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LA CHUTE DES ANGES


Tome 3 : S'ÉLEVER





Sg HORIZONS





















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ISBN: 978-2-900471-04-3





« loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011 »

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LA SÉPARATION



La moto s’élance en avant puis file à grande vitesse sur cette route. Je suis surprise de constater que j’aime percevoir les accélérations soudaines de l’engin et le vent qui fouette la peau nue de mes bras. Caliel et moi sommes arrivés à l’extrémité de la péninsule. Nous suivons l’« Overseas Highway » qui relie le continent à toutes les petites îles que comprend l’archipel des Keys. J’ai toujours aimé cette route qui offre de magnifiques et inoubliables paysages de la Floride maritime. Cette bande de bitume sombre semble survoler l’océan jusqu’à Key West, notre destination finale. Je suis impatiente d’y être et j’espère que nous pourrons monter en bateau ou, à défaut, en voler un pour rejoindre Cuba. Ma mère vit à La Havane, la capitale de cette île. Je n’ai aucune connaissance maritime, tout comme Caliel. Nous espérons juste que de maintenir l’embarcation que l’on aura trouvée en direction du sud sera suffisant pour nous faire traverser ce bras d’océan et arriver à bon port.

C’est toujours étrange d’être les seuls sur l’autoroute, surtout celle-ci qui est si particulière, car elle offre un panorama privilégié sur la mer des Caraïbes d’un bleu turquoise par endroits. Après un moment, nous sommes en vue de Key Largo, qui est l’île la plus étendue de l’archipel. Hormis la ville, qui compte environ deux mille habitants et que nous traversons rapidement, c’est une succession de jungles, de mangroves et de lagunes, même paysage que nous traversons depuis plusieurs jours. Un premier convoi militaire nous double, puis nous en croisons un second qui, lui, vient en sens opposé alors que nous quittons l’île de Key Largo. Ce sont généralement les véhicules de ce type que nous voyons en dehors des agglomérations depuis quelques heures. Il faut croire que la présence militaire dans l’archipel est importante, ce qui peut mettre en péril notre projet de rejoindre Key West à l’extrémité de cette succession de bandes de terre reliées au reste du monde par ce chemin.

— Tu crois que nous devrions continuer ? dis-je en chuchotant, car je sais qu’il m’entend.

— Continuons un peu et voyons ce qui se passe, me répond-il après un moment de réflexion. Si c’est trop risqué, nous ferons demi-tour et nous trouverons une autre solution.

Comme chacun de ses choix, ses actes sont mûrement réfléchis. J’ai confiance en lui, et je devine qu’il fait tout pour me permettre de rejoindre ma mère alors que je me désespère de la revoir. Il a compris que je ne tente plus d’étouffer mes émotions. Même si celles-ci sont bouleversantes, voire angoissantes, au vu de la situation et l’incertitude quant à savoir si mes proches en vie, je ne peux pas les rejeter sans me perdre également. Alors que nous atteignons la portion de la route à ne pas être encadrée par la terre, la vitesse de la moto décroît rapidement, puis l’engin s’arrête. Mes doigts se resserrent sur la veste de mon compagnon que nous avons volée au cours de notre cavale. Je fixe, l’angoisse enserrant mon cœur, ce qui l’a conduit à s’arrêter. C’est un barrage conséquent de voitures de police et de militaires qui nous bloque la route à deux kilomètres de là.

— Que fait-on ?

Je lui souffle ces mots comme si le fait de les dire à voix haute pouvait attirer l’attention de ces individus fortement armés sur nous.

— On doit continuer.

— Tu es sûr ?

— D’autres arrivent derrière. Nous sommes piégés. Si nous faisons demi-tour, cela paraîtra suspect et ils nous pourchasseront.

Je tourne la tête et note la présence de deux véhicules avec leurs mitraillettes sur la plage arrière pointées dans notre direction. La moto accélère à nouveau, mais à une vitesse moins conséquente que précédemment. Nous nous arrêtons devant un barrage qui s’étale sur les deux voies. Un homme vêtu de son uniforme vert de combat s’avance vers nous et, la main tendue devant lui, nous somme de nous arrêter. Je baisse la tête, espérant qu’il ne croise pas mon regard trop révélateur alors que Caliel retire son casque pour laisser apparaître sa normalité.

— Identité.

— Cal et Lena Reyes, déclame d’un ton posé mon compagnon en utilisant mon nom de famille.

— Mademoiselle...

— C’est ma femme, contredit Caliel.

— Retirez également votre casque, je vous prie, continue le soldat inflexible dont je perçois le regard sur moi qui ai la tête baissée.

Je me crispe et fais ce qu’il me dit en sachant que mon refus serait un aveu. Caliel tente de détourner l’attention du garde.

— Nous venons de Miami et nous avons entendu dire que Key West était sûr. Est-ce vrai ?

— Pour l’instant. Regardez-moi ! m’ordonne l’autre sans perdre son objectif, qui doit consister à s’assurer que toute personne qui passe est humaine.

Quand je relève mon visage, ce n’est que pour lire la surprise dans le regard de l’homme qui doit avoir la trentaine, et pour constater qu’il sait qui je suis, ou plutôt ce que je suis.

— Ce n’est pas ce….

Ma tentative d’explication bredouillée du bout des lèvres s’interrompt : le canon de son arme se pointe sur moi. Tout s’enchaîne alors très vite. Le soldat hurle pour prévenir ses semblables. Ce cri marque la surprise puis la douleur au moment où l’arrière de la moto percute l’homme. Mon compagnon a imprimé un arc de cercle à l’engin sur lequel nous sommes juchés. Celui-ci accélère et s’élance dans la direction opposée. La rapidité d’action avec laquelle a agi Caliel ne nous a pourtant pas permis de nous mettre hors de danger. Les détonations éclatent. Là encore, je serre les dents en réaction aux impacts de balles qui me pénètrent. Certains des projectiles réussissent également à me traverser de part en part pour toucher Caliel, qui ne réagit pas aux impacts. Ce qui n’est pas le cas du véhicule qui nous transporte ; car la roue arrière est touchée. Le résultat est immédiat. La moto se met à zigzaguer dangereusement avant de chuter sur le côté.

L’instant suivant, je glisse sur le bitume, entraînée par la vitesse, la brûlure du frottement se fait ressentir sur toute la partie droite de mon corps avant l’arrêt final. Quelques secondes et la peau brûlée par le contact avec le bitume est guérie, ce qui n’est pas le cas de mon jean laminé et de mon haut bleu troué par endroits. Je me mets debout rapidement alors que les deux véhicules vers lesquels nous nous dirigions sont sur nous. Caliel se met à courir et je le suis avant de tendre la main en l’air pour réceptionner le bâton qu’il vient de me lancer et qu’il a dissimulé sous sa veste en cuir. Du coin de l’œil, je vois Caliel qui pose souplement un pied sur le devant du véhicule. Il s’élance dans les airs avant d’administrer un coup de genou au soldat qui a les mains posées sur la mitraillette à l’arrière du véhicule. Le corps du soldat est propulsé à plusieurs mètres du sol. Je le devine tomber sur la route, au moment où je m’élève à mon tour en prenant appui sur la carlingue du véhicule qui m’aurait renversée sans mon envol. Je retombe sur la plateforme de cette Jeep et attrape de ma main libre le col du soldat que je propulse loin du véhicule. Sur mes deux pieds, je suis encore étonnée par ce que je viens d’accomplir autant que par le fait de ne pas être passée sous les roues de cette voiture qui fonçait sur moi.

