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Excerpt for La loi de Lynch by , available in its entirety at Smashwords

Gustave Aimard

La loi de Lynch



Une édition Smashwords.


Chapitre 1


Le Jacal

Vers les trois heures du soir un cavalier revêtu du costume mexicain, suivait au galop les bords d’une rivière perdue, affluent du Rio Gila, dont les capricieux méandres lui faisaient faire des détours sans nombre.

Cet homme, tout en ayant constamment la main sur ses armes et l’œil au guet afin d’être prêt à tout événement, excitait son cheval du geste et de la voix, comme s’il eût eu hâte d’atteindre le but de son voyage.

Le vent soufflait avec violence, la chaleur était lourde, les cigales poussaient, sous les brins d’herbe qui les abritaient, leurs cris discordants ; les oiseaux décrivaient lentement de longs cercles au plus haut des airs, en jetant par intervalle des notes aiguës ; des nuages couleur de cuivre passaient incessamment sur le soleil dont les rayons blafards étaient sans force, enfin, tout présageait un orage terrible.

Le voyageur ne semblait rien voir ; courbé sur le cou de sa monture, les yeux ardemment fixés devant lui, il augmentait la rapidité de sa course sans tenir compte des larges gouttes de pluie qui tombaient déjà, et des sourds roulements d’un tonnerre lointain qui commençaient à se faire entendre.

Cependant cet homme aurait pu facilement, s’il l’avait voulu, s’abriter sous l’ombrage touffu des arbres centenaires d’une forêt vierge qu’il côtoyait depuis plus d’une heure, et laisser passer le plus fort de l’ouragan ; mais un grand intérêt le poussait sans doute en avant, car, tout en accélérant sa marche, il ne songeait même pas à ramener sur ses épaules les plis de son zarapé afin de se garantir de la pluie, et se contentait, à chaque bouffée de vent qui passait en sifflant au-dessus de lui, de porter sa main à son chapeau pour l’enfoncer sur sa tête, tout en répétant d’une voix saccadée à son cheval :

— En avant ! en avant !

Cependant, la rivière dont le voyageur suivait les bords se rétrécissait de plus en plus ; à un certain endroit, les rives étaient obstruées par un fouillis d’arbres, de halliers et de lianes entrelacées qui en cachaient complètement l’accès.

Arrivé à ce point, le voyageur s’arrêta.

Il mit pied à terre, inspecta avec soin les environs, prit son cheval par la bride et le conduisit dans un buisson touffu au milieu duquel il le cacha, en ayant soin, après lui avoir ôté le bossal afin qu’il pût paître à sa guise, de l’attacher avec le laço au tronc d’un gros arbre.

— Reste ici, Negro, lui dit-il, en le flattant légèrement de la main, ne hennis pas, l’ennemi est proche, bientôt je serai de retour.

L’intelligent animal semblait comprendre les paroles que lui adressait son maître, il allongeait vers lui sa tête fine qu’il frottait contre sa poitrine.

— Bien, bien, Negro, à bientôt.

L’inconnu prit alors aux arçons, deux pistolets qu’il passa à sa ceinture, jeta sa carabine sur son épaule et s’éloigna à grands pas dans la direction de la rivière.

Il s’enfonça sans hésiter, dans les buissons qui bordaient la rivière, écartant avec soin les branches qui, à chaque pas, lui barraient le passage.

Arrivé sur le bord de l’eau, il s’arrêta un instant, pencha le corps en avant, sembla écouter, puis se redressa en murmurant :

— Personne, allons.

Alors il s’engagea sur un fourré de lianes entrelacées qui s’étendaient d’une rive à l’autre et formaient un pont naturel sur la rivière.

Ce pont si léger en apparence, était solide, et malgré le mouvement de va-et-vient continuel que lui imprimait la marche du voyageur, celui-ci le franchit en quelques secondes.

À peine avait-il atteint l’autre bord, qu’une jeune fille sortit d’un bouquet d’arbres qui la cachait.

— Enfin, dit-elle en accourant vers lui, oh ! j’avais peur que vous ne vinssiez pas, don Pablo.

— Ellen ! répondit le jeune homme en mettant son âme dans ses yeux, la mort seule pouvait m’arrêter.

Ce voyageur était don Pablo de Zarate, la jeune fille, Ellen, la fille du Cèdre-Rouge[1].

— Venez, fit-elle.

Le Mexicain la suivit.

Ils marchèrent ainsi pendant quelques instants sans échanger une parole.

Lorsqu’ils eurent dépassé les halliers qui bordaient la rivière, ils virent, à peu de distance devant eux, un misérable jacal qui s’élevait solitaire et triste adossé à un rocher.

— Voilà ma demeure, dit la jeune fille avec un sourire mélancolique.

Don Pablo soupira, mais ne répondit pas.

Ils continuèrent à marcher dans la direction du jacal, qu’ils atteignirent bientôt.

— Asseyez-vous, don Pablo, reprit la jeune fille en présentant à son compagnon un escabeau sur lequel celui-ci se laissa tomber, je suis seule, mon père et mes deux frères sont partis ce matin au lever du soleil.

— Vous n’avez pas peur, répondit don Pablo, de rester ainsi dans ce désert exposée à des dangers sans nombre, si loin de tout recours ?

— Que puis-je y faire ? Cette vie n’a-t-elle pas toujours été la mienne ?

— Votre père s’éloigne-t-il souvent ainsi ?

— Depuis quelques jours seulement ; je ne sais ce qu’il redoute, mais lui et mes frères semblent tristes, préoccupés ; ils font de longues courses, et lorsqu’ils reviennent harassés de fatigue, les paroles qu’ils m’adressent sont rudes et brèves.

— Pauvre enfant ! dit don Pablo, la cause de ces longues courses, je puis vous la dire.

— Croyez-vous donc que je ne l’aie pas devinée ? reprit-elle ; non, non, l’horizon est trop sombre autour de nous pour que je ne sente pas l’orage qui gronde et va bientôt nous assaillir ; mais, reprit-elle avec effort, parlons de nous, les moments sont précieux ; qu’avez-vous fait ?

— Rien, répondit le jeune homme avec accablement ; toutes mes recherches ont été vaines.

— C’est étrange, murmura Ellen, cependant ce coffret ne peut être perdu.

— J’en suis convaincu comme vous ; mais entre les mains de qui est-il tombé ? voilà ce que je ne saurais dire.

La jeune fille réfléchissait.

— Quand vous êtes-vous aperçue de sa disparition ? reprit don Pablo au bout d’un instant.

— Quelques minutes à peine après la mort de Harry, effrayée par le bruit du combat et le fracas épouvantable du tremblement de terre, j’étais à demi folle ; cependant, je me rappelle une circonstance qui pourra sans doute nous mettre sur la voie.

— Parlez, Ellen, parlez ! et quoi qu’il faille faire, je le ferai.

La jeune fille le regarda un instant avec une expression indéfinissable ; elle se pencha vers lui, appuya la main sur son bras, et lui dit d’une voix douce comme un chant d’oiseau :

— Don Pablo, une explication franche et loyale est indispensable entre nous !

— Je ne vous comprends pas, Ellen, balbutia le jeune homme en baissant les yeux.

— Si, reprit-elle en souriant avec mélancolie, si, vous me comprenez, don Pablo ; mais peu importe, puisque vous feignez d’ignorer ce que je veux vous dire, je m’expliquerai de façon à ce qu’un malentendu ne soit plus possible entre nous.

— Parlez, Ellen, bien que je ne soupçonne pas votre intention, j’ai cependant le pressentiment d’un malheur.

— Oui, reprit-elle, vous avez raison, un malheur se cache effectivement sous ce que j’ai à vous dire, si vous ne consentez pas à m’accorder la grâce que j’implore de vous.

Don Pablo se leva.

