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Alec Ace












Le Silence des Damnés










Du même auteur :



Captif des sables – Février 2017


Du temps pour nous – Février 2016

Recueil de 2 nouvelles coécrites avec

Jeremy Henry – A.P. LHAM – Mathias P.Sagan

Mentions légales :



© Alec Ace 2015 pour le texte

© Men Over the Rainbow Publications 2018 pour la présente édition

© Virginie Wernert pour le graphisme de la couverture


Ceci est une œuvre de fiction. Les personnages, lieux et évènements décrits dans ce récit proviennent de l’imagination de l’auteur ou sont utilisés fictivement. Toute ressemblance avec des personnes, ou des évènements existants ou ayant existé est entièrement fortuite. L’auteur reconnaît que les marques déposées mentionnées dans la présente œuvre de fiction appartiennent à leurs propriétaires respectifs.

Avertissement sur le contenu : Cette œuvre dépeint des scènes d’intimité entre hommes et un langage adulte. Elle vise donc un public averti et ne convient pas aux mineurs. L’auteur ainsi que la maison d’édition déclinent toute responsabilité pour le cas où la présente œuvre serait lue par un public trop jeune.


ISBN papier : 979-10-96349-46-3

ISBN numérique : 979-10-96349-45-6

Dépôt légal : Avril 2018


Le Code de la Propriété Intellectuelle n’autorisant, aux termes de l’article L.122-5, 2° et 3° a, d’une part, que les « copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste ou non destinées à une utilisation collective » et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, « toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite » (art. L.122-4).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon, sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la Propriété Intellectuelle.


TABLE DES MATIÈRES





Lexique

Prologue

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Épilogue

Résumé





Au crépuscule de sa vie, Johannes Heigel décide de mettre de l'ordre dans ses affaires. Son passé semble bien loin, et pourtant le fil de ses souvenirs va le ramener à Saint-Jean, dans la France occupée de 1941.

Commence alors le récit de sa jeunesse nazie et son existence de soldat allemand, partagé entre exaltation et désillusions, durant l’une des périodes les plus sombres de l’Histoire.

Il revient notamment sur sa relation sulfureuse avec Maximilian Ritter, plus taboue et condamnable à toute autre, à une époque où devoir et secret ne font pas bon ménage.

Johannes aura-t-il le temps de faire la paix avec lui-même, avant d’entamer son dernier voyage… ?



Remerciements



Pour ce premier ouvrage publié à titre professionnel, je tiens tout d’abord à remercier Bénédicte Girault et l’équipe de Men Over the Rainbow d’avoir accepté de se lancer dans l’aventure à mes côtés. Ce fut un parcours palpitant et riche en émotions !

L’histoire de Maximilian et Johannes sommeillait dans un placard depuis octobre 2015, et rien n’aurait été possible sans l’appui de mon adorable collègue et ami, Jeremy Henry, qui m’a vivement encouragé à soumettre ce texte à une maison d’édition. Moi-même, je n’y croyais pas. Je craignais que le sujet ne soit jugé trop sensible, voire inintéressant aux yeux des lecteurs et puis, grâce à lui, j’ai franchi le pas… Que de chemin parcouru depuis ! En novembre 2016, je signais mon premier contrat avec Bénédicte et l’aventure a démarré.

Il m’aura fallu de très nombreuses heures de travail, des années de recherches et de corrections pour aboutir à ce résultat mais je ne regrette rien, bien au contraire. Le processus créatif m’a réellement passionné et plongé dans les méandres de l’Histoire trop souvent laissés de côté.

Je remercie également Jennifer pour son aide précieuse, ma famille ainsi que mes lecteurs pour leur soutien. Merci du fond du cœur !

Quoi qu’il en soit, j’espère que vous prendrez plaisir à vous laisser entraîner dans ce voyage temporel…

Lexique



  • Dios mío : Signifie Mon Dieu, en espagnol.

  • Obersturmführer : Équivalent de Lieutenant.

  • SS : De l’allemand Schutzstaffel, signifiant escadron de protection. Importante organisation paramilitaire du régime nazi, dirigée à partir de 1929 par Heinrich Himmler.

  • Luger : Pistolet semi-automatique.

  • Feldwebel : Sous-officier de l’armée allemande, dont le grade est un équivalent d’adjudant.

  • Wehrmacht : Nom de l’armée régulière allemande sous le IIIe Reich.