— Monte, me lance Caliel alors qu’il vient d’arracher à leurs sièges le conducteur et son passager de l’autre voiture pour se glisser à l’intérieur.

J’exécute un saut périlleux et retombe sans difficulté sur le véhicule parallèle à celui sur lequel j’étais. J’ai juste le temps de m’accrocher à la carlingue que Caliel freine brusquement. Puis il applique une marche arrière, nous éloignant rapidement du barrage que nous allions percuter. C’est sans compter sur la volonté des hommes qui se lancent à nos trousses pour nous arrêter. Debout, je les observe avant de m’accroupir. La justesse de leur tir se précise. Je m’accroche à la mitraillette fixée au milieu du plateau et hésite à l’utiliser sur nos assaillants. Je m’y refuse. Nous essayons de les fuir, non de les tuer. Les rotors d’un hélicoptère se font entendre. Je le cherche des yeux et n’aperçois qu’un point noir dans le ciel d’un bleu limpide sans l’ombre d’un nuage. J’estime à quelques minutes le temps qu’il faut avant qu’il ne soit sur nous. Je me doute que Caliel l’a entendu également et je ne souhaite pas le distraire alors qu’il doit conduire en marche arrière. Quelques jours de pratique au volant semblent avoir fait de lui un véritable pilote, ce qui ne fait que confirmer qu’il semble extrêmement intelligent et doué en toute chose.

Moins d’une minute passe et ce n’est pas un, mais deux hélicoptères qui nous survolent. Ils font des ronds dans le ciel alors que nous nous éloignons autant que nous le pouvons. Un troisième engin volant s’ajoute aux autres, mais celui-ci n’a rien de militaire. La caméra qui se fixe sur nous en dessous de la carlingue et le nom de la chaîne télévisée inscrite en lettres blanches sur le fuselage noir nous montrent que nous sommes filmés. Là encore, c’est un tir dans les roues de la voiture qui nous empêche de fuir. Déstabilisé, le véhicule percute une première fois la rambarde, puis une seconde fois l’autre côté avant de se retourner. Je suis propulsée dans les airs et ma seconde rencontre avec l’asphalte n’a rien de sympathique : mon corps se brise à de multiples endroits, dont ma jambe gauche sur laquelle j’atterris. La respiration saccadée, j’observe le ciel si calme et différent de l’agitation dont je suis victime et des battements sourds de mon cœur.

Le souffle d’une détonation me projette à quelques mètres de là et me fait chuter sur la rambarde en béton, projetant une explosion de douleurs dans tout mon corps. Allongée sur le flanc, je réalise que ce n’est pas une bombe, mais la Jeep qui vient d’exploser ; avec horreur, j’observe la silhouette en flamme qui s’extrait de la carcasse en feu. Caliel est méconnaissable par les brûlures qui le défigurent, sa belle chevelure voletant autour de lui alors qu’elle part en fumée. Des flammes s’accrochent à sa silhouette. J’imagine la souffrance qu’il doit ressentir, son t-shirt semble avoir fondu sur sa peau. Je l’observe encore tomber à genoux, son supplice est aggravé par la fusillade dont il est la cible. Il n’est qu’à quelques mètres de moi et relève son visage pour me regarder : tout reprend sa forme initiale, son beau visage se régénère, la peau saine chassant les brûlures. Même sa longue chevelure châtaine réapparaît et vole sous la brise marine. Je tente de me traîner jusqu’à lui, mais la douleur est trop intense.

Il se redresse et c’est à genoux qu’il réduit la distance qui nous sépare. Une nouvelle salve de balles me touche. Je n’ai pas d’autres choix que de puiser dans ma lumière céleste pour accélérer ma guérison. La paix m’envahit et je me surprends à vouloir rester là, mon être baigné dans ce calme, comblé de retrouver cette plénitude. Je me force à la quitter en percevant un contact. C’est la main de celui que j’aime qui caresse ma joue. La douceur de son geste s’accorde avec le regard qu’il me porte. Il m’hypnotise et je m’y plonge sans retenue. Enfin, je perçois chez lui la profondeur de la relation qui nous unit. C’est comme un rayon de soleil qui perce la couche nuageuse. Ma main s’élève, capture la sienne encore posée sur mon visage. Je la porte naturellement à mes lèvres pour y apposer un baiser au creux de sa paume, mon regard ancré dans le sien, d’un bleu pur. Mais je vois soudain le changement s’opérer en lui. Ses prunelles n’expriment plus rien qu’une dureté inflexible. Son attention est portée devant lui. Je réalise alors la posture dans laquelle je suis et les derniers événements se rappellent à moi. Caliel me soutient dans ses bras, je repose en partie sur ses genoux. En tournant la tête vers ce que regarde mon compagnon, je prends conscience que nous nous trouvons piégés, cerclés par un nombre incalculable de véhicules des deux côtés en plus des trois hélicoptères qui nous survolent. Néanmoins, je suis soulagée de constater que les tirs ont cessé alors que rapidement, Caliel se redresse et je fais de même, satisfaite d’être à nouveau intacte.

J’ai été désarmée quand j’ai été éjectée du véhicule, comme l’est Caliel. De toute façon, nous nous étions promis de ne pas utiliser d’arme sur les hommes. Il se met debout, je le suis et glisse ma main dans la sienne. C’est ensemble que nous faisons face à l’assemblée hostile qui nous cible de ses armes. Nous ne faisons aucun mouvement qui pourrait déclencher une nouvelle fusillade. Ils doivent s’être aperçus que cela n’aura que peu d’effets sur nous. Et puis nous n’avons essayé de tuer personne, même si certains ont été blessés. Le silence s’établit, brisé uniquement par le mouvement des rotors des hélicoptères au-dessus de nous et des vagues qui se fracassent contre les piliers de ce pont, l’un des plus longs au monde sur lequel nous nous retrouvons piégés.

À nouveau tout s’accélère. L’un des missiles des engins volants est lancé. C’est tout ce que j’ai vu avant de me sentir soulevée de terre dans un panache de fumées et de flammes. Je suis arrachée à Caliel. L’instant suivant, la douleur éclate et je réalise que je roule sur moi-même encore et encore jusqu’à l’arrêt total, jusqu’à l’inconscience.

3 secondes après la séparation



LENA



Je reviens à moi. Je suis allongée là sur le sol, mon corps meurtri par plus de blessures que je ne peux en compter. Je fixe le ciel, qui a la même couleur que celle des yeux de Caliel. Si pure, si profonde. Cette pensée me pousse à réagir. Je redresse le buste, regarde autour de moi et affronte la vérité. Le chaos. Des silhouettes qui courent dans tous les sens. La fumée qui brûle mes yeux et la gorge. Une seule idée me vient en tête, celle de retrouver mon compagnon. Je le cherche, mais ne le vois nulle part.

— Caliel.

