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LA CHUTE DES ANGES

Tome 1 : TOMBER



Sg HORIZONS
































Copyright © 2014 Sg HORIZONS

All rights reserved.

ISBN: 979-10-92586-37-4

« loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011 »

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Et si je vous disais que les anges ne sont pas tels que nous les imaginons. Que l’image qui a été transmise à travers les siècles ne dévoile qu’une infime partie de leur nature, de leur rôle dans l’univers. Que feriez-vous s’il vous était permis de les rencontrer, de découvrir qui ils sont ? Vous réjouiriez-vous ou auriez-vous peur face à leur puissance et à la raison de leur venue sur Terre ?









PROLOGUE



C’est donc ça, être confronté à la mort ? L’impression que la vie qui nous a été donnée se condense en de brefs battements de cœur saccadés, qu’elle se résume à un tumulte de sensations qui éclatent brusquement en nous. Défilent dans ma tête en accéléré, et dans un désordre total, ce qui a fait mes joies et mes peines, ces moments de bonheur, de fierté, de plaisir s’interposant entre ceux liés aux doutes, aux peurs et autres faiblesses qui m’apparaissent bien plus importants et nombreux que j’aimerais l’admettre. Je réalise également que je n’ai pas expérimenté toute la palette des sentiments qu’une personne est censée éprouver au moins une fois au cours de son existence, qu’ils soient bons ou mauvais. Car comment juger de la valeur d’une vie alors qu’elle n’a pas été vécue pleinement ? Comment ne pas ressentir de regrets au moment de mourir alors que je prends conscience que je n’ai pas eu une vie bien remplie et satisfaisante ?

J’imagine déjà le bref rapport d’information sur une chaîne de télévision locale concernant la découverte d’un nouveau cadavre quelque part dans cette ville pécheresse et corrompue. Je me doute qu’ils n’y consacreront pas plus d’une minute, en évoquant la liste des sévices que j’aurais subis avant de mourir ou bien feront-ils l’effort de décrire ce qu’a été ma vie ? Avec une certaine amertume, il ne m’est pas si difficile de penser que ma mort sera bien plus intéressante que ce qu’a été ma vie, qui doit paraître à autrui d’une banalité affligeante.

Peu de personnes feront cas de ce qu’il me sera arrivé. Il faut dire que les gens en ont plus qu’assez de ce déchaînement de violence, de cruauté qui n’a fait qu’augmenter ces dernières années. D’autant plus que cela touche une bonne partie de ce monde que les hommes s’échinent à salir, à détruire et à faire souffrir par notre seule présence sur Terre. Celui qui me surplombe est le parfait archétype du criminel sur le point de frapper sa victime qui se trouve être moi en ce jour maudit. Une parmi tant d’autres, voila ce que je m’apprête à devenir. Ce moment me donne la cruelle impression que ce monde est devenu un enfer entre les bourreaux et les pauvres damnés dont le seul crime est de n’être que des spectateurs passifs. D’ailleurs, c’est sûrement pour cela que personne n’intervient, que les gens ne se rebellent pas du fait que ces monstres, et tout ce qu’ils représentent, puissent agir impunément.

C’est à toutes ces choses, constat de mes vingt-quatre ans d’existence sur cette terre, auxquelles je pense alors que l’homme s’avance vers moi. Mon corps réagit par lui-même en reculant. Je me traîne sur le sol, les mains en arrière et les paumes meurtries par la caillasse de ce chemin entaillant par endroits la peau tendre. Pourtant, je ne ressens aucune douleur si ce n’est la brûlure intense qui vient d’éclater sur toute la partie gauche de mon visage. Je réalise avec un moment de retard que l’homme vient de me frapper. Mon regard se fixe sur le bas du jean que mon agresseur porte avant de remonter le long de son corps de ce qui me parait durer une éternité avant de fixer mon attention sur son visage. Alors m’apparaissent seulement les yeux de cet homme et ce qu’ils dégagent. L’éclat mauvais mélangé à de la concupiscence déclenche un frisson de peur et d’écœurement le long de ma colonne vertébrale. Dans un bref éclair de lucidité, je sais instinctivement qu’il s’apprête à mettre fin à ma vie, mais pas avant de m’avoir soumise à mille tourments.

1 – LA PEUR





Mes pas frappent le bitume au rythme de longues foulées que j’applique à ma course. La respiration profonde, je cours dès que mon emploi du temps me le permet. Juin débute et la température grimpe rapidement au cœur de cette cité baignée par un soleil plus que généreux. J’ai choisi de suivre l’un de mes parcours préférés loin du centre-ville de Miami que je peux pourtant contempler à loisir sur ma droite. Ce chemin se trouve sur le « Rickenbacker causeway », un de ces longs ponts qui permet de relier la terre ferme à l’une des petites îles perdues dans la mer turquoise portant le doux nom de Virginal Key. En cette heure matinale, je n’ai nul besoin de m’isoler du reste du monde en déversant dans mes oreilles de la musique de mon mp3. Rares sont les voitures à emprunter la passerelle sur la gauche, et le parking vers lequel j’arrive en retournant vers la ville est tout aussi peu fréquenté. L’espace est bordé d’arbres qui m’offrent un peu de fraîcheur plus que bienvenue. Quelques voitures sont garées là et je n’ai pour ainsi dire pas le temps de réagir alors que je remarque une ombre qui s’étale sur le bitume devant moi. Cela ne peut être que celle d’une personne dissimulée derrière l’un de ces véhicules. Un homme apparaît brusquement, s’avance et me pousse avec force en me faisant tomber au sol. Ma rencontre avec le bitume est brutale. Choquée, je pose mes mains à plat sur celui-ci et me redresse légèrement. Je secoue également la tête afin de m’éclaircir les idées. C’est à ce moment-là que je me retourne et observe mon assaillant en réalisant que je suis seule, à la merci d’un homme qui me veut du mal. Une gifle retentissante me déstabilise à nouveau et projette ma tête en arrière. Le souffle coupé, l’esprit confus, je ne pense même pas à crier ou si je le fais, je n’en ai nulle conscience.

Je perds l’équilibre alors qu’une prise sur mon bras qui me met au supplice m’oblige à me traîner sur le bitume. À demi avachie, je réalise qu’il me conduit vers les fourrés entre le parking et le bord de mer. Une fois que nous sommes parvenus sur la piste pour les promeneurs qui longe le rivage, il me relâche. Ma frêle silhouette qui ne résiste pas s’écroule au sol. Je réagis enfin et tente de m’enfuir, mais un poids lourd me plaque au sol avant qu’une main ne m’oblige à me retourner sur le dos.

Je me sens soulevée vers l’avant alors qu’il m’a attrapée par le col du t-shirt de sa main gauche pour me ramener à lui. Puis la douleur éclate alors que son poing droit m’atteint au visage. Ma tête puis le reste de mon corps sont propulsés en arrière, manquant un court instant de me faire perdre conscience. Je me prends à envier cela pour ne pas voir, ne rien ressentir de ce qui va m’arriver.

Je suis désorientée. La brûlure sur mon visage se fait sentir et s’ajoute à la précédente. Un goût métallique en bouche m’indique qu’elle est emplie de sang. Mon instinct de survie prenant le dessus, je me force désespérément à vouloir me sortir de cette situation, de tenter de fuir. J’ouvre les yeux et pivote vers mon assaillant. Il est encore là, à moins de deux mètres de mes pieds, si proche et si dangereux.

