Excerpt for La chute des anges 2. Se relever by , available in its entirety at Smashwords

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LA CHUTE DES ANGES


Tome 2 : SE RELEVER





Sg HORIZONS





















Copyright © 2014 Sg HORIZONS

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ISBN: 979-10-92586-38-1

« loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011 »

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La destinée. C’est un dénouement inévitable. Nous ne pouvons ni nous en détourner, ni même tenter de l’éviter. C’est un choix entre la lumière et les ténèbres. Nous possédons une part des deux. Car l’éternel combat entre le Bien et le Mal ne se joue pas entre deux armées, mais en nous.











1 – LA STUPÉFACTION


La lumière, toujours elle. Tout ce que j’observe en est saturé, rendant le tout difficilement reconnaissable. La clarté que renvoient les traits du visage de Caliel qui me tient dans ses bras et même le ciel au-dessus de lui m’éblouissent. Il me faut clore les paupières tant cela est douloureux. Il n’y a pas que ma vision qui semble altérée. Tous mes autres sens le sont également. L’odeur iodée de l’océan au bord duquel je me trouve est si puissante qu’elle m’écœure. Je perçois également entre mes doigts chaque grain de sable sur lequel repose ma main gauche. J’arrive même à sentir la chaleur que dégage le corps de Caliel qui me tient dans ses bras. La fragrance particulière de sa peau est identifiable parmi toutes les autres bien qu’en grande partie noyée dans l’ensemble. J’ouvre la bouche pour m’exprimer, poser des questions à mon protecteur. Le goût salé explose dans ma bouche, m’obligeant à sceller mes lèvres pour ne pas vomir.

Je n’arrive plus à réfléchir. Ma tête est de plus en plus saturée par les informations que me transmet mon corps. Toute pensée ou réflexion est étouffée. Lentement, je me fige. Une léthargie m’emprisonne peu à peu. Je ne réagis même pas lorsque Caliel m’est arraché par deux autres anges qui se saisissent de lui par-derrière. Il s’éloigne jusqu’à ce que je ne puisse plus le voir ni l’entendre. Son odeur s’évanouit peu à peu elle aussi, remplacée par une autre plus forte que j’avais tenté d’occulter jusqu’à présent. Celle-ci est d’une fragrance métallique. Du sang. Mon sang.

C’est cela qui certainement fait remonter à la surface mes derniers souvenirs. Celui de la douleur. De la lame traversant ma poitrine de part en part. De ma mort. Je réalise que ce que je suis en train d’expérimenter est une résurrection. Je ne vois pas d’autre mot pour définir ce qui m’arrive. Je comprends également, à travers le brouillard qui obscurcit rapidement ma conscience, que le martèlement qui rythme le temps qui passe depuis mon réveil est mon propre cœur, que j’entends battre furieusement. Pourtant, je me souviens parfaitement l’avoir entendu ralentir pour finir par s’éteindre. Puis, les ténèbres. Non. Pas les ténèbres. La lumière.

Je prends conscience qu’une silhouette emplit mon champ de vision. Pas un homme. Un ange. Il s’avance puis se baisse vers moi. Il glisse un bras sous mes genoux et l’autre s’enroule autour de mon buste. J’ai le réflexe de retenir ma respiration pour me préparer au mouvement. Il se redresse, moi dans ses bras. Je manque de défaillir, tant le monde tangue.

De plus, il est totalement déstabilisant d’être ainsi agressé simplement par la présence d’autrui, de sa promiscuité. Le fait que je perçoive l’environnement avec cette précision, qui va au-delà de tout ce qu’on peut imaginer, me désoriente complètement. Les yeux clos, immobile, je me laisse entraîner sans résister par celui qui me porte. Je sais que nous ne sommes plus que deux. Je ne distingue aucune autre présence autour de nous à présent. Nous nous déplaçons ainsi un moment en nous éloignant de la plage. Une part de moi arrive encore à réfléchir, l’autre est noyée dans le tumulte de sensations. Ce malaise s’accroît et je devine que bientôt je ne serai plus capable d’aligner deux pensées. Cela m’angoisse. Mon impuissance est une torture.

Nous pénétrons dans une habitation, probablement à proximité du phare. L’odeur de métal que dégage cet édifice est perceptible, comme celle du renfermé et de tant d’autres fragrances.

Le changement de lumière me soulage grandement. Je peux ouvrir les yeux sans que cela me soit douloureux. La pénombre m’est bienfaitrice. Le craquement du plancher sous les pas de celui qui me porte devient assourdissant tandis que nous nous déplaçons à l’intérieur. Les murs sont nus d’objets de décoration. Le papier peint est jauni, voire déchiré par endroits. Cette maison est probablement abandonnée. L’ange pénètre dans une pièce dépouillée de mobilier, de vie, bien qu’on imagine qu’elle a dû servir de chambre par le passé, si j’en crois les motifs fleuris de la tapisserie. Il me faut à nouveau fermer les yeux lorsque l’ange s’accroupit pour me déposer à même le sol. Il s’éloigne et le bruit caractéristique d’une porte que l’on referme m’indique que je suis seule. Son départ ne m’a pas pour autant sortie de la léthargie qui me maintient prisonnière. J’ouvre les yeux et ne peux que fixer le plafond de cette pièce vide dans laquelle je me trouve.

Durant un long moment, il me semble impossible de faire le moindre mouvement ou de simplement être capable de réfléchir. Je m’habitue peu à peu à assimiler la multitude d’informations transmises par mes sens pour clarifier ma tête. Il me faut être capable de réfléchir à nouveau. Le temps se suspend. La clarté de l’aube qui se lève et qui se déverse à flots par la fenêtre sans volets me fait réaliser que j’avais eu tort de penser que nous étions en plein milieu de journée lors de mon retour à la vie. Certes, je me souviens que le procès de Caliel par ses pairs avait eu lieu à la tombée de la nuit. Or, à mon réveil et en tenant compte de la forte luminosité qui régnait alors, j’avais pensé que j’étais restée inconsciente des heures durant. Il n’en était rien. Il faut croire que ma vision s’est considérablement améliorée puisque de nuit, je voyais comme en plein jour et plus que cela. Je viens donc de passer plusieurs heures allongée dans cette pièce et ce, sans être capable de réagir.

Je ne peux m’empêcher d’être fascinée par la beauté du jeu des lumières colorées qui s’étalent sur le plafond en grande partie blanc. Des nuances de rose, orangé et violet telles que je n’avais jamais pu en admirer la profondeur, la richesse, évinça toute autre sensation. Je me noyais totalement dans ce spectacle quasi féerique. C’est l’odeur de l’ange qui m’avait amenée jusqu’ici qui me sort de ma transe. Une odeur qui se fait de plus en plus forte à mesure qu’il approche. Il ouvre la porte puis s’avance jusqu’à mon niveau. Je sens son regard fixé sur moi sans pourtant être capable de le regarder ou de ne serais-ce que lui parler. J’ai tant de questions à lui poser ! La première est de savoir ce qui est arrivé à Caliel. Il finit par déposer quelque chose sur le sol, à mon côté. Dans un silence religieux, il me laisse à nouveau seule.