Mon appel n’est qu’un murmure que j’espère tout du moins suffisant pour qu’il lui soit audible. Je me mets à l’écoute, tentant de le trouver au milieu de toute cette cacophonie qui emplit brusquement ma tête. Tant bien que mal, j’arrive à me relever et grimace en constatant l’état de mes jambes et de mon bras droit. En charpie. Je m’en détourne et focalise toute mon attention sur Caliel qui me faut retrouver à tout prix. Devant moi, l’endroit où nous nous tenions avant l’explosion qui nous a séparés. Quand je vois le tas de gravats, je comprends qu’ils nous ont visés. Le bord de la route près duquel nous nous tenions n’est plus qu’un trou béant plongeant vers l’océan. Se peut-il que mon compagnon ait été projeté en pleine mer ? L’incertitude se mélange à l’espoir qu’il soit hors de portée de nos ennemis, mais déjà des militaires sont sur moi. Certains me tiennent en joue de leur arme quand d’autres me maintiennent au sol à plusieurs et sans considération aucune pour mon état. Certes, ils doivent se douter que je vais vite m’en remettre, c’est sûrement la raison de leur empressement à me passer des chaînes aux poignets et aux chevilles. Pas des menottes, mais de vraies chaînes.

— Caliel !

Cette fois-ci, c’est un cri d’alerte, de désespoir qui s’élève alors que je suis soulevée de terre par plusieurs hommes. J’ai beau me contorsionner, essayer de leur échapper, rien n’y fait. Mes nouvelles capacités, ma force ou ma vitesse sont inutiles devant leur nombre et de mon enchaînement. Une nouvelle fois, j’arrive à regarder du côté du trou béant donnant sur l’océan sans voir celui-ci de ma position. Une nouvelle fois, je hurle le nom de celui qui n’a eu de cesse de me protéger, de celui que j’aime. Sans résultat. Je suis jetée à l’arrière d’un camion. Les portières métalliques se referment dans un claquement sonore. À présent remise de mes blessures, je me traîne à quatre pattes jusqu’à celles-ci et tente d’en forcer le passage. À ma grande surprise, le contact avec l’acier me brûle les paumes et me fait faire un bond en arrière sous la douleur. Je regarde mes mains : effectivement, je n’ai pas rêvé cette sensation de brûlure. L’épiderme retrouve rapidement sa couleur et sa texture.

Je fais une nouvelle tentative en m’accrochant aux barreaux du petit espace sur le côté. À nouveau la douleur qui m’oblige à relâcher les barres d’acier. Je n’ai pas le temps de m’appesantir sur l’effet que cet alliage a sur moi. Je suis folle d’angoisse, mon regard part à la recherche de la silhouette de mon compagnon parmi la foule qui s’agglutine là. Des détonations éclatent. Les armes des militaires sont braquées vers l’océan. Ils tirent sur Caliel ! Cela ne peut être que ça. Une part de moi est soulagée de le savoir en vie, car c’est le cas si les autres s’agitent et tirent sur lui. En même temps, je réalise que de sa position, il ne pourra pas me rejoindre étant donné les centaines de mètres qui me séparent de lui. Je le vois mal gravir l’un des piliers en béton à mains nues pour me rejoindre sur le pont. Je ne peux les laisser nous séparer, pas comme ça. Avec détermination mais également dans un geste désespéré, je prends de l’élan et percute le flanc du camion d’un côté puis d’un autre. J’espère naïvement être suffisamment forte pour faire basculer le véhicule et tenter de me libérer ou gagner du temps. Chaque fois que je percute la paroi d’acier avec force, j’évacue mon angoisse et ma rage en criant, mon visage baigné de larmes. Encore. Oublier la douleur. Faire une nouvelle tentative. Faire quelque chose.

Le moteur gronde et le véhicule bondit en avant, me faisant perdre l’équilibre. Mes genoux percutent le sol. Je baisse la tête, mon regard se fixe sur mes mains ouvertes, paumes vers le haut. Une larme s’écrase sur l’une d’elles. Me parvient avec précision la sensation que laisse le sillon liquide qui glisse sur ma peau. Je réalise que je viens d’abandonner. J’aimerais me battre, tenter de faire quelque chose pour me sortir de cette situation. Et pourtant, je reste là, prostrée. Je suis plus seule que jamais et prisonnière de ceux que je n’avais pas voulu blesser, des humains auxquels je voulais tant ressembler en refusant d’être ce que je suis vraiment. Ils me conduisent Dieu sait où. Loin de Caliel : de cela je suis consciente. Je me retrouve incapable de ne serait-ce que dire une nouvelle fois son nom, de me motiver, de me fustiger pour ma non-réaction.







3 minutes après la séparation



CALIEL



Caliel perce la surface, et la première chose qu’il fait est de prendre une grande inspiration. Son second réflexe est de chercher des yeux Lena. Il constate qu’elle n’est pas tombée comme lui dans l’eau. Son regard se porte immédiatement vers le pont au-dessus de lui. Il est en partie dissimulé par la fumée qui le nimbe. Elle est là-haut ; il en perçoit la présence. Des deux bras, il se maintient à la surface. Il a des difficultés à endiguer l’atroce douleur causée par le sel sur ses blessures, en particulier sur le bas de son corps, inutilisable pour l’instant. Après l’explosion et la chute, alors qu’il se trouvait dans les profondeurs, il s’est appliqué à remettre les os de sa jambe gauche en place pour permettre aux plaies de se refermer. Lui parviennent les appels de Lena. Il arrive même à entendre l’émotion dans sa voix : si elle a peur, c’est qu’il y a danger. Sans perdre une seconde, il se met à nager de plus en plus vite au fur et à mesure que son corps se régénère. Il se dirige vers l’un des piliers en béton de ce pont ancré dans l’océan. Rien ne saurait l’arrêter dans sa tentative pour la rejoindre, pas même les balles qui pleuvent sur lui à présent ; les hommes qui les ont séparés viennent de le prendre pour cible. Il nage et ressent pour la première fois ce sentiment que les hommes appellent l’espoir. Oui, il espère arriver à temps pour la retrouver. Pourtant, sa raison lui affirme le contraire. Comment pourrait-il parvenir à rejoindre Lena à une vingtaine de mètres au-dessus des flots alors que le son de sa voix diminue, que déjà elle s’éloigne de lui ? Le bruit des moteurs, des crissements de pneus, jusqu’aux vibrations des véhicules qui roulent qu’il perçoit sous ses mains accrochées au béton du pilier. Il comprend clairement ce qui se passe là-haut. Caliel s’élève. Il grimpe à mains nues, sans s’arrêter. Il se reprend lorsqu’il glisse, il s’accroche comme le ferait un alpiniste à son flanc montagneux, et repart aussitôt son équilibre rétabli. Sa force revenue, il l’utilise pour percer de ses mains et de ses pieds la pierre, poussé par cet espoir. Il parvient au sommet et atteint ce pont. Mais cet espoir était vain. Lena n’est plus là. Elle lui a été enlevée.

Des soldats se mettent à lui tirer dessus. Après l’espoir, l’ange déchu se met à éprouver un autre sentiment, tout aussi puissant mais bien plus destructeur : la fureur. Sans attendre, il s’avance vers les hommes, en tue un d’une simple prise sur la gorge, qu’il broie entre ses doigts. Les balles pénètrent sa chair, mais rien ne l’arrête. Il combat un à un ceux qui accourent vers lui. Ils évitent de lui tirer en pleine tête, obéissent aux ordres qu’ils reçoivent de leur appareil de communication : ils doivent le prendre vivant. Grave erreur !