— Pourquoi feindre plus longtemps ? puisque je ne puis obtenir que vous renonciez à votre projet, Ellen, cette explication que vous me demandez est inutile. Croyez-vous donc, continua-t-il, en marchant avec agitation dans le jacal, que je n’aie pas mille fois déjà envisagé sous toutes ses faces la position étrange dans laquelle nous nous trouvons ? la fatalité nous a poussés l’un vers l’autre par un de ces hasards qu’aucune sagesse humaine ne peut prévoir. Je vous aime, Ellen, je vous aime de toutes les forces de mon âme, vous, la fille de l’ennemi de ma famille, de l’homme dont les mains sont rouges encore du sang de ma sœur, qu’il a versé en l’assassinant froidement, de la façon la plus infâme ! Je sais cela, je tremble en songeant à mon amour qui, aux yeux prévenus du monde, peut sembler monstrueux ! Tout ce que vous me diriez, je me le suis maintes fois dit à moi-même ; mais une force irrésistible m’entraîne sur cette pente fatale. Volonté, raison, résolution, tout se brise devant l’espoir de vous apercevoir une minute, d’échanger avec vous quelques paroles ! Je vous aime, Ellen, à braver pour vous, parents, amis, famille, l’univers entier enfin ! le jour où, cet amour éclatant comme un coup de foudre aux yeux de tous, on voudra me contraindre à y renoncer.

Le jeune homme prononça ces paroles, l’œil étincelant, la voix brève et saccadée, en homme dont la résolution est immuable.

Ellen baissa la tête, deux larmes coulèrent lentement le long de ses joues pâlies.

— Vous pleurez ! s’écria-t-il, mon Dieu ! me serais-je trompé, ne m’aimeriez vous pas ?

— Si je vous aime, don Pablo ! répondit-elle d’une voix profonde, oui, je vous aime plus que moi-même ; mais, hélas ! cet amour causera notre perte, une barrière infranchissable nous sépare.

— Peut-être ! s’écria-t-il avec élan ; non, Ellen, vous vous trompez, vous n’êtes pas, vous ne pouvez pas être la fille du Cèdre-Rouge. Oh ! ce coffret, ce coffret maudit, je donnerais la moitié du temps que Dieu m’accordera encore à vivre pour le retrouver. C’est dans ce coffret, j’en suis certain, que se trouvent les preuves que je cherche.

— Pourquoi nous bercer d’un fol espoir, don Pablo ? Moi-même j’ai cru trop légèrement à des paroles sans suite prononcées par le squatter et sa femme ; mes souvenirs d’enfance m’ont trompée, hélas ! cela n’est que trop certain ; j’en suis convaincue maintenant ; tout me le prouve : je suis bien réellement la fille de cet homme.

Don Pablo frappa du pied avec colère.

— Allons donc ! s’écria-t-il, cela est impossible, le vautour ne fait pas son nid avec la colombe, les démons ne peuvent enfanter avec des anges ! Non ! ce scélérat n’est pas votre père !… Écoutez, Ellen ; je n’ai aucune preuve de ce que j’avance ; tout semble au contraire, me prouver que j’ai tort ; les apparences sont entièrement contre moi ; eh bien ! tout fou que cela paraisse, je suis sûr que j’ai raison, et que mon cœur ne me trompe pas lorsqu’il me dit que cet homme vous est étranger.

Ellen soupira.

Don Pablo reprit.

— Voyons, Ellen, voici l’heure à laquelle je dois vous quitter. Rester plus longtemps auprès de vous, compromettrait votre sûreté ; donnez-moi donc les renseignements que j’attends.

— À quoi bon ? murmura-t-elle avec découragement ; le coffret est perdu.

— Je ne suis pas de votre avis ; je crois, au contraire, qu’il est tombé entre les mains d’un homme qui a l’intention de s’en servir, dans quel but, je l’ignore ; mais je le saurai, soyez tranquille.

— Puisque vous l’exigez, écoutez-moi donc, don Pablo, bien que ce que j’ai à vous dire soit bien vague.

— Une lueur, quelque faible qu’elle soit, suffira pour me guider et peut-être me faire découvrir ce que je cherche.

— Dieu le veuille ! soupira-t-elle. Voici tout ce que je puis vous apprendre, et encore il me serait impossible d’assurer que je ne me suis pas trompée ; car, en ce moment, la frayeur troublait tellement mes sens, que je ne puis répondre d’avoir vu positivement ce que j’ai cru voir.

— Mais enfin…, dit le jeune homme avec impatience.

— Lorsque Harry fut tombé, frappé d’une balle, pendant qu’il se tordait dans les dernières convulsions de l’agonie, deux hommes étaient près de lui, l’un déjà blessé, Andrès Garote le ranchero, l’autre qui se pencha vivement sur son corps et sembla chercher dans ses vêtements.

— Celui-là, qui était-ce ?

— Fray Ambrosio ! Je crois même me souvenir qu’il s’éloigna du pauvre chasseur avec un mouvement de joie mal contenue et en cachant dans sa poitrine quelque chose que je ne pus distinguer.

— Nul doute, c’est lui qui s’est emparé du coffret.

— C’est probable, mais je ne saurais l’affirmer, j’étais, je vous le répète, mon ami, dans un état qui me mettait dans l’impossibilité de rien apercevoir clairement.

— Mais, dit don Pablo qui suivait son idée, qu’est devenu Fray Ambrosio ?

— Je ne le sais ; après le tremblement de terre, mon père et ses compagnons s’élancèrent dans des directions différentes, chacun cherchant son salut dans la fuite. Mon père, plus que tout autre, avait intérêt à faire perdre ses traces. Le moine nous quitta presque immédiatement ; depuis, je ne l’ai plus revu.

— Le Cèdre-Rouge n’en a pas parlé devant vous ?

— Jamais.

— C’est étrange ! N’importe, je vous jure, Ellen, que je le retrouverai, moi, dussé-je le poursuivre jusqu’en enfer ! C’est lui, c’est ce misérable qui s’est emparé du coffret.

— Don Pablo, dit la jeune fille en se levant, le soleil se couche, mon père et mes frères ne vont pas tarder à rentrer ; il faut nous séparer.

— Vous avez raison, Ellen, je vous quitte.

— Adieu, don Pablo, l’orage éclate, qui sait si vous arriverez sain et sauf au campement de vos amis ?

— Je l’espère, Ellen ; mais si vous me dites adieu, moi je vous réponds à revoir ; croyez-moi, chère enfant, ayez confiance en Dieu, lui seul sait lire dans les cœurs : s’il a permis que nous nous aimions, c’est que cet amour doit faire notre bonheur.

En ce moment un éclair traversa les nuages et le tonnerre éclata avec fracas.

— Voilà l’ouragan ! s’écria la jeune fille ; partez ! partez ! au nom du ciel !

— Au revoir, ma bien-aimée, au revoir, dit le jeune homme en se précipitant hors du jacal ; ayez confiance en Dieu et en moi.

— Mon Dieu ! s’écria Ellen en tombant à genoux sur le sol, faites que mes pressentiments ne m’aient pas trompée, car je mourrais de désespoir !






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Chapitre 2


Dans la hutte

Après le départ de don Pablo, la jeune fille demeura longtemps pensive, ne prêtant aucune attention aux bruits lugubres de l’orage qui faisait fureur, et aux rauques sifflements du vent dont chaque rafale ébranlait le misérable jacal et menaçait de l’enlever.

Ellen réfléchissait à sa conversation avec le Mexicain ; l’avenir lui apparaissait triste, sombre et chargé de douleurs.

Malgré tout ce que lui avait dit le jeune homme, l’espoir n’avait pas pénétré dans son cœur, elle se sentait entraînée malgré elle sur la pente d’un précipice où elle prévoyait qu’il lui faudrait rouler ; tout lui disait qu’une catastrophe était imminente et que bientôt la main de Dieu s’appesantirait terrible et implacable sur l’homme dont les crimes avaient lassé sa justice.

Vers le milieu de la nuit, un bruit de pas de chevaux se fit entendre, se rapprocha peu à peu, et plusieurs personnes s’arrêtèrent devant le jacal.

Ellen alluma une torche de bois-chandelle et ouvrit la porte.

Trois hommes entrèrent.

C’étaient le Cèdre-Rouge et ses deux fils Nathan et Sutter.

Depuis un mois environ, un changement inexplicable s’était opéré dans la façon d’agir et de parler du squatter.

