya sur le bouton marche-arrêt. Il parvint à traverser la maison, galoper jusqu’à sa chambre pour se précipiter pâle et tremblant dans son lit sous ses couvertures.

AUDRIC TOMBE MALADE

Dans la chambre des deux garçons, Hector lisait, tranquillement. Il venait de s'allonger sur son lit après avoir quitté le bureau, devant la fenêtre. Il s'y était installé pour coller une photo de son grand-père et sa grand-mère dans son journal. Un journal intime orné d'un verrou doré sur le côté, offert par son frère pour son anniversaire. Il ne manquait pas de le fermer au risque d'en égarer les clefs comme cela lui arrivait parfois.

Lorsque qu'il entendit les pas de course dans l'escalier vit son frère se précipiter tel un forcené jusqu'à son lit, il comprit qu'il se passait quelque chose.

— Qu'est-ce qui te prend ?

Cela était inhabituel en effet, qu'Audric ait quitté l'ordinateur au bout de dix minutes, le visage défait. Hector avait insisté :

— T’es malade ?

— J’ai mal à la tête, avait répondu Audric d’une voix basse et tendue.

Hector perplexe observa Audric le temps qu’il se fourre sous les couvertures, puis haussa les épaules et se replongea dans sa lecture.

Audric se tourna et se retourna dans le lit. Tout habillé sous ses draps, il transpirait. Son cœur battait à tout rompre. Il essayait de se calmer, faisant défiler dans sa tête des images apaisantes, telles que maman le prenant dans ses bras, le cinéma avec papa, un oncle ou une tante inconnue qui leur enverrait des tonnes de cadeaux. Mais rien n'y fit. Il parvint néanmoins, à bout de nerfs, à s'endormir.

À l’heure du dîner, quand maman les appela. Audric ne bougea pas. Hector s’approcha du lit de son frère, lui toucha l’épaule au travers des couvertures puis demanda :

— Eh ! Eh ! ! Tu ne descends pas ?

Audric était écarlate, des gouttes de sueur perlaient à son front. Hector l'observa un peu mieux et eut le plaisir de constater en hurlant :

— Maman, Audric est malade !

Le cri d’Hector transperça le cerveau d’Audric de part en part. Il se réveilla en se demandant ce qui se passait. Il se dit qu'il était sûrement malade. Il allait pouvoir rester à la maison et commença à en éprouver du plaisir lorsqu'il se souvint de ce qu'il avait vu dans l'ordinateur. Il ressentit plus encore son mal de tête. Maman allait monter. Il ne se voyait pas lui expliquer la raison de son malaise.

— Hector, tu crois que les sorcières existent ?

— Ouh là ! Répondit Hector en hochant la tête. T’as vraiment de la fièvre. Maman va s’inquiéter.

— N'en parle pas. Oui, ce doit être la fièvre, tu as raison, s'empressa d'affirmer Audric.

Hector descendit. Maman l'avait croisé dans l'escalier. Audric les entendit parler. Il ne tendit pas l'oreille. Il se laissa avoir mal. Il somnola. Il sentit la fraîche main de maman sur son front. Il se tourna vers elle, il ouvrit les yeux. Elle caressa son visage et le fixa un moment. Au bout de son inspection, elle décréta qu’il devait rester au lit. Il eut droit à : la diète, prise de température, sirop dégoûtant, suppositoires. Bref, peut-être avait-il été victime d’une vision, mais si cela n’était pas le cas, il était redevable à cette, ce... ça quoi, d’une série de petits plaisirs qu’il lui revaudrait.

— Bon, dit Maman, si tu as encore de la fièvre demain, tu ne vas pas à l’école et j'appellerai le médecin.

— Ce n’est rien maman, fit Audric d’une voix altérée. J’ai dû attraper froid. Je me repose demain, après j’irai mieux. Pas besoin de docteur !

— Oui, dit maman, cela n’a pas l’air très grave. Je t’avais dit de mettre une veste aujourd’hui !

— Mais non ! C’est pas la veste ! Fit Audric un peu énervé.

Maman remonta la couverture sous le menton d’Audric.

— Non ? Alors quoi ?

Elle avait cet air ironique et tendre, des petites rides au coin de ses yeux plissés, comme lorsqu’elle sentait qu’on lui cachait quelque chose. Audric ferma les yeux, grimaça de douleur.

— Ta tête ? Dit maman en s’approchant. Elle posa une bise sur la joue d’Audric.

Avant de se lever pour descendre dîner avec Hector et papa, elle continua :

— Tu me diras plus tard ce qui se passe Audric ?

Sans attendre sa réponse, elle le laissa seul dans sa chambre. Il se rendormit presque aussitôt.

Son sommeil fut agités. De cauchemar en cauchemar, il atteignit le petit matin, hagard. Sa fièvre n’avait pas baissé. Maman vint le voir. Il reçut sa présence comme un apaisement, mais cela ne dura pas. Elle partit travailler. La baby-sitter qu’elle avait prévenue la veille, arriva peut après. Véronique s’installa dans le salon, devant la T.V. ses cours ouverts sur la table basse et le laissa dormir. Au milieu de la matinée, la fièvre d’Audric tomba. Il avait faim. Il descendit dans la cuisine, fit un petit coucou dans le salon à Véronique, qui entre deux pubs, s’inquiéta :

— Tu te lèves ? Tu vas mieux ?

— J’ai faim, répondit Audric.

— Tu veux que je te prépare quelque chose ?

— Non, ce n'est pas la peine, je crois que je n’ai presque plus de fièvre. Je vais me débrouiller.

Véronique se leva, s’approcha d’Audric dans l’encadrement de la porte et posa sa main sur son front. Il se rejeta vers l'arrière, après tout, elle n'était pas sa mère.

— Oui, je crois que tu vas mieux.

Elle retourna s'installer, devant ses cours et la télévision.

— Si tu as besoin de moi tu appelles hein ?

— Mmm, acquiesça Audric se dirigeant vers la cuisine.

Sa tête ne lui faisait plus mal. S’il se sentait faible sur ses jambes, c’est que, depuis son goûter de la veille, il n’avait rien mangé. Il prit une assiette dans un placard, il ouvrit ensuite la porte du réfrigérateur. Il se servit un blanc de poulet, de la salade : tomates pommes de terre oeufs durs, qui restait du dîner. Il n’hésita pas dans les proportions, il avait tellement faim qu’il se sentait la force de faire un sort au reste de poulet entier, mais il se raisonna. Il se contenta d'ajouter à tout ce qu’il avait déjà pris, un morceau de gruyère et un ramequin de mousse au chocolat. Celle que papa aimait cuisiner quand il lui en prenait l'envie. Il posa tout sur un plateau. N’oublia pas de prendre un bon morceau de pain frais et un verre d’eau. Il amena le plateau dans la pièce près de la cuisine et le posa sur le bureau. Il regarda l’ordinateur qui se trouvait là. Il ne l’alluma pas, mais commença à manger. Sans s’arrêter, sans musique, et il ne cessait de fixer l’ordinateur. Lorsqu’il eut fini et que sur le plateau il ne restait absolument plus rien, il le ramena dans la cuisine. Il lava, rangea consciencieusement tout ce qu’il avait utilisé puis revint dans la pièce qu’il venait de quitter. Il s’installa devant l’ordinateur et approcha son doigt du bouton de marche.

