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Le Dragon blanc

Les Enfants de Prométhée – Tome 1


Sophie Renaudin

Copyright © Sophie Renaudin, 2014

www.dragonaplumes.fr


Le téléchargement de cet ebook sur d’autres sites que ceux autorisés par l’auteure est interdit, de même que son partage au-delà du cadre familial et privé. Si un·e ami·e vous a prêté ce livre, envisagez s’il vous plaît d’en acheter un exemplaire.

Écrire est ma passion, mais c’est aussi mon travail ! Si vous appréciez ce que j’écris, merci de m’aider à continuer à l’exercer.


Illustration de couverture : Nadine Chirol


Table des matières


Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Lecteur, merci



Chapitre 1


Dimitri arrêta sa brouette au milieu de l’allée de gravier. Il plissa les yeux en direction du parterre qu’il avait presque dépassé : un pissenlit solitaire reposait tranquillement à la base d’un magnolia. Il aurait juré qu’il avait désherbé ce coin de terrain pas plus tard que deux jours auparavant.

Il jeta un regard méfiant autour de lui. Le jardin de l’Académie était désert dans la lumière grise d’octobre. La plupart des élèves assistaient à leurs cours de l’après-midi ou s’étaient retranchés à l’intérieur, loin des rafales de vent froid qui sévissaient depuis l’aube. Les arbres courbaient philosophiquement leurs cimes sous les bourrasques et les arbustes dépouillés de leurs fleurs faisaient triste mine à côté des haies bien taillées. Il n’y avait guère que les employés sous-payés comme lui pour s’attarder dehors par une journée aussi maussade.

Soupirant comme si le poids du monde reposait sur ses épaules, Dimitri laissa tomber les bras de sa brouette de paille souillée et autres déjections équines. Il se pencha sur le parterre, sortit une petite pelle de sa poche et entreprit d’arracher jusqu’à la moindre trace de la plante malvenue. Il poussa un ricanement triomphant lorsqu’il put l’extirper tout entière de terre. Il secoua les racines pour les débarrasser du terreau qui s’y accrochait et jeta le pissenlit dans sa brouette.

Il y avait un deuxième spécimen à moitié caché derrière le tronc du magnolia. Dimitri souleva le bord de son bonnet bleu pour se gratter le front, étonné de ne pas l’avoir vu plus tôt. Il l’arracha aussi, le lança dans la brouette, se retourna et trouva un troisième pissenlit. Cette fois, il vit rouge.

— Je sais que tu es là, sale gosse, rugit-il. Montre-toi !

Des murmures scandalisés derrière lui attirèrent son attention. Trois adolescents en uniforme de l’Académie lui adressaient des mines outrées. Difficile de dire ce qui les vexait le plus : le fait qu’un simple employé manuel crie devant eux ou la brouette au contenu malodorant immobilisée au beau milieu du chemin. Dimitri détourna aussitôt les yeux et grinça des dents. Il tira sur son bonnet pour s’assurer qu’il couvrait bien ses sourcils et sa nuque. Si ces mioches s’imaginaient que tous les jardiniers s’arrêtaient de bosser dès qu’un élève mettait le nez dehors, il allait être temps que quelqu’un leur apprenne la vie !

Il ne fit pas un geste pour déplacer la brouette et les laissa la contourner avec des grimaces de chochottes. Dès qu’ils eurent disparu derrière une haie, il remonta ses manches, enjamba la petite barrière blanche du parterre et s’attaqua comme une furie à la mauvaise herbe qui le narguait. Le quatrième pissenlit n’eut même pas la décence d’attendre qu’il ait fini. Il émergea de terre juste sous son nez, déploya ses feuilles et s’installa confortablement. Il eut carrément le culot de développer une longue tige qui se chargea bientôt d’un bourdon. Quand la fleur s’ouvrit, Dimitri bondit sur ses pieds et la piétina de rage. Aucune plante n’était censée bouger comme ça, Prométhée !

Un rire enfantin lui parvint de derrière un thuya taillé en cône. Dimitri se rua vers lui, furieux. Il ne se souciait plus de savoir qu’il n’avait pas le droit de porter la main sur un élève. Il y avait des limites à ce qu’il acceptait de subir.

— Je vais te décoller la tête, sale petit…

Une racine surgit sous ses pieds. Il trébucha dessus et s’étala de tout son long, pendant qu’un petit garçon qui ne lui était pas inconnu émergeait en riant de sa cachette. Charles lui tira la langue et s’enfuit en courant. Dimitri ne put que vomir un torrent d’insultes et donner des coups de pied à la racine qui s’était enroulée autour de sa cheville.

Une soudaine bourrasque porta à ses oreilles un concert de cris lointains. Dimitri se figea, une main sur son bonnet qui menaçait de s’envoler. On aurait dit que ça venait de la piste d’entraînement des aérokinésistes… Au moment où il jetait un coup d’œil dans cette direction, il vit une forme grise jaillir entre les toits de deux bâtiments. Le bulbe transparent de l’habitacle dominant la silhouette métallique taillée en pointe de flèche était caractéristique des planeurs, et le profil effilé des deux ailes et du fuselage le trahissait comme l’un des modèles allégés que l’Académie utilisait pour la formation des futurs pilotes.

— Qu’est-ce qu’il vient fabriquer par ici, celui-là ? s’exclama Dimitri.

L’aérokinésiste aux commandes ne devait pas être très brillant, s’il fallait en juger par la façon dont l’engin était ballotté par les vents. Une demi-douzaine de personnes apparurent dans les jardins à la suite de l’intrus, criant des recommandations sans queue ni tête.

Ah, bon sang, non ! Si ce truc s’écrasait ici, il y en aurait pour des jours de boulot à réparer les dégâts !

— Attention, Mathias, le sapin !

Cette voix… Olympe ! Dimitri se décrocha le cou pour chercher sa sœur, mais, affalé par terre comme il l’était, il ne voyait rien du tout. Il se remit à batailler avec la racine. Il tentait de faire levier avec le bout de sa pelle quand il entendit à nouveau Olympe, beaucoup plus proche qu’avant :

— Dimitri ! Attention !

Il leva la tête pour la voir courir vers lui, ses yeux verts agrandis par la panique. Une large ombre passa sur elle. Le planeur hors de contrôle la dépassa et piqua droit sur Dimitri. Il eut juste le temps de croiser le regard écarquillé de l’adolescent boutonneux dans le cockpit et de penser que c’était une façon parfaitement stupide de mourir…

Avec un grincement déchirant, le planeur s’immobilisa à moins d’un mètre de sa poitrine. L’espace d’un instant, l’aéronef tout entier resta suspendu dans les airs, la queue vers le ciel et le nez pointé sur le jardinier. Puis, comme si quelqu’un avait coupé les fils qui le retenaient, l’engin s’abattit au sol avec une secousse qui fit vibrer tous les os de Dimitri. L’une des ailes renversa la brouette qui déversa son contenu sur lui. Il était tellement sous le choc qu’il ne réagit même pas. Le nez du planeur lui frôlait la jambe.

Olympe atteignit le site du crash, hors d’haleine. Au lieu de se précipiter pour s’assurer qu’il allait bien, elle resta captivée par quelque chose derrière lui.

— Éric, s’exclama-t-elle, des trésors de soulagement dans la voix. Prométhée soit loué. Tu es arrivé juste à temps !

Dimitri tiqua. En entendant ce nom honni, il se remit assez pour jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. Un beau cheval bai remontait l’allée de gravier d’un pas tranquille. Les cheveux blond vénitien de son cavalier reflétaient les quelques rayons du soleil qui parvenaient à échapper aux épais nuages pour venir se glisser dans le jardin. Sa silhouette élancée arborait l’uniforme noir et or d’un officier de la garde et sur sa poitrine brillaient les insignes de son grade.