Consciencieusement, Caliel affronte chacun d’eux, brisant des membres, retournant les armes contre leurs détenteurs, visant les cœurs et les têtes pour éliminer tous ceux qui se trouvent sur son passage, tous ceux qui le ralentissent. Dictés par l’instinct de survie, certains désobéissent aux ordres. Ils tentent de le blesser mortellement. L’un d’eux réussit à lui tirer dans la tête. Caliel s’écroule. Le soldat s’approche alors qu’il ne bouge plus. Seconde erreur ! Le bras de l’ange déchu l’attrape et le projette si fort vers le sol qu’il fracasse sa tête sur le bitume. La balle ressort de son front au moment où il perçoit – plus qu’il ne voit – l’un des deux hélicoptères s’approcher de sa position. Des deux mains, il attrape l’homme qu’il vient de tuer, puis se met à rouler au sol en utilisant le corps de l’autre pour se protéger en partie des balles que déversent sur lui les hommes dans l’habitacle de l’engin volant. Se glissant sous un véhicule, il se trouve relativement à l’abri. Il avise les grenades accrochées à la ceinture du type qu’il a placé dans l’espace pour se protéger. Le moment venu, Caliel roule à nouveau, mais cette fois-ci du côté opposé, avant de se redresser et de se mettre à courir. Trois, quatre, cinq... compte-t-il dans sa tête. Il file vers le second hélicoptère qui vient se placer en parallèle du pont. Court vers lui, prend de la hauteur en montant sur le capot puis le toit de la jeep à l’instant où les grenades explosent sous le véhicule. Il n’a pas besoin de tourner la tête pour voir le premier hélicoptère touché par l’explosion, il en avait calculé la trajectoire et le timing pour s’en débarrasser. Le souffle de la détonation lui permet également d’augmenter la portée de son saut et d’atteindre l’hélicoptère vers lequel il vient de bondir. Il réussit à s’agripper à l’un de ses patins. Au-dessus de lui, un homme tente de le faire tomber. Il lui suffit d’attraper d’une main le canon du fusil qu’il vient de pointer vers lui et de tirer vers le bas. Le cri de l’homme accompagne sa chute avant qu’il ne s’écrase sur le bitume une dizaine de mètres plus bas. La suite se résume à un bref combat dans l’habitacle avec deux autres soldats, puis le pilote, qu’il tue en lui brisant la nuque.

L’appareil chute. Caliel saute dans le vide avant qu’il ne tombe dans l’océan. Avec aisance, il se rattrape à la rambarde de sécurité et, d’un simple mouvement de hanches, retombe sur ses deux pieds du côté opposé, sur le pont. Il se redresse, fixant les deux hommes, visiblement les seuls à avoir survécu au carnage. Un silence tout relatif s’installe. Caliel n’attend qu’un mouvement de leur part pour passer à l’action, mais les soldats restent immobiles – effet de la peur, du choc de la scène à laquelle ils viennent d’assister. Par mimétisme inconscient, Caliel ne bouge pas. Les soldats, qui pourtant n’en étaient pas à leur première bataille, sont stupéfaits d’observer celui qui se trouve devant eux, les vêtements percés par la multitude d’impacts reçus, et par endroits calcinés. C’est à peine si leur adversaire est essoufflé après avoir survécu à des explosions et avoir été pris pour cible dans une enfilade de fusillades. À en croire la destruction, la mort qu’il vient de semer sur son passage, ils ont la certitude que se trouve devant eux un ange. Ce moment suspendu se brise à l’instant où l’un d’eux resserre la prise sur son arme, un geste automatique plus que dicté par l’intention d’attaquer leur adversaire. Les poings de Caliel se serrent.

Instinctivement, les deux hommes comprennent alors qu’ils ne survivront pas à cette journée, qu’ils ne survivront pas au déchu qui s’avance déjà vers eux.

3 heures après la séparation



LENA



Je ne sais pas où je suis.

Enfin, j’ai bien conscience que je suis prisonnière d’une section de l’armée américaine, si j’en crois ce qui s’est passé sur ce pont reliant Miami aux Keys. Tous ces soldats en treillis, ces hélicoptères, tout cet arsenal d’armes déployées contre nous. Je me suis efforcée d’expliquer mon cas aux hommes qui se trouvaient avec moi dans la camionnette, à tous ceux que j’ai pu croiser alors qu’on m’avait fait descendre pour me guider à l’intérieur de ce qui semblait être un bâtiment en construction. J’ai bien tenté de leur expliquer ce qui m’était arrivé, pourquoi je suis ainsi, je les ai suppliés de me croire que je ne suis pas une menace pour eux. Je leur ai même proposé de travailler pour leur camp – après tout, je pouvais être un agent très utile avec mes nouvelles capacités. J’aurais pu ainsi m’octroyer du temps et avoir des opportunités de les fuir eux et leur guerre contre les anges, à laquelle je ne voulais pas être mêlée. Cela me donnerait du temps. Tout ce que je souhaite, c’est retrouver Caliel, et si possible rejoindre Cuba, toujours dans l’espoir de rejoindre ma mère. Puis de fuir, peu importe l’endroit.

Aucun d’eux n’a pris la peine de simplement m’écouter. Ils se sont contentés de me tenir en joue et de me guider à l’intérieur de cet édifice en béton. Ils s’attendaient sans doute à ce que je leur saute dessus pour les tuer. Et le pire, c’est qu’effectivement j’aurais pu agir ainsi : j’étais bien plus forte qu’eux ! Et même s’ils étaient en surnombre, mon corps a le pouvoir de se régénérer. Mais je ne l’ai pas fait. Je ne me suis pas défendue pour ne pas leur faire de mal. Je refuse d’être capable de tuer sans éprouver le moindre remords, je refuse de devenir un soldat, un ange sans libre arbitre, je refuse de perdre ce qu’il me reste d’humanité. Je les ai laissés m’emmener sans résistance aucune, et maintenant je les laisse aussi m’enchaîner les bras et les pieds à plusieurs piliers, seules structures remplissant un tant soit peu l’espace. Les liens tendus, je me retrouve les bras et les jambes écartés sous le regard des soldats dont le rythme cardiaque ralentit puisqu’ils sont rassurés d’avoir réussi à m’attacher. C’est alors que l’ordre de repli éclate dans leur oreillette. Je n’aurais certes pas pu entendre le moindre son si je n’avais pas une ouïe si développée. Tels des automates, les hommes obéissent immédiatement. Ils s’écartent sans me lâcher des yeux, leurs mitraillettes pointées sur moi. Je les vois alors se déplacer comme dans les films, chacun reculant et tapotant l’épaule de l’autre lorsqu’il double l’un de ses camarades dans une synchronisation qui me fascine, car cela me ramène à la période heureuse de ma vie, lorsque j’étais danseuse. Lorsqu’ils sortent de mon champ de vision, je leur lance :

— Eh ! Attendez !

Contre toute attente, je veux qu’ils restent, je ne veux pas me retrouver seule dans cet endroit sans vie. Mais là encore, ils ne m’écoutent pas et quittent la pièce. J’entends distinctement leurs pieds frappant les marches bétonnées tandis qu’ils descendent la cage d’escalier par laquelle nous sommes arrivés. Je ne comprends pas pourquoi ils ne m’ont pas enfermée dans un complexe sous haute surveillance, pour quelle raison ils m’ont emmenée en ce lieu. Face à leur absence, mon corps réagit instinctivement. Je me mets à tirer sur mes chaînes de plus en plus fort. Les cliquetis métalliques emplissent la pièce alors que je tente de me libérer ; ma nouvelle force n’est pas suffisante. J’ai beau tirer de toutes mes forces, les chaînes ne cèdent pas. C’est alors qu’un grondement terrible se fait entendre, et je comprends pourquoi on m’a emmenée dans ce bâtiment vide. J’ai juste le temps de lever les yeux vers le plafond que la plaque de béton qui la compose s’effondre dans un craquement terrifiant.