Il me faut encore un moment pour revenir totalement à moi. Lorsque je me sens prête, je pose une main sur le sol. Sous ma paume se fait sentir la texture râpeuse du bois du parquet. Me relever réclame un effort surhumain de ma part. Non par manque de force, bien au contraire. C’est la vitesse de mon geste qui me surprend. Je pince fortement les lèvres et inspire profondément pour chasser le vertige qui me guette. Je cherche une solution. Je réalise rapidement qu’il me faut focaliser toute mon attention sur un objet bien précis pour reprendre contenance. À cet instant, j’aurais aimé avoir quelqu’un auprès de moi pour me dire quoi faire, me rassurer. Je prends conscience à quel point avoir Caliel auprès de moi dans toute cette histoire avait été une bénédiction. Je ne cesse de penser à lui, à ce qu’ils ont pu lui faire. Mais ma propre situation réclame toute mon attention. Attention que je fixe à l’endroit où l’ange a déposé quelque chose. Une bassine remplie d’eau et un tas de tissus sur le sol. Avec toute la lenteur dont je suis capable, je tends la main pour me saisir d’un des vêtements. Comment un geste aussi anodin peut-il être si difficile à accomplir ? Trop de questions. Trop de confusions.

C’est une robe en dentelle blanche que je tiens d’une main. Mes propres vêtements sont maculés du sang versé à l’instant de ma mort. Cette odeur métallique est entêtante sans compter que ces traînées carmin ne font que me rappeler ce que j’ai vécu. Avec des gestes qui me semblent excessifs de prudence mais nécessaires, je me dévêtis de mes deux T-shirts, de mon jean, allant jusqu’à retirer ma brassière, elle aussi imbibée de sang séché. Je trempe la serviette qui accompagne la robe, dans la bassine et la passe sur mon torse afin de me nettoyer. Ma main droite se porte là où j’ai pourtant vu la lame sortir de ma poitrine. Rien. Mes doigts glissent sur la peau exempte de blessure. Je passe la robe pour recouvrir ma quasi-nudité.

Maintenant que je suis vêtue convenablement, j’en viens à m’interroger sur ma santé mentale, sur les derniers événements auxquels je viens de participer. Non. Je n’aurais pu envisager de m’infliger cette torture, y compris dans mes cauchemars les plus sombres. La fulgurante douleur que j’ai ressentie alors et toutes celles qui lui ont succédé, jamais je n’aurais pu créer cela, y compris dans mon imagination. Pour preuve tangible de ce que j’ai subi, mes vêtements entachés en tas près de moi. L’odeur qu’ils dégagent m’indispose et me pousse à me mettre debout pour les éloigner.

Après toute une nuit passée dans cette pièce, il m’est de moins en moins difficile de me mouvoir bien que cela reste délicat. Il me faut faire constamment attention au moindre de mes gestes avec la peur de me faire mal. J’en viens à croire que je pourrais foncer droit dans un mur sans pouvoir m’arrêter à temps sous prétexte que je serais allée trop vite en m’avançant. J’ai l’intention de me baisser pour prendre les habits lorsque je capte mon reflet dans un miroir accroché là, sur la paroi opposée. Ce que je vois relègue au second plan tout le reste jusqu’à l’odeur insupportable emplissant le lieu.

Un pied après l’autre, je m’approche avec circonspection de celle qui me regarde avancer. J’ai la désagréable impression d’être cette fille dans Twilight après être devenue une vampire. Cela doit être extraordinaire de se réveiller sublimé par cette transformation voulue depuis si longtemps même si elle a dû déguster pour en arriver là. Sans compter la possibilité obtenue de vivre auprès de l’être aimé et ce, pour l’éternité. Enfin, dans l’histoire. Or, la réalité est bien différente. Ma nouvelle apparence que je fixe dans le miroir n’est pas le résultat du travail d’une équipe efficace de maquilleurs, coiffeurs et j’en passe qui ont fait de cette actrice une toute nouvelle personne. Je pourrais trouver cela agréable de me voir si différente, osant même jusqu’à dire « belle ». Le reflet que je fixe ainsi depuis un moment est celui d’une femme à la chevelure brune à qui on aurait fait un super shampoing alors que mes cheveux n’ont jamais été aussi brillants. Quelques boucles jouent de-ci de-là sans compter qu’ils me paraissent plus volumineux. Le teint est ce qui a changé également. J’ai toujours eu la peau hâlée de par mes origines latines et mon lieu de vie exposé continuellement à un soleil radieux, que ce soit à Cuba ou à Miami. Mais là, ma peau est plus pâle, laiteuse. Elle me rappelle celle de Caliel, si belle et si douce, alors que je lève l’avant-bras droit pour en caresser l’intérieur de l’autre main. Cette carnation est accentuée par la petite robe en dentelle blanche que je porte. Comment suis-je encore vivante ? Les anges m’ont-ils ramenée à la vie ? Et pourquoi ? Tant de questions réclament des réponses dans ma tête afin de savoir pourquoi je me tiens là, debout après qu’une créature céleste m’a transpercée de son épée. Pourtant, j’ai pu voir un nombre incommensurable des miens bien morts dans les rues de Miami. Je n’en ai vu aucun se relever, tel un zombie revenu pour des desseins funestes. Suis-je bien la personne que je vois dans le miroir ?

Je m’observe avec davantage d’attention pour trouver des réponses. Je n’ai conservé de mon ancienne tenue que ma culotte, mes chaussettes et chaussures. Mon regard glisse sur le corps de la jumelle irréelle qui me fait face. J’ai toujours été mince et athlétique après avoir passé la majorité de ma vie à danser. Cela n’a pas changé. Les traits de mon visage sont également les mêmes. Ce qui l’est moins, ce sont mes yeux. Le sombre marron a laissé place à un mordoré lumineux. En fait, mes prunelles sont les mêmes, mais brillent d’une intense clarté qui modifie leur couleur, leur donnant l’apparence de l’ambre. Oui, c’est moi, et pourtant je ne me reconnais pas. J’ai l’impression de faire face à une étrangère qui me fixe et me met mal à l’aise. Elle m’effraie.







2 – L’ÉGAREMENT


Je ferme les yeux pour me soustraire à cette vision. Me revient encore en tête cette fille dans Twilight. À croire que je fais une fixette sur ce personnage ou que je considère que je vis une situation similaire, bien qu’elle n’ait jamais été réelle en ce qui la concerne. En tout cas, ce que je me dis, c’est que elle, elle a voulu se transformer en vampire. Elle n’a eu de cesse de harceler son petit ami, et ce, sur toute une bonne partie de l’histoire pour qu’il la transforme. Moi, je n’ai jamais souhaité un seul instant devenir différente.

Je ressens le besoin de pleurer de tout mon saoul, de hurler, de faire savoir au monde entier mon mécontentement. Je souffre de ne plus être moi, de tout ce que cela signifie à présent. Suis-je vraiment une mort vivante ? Un monstre ? Non. Un ange. Voilà celle qui me fait face. Je ne peux conclure qu’à cela alors que j’ai l’impression de fixer le regard de l’une de ces créatures célestes. Mon constat sur ma nouvelle condition est confirmé lorsque celui préposé à ma surveillance qui vient de pénétrer dans la pièce derrière moi prend la parole pour la première fois :

— Vous êtes l’une des nôtres à présent.

La furieuse envie de l’insulter, de me retourner pour le frapper me démange. Le ton qu’il vient d’employer pour dire cela laisse à penser que c’est une chose extraordinaire que l’on m’a offerte de devenir comme lui. Il se trompe lourdement. Je perçois cela comme une aberration, une torture que l’on m’inflige. Sans compter que pour en arriver là, ils n’ont pas hésité à planter une lame dans mon cœur. Sans sommation, ils m’ont tuée.