— C’est ce qu’il me semble, en effet, ma chère, dit-il en souriant.

Enfin, Olympe daigna se pencher sur Dimitri et lui demander s’il était blessé. Il l’ignora, trop occupé à fusiller le lieutenant du regard.

— Les chevaux ne sont pas autorisés dans les jardins, gronda-t-il.

— Dimitri ! s’offusqua Olympe. Tu pourrais montrer un peu de gratitude.

Excédée, elle lui tourna le dos pour se préoccuper de l’adolescent pâle et tremblant qui s’extirpait du cockpit. Le sourire d’Éric disparut et il gratifia Dimitri d’un regard généralement réservé aux cadavres de rats. Il descendit de son cheval et en profita pour lui glisser, trop bas pour qu’Olympe l’entende :

— Charmant, ton nouveau parfum, Diminué. Cet arôme de fumier et de déjections, quel délice !

Dimitri serra les poings et grinça des dents. Il aurait voulu bondir sur ses pieds et lui en coller une. Éric était un sidérokinésiste, un manipulateur de métal hors pair. S’il avait pu arrêter la chute du planeur, le décaler d’un mètre sur le côté pour éviter la brouette ne lui aurait causé aucun problème.

Mais Éric l’avait déjà dépassé et serrait la main d’un des instructeurs qui s’étaient rassemblés autour de la carcasse de l’aéronef.

— Lieutenant Side, s’écria l’homme. C’est toujours un honneur de vous revoir ici. Vous restez l’un des meilleurs diplômés de cette Académie, et quelle prestigieuse carrière vous vivez depuis !

— Merci, maître instructeur, répondit Éric avec un de ses habituels sourires mielleux. Puis-je demander ce qui s’est passé ?

— Oh, juste un accident, dit le maître instructeur avec un rire bon enfant. Mathias ici présent nous a fait une petite frayeur, il faut bien l’avouer. Il s’est éloigné tellement vite de la piste d’entraînement que je n’ai pas eu le temps de rediriger les vents pour le ramener à bon port.

L’adolescent en question commençait à peine à se remettre. Son teint bilieux s’avéra naturel : il avait les yeux sombres et bridés des gens des villes de l’Est.

— Je suis absolument confus, balbutia-t-il. Je ne sais pas ce qui m’est arrivé, j’ai perdu le contrôle des vents pendant un instant. Je vous remercie infiniment de votre assistance, monsieur ! Vraiment, je m’excuse, maître instructeur.

— Oui, eh bien, ce n’est pas très grave. Plus de peur que de mal. Les planeurs d’entraînement sont après tout pourvus d’assez de systèmes de sécurité pour que vous n’ayez rien eu à craindre, jeune homme.

— Certes, dit Mathias avec un regard en biais pour Dimitri, mais c’est que…

Dimitri s’était relevé et s’époussetait avec un dégoût provoqué autant par les matières fécales qui s’accrochaient à ses vêtements que par la conversation à laquelle il assistait. Il se figea quand l’attention des trois hommes se porta sur lui.

— Oh, lui ! fit le maître instructeur, qui perdit son sourire pour la première fois. Ne vous souciez pas de lui, mon garçon, ce n’est qu’un Blanc.

« Ce n’est qu’un Blanc. » Malgré le fait qu’il ait déjà entendu ces mots un million de fois, Dimitri les ressentit encore comme un coup au visage. Les joues brûlant d’humiliation, il chercha instinctivement Olympe des yeux. Il la trouva bien plus loin, accroupie près du petit Charles qui pleurait toutes les larmes de son corps, inconsolable à l’idée que son terrain de jeu préféré, le jardin, se retrouve dans cet état. Son désir de décoller la tête de ce gamin d’une claque bien sentie revint, plus violent que jamais. Son caprice coûtait à Dimitri sa seule alliée.

L’expression de Mathias s’était déformée sous le choc et l’horreur. Dimitri serra les dents. Il baissa les yeux et tira machinalement sur son bonnet pour mieux cacher ses cheveux et ses sourcils blancs comme neige.

— Un… Un Blanc ? À l’Académie ?

— Oui, eh bien, ignorez-le s’il vous plaît, suggéra l’instructeur avec dédain. Comme vous le voyez, il ne s’est rien passé de plus regrettable qu’un peu de tôle froissée et quelques dégâts sur le jardin. Ce sera vite réparé.

Éric fit la moue.

— Tout de même, maître instructeur, pensez-y. Un élève aurait pu se trouver à la place de ce Blanc. Soyez plus prudent à l’avenir, s’il vous plaît.

— Oh. Ma foi, vous avez raison, cela aurait pu être dangereux. Faisons en sorte que cela ne se reproduise pas, n’est-ce pas, jeune homme ?

— Bien sûr, maître instructeur ! répondit Mathias.

Malgré son embarras, son attention ne cessait de revenir au jardinier. Dimitri aurait dû faire profil bas, mais il ne supportait pas que ces saletés de Piliers le dévisagent comme une bête sauvage. Il décocha un regard noir à l’adolescent boutonneux, qui eut l’air stupéfait par l’apparence de ses yeux. Dimitri remit sa brouette sur ses roues avec un fracas métallique peu discret et s’éloigna sans se retourner. Il n’allait sûrement pas perdre son temps à ramasser tout ce fumier pendant qu’on l’insultait dans son dos.

#

Quand Olympe voulut rejoindre ses collègues Piliers près du planeur, Dimitri avait disparu. Elle le chercha du regard, inquiète, mais ne le vit nulle part. Enfin, il devait bien se porter puisqu’il avait pris le temps de récupérer sa brouette…

On s’éloignait de l’aéronef. Olympe aperçut l’instructeur aux commandes de l’appareil endommagé. Les vents se levèrent, soulevant l’ourlet de sa longue robe, faisant cliqueter ses nombreux bijoux et balayant devant son visage les mèches noires qui s’étaient échappées de son chignon. Avec un grincement de fuselage malmené, le planeur s’arracha au sol et prit lentement de la hauteur.

Olympe ne put s’empêcher de ressentir un pincement d’envie. Son pouvoir à elle n’avait rien d’aussi spectaculaire. Elle ne pouvait ni manipuler le métal comme Éric, ni se faire obéir du vent comme les aérokinésistes. Parfois, elle le regrettait… Puis elle se traitait d’égoïste et se rappelait qu’elle était déjà privilégiée d’être un Pilier. Bien peu d’hommes et de femmes avaient cette chance, celle de recevoir un pouvoir de Prométhée. Les conditions de vie du reste de la population, les « manuels » comme on les appelait parfois, s’avéraient généralement moins luxueuses que celles d’une enfant gâtée comme elle, qui avait passé presque toute son existence ici, dans le giron de l’Académie pour Piliers de Primville.

Et au-delà des citoyens moyens, que dire du traitement réservé aux Blancs ?

Le planeur prit la direction de la piste d’entraînement et de son hangar attenant. Il laissait derrière lui un cratère au milieu de l’allée, une haie complètement aplatie et une poignée d’arbustes en piteux état. Olympe était heureuse d’avoir renvoyé le petit Charles à son dortoir. Il n’aurait pas apprécié la vue.

Éric s’approcha d’elle en souriant, les rênes de son cheval à la main.

— Eh bien, moi qui pensais que l’Académie était plus calme que la caserne !

Elle lui rendit son sourire, espiègle, tout en essayant de se recoiffer un peu.

— Tu n’en pensais rien. Tu étais le premier à causer toutes sortes d’accidents quand tu étais élève. Ne me dis pas que tu as déjà oublié l’épisode de la cuisine ? Tu leur avais subtilisé toute l’argenterie avant de réaliser ce qui t’arrivait.