— Bon, c’était la fièvre. Il n’y a rien, se dit-il tout bas, pour se donner du courage. Si jamais ça recommence, ce ne pourra pas être la fièvre, je ne suis plus malade !

Soudain il eut une idée, il allait prendre son appareil-photo. Si cela recommençait, il verrait bien s’il avait rêvé, s’il devenait fou ou quoi. Il courut jusque dans sa chambre.

— Qu’est-ce qui se passe Audric ? Demanda Véronique, l’entendant monter l’escalier quatre à quatre.

— Je vais chercher chercher mon cartable, et voir ce que j’ai à faire comme devoirs sur l’ordinateur. Il est dans ma chambre, dit Audric stoppant net pour ne pas éveiller les soupçons de Véronique et surtout qu’elle ne bouge pas !

— Ne t’agite pas trop. Si ta fièvre remonte, tu devras te recoucher, cria-t-elle du salon.

— Oui, oui, répondit Audric faisant patte de velours.

Il chercha un moment avant de mettre la main sur l’appareil Polaroïd d’Hector. Curieusement, il l'avait rangé dans le tiroir des pulls de son armoire. Audric vérifia qu’il y avait bien une pellicule à l’intérieur, puis redescendit dans le bureau. Ça y était, il était paré.

Il s’assit au bureau, il prit une longue inspiration, puis appuya sur le bouton bleu de marche.

— Audric ? Tu veux déjeuner ?

Véronique arrivait du salon. Elle allait dans la cuisine dans l’intention de préparer le repas, il était déjà midi. Il lui répondit agacé, de crainte qu’elle ne pénètre dans le bureau.

— Non, je viens de manger.

— Qu’est-ce que tu as mangé, je parie que tu t'es gavé de sucreries !

Sur l’écran noir le temps que tous les logiciels se mettent en place, il ne se passait rien d’anormal.

— Non, j’ai pris du poulet de la salade d’hier soir et même du fromage, et aussi un peu de mousse.

— Bon, c’est bien, je crois que je vais prendre comme toi, fit Véronique de la cuisine. Il l’entendit ouvrir le réfrigérateur, puis soudain il la vit dans l’encadrement de la porte du bureau.

— Qu’est-ce que tu fais ? C’est bien ?

— Non, répondit-il embarrassé, j’éteignais, j’ai fini, je me connectais à l’agenda de l’école.

Il appuya sur le bouton bleu pour éteindre cette fois la machine. Il n’avait pas du tout envie que Véronique vienne mettre son nez dans ses histoires. Il lui en voulut, mais fut en même temps soulagé de cette interruption qui retardait le moment où il devrait se mettre en face des apparitions d’hier.

— Bon, je te laisse, je vois que je te dérange. Je vais manger dans le salon, tu vas bien ?

Elle s’approcha de lui et posa encore, encore une fois sa main sur son front.

— Oui, ça va mieux, affirma-t-elle. Tu devrais aller t’habiller. Tu vas attraper froid comme ça.

Il était en pyjama. Il avait enfilé une robe de chambre mais ne l'avait même pas fermée. Oui, il allait s’habiller, de toute façon, tant qu’elle rôdait dans les parages, il ne pourrait rien faire tranquillement. Il y avait sûrement un bon film qui commencerait dès le début de l’après-midi. Elle resterait collée là pendant deux heures, il serait tranquille.

Dans la cuisine, Véronique préparait son plateau. Alors qu’elle se servait de la mousse au chocolat, il en reprit un peu avec un des gâteaux secs qu’elle avait sortis du placard.

— Bon, je vais voir les infos, dit Véronique, tu viens ?

Elle tenait son plateau dans les mains, chargé à bloc. Véronique n’était pas aussi mince que maman, mais les régimes n'étaient pas sa tasse de thé.

— Non, je vais finir ici, après j’irai m’habiller.

— Tu pourrais dormir non ?

Elle avait de drôles d’idées Véronique.

— Non, non. Ne t’inquiète pas, je ne te dérangerais pas.

Véronique secoua la tête, posa le plateau sur la table et s’approcha d’Audric :

— Qu’est-ce que tu racontes, me déranger ? Tu ne me dérangeras jamais Audric enfin.

Elle le saisit par l’épaule et lui assena au moins cinq bises sur les joues. Il n'y avait pas à douter : elle le prenait encore pour un bébé. Elle finit par une bise plus sonore que les autres dans ses cheveux et le lâcha enfin. Elle reprit son plateau, se dirigea vers le salon.

— Si tu as besoin, ne sois pas ridicule tu m’appelles hein ?

— Oui, Véronique.

Surtout pas la provoquer. S’il voulait être tranquille dans l’après-midi, moins il en dirait, mieux ce serait.

Il monta dans la salle de bains, il mit le chauffage à fond. Il retourna dans sa chambre chercher des vêtements propres. Il revint dans la salle de bain, se déshabilla et prit à toute allure une douche presque brûlante. Il se sécha avec l’immense sortie-de-bain que maman leur avait achetée samedi dernier au centre commercial. Il s’habilla et redescendit. En passant devant le salon, il constata que Véronique était en plein film. Parfait, elle ne viendrait plus le déranger.

Il entra dans le bureau, s’assit devant l’ordinateur, et appuya sur le bouton bleu de marche. D’abord l’écran noir puis...

— Eh bien ! Tu y as mis le temps ! Si on ne peut pas te parler cinq minutes sans que tu fasses une syncope, je choisis quelqu’un d’autre, les mauviettes, ça n’a jamais été mon fort ! ! ! ! !

Audric recula, brusquement, mais cette fois, il ne tomba pas. Un plus âgé que lui en aurait perdu plus que son latin. Cela recommençait. À l’écran une forme à peu près humaine, une espèce d’affreuse bonne femme s’était avancée et, s'arc-boutant sur le bas de l’écran, présentait un visage difforme qui envahissait totalement l’écran. Elle était si près, si près, si monstrueuse, effrayante et... déplacée, qu’Audric ferma les yeux, et à tâtons tenta d’appuyer sur le bouton qui ferait disparaître cette...

— Sorcière Audric, sorcière comme dans tes livres, et si tu touches à ce bouton TU AURAS AFFAIRE À PATANA ! Juré, craché, foie de bébé !

Audric entrouvrit les yeux et vit sur l’écran, à l’intérieur un liquide visqueux qui dégoulinait.

— Elle a craché ! Ne put-il s’empêcher de constater à voix haute malgré sa terreur.

Tranquille, Patana dans le moniteur, après un pchitt de liquide nettoie vitres, passait déjà une raclette sur l’écran. Elle le nettoya si bien qu’Audric pouvait la voir parfaitement. Il se demanda s’il ne la préférait floue derrière la salive dégoulinante...

— Bon sang de bon sang de bonsoir, qui m’a fichu un empoté pareil ! Avec tes fantaisies de femmelette je me retrouve coincée ici !

— Clique là ! ! ! Il faut que je me retrouve.

Un doigt crochu et noueux montra un petit dessin sur l’écran.

Audric écarquillait les yeux, complètement abasourdi.