Cet homme brutal, dont les lèvres minces étaient constamment crispées par un rire ironique, qui n’avait dans la bouche que des paroles railleuses et cruelles, qui ne rêvait que meurtre et pillage et auquel le remords était inconnu, cet homme était depuis quelque temps devenu triste, morose ; une inquiétude secrète semblait le dévorer ; parfois lorsqu’il ne se croyait pas observé, il jetait sur la jeune fille de longs regards d’une expression inexplicable, et poussait de profonds soupirs en hochant mélancoliquement la tête.

Ellen s’était aperçue de ce changement, qu’elle ne savait à quoi attribuer, et qui augmentait encore ses inquiétudes ; car, pour qu’une nature aussi énergique et aussi fortement trempée que celle du Cèdre-Rouge fut aussi gravement altérée, il fallait des raisons bien sérieuses.

Mais quelles étaient ces raisons ? voilà ce que cherchait vainement Ellen, sans que rien vînt jeter une étincelle lumineuse dans son esprit et donner un corps à ses soupçons.

Le squatter, autant que son éducation sauvage le lui permettait, avait toujours été comparativement bon pour elle, la traitant avec une espèce d’affection bourrue, et adoucissant autant que cela lui était possible le timbre rude de sa voix lorsqu’il lui adressait la parole.

Mais depuis le changement qui s’était opéré en lui, cette affection s’était changée en une véritable tendresse.

Il veillait avec sollicitude sur la jeune fille, cherchant continuellement à l’entourer de ce confortable et de ces mille riens qui plaisent tant aux femmes, qu’il est presque impossible de se procurer au désert, et dont pour cela le prix est double pour elles.

Heureux lorsqu’il voyait un léger sourire se jouer sur les lèvres de la pauvre enfant, dont il devinait les souffrances sans en connaître les causes secrètes, il l’examinait avec inquiétude lorsque son teint pâle et ses yeux rougis lui dénonçaient des insomnies et des larmes versées pendant son absence.

Cet homme, chez lequel tout sentiment tendre paraissait être mort, avait senti tout à coup battre son cœur sous la vibration d’une fibre secrète dont il avait toujours ignoré l’existence, il s’était malgré lui trouvé rattaché à l’humanité par la plus sainte des passions, l’amour paternel !

C’était quelque chose de grand et de terrible à la fois que l’affection de cet homme de sang pour cette frêle et délicate jeune fille.

Il y avait de la bête fauve jusque dans les caresses qu’il lui prodiguait : un composé étrange de la tendresse de la mère et de la jalousie du tigre.

Le Cèdre-Rouge ne vivait plus que pour sa fille et par sa fille. Avec l’affection lui était venue la pudeur, c’est-à-dire que, tout en continuant sa vie de brigandage, il feignait devant Ellen d’y avoir complètement renoncé, pour adopter l’existence des coureurs de bois et des chasseurs.

La jeune fille n’était qu’à moitié dupe de ce mensonge.

Mais que lui importait ?

Complètement absorbée par son amour, tout ce qui était en dehors lui devenait indiffèrent.

Le squatter et ses fils étaient tristes, ils paraissaient préoccupés en entrant dans le jacal.

Ils s’assirent sans prononcer une parole.

Ellen se hâta de placer sur la table les aliments que, pendant leur absence, elle avait préparés pour eux.

— Le souper est servi, dit-elle.

Les trois hommes s’approchèrent silencieusement de la table.

— Ne mangerez-vous pas avec nous, enfant, demanda le Cèdre-Rouge.

— Je n’ai pas faim, répondit-elle.

Le squatter et les deux jeunes gens commencèrent à manger.

— Hum ! fit Nathan, Ellen est difficile, elle préfère la cuisine mexicaine à la nôtre.

Ellen rougit sans répondre.

Le Cèdre-Rouge frappa du poing sur la table avec colère.

— Taisez-vous, s’écria-t il, que vous importe que votre sœur mange ou ne mange pas, elle est libre de faire ce qui lui plait ici, je suppose.

— Je ne dis pas le contraire, grogna Nathan, seulement elle semble affecter de ne jamais partager nos repas.

— Vous êtes un fils de louve ! Je vous répète que votre sœur est maîtresse ici et que nul n’a le droit de lui adresser d’observations.

Nathan baissa la tête avec mauvaise humeur et se mit à manger.

— Venez ici, enfant, reprit le Cèdre-Rouge en donnant à sa voix rauque toute la douceur dont elle était susceptible. Venez ici que je vous donne une bagatelle que j’ai apportée pour vous.

La jeune fille s’approcha.

Le Cèdre-Rouge sortit de sa poitrine une montre d’or attachée à une longue chaîne.

— Tenez, lui dit-il en la lui mettant au cou, je sais que depuis longtemps vous désirez une montre, en voici une que j’ai achetée à des voyageurs que nous avons rencontrés dans la prairie.

En prononçant ces paroles, malgré lui, le squatter se sentir rougir, car il mentait ; la montre avait été volée sur le corps d’une femme tuée par lui à l’attaque d’une caravane.

Ellen aperçut cette rougeur.

Elle prit la montre et la rendit au Cèdre-Rouge sans prononcer un mot.

— Que faites-vous, enfant ? dit-il, étonné de ce refus auquel il était loin de s’attendre, pourquoi ne prenez-vous pas ce bijou que, je vous le répète, je me suis procuré exprès pour vous ?

La jeune fille le regarda fixement, et d’une voix ferme elle lui répondit :

— Parce qu’il y a du sang sur cette montre, qu’elle est le produit d’un vol et peut-être d’un assassinat !

Le squatter pâlit ; par un geste instinctif il regarda la montre : effectivement une tache de sang se faisait voir sur la boîte.

Nathan éclata d’un rire grossier et strident.

— Bravo ! dit-il, bien vu ! la petite a, ma foi, deviné du premier coup, by God !

Le Cèdre-Rouge, qui avait baissé la tête au reproche de la jeune fille, se redressa comme si un serpent l’avait piqué.

— Oh ! je vous avais dit de vous taire ! s’écria-t-il avec fureur, et, saisissant l’escabeau sur lequel il était assis, il le lança à la tête de son fils.

Celui-ci évita le coup et dégaina son couteau.

Une lutte était imminente.

Sutter, appuyé contre les parois du jacal, les bras croisés et la pipe à la bouche, se préparait avec un sourire ironique à demeurer spectateur du combat.

Ellen se jeta résolument entre le squatter et son fils.

— Arrêtez ! s’écria-t-elle, arrêtez, au nom du ciel ! Eh quoi, Nathan, vous osez menacer votre père ! et vous, vous ne craignez pas de frapper votre fils premier-né ?

— Que le diable torde le cou à mon père ! répondit Nathan ; me prend-il donc pour un enfant ? ou bien croit-il que je sois d’humeur à supporter ses injures ? Vrai dieu ! nous sommes des bandits, nous autres ; notre seul droit est la force, nous n’en reconnaissons pas d’autre ; que le père me fasse des excuses, et je verrai si je dois lui pardonner !

— Des excuses à vous, chien ! s’écria le squatter ; et, bondissant comme un tigre, par un mouvement plus rapide que la pensée, il sauta sur le jeune homme, le saisit à la gorge et le renversa sous lui.

— Ah ! ah ! continua-t-il en lui appuyant le genou sur la poitrine, le vieux lion est bon encore ; ta vie est entre ses mains. Qu’en dis-tu ? joueras-tu encore avec moi ?

Nathan rugissait en se tordant comme un serpent pour échapper à l’étreinte qui le maîtrisait.

Enfin il reconnut son impuissance et s’avoua vaincu.

— C’est bon, dit-il, vous êtes plus fort que moi, vous pouvez me tuer.

— Non, dit Ellen, cela ne sera pas ; levez-vous, père, laissez Nathan libre ; et vous, frère, donnez-moi votre couteau ; une lutte pareille doit-elle exister entre un père et son fils ?

Elle se baissa et ramassa l’arme que le jeune homme avait laissé échapper. Le Cèdre-Rouge se redressa.

— Que cela te serve de leçon, dit-il, et t’apprenne à être plus prudent à l’avenir.