CALIEL



Il n’a qu’un seul objectif en tête : retrouver Lena.

Non sans mal, il a enfin réussi à quitter ce pont. Au volant d’une moto volée au dernier barrage qu’il a rencontré, il se dirige tout droit vers la ville, tout du moins ce qu’il en reste. Miami n’avait plus rien à voir avec celle qu’elle avait été avant que les anges ne reçoivent l’ordre d’attaquer deux mois plus tôt. Certaines des tours d’acier et de verre sont en partie intactes, mais pour d’autres, il ne reste que des carcasses, elles ont certainement été ravagées par l’incendie qui a balayé la cité. L’un des plus grands buildings s’est même écroulé sur lui-même, transformant tout ce quartier en décombres. Le bolide de Caliel zigzague à travers une route surchargée de véhicules abandonnés. L’ange déchu aperçoit quelques silhouettes se dissimulant à la vue de tous, des ombres, des hommes. Ceux qui ont survécu à la première attaque, puis à la seconde, avec l’arrivée massive de la seconde vague de l’armée céleste, se terrent. Ils tentent de survivre.

Caliel évite les endroits où se trouvent des militaires. Ils tentent manifestement de maintenir l’ordre. Quel ordre ? Il suffit d’observer cette cité : tout n’est que destruction. La mort plane sur cette ville. Elle se propagera au reste de ce pays, et même au monde entier. Ce n’est pas la première fois que Caliel assiste à la déchéance d’une civilisation de mortels. Il a déjà vu des cités tomber. Avec cette ville, il peut déjà voir les prémices d’un chaos qui a pour conséquence la fin d’un monde. Ce n’est pas la première fois que l’armée céleste reçoit l’ordre de décimer les mortels, de détruire leur création, d’effacer de leur mémoire tout ce qu’ils ont été un jour. Détruire une humanité pour qu’une nouvelle puisse émerger, en espérant que cette fois-ci elle soit une réussite. Caliel était reparti avant que ce ne soit la fin, mais cette fois-ci on lui a coupé les ailes. Il a chuté. Cette fois-ci, il est voué à rester sur Terre, et c’est avec ce désir désespéré de ne pas y faire face seul qu’il cherche l’unique personne qui compte pour lui : Lena.

3 jours après la séparation



LENA



Une respiration qui s’accélère. La mienne.

Le son se répercute, ce qui m’indique l’étroitesse de l’endroit où je me trouve. J’ai les yeux ouverts, mais je ne vois rien. C’est le noir total. Je me débats, mes poignets, mes chevilles et même ma gorge sont entravés par une sorte de cercle d’acier, si je me fie à la texture, au froid de mes liens. Je réussis à sentir les parois autour de moi. L’angoisse rend mes mouvements limités, saccadés. J’ai la certitude que je suis dans un cercueil, que l’on m’a enterrée vivante, ou plutôt que j’ai dû mourir dans ce bâtiment dans lequel j’étais au moment de l’effondrement. La douleur. Le métal entaille ma peau aux endroits où je suis attachée. C’est cette douleur-là qui me fait comprendre que je me trompe, qu’on n’a pas pu m’enterrer. Et puis mes geôliers ne se seraient sans doute pas donné la peine de me mettre sous terre. Il aurait fallu alors qu’ils retrouvent mon corps parmi les décombres, tout du moins s’il restait quelque chose...

« Je suis vivante. »

Et en un seul morceau. J’ai du mal à croire que j’ai réussi à survivre après avoir été écrasée par des tonnes de béton. Nul doute que cela aurait dû suffire. Isolés dans cette maison de campagne, Caliel et moi n’avions eu que peu d’informations quant à ce qui se passait dans le reste du monde, d’autant plus que les différents pays s’étaient refermés sur eux-mêmes, chacun devant faire face aux anges qui avaient envahi leur territoire. Lors d’un bref flash d’informations, nous avions entendu que des anges avaient péri lors de la destruction de San Francisco notamment, des immeubles entiers s’étant écroulés sur eux.

« Comment les hommes peuvent-ils gagner quand on peut leur faire tomber sur la tête un gratte-ciel ? » avais-je demandé à Caliel.

Il ne m’avait pas répondu, ou plutôt, j’avais refusé de comprendre ce que son regard signifiait : « On ne peut pas gagner contre l’armée céleste. »

Je m’agite à nouveau. Il me faut me recentrer sur l’instant présent si je veux retrouver Caliel. Je ne sais pas où je suis ni qui me retient prisonnière, probablement l’armée américaine. Soudain, mon corps se détend, puis je me mets à l’écoute. J’ai compris que les parois qui m’entourent sont en métal. Une cuve. Je suis nue. Dans le noir. Un endroit confiné, mais alimenté en oxygène. J’entends un chuintement, le bruit qu’il fait en passant à travers de petites ouvertures, des tuyaux. J’en suis le cheminement jusqu’aux bonbonnes placées sur ma droite. J’écoute le monde au-delà de cette cuve.

Du monde.

Des hommes.

Huit plus deux femmes. Non. Neuf hommes, l’un d’eux vient d’entrer dans la pièce. Me fiant aux bruits qui se répercutent dans l’espace, j’en évalue sa superficie, et je comprends qu’en fait une bonne partie des gens se trouvent dans une pièce annexe. La mienne ne contient que l’espèce de cuve dans laquelle je me trouve. Je me concentre sur les gens. Ceux qui parlent sont américains. En écoutant ce qu’ils disent, je comprends que ce sont des militaires. Mais pas que. Deux personnes se mettent à parler. Le jargon est médical. Des médecins.

Je suis retenue prisonnière par des militaires et des docteurs.

Des expérimentations.

Je ne suis plus aussi naïve pour croire un instant que cette équipe médicale est là pour m’aider. Pour la millième fois depuis notre séparation, je me demande si Caliel est en vie. S’il a pu survivre à l’explosion, à sa chute dans l’océan. Le fait même d’avoir pu moi-même survivre à l’effondrement de ce bâtiment me rassure quant à son sort. Je m’accroche à l’espoir qu’il est bien vivant, qu’il tente de me trouver. Peut-être même qu’il va réussir à me sauver. S’il y a une personne qui peut le faire, c’est bien mon Caliel. Sous mes paupières closes, c’est son visage qui s’impose à moi, ses yeux bleus luminescents qu’il avait avant que l’archange Mickaël ne lui arrache sa lumière céleste. Cette même lumière que je porte à présent ; je la sens en moi. C’est elle qui permet à mon corps de se régénérer, elle qui me retient de m’agiter, de hurler pour qu’on me libère. Elle m’apaise en étouffant le moindre sentiment qui m’habite encore et que je suis censée perdre.