Il rit.

— J’avais sous-estimé ma portée, admit-il.

Le pic à cheveux d’Olympe glissa tout seul d’entre ses doigts, tournoya sous ses yeux comme pour la narguer, puis alla se ranger dans la poche de sa robe. Ses cheveux se déroulèrent en longues boucles sombres jusqu’au creux de ses reins. Elle jeta un regard surpris à Éric.

— Tu es bien plus jolie comme ça, affirma-t-il sans gêne aucune.

Elle se sentit rougir. Éric n’avait jamais caché qu’il avait des sentiments pour elle, et ce genre de compliments franchissait souvent ses lèvres. Elle était flattée, évidemment, mais sa réaction s’arrêtait là. Éric était pourtant bel homme, charmant, spirituel ; il avait une carrière exemplaire parmi les gardes communaux et savait se faire apprécier de n’importe qui en un tour de main. À part de Dimitri. Voilà bien la seule chose qu’elle aurait pu lui reprocher : il ne s’entendait absolument pas avec son frère, et elle était parfaitement consciente des insultes qu’ils s’échangeaient dès qu’elle avait le dos tourné. Elle s’y était habituée, cependant, et ce n’était pas cela qui l’empêchait de partager les sentiments d’Éric.

À vrai dire, elle n’avait aucune idée de ce qui l’en empêchait. Elle devait sûrement être folle pour ne pas tomber amoureuse de lui.

Mais comme à son habitude, son ami ne s’offusqua pas de son silence et mit même un point d’honneur à la tirer de son embarras. Il lui tendit galamment le bras.

— M’accompagneras-tu, ma chère ? Je dois faire un crochet par l’écurie, après quoi je souhaiterais m’entretenir avec ton père.

Olympe, qui avait machinalement saisi son bras et commencé à marcher avec lui, porta une main à ses lèvres.

— Oh, c’est la raison de ta visite ? Je suis désolée, Éric, Père s’est absenté quelques jours.

Il eut l’air pensif.

— C’est regrettable. A-t-il mentionné quand il devait rentrer ?

Elle prit une expression navrée.

— Pas avant demain, j’en ai peur. Mais la caserne est si loin, veux-tu rester ici cette nuit ? Tu sais que les anciens élèves sont toujours les bienvenus.

Éric considéra la proposition quelques instants.

— Ma foi, je passe trop peu souvent par ici et demain est mon jour de congé. Oui, après tout, pourquoi pas ?

— Merveilleux ! s’exclama Olympe avec un sourire radieux.

Elle n’était peut-être pas amoureuse d’Éric, mais il demeurait son meilleur ami. Ils s’étaient connus alors qu’ils venaient d’entrer à l’Académie, deux enfants aux pouvoirs malhabiles qui s’imaginaient déjà conquérir le monde. Ils avaient grandi ensemble, appris ensemble, et si les sentiments d’Éric avaient évolué, il n’en était pas moins resté son confident et son complice. Quinze ans plus tard, leurs carrières respectives ne leur permettaient plus de se voir aussi souvent que jadis. Chacune de ses visites constituait pour Olympe une fête.

Ils passèrent déposer le hongre à l’écurie, après quoi elle accompagna son ami vers le bâtiment des invités. Les allées pavées qui serpentaient à travers le campus étaient peu fréquentées par un temps si triste. Le vent s’acharnait à souffler les cheveux d’Olympe dans ses yeux.

Elle les repoussait sans y prêter attention, trop occupée à partager avec Éric les dernières nouvelles de l’Académie : ses élèves les plus prometteurs, ceux qui ne cessaient de s’attirer des ennuis, les soucis de ses collègues instructeurs… Il l’écoutait religieusement, posant des questions et riant avec elle des espiègleries de certains apprentis Piliers. Il lui parla de la caserne ; un de ses camarades venait de devenir père de famille. Olympe se lamenta qu’ils ne se soient pas vus depuis presque un mois et ils échangèrent des idées pour passer bientôt une soirée au théâtre, ou peut-être au restaurant…

Lorsqu’ils atteignirent les portes du bâtiment, elle s’interrompit soudain et reprit son sérieux.

— Éric, à propos de ce qui s’est passé tout à l’heure… Il faut que tu saches que je te suis très reconnaissante. S’il était arrivé quoi que ce soit à Dimitri…

Éric ne grimaça pas, mais son sourire retomba.

— Ce n’est rien, ma chère. Je ne prétends pas comprendre ton attachement à cette brute, mais puisque je suis arrivé à point nommé…

Il s’interrompit quand Olympe se mit soudain à fixer le vide. Un frémissement à l’arrière de ses pensées venait de lui indiquer que quelqu’un cherchait à la joindre.

— Un message ? devina-t-il.

— C’est le messager de l’Académie de Grena, si je ne m’abuse. Je suis désolée, Éric, je vais devoir te laisser ici.

— Ce n’est rien. Nous nous verrons au dîner ?

— Bien sûr !

Elle s’éloigna avec un sourire et un signe de la main, puis se hâta vers les logements des instructeurs. Elle se concentra sur la sensation familière de la communication en attente. Le lien s’ouvrit. Elle sentit la débonnaire patience de son collègue, un homme qui avait le mérite de ne jamais être pressé.

Bonjour, frère, pensa-t-elle. Quelles nouvelles aujourd’hui ?

Leur échange fut court et professionnel. Le directeur de l’Académie de Grena adressait une lettre à son homologue de Primville. Olympe consigna scrupuleusement les mots qu’on lui dictait sur un petit bloc-notes sorti de sa poche et informa en retour le messager que son père, le directeur, ne serait pas joignable avant le lendemain, mais qu’elle lui remettrait la requête au plus tôt. Ils échangèrent des salutations courtoises et rompirent la communication.

Olympe gagna ses appartements, s’attabla à l’élégant secrétaire dans un coin du salon et recopia le texte avec soin. Elle plia le papier en trois et le glissa dans une enveloppe qu’elle cacheta du sceau de l’Académie de Grena. Elle lissa le billet du plat de la main avec un petit sourire. Être maître messagère n’était certes pas le travail le plus passionnant qui soit, mais elle occupait aussi le poste d’instructrice. Dans quelques années, ses élèves actuels accompliraient les mêmes gestes qu’elle. Il y avait quelque chose d’excitant à se dire qu’elle formait ses futurs collègues.

L’enveloppe à la main et l’esprit déjà tourné vers les cours qu’elle devait donner le lendemain, elle se leva et quitta ses appartements. Quelques minutes plus tard, elle gravissait les marches menant au dernier étage du bâtiment administratif. Une grande femme blonde la croisa dans les escaliers.

— Oh, Olympe. M. le directeur n’est pas encore rentré.

Olympe sourit à la secrétaire de son père.

— Je sais, Ingvild. Je dépose juste le courrier.

Elle brandit la lettre. Ingvild hocha la tête.

— D’accord. Tu as la clé. À plus tard !

Elles échangèrent un signe de la tête. Olympe franchit les dernières marches et traversa le secrétariat. Quand elle atteignit la porte du bureau du directeur, à sa profonde surprise, elle la trouva entrebâillée.

Ingvild ne venait-elle pas juste de dire que son père n’était pas encore rentré ? Intriguée, elle frappa deux petits coups au battant et le poussa. Elle se figea aussitôt. Le haut fauteuil entre les fenêtres aux rideaux de velours rouge et le grand bureau massif était bien vide. En revanche, il y avait quelqu’un dans la pièce : Éric se tenait devant un pan de mur lambrissé de panneaux de bois, le front couvert de sueur. Il avait l’expression d’un voleur qu’on aurait pris la main dans le sac.