Le jeune homme, froissé et honteux de sa chute, se rassit sans prononcer une parole.

Le squatter se tourna vers sa fille, et lui offrant une seconde fois le bijou :

— En voulez-vous ? lui demanda-t-il.

— Non, répondit-elle résolument.

— C’est bien.

Sans colère apparente, il laissa tomber la montre, et, appuyant le talon dessus, il l’écrasa et la réduisit en poussière.

Le reste du repas se passa sans incident.

Les trois hommes mangeaient avidement sans échanger une parole, servis par Ellen.

Quand les pipes furent allumées, la jeune fille voulut se retirer dans le compartiment qui lui servait de chambre à coucher.

— Arrêtez, enfant ! lui dit le Cèdre-Rouge ; j’ai à causer avec vous.

Ellen alla s’asseoir dans un coin du jacal et attendit.

Les trois hommes fumèrent assez longtemps sans parler.

Au dehors, l’orage continuait toujours.

Enfin les jeunes gens secouèrent la cendre de leurs pipes et se levèrent.

— Ainsi, dit Nathan, c’est convenu !

— C’est convenu, répondit le Cèdre-Rouge.

— À quelle heure viendront-ils nous prendre ? demanda Sutter.

— Une heure avant le lever du soleil.

— C’est bon.

Les deux frères s’étendirent sur le sol, se roulèrent dans leurs fourrures et ne tardèrent pas à s’endormir.

Le Cèdre-Rouge demeura encore pendant quelques instants plongé dans ses réflexions. Ellen était toujours immobile.

Enfin il releva la tête.

— Approchez, enfant, lui dit-il. Elle s’avança et se tint devant lui.

— Asseyez-vous auprès de moi.

— À quoi bon ? Parlez, mon père, je vous écoute, répondit-elle.

Le squatter était visiblement embarrassé, il ne savait comment entamer la conversation ; enfin, après quelques secondes d’hésitation :

— Vous souffrez, Ellen, lui dit-il.

La jeune fille sourit tristement.

— N’est-ce que depuis aujourd’hui que vous vous en êtes aperçu, mon père ? répondit-elle.

— Non, ma fille ; votre tristesse a déjà depuis longtemps été remarquée par moi. Vous n’êtes pas faite pour la vie du désert.

— C’est vrai, répondit-elle seulement.

— Nous allons quitter la prairie, reprit le Cèdre-Rouge.

Ellen tressaillit imperceptiblement.

— Bientôt ? demanda-t-elle.

— Aujourd’hui même ; dans quelques heures nous nous mettrons en route.

La jeune fille le regarda.

— Ainsi, dit-elle, nous nous rapprocherons des frontières civilisées ?

— Oui, fit-il avec une certaine émotion. Elle sourit tristement.

— Pourquoi me tromper, mon père ? dit-elle.

— Que voulez-vous dire ? s’écria-t-il. Je ne vous comprends pas.

— Vous me comprenez fort bien au contraire, et mieux vaudrait m’expliquer franchement votre pensée que de chercher à me tromper dans un but que je ne puis deviner. Hélas ! continua-t-elle en soupirant, ne suis-je pas votre fille et ne dois-je pas subir les conséquences de la vie que vous vous êtes faite ?

Le squatter fronça les sourcils.

— Je crois que vos paroles renferment un blâme, répondit-il. La vie s’ouvre à peine pour vous, comment osez-vous juger les actions d’un homme ?

— Je ne juge rien, mon père. Comme vous me le dites, la vie s’ouvre à peine pour moi ; pourtant, quelque courte qu’ait été jusqu’à ce jour mon existence, elle n’a été qu’une longue souffrance.

— C’est vrai, pauvre enfant, dit doucement le squatter ; pardonnez-moi, je voudrais tant vous voir heureuse ! Hélas ! Dieu n’a pas béni mes efforts, tout ce que j’ai fait n’a été que pour vous.

— Ne dites pas cela, mon père, s’écria-t-elle vivement ; ne me faites pas ainsi moralement votre complice, ne me rendez pas responsable de vos crimes que j’exècre, car vous me pousseriez à désirer la mort !

— Ellen ! Ellen ! vous avez mal compris ce que je vous ai dit ; je n’ai jamais eu l’intention… fit-il avec embarras.

— Brisons là, reprit-elle ; nous allons partir, n’est-ce pas, mon père ? Notre retraite est découverte, il nous faut fuir ; c’est cela que vous vouliez m’apprendre, n’est-ce pas ?

— Oui, fit-il, c’est cela, quoique je ne devine pas comment vous avez pu le savoir.

— Peu importe, mon père. Et de quel côté nous dirigeons-nous ?

— Provisoirement nous nous enfoncerons dans la sierra de los Comanches.

— Afin que ceux qui nous poursuivent perdent notre piste ?

— Oui, pour cela et pour autre chose, ajouta-t-il à voix basse.

Mais, si bas qu’il eût parlé, Ellen l’avait entendu.

— Pourquoi encore ?

— Peu vous importe, enfant ; ceci me regarde seul.

— Vous vous trompez, mon père, fit-elle avec une certaine résolution ; du moment où je suis votre complice, je dois tout savoir. Qui sait ? ajouta-t-elle avec un sourire triste, peut-être vous donnerai-je un bon conseil.

— Je m’en passerai.

— Un mot seulement.

— Dites.

— Vous avez de nombreux ennemis, mon père.

— Hélas ! oui, fit-il avec insouciance.

— Quels sont ceux qui vous obligent à fuir aujourd’hui ?

— Le plus implacable de tous.

— Ah !

— Oui, don Miguel de Zarate.

— Celui dont vous avez lâchement assassiné la fille.

Le Cèdre-Rouge frappa du poing avec colère.

— Ellen ! s’écria-t-il.

— Connaissez-vous un autre mot qui soit plus vrai que celui-là ? fit-elle froidement.

Le bandit baissa la tête.

— Ainsi, reprit-elle, vous allez fuir, fuir encore, fuir toujours !

— Que faire ? murmura-t-il.

Ellen se pencha vers lui, posa sa main blanche et délicate sur son bras, et le regardant fixement :

— Quels sont les hommes qui, dans quelques heures, doivent vous rejoindre ? dit-elle.

— Fray Ambrosio, Andrès Garote, nos anciens amis, enfin.

— C’est juste, murmura la jeune fille avec un geste de dégoût, le danger commun vous rassemble. Eh bien, mon père, vos amis et vous, vous êtes tous des lâches.

À cette violente insulte que sa fille lui jetait froidement à la face, le squatter pâlit ; il se leva vivement.

— Taisez-vous ! s’écria-t-il avec colère.

— Le tigre, forcé dans sa tanière, se retourne contre les chasseurs, reprit la jeune fille sans s’émouvoir ; pourquoi ne suivez-vous pas son exemple ?

Un sourire sinistre crispa les coins de la bouche du squatter.

— J’ai mieux dans mon sac, dit-il avec un accent impossible à rendre.

La jeune fille le regarda un instant.

— Prenez garde ! lui dit-elle enfin d’une voix profonde, prenez garde ! la main de Dieu est sur vous, sa justice sera terrible.

Après avoir prononcé ces paroles, elle s’éloigna à pas lents et entra dans le compartiment qui lui servait de retraite.

Le bandit resta un instant accablé sous cet anathème ; mais bientôt il redressa la tête, haussa dédaigneusement les épaules et alla s’étendre aux côtés de ses fils en murmurant d’une voix sourde et ironique :

— Dieu !… est-ce qu’il existe ?

Bientôt on n’entendit plus d’autre bruit dans le jacal que celui produit par la respiration des trois hommes qui dormaient.

Ellen s’était remise en prières.

En dehors, l’orage redoublait de fureur.






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Chapitre 3


Conversation

En quittant le jacal, don Pablo de Zarate avait traversé la rivière et retrouvé son cheval dans le fourré où il avait eu le soin de l’attacher en arrivant.
Le pauvre animal, effrayé par les éclairs et les roulements sourds du tonnerre, avait poussé un hennissement de plaisir en revoyant son maître.

Sans perdre un instant, le jeune homme se mit en selle et s’éloigna au galop.