— ALORS ! C’est pour aujourd’hui ?

Elle avait hurlé. Audric eut soudain peur que la voix de Patana, par les haut-parleurs ne fasse arriver au galop Véronique, et il s’exécuta.

La sorcière, puisqu’il fallait l'appeler comme cela, lui tournait le dos dans l’écran. Comme sur un tableau noir, elle effaçait les icônes. Maintenant, elle était toute seule sur l’écran noir avec le petit dessin, qu’elle lui avait indiquée.

— Tu vois mieux là peut-être ! ! !

L’endroit où elle lui avait demandé si gentiment de “cliquer”, était l’icône,du navigateur Internet. Maman ne voulait pas qu’il y aille quand il était seul, ainsi, ce ne fut pas sans réticence qu’il « cliqua ».

La chose dans l’écran se tourna brusquement vers lui, approcha son visage à tel point qu’il ne voyait plus que ses yeux énormes et noirs, leurs reflets rougeâtres. Une sorte de fiche apparut derrière elle où il aperçut l’une des photos qu’il avait scannée pour le réseau de l’école. Elle se retourna, arracha la fiche derrière elle et lut :

— Tu t’appelles Audric Cantelou, tu as dix ans. Tu as un frère de huit ans Hector Cantelou. Ta mère est Éva Sol, ton père...

— Comment vous savez ? L'interrompit Audric si irrité maintenant, qu’il était bien loin de se trouver ridicule de parler ainsi à une machine.

— Je me renseigne espèce d’humanuscule des cavernes ! J’ai passé les 800 dernières années de ma vie à me renseigner, alors ton arbre généalogique pour moi, c’est du pipi de grenouille.

— Et même le nom de mon arrière-grand-mère ? Fit Audric dubitatif.

Patana se plongea dans sa fiche.

— Arrière-grand-mère, laquelle ? Lucette Chahuis, la couturière ? Louise de Menin, celle qui a ruiné ton arrière-grand-père...

Elle continua, elle remonta de grand-mère en grand-père d’une branche de son arbre généalogique à une autre. Derrière l’écran, il y avait bien là ce qui pouvait honnêtement être considéré comme une sorcière, et la petite fiche concernant Audric qu’elle tenait auparavant dans ses mains aux ongles immenses et tordus s’était transformée en une feuille qui ne semblait pas avoir de fin. Elle lisait sans discontinuer comme récitant une prière. Puis elle se mit, toujours en lisant, à bouger un peu plus, imprimant un rythme vif à son corps. Ce corps diminuait dans l’écran. Alors il la vit danser, enfin, ce qu’il pouvait imaginer comme une danse. La fiche, maintenant sans fin, qu’elle tenait et qu’elle lisait toujours s’enroulait autour d’elle lui faisant comme une robe puis une traîne de papier.

Dans l'écran, il la vit se transformer. Ses lèvres prononçaient en litanie des noms issus de son arbre généalogique. Il lui semblait qu’elle devenait plus jeune comme plus légère, ses cheveux en belle masse brune tombaient maintenant sur ses épaules, la robe de papier ressemblait à une vraie, une magnifique robe. Elle devenait de seconde en seconde d’une beauté incroyable. Les yeux d’Audric s’écarquillaient. Hypnotisé par l’écran, par ce qui s’y passait, il ne voyait plus rien d'autre. Comme s’il n’y avait plus que l’ordinateur. Il fixait Patana. La transformation de celle-ci ne s’arrêtait pas. La robe de papier, devenu tissu se piquait maintenant de joyaux somptueux et la fiche généalogique d’Audric devenait un vénérable manuscrit à la reliure d’or. Il la regardait. La litanie sans fin devait participer de l’envoûtement qui gagnait Audric quand soudain, il fut pris d’un fou rire.

— Tu as gardé tes chaussures de sorcière !

D’un coup, Patana reprit sa précédente apparence. Le manuscrit devint une boule de papier qu’elle froissait entre ses mains. Son visage apparaissait en gros plan et elle hurlait :

— Je t’interdis, je t’interdis !

Elle pointa son doigt vers Audric, ses yeux étincelaient de colère. Audric pressentit que sa sorcière s'apprêtait à lui jeter un sort. Il retint son souffle. Elle recommença son manège plusieurs fois pointant brusquement son doigt vers lui, puis :

— Non, non, non ! ! ! Saleté de vieux bonhomme j’oublie toujours, j’oublie toujours, elle marmonnait, haineuse.

Elle regarda Audric encore, mais cette fois son visage était inexpressif.

— BOUH, BOUHOUHOUBOUHOU !

Audric identifia cela comme des sanglots, mais cela faisait tellement de bruit, qu’il fut rendu à la réalité en même temps qu’il entendait la voix de Véronique :

— Qu’est-ce que tu dis ? Tu as besoin de quelque chose ?

Audric regarda sa montre. Hector n’allait pas tarder à rentrer de l’école. Il devait éteindre l'ordinateur. Patana continuait ses « bouhouhous », il baissa le haut-parleur. Il se rendit compte que cela ne servait à rien. Patana tout en pleurant, le regardait par en dessous, puis quand Audric se tournait vers l’écran, bouhoubouhait de plus belle. Les postillons qu’elle projetait sur l’écran troublaient son image. Lorsque l’écran en fut rempli, elle sortit son pschit et sa raclette à vitre, et recommença là où elle s’était interrompue.

— Madame, je vais devoir éteindre. Madame, madame ! Il toqua contre la vitre de l’écran.

— Tu ne peux pas répondre Audric ! Cria Véronique.

Elle sortait du salon et s’apprêtait à aller voir Audric dans le bureau.

— Oui ! J’arrive dit Audric, puis à Patana, : chut taisez-vous, Je dois éteindre, elle va vous voir !

— Tu veux que je la transforme en grenouille ? Interrogea Patana l’air sournois interrompant ses pleurs !

— Mais non, non ! Fit Audric horrifié.

— De toute façon avec les pouvoirs qu’il m’a laissé ce vieux bouc ! ! ! BOUBOUHOU ! ! !

Véronique arrivait. Audric appuya sur le bouton bleu, solution radicale pour faire taire Patana. L’ordinateur fit un drôle de bruit, comme une éructation de colère. Audric, n'y prit pas garde. Il alla à la rencontre de Véronique. La grille d’entrée eut son habituel couinement, papa avait raison quand il prétendait qu'il avait installé une sonnette pour rien. Quelqu'un arrivait, Audric regarda sa montre et, les yeux ronds, constata qu'à cette heure-ci ce devait être Hector. Il avait arrêté l’ordinateur à temps. L’après-midi avait filé comme un éclair. Bientôt, ils allaient tous rentrer. Véronique partirait. Tout rentrerait à peu près dans l’ordre. Et Patana ? Patana, il réfléchirait. Il savait qu’elle existait. Non, il n’était pas fou, il n'était même plus malade. Mais il se sentait bizarre. Il lui semblait que sa vie tout à coup avait changé. Hector franchit la porte. Il regarda son frère d'un air inquiet. Il lui demanda : « Tu vas mieux ». Audric chassa d'un coup de tête ses idées noires, et demanda à Hector des nouvelles de l'école en l'accompagnant dans la cuisine pour goûter.