— É… Éric ? s’exclama-t-elle, stupéfaite.

— Olympe…

Éric eut un pauvre sourire.

— Tu choisis bien mal ton moment, ma chère.

Elle choisissait bien mal… ? Olympe sentit la colère monter en elle.

— Je te demande pardon ? s’offusqua-t-elle. Ce bureau est interdit à quiconque d’autre que la secrétaire de Père et moi quand il est absent, et tu le sais très bien. Ne me dis pas que… tu as utilisé ton pouvoir pour déverrouiller la porte ?

Son silence parla de lui-même. Olympe se sentait glacée de surprise, et même, oui, d’un sentiment de trahison. Comment quelqu’un comme lui, toujours si droit et si respectueux des lois, avait-il pu faire une chose pareille ? Elle traversa la pièce à grandes enjambées, déposa la lettre au centre du sous-main, puis saisit le bras d’Éric et le tira jusque dans le couloir sans se soucier de faire preuve de grâce ou de courtoisie. Il se laissa faire sans un mot.

Elle piocha la clé dans sa poche et verrouilla la porte d’un geste sec. Après quoi elle glissa la main dans le creux du coude d’Éric, exactement comme elle l’avait fait plus tôt. Elle sourit aimablement.

— Puisqu’il nous reste du temps avant le dîner, pourquoi n’irions-nous pas prendre le thé dans mes appartements ?

Derrière cette suggestion amicale se cachait un ordre, et il la connaissait depuis assez longtemps pour ne pas s’y tromper. Il avait sorti un mouchoir de tissu et se tamponnait le front. Il répondit sans la regarder.

— Bien sûr, allons-y.

Le mouchoir disparut. Éric avait repris son calme, et quand Ingvild, revenant à son poste, les croisa quelques instants plus tard, elle leur adressa un signe de tête sans paraître se douter de quoi que ce soit. Olympe lui sourit en retour et entraîna Éric au rez-de-chaussée. Ils changèrent de bâtiment et gravirent deux étages dans un silence douloureux. Olympe n’eut pas plus tôt refermé la porte de ses appartements qu’elle pivota vers lui, furieuse.

— Qu’est-ce que ça signifie, Éric ? Je t’invite à passer la nuit à l’Académie et je te retrouve à fouiller le bureau de Père ? Je pense que tu me dois des explications !

Il poussa un profond soupir et s’assit lentement dans un fauteuil.

— Je ne saurais te dire à quel point je suis désolé. Je n’avais aucune intention de t’entraîner dans cette histoire, mais il semble que je fasse un bien piètre voleur.

— Un bien piètre… Éric ! Qu’est-ce qui se passe ?

Comme il ne répondait pas et ne la regardait même pas dans les yeux, elle se mit à se tordre les mains.

— Ne me dis pas que c’était un ordre ? Quelqu’un de la garde… t’a ordonné de venir fouiller le bureau de mon père ? demanda-t-elle d’une voix blanche.

L’Académie appartenait à la mairie. Son directeur n’était pas n’importe quel citoyen : il représentait un membre respecté de l’élite de la ville et le maire lui-même lui accordait sa confiance pour une multitude d’affaires concernant les Piliers. Pour que quelqu’un de la garde communale ait ordonné une fouille de son bureau, la situation devait être très grave… Mais Éric secouait la tête.

— Non, non Olympe. Ton père n’a rien à se reprocher ! Je t’en prie, ne prends pas cet air affligé, implora-t-il.

Ce fut un si grand soulagement qu’elle soupira et vint s’asseoir près d’Éric.

— Très bien, alors… Je t’écoute, annonça-t-elle, péremptoire.

— Olympe, dit-il, et il paraissait honnêtement chagriné. Non.

Elle fut si surprise qu’elle laissa passer un temps de silence.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Non. Je ne te dirai rien. Ce serait te mettre en danger, aussi, je t’en prie, ne me demande rien de plus.

— Comment oses-tu ? s’écria-t-elle.

Elle se leva d’un bond, à nouveau furieuse.

— Non, je ne tolèrerai pas ça de ta part ! Comment crois-tu que je me sente, à présent ? Si je te dénonce à Père, je vends mon meilleur ami, mais si je ne le fais pas, c’est sa confiance que je trahis. Tu me dois une explication !

Éric avait encore détourné les yeux, une grimace navrée sur le visage.

— Écoute… Le fait est que… j’ai un furieux besoin de quelque chose que ton père détient dans le coffre de son bureau. Mais tenter de l’obtenir de manière légale serait beaucoup trop risqué pour moi. Je pensais que ce serait la meilleure solution, mais…

Il eut un petit rire d’autodérision.

— Le mécanisme d’ouverture de ce coffre est autrement plus complexe qu’une vulgaire serrure.

Olympe était abasourdie.

— Mais… pourquoi ne pas avoir simplement attendu jusqu’à demain pour demander l’aide de Père ?

Il tourna un regard sinistre vers elle. Il se leva et lui prit les mains.

— Comprends une chose, s’il te plaît. Parler à qui que ce soit de ce que j’ai fait, même à ton père, me mettrait dans un danger extrême. Je concevrais que tu ne puisses pas garder un tel secret, et je ne l’exigerai pas de toi. Mais les faits sont là.

— Mais mon père a beaucoup de respect pour toi ! s’écria-t-elle. S’il peut t’aider…

— Il y a respect et il y a loyauté, Olympe.

Loyauté… Est-ce qu’il parlait de la responsabilité du père d’Olympe envers la mairie ? Cela signifierait que ce qu’Éric voulait allait à l’encontre des lois de la ville… Mais c’était impossible ! Il était l’homme le plus droit qu’elle connaisse. Il servait Primville avec zèle et acharnement depuis des années, et n’avait jamais une seconde douté qu’accomplir son devoir de garde communal était nécessaire et juste.

Elle se mordit la lèvre, consternée. Qu’est-ce que tout cela signifiait ?

— Éric… Ne veux-tu donc pas…

— Je ne te dirai rien de plus, l’interrompit-il.

Il lâcha ses mains et secoua la tête, avec regret mais fermeté.

— J’en ai déjà trop dit. Quelle que soit ta décision, je porte l’entière responsabilité de mes actes et je n’aurai rien à te reprocher.

Oh ! Quelle tête de mule ! Il avait le culot de la mettre dans une position pareille et d’affirmer qu’il ne lui en voudrait pas si elle le dénonçait ? Elle referma les bras sur sa poitrine, sur la défensive. Toute cette histoire ne lui disait rien qui vaille, mais elle savait une chose : elle ne pouvait pas lui faire cela. Elle était persuadée qu’il devait avoir eu une bonne raison d’agir ainsi.

— Eh bien, tu n’as rien pris dans le bureau de Père, concéda-t-elle d’une voix tranchante. Je ne vois pas vraiment ce que j’aurais à lui mentionner.

Éric lui sourit, de ce sourire si doux qu’on n’adresse pas à une simple amie.

— Merci, Olympe. Ton amitié m’est comme toujours un soutien inestimable.

#

— Vrai de vrai, m’sieur Dimitri, il est magnifique ce cheval !

Dimitri grogna, plus concentré sur le fumier qu’il essayait de récupérer que sur la diatribe du garçon. La paille souillée qui s’était renversée lors de l’accident du planeur s’était répandue partout dans l’allée, et comme il ne devait pas en rester une seule trace sous peine qu’un des élèves chouchoutés de l’Académie se plaigne de l’odeur, il se retrouvait obligé d’embarquer aussi le gravier, et ce par pelletées.