Je me force à rester calme, à tenter de trouver une solution afin de défaire ce qui a été fait, à redevenir humaine. Il est certain que je n’étais pas parfaite sous cette forme, sans compter les faiblesses propres à mon espèce, car il y a une nette différence quand je réalise ces nouvelles capacités qu’il me faut maîtriser. Néanmoins, c’est ainsi que j’étais née. C’était mon humanité qui me définissait, une humanité que je ne possède plus.

— Comment ? Comment ai-je pu devenir...

— … un ange, conclut-il alors que moi j’aurais voulu dire « ça ».

Je ne le regarde pas, n’engage pas la conversation, attendant qu’il m’en révèle davantage. Et il faut croire que ceux de son espèce, ou au moins leur représentant ici présent, se décident enfin à me parler, à l’exception de Caliel dont l’absence m’inquiète. Ce changement de comportement envers moi doit venir du fait que je fais partie de leur petite famille à présent.

— C’est ainsi que nous accueillons de nouveaux membres.

— En les tuant ? dis-je, choquée.

— Seul un néphilim peut évoluer en ange à l’instant de sa mort, me révèle-t-il. C’est ainsi que nous procréons.

Néphilim est un terme que je connais. D’après ce que j’en sais, cela fait référence à un mi-ange mi-humain. Est-ce ce que je suis devenue finalement ? Je pensais qu’on était né ainsi, non qu’on subissait une transformation par la suite.

— Je suis perdue, là. Je suis quoi : un ange ou un néphilim ?

— Vous étiez une néphilim, à présent, vous êtes un ange.

Je délaisse mon reflet et pivote précautionneusement dans sa direction. Il faut croire que ma curiosité est plus forte que ma colère étant donné que je ne lui saute pas dessus pour le frapper. Certes, j’ai conscience qu’il m’aura maîtrisée avant que je l’atteigne. De plus, mon cerveau, qui semble avoir décidé de fonctionner à nouveau normalement, arrive à comprendre ce qu’il m’explique. Néanmoins, même s’ils m’ont tuée, et bien j’étais comme qui dirait conditionnée à devenir un ange. Autrement dit, je ne peux leur en vouloir de m’avoir transformée en l’une des leurs. Enfin sur ce point.

Je le fixe, n’osant croire aux propos de cet ange qui me fait face et qui bouleverse toutes mes certitudes… même sur ce que je suis moi-même. Je ne suis plus surprise par la beauté de l’apparence. J’ai conscience de ce qu’elle dissimule. Blond, grand, son physique parfait est mis en valeur par le pantalon blanc et les bottes qu’il porte. Sans omettre le fait qu’il me semble briller tant sa peau est lumineuse sous la lumière du jour. D’un ton posé, il reprend son explication.

— Nos mâles doivent se lier avec une fille des hommes pour pouvoir enfanter.

— Pourquoi ?

Je regrette immédiatement cette question alors que je devine la réponse.

— Celles de votre espèce ne peuvent avoir d’enfant, c’est ça ?

— Oui.

Un nouveau choc affectif lorsque je réalise ce que cela signifie pour moi. Comment pourrais-je accepter le fait qu’il me sera impossible de porter un enfant ? J’ai toujours espéré, anticipé même cet instant de donner la vie, d’être mère à mon tour. Et voilà que non content de m’avoir arraché à ce qui faisait ma vie, mon nouvel état m’a rendue stérile. Une larme glisse sur ma joue, telle une lacération physique qui vient de m’être infligée par cet ange qui vient de m’annoncer cette nouvelle. À la différence de lui qui ne semble éprouver aucune émotion, une souffrance terrible m’étouffe et ne demande qu’à prendre le dessus. Néanmoins, j’arrive à rester étrangement calme, en contenant en moi cette douloureuse peine. Je ne savais même pas que je possédais cette force de caractère pour pouvoir agir ainsi.

L’autre ne cesse de me fixer, aussi immobile et froid qu’une statue inanimée. Il me faut en connaître davantage sur lui, sur la situation, sur moi. « Ne pas me voiler la face. » C’est ce que m’aurait conseillé ma mère. Toujours se montrer forte, affronter les difficultés, faire front aux épreuves qui jalonnent notre existence afin d’être capable de les surmonter. Penser à elle me fait réaliser que si ce qu’il dit est vrai – et c’est sûrement le cas au vu des derniers événements – alors mon père était un ange. Je me fige, assommée par cette révélation. Je ne l’ai jamais connu. Il est mort avant que je ne vienne au monde. C’est en tout cas ce que m’avait affirmé ma mère. Je m’étais beaucoup interrogée par le passé sur cet homme, la relation qu’avaient entretenue mes parents. Ma mère n’avait eu de cesse de refuser de me parler de lui. J’avais toujours cru que la raison en était que c’était trop douloureux pour elle d’évoquer celui qu’elle avait aimé. Mais ce peut-il que l’explication soit tout autre ? Quelle connaissait la nature de celui dont je suis la fille ?

— Mon nom est Samahel.

Je ne demande qu’à comprendre, à fondre en larmes, à faire quelque chose pour me réveiller de ce cauchemar dans lequel je suis maintenue prisonnière, et l’autre se présente comme si de rien n’était. Ma non-réaction, due à cette succession d’informations, donne sûrement l’impression que je suis maîtresse de mes émotions, ce qui semble satisfaire cet individu. Je réalise que c’est en fait ce qu’il attend de moi, autrement dit un self-control à toute épreuve. Je serre les poings, mes ongles s’enfonçant dans mes paumes sans pour autant en entailler la peau alors que je tente de lui offrir l’image d’un être insensible pour en savoir davantage.

— Un néphilim doit-il devenir obligatoirement un ange ? lui demandé-je sur un ton que je veux calme.

— Oui. Ils sont si peu à voir le jour, dit-il en s’avançant, son bâton tenu fermement dans sa main droite avant de reprendre. Rare est l’union charnelle entre l’un des nôtres et de cette espèce inférieure à laquelle votre mère appartient capable d’engendrer un enfant. Sans compter que les femmes sont si fragiles que beaucoup trouvent la mort durant la gestation ou lors de l’accouchement.

Je repense à ce que m’a confié ma mère sur le fait que sa grossesse avait été douloureuse et à risque. Elle avait pu y survivre et je réalise que m’avoir donné la vie avait failli lui coûter la sienne bien plus que je ne le pensais.

— Faut-il nécessairement qu’un néphilim meure comme moi ou peut-il vivre une existence normale, d’humain je veux dire ?

— Un néphilim vie et meurt comme un mortel, en effet. C’est à l’instant de sa mort qu’il « s’élève », comme nous nommons cette transformation. Cette expérience d’existence mortelle lui permettra par la suite de comprendre beaucoup mieux cette espèce et toutes celles qui nous sont inférieures.

— Si depuis ma naissance j’étais effectivement une néphilim, je n’ai pas l’impression que cela m’a apporté grand-chose, si ?

— Que souhaitiez-vous de plus que le privilège de connaître « l’élévation » et devenir un ange ?

Que répondre à cela ? Je décide de continuer sur ma lancée.