De la classe, le seul à avoir une sorcière dans son ordinateur, c’était lui. Malgré l’excitation qu’il en ressentait par à-coups, il se demandait vraiment s’il devait s’en réjouir

"ELLES EXISTENT DEPUIS QUAND LES SORCIÈRES ?"

— Elles existent depuis quand maman les sorcières ? Demanda Audric lisant des BD sur le canapé du bureau.

Maman, tapant des courriers sur l’ordinateur, regarda Audric au-dessus de ses lunettes. Elle l’avait renvoyé à l’école le lendemain même de sa maladie, elle se demanda si ce n’était pas trop tôt.

— Les sorcières ? Quelle drôle de question Audric ! S'il s'agit des sorcières de tes livres, elles n’existent pas, bien sûr. Ou une autre réponse si tu veux, elles existent depuis que l'on se raconte des histoires. Mais pourquoi me demandes-tu cela ?

— On en a parlé à l'école. Il paraît qu’elles existaient, il y a très longtemps. On les brûlait quand on découvrait qu'elles étaient des sorcières. J’ai demandé à la maîtresse. Elle nous a raconté que les soirs de pleine lune, tous les sorciers et les sorcières d’une région se rassemblaient autour d’un feu. cela s’appelait le sabbat.

Maman, laissa tomber sa lettre, se tourna face à Audric et répondit :

— La bêtise existe, elle, depuis la nuit des temps. L'ignorance aussi, c'est facile de baptiser sorcière ou sorcier les gens que l'on ne comprend pas, les personnes différentes. C'est une forme de racisme aussi.

— Mais on les brûlait vraiment alors ?

— Oui, jusqu'au XVIIIe siècle, je crois. Des sorciers aussi. Ils avaient quelque chose contre les rousses. Les rousses étaient rares, elles étaient différentes donc…

Audric avait les yeux posés sur sa mère. Il semblait n’écouter qu’à moitié ce qu’elle disait. Quelque chose semblait le tracasser. N’y tenant plus, il posa la question qui, il en était sûr, ferait bondir maman. Il commença doucement. Il articula bien les mots. Ses mains fourrageaient dans ses poches machinalement.

— Mais, il y a longtemps, avant avant. Les sorciers, les sorcières, ils avaient de vrais pouvoirs non ? Il y a très très longtemps…

Maman, écarquilla les yeux, perplexe. Un air de tomber de la lune à la question de son fils aîné. Audric eut le temps de voir passer dans les yeux une réelle inquiétude, une angoisse qu'elle contenait. Elle fronça les sourcils avant de répondre.

— Comment peux-tu penser cela Audric ? Tu confonds la réalité et l’imaginaire. Les sorcières, les fées ou les enchanteurs n’ont pas plus de pouvoirs que n'importe qui, toi ou moi. La réalité tu l’apprends à l’école, tu la vis quotidiennement. L’imaginaire, tu l’écoutes dans les histoires que je vous lisais quand vous étiez petits. Je vais finir par croire que tu lis trop Audric. Et cela ne me plaît pas de finir par l'admettre.

Maman semblait presque fâchée. D'habitude, elle ne se mettait pas dans des états pareils quand on lui posait des questions. Pourtant, s'il lui racontait ! Audric avait toujours son drôle de regard, celui qui n’en pense pas moins. Il fixa sa mère, et ne détourna plus une seconde son attention.

— Maman si je te disais... commença-t-il.

— Oui Audric ? Fit maman, maman si raisonnable.

Audric cligna les yeux, les posa sur l’écran, puis sur sa mère à nouveau, et poussa un soupir.

— Non, rien rien, puis il se rattrapa, prévoyant la question que maman ne manquerait pas de lui poser.

— C’est de l’imaginaire. Je l’écrirai dans une rédaction à l’école. Je te la ferai lire. J’ai compris la différence.

Maman reprit son souffle, soulagée.

— Vrai Audric ? Je suis contente.

Puis elle ajouta, pour éloigner d'elle sa propre frayeur :

— Nous avons eu une discussion très intéressante. Tu as fini tes devoirs ?

— J’y vais, répondit-il.

Il resta encore devant sa mère. Celle-ci était revenue au travail qu’elle avait abandonné pour lui parler. Elle se remit à taper sa lettre et les mots défilèrent sur l’écran à mesure qu’elle tapait.

Patana ! Avait-il envie de crier, montre-toi à maman. Cela serait beaucoup plus simple si tu te montrais. Je me sentirais sûrement moins seul. Et maman ne me prendrait plus pour un bébé, pour un enfant fou. Montre-toi Patana !

Mais Patana, ignorant cette muette supplique, ne se montra pas.

Pas encore ce soir que maman croirait aux sorcières !

AUDRIC RACONTE

La vie continuait. L’école, les devoirs, la demi-heure passée sur l'ordinateur en rentrant le soir. Patana n’était pas réapparue depuis la dernière fois. Audric en était à se demander s’il ne s’était pas laissé abuser par son « imaginaire », comme aurait dit maman. Il se surprenait parfois les lèvres toutes proches de l’écran à chuchoter : « Patana », plusieurs fois de suite. Il parvient même à arracher à maman l’autorisation d’aller faire une recherche sur Internet pour ses devoirs. Il tenta de faire une recherche sur le mot Patana, mais cela ne donna rien. Au fil du temps il se découragea. Il revint donc sans enthousiasme à son parcours habituel sur l’Internet.

Quinze jours s’étaient écoulés depuis l’apparition de Patana, il commençait à se faire une raison. Il avait dû avoir une sorte d’hallucination. Il avait oublié de prendre Patana en photo avec le Polaroïd. Il n’avait donc aucune preuve matérielle de ce qu’il avait vu. Mais bon sang de bonsoir, cela avait eu l’air tellement vrai !

Il avait fallu attendre. Il était arrivé en retard à l'école le matin. Pas le temps avant la classe de parler à Yvan. Le blabla de la maîtresse jusqu'à l'heure de la récréation lui parut interminable. Il lui tardait de pouvoir parler. Il gardait son secret depuis trop longtemps . Il le trouvait lourd à porter seul. Il savait qu'il pouvait faire confiance à son meilleur ami. Lorsque la sonnerie retentit. Il annonça d'une voix cérémonieuse à Yvan qu'il devait lui parler. Il l'entraîna vers un banc dans la cour, collé au long bâtiment de l’école.

— Yvan, tu peux garder un secret ?

Yvan, qui se balançait d'avant en arrière depuis qu'il était assis s'arrêta net. Il tourna sa tête aux cheveux blonds, bouclés presque crépus, vers son ami. Son visage aux yeux châtaignes, bordés d'immenses cils, ne montrait l'origine d'Yvan que par son nez en trompette, épaté à son bout et ses magnifiques cheveux. Son père, un aventurier métis, comme aimait à raconter Yvan, lui avait fait cadeau de la beauté et de son absence. Yvan en gardait une sorte d'inquiétude nerveuse parfois méchante et une inconscience mélancolique.

— Bien sûr, oui, répondit Yvan, les yeux grands ouverts et son air un peu excité de d’habitude.