  • Méthamphétamine : Drogue consommée par bon nombre de soldats durant la guerre, connue par l’armée allemande sous le nom de Pervitin. Elle procurait de l’énergie, de l’assurance, faisait oublier la fatigue, mais rendait extrêmement dépendant et victime de nombreux effets secondaires désastreux sur le plan sanitaire.

  • SD : De l’allemand Sicherheitsdienst, pouvant être traduit par Service de Sécurité, désigne le Service de Renseignements de la SS.

  • Triangle rose : Symbole en tissu utilisé dans l’univers concentrationnaire nazi pour désigner les prisonniers homosexuels.

  • Kleiner Fuchs : Signifie petit renard en allemand.

  • Mein Schatz : Peut se traduire par mon trésor ou mon chéri.

  • Kaiser : Titre faisant référence à l’Empereur et Roi de Prusse Guillaume II. Figure allemande majeure de la Première Guerre mondiale.

  • Le Temps des cerises : Chanson dont les paroles furent écrites en 1866 par Jean-Baptiste Clément, et la musique composée en 1868 par Antoine Renard.

  • Max und Wilhelm, Juni 1944 : Max et Wilhelm, juin 1944.

Prologue



C’était un dimanche ensoleillé. Johannes Heigel s’occupait des grillades, pendant que sa femme Fernanda surveillait de près le contenu de ses casseroles en cuisine.

Le vieil homme se tenait devant un grand barbecue de pierre, armé d’une fourchette à viande, et retournait de temps à autre les entrecôtes de bœuf qui cuisaient patiemment sur le gril.

Aussi filiforme que dans sa jeunesse, Johannes avait pourtant les cheveux blancs liés à son grand âge, les traits tirés, le dos quelque peu courbé et surtout le regard de celui qui en avait trop vu.

Pépé Joàn, comme l’appelaient les membres de sa famille, était connu pour être un grand-père taciturne néanmoins sympathique. Chaque jour ou presque, il s’isolait durant des heures dans son jardin potager, et ne revenait à la maison que lorsque les rayons virulents du soleil lui faisaient risquer l’insolation. Quant à Fernanda, bien qu’elle le trouvât souvent déraisonnable pour son âge et plus têtu qu’une mule, elle l’adorait et ne lui posait pas de questions. Il en avait toujours été ainsi. L’une des raisons tacites de la réussite de leur mariage.

Johannes n’aimait pas les questions. Il ne les avait jamais aimées, et il détestait par-dessus tout parler de lui, avant son arrivée en Argentine, près de cinquante ans auparavant. Cela relevait d’une autre vie, enfouie au plus profond de sa mémoire. Il emporterait ses secrets les plus sombres, jusque dans sa tombe.

Qu’en auraient pensé ses proches, s’ils avaient su ? Quels regards auraient-ils posés sur lui ? Même le temps ne pouvait effacer ses actes. Toutes ces choses seraient gravées en lui à jamais. Il n’existait pas de pardon, aucune rédemption, Johannes en avait parfaitement conscience. Il conserverait donc le silence.

Pourtant, malgré l’énergie qu’il avait employée à refouler son histoire personnelle, il sentait au fond de lui depuis quelque temps comme un besoin vital de mettre de l’ordre dans ses affaires, et d’ouvrir une dernière fois la petite boîte métallique et usée qui sommeillait au grenier.

Pourquoi après tant d’années ? Non pas qu’il eût oublié, bien au contraire. Johannes y pensait souvent. La nuit, il revoyait ce visage, aussi beau et fin qu’autrefois. Sa mémoire se trouvait intacte. Le temps n’avait en rien altéré ses souvenirs, mais il s’interdisait de remonter au grenier et de ressortir cette boîte de sa cachette, espérant ainsi vivre dans le présent et non en compagnie de ses fantômes.

Il faisait chaud en ce mois de novembre à Córdoba, le climat argentin étant particulièrement clément à cette période de l’année. Le ciel était bleu avec seulement quelques cumulus à l’horizon, et le thermomètre devait friser les trente degrés à l’ombre. Le temps idéal pour un barbecue.

Comme chaque dimanche, la grande table du salon de jardin se trouvait dressée pour une quinzaine de personnes, et tandis que le vieil homme retournait patiemment les entrecôtes sur le gril, plongé dans ses pensées, le grincement métallique du portail se fit entendre, suivi d’éclats de voix. Ce dernier releva alors la tête et vit Sofía, sa fille aînée, traverser la cour en compagnie de son mari David et de leurs deux enfants, lesquels vinrent aussitôt à la rencontre de leur grand-père. Johannes les salua, déposa une bise sur la joue de sa fille et demanda des nouvelles de Paola, la fille aînée du couple qui devait arriver un peu plus tard avec son conjoint.