L’instant suivant, il se soustrait à ma vue. Fronçant les sourcils, je me demande si ma vue est défaillante avant de réaliser que quelqu’un se trouve à présent entre lui et moi. Une personne que je n’ai pas vue s’avancer jusqu’à nous, qui semble être apparue brusquement, le temps d’un battement de cil. Mon regard glisse sur cette silhouette massive et étrangement fine. Le tissu est blanc et recouvre ses jambes. Un pantalon. Mon esprit reste confus. Mon regard suit de gauche à droite la silhouette du nouvel arrivant. Des bottes blanches sur un pantalon blanc. Au niveau des hanches, le vêtement laisse place à la peau nue du torse, d’un bras, d’une main posée au sol, doigts écartés. Mes yeux accrochent le jeu de lumière et d’ombres qui apparaît sur cet avant-bras et sur l’épaule d’un corps musculeux, athlétique. La pensée que cet individu puisse rivaliser sans conteste avec mon assaillant me soulage. Je cherche du regard le visage du nouveau venu afin de m’assurer qu’il n’a pas de mauvaise intention à mon encontre. De profil, une longue chevelure d’un châtain clair et lumineux masque en partie celui-ci. Je constate avec étonnement que les traits du visage de cet homme ne reflètent rien d’autre qu’une profonde souffrance.

Je me redresse et me mets à genoux en réalisant que peut-être cet homme a voulu intervenir. L’autre a dû le frapper de s’être ainsi interposé. Ce sont ces représailles qui inquiètent les gens et les empêchent au-delà du bon sens d’intervenir. De nos jours, une vie ne vaut qu’une balle, sans remords aucun à blesser voire à tuer.

Le fait de ne plus me sentir seule me pousse à réagir, à ne plus me soumettre. Je reporte mon attention sur le méchant de l’histoire et tente d’analyser ce qu’il s’apprête à faire pour pouvoir espérer m’y opposer. Mon cœur manque un battement alors que je note la présence d’un pistolet dans la main tendue vers nous. A-t-il tiré sur cet homme sans que j’aie entendu le coup de feu ?

Mes neurones tournent à plein régime alors qu’ils tentent d’analyser la situation et pour trouver une solution.

— Êtes...

Je me force à déglutir alors que ma gorge est serrée et écorchée par l’angoisse, la souffrance avant de faire une nouvelle tentative pour m’exprimer :

— Êtes-vous blessé ? demandé-je auprès de celui qui me fait face et qui est demeuré dans une posture statique, un genou posé au sol. Aucune réaction de sa part. Il n’émet aucune parole, ne fait aucun geste si ce n’est le mouvement de son buste suivant une respiration saccadée.

— Deux pour le prix d’un. Je vais pouvoir m’amuser ! crache l’autre, armé. La colère, l’envie de me révolter balaye tout autre sentiment si ce n’est la peur qui ne m’empêche pourtant pas de me redresser. Cela attire l’attention de l’autre, qui braque son revolver sur moi.

— Merde, laissé-je échapper alors que le rythme de mon cœur atteint une cadence infernale et que ma respiration se coupe.

— Ça ne me dérange pas de baiser un cadavre du moment qu’il est encore chaud ! ricane l’autre, ses mots décuplant ma frayeur.

À nouveau, je ne le vois plus alors que l’homme entre nous s’est relevé souplement. Je ne peux toujours pas apercevoir son visage étant de profil. Cependant, je me fige à l’instant où celui-ci tourne la tête vers moi et ancre son regard au mien. Je ne sais ce qui me trouble le plus entre les traits parfaits de l’homme le rendant magnifique et son regard étrange d’un bleu très pâle – étrange de par sa profondeur et sa luminescence. Ce regard me détaille avec une telle intensité qu’il me donne l’impression de me découper en petits morceaux pour inspecter la moindre parcelle de mon être. Noyée dans ses yeux couleur azur, je réagis enfin lorsqu’il fait un pas puis un autre en s’éloignant de notre position, sans plus un regard dans notre direction. Médusée, je l’observe faire et réalise que je me suis méprise sur ses intentions alors qu’il me laisse seule avec l’autre sans m’apporter aucun secours.

— Ne m’abandonnez pas !

Ce cri du cœur se brise dans un sanglot déchirant face à ce que son départ signifie pour moi. L’homme torse nu s’arrête et pivote légèrement la tête du côté opposé au mien. Je suis la direction de son regard qui se trouve être le bandit qui m’a agressée. Un hoquet de stupeur bloque ma gorge alors que l’autre se trouve à genoux, la tête basse. Mon attention se fixe sur le pistolet qu’il a laissé tomber entre nous. Voyant l’arme sur la terre poussiéreuse, je me précipite pour la ramasser et la pointe sur mon assaillant, lorsque je remarque l’éclat rouge carmin qui s’étale rapidement sur le sol devant lui. Alors seulement, je réalise que le malfrat se tient le ventre des deux mains rougies par un flot de sang ininterrompu. Le liquide écarlate se rapproche rapidement de ma position. J’ai un mouvement de recul, ne voulant pas être touchée. L’homme qui un instant me menaçait s’écroule sur le côté. Sans réfléchir, mes pas me portent jusqu’à lui en laissant tomber le revolver dans le même élan. Des deux mains, je le retourne et croise son regard dans lequel toute trace de méchanceté pour ce qu’il s’apprêtait à me faire subir l’a déserté. Je n’y décèle qu’une grande souffrance et une peur irrationnelle de mourir. Car l’homme est sérieusement blessé. Ses mains se relâchent, me permettant de voir ce que jamais je n’aurais voulu observer de toute mon existence alors que son abdomen a été entaillé sur toute la largeur. Incapables d’observer cela plus longtemps, mes yeux s’accrochent à nouveau à ceux du blessé qui fixent à présent le néant.
Il me faut quelques secondes pour réaliser qu’il n’y rien que je puisse faire pour lui venir en aide alors qu’il vient de s’éteindre. Mes mains se posent sur mes cuisses nues pour me permettre de me relever et y laissent l’empreinte de mes paumes ensanglantées. Debout, le regard dans le vague, je ne cesse de réfléchir sur la cause de sa blessure, sur ce retournement de situation. Mon regard se porte naturellement sur l’autre homme sur ma droite, de dos, non loin de ma position. À nouveau, il est figé dans un immobilisme un rien angoissant. Un éclat lumineux attire mon attention. C’est celui d’une longue lame qu’il tient d’une main ferme. Comment ne l’avais-je pas vue avant alors que cette sorte d’épée fait un bon mètre de long ? 

Mon regard va de l’homme qui gît à mes pieds à l’autre avant de comprendre que c’est cette arme qui est la cause de la blessure et surtout de la mort de ce bandit. Une angoisse m’enserre le cœur quand je réalise que cet individu se révèle tout aussi dangereux que celui qui venait de me frapper et de braquer son arme à feu sur moi. En fait, il l’est davantage après avoir fait ce qu’il vient d’accomplir. Pourtant, il semble ne montrer aucun intérêt me concernant alors qu’il se contente de fixer toute son attention sur la mer des Caraïbes, sans même m’accorder un regard ou s’enquérir de ma santé. Alors quoi ? Il est sorti ce matin avec une épée pour traîner dans ce parc afin de jouer les justiciers et taillader ceux qui s’en prennent aux pauvres femmes comme moi ? Tout cela n’a aucun sens.