Je m’agite à nouveau. Je me suis fait la promesse de ne pas abandonner le peu d’humanité qu’il me reste. Je veux pouvoir aimer Caliel. Être capable de ressentir son amour en retour, aussi longtemps que cela durera. Un chuintement met mes sens en éveil. Quelque chose se passe. Un liquide qui glisse dans un tube de plastique à l’extérieur de l’habitacle, qui le pénètre. J’ai un mouvement de recul ! Quelque chose, un tube en métal, vient de sortir de la paroi pour toucher mon bras droit. Comme je suis entravée, mon geste est sans effet. Je sens l’aiguille s’enfoncer dans ma chair et le produit se diffuser. Il est à présent en moi. L’espace confiné est rempli de mes halètements, tant je suis angoissée. Et alors qu’une brûlure se diffuse de mon bras au reste de mon corps, je comprends que j’ai raison de l’être.



CALIEL



Il est perdu.

Il a perdu Lena, et sans elle il ne sait pas où aller, il ne sait pas quoi faire.

Il réalise qu’il est comme tous ces mortels qu’il voit, qu’il évite. Eux non plus, ils ne semblent pas savoir que faire si ce n’est se terrer, attendre que le danger passe. Mais le danger est partout. Il est omniprésent même si, jusqu’à il y a peu, les hommes insistaient à croire le contraire. Ils refusaient de voir la vérité en face. Caliel éprouve de la colère contre lui-même de se sentir si démuni. Un profond regret de n’être plus un ange. Et ce n’est pas la première fois qu’il ressent cela depuis sa chute. Quand il était un ange, il n’était pas tourmenté par le choix. Incapable de libre arbitre, il suivait les ordres, telle était sa raison d’être. Mais maintenant. Maintenant qu’il est un déchu, il n’a de cesse de s’interroger sur ce qu’il doit faire. Il doute. Il ne veut pas avoir le choix, comme celui qui se présente à lui. Juché sur sa moto, il arrive à un croisement. Il connaît ce croisement ; ce n’est pas la première fois qu’il passe par là. En fait, depuis des mois, il fait des boucles autour de Miami dans l’espoir que Lena se trouve dans les parages. Bien sûr, il prend soin de toujours rester en mouvement. Mais il a beau l’avoir cherchée, il ne l’a pas trouvée. Il a bien attaqué des convois militaires, interrogé les hommes sur un ange qui serait tombé entre leurs mains. Leur consigne est très claire : en tuer autant que possible.

Voilà le choix. Sur cette route, Caliel se trouve à la croisée des chemins. Prendre à droite et revenir vers Miami, vers sa mission, vers ce qu’il connaît, ou prendre à gauche pour tenter une nouvelle approche, explorer un nouveau territoire, l’inconnu. Jusqu’ici, il a cru que le plus grand malheur d’être « tombé », c’était cette capacité à ressentir des émotions. Mais prendre des décisions en étant incertain des conséquences de son geste, pour lui, c’est cela le fléau des hommes, le fléau des déchus.

Il tourne à droite, incapable de se lancer dans l’inconnu. Il s’accroche de toutes ses forces à l’espoir de retrouver Lena, celle qui reste sa mission.

3 semaines après la séparation



LENA



La douleur, toujours elle. Minutes, jours, semaines… le temps se suspend dans une attente aussi angoissante qu’agréable, car, à l’instant où le temps reprend son cours, c’est lorsque ces hommes tentent à nouveau de me tuer, toujours avec un nouveau procédé. Alors, je me retrouve noyée dans la douleur. L’attente et la douleur, voilà ce qui résume à présent ma vie. 

L’humanité est si inventive... Les gaz mortels, le courant électrique, et même le feu ! Mais pour moi, les injections sont les plus douloureuses, les plus insidieuses. Le produit envahit mon corps et accomplit son œuvre destructrice. Revient alors la douleur, seule sensation que je suis capable d’éprouver à présent. Plus rien d’autre n’existe. Je ne sais combien de fois je les ai suppliés d’arrêter de me faire du mal, combien de fois j’ai failli mourir dans leur plus totale indifférence. Même la mort se refuse à moi. Jamais je n’aurais pensé devoir l’appeler, la désirer plus que n’importe quoi d’autre en ce monde. Et pourtant, je survis à chacun des traitements que ces hommes me font subir. Un nombre incalculable de fois j’aurais dû succomber. L’odeur de ma peau brûlée, celle plus entêtante de mon sang lorsqu’ils ont tenté de m’exsanguer. J’ai enduré tant de douleurs que mon cœur aurait dû cesser de fonctionner tant il battait furieusement. Ces militaires n’arrêtent pas de mettre mon corps à l’épreuve. Ils tentent de savoir jusqu’à quel point il peut résister, ils cherchent à trouver un moyen pour mettre fin définitivement à ma vie. Jusqu’ici, ils n’ont pu y parvenir et je les hais d’autant plus pour cela.

L’attente, le calme, la non-douleur. Je reste allongée, immobile. Je ne tente plus de m’échapper de cette prison métallique, de ce complexe en béton rempli de soldats armés. Avec de la concentration et du temps, j’ai appris à en discerner chaque pièce, chaque recoin. J’ai sous-estimé les changements qu’a eus sur moi l’élévation, le terme que l’on utilise quand un Néphilim devient ange.

Je reste allongée, immobile. Je ne tente plus rien pour fuir ces hommes qui ne me font que du mal. Allongée là, je fixe le plafond par la petite lucarne. Le blanc. Cette couleur me rappelle Caliel, la tenue qu’il portait lors de notre première rencontre, puis les premiers jours que nous avons passés ensemble. Mais ces souvenirs-là s’estompent à chaque fois que, la douleur devenant insoutenable, je laisse la lumière céleste m’envahir. Moins je me souviens et moins j’ai de sentiments, et plus je deviens un être angélique. Jusqu’au point où même ce blanc que je fixe ne réussit pas à réanimer en moi l’envie de revoir Caliel. Je n’ai plus la moindre envie. Si j’avais été capable de désirer quelque chose, ça aurait été le sommeil. Oh oui... Dormir pour ne penser à rien, pour n’être plus là, plus moi. Mais en tant qu’ange, je ne dors plus. Cela fait longtemps que je ne sais plus ce que c’est. Les seules fois où on m’accorde le droit de m’arracher à cette réalité cruelle, c’est quand je sombre dans l’inconscience, entre la vie et la mort. Pourtant, à chaque fois, je reviens à moi pour mon plus grand malheur. Je reviens et je fais face à rien de moins que l’Enfer, et cet enfer s’apprête à se déchaîner contre moi, car dans la pièce le rythme a changé. Les gens se déplacent plus vite, parlent davantage. Je sais alors qu’ils s’apprêtent à lancer une énième expérience dont je suis le cobaye. Je rentre en moi, laisse la lumière m’envahir. Je n’ai pas le choix.





CALIEL



Les jours d’errance s’envolent en semaines sur cette terre en proie au chaos. La guerre fait rage entre les anges et les humains, mais également entre les humains eux-mêmes ; l’armée américaine doit combattre sur les deux fronts. Il lui faut pourchasser des anges qui se dissimulent dans ce pays où l’état d’urgence a été déclaré, l’isolant du reste du monde. Ces militaires qui autrefois se battaient sur d’autres territoires doivent parcourir le leur pour éliminer toute créature céleste. Le second combat se mène contre ce peuple qu’ils ont pour devoir de protéger. Il leur faut maîtriser la population qui se soulève, qui réclame que les institutions censées les protéger éradiquent la menace céleste. Des mouvements de panique éclatent un peu partout. Tous les systèmes sur lesquelles s’appuyaient les hommes jusqu’ici s’écroulent. Les gouvernements tombent les uns après les autres ; les anges n’ont fait qu’amorcer le processus. Ils resteront sur Terre jusqu’au moment où le point de non-retour sera atteint, jusqu’à ce que les hommes se chargent eux-mêmes de s’autodétruire. Créer et détruire, ce sont ce qu’ils savent faire le mieux. Ils l’ont déjà fait par le passé, même s’ils l’ignorent. La fin d’une humanité et la naissance d’une autre. Peut-être que la prochaine répondra enfin aux attentes qu’a le créateur pour eux. Quant aux anges, le moment du départ venu, ils recevront l’Appel. Ils s’envoleront vers leur demeure céleste.