David proposa son aide à son beau-père, mais Johannes refusa poliment. Le barbecue était son affaire.

— Papa, tu ne devrais pas rester sans rien sur la tête, tu vas attraper une insolation ! Maman a déjà dû te répéter au moins mille fois de mettre un chapeau quand tu es dehors, et moi aussi, le réprimanda Sofía, levant les yeux au ciel.

— Je n’ai pas besoin de chapeau, ça va très bien comme ça, rétorqua Johannes, aussi borné qu’à son habitude.

— Laisse, Sofía, ton père n’écoute jamais rien, déclara Fernanda, qui sortait tout juste de la cuisine, partagée entre l’exaspération et l’amusement, face à l’attitude puérile de son mari.

Elle déposa sur la grande table plusieurs plats contenant divers mélanges de légumes très appétissants et David, de même que les enfants, l’aidèrent.

Malgré son âge avancé, Fernanda s’affairait encore derrière les fourneaux avec une énergie remarquable, bien décidée à régaler les siens. Ici, le dimanche représentait un jour de partage, l’occasion de se retrouver autour d’un délicieux repas, et tout le monde chez les Heigel tenait à perpétuer cette précieuse tradition.

Bientôt, tout fut fin prêt. Et tandis que Johannes disposait la viande fumante sur un plateau, le reste de la famille franchit le portail. Fernanda les accueillit, rayonnante.

Elle serra tout d’abord son fils Cristián dans ses bras, ainsi que sa fille Daniela, la benjamine de la fratrie. Puis elle fit la bise à leurs conjoints respectifs, Maria et Javier. Enfin, elle enlaça affectueusement tour à tour chacun de ses petits-enfants. Ils prirent rapidement place autour de la table, à l’ombre de la tonnelle. Toutefois, deux chaises restaient encore vides.

— Où est Paola ? demanda Fernanda à Sofía.

Cette dernière haussa les épaules en soupirant.

— Elle m’a dit qu’elle devait aller quelque part ce matin avec son petit ami, mais tu la connais, elle est constamment en retard.

— Bah, tu sais bien comment sont les jeunes, chérie, nous étions pareils à leur âge, répliqua David, amusé.

— On n’a qu’à commencer sans eux, ils finiront par arriver et il y aura encore suffisamment à manger, déclara Johannes qui venait de prendre place en bout de table, dominant l’assemblée et incarnant ainsi à merveille son rôle de patriarche.

En moins de deux, les plats commencèrent à circuler de main en main, se croisant dans un joyeux brouhaha. David servit le vin, Cristián découpa la viande et bientôt chacun fut servi.

Le déjeuner se déroula dans la bonne humeur.

Les Heigel formaient ce qu’on appelait une famille idéale, unie et pleine de joie de vivre. Personne ne manqua de complimenter Fernanda sur sa cuisine. Toutefois, alors que tous s’étaient resservis pour la deuxième fois, Johannes en était encore à sa première assiette. Il semblait avoir peu d’appétit, ce qui ne lui ressemblait guère. Ses traits, particulièrement tirés, lui donnaient mauvaise mine. Sa femme l’avait remarqué bien sûr, cependant, il s’était évertué à lui affirmer qu’il se sentait parfaitement bien. Et avant même qu’elle amenât la tarte confectionnée le matin même, il se leva, à la surprise générale, prétextant que la chaleur l’avait fatigué et qu’il allait faire une sieste.

Lorsque le vieil homme eut quitté le jardin, Cristián tourna aussitôt son regard vers sa mère, laquelle haussa les épaules, perplexe.

— J’ignore ce qu’il lui prend. Ça fait plusieurs jours qu’il se comporte comme ça. Je lui ai bien dit d’aller consulter le médecin. Enfin, tu connais ton père. Il est inutile d’essayer de le convaincre quand il a décidé quelque chose.

Fernanda soupira et Cristián, inquiet, voulut rejoindre son père, cependant elle lui assura qu’il valait mieux le laisser seul. Il dormirait sûrement tout l’après-midi, alors il renonça. Après tout, Johannes avait toujours eu besoin de ses moments de solitude.

À la fin du repas, chacun mit la main à la pâte pour débarrasser la table, puis les filles aidèrent leur mère pour la vaisselle. Cette dernière retourna ensuite au jardin avec une énorme tarte aux fruits qui fit naître un sourire sur tous les visages. Fernanda la déposa au centre de la table et commença la découpe. Heureusement, elle en avait confectionné une deuxième, ce qui n’était pas de trop pour nourrir une telle tribu de bons vivants.