Un éclat lumineux traverse le ciel, puis un autre. Je m’approche, sans le vouloir nécessairement, de celui qui est intervenu pour me sauver. Car que ce fût son intention ou non, il m’a permis de me sortir vivante de cette agression. À nouveau, cette sorte d’étoile filante alors que pourtant le ciel d’un bleu pur, en cette heure matinale, ne permet guère d’admirer le firmament. Je m’arrête à la droite de l’autre qui observe comme moi ce spectacle pour le moins étonnant. De cette position dégagée et privilégiée sur le centre-ville de Miami avec ses immeubles qui s’élèvent vers le ciel, la ville en apparence calme et ordonnée dissimule bien le désordre, la violence qui y règnent. Pourtant, ce n’est pas vers elle que mon attention se porte, mais sur ce qui semble tomber du ciel.

Un de ces objets, probablement une météorite, chute non loin de notre position, puis un autre. Stupéfaite, je contemple les projectiles qui déchirent le ciel avant de s’écraser ainsi un peu partout autour de nous, certains atterrissant directement en pleine mer.

Ayant besoin de parler, de comprendre ce qui se passe, je me tourne vers l’autre qui observe ce qui se déroule devant nous. Je ne peux m’empêcher de détailler son visage en m’étonnant de l’admirer ainsi dans la situation qui est sienne. D’autant plus qu’il ne semble nullement s’apercevoir de l’intérêt que je lui porte. Encadré par de longs cheveux qui tombent sur ses épaules et son dos, son visage possède des traits parfaits, seulement altérés d’être trop tendus tandis qu’il fixe la baie avec attention. En faisant preuve d’une grande volonté, j’arrive à détacher mon regard de sa personne pour fixer à nouveau ce qui se joue devant nous. Une pluie de météorites exceptionnelle brise l’apparente tranquillité de cette mégalopole bordée par la mer des Caraïbes dont une étendue se tient entre nous et le centre urbain.



2 — LE TRAUMATISME



Je me force à quitter mon lit après que la voix de mon patron a retenti dans tout l’appartement par le biais du message sur le répondeur. Certes, celui-ci ne se compose que d’une salle de bain et de la pièce principale servant de lieu de vie et de chambre lorsque j’ouvre le canapé pour la nuit. Or, cela fait trois jours que je ne l’ai pas quitté. Folle d’angoisse, je sursaute au moindre bruit et autant dire qu’ils sont nombreux dans cet immeuble qui comprend une dizaine d’appartements. Pourtant, il me faut sortir alors que mon boss vient de me menacer de licenciement si je ne me présente pas pour le service de midi, soit dans quelques heures. Malgré le choc de l’agression, je ne peux me permettre de perdre cet emploi, en sachant que c’est le seul revenu dont je dispose, si je ne veux pas me retrouver à mendier dans les rues comme tant d’autres ou à devoir rentrer au pays sur un échec.

Une fois debout, je me surprends à courir pour pénétrer dans la petite salle attenante et à refermer avec empressement la porte derrière moi. Faute de verrou, je cale une chaise sous la poignée. Je ne suis qu’à demi rassurée par ce dispositif que je scrute quelques minutes, le cœur battant. Je finis par me déshabiller prestement et fais l’erreur de croiser mon reflet dans le miroir au-dessus du lavabo. Mon visage contusionné que me renvoie la glace me rappelle trop ce que j’ai subi et auquel j’ai réchappé trois jours et deux nuits plus tôt. Une bonne partie de ma joue gauche semble marbrée, mélange de bleu, rouge et violet. La lèvre inférieure pourtant charnue au naturel se retrouve boursouflée, une profonde entaille en son milieu. Néanmoins, c’est surtout mon regard qui m’interpelle. Fuyant, dans le vague. L’effet est aggravé par de vilains cernes sous les yeux. Les mains en appui sur le rebord du lavabo, je prends une profonde inspiration en me concentrant sur le fait que j’ai survécu et que je n’ai pas subi d’autre châtiment que ceux que je peux observer à cet instant.

Je passe sous la douche et le jet chaud de l’eau apaise quelque peu mon corps maltraité. Les paumes posées sur le carrelage devant moi, la tête baissée pour laisser s’écouler l’eau sur ma nuque, je me demande encore comment j’ai retrouvé le chemin de la maison après ce à quoi j’ai dû faire face. Il est vrai que je n’habite qu’à quelques rues du lieu de mon agression, bien que le choix de ce logement près du cœur de cette cité n’ait pas été le mien. Un membre de ma famille maternelle qui vit à Miami m’a permis de l’obtenir à mon arrivée. Entre Cubains, l’entraide est de mise. Ma mère, Adela, avait tout fait pour que je puisse un jour partir vivre aux États-Unis, ce qu’elle n’avait elle-même pu accomplir. Dans un état second, il m’avait fallu un bon moment avant de réaliser que l’homme qui m’avait sauvé la vie n’était plus à mes côtés. Il s’était éclipsé aussi rapidement qu’il était apparu. Alors, tel un automate, je m’étais éloignée de ce parking avec lenteur au début puis en courant devant l’extrême urgence qui s’était emparée de moi de vouloir mettre le plus de distance entre ce qui venait de se passer et moi. Dans un brouillard, j’avais survolé les rues étrangement bondées en cette heure matinale pour gravir les escaliers du perron puis entrer à l’intérieur du bâtiment jusqu’au troisième étage. Parvenue dans mon studio, je m’y étais cloisonnée pour ne plus en sortir trois jours durant.

Un profond soupir s’échappe de mes lèvres alors que mon responsable vient de mettre fin à mon isolement forcé. Je sors de la douche et passe un moment encore dans la salle de bain à tenter de masquer sous une couche de fond de teint les traces laissées par les coups. J’hésite à passer dans l’autre pièce, mais le fais malgré tout. De là, je me vêtis d’une paire de jeans, d’un t-shirt noir à manches courtes. Pour faire bonne mesure, j’ajoute à l’ensemble une écharpe noire malgré la chaleur qui règne dans l’appartement comme à l’extérieur. C’est futile, mais j’ai l’impression que je peux m’en servir pour me dissimuler un tant soit peu au regard des autres. J’ai conscience que cela n’aura que peu d’effet, voire aura l’effet inverse d’être vêtue de cet accessoire en plein mois estival, mais je me montre incapable de me raisonner.

Il me faut encore un bon moment pour trouver le courage nécessaire afin de franchir l’encadrement de la porte d’entrée. Cet appartement que je quitte à regret est devenu mon seul refuge face à la sauvagerie, à la violence dont mes semblables sont capables. Certes, je l’ai toujours su et mon entourage n’a de cesse de me mettre en garde contre les dangers de la ville bien que même les petites cités se révèlent à présent aussi dangereuses que n’importe quelle métropole. La criminalité s’est répandue comme une traînée de poudre et a fini par embraser ce pays, voire le monde dans sa globalité. J’ai observé cela tant de fois à travers mon poste de télévision. Nos contemporains sont devenus les témoins privilégiés des atrocités, des horreurs qui devraient même être interdites de diffusion, et pourtant je n’avais été jusqu’ici qu’une simple spectatrice de cette folie. Je ne vois plus les choses de la même façon à présent. J’ai l’impression d’avoir été si proche de la mort que cela m’a changée à jamais.

