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ENFANTS DE LA LUNE

Tome 1 : SUNSET







Sg HORIZONS





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ISBN : 979-10-92586-07-7

« loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011 »

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1 – Du rêve à la réalité



Je m’éveillai soudainement, le corps en nage et l’esprit en déroute. La fraîcheur de la nuit me glaça ; je m’étais découverte dans mon sommeil. Le souffle court, j’allumai la lampe posée sur la table de chevet et basculai mes jambes au bord du lit. Une fois redressée, je me dirigeai vers la salle de bain, dont la porte était entrebâillée. Inutile d’allumer le plafonnier, autant rester dans la pénombre. Je tournai le robinet, puis m’aspergeai le visage d’une eau froide plus que bienvenue, me saisis d’une serviette et m’épongeai le visage. Le miroir au-dessus du lavabo me renvoyait la silhouette fine d’une jeune femme à la chevelure longue et sombre. Impossible de discerner les traits de mon visage, ni même mes yeux gris. Après un soupir, je retournai dans ma chambre.

« Bon Dieu ! C’était quoi ce rêve de fou ? »

En tout cas, Il avait été le plus réaliste et le plus détaillé de tous ceux que j’avais pu faire jusqu’à présent. Depuis quelques mois déjà, je faisais des songes étranges. Ils se produisaient à intervalles réguliers, une fois par mois. Au début, ce n’était que des bribes, des sensations qui restaient imprégnées dans ma mémoire à mon réveil le matin. Par la suite, non seulement ils persistèrent, mais ils s’intensifièrent avec le temps. Je lissai la couverture sur les draps humides de sueur ; je les changerais au petit matin. Mes pas me portèrent ensuite vers le placard pour changer de pyjama. Enfin, ce qui me servait de pyjamas se résumait à de vieilles tenues de sport. Puis, tel un papillon de nuit, je fus attirée par la luminosité provenant de l’extérieur. Je fis quelques pas vers la fenêtre. Le seul paysage à ma disposition, c’était les habitations d’en face du quartier résidentiel dans lequel je vivais et les arbres bordant la route devant ma maison. Je levai la tête et contemplai l’astre lunaire. La clarté de la pleine lune apportait une douce lumière dans le ciel étoilé.

Soupir... Je récupérai le plaid posé sur la banquette bordant la fenêtre afin de m’étendre à nouveau sur mon lit. Je tentai de me rendormir, mais décidément le sommeil me fuyait. Comment aurais-je pu m’assoupir alors que je sentais encore l’air de la nuit caresser mon visage, grisée que j’avais été par la vitesse de ma course et par cette sensation de liberté ? Et mes pattes s’enfonçant dans la terre fraîche, mon corps se mouvant si différemment, toutes ces senteurs, ces impressions qui emplissaient encore mes sens, saturant ma conscience... Je savais que cela ne pouvait pas être réel. Comment expliquer alors toutes ces sensations ? Et ces perceptions nouvelles, comme le fait de reconnaître par l’odeur d’un individu ce qu’il ressentait : la peur, la soumission, le plaisir...

Une sensation plus intense que les autres – douceur et chaleur à la fois – s’imposa : celle d’un autre corps qui m’enveloppait, me protégeait. Certes, mes parents m’avaient toujours aimée et faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour me permettre d’avoir une belle existence. Mais je n’avais jamais eu un tel sentiment de protection. J’avais dix-sept ans et on pouvait dire que j’étais du style « bien dans ses baskets » même si, parfois, je me sentais un peu seule. Mes parents avaient une telle complicité, que bien souvent le monde semblait ne plus exister pour eux. Et moi, eh bien, je faisais partie de ce monde. Dans ces moments-là, j’attendais que ça passe, qu’ils remarquent à nouveau ma présence. C’était beau, cet amour qu’ils partageaient, beau mais également inquiétant tant ils semblaient ne pas pouvoir vivre l’un sans l’autre. Je commençais à m’interroger sur mon futur, si je voulais moi aussi trouver un tel compagnon. En parlant de futur, j’avais du mal à me projeter dans l’avenir. Que ce soit avec mes proches ou à l’école, on essayait de savoir ce que je voulais faire dans la vie. Comment je pouvais choisir un métier quand j’étais bien incapable de décider de ce que j’allais faire la semaine suivante ?

Heureusement pour me distraire, je pouvais compter sur mes amies pour faire quelques sorties ciné ou autre. Nous avions toutes dix-sept ans et brunes Au-delà de ça, Beverly, Abigail, Emily et moi avions un physique et un caractère différent, mais le fait d’avoir suivi une bonne partie de notre scolarité ensemble avait consolidé nos liens d’amitié. Au lycée, je passais mon temps avec elles. Mon quotidien était fait de rires, d’apprentissages et d’amusements. Comme tout le monde, j’aspirais à grandir plus vite, et paradoxalement je profitais autant que possible de mon adolescence, loin des soucis d’une vie d’adulte. Je voyais suffisamment mes parents se prendre la tête pour des problèmes du quotidien, alors autant les retarder tant que c’était possible. Mais ces derniers temps, quelque chose me dérangeait. J’avais de plus en plus l’impression d’être différente, surtout depuis que ces songes avaient commencé. Il m’arrivait même de penser que je n’étais pas à ma place parmi ces gens que j’avais toujours connus, comme si j’étais en décalage par rapport à eux. Quand cela arrivait, j’étais sujette à un tourbillon incessant de sentiments : l’incompréhension, l’incertitude et même la peur.

Pourquoi le songe que je venais de revivre se révélait-il en totale contradiction avec ces moments-là ? Comme si j’avais perçu instinctivement la place que je devais occuper, ce qu’on attendait de moi. C’était des choses si simples, si pures, loin de toutes ces interrogations et ces doutes qui égrainaient comme les autres mon existence. C’est en me replongeant dans ces sentiments qui avaient été miens pour un bref moment que je réussis finalement à trouver le sommeil.



***



Quatre mois s’écoulèrent et septembre arriva. J’avais passé mes vacances chez la sœur de ma mère, de l’autre côté du pays, à Montréal. J’adorais ces instants passés auprès de ma cousine Sophie, qui avait mon âge. J'étais fille unique. Faut dire que ma venue au monde ne s’était pas très bien passée. Ma mère avait fait une hémorragie interne qui avait failli lui coûter la vie, et mon père n’avait pas voulu d’un autre enfant afin de ne faire courir aucun risque à la femme qu’il aimait tant. La vie de Sophie était quasi identique à la mienne, si ce n’est qu’elle résidait dans une métropole et moi dans la petite ville de Revelstoke, au cœur des montagnes de la Colombie-Britannique. Devant l’attachement manifeste que nous avions l’une pour l’autre, nos parents faisaient en sorte que nous passions l’été ensemble, et ce, pour la quatrième année consécutive. Cette année, c’est moi qui l’avais rejointe. J’étais rentrée il y avait quelques jours de cela.

Je me trouvais maintenant en voiture, en compagnie de mon père qui me devait me déposer devant mon bahut pour le début des cours. Il se rendrait ensuite derrière l’école, à la scierie pour laquelle il travaillait. Je basculai le pare-soleil et étalai du gloss rose sur mes lèvres en observant mon reflet dans le miroir.

— Ah, les filles ! grommela mon paternel face à ma manie de me pomponner dès que l’occasion se présentait.

— Exact, répliquai-je en souriant, ce qui lui fit lever les yeux au ciel.

Je pris le temps de lisser soigneusement ma chevelure d’un noir de jais que j’avais décidé de laisser libre pour la rentrée. Je fus surexcitée en apercevant mes amies.

— Les voilà ! Tu peux me déposer là, Pa !