Les discussions reprirent, et les deux gâteaux furent rapidement engloutis. Un délice !

Au salon, Johannes, confortablement installé dans son fauteuil, profitait de la relative fraîcheur de la pièce. Les volets battants étaient tous clos côté Sud, et les fenêtres côté Nord restaient entrouvertes, facilitant ainsi la circulation de l’air dans la pièce. La chaleur l’accablait, et plus particulièrement ses douleurs persistantes au niveau de la poitrine. Cela durait depuis plusieurs semaines déjà, néanmoins, jamais Johannes ne les avait ressenties aussi virulentes que ces derniers jours. Il frotta son torse d’une main, se massant lentement le côté gauche en espérant que le tiraillement finirait par s’atténuer. Il cala sa tête contre le fauteuil, puis ferma les yeux un instant. À nouveau, il se mit à penser. Il songea une fois de plus à la petite boîte au grenier, celle qui renfermait ses souvenirs, ses secrets les plus précieux et aussi les plus terribles.

Le mal, qui ne le quittait plus et n’allait qu’en s’accentuant, était-il le signe qu’il lui fallait l’ouvrir une dernière fois ? Mettre tout à plat pour enfin être en paix avec lui-même ?

De longues années s’étaient écoulées, des décennies pendant lesquelles il s’était efforcé de vivre normalement, en fondant une famille, sans rompre totalement avec le passé. Il avait mené des recherches en secret, tenté de le retrouver, en usant des quelques relations qu’il avait encore de cette époque. En vain. Johannes n’avait pas réussi à en apprendre davantage, du moins jusqu’à l’année dernière.

Avec le temps, il s’était résigné à l’idée qu’il était mort et que de toute façon à son âge, on ne courait plus après des chimères. Il avait souffert en silence chaque jour. Toutefois, peu avant Noël, Johannes avait reçu une lettre en provenance d’Allemagne, plus exactement de Düsseldorf. Ce courrier avait été envoyé par une certaine Madame Krüger qui, ayant appris qu’il cherchait des d’informations, lui avait fait part de ce qu’elle savait. Ce fut un choc. Sur cette simple feuille de papier, rédigée par la main d’une inconnue, figurait noir sur blanc ce que Johannes avait toujours voulu découvrir et aussi ce qu’il avait tant redouté au fond de lui : Maximilian Ritter était mort. Madame Krüger, qui soutenait avoir été son infirmière pendant plusieurs années, lui avait communiqué l’adresse d’un cimetière où elle supposait que son corps avait été enterré.

Johannes n’en avait pas touché un mot à sa femme ni à ses enfants. Si Maximilian était bel et bien décédé, dans ce cas rien ne justifiait de remuer le passé et encore moins de conserver la lettre. Néanmoins, chaque ligne, chaque mot demeuraient parfaitement inscrits dans sa mémoire. Il ne pouvait en oublier le contenu.

La porte du salon s’ouvrit sur Cristián. Celui-ci pénétra dans la pièce et vint près de son père. Il posa une main sur son épaule.

— Papa, ça ne va pas ?

Johannes plongea son regard océan dans celui inquiet de son fils. Malgré ses traits tirés et la pâleur de son visage, le vieil homme esquissa un sourire qui se voulait rassurant.

— Si, ça va très bien, je suis juste un peu fatigué. Je vais me reposer et je vous rejoindrai d’ici une heure ou deux. C’est ta mère qui t’envoie ?

Cristián secoua la tête.

— Non. Je suis venu, parce que je me fais du souci. Tu peux essayer de raconter des bobards aux autres, mais pas à moi. J’aimerais que tu me dises ce qu’il y a, s’il te plaît.

— Je te l’ai dit. La fatigue, persista Johannes, devinant que le masque qu’il arborait se fissurait lamentablement.

Au fond, il ne possédait plus la force nécessaire de lutter.

Cristián parut déçu et surtout un brin agacé par l’entêtement dont faisait preuve son père.

— Tu as donc si peu confiance en moi ? Je veux dire... je suis ton fils ! Nous avons toujours été proche, alors pourquoi ne me dis-tu rien ?

Johannes détourna le regard et resta silencieux, un moment, coupable de le tenir dans l’ignorance. Son aîné était l’une des personnes qui comptaient le plus à ses yeux. Alors, il songea à lever le voile sur ce qui le rongeait. Il ne pouvait s’empêcher d’avoir peur. Une peur profondément ancrée en lui.