— Et ces femmes, ces néphilims si j’ai bien saisi, qui deviendront anges plus tard... heum, c’est pas facile tout ça, grommelé-je avant de reprendre : peuvent-elles avoir une existence normale ? Peuvent-elles enfanter ?

— Elles peuvent donner la vie, mais leur progéniture ne sera jamais capable de recevoir la grâce à l’instant de leur trépas. Durant leur mortelle existence, elles sont semblables aux autres humaines. Seule l’union entre un fils céleste et une fille des hommes peut engendrer un néphilim.

Donc, j’aurais pu avoir une vie normale, des enfants, même si j’étais une néphilim. Cette information ne fait qu’alimenter la colère froide que je ressens à leur encontre de la façon dont ils agissent avec mes semblables, avec moi.

— Vous vous demandez sans doute pourquoi nous avons décidé d’abréger votre vie au lieu d’attendre votre mort.

— En effet, dis-je en réalisant que c’est une question cruciale que j’aurais dû me poser.

— Ce monde est vaste et la guerre qui se joue réclame autant des nôtres que possible.

Autrement dit, ils ont accéléré ma transformation pour que je joue à la brave petite combattante dans leur camp pour éradiquer les humains. S’ils croient que je vais massacrer des innocents, ils se mettent le doigt dans l’œil !

— C’est un grand privilège qui vous a été accordé par notre archange, continue-t-il sur sa lancée.

— Comment ça ?

— Nous n’abrégeons pas l’existence de tout néphilim que nous rencontrons pour les enrôler dans notre armée.

Quelle chance ! En tout cas, ce qu’il me confie ne peut que m’écœurer davantage et me permet de mieux comprendre ce qui se joue depuis l’arrivée de ces créatures célestes, de ce qui m’attend.

— Vous avez su convaincre notre archange que vous étiez prête.

Cette fois-ci, je suis incapable de cacher ma surprise. Celle-ci doit s’afficher sur mon visage d’après le regard que me lance Samahel qui reprend son explication.

— Loyauté, courage, don de soi sont parmi les principales valeurs que nous mettons en avant. Vous, Lena, avez démontré ces trois qualités.

— Comment ?

— Vous n’avez pas hésité à refuser de parler alors que vous étiez encerclée par un bon nombre d’entre nous. Vous avez tenu tête à notre archange, du défi dans le regard. Vous n’avez pas hésité à accompagner Caliel, alors l’un des nôtres, lorsqu’il a été blessé, au lieu de fuir. Vous avez voulu le soigner, le protéger en vous mettant en avant du danger. Comprenez-vous ?

— Oui.

Il n’a pas tort. Il est bien normal que j’aie voulu aider celui qui m’a sauvé la vie un nombre incalculable de fois. Certes, je n’ai pas pensé un seul instant que je pouvais mourir en intervenant ainsi, ce qui rend mon action moins héroïque qu’il le pense. J’ai pourtant des difficultés à croire que ce que j’ai fait à ce moment a précipité ma mort, si je puis dire. Dans le cas contraire, j’aurais eu une existence des plus normales avec époux et enfants avant de me souvenir que notre monde est en guerre. Comment aurais-je pu avoir une petite vie normale dans une charmante maison de banlieue, auprès d’une famille maintes fois rêvée quand la survie de l’humanité est en jeu ?

Piètre consolation, j’en conviens. Donc, si j’ai bien compris, c’est l’archange Michaël qui a donné l’ordre que l’on me tue sitôt le procès de Caliel terminé. Il n’est même pas resté pour assister à mon exécution, preuve de son manque de considération flagrante. Il faut dire que sur le moment, tout entière focalisée sur l’état de Caliel, je n’avais même pas réfléchi à ce qui allait m’arriver. Je me demande s’ils avaient toujours su que j’étais une néphilim. Je ne pouvais réfuter cette affirmation étant donné qu’effectivement, j’étais revenue comme par magie à la vie et pour être un ange. Sans compter les changements qui s’étaient opérés sur mon propre corps, que j’ai des difficultés à reconnaître. Je lui fais part de mon interrogation sur ce sujet.

— Avez-vous toujours su que j’étais… néphilim ?

— Seul un néphilim est capable de se saisir de l’une de nos armes.

Sa réponse succincte ne répond pas vraiment à ma question. Je me creuse la tête qui ne tourne pas tout à fait rond depuis pas mal de temps. Avec tout ce qui m’est arrivé, c’est normal, non ? Il me faut quelques secondes pour que je comprenne le sens de ce qu’il me dit. Je revois l’un des siens me tendre son arme après avoir pratiquement tué Caliel. En effet, je m’étais saisie de son bâton, seule possession de toute créature céleste. Une autre question s’impose alors : cet ange à la peau d’ébène m’aurait-il exécutée si je n’avais pas réussi cette forme d’épreuve ? Celle-ci lui avait révélé alors ma vraie nature dont je n’avais même pas connaissance. Ce Samahel continue de m’observer avec détachement bien qu’il soit toujours troublant d’être fixé ainsi par un non-humain.

— Que va-t-il se passer à présent ?

— Vous allez être formée, puis le moment venu vous rejoindrez votre faction.

— Très bien, dis-je en mettant autant de conviction dans la voix que possible pour lui donner le change.

Pour moi, il est hors de question que je me lance dans une guerre si ce n’est pas pour protéger les innocents. Le silence s’établit et Samahel ne cesse de me fixer intensément. Je lui rends son regard tout aussi froidement. Si certes, je suis devenue comme lui, ce n’est pas pour autant qu’il me faut éprouver de la sympathie pour lui.

— Il est satisfaisant de constater que vous acceptez votre nouveau statut, déclare-t-il après un instant d’une attente interminable.

— Il ne sert à rien de nier celle que je suis devenue, non ?

— En effet. C’était inévitable. Rappelez-vous Lena, vous n’êtes plus seule. Vous êtes l’une des nôtres, à présent.

Je hoche brièvement la tête en pensant bien différemment.

— Je vous laisse un moment afin de vous familiariser davantage à votre nouvelle enveloppe charnelle.

— C’est… déstabilisant.

— Ce n’est que temporaire. Le temps d’adaptation est relativement bref. Je constate que vous avez fait des progrès depuis votre élévation, analyse-t-il avec pragmatisme en baissant son regard sur moi avant de changer de sujet. Je vous rejoindrai dans un moment afin de commencer votre instruction. Rappelez-vous que celle-ci a pour but de vous éduquer à votre nouvelle condition. N’hésitez pas à demander de l’aide à l’un des nôtres. Nous formons une communauté unie et sans dissension aucune comme vous avez pu en rencontrer chez les humains. Nous sommes là pour les nôtres. Entièrement.

« Sans dissension aucune. » Pourtant, Caliel s’est battu à deux reprises avec l’un d’entres eux, preuve que des conflits existent entre les anges. Je me tiens coite et lui réponds pour mettre un terme à cet entretien et pouvoir réfléchir sur la suite du programme.

— Merci, Samahel.

— Merci à vous, Lena.

L’ange pose une main sur son torse et s’incline. Je n’ai le temps de me remettre de ma surprise face à son geste qu’il se détourne et semble flotter hors de cette pièce. Je le regarde s’éloigner avant de le rappeler.

— Samahel ?

— Oui.

— Qu’est-il arrivé à Caliel ? C’est qu’il m’a protégée et finalement m’a permis… de devenir celle que je suis à présent, me justifié-je.