Il tripotait une sorte de pâte molle qu’il faisait aller d’une main dans l’autre. Il forma un long boudin de la pâte et se le mettait autour de la jambe, autour du cou. Il était sur le point même de la mettre autour de sa tête quand Audric l’arrêta.

— C’est dégoûtant ce truc, tu vas en avoir plein les cheveux. Tu ne peux pas rester tranquille cinq minutes. Que je te raconte !

Yvan fit une boule de la pâte et la garda dans sa main.

— Ben vas-y, raconte ! On rentre bientôt et t’as encore rien dit.

Audric haussa les épaules.

— T'as pas intérêt à te moquer de moi.

— Tant que je ne sais rien, je ne peux pas !

— Bon, j’y vais alors ?

— Mais oui, fit Yvan qui recommença à jouer avec sa pâte.

— Tu sais que j’ai un ordinateur ?

— C’est ça l’info du jour ? Oui je sais..

— Eh ben, il se passe quelque chose avec lui.

— Lui, qui, ton frère ?

— Tu le fais exprès ou quoi, je te parle de l’ordinateur ! Fit Audric élevant la voix.

— Bon, ne commence pas à t'énerver. Si c'est pour me faire engueuler, je vais jouer avec les autres…

Audric poussa un soupir. Il attendit un peu avant de reprendre la parole. Puis lâcha sans préambule.

— Il y a une sorcière dans l’ordinateur de la maison…

Il y eut un long silence, rompu par Yvan qui partit d'un rire bruyant, aussi long que la surprise que lui faisait cette révélation. Il cessa lorsqu'il se rendit compte qu'Audric lui, avait l'air de ne pas s'attendre à cette hilarité. Audric se leva furieux et cria :

— C’est pas la peine. T’es un incroyant ! Je vois pas l’intérêt que j’aurais à te raconter des histoires. En plus c’est pas mon genre de raconter des fantaisies de gamin. Mais bon, tant pis pour vous… Tous !

Yvan se leva aussi.

— Tu t'attendais pas à ce que je t'écoute me raconter n'importe quoi en pleurant quand même ! Imagine que je te raconte qu’il y a une sorcière dans mon ordinateur...

Audric s'éloigna et fit quelques pas dans la cour.

— Attends Audric ! Ne t’énerve pas. Je n’aurais pas dû rire. Je t’écoute, explique. Qu’est-ce que c’est c’t’histoire.

— Dégage ! Tu peux toujours courir avant que je te raconte quelque chose !

Yvan rattrapa Audric qui marchait dans la cour se dirigeant vers l'entrée des classes.

— Allez Audric. Ça va sonner. Raconte qu'on en finisse. Maintenant que j'ai ri qu'est-ce que tu veux qu'il t'arrive de pire !

Audric s'arrêta. Il se retourna vers son ami en souriant.

— Raconte ! Tu en meures d'envie. Qu'est-ce qui se passe ?

— Si je le savais Yvan, si je le savais…

Yvan regardait Audric. Il avait les yeux fixes maintenant et l’air sévère. Tout son corps exprimait une sorte de fragilité qui ne lui était pas habituelle.

— Viens, on retourne s'asseoir, fit Yvan calme et rassurant pour la circonstance.

Il partit se rasseoir. Audric le suivit.

— Tout ce que je peux dire c’est qu’il y a une vieille bonne femme, qui sort de, je ne sais pas trop où et qui me parlent de l’intérieur de l’écran de l’ordinateur.

— En direct ? Une vieille bonne femme ? Fit Yvan hochant la tête, l’air de réfléchir à la question, sur youtube ?

- Mais non ! Dans mon ordinateur directement sur les icônes, elle peut même effacer l’écran…

— Elle s’appelle Patana. Elle connaît tout mon arbre généalogique. Je crois qu’elle réussit à entrer quand on se branche sur Internet.

Yvan, l’air un rien dubitatif tout de même, écoutait consciencieusement Audric.

— Qu’est-ce qu’elle te veut ?

— J’en sais rien moi à ce qu’elle me veut ! J’ai droit à une seule demi-heure de pc par jour. En plus, il y a toujours quelqu’un qui traîne dans les parages, alors... La dernière fois que je l’ai vue, j'ai dû éteindre en catastrophe. Elle faisait tellement de bruit que Véronique se demandait ce qui se passait.

— C’est qui Véronique ?

— Ma baby-sitter. Tu t’intéresses ce que je dis ou tu t’en fiches ?

— Elle te rend susceptible ta sorcière.

— Tu ne trouves pas ça extraordinaire ?

— Oh ! Tu sais avec les ordinateurs... fit Yvan un rien blasé.

— T’es incroyable tout de même ! Je te dis qu’il y a une sorcière dans mon ordinateur et c’est tout ce que ça te fait !

— Tant que je ne l'ai pas vue, je ne suis pas du tout impressionné. Et puis pourquoi s'affoler, elle ne te fait pas de mal ?

Audric secoua la tête.

— Elle a essayé. Je crois qu’elle n'y arrive pas. Elle a un problème.

Yvan écoutait plus attentivement. Comme si tout ce que venait de lui raconter Audric, faisait lentement son chemin en lui.

— Quand est-ce que je pourrais la voir ?

— Ben le problème c’est que depuis quinze jours elle n'est pas venue. Parfois, je me demande si je ne suis pas fou. Si je ne l’ai pas rêvée.

— D’un autre ce serait possible, mais de toi ça m’étonnerait.

Yvan s’était levé. Il jouait à nouveau avec sa pâte. Audric se sentait plus léger. Il avait pu parler au moins. La sonnerie retentit.

— Il faudrait lui faire un signe, fit Yvan.

Ils allèrent rejoindre leur classe. Audric, avant de s’engouffrer dans le bâtiment, lâcha :

— Hector a un anniversaire mercredi après-midi. Je serai tout seul à la maison. Tu n'as qu'à venir. Tu verras si tu la vois !

— Il me tarde, répondit Yvan.

— J’espère qu’on s’en mordra pas les doigts. Tu sais c’est vraiment bizarre.

Yvan ne répondit rien. On était lundi, encore deux jours à attendre, se dit-il. Audric lui, décida de tenter de faire revenir Patana. Il essaierait de voir encore ce soir sur le PC si elle ne tentait pas une petite apparition.

ECRAN NOIR

Audric avait toujours vécu dans la maison où il habitait actuellement. Ses parents l’avaient achetée avant sa naissance. Une maison haute de deux étages, posée sur un terrain en pente douce. Juste autour, son père avait planté du gazon et un peu plus loin, invisible de la route sur laquelle donnait la maison, un jardin potager. Maman s’en occupait un peu, mais régulièrement, papa, beaucoup, mais peu souvent. Bref, un jardin un peu négligé où le grand-père d’Audric, quand il montait les voir de sa campagne, passait le plus clair de son temps.

La maison n’était pas une maison de famille. Elle avait été construite pour eux, par leurs parents en prévoyance de leur naissance à Hector et à lui-même. Une grande maison toute simple, toute claire. Audric tournait, il tournoyait ce qu’avait dit la sorcière dans sa tête. Son arbre généalogique, tout. Dans la maison, il y avait un grenier. Il avait fouillé ce grenier. Il voulait savoir si elle avait dit vrai concernant ses arrière-grands-parents. Les noms existaient en tout cas. Il n’avait pas eu besoin d’aller dans le grenier. Il n’y avait rien d’intéressant dans ce grenier. Simplement en regardant les albums de photos, et en posant des questions comme ça, à la dérobée.