En lui révélant cette partie de sa vie, il craignait de le perdre, et de perdre ce qu’il avait mis des années à bâtir. Que diraient-ils ? Que penseraient-ils de lui ?

— Papa... reprit-il, pour le tirer de son mutisme.

Johannes murmura, accablé :

— Tu ne me le pardonnerais jamais, Cristián. Tu ne pourrais pas comprendre. Personne ne le peut...

La douleur dans sa poitrine se trouvait toujours là, bien présente, et à nouveau il eut l’impression que son cœur se trouvait violemment pris en étau. Il porta la main à sa poitrine, crispé. L’air commençait à lui manquer. Ses doigts s’enfoncèrent dans les accoudoirs du fauteuil et il étouffa un gémissement plaintif. Aussitôt, Cristián s’agenouilla auprès de lui et se mit à sa hauteur. Il déposa vivement ses mains sur ses épaules.

— Papa ! Papa, qu’est-ce que tu as ?!

Mais, Johannes ne répondit pas. Comme s’il était soudain devenu le spectateur de son propre malheur. Il se sentait partir, peinant de plus en plus à respirer, à cause de la douleur qui le terrassait. Sa tête tournait, et la voix de son fils lui semblait de plus en plus lointaine, comme dans un rêve. Presque irréel. Puis ce fut le trou noir, Johannes chuta de son fauteuil et se retrouva étendu sur le sol, inconscient.

Cristián, paniqué, appela sa mère, alertant ainsi tout le monde. Sans perdre une minute, David et Javier, les deux beaux-frères de Cristián, se précipitèrent au salon, pendant que Cristián contactait les secours. Sofía, tentait de rassurer Fernanda, en l’entourant de ses bras, pendant que Daniela, qui parvenait tant bien que mal à conserver son sang-froid, était restée à l’extérieur avec les enfants.

Dios mío (Signifie Mon Dieu, en espagnol)… ne cessait de murmurer Fernanda qui sanglotait dans les bras de sa fille.

Une ambulance fut rapidement dépêchée sur place, et Johannes fut transporté sur un brancard jusqu’à celle-ci. Cristián et Fernanda l’accompagnèrent à l’intérieur du véhicule, tandis que les autres, depuis la cour, les regardèrent s’éloigner, non sans inquiétude.

Après le départ de l’ambulance, on entendit encore un bon moment le signal retentissant de la sirène dans les rues, puis le silence s’installa. Un silence profond et pesant.

Les Heigel se réunirent autour de la table de la cuisine, dans l’espoir que tout irait bien pour Johannes et que Cristián ou Fernanda leur donnerait des nouvelles au plus vite.


* * *


De retour d’un séjour à l’hôpital, Johannes rentra chez lui, épuisé, et pour cause : en plus de son souci de santé qui l’avait fortement affaibli, ce dernier avait subi plusieurs nuits blanches à réfléchir, dans sa chambre. Son épouse était restée longuement avec lui chaque jour, espérant qu’il serait bientôt sur pied. Et il avait également reçu les visites incessantes des membres de sa famille : enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants compris. Tout ce beau monde s’était relayé à son chevet, en permanence. Le soir venu, une fois l’heure des visites terminée, quand chacun s’en allait, les mêmes choses lui revenaient inlassablement à l’esprit.

Le médecin lui avait annoncé la sentence ; une coronaropathie, entraînant le rétrécissement inéluctable de ses artères coronaires. Johannes, désormais fixé quant à son état de santé, se savait condamné.

Après tant d’années, la mort ne l’effrayait plus, mais il ne pouvait s’ôter de la tête l’image de son fils et le regard qu’il lui avait adressé, avant son malaise. Culpabilité.

Le vieil homme éprouvait le sentiment d’arriver au bout du chemin. Peut-être le fait de tout lui dire, de lui confier enfin ses secrets, lui permettrait-il de partir en paix ? Non pas que Johannes crût en une quelconque rédemption, au vu des actes qu’il avait commis, rien ne serait jamais effacé. Néanmoins, Cristián méritait de connaître la vérité.

Le soir venu, la famille au complet célébra le retour de Johannes, dans un charmant petit restaurant de Córdoba. L’ambiance y était très conviviale, animée. Les Heigel avaient retrouvé leur bonne humeur, et Fernanda se sentait profondément soulagée par le retour de son mari auprès d’elle. Cette dernière posait sa tête contre son épaule, avec une affection évidente.