Samahel me fixe un moment, évaluant sûrement l’intérêt que je porte à mon protecteur ou peut-être ne lui est-il pas permis de m’en dire davantage sur lui.

— Il n’est plus l’un des nôtres, à présent. C’est un déchu.

— Cela veut-il dire qu’il est devenu humain ?

— Non.

— Donc, il n’est pas… notre ennemi ? insisté-je, tentant de contrôler ma nervosité sur ce que ça peut signifier pour Caliel, qui n’a eu de cesse de me protéger.

— Du moment qu’il n’attente pas à la vie de l’un des nôtres ou qu’il ne s’interpose pas à nouveau devant notre cause. Pour répondre à votre première question : nous l’avons laissé partir pour qu’il erre sur cette terre en guise de châtiment.

Je ne réagis pas, ce qui semble satisfaire mon hôte qui se méprend visiblement sur mon manque de réaction. Il finit par se détourner, puis il quitte la pièce comme annoncé.

Enfin seule, je suis au bord des larmes qui pourtant ne viennent pas. Je fixe la porte qui vient de se refermer comme une représentation de ma propre vie dont l’accès vient d’être scellé, de laquelle je suis exclue à jamais.






3 - LA CONFUSION


Un moment m’est nécessaire pour revenir à moi, pour me recentrer suffisamment afin de réfléchir. J’ai besoin d’une solution pour m’échapper. Car il ne fait aucun doute que je me trouve dans une situation qui m’emprisonne. Il me faut fuir cet ange qui souhaite faire de moi l’une des leurs à part entière. Il m’a clairement donné la raison à mon « élévation » comme s’il avait nommé mon décès. Si les siens ne m’ont pas transformée en ange, il n’en demeure pas moins que ce n’est rien de plus qu’un enrôlement forcé dans une guerre qui m’affecte certes, mais dont il me faut rallier le camp opposé.

Je renforce ma détermination. Je dois agir avant que Samahel ne revienne pour ladite instruction. La tâche est loin d’être aisée. Déjouer la surveillance d’un ou de plusieurs de ces êtres aux capacités surhumaines est loin d’être aisé. Sans compter que même si je possède à présent certaines, voire toutes leurs aptitudes, je suis loin de les égaler. Je maîtrise que difficilement mon corps, qui ne l’est plus vraiment tant il me semble étranger. C’est dire le chemin qu’il me faut parcourir.

Je carre pourtant les épaules et porte un regard circulaire sur cette petite pièce éclairée par la lumière qui se déverse d’une unique fenêtre. Je me dirige vers celle-ci, mais des barreaux me bloquent l’accès vers l’extérieur. Nous nous trouvons près de la fameuse plage où ma vie a basculé. L’odeur iodée de l’océan est puissante. Je l’aperçois à travers la végétation, à une cinquantaine de mètres de là. Brusquement, ma vision devient floue, puis s’arrête sur le miroitement de la mer comme si je la contemplais depuis la plage. C’est l’une des capacités les plus perturbantes, que j’ai du mal à surmonter. J’ai l’impression de porter en permanence devant mes yeux des sortes de jumelles qui me permettent de zoomer autant que de dézoomer ce que j’observe. L’instant suivant et sans crier gare, mes yeux se fixent sur un objet véritablement près de moi. Quelques secondes passent avant que je réalise que c’est le buisson à moins d’un mètre de la fenêtre devant laquelle je suis que j’observe. Les détails de ce végétal m’apparaissent comme si je l’analysais au microscope. Cette incroyable amélioration de ma vue serait un avantage certain pour ce que je m’apprête à faire si ce changement n’était pas involontaire.

Sans compter que ce changement erratique me donne le vertige. Pourtant, j’arrive à conserver mon équilibre, à ne pas m’écrouler au sol. Prenant une grande inspiration, je me concentre sur ce que je perçois du rebord de la fenêtre sous mes doigts. La moindre aspérité de la surface rugueuse du mur m’apparaît avec discernement. Capable de réfléchir à nouveau, je focalise mon attention sur ce que je peux entendre afin d’évaluer le nombre de personnes m’entourant. Les sons, si multiples, qui me parviennent de tous côtés sont déstabilisants. Néanmoins, je réalise que je mets moins de temps à chacune de mes tentatives pour me remettre de la masse d’informations reçues en un si bref laps de temps. En bruit de fond me parvient le roulement des vagues qui glissent et s’écrasent sur les rochers, ainsi que sur l’étendue sablonneuse. J’arrive même à percevoir le crissement d’une infinité de grains de sable déplacés par la houle. S’ajoute à cela la mélodie variée et si sonore de la faune cachée dans cette dense végétation au cœur de laquelle se trouve cette maison. Mon inspection m’indique qu’il n’y a qu’un individu, Samahel, si je me fis également à son odeur. Ce dernier semble s’éloigner de la bâtisse et ce, rapidement. Je me demande ce qu’il me ferrait s’il venait à me rattraper lors de la fuite que je planifie d’entreprendre. Me châtierait-il ou ne me donnerait-il qu’une leçon de morale ? Est-ce que ma nouvelle condition m’épargnerait une sanction ?

Je reste là, un bon moment, à réfléchir aux options qui s’offrent à moi.

« Allez ! Bouge-toi un peu, Lena », me fustigé-je. Ma passivité de ces dernières heures suite à ma « résurrection » est loin d’arranger mes affaires. Étant donné qu’il y a des barreaux à la fenêtre, je me dirige vers la porte.

Je tends l’oreille et constate qu’aucun son ne me parvient de l’autre côté du battant. Mes doigts s’enroulent autour de la poignée d’acier que je tourne avec précaution. Je pousse un soupir de soulagement en constatant que le verrou n’a pas été mis ou que, simplement, je n’arrache pas la porte de ses gonds. Cela me fait réaliser que si je possède une force surhumaine comme j’ai pu voir sur les anges, je pourrais tenter d’écarter les barreaux à mains nues. Je préfère l’autre sortie, moins risquée, ne sachant pas si j’en suis réellement capable. Si ça se trouve, je ferais tellement de bruit que cela attirerait irrémédiablement l’attention de Samahel. Je me glisse dans le couloir désert et en partie plongé dans la pénombre. Ne suivant que mon instinct, je me dirige vers la droite. J’ai la désagréable impression de peser une tonne tant le bruit de mes pas m’est assourdissant. Sur la pointe des pieds, je prends sur la gauche qui donne sur une autre pièce bien plus spacieuse. C’est un salon, enfin c’est ce que cette salle m’évoque. Le rare mobilier qui s’y trouve est recouvert d’un tissu poussiéreux. Je ne m’appesantis pas sur cette pièce et la traverse. Je note la présence d’une porte vitrée au fond de la cuisine. Je m’y dirige : c’est sûrement mieux de passer par-derrière.