Mes trois copines étaient facilement identifiables alors qu'elles agitaient leurs bras en l'air pour attirer mon attention.

« Celles-là, alors ! »

Je n’aimais pas spécialement l’école, mais qui aimait ça ? Je faisais ce qu’il fallait pour avoir la moyenne, ni plus ni moins. En revanche, j’adorais passer mes journées avec mes copines à discuter et à parler de garçons. C’était devenu notre distraction principale ces derniers temps. Le nouveau pick-up deux places de mon père stoppa net. J’ouvris la porte avec l’intention de les retrouver alors qu’elles se dirigeaient vers l’entrée comme tous les autres élèves. Mon père me rappela à l’ordre :

— Elynn, n’oublie pas, je finis tard ce soir. Tu prends le car scolaire pour rentrer.

— Okay, Pa. No soucy. À plus, lançai-je en sortant du véhicule.

J’avais rejoint le groupe avant même que la voiture ne soit partie. Ce fut des embrassades en règle ! Je n’avais pas revu Emily, Abigail et Beverly depuis deux longs mois.

— Elynn ! Tu ne m’avais pas dit que tu avais acheté des fringues, là-bas, me gronda gentiment Emily.

Je portais mon nouveau jean slim à la coupe parfaite avec un t-shirt fluide couleur chocolat et ma nouvelle veste en cuir de la même couleur. J’adorais celle-ci ayant appartenu à mon grand-père paternel bien que me copines la trouvaient vieillottes. Il faut dire qu’elles suivaient la mode, habillé d’un jean, veste trois-quarts et bottines aux pieds. Aux miens, rien de neuf, mes converses favorites comme à chacune de mes entrées.

« Hum... elles commencent sérieusement à partir en lambeaux. »

Et pourtant je persistais à les mettre à chaque moment important de ma vie, comme la première fois où j’étais vraiment sortie avec un garçon, deux ans plus tôt.

— T’as vu ! Alors, racontez-moi ! Que s’est-il passé durant mon absence ? questionnai-je en détournant son attention sur un sujet un peu plus intéressant.

Mes amies me révélèrent les derniers potins estivaux au fil de la matinée, profitant de la moindre pause et du déjeuner. Je les retrouvai sur les coups de quinze heures devant mon casier dans le couloir du premier étage. Alors que je rangeais mes livres dans le casier, Abigail m’interpella :

— Elynn, tu viens avec nous ? Nous allons mater les mecs s’entraîner.

— Où ça ?

— Sur le terrain, nouille ! C’est la sélection pour l’équipe de football cet aprèm, quoi d’autre ? lâcha Emily en secouant la tête, dépitée par ma lenteur d’esprit.

Tout en refermant le casier, je lui répondis :

— J’ai mis mon nouveau jean. Je ne voudrais pas le salir comme la dernière fois.

— Oh arrête de faire ta chochotte ! réagit Abigail en glissant un bras sous le mien pour m’entraîner d’autorité avec elle.

Contrainte de suivre mes trois amies, je bredouillai :

— Okay ! Mais pas longtemps. Je ne dois pas rater le bus, hein !

— Plus un problème ! Je possède ma voiture, maintenant, déclara Beverly, la seule à avoir des yeux clairs comme moi – les siens d’un joli vert, et les miens gris.

Elle souleva négligemment les épaules. Imaginer mon amie, la maladresse incarnée, au volant d’un véhicule me fit frissonner d'horreur.



***



Moins de dix minutes plus tard, nous étions toutes assises sur les gradins à comparer et évaluer les garçons qui défilaient en contrebas pour participer à la sélection de l’équipe de football. Cependant, pour toutes les filles venues les observer ce jour-là, cela s’apparentait davantage à un concours de mâles sexy pour une pub qu’à une sélection sportive.

— Il ne nous manque plus que du pop-corn, nota Abigail, bavant presque devant le spectacle qui s’offrait à nous.

— Vous ne trouvez pas que Lansa a pris des muscles durant l’été ?

Je jetai un regard sur Emily qui venait de parler. Très concentrée, elle tapotait un doigt ses lèvres tandis qu’elle contemplait intensément le jeune postulant. Je reportai mon attention sur Lansa Sanderson, que nous connaissions toutes de vue depuis plusieurs années. Effectivement, le jeune homme fluet qu’il avait été n’existait plus. C’était aujourd’hui un « Jacob sauce Twilight ».

— Il n’est pas le seul. Regardez ses cousins, ajouta Abigail, désignant d’un signe du menton les deux garçons non loin de Lansa.

Lansa, Matthew et Ethan, le plus jeune, faisaient tous les trois partie d’une famille amérindienne, comme l’indiquait leur peau cuivrée et leur magnifique chevelure noire. Je ne les côtoyais que depuis qu’ils avaient intégré le lycée. Je ne savais même pas qu’ils avaient postulé pour faire partie de notre toute nouvelle équipe de football américain. Comme les autres, ils portaient chacun un plastron avec épaulières d’un bleu foncé pour protéger le haut de leur corps, rendant leurs carrures d’autant plus impressionnantes. Comme il faisait chaud, ils avaient remonté le bas de leur pantalon en lycra doré et portaient un t-shirt manches courtes. Certains des joueurs ne portaient pas leur casque alors qu’ils n’en étaient qu’à s’échauffer en faisant des étirements. J’observai le trio un moment avant de répliquer sur le ton de l’évidence :

— Ouais, ils ont dû s’inscrire à une salle de sport. Rien de très surprenant à ça.

— Ils sont devenus canon, en tout cas, soupira rêveusement Beverly, assise à mon côté.

Un regard et je la vis entourant son chewing-gum autour de son index.

« Beurk ! »

— Trop dégueu ! Tu vas attraper une maladie à faire ça. Je pensais que tu avais arrêté.

Elle se tourna vers moi, me fixant sans comprendre, avant de réaliser ce que je venais de lui dire.

— Ah ça ! Ouais, je sais, grommela-t-elle.

Puis, elle jeta son chewing-gum dans le vide sous notre banc et d’essuyer les doigts sur son jean. En croisant ses jambes dénudées par sa mini-jupe, Emily avança :

— Bon alors... Que fait-on pour samedi ? Il faut qu’on marque le coup ! C’est la rentrée, après tout.

Nous formions un sacré quatuor. Emily était l’entreprenante, celle qui proposait constamment des plans, des sorties. Abigail était l’intello de service. Elle était suffisamment sympa pour nous aider dans nos devoirs, ce qui n’était pas une mince affaire. Quant à Beverly, elle était la douceur incarnée, toujours distraite et je n’arrivais pas à croire qu’elle avait obtenu son permis la première, devenant ainsi un vrai danger public pour le reste de la société. Quant à moi, je suivais les autres. Oui, on peut dire que c’est ce qui me définissait dans notre bande. Alors cela ne m’empêchait pas d’avoir du caractère, mais je n’étais pas du genre meneuse, de celles qui ont des idées à proposer ; je préférais laisser ça à d’autres. Non. En refaisant les lacets de ma Converse droite, je demandai distraitement à notre cheftaine :

— Qu’as-tu en tête ?

— Voyons voir... Pourquoi pas une séance de ciné chez Roxy’s ?

Super. Il y a un film avec Léonardo Di…

Je n’écoutais plus Beverly. Ayant perçu un danger, j’avais bondi sur mes pieds, le bras vivement tendu sur ma droite. Vint une brûlure intense, le frottement d’un objet dans la paume de ma main. Tout cela n’avait duré qu’une fraction de seconde, mais c’était comme si j’avais vu la scène se dérouler au ralenti. J’avais su qu’un ballon se dirigeait vers nous, ou plus exactement sur le visage de ma camarade. Je n’avais pas réfléchi. J’avais agi d’instinct, évitant sans doute à mon amie d’être la plus jeune fille de la région à faire de la chirurgie esthétique, histoire de rattraper les dégâts sur son visage si le ballon l’avait percutée. De mes yeux écarquillés, je fixai mon bras, essayant de comprendre ce qui venait de se passer.