Après le dîner, alors qu’il commençait à se faire tard, chacun rentra chez soi. Avant de prendre congé, ils se saluèrent chaleureusement. Sofía et Daniela serrèrent leur père dans leurs bras, lequel les enlaça en retour avec tendresse. Ses enfants étaient ce qu’il possédait de plus beau et de plus précieux au monde.

Cristián, qui avait conduit ses parents jusqu’au restaurant afin de leur éviter de prendre la route de nuit, entreprit de les raccompagner. Il prit place derrière le volant, Johannes s’installa sur le siège passager et Fernanda à l’arrière.

Le trajet jusqu’au domicile du couple se déroula dans un calme relatif. Fernanda et Cristián échangeaient quelques mots, tandis que l’autoradio diffusait un air de musique latine pour le moins entraînant.

Johannes, quant à lui, restait silencieux, se contentant de regarder le paysage nocturne défiler à travers la vitre. Puis ils arrivèrent dans la cour où Cristián gara sa berline. Il embrassa sa mère sur la joue, lui souhaita bonne nuit, et celle-ci rentra dans la maison. Cependant, au moment de saluer son père, Cristián sentit que c’était maintenant ou jamais. Ils étaient enfin seuls.

— Bonne nuit, Cris, et merci pour la soirée, déclara Johannes, s’apprêtant à rejoindre sa femme à l’intérieur.

— Papa...

Johannes tourna la tête et se raidit légèrement, comme s’il savait déjà à quoi s’attendre.

— Il est tard, Cristián...

— J’aimerais vraiment qu’on parle tous les deux, s’il te plaît.

Il soupira face à l’insistance de son fils, toutefois, abandonna vite l’idée de s’esquiver une nouvelle fois. Il devait affronter son jugement.

— Bon, très bien. Viens.

Il l’invita à effectuer quelques pas avec lui, dans le grand jardin. Ici, rien ne dérangerait leur conversation.

Durant un temps, ils restèrent silencieux, se contentant de marcher parmi les différentes espèces de plantes et de fleurs. Le silence était tendu, gêné. Cristián avait perdu son assurance habituelle, et son père attendait ses questions avec une certaine anxiété.

Tandis qu’ils arrivaient près d’un massif d’oiseaux de paradis, Cristián réamorça la discussion, embrayant sur le sujet qu’il croyait être le moins sensible.

— Qu’ont dit les médecins, au sujet de ton malaise ? Ils t’ont prescrit quelque chose ?

Johannes devrait d’abord lui annoncer qu’il était atteint d’une maladie dont il ne se remettrait pas. Une tâche délicate.

— Eh bien... Ils m’ont soumis à un tas d’examens et ils disent que, hésita-t-il un instant avant de poursuivre, je suis atteint d’une coronaropathie.

— Quoi ?

La nouvelle s’abattit comme la foudre sur un arbre.

— La maladie entraîne le rétrécissement de mes artères, expliqua Johannes.

Il ne voulait en aucun cas dramatiser davantage la situation. Ses proches s’étaient suffisamment inquiétés, au cours des derniers jours.

— Mais... ils t’ont bien prescrit un traitement ou quelque chose qui va t’aider à aller mieux, non ?

L’inquiétude transparaissait derrière la voix de Cristián. Jamais il n’aurait pensé à ça.

— Oh, tu sais, à mon âge, ça ne servirait plus à grand-chose. Ne fais pas cette tête, Cris. Je n’ai encore rien dit aux autres, alors surtout garde-le pour toi, d’accord ?

— Et quand est-ce que tu comptes leur annoncer ?

Après une brève hésitation, Johannes répondit, déterminé.

— Il n’y a que ta mère et toi qui êtes au courant. Je refuse que les autres le sachent.

À cet instant, Cristián parut encore plus interloqué. Comment son père pouvait-il seulement envisager de dissimuler son état de santé alarmant au reste de la famille ? C’était impensable !

— Comment ça, tu refuses ? Tu n’as pas le droit de leur mentir ! Ils se font tous du souci pour toi, et moi aussi d’ailleurs !

— Ils sont déjà suffisamment inquiets. J’en ai parfaitement le droit. L’affaire est close, coupa sèchement Johannes, résolu.

Mais, Cristián ne l’entendit pas de cette oreille. Il haussa la voix.

— Tu ne peux pas prendre les choses à la légère ! Il s’agit tout de même de ta santé, papa ! On est une famille, on est censés s’entraider, alors que toi, tu te résous simplement à te murer dans le silence, comme tu le fais tout le temps ! En vérité, tu refuses simplement de te battre !