On voit apparaître des milices dans les petites villes. Ces gens-là arrivent à vivre en autarcie, récoltant ce qu’ils peuvent de leur terre. Ils commencent à ériger des barricades autour de leur comté afin de se protéger des anges, mais également des hommes qui fuient en masse les grandes agglomérations. Pourtant, l’état d’urgence interdit aux gens de se déplacer. Une partie de la population est contrainte de désobéir, risque de se faire arrêter par l’une des patrouilles de l’armée. Car c’est dans les métropoles que la situation est la plus désastreuse. Elles ont été les premières cibles de l’attaque soudaine de l’armée angélique. Certaines d’entre elles, comme San Diego, Boston ou St Louis, ont été entièrement ravagées par les flammes. D’autres ont subi des bombardements intensifs. Quatre mois après le début de la guerre, ces villes, qui faisaient la fierté de ce peuple, sont désertées. Par manque d’approvisionnement, de vivres et malgré l’ordre à la population de ne pas sortir des habitations, les gens désertent les centres urbains, espérant trouver à la campagne de quoi survivre. Caliel a pu observer de ses propres yeux ces convois plus ou moins grands de gens qui se retrouvent sur la route. Certains sont véhiculés mais, là encore, l’essence devient un bien rare à présent que les États-Unis ont interrompu le commerce extérieur. D’après ce que Caliel a saisi des informations qui passent en boucle à la télévision ou à la radio, ce n’est pas tant le fait du gouvernement américain d’avoir interrompu les relations avec le reste du monde. Ce sont les autres nations qui ont cessé de répondre. Caliel se doute que les autres pays vivent la même chose que celui dans lequel il se retrouve piégé. Pour certains, la situation doit être pire encore que ce territoire suffisamment vaste et diversifié pour permettre à des millions d’âmes de subvenir à leurs besoins primaires.

Comme eux, Caliel s’est lancé sur les routes. Comme eux, qui tentent de retrouver leurs proches, ceux qui comptent pour eux, il est à la recherche de quelqu’un. Une seule personne à de l’importance : Lena. Sans elle, il n’a plus de raison de continuer. Sans elle, il n’a plus de raison d’être. En tant qu’ange, son devoir était la raison de son existence. En tant que déchu, il ne lui reste plus rien que cette mission qu’il s’est donné de mener à bien, celle de veiller sur la sécurité de Lena.

La Floride est ravagée par une épidémie provoquée par les milliers de corps qu’a laissés derrière elle l’armée angélique. Tous fuient pour ne pas succomber à la maladie, leur l’enveloppe charnelle étant si fragile. Les militaires aussi ont déserté cette lande de terre, et Lena doit être avec l’un de ces groupes. Après des moments de doute, d’hésitation, Caliel a enfin fait un choix : partir et continuer à rechercher Lena, qu’importe s’il lui faut explorer le reste du monde pour la trouver.

3 mois après la séparation



LENA



Je reste allongée, immobile. J’attends le bon moment. Je peux attendre ainsi indéfiniment. La douleur, je ne la ressens plus ; la lumière m’en protège. Attendre le bon moment. Je les entends. Ils sont dans ma tête. Au début, j’ai tenté de rejeter les appels des autres anges qui tentaient d’entrer en communication avec moi. C’était le temps où je me refusais encore de devenir celle que je suis, l’une des leurs. Je pourrais penser que c’est à cause de la lumière céleste qui vit à présent dans chaque cellule de mon être que j’accepte de les écouter, mais ce n’est pas le cas. Car contre toute attente, je suis encore moi-même ; tout du moins, une partie de Lena subsiste. Je suis encore capable d’avoir des sentiments. Ainsi, malgré tout ce que j’ai enduré ces derniers mois, cela n’a pas totalement détruit ma part d’humanité. Seulement deux émotions, mais sans nul doute les plus puissantes que l’on puisse ressentir : de l’amour et de la haine.

Mon amour est pour Caliel, que je souhaite retrouver. Quant à ma haine, ma haine est envers mes geôliers et je ne rêve que d’une chose : les détruire... les détruire jusqu’aux derniers. J’attends le bon moment pour frapper.

Ils arrivent. Les anges.

Je leur ai donné toutes les informations pour me retrouver. Et lorsque les cris résonnent dans le complexe, je sais qu’ils sont parvenus jusqu’à moi. Alors, je me mets à frapper, de toutes mes forces. Je frappe encore et encore, qu’importe si je me brise les os sur l’acier qui me retient prisonnière : ma lumière se chargera de me réparer. Je frappe pour indiquer à mes semblables où je me trouve exactement. Ils se rapprochent. Il suffit d’entendre les fusillades et les corps tombés sur le passage des anges qui se dirigent vers moi. Je frappe, et le métal cède peu à peu. Tant de fois j’ai retenu mes coups pour ne pas donner une seule occasion à mes geôliers d’employer des moyens extrêmes pour me tuer. Car ils auraient pu réussir à me détruire définitivement. Je les ai donc laissés faire leurs expérimentations sur moi, laissés penser que je pouvais leur être encore d’une quelconque utilité.

Je frappe d’une force dont je ne me serais pas cru capable. Le couvercle est arraché de ses gonds qui viennent enfin de céder. D’un monde d’obscurité, je me retrouve noyée dans un monde de lumière. Une brève seconde, et ma vue s’ajuste. Une autre seconde et je me retrouve sur le carrelage. La texture contre mon corps nu est différente. Je me relève comme si cela ne faisait pas de longs mois que je ne m’étais tenue debout. Un regard sur mon environnement direct apporte de nouvelles informations à l’image que je m’en étais faite. La baie vitrée qui sépare la pièce dans laquelle je me trouve de celle où se tiennent encore des docteurs et soldats est plus large que je ne l’avais pensé. Certains me fixent avec angoisse. L’un d’eux regarde la console entre nous. Il bondit vers l’avant, probablement pour déclencher les explosifs dont ils ont évoqué la présence dans la pièce. Il est prêt à se sacrifier, sachant que le souffle de l’explosion ne leur laisserait aucune chance. Je bondis vers l’avant. Il ne me faut qu’une fraction de seconde pour atteindre la vitre qui éclate en des milliers de fragments au moment où je la percute, bras tendus vers l’avant. C’est à peine si je sens le contact du verre trempé sur ma peau. Je perçois un homme devant moi, tandis que je retombe dans l’autre pièce. Avant même qu’il ne puisse baisser son arme vers moi, accroupie, je me relève et le frappe du plat de la main en plein plexus. Son corps est projeté en arrière. Je n’attends pas qu’il aille percuter le mur à plusieurs mètres derrière lui – la force que j’ai appliquée étant suffisante pour cela – et me préoccupe de la dizaine d’autres personnes autour de moi. Ils ne bougent pas, c’est tout du moins la sensation que j’ai tant ils se déplacent lentement. Je m’élance. Méthodiquement, je me concentre sur une personne à la fois. De mes poings, coudes et genoux, je brise les membres, les cages thoraciques, les crânes. Je choisis chacun de mes coups pour un résultat optimum, expéditif. Il ne me faut que quelques secondes pour tous les mettre à terre. Parmi les halètements, les lamentations, une voix s’élève, supplie :

— Pitié.