La route qu’il avait à faire pour rejoindre ses amis était longue ; la nuit, tombée pendant son entretien avec Ellen, épaississait les ténèbres autour de lui.

L’eau tombait à torrent, le vent sifflait avec violence, le jeune homme craignait à chaque instant de s’égarer et ne marchait qu’à tâtons dans l’immense solitude qui s’étendait devant lui et dont l’obscurité l’empêchait de sonder les profondeurs pour s’orienter.

Comme tous les hommes bien doués et habitués, à la vie d’aventure, don Pablo de Zarate était taillé pour la lutte ; sa volonté croissait en raison des difficultés qui surgissaient devant lui, et, loin de le décourager, les obstacles ne faisaient que l’affermir dans sa résolution.

Dès qu’il s’était tracé un but, il l’atteignait quand même.

Son amour pour Ellen, né pour ainsi dire par un coup de foudre, comme naissent du reste la plupart des amours vrais, où l’imprévu joue toujours le plus grand rôle, cet amour, disons-nous, auquel il n’était nullement préparé et qui était venu le surprendre au moment où il y songeait le moins, avait pris, sans que don Pablo s’en doutât lui-même, des proportions gigantesques que toutes les raisons qui devaient le rendre impossible n’avaient fait qu’accroître.

Bien qu’il portât au Cèdre-Rouge la haine la plus profonde, et que, l’occasion s’en présentant, il l’eût, sans hésiter, tué comme une bête fauve, son amour pour Ellen était devenu un culte, une adoration qu’il ne résonnait même plus, mais, qu’il subissait avec cette ivresse, ce bonheur de la chose défendue.

Cette jeune fille, qui s’était conservée si pure et si chaste au milieu de cette famille de bandit, avait pour lui un attrait irrésistible.

Il l’avait dit dans sa conversation avec elle, il était intimement convaincu qu’elle ne pouvait pas être la fille du Cèdre-Rouge.

Pourquoi ?

Il lui aurait été impossible de l’expliquer, mais avec cette ténacité du parti pris que possèdent seul certains hommes, il cherchait sans relâche les preuves de cette conviction que rien n’appuyait, et qui plus est, il cherchait ces preuves avec la certitude de les trouver.

Depuis dix jours, par un hasard inexplicable, il avait découvert la retraite du Cèdre-Rouge, cette retraite que Valentin, l’adroit chercheur de pistes, n’avait pu deviner ; don Pablo avait immédiatement profité de ce bonheur pour revoir la jeune fille qu’il croyait perdue pour toujours.

Cette réussite inespérée lui avait semblé de bon augure, et, tous les matins, sans rien dire à ses amis, il montait à cheval sous le premier prétexte venu, et faisait dix lieues pour venir, pendant quelques minutes, causer avec celle qu’il aimait.

Toute considération se taisait devant son amour, il laissait ses amis s’épuiser dans de vaines recherches, conservant précieusement son secret, afin d’être heureux au moins pendant quelques jours, car il prévoyait parfaitement qu’il arriverait un moment où le Cèdre-Rouge serait découvert.

Mais, en attendant, il jouissait du présent.

Tous ceux qui aiment sont ainsi, pour eux l’avenir n’est rien, le présent est tout.

Don Pablo galopait à la lueur des éclairs, ne sentant ni la pluie qui l’inondait, ni le vent qui faisait rage au-dessus de sa tête.

Tout à son amour, il songeait à la conversation qu’il avait eue avec Ellen, et se plaisait à se rappeler toutes les paroles qui avaient été échangées pendant cette heure trop tôt écoulée.

Tout à coup, son cheval, dont il ne songeait pas à s’occuper, fit entendre un hennissement.

Don Pablo releva instinctivement la tête.

À dix pas devant lui, un cavalier se tenait immobile en travers de la route.

— Ah ! ah ! fit don Pablo en se redressant sur sa selle et en armant ses pistolets. Vous êtes bien tard sur les chemins, compagnon. Livrez-moi passage, s’il vous plaît.

— Je ne suis pas plus tard que vous sur les chemins, don Pablo, répondit-on aussitôt, puisque je vous y rencontre.

— Eh mais ! s’écria le jeune homme en désarmant ses pistolets et les renfonçant dans les fontes, que diable faites-vous ici, don Valentin ?

— Vous le voyez, j’attends.

— Vous attendez ?

— Oui.

— Et qui donc, à cette heure avancée, pouvez-vous attendre ainsi ?

— Vous, don Pablo.

— Moi ! fit le Mexicain avec étonnement, voilà qui est étrange.

— Pas autant que vous le supposez ; je désire avoir avec vous une conversation que nul ne doit entendre ; comme cela aurait été impossible au camp, je suis venu guetter ici votre passage ; cela est simple, il me semble.

— En effet ; mais ce qui l’est moins, c’est l’heure et l’endroit que vous avez choisis, mon ami.

— Pourquoi cela ?

— Dame, un orage effroyable se déchaîne au-dessus de nos têtes, nous n’avons aucun lieu où nous abriter, et, je vous le répète, nous sommes plus près du matin que du soir.

— C’est juste ; mais le temps pressait, je ne pouvais disposer à mon gré du temps et de l’heure.

— Vous m’inquiétez, mon ami ; serait-il arrivé quelque chose de nouveau ?

— Rien, que je sache, jusqu’à présent ; mais, avant peu, nous en verrons ; soyez tranquille.

Le jeune homme étouffa un soupir sans répondre.

Tout en échangeant ces paroles rapides, le chercheur de pistes et le Mexicain s’étaient rapprochés l’un de l’autre et se trouvaient placés côte à côte.

Valentin reprit :

— Suivez-moi pendant quelques instants. Je vous conduirai dans un endroit où nous pourrons causer à notre aise, sans crainte d’être dérangés.

— Ce que vous avez à me dire est donc bien important ?

— Vous en jugerez bientôt.

— Et vous me conduirez bien loin comme cela ?

— À quelques pas seulement, dans une grotte que j’ai aperçue à la lueur des éclairs.

— Allons donc !

Les deux hommes piquèrent leurs chevaux et galopèrent silencieusement à côté l’un de l’autre.

Ils coururent ainsi pendant un quart d’heure à peine, se dirigeant vers un épais taillis qui bordait la rivière.

— Nous sommes arrivés, dit Valentin en arrêtant son cheval et mettant pied à terre ; descendez, seulement laissez-moi passer le premier, car il se pourrait fort bien que la grotte dans laquelle nous allons nous introduire possédât déjà un habitant peu soucieux de nous céder la place, et il est bon d’agir avec prudence.

— Que voulez-vous dire ? De quel habitant pensez-vous parler ?

— Dam ! je ne sais pas, moi, répondit insoucieusement le Français ; dans tous les cas, il est bon d’être sur ses gardes.

En disant cela, Valentin sortit de dessous son zaropi deux torches de bois-chandelle et les alluma ; il garda l’une, donna l’autre à don Pablo, et les deux hommes, après avoir eu soin d’entraver leurs chevaux afin qu’ils ne s’éloignassent pas, écartèrent les broussailles et s’avancèrent résolument vers la grotte.

Après avoir marché pendant quelques pas, ils se trouvèrent subitement à l’entrée d’une de ces magnifiques grottes naturelles formées par les convulsions volcaniques si fréquentes dans ces régions.

— Attention ! murmura Valentin à voix basse à son compagnon.

L’apparition subite des deux hommes effraya une nuée d’oiseaux de nuit et de chauve-souris qui, avec des cris aigus, se mirent à voler lourdement et à s’échapper de tous côtés.

Valentin continua sa route sans s’occuper de ces hôtes funèbres dont il interrompait si inopinément les ébats.

Tout à coup, un grondement rauque et prolongé partit d’un coin reculé de la grotte.

Les deux hommes demeurèrent cloués au sol.

Ils se trouvaient face à face avec un magnifique ours noir, dont sans doute la caverne était la résidence habituelle, et qui, dressé sur ses pattes de derrière et la gueule ouverte, montrait aux importuns qui venaient si malencontreusement le troubler dans sa retraite une langue rouge comme du sang et des crocs d’un luisant et d’une longueur remarquables.