Ces mots éveillèrent une profonde colère dans le cœur de Johannes. Lui qui ne savait rien, comment se permettait-il de le juger ?

— Je n’ai aucun compte à te rendre ! Je me suis déjà suffisamment battu dans ma vie, bien avant que tu viennes au monde, alors ne me donne pas de leçon ! répliqua-t-il, d’un ton corrosif.

Pour la première fois de son existence, Cristián ressentit une réelle colère émaner de son père. De toute évidence, il avait dû toucher une corde sensible. Continuer à le pousser ainsi dans ses retranchements n’était pas la meilleure tactique à adopter, et surtout pas alors qu’il venait à peine de rentrer de l’hôpital.

Lorsque les esprits finirent par s’apaiser et que tous deux furent à nouveau enclins au dialogue, Johannes sut que le moment était venu d’entrer dans le vif d’un sujet qui le préoccupait bien plus que sa maladie.

Cristián, quant à lui, se tut. Bien que soucieux, il arriva à la conclusion qu’il devait respecter ce choix. Il s’engagea donc à ne rien divulguer aux autres.

— Tu te souviens de tes paroles, le jour de mon malaise ? demanda soudain Johannes.

Il n’eut pas besoin de réfléchir pour se rappeler. Cristián sentait qu’il lui cachait quelque chose, et ce quelque chose semblait lui peser, mais quoi ?

— C’était en rapport avec ton état de santé ? Tu étais déjà au courant ?

Johannes secoua négativement la tête.

— Ce n’est pas de ça que j’aimerais te parler. Viens.

Il prit la direction de la maison et y entra, suivi de son fils.

Au salon, Fernanda assise dans un fauteuil sirotait une tisane – rituel qu’elle effectuait chaque soir avant le coucher. Lorsqu’elle les vit arriver ensemble, elle se redressa.

— Ah, vous êtes là. Je commençais à me demander ce que vous pouviez bien comploter là dehors, dit-elle d’un air malicieux.

Cristián se mit à sourire légèrement et l’enlaça.

— On ne complotait pas. Papa voulait seulement me montrer un truc dans le jardin, mentit-il.

— Oui, et il faut que j’aille au grenier avec Cris. Ne m’attends pas, poursuivit Johannes.

Elle fixa son époux, suspicieuse.

— À cette heure-ci ? Qu’est-ce que vous avez à remuer de si important là-haut, en pleine nuit ? Ça ne peut pas attendre demain ?

— Puisqu’il est ici, autant qu’il me donne un coup de main. On va déplacer deux ou trois bricoles, tu peux aller te coucher, répondit-il tout en ignorant son regard insistant.

Cristián accompagna son père à l’étage, intrigué par son attitude. Une fois la trappe franchie, le vieil homme appuya sur un interrupteur, et la lumière criarde d’un néon s’alluma, non sans clignoter plusieurs fois avant de se stabiliser. Cristián dut d’ailleurs baisser les yeux pour ne pas être trop ébloui.

Le grenier était empli de tout un tas de bric-à-brac entassé au fil des années, et qui prenait désormais la poussière. Il y avait une grande table recouverte d’une bâche sur laquelle avait été laissée à l’abandon une vieille lampe à huile, une poupée de porcelaine en très mauvais état, des outils rouillés et divers objets non identifiables. Plus loin, sur une chaise à bascule était entreposée une petite malle en osier, rongée par le temps et surmontée d’un ours en peluche miteux.

Johannes se fraya un chemin au milieu de ce bazar, et Cristián le suivit en prenant garde à l’endroit où il mettait les pieds, car plusieurs câbles traînaient çà et là sur le sol. Toutefois, il ne comprenait toujours pas pourquoi son père l’avait emmené ici. La raison de son accablement se trouvait-elle enfouie quelque part au milieu de ces antiquités ?

Le vieil homme se mit à pousser un gros coffre en bois qui se trouvait dans un coin de la pièce, et Cristián l’y aida sans dire un mot, préférant attendre que son père prît la parole. Une fois déplacé, Johannes retira une brique du bas du mur, faufila sa main dans le petit espace et sortit une clé. Il ouvrit ensuite l’énorme malle, farfouilla longuement à l’intérieur et trouva finalement ce qu’il cherchait, à savoir la fameuse petite boîte métallique, celle qui renfermait la vérité.

Il resta silencieux quelques instants, tenant l’objet dans sa main, le cœur battant, puis son attention se posa finalement sur Cristián.

— Tout est là-dedans, tout ce que je cache depuis tant d’années...