C’est au moment où j’emplis à nouveau mes poumons d’air que je pris conscience que j’avais bloqué ma respiration. Et c’est alors que l’incroyable se produisit. J’entendis un son qui m’était inconnu. Avec un temps de retard, j’en déterminai la source. De l’air ; celui que je venais d’inspirer. Il glissa entre mes lèvres dans un doux murmure, continua son chemin en moi pour finir dans mes poumons. J’entendis le son que mes bronches produisirent en se gonflant. Je n’aurais jamais pensé que cela puisse faire du bruit. Et pourtant ! Un autre son éclata. Le même son se répéta une seconde fois, puis une troisième avant que je ne réalise que c’était mon propre cœur qui se contractait et se relâchait à une rythme régulier. Ce son-là était bien plus intense que celui que j’avais déjà entendu dans une chanson ou à la télévision lorsqu’une personne passait un examen médical. Il était aussi bien plus complexe qu’un simple battement sourd. Il y avait tant de subtilités dans une seule contraction cardiaque que c’en était déroutant. Mais... quel était donc ce bruit assourdissant ? Je baissai les yeux juste à temps pour voir la semelle de la chaussure de Beverly frotter l’arête du banc sur lequel elle avait mis les pieds devant elle. Je n’arrivais pas à croire que ce simple geste soit la cause du vacarme qui venait d’éclater dans ma tête.

Soudain, le silence, écrasant de vide, s’imposa. Déstabilisant. Abyssal. Et avant même que je puisse y réagir, je fus emportée par un nouveau ballet de bruits divers. Une autre inspiration, et la résonance de l’air éclata, se mélangeant à la multitude de sonorités dont je fus rapidement incapable de distinguer la provenance tant ils étaient nombreux. C’est comme si j’entendais tout. J’aurais bien tenté de comprendre ce qu’il se passait, mais cette cacophonie était devenue étourdissante, au point de m’empêcher de ne serait-ce que réfléchir.

Une pression sur ma cuisse gauche ; on venait de me toucher. Bruit et sensation de froissement du jean sur ma peau. Et cette onde de chaleur de cette main sur moi, tellement vive qu’elle passait la barrière du tissu. Ce toucher semblait avoir fait s’étirer, s’éloigner les sons vers le néant, me laissant figée et choquée. Encore debout, je fixais sans les voir les lèvres de Beverly, qui s’animèrent à nouveau.

— Tu vas bien ?

Je réalisai avec un temps de retard que cette voix, qui ondulait jusqu’à mes oreilles, était la sienne. Comme si mon cerveau était engourdi, il me fallut un moment avant de réussir à comprendre qu’elle venait de s’adresser à moi. Un autre moment pour comprendre ce qu’elle me demandait :

— Je... je...

La surprise et l’incompréhension, que je lus dans son regard, me firent taire. Puis je vis les autres. Et tous ces gens autour qui me fixaient.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Sans doute se posaient-ils la même question. Je fermai les yeux pour me recentrer, reprendre mes esprits. Sans vraiment m’en rendre compte, je ramenai la balle ovale contre ma poitrine en la pressant avec force ; j’avais besoin de me raccrocher à quelque chose de tangible, de réel. De mes doigts, j’en sentais la moindre aspérité : la situation n’était donc pas revenue à la normale comme je l’avais cru ou espéré. Et puis cette odeur...

« Non. Plusieurs odeurs. »

C’était un véritable bouquet de senteurs. Visiblement, il n’y avait pas que mon ouïe qui s’était déglinguée. Contrairement à tous ces sons que j’avais entendus, j’arrivais à déterminer la moindre odeur que dégageait le ballon sur lequel je m’étais concentrée : cuir, tissu, herbe et tellement d’autres fragrances. C’était à se demander comment un simple objet comme celui que je tenais entre mes mains pouvait contenir autant de molécules parfumées. Tout ce flot de sensations me laissa... effarée. Fixant toujours le ballon, j’entendis mes amies qui se remirent à parler, principalement de ce qui venait de se passer, comme quoi il pouvait être dangereux d’être dans les gradins, finalement. J’arrivais à les écouter bien que incapable de détourner mon attention de la balle que je faisais rouler entre mes mains.

— Elynn ? Tu rêves ou quoi ?

Je tentai de m’arracher à la sensation étrange de ce toucher hypersensible qui m’était resté alors que mon ouïe et odorat étaient revenu à la normale pour orienter mon attention sur les filles assises à ma gauche.

— Ils attendent que tu leur apportes le ballon, ajouta Emily, car je n’avais visiblement pas percuté.

Maintenant que j’y prêtais attention, je pouvais entendre les garçons m’interpeller ; je n’aurais pu les ignorer. Tous agissaient comme s’ils étaient inconscients de ce qui m’était arrivé. Je venais d’être plongée dans une situation totalement déroutante, étrange qui n’avait visiblement duré que quelques secondes.

« Ils n’ont rien remarqué. »

Ce constat rassurant me permit de me reprendre. Et heureusement ! Parce que mes amies commençaient à me regarder avec suspicion. Histoire de donner le change, je répondis :

— Pas de problème.

Ma réponse n’avait été qu’un murmure, j’en vains à me demander si elles m’avaient entendue. À demi rassurée, je jetai un regard circulaire avant de me concentrer sur les joueurs en contrebas. Je constatai que les gens me regardaient, certes, mais pas avec autant d’insistance que je l’aurais cru. Petit soulagement.

« Je vais bien. C’est rien. Il ne s’est rien passé. »

— La balle ! répétèrent certains, visiblement impatients.

Je ne sais combien de fois je m’étais entraînée au football américain dans le jardin avec mon père. Fille unique, j’avais l’habitude, depuis toute petite, de jouer avec lui à des jeux de garçons. Tout cela remontait à plusieurs années, et pourtant je retrouvai les gestes enseignés par mon entraîneur officiel. Reculer une jambe en arrière pour prendre appui et détendre mon bras dans la bonne position pour renvoyer le ballon aussi loin que possible. Je pensais qu’il me serait difficile d’atteindre le joueur qui s’était rapproché des gradins parce que je n’avais jamais excellé, au grand dam de mon père, dans ce sport. Je fus donc aussi surprise que les autres de voir la balle s’envoler dans les airs pour atterrir au beau milieu du terrain ! Un lancer beaucoup trop fort pour un petit gabarit comme le mien. J’observai, médusée, le ballon ovale rebondir sur le gazon avant de me rendre compte que les regards étaient rivés sur moi.

C’est alors que je croisai un en particulier, celui du joueur qui venait de gravir les marches sur ma droite. Je ne l’avais pourtant pas vu monter avant. Il était là, à trois ou quatre mètres de moi, figé. Lansa Sanderson. Enfin... l’image que j’en avais n’était pas celle que mes yeux voyaient. Ce n’était pas un être humain. C’était un loup. Je le reconnaissais, et son regard étonné n’émettait aucun doute sur ce qu’il voyait en moi. Comme brusquement vidée de mes forces, je me laissai lourdement tomber sur le banc, sans pour autant pouvoir détacher mes yeux de lui. Je sursautai. Une main venait de s’abattre sur mon épaule. Le contact visuel entre Lansa et moi fut brisé net, ainsi que le phénomène étrange qui en découlait.

— Waouh ! Tu as pris des testostérones au petit-déj ou quoi ? cria presque à mon oreille Beverly.