Thomas, un des palefreniers du campus, l’aidait en monologuant avec enthousiasme. En temps normal, Dimitri l’aimait bien, cet adolescent aux cheveux coupés à ras, à l’accent roulant et aux ongles sales, qui sentait en permanence l’écurie. Il était bien de dix ans plus jeune que Dimitri, mais c’était l’un des rares employés qui acceptaient encore de lui adresser la parole malgré ses cheveux blancs, ses yeux au regard dérangeant et son mauvais caractère.

Mais il aurait préféré qu’il cesse de déblatérer sur le cheval d’Éric. La passion de Thomas pour ses pensionnaires l’honorait, mais Dimitri n’entendait rien à ces histoires de chanfrein et de port de tête. Et le lieutenant était la dernière personne à laquelle il voulait penser.

— Tu as fini ? demanda-t-il brusquement.

Thomas ne s’offusqua pas d’avoir été coupé au milieu de sa phrase. Il était sans doute habitué à ce qu’on l’interrompe quand il se laissait gagner par son enthousiasme professionnel.

— Oui, ça y est ! répondit-il après un dernier coup de pelle.

Il planta son outil dans le tas de gravier sale qu’il avait amassé et s’empara des bras de sa brouette pleine. Dimitri fit de même avec son propre chargement et montra le chemin.

— Qu’est-ce que vous allez en faire, m’sieur Dimitri ?

D’accord, le fait que le gamin le vouvoie contribuait pas mal à l’affection de Dimitri pour lui. Il n’y avait pas beaucoup de monde qui s’encombrait de marques de politesse avec un Blanc.

— Essayer de nettoyer le gravier au jet, probablement, grogna-t-il. Le fumier sera perdu, mais vu le prix de ces fichus cailloux, faut faire un choix.

Ils gagnèrent l’arrière de la cabane des jardiniers où trônait une impressionnante benne de compost. Dimitri leur fit déverser leur chargement un peu plus loin, où il aurait de la place pour travailler.

— C’est bon, tu peux filer. Merci pour le coup de main.

— Pas de problème !

Thomas fit mine de le prendre au mot, mais il revint soudain sur ses pas.

— Oh ! J’ai failli oublier ! dit-il en ouvrant de grands yeux désolés. Mam’zelle Olympe m’a laissé un message pour vous quand elle est passée à l’écurie avec ce lieutenant de la garde, tout à l’heure.

— Olympe ? répéta-t-il, dressant l’oreille.

— Elle a dit qu’elle voulait vous voir quand vous auriez un moment. Elle avait l’air inquiet.

— Je vois, fit-il en roulant des yeux. D’accord, merci.

Thomas salua et partit en courant, sans doute pressé de retrouver le hongre d’Éric. Dimitri jeta un coup d’œil au ciel entre les frondaisons des arbres qui encerclaient la cabane. La nuit était presque tombée pendant qu’il avait fait un détour par sa chambre pour se laver et se changer. À cette heure-ci, Olympe s’occupait probablement dans ses appartements en attendant le dîner. Remplacer et ratisser le gravier dans l’allée pouvait patienter une demi-heure.

Il prit la direction des logements des instructeurs. Il se doutait qu’elle voulait juste s’assurer qu’il se portait bien après l’accident, mais aller la voir ne lui coûtait rien. Il emprunta la porte de derrière du bâtiment, comme on l’attendait d’un employé manuel bien élevé — ce qu’il n’était pas, mais ses impertinences quotidiennes lui valaient déjà assez d’ennuis sans qu’il en rajoute pour un détail pareil… même si l’entrée de service plafonnait assez bas pour qu’il soit obligé de courber la tête pour faire passer sa grande carcasse.

Il faisait bon à l’intérieur. Murs tapissés de boiseries, plafonniers joliment travaillés, petites plantes en pot… On était loin de l’ambiance minimaliste des logis des manuels. Dimitri déboutonna sa veste et bifurqua dans un coquet escalier qu’il gravit à grandes enjambées.

Il était presque arrivé aux appartements d’Olympe quand une porte voisine s’ouvrit et que quelqu’un sortit en trombe dans le couloir. Difficile de dire lequel des deux fut le plus surpris de trouver l’autre là. Les fins cheveux gris de l’homme se dressaient sur son crâne et il écarquillait des yeux affolés, ce qui lui donnait l’air d’un vieux hibou empaillé. Mais à vrai dire, il avait toujours l’air d’un hibou. Il semblait juste encore plus paniqué que d’habitude.

Après un temps d’hésitation, Dimitri salua du bout des lèvres :

— Monsieur Oscar…

Il fit mine de le contourner pour continuer son chemin, mais Oscar lui brandit son index sous le nez.

— Blanc ! cria-t-il.

La main de Dimitri vola par réflexe vers sa tête, mais il se força à la baisser. Il n’avait pas enlevé son bonnet en entrant et il n’y avait aucune raison qu’il ait bougé, se dit-il fermement. La plupart des employés de l’Académie avaient juste fini par apprendre ce qu’il était au fil des années, et cacher sa nature ne marchait plus que pour les élèves.

— C’est pas mon nom, gronda-t-il en foudroyant le vieil homme du regard.

Oscar avait beau être un Pilier, il ne représentait aucune menace pour Dimitri. En fait, il valait à peine mieux qu’un manuel, même s’il semblait s’imaginer que le fait d’habiter dans le bâtiment des instructeurs le plaçait au-dessus du lot.

La Fédération ne plaisantait pas avec les Piliers. Leur chemin dans la vie était entièrement déterminé par leur pouvoir de naissance et les services qu’il pouvait rendre à la communauté. Un gamin qui contrôlait les plantes comme cette petite teigne de Charles deviendrait maître jardinier ; une télépathe comme Olympe avait un avenir tout tracé en tant que maître messagère. Quant à ceux dont le pouvoir était jugé trop faible ou de nature inutile, ils étaient opérés et devenaient des chargeurs… comme Oscar. Le vieil homme consacrait sa vie à fournir de l’énergie à tous les appareils de l’Académie, depuis les lampes jusqu’aux projecteurs des salles de cours en passant par les fours des cuisines. Si la plupart des gens s’accordaient à dire que les chargeurs étaient une part indispensable de la société, ils le disaient avec une pitié qu’on réservait généralement aux handicapés.

— Qu’est-ce que tu faisais devant cette porte ? s’écria Oscar, balbutiant d’agitation. Tu essayais de voler les pouvoirs des autres, pas vrai ? Pas vrai ?

— Hein ? fit Dimitri, qui commençait à s’énerver.

Oscar parut à peine l’entendre.

— Oui, vous, les Blancs. Vous tentez perpétuellement de nous dérober nos pouvoirs ! Nés dans une famille de Piliers, mais non Piliers vous-mêmes, marqués du sceau de la honte comme des maudits… Oui, maudits par Prométhée ! C’est donc vrai, ce qu’on dit, vous volez les pouvoirs des Piliers pour devenir Piliers vous-mêmes ! Ah !

Dimitri venait de le saisir par le col de sa veste, livide de rage. Il était si grand qu’il dominait Oscar de la tête et des épaules, et le vieil homme sembla s’en rendre compte seulement à cet instant, en voyant son visage déformé par la colère. Il pâlit.

— Dis donc, vieille chouette, rugit Dimitri. Il faudrait voir à ne pas croire tout ce que ta nourrice t’a raconté quand tu étais gamin. La légende des Blancs démoniaques qui volent les pouvoirs des braves Piliers, ça commence à bien faire !

— Dimitri !

Cette voix familière lui fit tourner la tête. Olympe se précipitait vers lui, ouvrant de grands yeux effrayés, et cela lui rappela tant ce qui s’était passé quelques heures plus tôt qu’il leva bêtement le nez pour s’assurer qu’aucun planeur n’allait traverser le plafond pour s’écraser sur lui.

— Qu’est-ce que tu fais ? Lâche-le ! s’écria sa sœur.