La maison aurait pu être hantée, si elle avait été vieille, si elle avait été construite sur un cimetière ou quoi que ce soit de plus hantable. Il aurait pu penser qu’elle était hantée, et que Patana avait trouvé malin de lui apparaître à lui par l’intermédiaire de l’ordinateur, mais qu’elle n’était ni plus ni moins qu’un fantôme. Parce que fantôme, il voulait bien croire, mais sorcière, il ne s’y faisait pas.

— Patana ? Patana ? Excuse-moi d’avoir fermé si brusquement l’ordinateur la dernière fois, mais tu comprends...

Rien n’y faisait. Peut-être qu'elle boudait. Audric désirait qu'elle revienne, pour comprendre, pour se rassurer, pour être sûr qu’il n’avait pas rêvé et pour qu'Yvan en soit bien retourné, lui aussi.

« Patana ! Si tu as besoin que je t’aide, je suis là. Tu peux compter sur moi. » Avait-il tapé au hasard sur un message qu’il avait posté sur un forum d’Internet. Cela n’avait rien donné. Yvan viendrait le lendemain après-midi et voilà, ils verraient bien. Il avait essayé. Si elle ne venait pas, peut-être était-ce mieux. Pas oublié que Patana n'avait pas l’air commode, et que ça semblait idiot, mais, si elle était vraiment ce qu’elle se proclamait : une sorcière, il fonçait, sans doute, au-devant de quelques problèmes. Il sortit ses pensées parasites de sa tête et tenta de ne plus penser ni à Patana ni à l'ordinateur, ni à Yvan, jusqu'au lendemain.

PATANA VEUT S'EN SORTIR

— Alors, vous voulez m’aider !

Parfois, il faudrait penser à se demander où se situe le mal. Juste se poser cette question. Si cette idée du mal était venue à l'esprit d'Audric, il aurait pu mieux identifier ce qui s'agitait derrière l'écran, la sorte de plaisir malsain qu'il éprouvait à la savoir là. Malheureusement, ces questions ne sont pas les premières qui viennent à l'esprit lorsqu'une entité prend votre ordinateur comme résidence secondaire. Non, ce n'est pas tout de suite ce à quoi l'on pense.

Patana apparut donc, figée dans un sourire de satisfaction. Ils avaient fini par obtenir ce qu’ils voulaient, seuls, mercredi après-midi, après s'être tous les deux quasiment agenouillés en prière devant l’ordinateur pour qu’elle apparaisse. Elle avait donc daigné se montrer. Yvan ne put s’empêcher de sursauter. Audric, presque blasé pourtant devant Yvan, ne put s’empêcher de montrer son enthousiasme.

— Je croyais que vous n’alliez plus revenir ! S’écria-t-il. Elle rit de toutes ses dents alors qu’Yvan reculait de peur de recevoir les postillons qui sortaient de sa bouche.

— Et il t’aurait pris pour un imbécile, fit-elle montrant Yvan d'un de ses doigts charmants. Oui, j’ai pensé chercher ailleurs ce dont j’avais besoin. Tes humeurs me fatiguent, lâcha-t-elle, l'air hautain vers Audric.

Audric baissa la tête.

— Toi, si tu es aussi versatile ! Ajouta-t-elle à l'intention d'Yvan. Parce que je n'ai pas de temps à perdre avec des gosses qui ont des vapeurs...

— Vous êtes drôlement vieille, la coupa Yvan encore ébahi. Quel âge avez-vous ?

Patana ferma un oeil et de l'autre darda un regard de haine pure sur Yvan inconscient. Elle ne pouvait pas grand-chose contre lui, mais Audric sentait qu’elle se contenait. Il donna un coup de coude à son ami.

-718 ans de sorcellerie, si tu veux le savoir, et si je n’étais pas coincée là-dedans...

Elle s’interrompit, fulminante encore.

— Avec 718 ans vous dites que vous n’avez pas de temps à perdre ! Nous, on a 11 ans. Même avec les progrès de la médecine, je ne crois pas qu'on atteindra 120 ans. 700 ans de moins que vous à gaspiller ! Autant que vous nous expliquiez tout de suite ce que vous faites là et ce que vous nous voulez.

Yvan avait une vue toute particulière de la diplomatie. Audric se demanda si, lui racontant l'histoire, il n'avait pas perdu une bonne occasion de se taire. Il donna à son ami un nouveau coup de coude.

— Ben quoi ? Il faut bien savoir ce qu’elle te veut non ?

Un bruit bizarre émanait du PC ou plutôt de Patana dans l’ordinateur, un grondement qui fit craindre à Audric que la machine explose. Patana n’était plus visible qu’en silhouette. Des étincelles rouges l'auréolaient toute entière. Sa colère laissait des traces. Patana semblait avoir toutes les peines du monde à se contenir. Elle y mettait pourtant toute son énergie. Pestant derrière le trouble de ses postillons sur l'écran. Yvan pendant ce temps jouait avec une règle. Il tapait en rythme sur le bureau.

— T’es complètement inconscient Yvan, commença Audric.

— Quoi ? C'est pas mieux de savoir où on va ? Tu oublies qu'on est en train de parler à une sorcière et qu'elle est dans ton ordinateur. Ce n'est pas ordinaire ordinaire !

— Mais, c'est toi qui l'oublies Yvan !

Patana se servit de son pchitt et de sa raclette à vitre pour se rendre à nouveau visible aux deux enfants. Elle apparut mi-figue, mi-raisin, tentant un pâle sourire.

— Bon, je vais vous raconter ce que je fais là, mais ne jouez pas aux insolents, je pourrais me fâcher, dit-elle menaçante.

— On peut aussi éteindre la machine, murmura Yvan.

— Qu’est-ce qu’il raconte ton ami, demanda-t-elle à Audric levant un oeil soupçonneux.

— Rien rien, s’empressa de répondre Audric, juste il voudrait savoir ce que vous faites ici, et qui vous êtes.

Yvan continua à jouer avec sa règle, imperturbable. Audric n’en revenait pas: s’il lui annonçait la chute du monstre du Loch Ness dans la baignoire, Yvan irait se faire griller des saucisses au feu de sa gueule.

Maintenant Patana leur tournait presque le dos, il leur semblait qu’elle se curait les ongles avec l’un des côtés de la raclette à vitre.

— Je raconte, mais 718 ans c’est long alors...

— Les grandes lignes, fit Yvan, Patana ne releva pas. Un fauteuil, rouge sang à dossier rond et très haut, apparut derrière elle, elle s’assit, elle bailla, puis elle commença à rire avant de raconter.

— C'est un conte de sorcières pour endormir les petits enfants, commença-t-elle en guise de préambule : Il était une fois... elle rit encore, puis se leva, de son siège l’air furieux. L’écran se transforma derrière elle, il y eut des flammes, la foudre, le tonnerre. Un peu tout.