Je la regardai sans comprendre. Abigail intervint à son tour :

— Incroyable ! Tu m’épates, Elynn !

Tel un ressort, je bondis sur mes pieds. Sans vraiment savoir ce que je faisais, je me retournai et me saisis de mes affaires posées sur le banc derrière.

— Tu fais quoi, là ?

Devant les regards étonnés de mes copines, je lançai une excuse en bredouillant :

— Heu... Je dois partir ou… ou je vais rater le car.

« Oui, il faut que je parte. Et vite. »

J’allais filer par la droite, quand j'aperçus Lansa Sanderson planté encore là. Cette fois-ci, ce n’était pas une vision, mais ce qu’il était en réalité : un garçon tout ce qu’il y avait de plus normal. Je passai devant les filles pour ne pas avoir à le croiser. Il devait me prendre pour une cinglée ; il suffisait de voir la façon dont il me regardait. Car il ne faisait aucun doute que tout « ça » – lui en loup et le reste – ne s’était jamais vraiment passé. Je les laissai, lui et les filles, en marmonnant quelques mots incompréhensibles. Il me fallait être seule, si je voulais trouver une explication logique à ce que je venais de vivre.

« C’est ça ! Une explication logique. »

— Eh ! Mais attends ! Tu as oublié, c’est moi qui te raccompagne, tenta de m’arrêter Beverly.

Je ne l’écoutais plus. M’isoler au plus vite, si possible dans ma chambre. Il n’y avait que cela qui comptait. Un sentiment de peur primitif occultait tout le reste.




2 – Promenons-nous dans les bois


Je fermai la porte de ma chambre, m’y adossai, puis me laissai glisser jusqu’au sol. Je pris mes genoux dans mes mains et les rapprochai de ma poitrine pour y poser mon menton.

« Ça va. J’y suis arrivée. Je vais bien. »

Je me sentais à l’abri dans cette pièce. Dans cette maison dans laquelle j’avais grandi. J’avais réussi à prendre le car scolaire qui m’avait ramenée à la maison, loin de la foule que j’avais tenté d’éviter. Un tourbillon d’émotions grondait en moi. Une bonne demi-heure venait de passer, et j’essayais encore de recoller tous les morceaux, tous les souvenirs de ce que je venais de vivre afin d’y donner un sens, de comprendre.

« Et si je n’étais pas normale ? »

Voici que l’un de mes pires cauchemars devenait réalité. Je passai les mains dans mes cheveux. Non, impossible, ça ne pouvait pas être ça ! À bout de nerfs, je me relevai et me mis à marcher de long en large sur la moquette crème qui recouvrait le plancher de ma chambre.

— Merde, merde et re-merde ! lâchai-je, frustrée en faisant de grands gestes avec mes bras, ou comment espérer me libérer du trop-plein de nervosité qui me faisait trembler.

Je m’arrêtai et croisai les mains sur ma nuque, le visage levé vers le plafond.

— Bon, okay. Je n’ai qu’à prétendre qu’il ne s’est rien passé.

Je soupirai en sachant que ça ne servirait à rien. Ma panique était peut-être excessive, par rapport à ce qui venait de se passer au stade.

— Ouais... enfin, non quoi !

Mon corps avait réagi sans demander l’avis de mon cerveau, et ensuite... toutes ces perceptions inédites ! Il y avait vraiment de quoi paniquer.

« Et si encore il ne m’était arrivé que ça ! »

En plus de ces rêves incroyables de réalisme et qui semblaient tout droit sortis d’un film fantastique, ce n’était pas la première fois que mon ouïe se détraquait. Enfin... ponctuellement. Ça m’était arrivé trois ou quatre reprises, en beaucoup moins intense de ce qui venait de se passer, certes mais quand même. Généralement, ça ne durait pas plus de une ou deux secondes. Sur le moment, j’avais préféré croire qu’il ne s’était rien passé. Pourtant, je l’avais bien entendu avec une acuité hors norme, le vol de cette mouche alors que je venais de me réveiller de l’une de ces nuits aux songes insolites. Et que dire de ce que je venais d’expérimenter. Là, je ne pouvais pas faire semblant de croire qu’il ne m’était rien arrivé. Impossible. Je secouai la tête, tentant néanmoins de nier ce qui m’arrivait, sans succès.

« Et merde ! »

J’avisai mon ordinateur portable sur mon bureau à l’opposé de la pièce. Je m’approchai rapidement et m’en saisis avant de m’asseoir sur le lit. Mes converses bleues volèrent négligemment au loin. Mon ordinateur posé sur la couverture blanche aux motifs de fleurs mauves devant moi, j’accédai à une page Internet.

— Bon. Quoi chercher maintenant ? me demandai-je en pinçant nerveusement mes lèvres de mes doigts.

Sur le moteur de recherche que je venais d’ouvrir, je tapotai :

Fille capable d’arrêter une balle en plein vol et d’enten...

« Non mais n’importe quoi ! »

J’effaçai le tout, puis recommençai encore et encore en essayant différentes requêtes. Mes recherches durèrent un long moment. Je consultai tout ce qui pouvait expliquer ce que j’avais été capable de réaliser un peu plus tôt dans la journée. Mon téléphone portable avait sonné à de nombreuses reprises, mais il me fallait d'abord trouver une excuse plausible pour justifier comportement et mon départ précipité. Je connaissais suffisamment bien mes amies pour savoir qu’elles me poseraient plein de questions, et je ne voulais pas que les gens me prennent pour ce que je n’étais pas, une personne bizarre à fuir.

« Hors de question », me répétai-je inlassablement.

Je réussis à trouver qu'une montée d’adrénaline face à une situation d’urgence pouvait augmenter les capacités physiques d'une personne.

« Oui, voilà, c’était forcément ça ! »

Grâce à ce réflexe, j’avais sauvé la vie, ou tout du moins j’avais évité à mon amie de se faire refaire le portrait. Quant à mon ouïe et tout le reste, je mis également ça sur le compte de l’adrénaline. Et puis comme j’étais la seule concernée, personne d’autre que moi-même ne pouvait savoir ce qui s'était passé dans mon propre corps.

— Oui, ça ne peut être que ça !

Rassurée d’avoir trouvé une explication plausible, je me décidai à prendre le téléphone pour appeler chacune de mes copines pour la leur fournir. Chacune d’entre elles me demanda ce qui m’était arrivé. Je leur répétai l’information que j’avais trouvée. Beverly fut reconnaissante et me remercia d’être intervenu. Emily crut à mon histoire sans mal et changea bien vite de sujet, souhaitant trouver quoi faire le samedi suivant. Quant à Abigail, l’intello, elle se montra davantage septique face à mes arguments, et la conversation s’éternisa. Elle s’inquiétait pour moi et promit de réaliser des recherches à son tour. Une fois le téléphone raccroché, une bonne douche me permit de relâcher toutes les tensions que j’avais accumulées depuis plusieurs heures, et je finis par sombrer dans un profond sommeil.



***



Le lendemain matin en arrivant au lycée, je constatai avec lassitude qu’Abigail m’attendait de pied ferme devant l’entrée. Je plaquai un sourire d’usage sur mon visage avant de m’approcher d’elle.

— Je pense que tu as totalement raison, entama-t-elle, tout excitée en sautillant vers moi.

— Salut ! Sur quoi ai-je raison ? Car tu comprends, ça m’arrive souvent.

Elle ne réagit pas à mon humour.

— Ben... sur ce qui s’est passé hier.

— Ah ça ! dis-je l’air de ne pas trop y donner d’importance mais également rassurée qu’elle pense ainsi.