Je m’approche de l’homme. C’est le docteur Jordan, un assistant en biologie du Michigan. Je sais qu’il a vingt-sept ans, qu’il a une femme, Rosie. Pas d’enfant. Je suis également au courant qu’il travaille pour l’armée pour rembourser la dette qu’il a contractée pour financer ses longues études. Des bribes d’informations que j’ai su capter des conversations qu’il a eues avec ses collègues et de ses échanges téléphoniques avec ses proches. Je sais tout cela, mais je le regarde alors qu’il agonise sous mes yeux comme lui l’a fait tant de fois avec moi. Il n’a rien tenté pour me venir en aide. À aucun moment il n’a essayé de s’opposer à ce qu’ils ont osé me faire endurer. Je le regarde sans éprouver la moindre émotion jusqu’à ce que j’entende son dernier soupir, qu’il exhale avec difficultés, et se fige. Alors seulement je l’enjambe pour me diriger vers la sortie.

Je m’engage dans le couloir, puis prends à droite. Un homme accourt dans ma direction. Il tire sur moi, et les balles perforent mon corps nu. J’en perçois chaque impact sans être affectée par une quelconque douleur. Je sens également mes tissus se résorber quand les projectiles traversent mon corps de part en part. Quant à ceux figés dans ma chair, ce n’est qu’une question de secondes avant qu’ils ne soient expulsés par mon organisme. L’homme cesse de tirer, recule alors que j’arrive vers lui. Il me tourne le dos, prêt à fuir. D’un simple mouvement, je l’attrape par le col de sa veste militaire et tire vers le bas. Il meurt à l’instant où son corps touche le sol, la nuque brisée. Je l’enjambe et continue vers les autres, qui se sont regroupés à l’extrémité du couloir que je remonte.

Je perçois les vibrations d’une explosion avant même d’en entendre la détonation. Ils ne le savent pas encore, mais ces hommes vers lesquels je continue d’avancer sont déjà morts. J’entends le rugissement du feu derrière moi. J’en vois certains se redresser alors qu’ils viennent pourtant de poser un genou au sol pour me tirer dessus dans une ligne défensive presque parfaite. Une demi-seconde plus tard, le souffle incendiaire est sur moi. Les flammes enrobent mon corps nu, embrasent ma peau, mes cheveux et continuent leur course vers ceux que je n’aurai pas besoin de combattre, finalement. Lorsque j’arrive sur eux, ils ne sont plus que des corps brûlants et fumants. Certains s’agitent encore. Alors que je sens mon corps se régénérer, mes cheveux repousser, je tourne sur la gauche pour apercevoir à l’autre extrémité de ce nouveau corridor le souffle incendiaire continuer son chemin. Ne restent sur son passage que les traces de suie sur les murs en béton armé et les corps calcinés jonchant le sol. C’est le spectacle qui s’offre à moi avant que j’atteigne enfin l’extérieur.

Sans marquer d’hésitation, je m’avance dans la lumière. La sensation de mes pieds s’enfonçant dans de la boue est étrange. Je ne réalise qu’avec un temps de retard qu’il pleut. Je m’arrête, lève une paume vers le haut pour sentir le contact de chaque goutte de pluie sur ma peau. C’est alors qu’on me tire dessus. Encore.

Je lève la tête, repère les tireurs. Ils ont changé de trajectoire et tentent d’atteindre l’ange qui vient d’accourir vers eux. La tête penchée, je l’observe se déplacer entre les hommes, fauchant de son épée nos adversaires. Ce sont surtout les giclées de sang que je vois même à une centaine de mètres de distance, qui attirent mon attention. Je les observe éclabousser le paysage d’un rouge rubis jusqu’à ce qu’un ange se place devant moi, me privant de ce spectacle. Je me contente de lever la tête, de lui rendre son regard. Le vert lumineux de ses yeux est tout aussi fascinant pour moi que l’étaient les giclées sanglantes. Comment se regard peut-il contenir autant de couleurs, de luminosité ?

Il me tend un bâton dont je me saisis immédiatement. Il se détourne et je le suis sans poser de questions. L’arme céleste en main, il rejoint alors un premier homme qui agonise sur le sol, l’une de ses jambes arrachées. Il le tue, empalant son épée au niveau du cœur, puis reprend sa route. Je le suis jusqu’à sa prochaine victime auprès de laquelle il s’arrête le temps d’un battement de cœur ; ce sera le dernier de celui qu’il tue. Puis nous reprenons notre chemin jusqu’aux survivants suivants. Cette fois-ci, ils sont cinq et j’aide à achever nos ennemis. L’ange à la longue chevelure brune qui s’est chargé des soldats qui m’avaient tiré dessus nous rejoint. Et comme nous, il met fin aux vies que nous rencontrons sur notre passage jusqu’à ce qu’il ne reste plus aucun humain en vie sur cette base. Je ne sais combien de temps cela nous a pris, sûrement plusieurs heures. À nous trois, nous avons ratissé le moindre recoin du lieu dans lequel s’étaient dissimulés des gens, à l’extérieur comme à l’intérieur. Je me contente de suivre mes semblables lorsqu’ils finissent enfin par quitter la base et se dirigent vers la ville la plus proche, puis la suivante.





CALIEL



Caliel se sent perdu. Il a de plus en plus de difficultés à repousser ces sentiments qui entravent son jugement, qui n’ont de cesse de remettre en question la moindre de ses décisions, déjà qu’il a tant de mal à en prendre. Un genou posé à terre, à l’abri derrière un rocher, il observe en contrebas les lumières d’une bourgade.

« Ce n’est pas une bonne idée. »

Pourtant, il hésite. Cela fait si longtemps qu’il n’a pas croisé âme qui vive, qu’il n’a ne serait-ce que parlé à quelqu’un. Il a appris que la solitude peut être une autre forme de souffrance à subir. Cela ne l’avait jamais interpellé auparavant. Durant toute son existence, il n’a jamais été seul, à aucun instant. Il réalise alors, contre tout jugement logique, qu’il a besoin des autres. Caliel ne peut s’empêcher de ressentir de la colère. Une colère froide contre lui-même de se sentir incapable de rejeter toute forme d’émotion. Elles ne font que prendre de l’importance à chaque jour qui passe. Il avait tort de penser que s’il se coupait du monde, loin de toute occasion d’éprouver des sentiments, loin des autres, alors il arriverait à conserver sa maîtrise. Lena avait raison. C’est auprès d’elle qu’il a pu expérimenter ses premiers émois. Le souvenir qu’il conserve d’elle n’en est que plus douloureux.

« Comment une seule personne peut-elle engendrer autant d’émotions ? »

Et cette envie de rejoindre d’autres personnes, qui le pousse à prendre des risques démesurés, car il ne fait aucun doute qu’il lui faut rester seul, loin des hommes, loin des anges s’il souhaite survivre pour mener à bien sa mission.

« Je ne serai plus seul lorsque je l’aurai retrouvée. »


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