Je réussis à sortir dans le couloir, puis à descendre une à une chaque marche qui me sépare du monde extérieur et cela toute seule, sans aide. Le moment venu, j’hésite à lâcher la rampe d’escalier puis à m’avancer vers la lumière qui paraît pourtant si belle, si tentante. Un pas, puis un autre et je me retrouve enfin sur le perron. Pas même la faim n’avait réussi à me motiver suffisamment pour réaliser ce que je considérais comme un exploit en cette matinée ensoleillée.

Ils sont là. Ils passent devant moi sur le trottoir, se croisent, s’ignorent. Si nombreux. Mon cœur s’emballe à nouveau, ma respiration se fait douloureuse. Je m’avance en fixant l’extrémité de mes pieds pour me soustraire à leur vue. À nouveau, mon corps semble savoir quoi faire en empruntant instinctivement le trajet qui me conduira au restaurant pour lequel je travaille. Je me sers de ma longue chevelure brune comme d’un voile masquant mon visage tuméfié. Puis je m’avance et me mêle à cette foule qui m’angoisse, en ayant peur de ce que pourrait me faire subir n’importe laquelle de ces personnes que je frôle et croise. Je me force à ne pas les regarder dans les yeux, afin de ne jamais plus revoir ce que j’ai décelé dans ceux de mon agresseur. Je m’isole en moi, tentant de trouver refuge dans un coin de ma tête et en laissant mon instinct, mes habitudes aux commandes. À mon grand soulagement, cela fonctionne.

Ne me parvient que le brouhaha des conversations de la foule, de la circulation des véhicules, des bruits de la ville, comme un fond sonore ininterrompu et homogène afin d’en comprendre le sens. Je ne m’arrête que lorsque cela m’est nécessaire, me remets en route lorsque les feux de signalement me le permettent. Tout cela en suivant le mouvement de la foule tel le courant d’une rivière qui m’entraîne et me porte. Je tente de rester suffisamment à la surface pour ne pas me laisser couler.

Enfin, je pénètre à l’intérieur du bâtiment. L’ambiance est différente, les sons comme étouffés. Je marque un temps d’arrêt alors qu’un corps imposant se plante devant moi et m’empêche d’avancer. J’attends qu’il se déplace comme l’ont fait tous les autres passants que j’ai croisés sur mon chemin jusqu’ici. Patiemment. La cacophonie augmente de plusieurs décibels alors que je fixe le pantalon noir que porte cette personne. Il se permet de faire ce qu’aucun n’a fait depuis plusieurs jours en me touchant. Cela n’a rien de doux, ni de réconfortant comme j’ai tant besoin de le recevoir. Non. Il pose sa main sur mon épaule et me pousse légèrement. J’ai un mouvement de recul instinctif et relève mon visage pour voir celui qui s’apprête à me faire du mal et réagir en conséquence pour l’éviter. Les jambes fléchies prêtes à fuir, je reconnais après un moment de flottement celui qui me fait face. Mon responsable. Son visage marque la colère puis se modifie en exprimant de la surprise. Je fronce les sourcils, ce qui réveille les douleurs sur son visage. Ah, oui. Cela doit être mes contusions qui le surprennent autant. Il semble se détendre, démontrant même un semblant de compassion à mon encontre. C’est rare qu’il fasse cela.

— Ça va ?

Aucune réponse. Il semble gêné.

— C’est pour ça que tu ne t’es pas pointée au travail ?

Le silence.

— Dis, tu peux travailler, car j’ai vraiment besoin de personnel, là ?

— Oui, dis-je dans un souffle.

Il semble se détendre.

— Bon. Okay. Espérons que tu ne fasses pas détaler les clients avec ta tête. Quoiqu’avec ce qui se passe, je doute fort qu’ils le remarquent. Allez, tu sais quoi faire.

Mon corps le sait, lui. Je contourne mon responsable et me dirige à l’arrière du restaurant pour accéder à mon casier dont j’ouvre le cadenas en composant le code, en me demandant comment je peux m’en souvenir. Je jette mon sac à l’intérieur et sors mon tablier d’un jaune pétant que j’enroule autour de ma fine taille. À aucun moment, je ne lève mon visage pour ne pas l’apercevoir dans le petit miroir fixé à la porte du casier que je referme d’un coup sec.

Je passe une heure, une éternité, à préparer la salle avec d’autres qui se résument à des ombres passant à l’orée de mon champ de vision. Seuls les gestes que je répète quotidiennement depuis presque six ans me permettent de tenir. Assiettes, verres, couverts et autres sont disposés par mes soins sur les tables recouvertes de nappes blanches. Voir cette couleur m’apaise étrangement. Elle me rappelle celui qui est intervenu pour me sauver. Il était vêtu d’un pantalon blanc fait d’un tissu souple, et ses bottes montantes étaient de la même couleur.

Enfin, les clients pénètrent par groupes plus ou moins importants au fur et à mesure. Je les accueille poliment, les guide à leur table et prends leurs commandes en entrant les informations dans la console que je tiens en main. C’est le seul moment où il me faut vraiment me concentrer, réfléchir pour retenir ce qu’ils souhaitent. Le reste du service, je le fais par automatisme, sans vraiment être là.

Pourtant, une part de moi s’étonne qu’il y ait autant de monde dans le restaurant. D’autant plus que c’est en milieu de semaine et que ces derniers mois, la fréquentation de ce lieu n’a cessé de diminuer. Je remarque peu à peu ce qui se passe autour de moi, comme si ma conscience se reconnectait lentement avec la réalité. Les gens semblent s’activer davantage. Leurs mains et leur visage surtout s’animent plus qu’à l’ordinaire. Ils démontrent une palette de sentiments qui me paraît bien inhabituelle et difficile à définir au début. Mais cela est tout sauf normal ! Il a dû se passer quelque chose pour qu’ils agissent ainsi, quelque chose d’une importance telle que tout le monde est touché : des enfants aux personnes âgées.

Je me mets donc à les observer avec plus d’attention, la curiosité remplacée par la crainte que m’inspire autrui.

Oui, l’ambiance est électrique dans la salle, bien que j’en ignore encore la raison. Alors, enfin les sons deviennent plus distincts, les voix s’individualisent. Ce phénomène me permet de comprendre ce qui se dit, d’épier leurs conversations. Ces gens ne cessent de répéter des phrases comme « c’est vrai » ou « cela prouve qu’ils existent » avec une note de déférence dans la voix. Ils le disent en particulier aux plus jeunes, comme pour leur prouver qu’ils avaient eu raison depuis le début. Beaucoup semblent s’inquiéter de ce que cela signifie pour eux. Je perçois bien qu’ils sont partagés entre une forme de soulagement et une véritable crainte, voire une peur sous-jacente. D’autres se demandent aussi pourquoi ils sont là, la raison de leur arrivée.

N’y tenant plus, je relève mon visage vers le couple qui est en train de passer commande en les interrompant au milieu d’une phrase. Je demande de but en blanc :

— Que se passe-t-il ?