C’était après tout, la fille la plus intelligente que je connaissais. Si elle disait que j’avais raison, alors c’était le cas.

« Comme quoi, moi aussi, je peux avoir des éclairs de génie. »

Sur un ton plus assuré, j'ajoutai :

— T’as vu, je te l’ai dit.

Et puis, pour le coup, je respirai mieux, n’ayant plus besoin de lui exposer les autres théories que j’avais trouvées au cas où. Les autres nous rejoignaient déjà qu’elle m’expliquait encore les résultats de ses recherches. Cette fille était une encyclopédie sur deux jambes ! Heureusement, le moment de la délivrance arriva quand je partis de mon côté auprès de Beverly qui était dans la même classe que moi. Le reste de la matinée se déroula normalement, et ce fut un véritable soulagement, à tel point que je crus pour de bon que les épisodes bizarres étaient derrière moi. Après le déjeuner pris à la cafétéria, direction les vestiaires du gymnase : c’était l’heure de nous apprêter pour le cours de sport.

Je retirai jean et t-shirt, et passai un short et un top à manches longues rouge et blanc à l’effigie de notre école. Je rassemblai mes longs cheveux noirs en une queue de cheval haute et je sortis en compagnie de Beverly. Après l’échauffement, nous fîmes plusieurs tours de piste. J’essayais durant tout ce temps de ne pas tout donner, ne pouvant m’empêcher de me montrer méfiante vis à vis de mon propre corps. J’avais peur qu’il me trahisse en allant trop vite, en réalisant une prouesse style Supergirl ou un des autres zozos en collants, ce qui aurait immanquablement attiré l’attention sur moi. D'ailleurs, je m'étais toujours demandé comment on pouvait trouver sexy ces gars-là au vu de leur tenue ridicule. Mon excuse concernant le comportement que j’avais eu la veille ne pourrait pas me servir une nouvelle fois – surtout lorsque j’accomplissais une activité aussi banale que courir. D’ailleurs, je laissai Beverly accélérer en m’obligeant à rester à la traîne. Ainsi, aucun regard suspicieux, j’étais une fille normale. Le cours de sport terminé, je rejoignis les filles dans les vestiaires. Elles avaient eu visiblement le temps de se doucher. J’ouvris mon casier pour prendre mes affaires de rechange et tout le nécessaire de toilette. En fourrant tous ses vêtements dans son sac, Beverly me proposa :

— Alors, tu veux que je te raccompagne ? Je peux t’attendre, tu sais ?

— Non, t’inquiète, répondis-je à mon amie. Je vais aller retrouver mon père à la scierie. Nous sommes jeudi et il termine tôt ce jour-là.

Mieux valait que j'évite de rester en sa compagnie sous peine de questions que je préférais éviter. Les événements de la veille étaient bien trop récents. Et puis, si cela pouvait m'éviter de perdre ma vie en étant raccompagnée par ma copine, ce n'était que mieux.

— Okay. À demain !

D’un geste de la main, elle me salua, puis quitta la pièce. Je trouvai rapidement une cabine de douche libre.

« Comme quoi il y a du bon d’arriver la dernière. »

Le jet d’eau chaude me fit beaucoup de bien, d’autant plus que j’avais les épaules et le dos noués à cause du stress. Je récupérai mes affaires et me vêtis promptement. Je passai à nouveau mon jean et mon t-shirt bleu à manches longues, qui se mariait à merveille avec la couleur de mes yeux. J’aimais être le mélange de deux cultures, amérindienne par ma mère de qui j’avais hérité une chevelure noire ébène, un visage aux pommettes hautes, une bouche charnue et la forme de mes yeux en amandes. De mon père, de souche britannique, j’avais la couleur de ses prunelles, les traits fins et un teint d’albâtre. On m’avait toujours dit que j’étais jolie et, en grandissant, je m’étais aperçue que ma beauté exotique et métissée faisait de moi une jeune femme singulière que je n’assumais pas. Peut-être était-ce pour cela que je souhaitais à tout prix me comporter normalement ; une façon de contrebalancer avec mon physique singulier.

Je sortis des vestiaires et, à l’inverse des autres qui empruntaient le chemin pour revenir vers le bâtiment principal, je me dirigeai derechef vers le terrain d’athlétisme que je traversai. C’était un raccourci que je prenais régulièrement quand je voulais rejoindre mon père à la scierie. L’entreprise bordait l’arrière du lycée, ce qui était pratique pour moi. Après quelques minutes de marche, je finis par atteindre la petite route de graviers qui séparait le domaine de l’école de celui de la scierie, dont j’apercevais les amoncellements de bois érigés. Le terrain s’étendait sur cinq cents mètres de large et quatre de longueur, faisant de ce lieu un vrai labyrinthe. Je ne comptais plus le nombre de fois où je m’étais réfugiée ici, en me cachant derrière les piles de planches pour m’inventer des histoires imaginaires. Mais cette fois-ci, lorsque je pénétrai sur le domaine de mon enfance...

« Bordel, qu’est-ce que ça pue ! »

Je dus m’arrêter net tant l’air était saturé par l’odeur du bois fraîchement coupé et la fragrance de la sève, si intense et enivrante. Cette odeur avait toujours été forte, mais là, à cet instant, ce fut comme une agression olfactive. Je me dis que c’était probablement dû au fait que je n’étais pas revenue ici depuis plusieurs mois, puisque je me trouvais de l’autre côté du pays. Et pourtant. Une étrange sensation balaya mes réflexions. Je sentis – sans savoir comment – quelqu'un approchait. Lorsque je tournai la tête en tout sens, ce fut pour voir Lansa Sanderson avancer dans ma direction depuis le lycée. L’appréhension me serra l’estomac. Il était hors de question que je me retrouve face à lui, pas après ce qui s’était passé la veille. S’imposa alors à moi cette vision que j’avais eue de lui la veille, le revoyant sous une forme de loup. Un énorme loup.

« Non. Pas ça ! »

Et comme la veille, ce ne fut pas de la peur que j’éprouvai face à la dangerosité qu’un tel animal devrait normalement m’inspirer. Non. Ce qui m’angoissa, ce fut d’être à nouveau confrontée à l’étrangeté, d’avoir la preuve que cela se passait belle et bien, que tout était réel. Paniquée, je jetai un regard circulaire sur le domaine de l’entreprise ; il me fallait fuir au plus vite. Sans perdre un instant, je pénétrai dans le labyrinthe constitué de dizaines de piles de planches. Je ne pouvais tout simplement pas faire face à ce qu’il représentait alors que je tentais de me convaincre de toutes mes forces que je n’étais pas différente des autres. Je contournais, zigzaguais, longeais les parois de bois érigées à ciel ouvert.

« Pourquoi il me suit ? Pourquoi ? »

Mon cœur tambourinait violemment contre mes côtes en réponse à la panique qui m’envahissait. J’essayais malgré tout de contrôler ma respiration en faisant le moins de bruit possible ; je ne devais pas l’attirer dans ma direction. Mais lui continuait de se rapprocher. Connaissant le lieu, je savais qu’il ne me restait que deux rangées à franchir avant d’atteindre la rivière bordant l’extrémité du site. Une envie irrépressible de crier à l’aide me prit, ne serait-ce que pour évacuer le stress, à défaut de vraiment avoir besoin de l’assistance des autres en sachant qu’il ne me voulait aucun mal. Pourtant, je savais que cela ne servirait à rien. J’étais bien trop loin des bâtiments, et le vacarme qui provenait des scies et des différentes machines aurait rendu mes appels inaudibles. Tout en sortant mon portable de mon sac d’une main fébrile, je pris vers la gauche pour rejoindre les employés, dont mon père faisait partie. Un juron s’échappa d’entre mes dents : téléphone éteint. Je me plaquai contre l’une des parois de planches, le temps de l’allumer.