Pour pouvoir avancer et ne pas être saturée par mes sens, je me focalise sur un seul à la fois. À cet instant, je me fie davantage à mon audition afin d’entendre si un autre se rapproche de ma position. Personne. Là encore, la chance semble être de mon côté. Je réussis sans mal à sortir et à ne pas me faire repérer. Je traverse la terrasse en bois en maudissant le fait que je suis plus bruyante que jamais. Il est vrai que Samahel m’a donné plus l’impression de flotter qu’autre chose. Il faut croire que cette démarche ne m’est pas acquise dès le début. Trois marches me permettent d’accéder au jardin et à son tapis végétal étouffant le bruit de mes pas. Sans attendre plus longtemps, je m’élance en traversant l’étendue herbeuse non entretenue. Avec lenteur puis de plus en plus vite, je m’enfonce dans la dense végétation. Enfin, j’ai l’impression de redevenir normale et apprécie le fait de pouvoir me déplacer comme avant. Je réalise après un moment que des branches s’échinent à vouloir me ralentir, me retenir prisonnière. Je ne m’en étais même pas aperçue alors que pourtant elles me griffent les bras et jambes nus sans pour autant que cela soit douloureux ou que des traces apparaissent. Ce qui n’est pas le cas de ma robe qui se retrouve déchirée par endroits. Pas grave.

Je suis surprise quand ma cadence s’accélère brutalement. Ma vision du monde devient floue tant ma vitesse est grande. Je m’arrête, manquant de m’étaler sur le sol, le cœur battant à tout rompre, le souffle coupé. Je viens d’avoir la même sensation que lorsque Caliel m’a portée dans ses bras trois jours plus tôt. Il me faut un moment pour me remettre. J’ai eu raison de me méfier en me mouvant avec prudence jusqu’à ce que la sensation grisante d’être libre me fasse agir inconsciemment. Il faut vraiment que je fasse plus attention.

En me redressant, je note la présence, non loin de ma position, du phare dans lequel j’ai été maintenue prisonnière. J’hésite à m’y rendre. La possibilité que Caliel soit encore là-bas m’incite à le faire au risque de tomber sur des anges. Même si quelques heures plus tôt des dizaines d’êtres célestes se trouvaient réunis là, l’endroit se révèle à mon grand soulagement désert. Malheureusement, je ne vois Caliel nulle part. Je ne peux même pas compter partir d’ici en véhicule puisque la voiture a disparu.

Mes pas me portent vers la plage jusqu’à l’endroit fatidique où je suis morte. La position exacte est facilement reconnaissable, le sable étant entaché de mon sang. Il n’y a pas que moi dont l’existence a été irrémédiablement modifiée à cet exact emplacement. Je m’inquiète beaucoup pour mon compagnon. L’ont-il vraiment laissé partir, comme me la confié Samahel ? Je pense que oui, sinon pourquoi lui auraient-ils permis de vivre ?

Je fixe le sol ensanglanté, incapable de faire autre chose, mon esprit torturé par ce qu’il aura osé faire pour moi et ce que ça lui aura coûté.

— Il arrive que nos semblables retournent à l’endroit où ils ont connu l’Élévation.

La voix de Samahel brise mes réflexions. Il doit penser que je ne m’inquiète pas d’avoir fugué tandis que je ne réagis pas à son approche. Mais la vérité, c’est que je suis paniquée. Je réalise avec fatalisme que jamais je ne pourrais le distancer s’il venait à me pourchasser. Mes super-pouvoirs ne m’ont même pas permis de l’entendre approcher, preuve que je suis aussi démunie qu’avant.

— Vous finirez par oublier cette existence.

Je ne réponds rien à cette affirmation si pleine d’assurance. Je me force à détacher mes yeux du sol pour les fixer sur l’océan si mouvant et plein de vie. J’emplis mes poumons de cet air vivifiant et apprécie la fraîcheur qu’il apporte. La brise glisse sur ma peau, soulève mes cheveux. J’en viens à me demander comment ces êtres peuvent prétendre ne rien ressentir lorsqu’ils sont par exemple blessés. Pour ma part, j’ai la sensation que c’est tout mon être qui est exacerbé. Je n’ai jamais autant perçu les effets de mon environnement direct sur moi qu’à cet instant. Je suppose que je m’y habituerai.

Après mon réveil et du temps passé dans la petite pièce délabrée, je m’aperçois que je n’ai même pas profité du simple fait d’avoir survécu. Certes, je ne suis plus la même, et pourtant je demeure Lena avec mes souvenirs, mes convictions, mes sentiments. Je me retourne vers l’ange qui attend patiemment à quelques mètres derrière moi.

— Pourquoi suis-je encore là, sur terre je veux dire ?

— Les anges nouvellement élevés ne quittent pas leur corps terrestre. C’est la grâce qui vient à eux, l’accueille dans leur enveloppe charnelle. Si le corps est vieux, il le rajeunit, le renforce. En temps normal, l’un des nôtres descend sur terre pour permettre à celui qui s’est élevé de rejoindre les nôtres, m’explique-t-il, le tissu de son pantalon immaculé battant contre ses jambes.

Il semble si posé et calme que cela fait son effet sur mes nerfs. Je soupire.

— Je suppose que c’est différent pour moi. Vous voulez que je reste ici pour participer à cette guerre, c’est bien cela ?

— En effet. Mais chaque chose en son temps.

Je regarde à nouveau l’étendue bleutée et scintillante. Il n’a pas tort. Il faudrait que je m’habitue à ce nouveau corps, à en savoir davantage, surtout si une guerre est sur le point d’éclater ; si cela n’est pas déjà fait. Puisqu’il se propose de me former, autant rester et profiter de son enseignement avant de me sentir capable de le fuir pour de bon. Je réfléchis encore quelques minutes, puis je pivote vers lui, pour lui faire part de ma décision :

— Autant commencer maintenant. Je suis prête.




4 - L’APPRÉHENSION


Je me suis résignée à rester un peu plus longtemps auprès de cet ange qui a sûrement assisté à mon meurtre, voire a été celui qui m’a porté le coup fatal, interrompant prématurément cette vie à laquelle j’étais attachée. J’imagine que lui et ses semblables ne voient pas les choses de la même manière considérant que de toute façon, cela se terminerait ainsi, moi les rejoignant dans leur groupe. En tout cas, je me fais la promesse de tout entreprendre pour retourner auprès de ma mère, ne serait-ce que pour m’assurer qu’elle est en sécurité. Mais pas comme ça. Ces nouvelles capacités me font peur, non pour ce que cela implique pour moi, mais pour le mal que je pourrais faire aux autres. Sans compter que je suis un ange, que je le veille ou non.

— Bien. Généralement, nous commençons tout apprentissage en nous focalisant sur la lumière, étant donné que c’est ce qui prime lorsque nous rejoignons notre… foyer.

Il a buté sur le dernier mot. Ce n’est pas la première fois qu’un des leurs a des difficultés à s’exprimer à voix haute. S’ajoute à cela la lenteur qu’il emploie pour parler comme c’était le cas pour Caliel. Ces êtres ne semblent pas habitués à s’exprimer ainsi, ce qui est sûrement normal étant donné qu’entre eux, ils communiquent par la pensée. D’ailleurs, cela me fait réaliser que moi, je n’entends rien dans ma tête. Une autre possibilité serait qu’il n’a pas essayé d’entrer en contact par ce biais. Je suppose que ce mode de communication fera partie de l’entraînement, mais je ne souhaite pas apprendre cela de peur que Samahel puisse deviner mes intentions. Ce dernier reprend son explication.

— Nous sommes constitués de lumière. Ce que vous avez vu à l’instant de votre mort, cette intense clarté, est une part de qui vous êtes. Lorsqu’un mortel vient à la vie, son être, fait de lumière, se scinde en deux. Une part reste en arrière, tandis que l’autre rejoint le corps terrestre. Un lien, une connexion est maintenue entre l’enveloppe mortelle et l’identité immortelle jusqu’à ce qu’enfin les deux ne forment qu’un, entier à nouveau. À la différence de ce qui se produit pour les mortels, c’est votre grâce qui est descendue et a empli l’intégrité de votre enveloppe charnelle.