— Pardon ?

— Il... il est arrivé quelque chose de grave ? De quoi tous ces gens parlent-ils ? Je vous en prie, dites-le-moi, bredouillé-je à celui qui écarquille à présent les yeux en me fixant.
C’est la dame assise en face de lui qui prend la parole.

— Mais enfin, comme se peut-il que vous ne soyez pas au courant ?
Ce qu’elle me dit ne m’est d’aucuns secours. Je reporte mon attention sur l’homme d’une quarantaine d’années qui semble être son conjoint.

— C’est… sur toutes les chaînes depuis plusieurs jours. Il faut vivre coupé du monde pour avoir loupé ça, me répond-il.

Je pousse un profond soupir d’exaspération et les plante là pour me diriger aussi vite qu’il m’est permis en slalomant entre les clients et les serveurs. Me parvient la voix de mon chef qui m’interpelle, mais je ne m’arrête pas pour autant. Je me plante devant l’un des écrans de télévision installés au plafond. Cela doit être l’une des chaînes d’informations, ce qui est plutôt inhabituel, car en général, la politique de la chaîne de ce restaurant est de diffuser des clips de musique en boucle. Je suis frustrée de ne pouvoir augmenter le son, pourtant je comprends peu à peu de quoi il est question alors qu’un bandeau d’informations s’affiche en bas de l’écran. La vidéo qui passe semble avoir été filmée par un amateur. Je revois la scène à laquelle j’ai assisté juste après mon agression. Ces météorites tombant du ciel. Un défilé de vidéos qui me montrent sur plusieurs angles cette chute ininterrompue avant qu’une autre scène ne s’affiche. Un gros plan. Le bandeau annonce que cela se trouve dans les rues de Sydney. Ce que je vois alors me sidère. Pourtant, la scène repasse au ralenti. Ce que j’avais pris pour des météores n’en sont pas. C’est un homme qui vient de tomber du ciel. Un homme qui vient de se poser au milieu de cette rue sous l’objectif de la caméra. La scène repasse encore et encore et elle détaille l’homme qui se redresse lentement. Celui-ci ne semble nullement blessé après une telle chute qui aurait dû le tuer à coup sûr. Alors, un mot retient mon attention. Un mot que je sais avoir entendu à de nombreuses reprises autour de moi sans pour autant que cela m’interpelle vraiment. Un Ange.

3 — LA SURPRISE



Je m’aperçois très vite que ce phénomène semble s’être produit dans plusieurs villes du monde : Paris, New York, Bombay, Moscou et tellement d’autres. Je ne peux détacher mon attention de ces gens, ces « anges » qui tombent du ciel. Je me demande si le terme dont on les a affublés est le résultat de leur chute alors qu’ils semblent venir tout droit du ciel ou d’autres informations dont je n’ai pas eu encore connaissance. Il est vrai que depuis trois jours, je n’ai pas eu à cœur d’allumer la télévision ou d’écouter la radio pour ne pas entendre une énième agression ou un nouveau massacre. Cela n’aurait fait qu’aggraver ma dépression alors que je tentais de m’en remettre. Sans compter que je n’ai pu appeler ma mère qui vit à Cuba, ne voulant pas lui avouer ce qui s’était passé n’aurait fait que l’inquiéter. C’est aussi la raison pour laquelle je n’ai pas pu me confier à mes proches vivant ici, car ils l’en auraient informée. J’ai préféré m’enfermer chez moi, ne voulant pas que des gens qui me connaissent puissent constater mon état déplorable. Je ne doute pas que très bientôt, des cousines ou cousins à elle viendraient lui poser des questions sur la raison de ces contusions. Il est agréable pour moi de pouvoir compter sur des compatriotes. Le revers de cette promiscuité est qu’il est difficile de conserver une part intime de sa vie. Pourtant, ces tracas me paraissent bien futiles alors que j’observe ces hommes et femmes tombant du ciel sur l’écran. Tous portent des vêtements faits d’une matière fine et d’un blanc immaculé bien que de coupe différente. Ce qui les caractérise également est le fait qu’une grande majorité de ces gens sont d’une beauté à couper le souffle. Je comprends aisément comment les autres les prennent pour des anges. C’est aussi l’impression que m’a laissée cet homme venu me secourir bien que je ne l’aie pas vu tomber.

— Je te vire direct si tu ne te remets pas au boulot ! me menace mon patron d’un ton tranchant, ce qui fait me sursauter.

Je m’arrache à l’observation de ces scènes incroyables et reprends mon service en ne cessant d’y jeter de fréquents coups d’œil. J’écoute avec attention les conversations des clients, afin d’essayer d’en apprendre davantage sur leur arrivée. Ce que je découvre alors, c’est que ce phénomène n’a touché que certaines villes des USA. Autrement dit, les plus peuplées comme Los Angeles, Houston ou Chicago. Mais aussi des agglomérations plus petites comme Detroit ou La Nouvelle-Orléans, soit une dizaine au total. Je réalise l’intérêt des curieux qui viennent à la rencontre de ces « anges » en se rendant à Miami, dans l’espoir manifeste de les rencontrer. Une grande majorité des clients sont donc des touristes des états alentours venus pour une raison bien précise. C’est avec empressement que je rejoins la salle de repos pour ma pause. Je suis heureuse et soulagée d’y apercevoir Pedro, l’un des commis de cuisine, qui s’est attablé pour boire un café. Il discute avec un de ses collègues lorsqu’il lève les yeux vers moi.

— Lena. Santa Madre ¿ Qué ha paso ?

Je m’empresse de lui répondre.

— Ça va. Je vais bien.

Mais son cousin a le même âge que moi ; il a été l’un des premiers à m’avoir accueillie six ans plus tôt. Il se redresse et contourne la table pour me rejoindre. Puis il pose ses mains sur mes avant-bras et regarde de façon soutenue mon visage avant de siffler entre ses dents de mécontentement.

— Qui t’a fait ça ? Et ne me mens pas, car je sais très bien que ce n’est pas ta rencontre avec un trottoir, ou que sais-je, qui a fait ces marques.

Je soupire et me résous à lui dire la vérité.

— Un type m’est tombé dessus alors que je faisais un jogging sur le pont menant à l’aquarium. Il m’a malmenée et j’ai bien cru qu’il allait... Enfin voilà....

Je bredouille et m’arrête soudain alors que cela me semblait trop dur de confier ce que j’ai ressenti sur le moment et la manière dont cette rencontre aurait pu finir.

— Combien de fois t’ai-je dit de ne pas te balader toute seule ? Voilà le résultat. Por Todos los Santos, ta mère doit être folle d’angoisse !

— Je ne lui ai rien dit et je préfère que tu ne le fasses pas.

Je baisse les yeux, honteuse et malheureuse de la douleur que ressentirait ma mère à cette annonce.

— Hum... Tu sais que c’est mon père qui prendra la décision de lui confier cela ou pas.

Je m’en doute. En rejoignant ma famille ici, j’ai intégré une sorte de clan dirigé par un patriarche, le père de Pedro. Mon cousin reprend :

— Mais cet... homme... t’a-t-il...

Je lève les yeux face au ton employé par mon cousin et devine ce qu’il laisse suggérer.