Il inséra la clé dans le petit cadenas qui verrouillait la boîte, et un clic se fit entendre. À l’ouverture de celle-ci, il releva le couvercle et ce fut l’incompréhension la plus totale, un choc pour Cristián.

Elle contenait plusieurs choses, notamment d’anciennes lettres, mais surtout des enveloppes, toutes frappées d’un même symbole macabre, celui de l’aigle à la croix gammée...

Chapitre 1



Au mois de novembre 1941, Maximilian Ritter, alors âgé de vingt-six ans, venait de prendre ses nouvelles fonctions en tant qu’Obersturmführer (Équivalent de Lieutenant) au bureau de la SS (De l’allemand Schutzstaffel, signifiant escadron de protection. Importante organisation paramilitaire du régime nazi, dirigée à partir de 1929 par Heinrich Himmler).de Saint-Jean, dans le Nord de la France.

L’homme était jeune, talentueux, considéré tant par ses subalternes que ses supérieurs, et surtout il avait en tout point le profil d’un nazi convaincu, ce qui avait largement contribué à son ascension sociale et professionnelle.

Dès l’âge de quinze ans, il avait intégré les rangs des Jeunesses Hitlériennes, empli d’espoir. Au terme de ces jeunes années d’enthousiasme et d’une solide formation, il était devenu comme tant d’autres le parfait produit de l’idéologie nazie et avait ainsi gravi les échelons, jusqu’à atteindre sa position actuelle, qui le satisfaisait grandement.

Ce fut à Düsseldorf, dans les rangs des Jeunesses Hitlériennes, que Maximilian fit la connaissance de Johannes Heigel, au printemps de l’année 1930. Mais à cette époque, il n’était encore question que de deux adolescents innocents qui avaient trouvé en cette organisation un moyen d’échapper à leur sombre quotidien, de réaliser leurs rêves, et surtout ils y avaient découvert une nouvelle famille prête à leur donner de l’importance. Il s’agissait, en somme, d’une machination savamment élaborée.

Les deux garçons, qui habitaient à seulement deux rues l’un de l’autre, sans toutefois s’être croisés auparavant, avaient rapidement sympathisé.

Avant Johannes, Maximilian n’avait jamais eu d’ami, pas même un simple camarade de jeu. Fils unique, il n’avait ni frère ni sœur pour lui tenir compagnie. Son quotidien depuis le décès de son père se résumait à se rendre à l’école, puis rentrer le plus vite possible à la maison afin de rester auprès de sa mère ; une femme psychologiquement fragile.

Ilda Ritter était une bonne mère certes, mais surprotectrice envers son fils, aussi ne supportait-elle pas son absence, même pour aller à l’épicerie au bout de la rue, de peur qu’il disparaisse. Il en était ainsi depuis que son mari – survivant largement mutilé de l’horrible boucherie de 1914-1918 – s’était donné la mort d’une balle dans la tête, après un énième abus d’alcool. La fois de trop. Maximilian en parlait très peu. Son père était mort et enterré, à quoi bon remuer le passé ?

Il n’avait brièvement évoqué le souvenir de celui-ci avec Johannes qu’un jour de plein été, où les exercices et la chaleur l’avaient amené à retirer son maillot, dévoilant ainsi maintes marques sur son dos et son torse. Johannes avait vite compris de quoi il s’agissait, il n’y avait rien de plus à dire.

Maximilian et Johannes avaient grandi. Ils étaient peu à peu devenus des adultes accomplis, des soldats qui faisaient désormais la fierté du parti. Ils étaient devenus des SS : l’élite de la société allemande.

Le lien tissé durant leurs jeunes années avait survécu, malgré la guerre et le temps. Il s’était même renforcé, au-delà de tout.

Johannes l’avait suivi en France, tout d’abord dans un petit bureau du Val-de-Marne, puis à Saint-Jean, où il s’était vu confier des tâches plus importantes.

Maximilian, depuis son arrivée, avait investi une chambre à l’Hôtel du Parc, situé dans une large allée très cossue. Johannes, quant à lui, s’était plus modestement contenté d’un petit logement, mis à disposition par la Kommandantur.


* * *


Ce matin-là, Maximilian l’avait convoqué dans son bureau. Même s’ils travaillaient au même endroit, cela faisait bientôt deux semaines qu’ils ne s’étaient pas croisés, ayant été l’un et l’autre très occupés.

La pièce se situait au deuxième étage d’un bâtiment de style Renaissance, réquisitionné par les autorités allemandes dès l’été 1940.


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