— Cela veut-il dire que je ne suis plus rattachée à... là-haut ? À l’autre monde ?

— Oui. Nous sommes des êtres immortels et n’avons nul besoin qu’une part de nous soit protégée dans l’autre monde pour survivre au temps dans l’enveloppe qui abrite notre lumière.

J’enregistre tout ce qu’il me dit, apprenant ce que jamais je n’aurais pu découvrir, enfin pas jusqu’au moment de ma mort.

— Cela veut-il dire que je ne vieillirai jamais ? Que je resterai comme ça tout le temps ? dis-je en posant les deux mains sur mon ventre pour appuyer mes dires.

— Oui.

— Donc lorsque je... monterai, ce ne sera pas que ma lumière, mon âme, comme toute personne qui vient de mourir, mais mon corps également ?

— En effet.

Malgré toute cette situation qu’il me faut subir, j’apprécie vraiment qu’il réponde à toutes mes questions. Cela me permet d’en savoir un peu plus sur ma nouvelle condition, de tenter d’accepter ce que je suis. Il est vrai que j’aurais pu tomber plus mal en devenant une sorte de monstre ou un truc dans le même genre. Je n’ai pas le temps de trouver un autre sujet à aborder qu’il prend à son tour la parole.

— Lena, si vous m’écoutez, vous serez capable de maîtriser ce corps avec ses nouvelles capacités qui est vôtre à présent afin de pouvoir protéger au mieux ce qu’il contient.

— Ma grâce, soufflé-je en posant ma main sur ma poitrine dans un geste inconscient comme si je touchais directement cette lumière que je perçois là, en moi.

— Oui. Vous n’êtes plus une mortelle, mais sachez que si vous mouriez ici, si cette lumière que vous possédez à présent dans cette enveloppe venait à s’éteindre, cela signifierait votre fin définitive. Comprenez-vous ?

La seule réponse que je suis capable de lui donner est un simple mouvement de tête par l’affirmatif, accompagné d’un frisson d’appréhension que je ne peux refréner.

— Êtes-vous prête ?

Je prends réellement conscience qu’il faut que je sois forte physiquement si je veux survivre. J’ai toujours cru à une vie après la mort, au paradis. Or, il faut croire que jamais je n’aurais pu rejoindre celui-ci ou qu’importe le nom qu’il porte véritablement afin de retrouver mes proches. C’est une nouvelle donnée qu’il me faut digérer. Une part de moi est rassurée de savoir que les personnes à qui je tiens continueront d’exister même si je ne serai plus auprès d’eux. Une autre part s’inquiète de savoir que si je viens à être tuée, je m’éteindrai à jamais. J’ai conscience que cela arrive, y compris pour les anges. Caliel a bien mis fin à l’existence d’un des leurs. Je prends véritablement l’importance de son acte et le châtiment qui en a découlé. Sous cet angle, le bannissement de mon compagnon, et ce pour l’éternité, est, je suppose, la plus douloureuse punition qui puisse être infligée à un être immortel. Son explication me motive à souhaiter cet entraînement qui débute immédiatement. Samahel se révèle être un instructeur attentif et patient, quoi de surprenant pour un être sur lequel le temps n’a aucun d’emprise. Au début, il me demande de courir sur cette plage aussi vite que mes jambes me le permettent et même si je me doutais que je pouvais aller très vite, ce n’est pas la même chose que de l’expérimenter. J’ai besoin de plusieurs essais et de quelques conseils de la part de Samahel pour me sentir à mon aise avec mon corps, avoir à nouveau confiance en mes aptitudes.

La troisième fois, je m’élance pieds nus. J’observe alors ce qui m’entoure comme je le faisais avant, mais réalise quelques détails troublants comme ces oiseaux qui semblent se mouvoir au ralenti ou ces vagues, dont l’avancée est suspendue, qui glissent avec une lenteur extrême vers le rivage. Brusquement, je note la présence de Samahel à mes côtés, seul être qui semble se mouvoir et vivre dans la même réalité que la mienne. En fait, je comprends que c’est nous qui sommes en décalage par rapport à tout le reste. Il m’accompagne en adaptant sa vitesse à la mienne. Nous courons ainsi à peine ralentis par la difficulté de se déplacer sur cette bande sablonneuse. Ce qui est étonnant également est de ne ressentir aucune fatigue alors que nous avalons les kilomètres en un rien de temps.

Je me surprends à ressentir cette sensation d’intense liberté que m’offrent ces nouvelles capacités. J’ai l’impression de pouvoir tout faire, tout entreprendre, y compris d’escalader les plus hauts pics de ce monde. C’est une sensation grisante que de ressentir cela. Je me mets à suivre Samahel qui s’arrête puis engage un demi-tour. Nulle joie ou autre émotion que j’éprouve dans ce moment n’éclaire son visage qui demeure lisse comme du marbre. Son bâton dans une main, il survole plus qu’il ne court sur cette plage jusqu’à arriver à hauteur du phare. C’est le souffle court que je m’arrête en ayant tout donné dans cette course. Mon compagnon du moment ne semble nullement essoufflé ; sa puissante poitrine ne se soulève pas avec rapidité. Il se contente de lever son visage vers le ciel et sa chevelure blonde encadrant son visage flotte sous la brise jusqu’à qu’il me lance de nouvelles instructions.

Après la vitesse, c’est au tour de la force. Je réalise qu’il m’est possible de porter de lourdes charges. Je fais bon nombre d’essais avec des pierres de taille conséquente ou des morceaux de troncs morts allongés sur cette plage dorée par le soleil avant que celui-ci ne disparaisse à l’horizon. Je suis à nouveau surprise d’être pourtant capable de voir quasiment comme en plein jour. Je prends la mesure de ce que m’avait confié Caliel, quant à ce qu’il pouvait faire. Tout cela, le duo que nous formions alors me paraît bien loin à présent. J’ai l’impression que ces souvenirs que je possède appartiennent à une autre personne. C’est une sensation étrange et d’un certain côté libérateur que de se sentir totalement différente, comme si je recommençais une toute nouvelle vie que je peux modeler comme je l’entends, sans peur et pleine de promesses. Enfin, si j’arrive de me défaire de la présence de Samahel ou de tout autre ange, qui attendent visiblement que je les suive et que j’agisse comme eux.

C’est à toutes ces choses que je pense alors que je me retrouve au sommet de ce phare. Je suis allongée à même le sol sur une couverture que j’ai trouvée dans les étages alors que Samahel m’a permis d’avoir un moment de solitude. Il a dû consentir à me laisser me retrouver un peu seule pour réfléchir à tout ce qui vient de m’arriver. Enfin, il est vraiment difficile de deviner ce que pense l’un de ces êtres étant donné qu’ils ne laissent rien transparaître de leurs émotions.