Il se balançait lourdement, suivant l’habitude de ses semblables, et ses yeux ronds et effarés se fixaient sur les aventuriers de façon à leur donner à réfléchir.

Heureusement que ceux-ci n’étaient pas hommes à se laisser longtemps intimider.

— Hum ! fit Valentin en considérant l’animal, j’en étais sûr, voilà un gaillard qui paraît avoir envie de souper avec nous.

— Mon fusil nous fera, au contraire, souper avec lui, répondit don Pablo en riant.

— Gardez-vous bien de lui envoyer une balle, s’écria vivement le chasseur en arrêtant le jeune homme qui épaulait déjà son fusil, un coup de feu tiré en ce lieu fera un fracas épouvantable, nous ne savons pas quels sont les gens qui rodent autour de nous, ne nous compromettons pas.

— C’est vrai ! observa don Pablo. Comment faire alors ?

— Cela me regarde, reprit Valentin ; prenez ma torche et soyez prêt à m’aider.

Alors, posant sa carabine contre l’une des parois de la grotte, il sortit pendant que le Mexicain restait seul en présence de l’ours qui, ébloui et effrayé par la lumière, restait immobile sans oser s’approcher.

Au bout de quelques minutes, Valentin rentra ; il avait été chercher son lasso attaché à la selle de son cheval.

— Maintenant plantez vos torches dans le sol, afin d’être prêt à tout événement.

Don Pablo obéit.

Le chasseur prépara avec soin le lasso et le fit tournoyer autour de sa tête en sifflant d’une certaine façon.

À cet appel inattendu, l’ours fit pesamment deux ou trois pas en avant.

Ce fut ce qui le perdit.

Le lasso s’échappa des mains du chasseur, le nœud coulant tomba sur les épaules de l’animal, et les deux hommes s’attelant vivement à l’extrémité de la lanière, se rejetèrent en arrière en tirant de toutes leurs forces.

Le pauvre diable de quadrupède, ainsi étranglé et sortant une langue d’un pied de long, trébucha et tomba en se débattant, cherchant en vain avec ses grosses pattes à se débarrasser du collier maudit qui lui serrait la gorge.

Mais les chasseurs ne se laissèrent pas vaincre par les efforts puissants de leur ennemi ; ils redoublèrent leurs secousses et ne lâchèrent le lasso que lorsque l’ours eut enfin rendu le dernier soupir.

— Maintenant, dit Valentin lorsqu’il se fut assuré que l’animal était bien mort, faites entrer ici les chevaux, don Pablo, pendant que je couperai les pattes de notre ennemi pour les faire cuire sous la cendre tandis que nous causerons.

Lorsque le jeune homme rentra dans la grotte, amenant les deux chevaux, il trouva Valentin, qui avait allumé un grand feu, en train d’écorcher consciencieusement l’ours, dont, ainsi qu’il l’avait dit, les pattes cuiraient doucement sous la cendre.

Don Pablo donna la prébende aux chevaux, puis vint s’asseoir devant le feu auprès de Valentin.

— Eh bien, dit celui-ci en riant, croyez-vous que nous ne sommes pas bien ici pour causer ?

— Ma foi, oui, répondit négligemment le jeune homme en tordant entre ses doigts une fine cigarette de maïs avec une dextérité qui semble être particulière à la race espagnole, nous sommes fort bien ; j’attends donc que vous vous expliquiez, mon ami.

— C’est ce que je vais faire, dit le chasseur qui avait fini d’écorcher l’ours et repassait tranquillement son couteau dans sa botte, après toutefois en avoir essuyé la lame avec soin. Depuis combien de temps avez-vous découvert la retraite du Cèdre-Rouge ?

À cette question, à laquelle il était si loin de s’attendre, faite ainsi à brûle-pourpoint, sans préparation aucune, le jeune homme tressaillit ; une rougeur fébrile envahit son visage, il perdit contenance et ne sut que répondre.

— Mais… balbutia-t-il.

— Depuis un mois à peu près, n’est-ce pas ? continua Valentin sans paraître s’apercevoir du trouble de son ami.

— Oui, environ, fit l’autre sans savoir ce qu’il disait.

— Et depuis un mois, reprit imperturbablement Valentin, toutes les nuits vous vous levez d’auprès de votre père pour aller parler d’amour à la fille de celui qui a tué votre sœur ?

— Mon ami ! fit péniblement le jeune homme.

— Voulez-vous dire que ce n’est pas vrai ? reprit durement le chasseur en fixant sur lui un regard qui l’obligea à baisser les yeux ; expliquez-vous donc, Pablo, j’attends votre justification ; je suis curieux de voir comment vous vous y prendrez, don Pablo, pour me prouver que vous avez raison d’agir comme vous le faites.

Le jeune homme, pendant ces paroles de son ami, avait eu le temps de reprendre, sinon tout, du moins une partie de son sang-froid et de sa présence d’esprit.

— Vous êtes sévère, dit-il ; avant de m’accuser, peut-être serait-il bon que vous vous donnassiez la peine d’écouter les raisons que j’ai à vous donner.

— Tenez, mon ami, répondit vivement Valentin, ne détournons pas la question, soyons francs ; ne prenez pas la peine de me raconter votre amour, je le connais aussi bien que vous : je l’ai vu naître et grandir ; seulement, permettez-moi de vous dire que je pensais être sûr qu’après l’assassinat de doña Clara cet amour, qui jusque-là avait résisté à tout, aurait cette fois été brisé sans retour. On ne peut aimer ceux qu’on méprise : la fille du Cèdre-Rouge ne doit vous apparaître qu’à travers un nuage sanglant.

— Don Valentin ! s’écria le jeune homme avec douleur, voulez-vous rendre cet ange responsable des crimes d’un scélérat ?

— Je ne discuterai pas avec vous cette fameuse théorie qui pose en principe que les fautes et les crimes sont personnels ; les fautes, oui, peut-être ; mais dans la vie du désert, toute une famille doit être solidaire et responsable des crimes de son chef ; sans cela il n’y a plus de sécurité possible pour les honnêtes gens.

— Oh ! pouvez-vous parler ainsi !

— Fort bien ! changeons de terrain, puisque celui-là vous déplaît, je le veux bien. Vous êtes la nature la plus noble et la plus loyale que je connaisse, don Pablo ; vous n’avez jamais eu la pensée de faire d’Ellen votre maîtresse, n’est-ce pas ?

— Oh ! se récria vivement le jeune homme.

— En voudriez-vous donc faire votre femme ? dit Valentin avec un accent incisif en le regardant bien en face.

Don Pablo courba la tête avec désespoir.

— Je suis maudit ! s’écria-t-il.

— Non, lui dit Valentin en lui saisissant vivement le bras, vous êtes insensé ! Comme tous les jeunes gens, la passion vous domine, vous maîtrise ; vous n’écoutez qu’elle, vous méprisez la voix de la raison, et alors vous commettez des fautes qui, au premier moment, peuvent devenir, malgré vous, des crimes.

— Ne parlez pas ainsi, mon ami !

— Vous n’en êtes encore qu’aux fautes, continua imperturbablement Valentin ; prenez garde !

— Oh ! c’est vous qui êtes fou, mon ami, de me dire ces choses. Croyez-le bien, quelque grand que soit mon amour pour Ellen, jamais je n’oublierai les devoirs que m’impose la position étrange dans laquelle le sort nous a placés.

— Et voici un mois que vous connaissez la retraite du plus implacable ennemi de votre famille et que vous gardez ce secret au fond de votre cœur afin de satisfaire aux exigences d’une passion qui ne peut avoir qu’un résultat honteux pour vous ! Vous nous voyez employer vainement tous les moyens en notre pouvoir pour découvrir les traces de notre implacable ennemi, et vous nous trahissez froidement, de propos délibéré, pour quelques paroles d’amour que chaque jour vous trouvez le moyen d’échanger avec une jeune fille, en nous faisant croire que, comme nous, vous vous livrez à des recherches toujours infructueuses. Quel nom donnerez-vous à votre conduite, si ce n’est pas celle d’un traître ?