La colère revint sur le visage de Dimitri et son poing se crispa sur la veste d’Oscar.

— Ce vieux bouc m’a insulté, gronda-t-il.

Olympe se jeta sur lui et batailla pour lui faire lâcher prise.

— Arrête, Dimitri ! Monsieur Oscar, vous allez bien ?

Il était si furieux que, pendant un instant, il faillit envoyer Olympe contre un mur. De quel droit osait-elle lui demander d’en rester là ? Elle savait ce qu’il subissait tous les jours ! Les insultes, les brimades, les regards de dégoût, le mépris… Comment pouvait-elle lui demander d’ignorer et de tendre l’autre joue ?

Seul son profond amour pour sa sœur l’empêcha de la frapper. Au prix d’un effort surhumain, il lâcha le chargeur. Oscar s’affaissa contre un mur, une main plaquée sur sa poitrine au-dessus du cœur, et ne marmonna que des mots sans queue ni tête en réponse aux questions inquiètes d’Olympe. Finalement, il la bouscula et s’enfuit dans le couloir sans un regard en arrière.

— Ah, ça, rugit Dimitri. Vieux fou !

Dans sa colère, le simple fait qu’Oscar n’ait pas adressé une parole de remerciement à Olympe le faisait bouillir de violence.

Il y eut un claquement sec. Dimitri resta bêtement immobile, la tête projetée sur le côté. Il tâta sa joue. Olympe venait de le gifler.

— C’est bon, tu es calmé ?

Elle avait l’air presque aussi furieuse que lui un instant auparavant. Dimitri ne put que la regarder en clignant des yeux, stupéfait. Bien sûr, sa sœur avait elle aussi son petit caractère, mais elle était plutôt habituée à ses crises de rage.

— Qu’est-ce que tu…

D’une main de fer, elle le prit par le bras et le traîna derrière elle jusqu’à ses appartements dont la porte était restée ouverte.

#

Olympe poussa Dimitri à l’intérieur et referma derrière eux, ce qui n’était pas sans lui rappeler la scène qui s’était déroulée avec Éric à peine une demi-heure plus tôt. C’était une chance que son ami se soit absenté pour se préparer avant le dîner, ou la situation aurait très vite tourné au vinaigre. Elle était elle-même si en colère que la langue acérée d’Éric n’aurait rien arrangé.

— Mais qu’est-ce qui vous arrive, aujourd’hui ? explosa-t-elle. Est-ce que tous les hommes de ma vie ont décidé de se passer le mot pour me rendre folle ?

Dimitri dressa l’oreille.

— Le lieutenant a fait une connerie ? demanda-t-il, et il y avait une note de jubilation dans sa voix.

Olympe le fusilla du regard, ce qui sembla lui faire comprendre qu’elle n’était pas d’humeur.

— Est-ce que tu te rends compte de ce que tu as fait, Dimitri ? Si Oscar porte plainte, tu vas te retrouver dans de beaux draps ! Ce serait déjà assez grave si n’importe quel autre employé manuel avait agressé un Pilier, mais tu sais très bien que l’intendance ne demande qu’un prétexte pour te mettre à la porte, ou pire !

Dimitri détourna les yeux et elle reconnut son expression butée. Il n’admettrait jamais qu’il avait eu tort, surtout si Oscar l’avait effectivement insulté.

Si Olympe avait encore été une petite fille, elle aurait claqué du talon sous le coup de la frustration. Dimitri savait aussi bien qu’elle que sa position à l’Académie ne tenait qu’à un fil, mais il était si fier et si coléreux qu’il lui faisait ce genre de frayeurs presque trois fois par semaine.

Personne n’aimait les Blancs, on ne pouvait le nier. Les Piliers étaient indispensables dans tant de domaines : traitement de l’eau, transports, communications, énergie, agriculture… Ils constituaient une élite respectée, nécessaire et unie, car un Pilier fondant une famille donnait généralement naissance à d’autres Piliers… Généralement. Il s’ensuivait que lorsque l’un d’eux avait le malheur de produire un enfant dépourvu de pouvoirs, c’était pour lui une honte sans nom. Un gâchis.

Or ces enfants étaient tous, sans exception, stigmatisés par une pilosité complètement blanche et des yeux si pâles que leurs iris semblaient transparents, seulement marqués par un fin anneau extérieur noir. Il n’en fallait pas plus pour que les gens les plus impressionnables y voient le signe d’une malédiction. Certains allaient jusqu’à dire qu’ils incarnaient l’ennemi biologique des Piliers et pouvaient contrer leurs pouvoirs, ce qui n’était que billevesées. Même pour les moins extrémistes, les Blancs ne représentaient que des erreurs de fabrication. Cela paraissait d’autant plus facile à croire que la nature elle-même s’attachait à les faire disparaître…

Avec un effort de volonté, Olympe s’arracha à ces idées noires. Dimitri était son frère. Elle se moquait de ce qu’en disaient les autres. Elle ne le condamnerait pas à une existence de misère dans les bas quartiers, où personne ne le laisserait gagner sa vie à cause de vieilles superstitions idiotes.

— Di, je t’en prie, fais un effort, supplia-t-elle pour la énième fois. Si ça continue, quelqu’un ira se plaindre aux oreilles de Père. Il m’ignore à chaque fois que j’essaie de lui parler de toi, mais si c’est en mal qu’on a quelque chose à dire à ton sujet, je n’ai aucune idée de comment il réagira…

— Ha ! fit Dimitri, le ton tranchant. Ce cher Victor. Ça m’étonnerait qu’il hésite à signer mon renvoi.

Elle aurait voulu nier avec véhémence, s’écrier que leur père ne ferait jamais cela… Mais les mots restèrent coincés dans sa gorge, étouffés par le chagrin et l’amertume.

Cette fois, elle claqua vraiment du talon.

— Raison de plus pour que tu fasses attention, tempêta-t-elle. Je n’ai aucune envie de te voir finir à la rue !

— Ne me demande pas l’impossible, cria Dimitri, qui recommençait à s’énerver. Tu sais très bien ce que je subis tous les jours ici. C’est déjà un miracle que je n’aie pas encore levé la main sur un de ces sales morveux !

Elle porta les doigts à ses tempes, exaspérée.

— Cesse de les appeler comme ça. Je sais qu’ils peuvent être pénibles, mais ce ne sont que des enfants.

— Pénibles ? cracha-t-il. Olympe, personne sur ce campus n’est plus cruel et plus vicieux que tes protégés. Tu sais ce qui me ferait plaisir ? Qu’un de ces petits monstres aille juste un peu trop loin en expérimentant avec son pouvoir et fasse s’écrouler tout un bâtiment sur leurs têtes. Pouf ! De la purée d’élèves. C’est la seule forme sous laquelle je pourrais les supporter !

Elle bondit et lui asséna une claque encore plus cinglante que la première. Elle sentit qu’elle avait pâli. Dimitri avait de gros problèmes pour gérer sa colère, et quand il se lançait vraiment, il lui faisait parfois peur.

— Tu as besoin de te plonger la tête dans de l’eau froide, Di, dit-elle d’une voix blanche. Glaciale, même.

Au moins, elle arrivait toujours à le tirer de ses pulsions meurtrières. Elle était probablement la seule personne qui y parvenait à coup sûr, d’ailleurs. Sans la regarder, il fit jouer sa mâchoire. Il hocha la tête et sortit sans un mot, les épaules crispées.

Olympe soupira et se laissa chuter dans un fauteuil.