Trop tard.

Une silhouette apparut, suivie d’une autre.

« Ils sont plusieurs. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’ils me veulent ? »

J’eus l’impression de me dédoubler. Une part de moi savait qu’il ne me voulait aucun mal, l’autre s’angoissait en repensant à toutes ces émissions ou séries sordides de femmes agressées par des hommes dont on nous bourrait la tête en permanence... de quoi me refiler une crise cardiaque.

« Non mais faut vraiment que j’arrête de me faire des films. Je deviens vraiment cinglée, ma parole. »

Une voix éclata.

— Nous ne te voulons aucun mal !

« C’est Matthew Smith. »

Ce n’est pas tant de le voir qui me permit de l’identifier de façon certaine, ni même le son de sa voix. À nouveau, mes sens me jouaient des tours : je venais de déterminer – je n’aurais su dire comment d’ailleurs – l’odeur de ce garçon. Son odeur ! En plus de le reconnaître, mon odorat me permit de le localiser. Et au moment même où je regardais vers l’endroit où je le devinais se trouver, il apparut, sortant de derrière une pile de bois. Il s’approcha de moi, les deux mains levées en signe de paix. J’étais bien trop surprise pour réagir d’une quelconque manière.

— Tu cours très vite, me dit-il, à bout de souffle.

Je fronçai les sourcils. Pas seulement face à sa remarque : je venais d’apercevoir Lansa qui déboulait derrière son cousin. Tous deux étaient vêtus de jeans, d’un pull en laine et de bottes montantes. Lansa ne dit rien. Il tentait visiblement de reprendre également son souffle, sa poitrine se soulevant au rythme d’une respiration saccadée. Les voir ainsi me surprit alors que moi, j’étais certes un peu essoufflée, mais pas autant qu’eux. Et puis, étonnement, cela me rassura : je pourrais finalement les distancer.

« Enfin, sauf qu’ils me bloquent le passage, là ! »

— Sérieux. On aurait dit Flash, insista Matthew en continuant de se diriger dans ma direction. Tu t’en es même pas rendu compte, c’est ça ?

« Mais qu’est-ce qu’il me raconte ? »

Ils s’approchaient d’un peu trop près à mon goût. Ma réaction ne se fit pas attendre, je levai une main vers eux en répliquant avec fermeté :

— Arrêtez d’avancer !

Chose surprenante, ils s’arrêtèrent net à moins de trois mètres de moi. Je soufflai doucement pour calmer les battements sourds de mon cœur qui résonnaient dans ma tête, et les tremblements de mes jambes, qui risquaient de se dérober sous mon poids à tout moment. Pour autant, ils ne devaient rien voir de mon état. Je devinais qu'il me fallait paraître forte et déterminée.

« Il ne faut pas surtout pas qu’ils pensent que je suis faible. »

Qu’est-ce qui pouvait me passer par la tête ? Surement mon instinct qui me poussait à agir ainsi. Vu de près, nul doute qu’ils appartenaient à la même famille tant ils se ressemblaient. C’est Lansa qui relança la discussion. Et contrairement à son cousin, il s’exprimait d’une voix douce, probablement pour m’amadouer.

— Elynn, nous avons vu ce que tu as fait hier.

« Oh mon dieu ! C’est pire que je ne le pensais. »

— Et alors ? répliquai-je à la fois sur un ton désinvolte comme sur la défensive.

— Peu de gens auraient été capables de réceptionner une de mes balles, continua-t-il.

Son ton calme me déstabilisait plus encore que celui, narquois, du premier. Je conservai le silence, préférant me taire et le laisser m’expliquer pourquoi finalement ces gars-là m’avaient suivi.

— Je parle surtout de... la vitesse avec laquelle tu as réagi.

— C’est l’adrénaline, répliquai-je, immédiatement en guise d’explication avant de réciter. En cas de danger, une personne peut voir ses facultés se décupler pour survivre.

— Je l’aime bien. Elle me fait rire, s’exclama Matthew en souriant.

— Oh ! ravie de voir que la situation est drôle pour certains, grommelai-je en colère.

— Elynn, ce n’est pas la montée d’adrénaline qui t’a permis d’agir hier, reprit Lansa.

Alors celui-là, il avait visiblement un self-control à toute épreuve.

— Enfin, pas tout à fait, ajouta Matthew, dont le regard alla de moi à son cousin. Quoi !? C’est vrai ! C’est d’abord un réflexe instinctif qui déclenche cela. Plus que les autres, nous réagissons de façon primale, non ?

Lansa le regarda, ostensiblement déçu, avant de reprendre à l’intention de Matthew.

— Ton cas ne s’arrange pas, mon vieux.

J’allais profiter du fait qu’ils parlaient entre eux pour m’éclipser, mais Lansa se tourna vers moi :

— Ce que tente de t’expliquer mon cousin – et pas de la meilleure façon possible –, c’est que tu es... différente...

— N’importe quoi ! Je suis on ne peut plus normale ; Ce qui, soit dit en passant, n’est manifestement pas votre cas. C’est vrai ! Il vous arrive souvent de poursuivre les filles comme ça ?

— Elynn, n’as-tu pas d’étranges rêves ces derniers temps ? questionna Lansa. Ne ressens-tu pas des choses, n’as-tu pas de sensations que tu ne connaissais pas avant ?

— Le syndrome de l’ado, en somme, répliquai-je, crânement.

Habituellement, je me montrais plus accommodante avec les gens, mais pas avec eux. Il faut dire aussi que c’était bien la première fois que je me retrouvais dans une telle situation. Cette rencontre remettait tout en question. Je réalisais que malgré mon besoin désespéré de vouloir nier ce qui m’arrivait, je savais au fond de moi qu’il se passait quelque chose, que tout cela n’était pas normal. Moi qui avais si peur de me démarquer des autres... Inconscient de ce qui se passait dans ma tête, Lansa continua sur sa lancée :

— Je suis sérieux et je sais que c’est ce que tu vis. Tu te sens... différente. Changée. Tu fais des rêves si réalistes, si riches en émotions, en intensité qu’à ton réveil, c’est ce monde-ci qui te paraît alors irréel.

Ce qu’il disait faisait écho à ce que je ressentais, à ce que je vivais. Mais déjà, il reprenait :

— Nous avons nous aussi ressenti ce que tu éprouves. Tous ces changements qui s’opèrent en toi. Tes sens qui deviennent plus aiguisés, ces réflexes, cette vitesse avec laquelle tu t’es élancée pour nous échapper...

Je tiquai sur ces derniers mots. Il évoquait encore ma vélocité, et pourtant rien ne m’avait paru anormal, à moi. Il faut dire que j’avais été tellement prise par mon besoin de les fuir que je n’avais pas fait très attention au reste.

— Et nous partageons les rêves qui sont les tiens. Tu es comme nous.

Il s’arrêta sur ces mots, et attendit que ce soit moi qui lui pose cette question logique :

— Et vous êtes quoi ?

Je redoutais la réponse, et pourtant je l’avais interrogé, rongée de curiosité de savoir ce qui se passait vraiment. Mais jamais je n’aurais pu me douter de l’explication qu’il allait me fournir. Non. Jamais. C’est avec une voix emplie de gravité que Lansa me répondit :

— Nous sommes des loups-garous.





3 – De surprises en surprises...


J’enregistrai cette information en me demandant si finalement je ne devais pas les fuir sans tarder.