— Valentin, vous m’insultez comme à plaisir ; l’amitié que vous avez pour moi ne vous autorise pas à agir ainsi ; prenez garde, la patience a des bornes.

Le chasseur l’interrompit par un éclat de rire strident.

— Vous le voyez, enfant, dit-il d’une voix sévère, voilà déjà que vous me menacez !

Le jeune homme se laissa aller sur le sol avec accablement.

— Oh ! s’écria-t-il avec désespoir, est-ce assez souffrir !

Valentin le regarda un instant avec une pitié tendre, puis il se pencha vers lui, et le touchant à l’épaule :

— Écoutez-moi, don Pablo, lui dit-il d’une voix douce.






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Chapitre 4


Regard en arrière

Nous reprendrons maintenant notre récit au point où nous l’avons laissé en terminant les Pirates des Prairies.
Pendant le laps de six mois écoulé depuis la mort funeste de doña Clara, certains événements ont eu lieu qu’il est indispensable que le lecteur sache, afin de bien comprendre ce qui va suivre.

On se souvient sans doute que la Gazelle-Blanche avait été ramassée évanouie par le Blood’s Son auprès du corps du vieux pirate Sandoval.

Le Blood’s Son avait jeté la jeune fille en travers sur le cou de son cheval, et s’était élancé à toute bride dans la direction du téocali qui lui servait de refuge et de forteresse.

Nous suivrons ces deux personnages importants, que nous nous reprochons d’avoir trop longtemps négligés.

C’était une chose effrayante à voir que la course effrénée du Blood’s Son.

Dans l’ombre de la nuit, le groupe informe du cheval et des deux êtres humains qu’il portait faisait jaillir des étincelles des cailloux de la route.

Les pieds nerveux de l’animal bondissaient en broyant tout ce qu’ils rencontraient, tandis que sa tête allongée fendait l’air.

Ses oreilles étaient rejetées en arrière, et de ses naseaux ouverts sortaient des jets de vapeur qui traçaient de longs sillons blanchâtres dans l’espace.

Il allait, poussant des hennissements de douleur et mordant entre ses dents serrées le bossal qu’il inondait d’écume, tandis que ses flancs, labourés par l’éperon de son cavalier impatient, ruisselaient de sang et de sueur.

Et plus sa course augmentait de vélocité, plus le Blood’s Son le harcelait et cherchait à l’augmenter encore.

Les arbres, les rochers disparaissaient avec une rapidité inouïe de chaque côté du chemin.

La Gazelle-Blanche s’était sentie rappelée à la vie par les mouvements brusques et saccadés que le cheval imprimait à son corps.

Ses longs cheveux traînaient dans la poussière, ses yeux levés au ciel étaient baignés de larmes de désespoir, de douleur et d’impuissance.

Au risque de se briser la tête sur les pierres du chemin, elle faisait d’inutiles efforts pour échapper aux bras de son ravisseur.

Mais celui-ci, fixant sur elle un regard dont l’expression décelait la joie féroce, ne paraissait pas s’apercevoir de l’épouvante qu’il causait à la jeune fille, ou plutôt il semblait y puiser la force d’une volupté indicible.

Ses lèvres contractées demeuraient muettes et laissaient passer de temps à autre un sifflement aigu destiné à redoubler l’ardeur de son cheval, qui, exaspéré par la pression de son cavalier, ne tenait plus pour ainsi dire à la terre et dévora l’espace comme le courrier fantastique de la ballade allemande de Burger.

La jeune fille poussa un cri.

Mas ce cri alla se perdre en mornes échos, emporté dans le tourbillon de cette course insensée.

Et le cheval galopait toujours.

Soudain la Gazelle-Blanche réunissant toutes ses forces, s’élança en avant avec une telle vivacité que déjà ses pieds allaient toucher la terre ; mais, le Blood’s Son se tenait sur ses gardes, et avant même qu’elle eut repris son équilibre, il se baissa sans arrêter son cheval, et saisissant la jeune fille par les longues tresses de sa chevelure, il l’enleva et la replaça devant lui.

Un sanglot déchira la poitrine de la Gazelle, qui s’évanouit de nouveau.

— Ah ! tu ne m’échapperas pas, s’écria le Blood’s Son, personne au monde ne viendra te tirer de mes mains.

Cependant aux ténèbres avait succédé le jour.

Le soleil se levait dans toute sa splendeur.

Des myriades d’oiseaux saluaient le retour de la lumière par leurs chants joyeux.

La nature venait de se réveiller gaiement, et le ciel, d’un bleu transparent, promettait une de ces belles journées que le climat béni de ces contrées a seul le privilège d’offrir.

Une fertile campagne, délicieusement accidentée, s’étendait à droite et à gauche de la route, et se confondait à l’horizon à perte de vue.

Le corps inanimé de la jeune fille pendait de chaque côté du cheval, suivant sans résistance tous les mouvements qu’il lui imprimait.

La tête abandonnée et couverte d’une pâleur livide, les lèvres pâles et entrouvertes, les dents serrées, les seins nus et la poitrine haletante, elle palpitait sous la large main du Blood’s Son qui pesait lourdement sur elle.

Enfin on arriva à une caverne où étaient campés une quarantaine d’Indiens armés en guerre.

Ces hommes étaient les compagnons du Blood’s Son.

Il fit un geste.

Un cheval lui fut présenté.

Il était temps : à peine celui qui l’avait amené se fut-il arrêté, qu’il s’abattit, rendant par les naseaux, la bouche et les oreilles, un sang noir et brûlé.

Le Blood’s Son se remit en selle, reprit la jeune fille dans ses bras et se remit en route.

— À l’hacienda Quemada ![2] cria-t-il.

Les Indiens, qui sans doute n’attendaient que la venue de leur chef, imitèrent son exemple.

Bientôt toute la bande, à la tête de laquelle galopait l’inconnu, s’élança enveloppée dans le nuage compact de poussière qu’elle soulevait autour d’elle.

Après cinq heures d’une course dont la rapidité dépasse toute expression, les Indiens virent les hauts clochers d’une ville se dessiner dans les lointains bleuâtres de l’horizon, au-dessous d’une masse de fumée et de vapeurs.

Le Blood’s Son et sa troupe étaient sortis du Far West.

Les Indiens obliquèrent légèrement sur la gauche, galopant à travers champs et foulant aux pieds de leurs chevaux, avec une joie méchante, les riches moissons qui les couvraient.

Au bout d’une demi-heure environ, ils atteignirent le pied d’une haute colline qui s’élevait solitaire dans la plaine.

— Attendez-moi ici, dit le Blood’s Son en arrêtant son cheval ; quoi qu’il arrive, ne bougez pas jusqu’à mon retour.

Les Indiens s’inclinèrent en signe d’obéissance, et le Blood’s Son, enfonçant les éperons aux flancs de son cheval, repartit à toute bride.

Cette course ne fut pas longue.

Lorsque le Blood’s Son eut disparu aux regards de ses compagnons, il arrêta son cheval et mit pied à terre.

Après avoir ôté la bride de sa monture, afin que l’animal pût en liberté brouter l’herbe haute et drue de la plaine, l’inconnu reprit dans ses bras la jeune fille qu’il avait un instant posée à terre, où elle était restée étendue sans mouvement, et il commença à monter à pas lents la colline.

C’était l’heure où les oiseaux saluent de leurs derniers concerts le soleil dont le disque ardent, déjà au-dessous de l’horizon, ne répand plus que des rayons obliques et sans clarté. L’ombre envahissait rapidement le ciel.

Cependant, le vent se levait avec une force qui s’accroissait de minute en minute, la chaleur était lourde, de gros nuages noirâtres, frangés de gris, apportés par la brise, couraient pesamment dans l’espace, s’abaissant de plus en plus vers la terre.

Enfin, tout présageait pour la nuit un de ces ouragans comme on en voit seulement dans ces contrées, et qui font pâlir d’effroi les hommes les plus intrépides.

Le Blood’s Son montait toujours, portant dans ses bras la jeune fille, dont la tête pâle retombait insensible sur son épaule.