Si elle l’avait pu, elle aurait quitté l’Académie et pris Dimitri avec elle. Mais la seule manière pour un maître messager de gagner sa vie était de vendre ses services à une organisation ou une personnalité importante, et on attendait d’elle qu’elle habite chez son employeur afin qu’il reçoive son courrier dans le délai le plus court possible. Que Dimitri ait ce travail tenait déjà du miracle. Le faire embaucher ailleurs serait pour ainsi dire irréalisable.

Ce statu quo ne durerait pas éternellement, elle le savait au fond d’elle-même. Mais comme toujours, le courage d’affronter cette vérité lui manqua. Elle la verrouilla à nouveau au plus profond de son cœur et en jeta la clé.


Chapitre 2


Le réfectoire des élèves était sombre et sinistre dans son abandon nocturne. Une unique lampe à huile brûlait dans un coin, projetant de gigantesques ombres dansantes sur les murs lambrissés. Les talons des trois hommes claquaient contre le carrelage et lançaient des échos dans l’immense salle déserte.

Émile, le plus jeune des garçons de cuisine, avait machinalement ouvert les volets d’une des fenêtres avant de se replier à l’intérieur en se frictionnant les bras. Dimitri jetait des regards mornes à la nuit noire derrière la vitre, songeant non sans envie à son lit. Il était si tôt que même le maître chauffeur commençait à peine son œuvre, si bien que Dimitri frissonnait malgré son gros pull.

— Prométhée, on n’y voit rien ici, ronchonna Émile en déplaçant quelques chaises. Pourquoi est-ce qu’on ne peut pas allumer la lumière ?

— Ça ! Demande à ce fainéant de chargeur, dit son collègue Louis. L’intendance s’est aperçue hier soir que la moitié des lampes de la salle sont presque à plat. Tu te rends compte ? Encore un peu et les élèves mangeaient dans le noir. Il va avoir des ennuis, môssieur Oscar, ça, c’est sûr !

Ah ! À la bonne heure ! Apparemment, sa petite diatribe sans queue ni tête de la veille n’avait pas été la seule preuve que le bougre perdait les pédales. S’il ne voulait pas aussi perdre son boulot, il aurait autre chose à faire que d’accuser un Blanc d’avoir déformé le col de sa veste. Dimitri laissa échapper un grognement satisfait. Les deux marmitons l’ignorèrent et poursuivirent leur tâche.

Émile était un adolescent fin comme un fil de fer. Louis le dominait d’une tête, mais un coup d’œil à ses bonnes joues ou aux bras rebondis sous ses manches roulées trahissait son amour des restes de pâtisserie. À eux deux, ils déplaçaient les plus grandes tables en soufflant comme des forges, rouges sous l’effort.

Dimitri cala un des meubles plus modestes contre sa hanche et traversa la salle pour le reposer plus loin. Les marmitons grincèrent des dents quand il bâilla ostensiblement. C’était regrettable à dire, mais même le type le plus costaud de l’Académie ne risquait pas de pouvoir soulever une de ces longues tables en chêne massif si personne ne se chargeait de l’autre extrémité. Ça leur apprendrait peut-être à ne pas le réveiller à une heure indue pour lui demander de l’aide si c’était pour ensuite refuser de l’approcher.

De toute façon, tout ça, c’était encore la faute de ce maudit lieutenant.

Olympe et les autres instructeurs avaient eu la merveilleuse idée de rendre le petit-déjeuner plus convivial pour profiter de la visite d’Éric. Il s’agissait donc de rassembler toutes les tables afin que les élèves de l’Académie puissent poser des questions à leur aise au Pilier accompli qui leur faisait l’honneur de se joindre à eux. Dimitri espérait ardemment que ces petits monstres lui rendraient l’expérience la plus désagréable possible. S’il y avait un peu de justice en ce bas monde, il y en aurait bien un pour l’interroger sur son souvenir le plus embarrassant ou se moquer de sa stature de femmelette !

À l’extrémité du réfectoire, l’un des battants de l’imposante double porte s’ouvrit, le tirant de ses rêves de vengeance. Un groupe d’élèves entra. Ils avaient allumé dans le couloir, si bien que Dimitri dut cligner des yeux pour les distinguer à contre-jour.

Il y avait là deux adolescents et une enfant. La petite tenait le pantalon de l’un des grands d’une main et se frottait les paupières de l’autre, l’air endormi.

— Ah ! s’exclama Louis en s’avançant vers eux, empressé. Chers élèves, le petit-déjeuner n’est pas encore prêt. Comme vous le voyez, nous changeons la disposition des tables, vous ne pouvez donc pas vous asseoir tout de suite. Je suis navré, nous ne pensions pas que vous vous lèveriez si tôt.

Il s’inclina plusieurs fois de suite, et Dimitri eut un rictus de dégoût devant son attitude servile. Il croisa le regard de l’un des adolescents et reconnut l’élève aérokinésiste de la veille. Mathias le dévisageait avec insistance. Fronçant les sourcils, Dimitri lui tourna le dos pour se remettre au travail.

Ce faisant, il ne vit pas le coup de coude que Mathias donna à son voisin, un garçon aux yeux très bleus, ni l’œillade entendue qu’ils échangèrent.

— Eh bien, tant pis, dit l’élève inconnu. Nous avons entendu du bruit, nous pensions pouvoir trouver quelque chose pour Julie, mais ça attendra. Mais puisque nous sommes là, nous aimerions dire deux mots au Blanc.

Alarmé, Louis s’écarta de Dimitri, qui pour la peine s’était retourné. Oh, ça commençait à sentir mauvais.

— Euh, bon, balbutia Louis. Nous n’avons pas tout à fait fini, mais… Oh, nous devrions sans doute aller voir aux cuisines si le petit-déjeuner sera bientôt prêt ! Hein, Émile ? dit-il plus fort. Allez, dépêchons-nous !

Émile lâcha aussitôt les chaises qu’il tenait et se précipita à sa suite, non sans trébucher sous le poids du regard furieux que Dimitri lui adressa.

— Oui oui, bafouilla-t-il. Et… et je rapporte quelque chose pour la petite, d’accord, monsieur ?

Mathias caressa la tête de la jeune Julie accrochée à ses basques.

— Ce serait parfait, merci.

La porte se referma avec un claquement qui résonna sinistrement dans la grande salle. L’ami de Mathias fit signe à Dimitri d’approcher. Dimitri croisa les bras sans bouger, refusant de se laisser intimider par des petits bouts d’hommes.

— Il y a quelque chose pour votre service ? siffla-t-il, sur la défensive.

Il ne s’était pas donné la peine de prendre son bonnet pour un travail qui ne devait le mettre en contact avec aucun Pilier, et il commençait à le regretter. Ses cheveux blancs devaient être particulièrement visibles dans la chiche lumière s’il fallait en juger par la manière dont ces deux-là les fixaient depuis qu’ils étaient entrés.

L’adolescent le gratifia d’un froncement de sourcils.

— Quand je pense que j’avais du mal à te croire, Mathias. Ils ont vraiment laissé un Blanc entrer à l’Académie.

— Tu vois ? Exactement comme je te l’avais dit ! Et il travaille ici, en plus !

Mathias poussa nerveusement Julie derrière lui, comme si la simple présence de Dimitri allait la contaminer. Ha ! S’il avait eu le pouvoir de transformer les Piliers en Blancs, tout le monde dans cette fichue école aurait eu les cheveux décolorés depuis longtemps !

— Dites, j’ai du boulot, intervint-il, impatient. Si vos petites Majestés ont bientôt fini…

Il n’aurait pas pu retenir son sarcasme pour tout l’or de l’univers. Les visages des deux adolescents se déformèrent sous l’effet du choc et de l’outrage.

— Tu te moques de nous ? s’écria celui aux yeux bleus.

Il avait une réplique cinglante sur le bout de la langue et ne la ravala qu’au prix d’efforts surhumains.