— Je le hais, je les hais ! C’est de sa faute ! Je suis Patana la sorcière des sorcières, née d’une sorcière. Il n’y en a plus d’autres après moi, je suis la seule, toutes les autres existent parce que je le veux, elles sont moi, je suis Patana. Le mal si je veux et le bien quand cela me chante. Tout ce que vous avez entendu dire sur les sorcières c’est moi, c’est moi c’est MOI !!! J’ai plus de pouvoirs que tous les enchanteurs réunis. Je suis celle qui veut et qui obtient, les sorciers n’existent pas. La puissance du mal et du bien. PATANA, la sorcière des sorcières. Voilà qui je suis !!!

Elle criait maintenant, l’écran était devenu un tourbillon de flammes, de tempêtes, et des bruits de fin du monde sortaient de l’ordinateur.

— Vous ne vous y croyez pas un peu ? Jeta Yvan légèrement, tripotant la mine d’un crayon à bille.

Patana s’approcha en gros plan.

— Tais-toi ! petit homme. Tais-toi ! Tu ne sais pas ce que je dis.

Elle recula dans l’écran et, avec de grands gestes qui à chaque fois déclenchaient un grand bouleversement sur l’image, continua ses explications.

— Lui, ce Valentin du diable, cet enchanteur, premier de la classe. Lui, il savait ma puissance, et il a réussi à me...

L’écran se brouilla puis devint noir. Audric et Yvan attendirent un moment. Il ne se passa rien. Audric s’inquiéta. Il allait toucher au bouton, quand Patana réapparut, enfin quelqu’un réapparut car ils ne reconnurent pas tout de suite Patana.

— J’avais 217 ans à l’époque.

— Fiouuu ! Siffla Yvan, vous ne les faisiez pas.

Audric fusilla Yvan du regard. Il posa ses mains pleines de stylo bille sur le buvard pâle du bureau sous le clavier.

Une créature somptueuse, des yeux immenses et noirs, des cheveux étonnants roux, mélangés de blanc et de noir, épais et jusqu’à terre, une robe rouge, avançait dans l’écran noir, l’air triste, les mains entravées, la bouche bâillonnée. Patana, vieille continuait. Voilà ce qu’il a fait, il m’a bâillonnée, il m’a effacée de la surface de la terre des vivants...

— Il vous a tuée ? S'exclama Audric, suffoqué, lui aussi devant la triste créature qui apparaissait dans l’écran.

— Non, il ne pouvait pas, il ne pouvait pas. Il a fait pire.

— Pire que mort ?! Douta Yvan.

— Pire c’était, cria Patana, dont on voyait l’image se transformer au fur et à mesure qu’elle parlait. Elle redevenait la Patana d’avant avec sa vieillesse, son pchitt et sa raclette à vitre.

— Il m’a jeté dans….. Rien ! Dans l'IRREEL ! ! ! ! Lâcha-t-elle enfin l’œil noir brillant de larmes de dépit.

Après quelques instants durant lesquels Audric compatissait au malheur apparent de la sorcière qui avait investi son ordinateur, Yvan intervint à nouveau avec sa délicatesse toute personnelle.

— Il est quelle heure là ? Tes parents ne vont pas arriver Audric ?

— Non, on a encore du temps, répondit Audric après avoir consulté sa montre.

Patana les considérait de l’autre côté de l’écran, ses longues mains aux ongles crochus et noirs à la taille. Elle frappait du pied sans patience.

— Si je vous dérange, je peux tout aussi bien aller trouver ailleurs des personnes plus intéressées par mon sort.

Audric se remit quasiment au garde-à-vous devant l’écran tandis qu'Yvan continuait son manège d’indifférence :

— Je suppose que si vous êtes ici c’est que vous avez besoin de nous, non ?

Yvan y allait un peu fort. Il remettait au pas Patana comme s'il s'agissait d’une petite copine inoffensive et sans importance. Cela voulait sans doute dire qu’il avait raison : Patana avait besoin d’eux et elle retenait sa colère pour arriver à ses fins. Finalement, Audric constatait qu’ils étaient plutôt doués dans leur genre. Yvan était beaucoup plus malin qu’il n’en avait l’air.

— Oui, ajouta Audric, et qu’est-ce que vous voulez dire exactement par “irréel”.

— Exactement ce que je dis, jeune imbécile. Puisque, Valentin, n’était pas assez puissant ou courageux pour me condamner à mort, il a fait en sorte de me transformer en “irréelle”, c'est-à-dire en moins que rien, en pas vivante, en pas morte en inexistante pas vraie, voilà ! Et ça, c’est pire que le plus pire des pires des sorts.

Heureusement, je ne me suis pas laissé abattre. De mon imaginaire j’ai pu agir, j’ai hanté les histoires au coin du feu, je suis passée de la parole des conteurs aux livres, des livres au cinéma, des cinémas aux télévisions, des télévisions à cette espèce de boite merveilleuse qui me permet de vous apparaître aujourd’hui. Cette boite reliée par l’intermédiaire de votre prise téléphonique à des tas d’autres boites du même genre dans le monde entier et oh ! merveille des merveilles, à la connaissance. L’arbre immense de la connaissance. Je porte en moi mes ancêtres, du plus lointain passé leur savoir, et je vais aller vers l’avenir grâce à cette boîte presque plus magique que moi, qui relie entre eux tous les fils du savoir. Valentin n’imaginait pas la chance qu’il me donnerait sur le tard ! La vieille Patana, la sorcière des sorcières de l'imaginaire de l'irréel, connaîtra bientôt tous les mystères du réel, et pourra revenir servir les bonnes forces !

L’écran, derrière une Patana on ne peut plus exaltée, montrait des formes allant du bleu au violet rapides et impressionnantes qui se mouvaient en, une sorte de ballet hypnotique au centre duquel les yeux de Patana, dans leur fixité semblaient envahir l’écran entier.

Patana avait une certaine tendance à se laisser aller à ses bavardages, à s’écouter parler, à se donner en spectacle. Audric pensait qu’elle en faisait un peu trop. Yvan lui, sceptique depuis le début, n’avait pas l’air épaté par Patana et ses virevoltes dans l’écran. Patana s’en rendit compte.

— Vous êtes des enfants gavés, soupira-t-elle devant l’écran noir. Gavés. Vous pensez que c’est tous les jours que je me donne la peine d’apparaître ? Vous ne vous rendez pas compte de la chance que vous avez. Vous deviendrez bientôt plus irréels que moi.

Audric et Yvan écoutaient Patana, assis tous les deux sur le siège tournant devant l’ordinateur. Un peu comme à l’école, attendant le moment ou Patana réveillerait encore un peu leur attention.

— Maintenant il faut nous dire ce que vous voulez. Les parents d’Audric vont rentrer. Pourquoi ? Vous avez besoin de nous ?

— Pourquoi, Pourquoi vous ne l’avez pas encore deviné ! Cria Patana. Elle lança son poing fermé contre l’écran et continua en même temps : pour me faire sortir de làààààààààààààààà !!!

Sa voix résonna dans le haut-parleur. Une sorte d’écran intérieur tomba en morceaux. Audric eut peur qu’elle ait réellement cassé l’écran, mais non. Patana aimait faire de l’effet. Un écran irréel avait explosé sous son coup de poing magistral, mais elle pouvait tout se permettre dans ce monde à elle. Ici, il fallait bien qu’il se le rentre dans la tête maintenant, il ne risquait pas grand-chose.