Des gouttes d’eau tiède, et larges comme des piastres, commençaient à tomber par intervalles et à marbrer la terre, qui les buvait immédiatement.

Une odeur acre et pénétrante s’exhalait du sol et imprégnait l’atmosphère.

Le Blood’s Son montait toujours du même pas ferme et lent, la tête basse, les sourcils froncés.

Enfin, il atteignit le sommet de la colline.

Alors, il s’arrêta pour jeter autour de lui un regard investigateur.

En ce moment un éclair éblouissant zébra le ciel, illuminant le paysage d’un reflet bleuâtre, et le tonnerre éclata avec fracas.

— Oui, murmura le Blood’s Son avec un accent sinistre et comme répondant à voix haute à une pensée intime, la nature se met à l’unisson de la scène qui va se passer ici ; c’est le cadre du tableau ; l’orage du ciel n’est pas encore aussi terrible que celui qui gronde dans mon cœur ! Allez ! allez ! il me manquait cette mélodie terrible. Je suis le vengeur, moi, et je vais accomplir l’œuvre du démon que je me suis imposée dans une nuit de délire.

Après avoir prononcé ces paroles sinistres, il reprit sa marche, se dirigeant vers un monceau de pierres à demi calcinées, dont les pointes noirâtres perçaient les hautes herbes à peu de distance.

Le sommet de la colline où se trouvait le Blood’s Son présentait un aspect d’une sauvagerie inexprimable.

À travers les touffes d’une herbe haute et épaisse, on apercevait des ruines noircies par le feu, des pans de murs, des voûtes à demi écroulées ; puis çà et là des arbres fruitiers, des plants de dahlias, des cèdres et une noria ou citerne dont la longue gaule portait encore à son extrémité les restes du seau de cuir qui servait jadis à puiser l’eau.

Au milieu des ruines s’élevait une haute croix de bois noir qui marquait l’emplacement d’une tombe ; au pied de cette croix étaient empilés avec une symétrie lugubre une vingtaine de crânes grimaçants auxquels l’eau du ciel, le vent et le soleil avaient donné le poli et la teinte jaunâtre de l’ivoire. Aux environs de la tombe, des serpents et des lézards, ces hôtes des sépulcres, glissaient silencieusement parmi les herbes, regardant avec leurs yeux ronds et effarés l’étranger qui osait venir troubler leur solitude.

Non loin de la tombe, une espèce de hangar en roseaux entrelacés achevait de se disjoindre, mais offrait encore dans l’état de délabrement où il se trouvait un abri précaire aux voyageurs surpris par l’orage.

Ce fut vers ce hangar que se dirigea le Blood’s Son.

Au bout de quelques minutes, il l’atteignit et put se garantir de la pluie, qui en ce moment tombait à torrents.

L’orage était dans toute sa fureur ; les éclairs se succédaient sans interruption, le tonnerre roulait avec fracas et le vent fouettait violemment les arbres.

C’était enfin une de ces nuits sinistres pendant lesquelles s’accomplissent ces œuvres sans nom que le soleil ne veut pas éclairer de sa splendide lumière.

Le Blood’s Son posa la jeune fille sur un amas de feuilles sèches placé dans un des angles du hangar, et après l’avoir regardée attentivement pendant quelques secondes, il croisa les bras sur sa poitrine, fronça les sourcils, baissa la tête, et commença à marcher à grands pas de long en large en murmurant à voix basse des mots sans suite.

Chaque fois qu’il passait devant la jeune fille, il s’arrêtait, la couvrait d’un regard d’une expression indéfinissable, et reprenait en secouant la tête sa marche saccadée.

— Allons, dit-il d’une voix sourde, il faut en finir ! Eh quoi ! cette jeune fille si forte, si robuste, et là, pâle, abattue, à demi morte ! Que n’est-ce le Cèdre-Rouge que je tiens ainsi sous mon talon ! Patience, son tour viendra, et alors !…

Un sourire sardonique plissa les coins de ses lèvres, et il se pencha sur la jeune fille.

Il souleva doucement sa tête et se prépara à lui faire respirer un flacon qu’il avait sorti de sa ceinture, mais tout à coup il laissa retomber le corps de la Gazelle sur son lit de feuilles, et s’éloigna en poussant un cri d’épouvante.

— Non, dit-il, ce n’est pas possible, je me suis trompé, c’est une illusion, un rêve !

Après un instant d’hésitation, il se rapprocha de la jeune fille et se pencha de nouveau sur elle.

Mais cette fois ses manières avaient complètement changé ; autant il avait été brusque et brutal jusque-là, autant il était à présent rempli d’attentions pour elle.

Dans les diverses phases des événements dont la Gazelle avait été la victime, quelques-uns des boutons en diamants qui retenaient son corsage s’étaient détachés et avaient mis à nu sa poitrine ; le Blood’s Son avait aperçu pendu à son cou, par une mince chaîne d’or, un scapulaire en velours noir sur lequel étaient brodées en argent deux lettres entrelacées.

C’était la vue de ce chiffre mystérieux qui avait causé au Blood’s Son la violente émotion à laquelle il était en proie.

Il prit le scapulaire d’une main tremblante d’impatience, brisa la chaîne et attendit qu’un éclair lui permît une autre fois de voir le chiffre et de s’assurer qu’il ne s’était pas trompé.

Son attente ne fut pas longue : au bout de quelques secondes à peine, un éclair éblouissant illumina la colline.

Le Blood’s Son regarda.

Il était convaincu : ce chiffre était bien celui qu’il avait cru voir.

Il se laissa tomber sur la terre, appuya sa tête dans ses mains et réfléchit profondément.

Une demi-heure se passa sans que cet homme à l’âme si fortement trempée sortît de son immobilité de statue.

Lorsqu’il releva la tête, deux larmes sillonnaient son visage bronzé.

— Oh ! ce doute est affreux ! s’écria-t-il ; coûte que coûte, je veux en sortir ; il faut que je sache enfin ce que je puis espérer.

Et se redressant fièrement de toute sa hauteur, il marcha d’un pas ferme et assuré vers la jeune fille, toujours étendue sans mouvement.

Alors, ainsi que nous l’avons vu une fois déjà auprès de Schaw, il déploya pour rappeler la Gazelle blanche à la vie les moyens inconnus qui lui avaient si bien réussi auprès du jeune homme.

Mais la pauvre enfant avait été soumise à de si rudes épreuves depuis deux jours que tout semblait brisé en elle. Malgré les soins empressés du Blood’s Son, elle conservait toujours cette rigidité des cadavres si effrayante, tous les remèdes étaient impuissants.

L’inconnu se désespérait du mauvais résultat de ses tentatives pour rappeler la jeune fille à la vie.

— Oh ! s’écriait-il à chaque instant, elle ne peut être morte ; Dieu ne le permettrait pas !

Et il recommençait à employer ces moyens dont l’inefficacité lui était cependant démontrée.

Tout à coup il se frappa le front avec violence.

— Je suis fou, dit-il.

Et, fouillant vivement dans sa poitrine, il tira d’une poche de son dolman un flacon de cristal rempli d’une liqueur rouge comme du sang, il déboucha le flacon, desserra avec son poignard les dents de la jeune fille, et laissa tomber dans sa bouche deux gouttes de cette liqueur.

L’effet en fut subit.

Les traits se détendirent, une couleur rosée envahit le visage, la Gazelle blanche entrouvrit faiblement les yeux et murmura d’une voix brisée :

— Mon Dieu ! où suis-je ?

— Elle est sauvée ! fit le Blood’s Son avec un soupir de joie en essuyant la sueur qui inondait son front.

Cependant, au dehors, l’orage était dans toute sa fureur.

Le vent secouait avec rage le misérable hangar, la pluie tombait à torrents, et le tonnerre roulait dans les abîmes du ciel avec un fracas horrible.

— Une belle nuit pour une reconnaissance ! murmura le Blood’s Son.






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Chapitre 5


L’hacienda Quemada

C’était un groupe étrange que celui formé par cette charmante créature et ce rude coureur des bois, au sommet de cette colline dévastée, troublée par la foudre et illuminée d’éclairs fulgurants.

La Gazelle blanche était retombée pâle et inanimée.


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