Il est étrange de ne ressentir nulle faim ou soif. Sans compter que je ne perçois pas le besoin de dormir. J’ai bien tenté de trouver le sommeil, sans résultat. Je reste là, immobile, jusqu’à ce que l’aurore éclabousse de couleur chatoyante le ciel. Alors seulement je me lève et, pieds nus, je m’adosse à la balustrade qui cercle ce balcon pour mieux profiter du panorama qui s’offre à moi. C’est une étendue bleutée s’étirant à l’infini qui s’étale sur ma droite et une mer d’arbres me donnant l’impression de contempler un océan dont les vagues sont la cime de milliers d’arbres se mouvant sous la brise. Je ne ressens également pas le froid qui aurait dû m’affecter avec l’arrivée de la nuit. Rien. J’imagine que c’est pour ça que les anges peuvent se balader à demi dévêtus, indifférents au climat dans lequel ils évoluent.

Des échardes de lumière accrochent mon regard de temps à autre ; ceci est dû au miroitement de la rosée sur toute chose. Je me surprends à admirer, à rechercher également les faisceaux lumineux de l’astre solaire qui percent à travers les nuages. Je reste dans cette contemplation durant un temps indéfini jusqu’à ce que j’aperçoive en contrebas Samahel, qui m’attend visiblement, la tête levée dans ma direction. Un dernier regard sur le magnifique panorama et je descends l’escalier d’acier en colimaçon pour le rejoindre en sachant que c’est une nouvelle journée emplie de découvertes que me réserve ma nouvelle vie.

Je n’ai pas encore passé la porte restée ouverte que je note la position de Samahel. Il est là, étendu sur le sol poussiéreux, face contre terre, visiblement inconscient.






5 – LE RÉCONFORT


Je me précipite, inquiète qu’il lui soit arrivé quelque chose. C’est bizarre de constater que je me suis attachée à lui pour réagir ainsi au lieu de le détester ou de simplement ignorer ce qu’il lui arrive. Je pourrais même profiter de ce moment de faiblesse pour le fuir. Je fais l’inverse. Parvenue à son côté, je n’ai pas le temps de le retourner que je perçois le danger. Je pivote sur les talons et mes yeux croisent les siens. J’ouvre les bras et l’enlace. Caliel semble surpris par ma réaction alors que je ne perçois pas ses bras qui s’enroulent autour de ma personne. Pas grave. Pour ma part, je suis si soulagée de le savoir en vie et en bonne santé. Sans compter que sa présence m’apporte immédiatement ce dont j’ai tant besoin : du réconfort. Je finis par me détacher de lui et lève le visage pour observer le sien. Je ne peux être que troublée de ne pas percevoir dans ses yeux cette lumière qui rendait le bleu de ses prunelles si irréelles. Pour autant, ils conservent cette profondeur qui prouve qu’il est bien plus âgé que ne le laisse penser son apparence. Je ne suis pas la seule à détailler l’autre. J’imagine que lui aussi doit être surpris d’observer mon propre regard non plus marron, mais d’un doré lumineux, étrange. Bon, surpris n’est pas vraiment le bon mot en sachant ce qu’il est enfin ce qu’il était. Pourquoi avais-je l’impression d’avoir plongé tête la première dans la quatrième dimension ?

Un bruit sourd sur le sol entre nous attire mon attention. Ce sont mes Doc Martens noires qu’il vient de laisser tomber. Je me souviens les avoir laissées sur la plage la veille. Je fronce les sourcils d’incompréhension en regardant à nouveau Caliel.

— Il ne va pas rester inconscient longtemps.

J’hésite. J’ai envie de fuir avec lui, mais sans en comprendre la raison, une part de moi veut rester avec l’autre ange. Pourtant, je glisse rapidement mes pieds dans les chaussures, les lasse avec rapidité et me redresse, ma décision prise. Lui est toujours là, raide comme la justice, à me fixer. Comme une habitude entre nous, il enroule sa main autour de mon bras. L’instant suivant, je me mets à le suivre alors qu’il s’élance sur le chemin de terre par lequel nous sommes arrivées deux jours plus tôt. Toutes les fois où nous avons couru ainsi liés l’un à l’autre, Caliel avait dû pratiquement me tirer en accordant sa vitesse à la mienne, bien lente, d’humaine.

À présent, je peux me maintenir à son niveau. C’est à la fois grisant et réconfortant de ne pas me sentir si fragile et empotée par rapport à lui. Il me relâche bien vite, considérant sans doute qu’il n’a plus besoin de m’assister. Comme à son habitude, il ne parle pas et se contente d’avancer sur cette bande de terre, seule barrière contre une nature sauvage que nous traversons rapidement. Nous parvenons au bout de plusieurs minutes de course effrénée à une route goudronnée qui nous offre un choix de direction.

Nous marquons un temps d’arrêt. Caliel semble hésiter, ce qui est une première le concernant. Soudain, il décide de prendre à gauche en se mettant à courir à nouveau. Il semble qu’il veut mettre le plus de distance entre Samahel et nous, ce qui me va. Mes pas frappent l’asphalte chauffé par le soleil levant et déjà intense. L’air créé par notre vitesse glisse sur ma peau nue, s’infiltre sous le bas de ma robe et me procure une sensation agréable alors que mes muscles s’échauffent de courir ainsi. Pourtant, cela n’a rien de douloureux ou de fatigant. Bien au contraire. Je jette un bref regard sur mon compagnon et constate que lui aussi n’est pas exténué alors que nous venons de parcourir une bonne dizaine de kilomètres. Je ne sais vraiment pas ce qu’implique son changement de statut. La grâce lui a été arrachée, faisant de lui un ange déchu d’après ce que m’a expliqué Samahel. Mais cela signifie-t-il qu’il est devenu mortel ? Plus faible qu’avant ? Pourtant, il me semble toujours aussi alerte, fort et rapide que quand je l’ai connu. Il ne transpire même pas, ses cheveux voletant sous la vitesse et son torse puissant se soulevant au rythme d’une respiration maîtrisée.

Mon attention est détournée de lui alors que je note la présence d’un véhicule à l’arrêt et apparemment vide sur la route à plusieurs mètres de notre position. Nous nous en approchons et j’oblige Caliel à s’arrêter alors qu’il semble vouloir continuer notre fuite à pied. Il me regarde en fronçant les sourcils. Je fais de même alors que c’est la première fois que j’observe cette expression faciale depuis notre rencontre.

— Nous devons continuer.

— C’est plus simple de le faire en voiture, lui dis-je en constatant que la porte côté conducteur est largement ouverte.

C’est une coccinelle trois portes à la carrosserie vert pâle. Une traînée d’un rouge carmin part du véhicule jusqu’au bord de la route du côté opposé. Je n’ai pas le temps de me rendre au bord du fossé pour m’enquérir de l’état du blessé que Caliel me dit :

— Trop de sang. La personne doit être morte.

Je le regarde lui puis le sol avant de soupirer et de me dire qu’il a sans doute raison étant donné l’odeur qui sature le lieu. Je me retourne vers la voiture pour constater que les clefs sont sur le contact. Je m’installe sur le siège conducteur et démarre la voiture, soulagée que cela fonctionne. Mon compagnon ne fait pourtant aucun geste pour contourner le véhicule et y prendre place. Il fixe le chemin droit devant nous.

— Monte. Nous ne pouvons pas rester à découvert. Tes habits affichent clairement que tu es un ange et nous irons plus vite ainsi.

Caliel m’observe un moment, hésitant, avant de rejoindre le côté opposé. Il ouvre la portière et se glisse dans l’habitacle. Me retrouver derrière le volant me permet de me sentir à nouveau normale, humaine. Alors que la voiture se met à avancer, je constate que mon passager se crispe, ses mains serrant les bords de son siège sur lequel il est assis.


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