— Non. Un autre est intervenu avant qu’il aille plus loin.

— Ah !

Cette affirmation semble légèrement tranquilliser Pedro. Je sais qu’il se sent responsable de ce qu’il peut m’arriver, tandis que le reste de sa famille compte sur lui pour me protéger. Ce qu’il n’avait visiblement pu totalement accomplir. Mais je n’attends rien de lui. Il se frotte nerveusement la nuque d’une main et constate que d’autres personnes nous regardent tous deux, écoutant notre conversation. Il pose une main sur mon épaule et note mon mouvement de recul. Il s’empresse de me calmer.

— Viens, Lena. Il faut qu’on parle, en privé, dit-il en baissant la voix.
Je le fixe un instant avant d’acquiescer de la tête et de le suivre jusqu’à la porte arrière du bâtiment par laquelle nous sortons. Nous nous retrouvons dans une contre-allée qui sert généralement aux livraisons et pour le stockage des poubelles. Pedro se met à marcher de long en large, une main posée sur son menton et en me jetant de fréquents regards. J’ai toujours su qu’il avait le béguin pour moi et je pensais l’avoir raisonné. Bien qu’il se montre protecteur, je vois nettement que sa réaction est excessive. Mes proches m’ont pourtant invitée à ne pas le repousser. Je ne possède pas un charme exceptionnel, mais je considère que je mérite d’épouser un homme que j’aime et non d’en accepter un par dépit. Les cheveux bruns, les yeux noisette et le teint hâlé, je suis pareille à des milliers de jeunes d’origine latine peuplant cette cité avec une silhouette élancée au vu de mon passé de danseuse. Avec mes 1,58 m, je n’ai pas la prétention de vouloir attirer tous les regards vers ma personne. Je suppose que le fait que les garçons ne me tournent pas constamment autour laisse espérer Pedro qu’un jour je m’intéresse à lui. Il suffit de voir la façon dont il me regarde à cet instant ou quand il le fait avec les autres hommes qui m’approchent d’un peu trop près selon lui. Il n’a de cesse de critiquer mes anciens petits amis. Pourtant, je ne le considère pas autrement que comme mon cousin. Malgré ses cheveux noirs, ses yeux d’un marron aussi chaleureux que le mien, il n’a rien d’attirant pour moi. Sans compter que je le trouve bien trop autoritaire et envahissant à mon goût. L’une de nos cousines m’a confié un jour que je suis selon lui, douce, posée et que j’aime prendre soin des autres, exactement ce qu’il cherche pour épouse. Sans oublier le fait qu’il apprécie que je n’attire plus l’attention comme au temps où je faisais encore partie de la troupe du City Ballet de Miami. Des coupes budgétaires suite à la crise économique qui a frappé durement la ville ont eu pour conséquence tragique pour moi de perdre ma place dans la compagnie. J’ai envisagé un temps de rentrer à Cuba auprès de ma mère, mais elle a su m’en dissuader en me disant qu’en restant aux États-Unis, ma situation pouvait s’améliorer. Pour ma part, j’en doute fort, alors que je travaille dans un restaurant, le poste que m’avait trouvé mon cousin à mon arrivée en ville. Pedro s’approche et tente de m’enlacer pour m’offrir un peu de réconfort. Je me raidis dans ses bras, mal à l’aise bien que je lui sois reconnaissante de tout ce qu’il a fait pour moi. Toutefois, je le repousse gentiment mais fermement. Je prends rapidement la parole pour nous distraire.

— Sont-ils vraiment des anges ?

— Quoi ?

Pedro fronce les sourcils. Visiblement, il n’est pas satisfait de mon refus, ni que j’aborde le sujet d’actualité.

— Comment savons-nous que ce sont des anges ? C’est que je n’ai pas regardé la télévision depuis plusieurs jours.

— Tu aurais dû m’appeler après ton agression. Je serais resté avec toi pour te rassurer, te soigner, insiste Pedro.

— Je vais bien, te dis-je. Vraiment, j’ai besoin d’infos là.

Je m’impatiente et ce ton déplaît à mon cousin.

J’aurais bien volontiers changé d’emploi si j’avais pu et ce n’est pas faute d’avoir essayé. Mais sans papier, je vis aux crochets de ma famille, que cela soit pour mon logement, mon travail. Pourtant, la vie avait paru me sourire lorsque j’avais été engagée pour le ballet de Miami quelques années plus tôt. Je relègue à nouveau mes regrets dans un fond de ma tête pour me consacrer à ce qui m’intéresse à cet instant. Il me faut prendre un ton conciliant pour ne pas le froisser.

— Pedro ?

— Que veux-tu que je te dise, Lena, soupire-t-il en glissant les mains dans les poches de son jean.

Pourtant, en notant mon regard intéressé, il se reprend rapidement sans doute pour me satisfaire. Il apprécie d’être le centre d’attention.

— Ils sont tombés et depuis, ils se baladent dans les rues en y mettant de l’ordre. Je ne te raconte pas la tête des flics qui ne savent pas comment réagir. À croire qu’ils hésitent entre les arrêter ou les laisser faire ce qu’eux-mêmes ont été incapables de faire dernièrement.

— Je ne comprends pas. Tu entends quoi par : remettre de l’ordre ?

— Eh bien, ils s’en prennent aux criminels, aux dealers, aux voleurs. Enfin, tous ceux qui font les cons quoi ! s’impatiente-t-il devant la lenteur de ma compréhension.

— J’ai l’impression que ça confirme ce que je pensais.

— Comment ça ?

— Tu sais le type qui s’est interposé, il portait un pantalon blanc comme ceux qu’on a pu voir à la télévision. Sans compter une de ces épées célestes.

Je m’arrête, incapable de refréner un frisson de dégoût devant le souvenir de cet homme qui, certes s’apprêtait à me faire du mal, mais a été blessé par cette arme.

— Attends, tu veux dire que c’est... un des leurs qui t’a sauvée ?

Pedro n’a pu utiliser le terme que l’on emploie pour déterminer ces gens étranges. Comme tout chrétien, il voue à Dieu un respect sans borne et il en va de même pour les élus de Dieu. Alors, que le monde pense que ce soient des anges ne fait que renforcer sa foi, comme c’est le cas pour une grande majorité des gens. J’imagine que leur arrivée remet en question bon nombre de préceptes et croyances, et raffermit les convictions de certains. Je ne peux m’empêcher de ressentir une note de déception quant au fait que l’intervention de cet homme n’est finalement pas un acte unique. Il n’est pas venu pour me sauver personnellement, puisque ses semblables font la même chose depuis leur arrivée. 

— Hé ! Vous là ! Si vous continuez comme ça, je vous mets à la porte en moins de temps qu’il faut pour le dire.