— Je dis juste… commença-t-il, la voix tendue en une vaine tentative de ne pas trahir sa colère.

On ne lui laissa pas le temps de finir. Le sol se déroba sous ses pieds et le monde tournoya devant ses yeux. Il grogna de douleur quand son crâne rencontra le bord d’une table.

Des bruits de pas lui firent entrouvrir les paupières. Des petits points blancs avaient envahi son champ de vision. Il réalisa alors qu’il était pendu la tête en bas, une corde invisible enroulée autour de chacune de ses chevilles. Il se débattit malgré sa migraine naissante, puis se laissa retomber pour fusiller son attaquant du regard. Un télékinésiste, c’était bien sa veine !

Le garçon aux yeux bleus, examinant son visage de près pour la première fois, eut une moue de dégoût en découvrant l’aspect étrange de ses iris. Il était aussi furieux que Dimitri.

— Tu ne manques pas de culot, Blanc ! On pourrait croire que tu réaliserais ta chance de travailler ici alors que ton engeance ne devrait jamais avoir été autorisée à y mettre les pieds. Au lieu de quoi, tu parades comme si l’endroit t’appartenait, cause des accidents et insulte les élèves !

Dimitri éclata d’un rire rauque.

— Des accidents ? Moi ? Ha ! Il a bon dos, le Blanc ! rétorqua-t-il avec un coup d’œil méprisant à Mathias.

L’aérokinésiste rougit de honte et de colère. Le visage de l’autre se contracta.

— Tu n’as pas encore appris ta leçon, on dirait.

Avant que Dimitri ne puisse émettre une seule injure, il fut projeté de tout son long sur une table, puis une seconde qui craqua sous son poids. Il refusa de hurler, mais ne put contenir un grognement sous le choc. Il fut ensuite secoué en tous sens dans les airs, si bien qu’il se sentit sur le point de vomir. Enfin, on le laissa retomber de hauteur d’homme.

Il s’affala sur le carrelage et roula sur le côté pour protéger ses organes, jurant en un filet de voix inintelligible.

Il pouvait entendre les Piliers parler à travers le bourdonnement du sang dans ses oreilles.

— Je n’arrive pas à croire qu’ils laissent ça traîner sur le campus, disait Mathias, furieux.

— Mon père va en toucher deux mots à l’intendance, tu peux me croire. Sortons d’ici. Nous avons assez perdu de temps avec cette raclure. Allons te trouver à manger, d’accord, Julie ?

Une petite voix intimidée émit un son d’assentiment. Il y eut à nouveau des bruits de pas, puis la porte qui s’ouvrait. Le rectangle de la lumière du couloir vint frôler la main de Dimitri. Il étendit machinalement les doigts pour le toucher et se concentra sur sa respiration. La salle ne résonna bientôt plus que de son souffle rauque.

Dimitri leva le nez et aperçut la table qu’il avait entendue craquer. Il était allongé presque contre son pied, en parfaite position pour voir la fissure dans le bois massif.

Sa seule consolation était d’avoir sous les yeux la prochaine facture de l’Académie. Parce qu’il serait mort bien avant que les retenues sur sa paie minable ne remboursent le prix exorbitant du meuble.

#

La nuit avait laissé place à un ciel aussi gris que celui de la veille. La couverture nuageuse semblait stagner au-dessus de Primville, comme pour se délecter des regards inquiets que les passants levaient vers elle.

— Quel temps déprimant, soupira Olympe.

Assise près d’une des fenêtres du salon des instructeurs, elle faisait l’inventaire de ses ancres. Un fouillis de chaînes, longues ou courtes, à gros maillons ou finement travaillées, dorées, argentées ou noires, reposait sur la table devant elle.

— Je ne suis pas sûr que cette impression te vienne du temps, ma chère, observa Éric, installé dans le fauteuil en face d’elle. J’ose dire que ton humeur naturelle me paraît plutôt à l’orage. C’est ma bêtise qui t’inspire cette réaction ?

Il aurait sans doute été poli de nier qu’Éric ait quoi que ce soit à voir avec sa morosité, mais ils se connaissaient depuis trop longtemps pour s’encombrer de ces faux-semblants.

— Pas seulement la tienne, avoua-t-elle.

Elle tira une fine chaîne noire de la pile et l’identifia comme l’ancre de Mathilde, la maître messagère de la mairie de Primville. Elle la coula autour de son cou avec les autres.

— Ah, se contenta de dire Éric.

Son ton entendu signifiait qu’il n’avait aucun doute sur le second responsable de son humeur, mais contrairement à Dimitri, il eut la grâce de ne pas poser de questions.

— Et me diras-tu pourquoi je te vois à présent trier tout ton trésor ?

Olympe rougit.

— J’ai renversé ma boîte à bijoux après ma toilette du matin, marmonna-t-elle.

Beaucoup de messagers n’enlevaient jamais leurs ancres. Olympe elle-même les gardait pour dormir, mais elle refusait de se laver avec. C’était inconfortable, les sécher prenait un temps fou et elle avait toujours peur d’en voir une rouiller. Seulement, à cause de ses petites manies et puisque ses cours ne lui avaient pas laissé un instant de repos jusque-là, elle en avait été quitte pour les porter dans ses poches toute la matinée, ce qui était très désagréable et peu fiable. Elle avait eu la hantise de passer à côté d’un message important tout du long.

Éric souriait, amusé.

— Quelle occasion rare. Je devrais peut-être t’en voler une…

Il avança une main qu’Olympe repoussa d’une claque amicale.

— Bien essayé, dit-elle, taquine.

Il n’y avait maintenant plus sur la table que deux chaînes identiques. Celles-là ne venaient de personne ; aucun collègue ne la contacterait à travers elles. C’était les ancres qu’Olympe était en train de façonner : en les portant tous les jours, elle les imprégnait de sa présence. Une fois le procédé terminé, elle les donnait aux gens qu’elle souhaitait joindre, afin que son esprit parvienne toujours à les trouver malgré la distance.

Elle aurait à vrai dire aimé en offrir une à Éric, afin de pouvoir lui parler même quand il se trouvait loin d’elle. Mais pour une raison quelconque, les mairies étaient très strictes quant à la distribution des ancres des messagers. Il fallait fournir un motif professionnel et remplir un formulaire en cinq exemplaires dès qu’une ancre changeait de main.

Elle entortilla les chaînes restantes autour de ses poignets, où elle ne risquait pas de les confondre avec les autres. Quand elle releva la tête, elle s’aperçut qu’Éric tendait le cou vers la fenêtre.

— Que se passe-t-il ?

— Je crois que ton père est rentré, ma chère, dit-il d’une voix indéchiffrable.

Elle se pencha pour voir de l’autre côté du rideau qui lui masquait l’allée. Une élégante voiture rouge et noir tirée par quatre chevaux s’approchait du bâtiment. La joie naquit sur son visage.

— Oui, c’est lui !

Un instant plus tard, elle se reprit et jeta un regard indécis à Éric. Il lui sourit, en apparence très calme.

— Eh bien, allons le saluer.

Il se leva pour joindre le geste à la parole et Olympe le suivit. Malgré son inquiétude pour Éric, l’impatience lui fit presser le pas. Depuis la mort de sa mère quelques années plus tôt, elle était devenue très proche de son père. Il avait été absent plusieurs jours et il lui avait manqué.

Ils émergèrent sur le perron alors que le valet de pied ouvrait la portière de la voiture. Incapable de retenir sa joie, Olympe dévala les marches. À peine descendu du véhicule, son père l’aperçut et son visage sévère se fendit d’un sourire fier sous sa moustache. Il tendit les bras et elle vint volontiers étreindre sa haute silhouette.

— Bienvenue, Père ! As-tu fait bon voyage ?


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