« Quand je pense qu’ils ont réussi à me faire douter un instant sur ce qu’il m’arrivait. Mais non. C’est sûr que c’est autre chose que ça, quoi ! Loup-garous ! Non, mais n'importe quoi, quoi ! »

Vu comme ils me semblaient cinglés, ils pouvaient m’attaquer d’un instant à l’autre. De ce fait, je m’étais déjà tendu, l’esprit aux aguets et tentant du regard de trouver un moyen de me tirer d’ici.

— Tu n’y arriveras pas, m’interpella Lansa attirant mon attention sur lui. Si tu es plus rapide, nous sommes plus nombreux et...

— Pourquoi ne pas me laisser partir ? Après tout, vous m’avez dit que vous ne me vouliez aucun mal, non ?

— Nous ne te voulons aucun mal, répéta Lansa sans pour autant s’écarter pour me laisser passer.

— Mais ce n’est pas pour ça qu’on va te laisser partir.

Mon regard alla de Lansa à Matthew, qui reprit :

— Il te faut accepter le fait que tu es comme nous, que tu es un loup-garou.

— Mais bien sûr !

Côte à côte, ils me fixaient tous deux de cette même intensité.

— Non mais c’est n’importe quoi ! Un loup-garou ? lançai-je avant de croiser les bras et de répliquer fermement. Je peux vous affirmer que je ne suis pas un monstre.

— Nous ne le sommes pas non plus. Les légendes ont un fond de vérité, mais elles sont altérées, dénaturées au fil du temps, reprit Lansa. Par exemple, nous ne sommes pas capables de nous transformer, Elynn.

— Mais tu viens de me dire que tu étais un loup-garou.

— J’ai utilisé ce terme pour que tu comprennes ce que nous sommes. C’est ce qui s’en rapproche le plus en tout cas.

Je clignai des yeux, perdue par ce qui m’était dit, plus encore que par le fait de me retrouver là, isolée du reste du monde par deux hommes qui m’avait eue par surprise. Imperturbable, Lansa continua ses explications loufoques.

— À chaque pleine lune, il est permis à notre esprit de s’approprier le corps d’un loup. C’est une forme de projection astrale.

— Projection astrale ?

— Lorsque nous dormons, notre esprit est capable de quitter notre corps. Certains d’entre nous, comme les chamanes, atteignent le plan astral et peuvent ainsi accéder à des visions ou à des révélations de l’autre monde. D'autres peuvent intégrer le corps d’animaux.

Tout ce qu’il m’affirmait me paraissait totalement fou. Je secouais la tête. N’importe quoi... Pourtant, je conservais le souvenir de ces songes qui, que je le veuille ou non, illustraient ses propos.

« Ça ne peut être vrai. »

En même temps, je devais me l’avouer, c’était une conviction que j’étais loin de ressentir. Essayant de trouver une faille dans son raisonnement, je lui demandai :

— Pourquoi des gens s’approprieraient-ils le corps de loups, d’abord ?

— Par le passé – et cela concerne tous les peuples de la terre –, ceux qui possédaient cette capacité étaient des guerriers, des pisteurs ou encore des guetteurs.

— Mais je suis une fille, débitai-je bêtement.

Cela fit sourire Matthew. Je le foudroyai du regard ; lui baissa immédiatement le sien. Stoïque, Lansa rejeta mon argument, mais avec une telle douceur que je restai calme.

— Cela n’a pas d’importance, Elynn. Les femmes savent aussi se battre.

— Vous qui demandez toujours l’égalité des sexes, te voilà servie, ajouta son cousin, en se grattant la nuque d’une main.

Lansa allait reprendre, mais je le retins d’un geste de la main. Puis je me mis à faire les cent pas devant eux, incapable de me contrôler plus longtemps. J’étais comme ça, le mouvement favorisait ma concentration et la libération de l’esprit propice à la réflexion. Et tout en piétinant avec force le sol, je réfléchis à voix haute :

— Non, mais franchement, ce n’est pas possible. Je ne peux être ce que vous dites. C’est de la folie. Et pourquoi moi ? Pourquoi pas une autre ?

Je m’arrêtai net, ayant trouvé un argument imparable que je me fis un devoir de confier.

— Je ne peux être ce que vous dites puisque que je n’ai jamais été mordue par une bête ou que sais-je ! Jamais !

— C’est héréditaire, Elynn. L’un de tes deux parents est comme nous.

Ma mâchoire se décrocha. Puis la colère reprit le dessus alors qu’il avait réponse à tout. Je m'exaspérai :

— Il ne manquerait plus que ça ! Non, mais tu t’écoutes de temps en temps ? Crois-moi, s’il existait une compétition pour « les parents les plus banals du monde », j’inscrirais direct les miens, et je serais certaine de gagner le premier prix, quel qu’il soit.

— Certains ont cette capacité, mais ne gardent aucun souvenir de leur voyage astral.

— Ou ils ne peuvent pas l’accomplir, tout simplement, complémenta Matthew.

— Ah ! Vous me rassurez, bougonnai-je, me demandant pourquoi je continuais à leur parler.

Une odeur accapara toute mon attention. Une nouvelle odeur. Quelqu’un approchait... rapidement. Ce nouveau signe de mon étrangeté fit chanceler une nouvelle fois cette certitude de croire qu’ils étaient complètement cinglés, et à laquelle je m’accrochais. J’eus cette très désagréable impression de perdre tout contrôle sur mon propre corps, d’autant plus que tout allait dans leur sens.

— Mais qu’est-ce que vous foutez les mecs ? grogna le nouveau venu. Vous en mettez un temps.

— Ça va, Ethan. Calme-toi, ordonna Matthew en se tournant vers lui.

Lansa, lui, continua de me fixer de ses prunelles noires. Avec un temps de retard, je me souvins que celui qui venait d’arriver était le petit frère de Matthew. Il me regarda avant de détourner vite fait les yeux. Je fronçai les sourcils. Visiblement, je l’intimidais, ce qui était un comble vu que c’était eux qui m’encerclaient.

— Bon. Nous allons te quitter. Ça fait beaucoup d’infos à digérer pour le moment, proposa Lansa.

— Je me demande ce qui te fait penser ça ! répliquai-je avec aigreur à Lansa.

— Écoute, nous ne sommes pas là pour te rendre la vie plus difficile, mais...

— Ah bon ! C’est néanmoins l’impression que j’ai.

— Je t’assure qu’on essaie juste de t’aider, me répondit-il calmement. Tu as besoin de savoir ce qui se passe pour ne blesser personne et...

« Blesser personne ! Ça veut quoi ça encore ? »

—... éviter d’attirer l’attention sur toi

— Sur vous, tu veux dire.

— Je ne te cache pas que c’est aussi pour cela qu’on est venu te parler juste après ce qu’il s’est passé hier en prenant le risque de te dire ce que nous étions d’autant plus que tu n’as pas été préparé à ça.

— Ah parce que vous, oui ?

Il hocha la tête, me laissant pantoise. Puis sortit quelque chose de l’une de ses poches, ce qui éveilla à nouveau ma méfiance. Il me tendit... une carte de visite.

— Voici mon numéro de téléphone. Appelle-moi si tu as la moindre question.

« C’est certain que j’en ai des tas. »

— Ou si tu es en difficultés, continua Lansa. Bref, appelle-moi !

Je baissai les yeux, pris la carte et y vis le numéro. Visiblement, il avait tout prévu.

— Matthew, Ethan ! ordonna-t-il, en faisant un geste de repli.