L’arrivée de notre responsable, un homme d’une cinquantaine d’années, au ventre bedonnant et au crâne dégarni, met fin à cet entretien. Nous nous empressons de rentrer et de retrouver notre poste de travail en sachant que la menace est sérieuse. L’esprit en ébullition, je ne cesse de m’interroger sur tout ceci. C’est avec soulagement que j’accueille l’heure de la fin du service. Je cours presque pour sortir du restaurant, dans l’espoir de ne pas croiser mon cousin. Je ne veux plus lui parler, du moins pour un bon moment, et souhaite rentrer au plus vite chez moi pour me coller devant le poste de télévision afin d’en apprendre davantage sur ces créatures célestes. Car, si toute cette histoire est bien vraie, si les anges sont descendus sur Terre, je me dis que finalement Dieu a répondu à nos ferventes prières. Comme tous ces gens que j’ai entendus aujourd’hui, j’espère également qu’un changement majeur va s’opérer et que la paix sera retrouvée sur terre. Étrangement, le souvenir de mon agression, dont je conserve encore les traces sur mon corps, s’est envolé. Ce n’est plus de la peur que je ressens envers les autres. Non. Je partage leur excitation, leur impatience. Moi aussi, je souhaite rencontrer un de ces êtres mythiques et ne cesse de serrer dans la paume de ma main la petite croix en or que ma mère m’a offerte lorsque j’étais enfant. Je n’arrive pas à réaliser qu’il m’a été permis non seulement d’observer de visu un envoyé de Dieu, mais d’être sauvée par lui. Je cours dans les rues et avec empressement remonte, aussi vite que mes jambes me le permettent, les marches pour m’enfermer dans mon studio. Cette fois-ci ce n’est pas la crainte de sortir qui me pousse à m’y enfermer, mais l’impatience, l’immense curiosité d’observer ces gens, même si c’est à travers le petit écran d’une télévision.



4 — LA CURIOSITÉ



Trois jours viennent de s’écouler et comme le reste de l’humanité, je reste fascinée par les « anges » qui sont tombés du ciel. Beaucoup de journalistes comme les simples badauds espèrent être les témoins de l’intervention de ces êtres de légende qui ne se déplacent jamais sans leur bâton. C’est en effet le seul objet que ces créatures célestes possèdent en plus de leur tenue. Ce cylindre d’une cinquantaine de centimètres de longueur est fait dans un alliage pouvant s’apparenter à du métal et a la particularité de prendre plusieurs formes. J’avais eu un petit aperçu lorsqu’un ange m’avait sauvée en observant l’épée qu’il avait eue en main. Mais apparemment, cet objet peut prendre d’autres aspects comme celle d’un bâton d’un mètre de long, celui-ci pouvant avoir à chaque extrémité des lames, mais également de deux couteaux lorsque l’appareil est divisé en son centre, voire d’une espèce de hache, bien que fine, etc. Ce petit objet offre une panoplie d’armes à lui seul.

Chaque vidéo prise de manière professionnelle ou sur un simple téléphone de l’apparition d’un ange est diffusée sur l’heure, le plus souvent sur Internet, et les plus intéressantes à la télévision. C’est ainsi que j’ai pu être tout aussi stupéfaite que les autres de voir avec quelle dextérité, quelle souplesse ces hommes et femmes vêtus de blancs peuvent se battre. Et j’ai été horrifiée aussi, alors qu’ils n’hésitent pas à châtier par une mort certes rapide, mais brutale les criminels les plus endurcis. Beaucoup de gens sont choqués par le comportement de ces « justiciers » qui tuent impunément sans que les forces de l’Ordre n’osent intervenir. Les conversations vont bon train et les émissions sont nombreuses pour expliquer le comportement de ces individus, les raisons qui les poussent à agir ainsi après avoir débarqué dont on ne sait vraiment où. Des professeurs, médecins, personnalités célèbres en tout genre discutent, opposent leur point de vue, allant même jusqu’à en venir aux mains sur les plateaux de télévision, ce qui fait grimper l’audimat et jaser les gens. Certains tentent de classifier, hiérarchiser les actions de ces anges sans ailes. Un petit crime poussera un ange à mettre en garde le délinquant, un acte plus malveillant le conduira à immobiliser le truand par n’importe quel procédé se trouvant à sa disposition. Cordes, fils électriques pour l’attacher. Une vidéo a même montré un ange à la carrure imposante tordre une barrière métallique autour d’une personne avec une facilité déconcertante pour l’emprisonner. Beaucoup de ces gens vêtus de blanc se contentent d’appuyer à un endroit du cou qui jette instantanément la personne ciblée dans l’inconscience. Certains sont tout bonnement assommés lorsqu’ils résistent. Ces personnes-là sont mises hors d’état de nuire en attendant que la police vienne les récupérer. Les postes de police et les prisons sont pleins de ces criminels, à tel point qu’il a été nécessaire de réquisitionner des stades entiers et autres bâtiments publics pour les accueillir. Le côté positif est que l’intervention d’un ange attire irrémédiablement l’attention sur eux et sur leur « victime ».

Il est ainsi plus facile d’avoir les preuves de leurs exactions ou simplement d’en trouver bien que cela complique sérieusement le travail des forces de l’ordre débordées. Là où leurs actions choquent, c’est lorsqu’on les voit punir des criminels commettant des actions de plus grande importance. Les spécialistes, même s’ils critiquent pour la plupart les méthodes employées, pensent que les anges tuent lorsqu’ils ont affaire eux-mêmes à des tueurs. Ils ne savent pas comment ils devinent la dangerosité des personnes auxquelles ils s’en prennent. Des recherches ultérieures sur ceux qui meurent ainsi en public donnent quelques explications car la plupart ont bien, en effet, un lourd passé de délinquance, de criminalité. Ces crimes font débats par la suite. Pourtant, le public n’est pas dupe. Ce ne sont que des spéculations même si une part de leur analyse doit être vraie.

Lorsque je sors de chez moi, je ne cesse d’être étonnée de constater que les gens dans la rue, de simples étrangers qui s’ignoraient pourtant jusque-là, discutent entre eux. Bien sûr, ils ne parlent que du bouleversement qui est intervenu depuis cet événement que tout le monde s’accorde à nommer « la chute ».

Comme les autres, je ne peux m’empêcher d’échanger, de tenter d’en savoir plus sur les nouveaux venus. On évalue à une soixantaine les anges qui sont tombés sur Miami. Comme n’importe lequel de mes concitoyens, j’espère en croiser un autre. Mais en réalité j’espère surtout retrouver mon sauveur, afin de le remercier de m’avoir sauvé la vie le jour de leur arrivée. Bon nombre de ces personnes qui ont été secourues par des anges sont devenues célèbres, même si cela a été pour un bref instant, en racontant devant la caméra ou dans un article de presse comment elles ont été sauvées par leur ange. Ce n’est pas mon cas. Je ne souhaite pas divulguer ce qui s’est passé ce jour-là. Je ne saurais gérer cette brusque attention à mon encontre. Et puis je considère que ce moment n’appartient qu’à moi.