— Il va falloir qu’on réfléchisse... commença Yvan.

— Réfléchissez, si vous voulez, mais le jeu en vaudra la chandelle, fit Patana plus grave. Toi, Audric, tu ne me trouverais jamais dans ton arbre généalogique. Mais mon sang coule dans tes veines, tu es le 108e aîné de la branche aînée par ta mère. Tu es l’élu de Patana, tu es le seul sur cette planète à avoir la possibilité de me faire revenir au réel. Nous n’avons pas beaucoup de temps. Le tour va passer, et si je manque l’échéance, j’aurais encore pour 1000 ans d’irréel.

— Alors c’est Audric qui décide, coupa Yvan l’air réfléchi.

— Ouuuuiiiiiii ! Prononça-t-elle lentement avec un sourire doucereux. Ce n’est pas toi. Tu n’as pas une goutte, non pas une seule précieuse, perlière goutte de mon sang merveilleux. Je n’ai même pas besoin de vérifier pour le savoir. Tu serais plutôt de la lignée de ces Frigidaires de Valentin.

— Quand même lui qui vous a eu, non ?

— Mais arrête Yvan, ordonna Audric d’une voix sèche en se tournant vers lui. Tu es chez moi, c’est mon ordinateur...

— Oui, et c’est ton arrière-grand-mère, ajouta Yvan pouffant de rire montrant Patana vexée et rouge dans l’écran.

— Oh ça va, hein ! C’est elle qui le dit, après tout ! Maintenant, laisse-la finir, mes parents vont rentrer et s’ils me voient là devant, je vais me faire fusiller.

— Bien bien bien, conclut Patana, voilà de bonnes paroles. Audric, je ne comprends pas pourquoi tu as amené celui-ci, elle montra Yvan du doigt, il ne fait même pas partie de la famille.

Yvan explosa de rire.

Audric soupira bruyamment. Patana continua sans se laisser distraire.

— J’ai besoin que tu décides de mon retour au réel. Il faudra que tu acceptes, comme a ordonné Valentin, continua-t-elle avec une moue de mépris, que durant sept jours, je revienne au réel. Au vu et su de ce que je ferai durant ces 7 jours, tu devras décider et signer de ton sang un texte d’accord. Tu devras l'exposer à minuit dans une clairière déserte un soir de pleine lune.

— Et les chats ? Il ne faut pas aussi en plus qu’il attache sept chats par la queue ? Demanda Yvan pince sans rire. Si au moins il y avait un trésor à la clef ! Souffla-t-il.

Audric au fur et à mesure du discours de Patana prenait conscience de son importance dans cette affaire. Yvan était comme un empêcheur de tourner en rond, un importun dans cette histoire. Il avait le don d'ôter le goût de l'aventure à tout ce qu'il touchait. Audric regrettait du haut de sa nouvelle grandeur de l’avoir mis dans la confidence.

— Tes parents ! Cria Yvan, j’entends la voiture !

— Attendez, fit Patana d'un air pressé, mais cérémonieux, Si tu es d’accord pour que je sorte, 7 jours à partir du septième jour du mois suivant ton accord, pose ta main grande ouverte sur l’écran.

Audric s’apprêtait à le faire, Yvan le retint.

— Non Audric. On se calme. Il faut réfléchir !

— Laisse-moi tranquille bon sang, je suis le seul qui puisse décider.

— Oui petit tu as raison allez, pose ta main, souffla Patana.

Yvan attrapa la main de son ami. Il la maintenait à quelques centimètres de l'écran.

— Audric, ça sent le roussi cette histoire. Attends un peu.

— Fiche-moi la paix bon sang ! fit Audric en se débattant.

Patana arborait son plus joli sourire. Tout était flou. Audric voyait Patana, sa jeunesse sa bonté son sourire tout était flou, les parents ouvraient le portail. Il fallait faire vite, il fallait décider vite, Patana. La sorcière, La gentille dame.

Audric repoussa Yvan qui perdit l'équilibre, et réussit à se rattraper à la chaise où était encore assis Audric pour ne pas tomber. Il avança sa main sur l'écran.

— NON ! Cria Yvan.

Audric sortit de sa torpeur. Sa main posée sur l’écran était entourée d’une auréole rouge sang, qui petit à petit se transforma en bleu puis redevint rouge. Les yeux de Patana apparurent chacun de chaque côté de la main. Audric eut l’impression que cette main posée lui brûlait et il la retira brusquement. Sa main laissa son empreinte un moment sur l’écran.

— Grand merci beau sire, J’attends cela depuis trop longtemps, chuchota Patana dont à l’écran les grands yeux brillants luisaient dans leurs orbites creuses.

— Tu es malade, éteins ! Éteins ! Ils rentrent dans deux secondes, jeta Yvan à toute vitesse, et voyant qu’Audric avait du mal à reprendre ses esprits il appuya sur le bouton bleu à sa place.

— Viens te mettre là sur le fauteuil, on dira qu’on lisait des BD, VITE !

Audric se leva, s’installa sur le fauteuil. Yvan lui mit une BD dans les mains et s’assit à côté de lui. Au moment où ils s’installaient, la mère d’Audric entra avec Hector. Ils posèrent leurs affaires puis elle appela :

— Audric, Audric, on est là ! Tu ne t’es pas ennuyé ?

Non, il ne s’était pas ennuyé. Mais qu'y comprendrait-elle sa mère, la descendante de Patana, s’il lui expliquait, s’il lui prouvait…

— Maman, on est là, avec Yvan, dans le bureau !

Maman vient et les embrassa. Hector la suivit de près, leur demanda, ce qu’ils faisaient. Il le voyait bien pourtant, puis maman dit :

— Vous venez goûter ?

Audric et Yvan allèrent goûter. Yvan surveillait Audric. Il portait encore sur son visage un reste tout frais d’exaltation. Il le poussa du coude. Il eut envie de le secouer. La mère d’Audric ne remarqua rien. Audric revint vraiment quand il vit qu’Hector avait fini le paquet de gâteau au chocolat. Alors il menaça Hector comme d’habitude, et rajouta une nouvelle petite phrase qui semblait bien anodine :

— Tu ne sais pas ce que tu risques, larve de crapaud !

Yvan poussa à nouveau Audric du coude.

— Arrête, tu deviens débile ! Il n'y a pas de quoi avoir la grosse tête ! Chuchota Yvan.

Audric regarda Yvan lentement, puis ouvrit des yeux ronds prenant soudain conscience de ce qu’il avait permis.

— T'imagines, non, mais tu imagines Yvan quand elle sera là ? Lâcha Audric, à voix basse, le souffle court.

— On verra bien le moment venu. Qu'est-ce que tu veux y faire maintenant ? rétorqua Yvan fataliste finissant l'autre paquet de gâteaux.

— Rien, je crois qu'on ne peut plus rien y faire.

AUDRIC S'ÉNERVE

Septième jour du mois. De quel mois déjà, le prochain. Non, pas le prochain, pas si vite. Il n’avait pas dû bien entendre.


Continue reading this ebook at Smashwords.
Purchase this book or download sample versions for your ebook reader.
(Pages 1-40 show above.)