Et là, j’assistai à une chose incroyable. Ils quittèrent les lieux à une rapidité surhumaine. Une seconde, ils étaient là, et la seconde suivante, plus personne. Pftt... Envolés ! Ne restait qu'un nuage de poussière, là où chacun d'eux s'étaient tenu. Si je doutais encore de ce que ces garçons m’avaient dit, là j’étais devant une réalité à laquelle je ne pouvais me dérober : jamais ils n’auraient pu se déplacer si vite pour prouver ce qu’ils avançaient. J’aurais pu croire, espérer qu’ils se soient joués de moi en mettant en scène toute cette situation, histoire de me faire peur ou que sais-je, mais non. Je n’avais pas cette chance, finalement. Que je le veuille ou non, je baignais bel et bien dans le surnaturel, le plus incroyable qui soit.

« Des loups-garous ! Bon Dieu ! Je nage en plein rêve... ou plutôt en plein cauchemar, et bien tordu celui-là. »

Je secouai la tête, totalement perdue. J’éprouvais des difficultés à réfléchir rationnellement. Trop de questions fourmillaient dans ma tête. Et cette peur que j’avais ressentie et que je ressentais encore, d'ailleurs ! Je restai là encore un long moment, n’arrivant pas à croire ce qui venait d’arriver, ce qui venait de m’être dit. Puis, en traînant les pieds, je me décidai enfin à rejoindre mon père à son atelier. Dès qu’il me vit, il s’inquiéta de la pâleur de mon teint. Je le rassurai sur mon état. Il ne me croyait pas, évidemment, mais n’ajouta rien. Mon père respectait mon silence. Il préférait me laisser le temps de venir vers lui pour me confier de moi-même plutôt que de me traquer de questions. Ma mère était tout le contraire, mais ces derniers temps son travail l’accaparait, à tel point qu’elle ne pouvait pas s’occuper de moi comme à son habitude.

Une fois en voiture, je conservai le silence et portai mon regard vers la vitre et le paysage qui défilait. Mon père, pas très loquace, me permit de réfléchir en toute tranquillité. Je n’avais de cesse de repenser à tout ce que m’avaient dit Lansa et Matthew. Le terme « Loup-garou » martelait à intervalles réguliers mes pensées. Je ressassais les derniers événements, les mois qui venaient de s’écouler. Tellement de questions tourbillonnaient dans ma tête. Peut-être n’aurais-je pas dû me montrer si sceptique. Après tout, ils avaient été si sûrs d’eux dans leurs explications. Nul doute qu’ils croyaient dur comme fer être des loups-garous.

« Ouais, mais quand même ! Des loups-garous, quoi ! »

Je soupirai une nouvelle fois, la carte que m’avait donnée Lansa tourbillonnant entre mes mains.

« Et si tout ça c’était vrai ? Et si ces mecs pouvaient vraiment m’aider à comprendre ce qui se passe ? Ce qui m’arrive vraiment... »

Nouveau soupir, regard en biais vers mon père. Je détournai vite fait les yeux au moment où il dirigea les siens vers moi, puis grimaçai. Rien que d’imaginer que mon père – ou ma mère d’ailleurs – pût être un loup-garou me déplaisait prodigieusement. Je voulais être normale. Je voulais des parents normaux. La carte de visite termina dans la poche de ma veste en cuir, mais je ne la lâchai pas pour autant. Les rêves tournaient en boucle dans ma tête ; ils étaient au cœur de toute cette histoire. Cela faisait deux mois que je n’avais pas fait de songes étranges. Je me demandais si leur disparition coïncidait avec mon voyage à Montréal. Mon éloignement était-il à l’origine de leur absence ? J’avais été si soulagée de constater que j’étais redevenue comme avant. Je n’arrivais toujours pas à comprendre pourquoi certains souhaitaient être spéciaux ou posséder quelque chose en plus. Il en résultait la solitude, la mise au ban de la société. Je ne voulais pas être rejetée, je ne souhaitais pas être seule. C’était bon, cette normalité qui résumait ma vie. Le trajet me parut bien court jusqu’à la maison. La voiture s’arrêta dans l’allée devant le garage. Je descendis et rejoignis mon père, qui ouvrait la porte d’entrée.

— Ta mère rentre tard, ce soir, me prévint-il en pénétrant dans la maison.

— Heu... Ouais, je sais.

Ces derniers temps, c’était pratiquement le cas chaque jour.

— Ça va ?

— Oui, oui. Je réfléchissais juste à l’activité extrascolaire que je pourrais faire cette année, mentis-je, ne voulant pas l’inquiéter.

Je n’avais réellement de passion pour rien de particulier et j’avais par conséquent pris l’habitude de changer chaque année d’activité, que ce soit dans le domaine musical, artistique ou sportif. Cette excuse sembla suffire à mon père, qui me laissa pour aller prendre une douche à l’étage. Je m’écroulai sur le canapé et allumai la télévision. Toute mon attention était fixée sur l’écran pour tromper mon esprit, mais rien à faire. La discussion que je venais d’avoir repassait sans cesse dans ma tête jusqu’à m’en rendre folle. Fatiguée par cette torture mentale, je me rendis dans la cuisine pour me préparer un sandwich. Mon père redescendit. Tenue décontractée et serviette autour du cou. L’idée me vint de lui demander si – par le plus grand des hasards – il ne faisait pas des songes bizarres où il se voyait se balader en forêt dans le corps d’un animal. À la place, je proposai :

— T’en veux un ?

De l'extrémité du couteau que je tenais, je montrais le sandwich devant moi sur le comptoir.

— Non merci. Ta mère a sûrement préparé un de ses petits plats, précisa-t-il en séchant d’une main ses cheveux blonds comme les blés.

Il se dirigea ensuite vers le réfrigérateur. Puis, en sortant un récipient recouvert de cellophane, il laissa exprimer son plaisir :

— Tiens, qu’est-ce que je te disais !

Mon paternel avait besoin de si peu de choses pour être heureux. Et ma mère, malgré son emploi du temps chargé, prenait malgré tout le temps pour cuisiner pour la famille... enfin, pour mon père.

— À quelle heure finit-elle ce soir ? demandai-je en fixant le comptoir.

— 22 heures, je crois.

Ma mère était agent d’accueil à l’aéroport local. C’est d’ailleurs grâce à elle que mes parents avaient pu m’offrir le billet aller/retour jusqu’au Québec. Ses horaires avaient beaucoup changé depuis que l’aéroport s’était développé. Notre ville de Revelstoke se trouvait au cœur des Rocheuses côté canadien, à environ six cents kilomètres à l’est de Vancouver. Les touristes étaient surtout attirés par le « Glacier national Park ».

Mon éloignement, qui avait duré plus de deux mois, n’avait fait que peu de différence pour ma mère qui bossait constamment. Une chose était sûre, je ne souhaitais pas travailler dans le domaine du tourisme, même si je ne savais pas comment je pourrais l’éviter : c’était devenu l’activité principale de la région. J’avalai rapidement le repas que je m’étais préparé ; mon père s’était mis devant la télévision dans le salon pour regarder les informations. Je montai dans ma chambre, actualisai ma page Facebook et finis par trouver le sommeil sans trop de difficultés. L’épuisement avait eu raison de mes réflexions.



***



Je remontais le couloir principal du lycée quand j’aperçus les trois hommes qui m’avaient interpellée la veille. Je serrai mes cahiers contre ma poitrine, hésitant à carrément me cacher derrière mes amies. Les cousins passèrent en me jetant des coups d’œil sans pour autant essayer de s’approcher, ce qui tout compte fait me soulagea grandement. L’heure suivante, je les croisai à nouveau, et à nouveau les évitai. Mais cette fois-ci, nos réactions ne passèrent pas inaperçu.

— Dis-moi, apparemment ces mecs ne te laissent pas indifférente... Quoique je comprends pourquoi, me taquina Emily en venant vers moi.

— Hein ? Quoi ? Ah non. Ce n’est pas ça, bredouillai-je en me retournant vers mon casier pour y poser mes affaires.


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