Il semble que c’est le mutisme et la disparition soudaine du sauveur en plus de leur céleste appartenance qui attise la curiosité des gens. Aucune interview n’a été donnée par un de ces « messagers » comme certains les appellent. Les rares fois où ils s’expriment, c’est pour mettre en garde les criminels qu’ils sont en train d’interpeller. Et ils semblent parler toutes les langues alors qu’à chaque fois, ils sont capables de comprendre et de répondre en utilisant la langue de leur interlocuteur, peu importe l’origine dont il est issu. Je sors de mon bâtiment coincé entre deux gratte-ciel. Je prends le temps de lever la tête vers le ciel et de fermer les yeux pour un bref instant, afin de profiter de la chaleur du soleil sur ma peau. Mon visage a retrouvé son aspect normal, ce qui me soulage alors que je peux me mêler en toute discrétion à la foule. Je longe le trottoir et traverse la rue en passant devant les véhicules aux tailles impressionnantes, rendant leurs passagers bien petits. Une petite brise me pousse à mettre un jean. Mais des tongs, un t-shirt coloré et des lunettes de soleil sont indispensables pour ceux qui vivent en Floride que l’on nomme « Sunshine State », l’état de l’ensoleillement. Je ne suis que peu incommodée par la chaleur étouffante qui peut régner au cœur de cette mégalopole. En revanche, je le suis par la fraîcheur due à l’utilisation constante de la climatisation dans les transports en commun. C’est le cas lorsque je pénètre dans l’une des rames du métro aérien de la cité. J’apprécie de profiter de la vue offerte par les grandes baies vitrées alors que le véhicule traverse le cœur de la ville, allant jusqu’à passer à l’intérieur même de grands buildings. J’ai des difficultés à penser que cela fait sept ans maintenant qu’il m’a été permis d’emménager à Miami. Je me souviens clairement des espoirs que j’avais placés dans cette nouvelle vie au moment de mon arrivée dans cette grande ville. Celle-ci m’avait alors paru si riche et emplie de promesses. Tant d’années d’effort, de discipline, de sacrifices auxquelles j’avais consenti pour être un jour une grande ballerine. La danse est encore ma grande passion, quoique teintée d’une certaine amertume. Alors qu’il m’a été permis de toucher à mon rêve lorsque mon talent avait été reconnu en intégrant une troupe de ballet comme celle-ci, on me l’a ensuite arraché à tout jamais. C’est à tout cela que je réfléchis alors que se diffuse par le biais d’écouteurs dans mes oreilles « la Comptine d’un autre été » de Yann Tiersen, que j’adore. Une musique si légère et vibrante dans ses accords de piano et pourtant si mélancolique pour moi. Quand la navette s’arrête en gare « Government center station », je constate que les gens de la rame s’agitent anormalement. Ils se déplacent tous du côté opposé au mien et pointent du doigt la rue en contrebas. Je quitte le siège sur lequel j’étais installée et m’y dirige quand je suis bousculée par deux jeunes garçons.

— Viens ! C’est trop cool.

— Ouais avant que les portes se referment ! répond l’autre.

Je les suis en devinant ce qui a attiré leur attention. À l’extérieur, je réalise en me tournant que j’ai bien fait d’agir promptement alors que les portes se referment sur des gens qui souhaitaient visiblement descendre comme nous. D’autres ont quitté la rame du métro et se dirigent en courant vers l’escalier. Un frisson d’excitation me pousse en avant. Je me précipite comme les autres et dévale la volée de marches sans vraiment savoir si mon intuition est réelle. Une foule compacte bloque la rue en contrebas, n’hésitant pas à immobiliser la circulation des véhicules qui se mettent à klaxonner pour inciter les gens à quitter la route. Jouant des coudes, je tente de me frayer un passage pour observer à mon tour ce qui se passe. Bien évidemment, cela n’a que peu d’effet sur la foule qui discute et parfois crie avec animation. J’envisage un bref instant de quitter les lieux en pensant que je ne pourrai rien voir si les gens devant moi se déplacent sur les côtés. Des cris s’élèvent et des gens tombent à quelques mètres de ma position. Je manque à mon tour de perdre l’équilibre tout en tentant de comprendre ce qui arrive. En me redressant, j’aperçois un groupe d’hommes armés pour la plupart de bâtons qui forment un cercle. Ils sont une dizaine et il paraît évident que ce sont des gens peu fréquentables vêtus à la mode « streetwear », à savoir jeans, t-shirt, casquette et tatouages recouvrant leurs bras nus. Je sursaute alors que deux de ces types sont arrachés du sol et vont s’écraser sur une vitrine d’une boutique sur la gauche. Celle-ci éclate en une infinité de fragments alors que les deux corps la percutent. D’autres cris attirent mon attention. Leurs acolytes tombent au sol, certains inertes, d’autres en se tordant de douleurs sur le bitume de cette rue commune. C’est alors que mon attention est attirée sur une jeune femme, mais surtout par l’éclat argenté de l’arme qu’elle tient en main. Même sans la présence de ce long bâton bien menaçant dans ses mains, il est aisé de reconnaître l’un de ces anges que je désespérais de voir.

Elle fait front à tous ces hommes qui l’encerclent. Une longue chevelure blonde, une silhouette féminine mise en valeur par un bustier et un caleçon près du corps, le tout d’un blanc immaculé. Je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi personne n’intervient pour la secourir ou la soutenir dans cette lutte inégale que représentent autant d’attaquants sur un seul individu. Puis je réalise très vite mon erreur. Ce ne sont pas les bandits qui sont en position de force alors que l’ange virevolte, saute, bouge à une grande vitesse à tel point qu’il est difficile pour la simple humaine que je suis de la distinguer lorsqu’elle se déplace : je n’aperçois qu’une silhouette blanche éphémère.

Comme les autres, je me retrouve sous l’emprise de la vision quasi irréelle de cette femme en train de s’opposer, d’abattre avec habileté ses adversaires en les frappant de ce bâton qui ne semble pas vouloir se briser malgré la force des coups portés. Je réalise avec un temps de retard que j’agrippe la manche de l’homme qui se trouve sur ma gauche. Je délie les doigts qui tordaient le tissu de la chemise d’un homme qui ne semble pas avoir noté ma prise, également concentré à observer le spectacle. J’ai d’ailleurs l’impression que cela ne peut être vrai, que c’est une scène de fiction comme l’un de ces films trop surnaturels pour être réalisables. Mais les hurlements qui éclatent, ces jets de sang qui éclaboussent le bitume alors que le bâton est devenu une épée. La lame entaille les corps des criminels. Tout cela me fait réaliser la cruauté, la barbarie de la scène devant moi et que j’avais espéré observer.

Après quelques minutes de sanglants affrontements, l’ange se révèle être la seule qui reste debout. Avec sa tête basse, son visage en partie dissimulé par sa longue chevelure dorée, ses jambes écartées, son buste légèrement penché en avant et l’épée rougie dont l’extrémité est pointée vers le ciel, elle ressemble à une danseuse tant sa posture semble fluide et légère. Cette créature céleste qui vient pourtant de mettre à terre une dizaine d’hommes, et pas de la manière la plus pacifiste qui soit, n’a pas le souffle court.

Mon regard glisse sur la foule qui m’entoure, immobile, silencieuse devant ce dont elle vient d’être témoin. Je note la présence d’enfants parmi nous, portés ou non par leurs parents. Eux aussi regardent avec ébahissement le contraste saisissant qu’est cette sublime femme qui se redresse en parcourant du regard la foule et ces hommes gisant sur le sol rougi de leur sang. Eux aussi ont sûrement des difficultés à croire que c’est cette personne à l’apparence si douce et fragile qui vient de commettre cette tuerie. Des sirènes de véhicules de police qui se rapprochent déchirent le silence dans le lointain. Les klaxons des voitures toutes proches derrière eux s’élèvent à nouveau. Pourtant, personne n’ose bouger ou dire quoi que ce soit.


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