Excerpt for Michel Houellebecq. Sexuellement correct by , available in its entirety at Smashwords


Murielle Lucie Clément



Michel Houellebecq.

Sexuellement correct











Copyrights MLC 2018

Editions Smashwords

Photo couverture : Mariusz Kubik

Photo 4ème: MLC


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A mes amis








Introduction


La passion a cela d’étrange qu’elle

vous rend aussi sensible qu’invulnérable.

Écorché vif et aux anges. Plus heureux que plus déchiré.

Peut-être ce qui manque aux hommes

est-ce le goût du respect,

que je veux porter en moi à ses extrêmes limites.

(Marcel Jouhandeau, Du pur amour,

Éditions Gallimard, 1969, p. 41.)



Lauréat du prix Goncourt 2010, hué et loué en égale mesure, Michel Houellebecq reste un auteur controversé des Lettres françaises. Cependant, maintes fois, les discours généraux sur sa personnalité et ses déclarations, rapportées avec délectation par une presse friande de scandales, occultent par malheur l’œuvre et l’écriture. Position, reprise par la critique universitaire à de rares exceptions. Dans son ouvrage composé de concert avec Bernard-Henri Levy (Michel Houellebecq et Bernard-Henri Levy, Enemis publics, Paris, Flammarion /Grasset, 2008), Michel Houellebecq, comme il l’exprime au fil des pages, se sent lésé par la critique.

Michel Houellebecq. Sexuellement correct n’a pas pour vocation de donner tort ou raison à l’auteur, mais notre investigation se concentre sur l’un des aspects de l’œuvre : l’Éros sous toutes ses formes. Dans nos précédents ouvrages, nous avons abordé le thème de l’érotisme de manière succincte. Houellebecq, Sperme et sang (Murielle Lucie Clément, Houellebecq, Sperme et sang, Paris, L’Harmattan, 2003) le premier ouvrage universitaire sur l’auteur, est un survol général de l’œuvre. Michel Houellebecq revisité (Murielle Lucie Clément, Michel Houellebecq revisité. L’écriture houellebecquienne, Paris, L’Harmattan, 2005) approfondissait cette lecture et analysait en détail l’écriture mettant à jour les spécificités de la logorrhée houellebecquienne : les rêves, la mémoire, l’intertextualité, l’écriture… Michel Houellebecq. Sexuellement correct s’applique à rechercher les fonctions narratives, discursives, descriptives des scènes érotiques de l’auteur. En effet, si la récurrence des scènes charnelles a fréquemment été notée par la critique, leur fonction, que nous essayons de démontrer ici, n’a pas été, ce nous semble jusqu’ici analysée.


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Dans ce dessein, nous présentons en premier lieu quelques chiffres en rapport avec les termes ayant trait au sexe ou la sexualité dans les romans houellebecquiens. Extension du domaine de la lutte (1994, Paris, J’ai lu, 1997) met en scène un technicien en informatique, trentenaire, selon ses dires dépourvu de beauté et de charme. Malgré un pouvoir d’achat confortable, deux fois et demie le SMIC, mais sujet à de fréquents accès dépressifs, il n’attire pas les femmes, ne correspondant guère à ce qu’elles rechercheraient prioritairement. Cet informaticien est un spectateur au regard efficace et précis de la société. Il décrit la lutte quotidienne de ses congénères. Sous l’influence du modèle libéral, ce combat épique est coulé dans un principe où les lits n’offrent plus aucun refuge et où il faut savoir se distinguer dans la hiérarchie sociale. L’entourage ambiant, du moins sa vision de cet environnement, n’est pas pour le sortir de sa neurasthénie aigrie et son célibat sans issue, bien au contraire. Tout est désenchantement dans un monde de désespoir et de non-sens. Pour s’aider à survivre existentiellement, le narrateur s’adonne à l’écriture de fantaisies animalières. Disséminés sur cent cinquante-six pages, nous comptons un total de soixante-dix-sept termes, considérant tout aussi bien les organes masculins que les organes féminins. Toutefois, dans ce roman, la rencontre des deux est nihil. Nous avons des scènes de masturbation, de castration et beaucoup de déni, ou du moins, de refus de la sexualité partagée chez le narrateur.

Dans Les Particules élémentaires (Paris, Flammarion, 1998), les destinées parallèles de deux frères sont mises en scène. Bruno, un enseignant disjoncté qui s’essaie à la littérature et Michel, un scientifique de renommée mondiale, sur le point de faire une découverte sensationnelle qui révolutionnera le monde contemporain. Tous deux développent leur vision sur l’œuvre de Huxley au cours d’un entretien. La comparaison entre les deux couples de frères s’impose d’elle-même par le titre du chapitre « Julian et Aldous ». Sur trois cent quatre-vingts pages, nous avons répertorié deux cent trente-neuf termes et expressions décrivant les organes masculins et féminins. Les rencontres entre les deux sont particulièrement nombreuses ainsi que les émissions physiologiques et les relations buccogénitales.

Dans Lanzarote (Paris, Flammarion, 2000) un narrateur désabusé effectue un séjour touristique dans l’île éponyme. Il y rencontre un commissaire belge, pédophile et deux Allemandes, lesbiennes non exclusives, ce qui donne lieu à quelques scènes hilarantes à l’humour incisif, railleur et grinçant sur les affres du touriste, pauvre écorché des voyages organisés. Vision amère sur le monde avec des formules de moraliste classique et des parties de gaudriole triolesque. Opuscule de quatre-vingt-dix pages, agrémenté par cinquante-neuf termes avec une nette propension au lesbianisme. Les organes masculins et féminins s’y rencontrent dans diverses formules où les relations buccogénitales et les fluides sont considérés, avec mention de pédophilie en fin de roman.

L’exotisme et le pittoresque se rejoignent dans le roman torride et subversif, Plateforme (Paris, Flammarion, 2001) où le narrateur, Michel, un employé du Ministère de la Culture, chargé des dossiers d’attribution des subventions aux artistes d’art contemporain, à la mort de son père, se décide pour un voyage en Thaïlande sous la houlette de Nouvelles Frontières. Il s’y adonne aux plaisirs du massage et visite les bars à prostituées. Économie et sociologie semblent les enjeux à sa rencontre avec Valérie, cadre d’un organisme de tourisme avec laquelle il met sur pied un système d’exploitation touristique sexuelle. Pour forcer le trait, enfoncer vraiment le clou, trois cent soixante-dix pages et trois cent soixante-douze termes : presque un terme à chaque page ! Organes féminins, organes masculins, relations buccogénitales et autres avec émissions dans tous les registres très abondantes. Une panoplie assez représentative dans sa complétude avec lesbianisme, triolisme, viol… Quant à La Possibilité d’une île (Paris, Fayard, 2005), fondé sur plusieurs siècles et vingt-quatre générations sur quatre cent quatre-vingt-cinq pages, le roman est pourtant loin d’être une saga familiale ordinaire. Les personnages masculins possèdent une vision très noire de la réalité ou bien ils cherchent à s’en faire une. Il s’agit de dépasser l’espèce humaine en voie de disparition afin d’éviter l’anéantissement de la nature. Naissance donc d’une nouvelle espèce : les néo-humains. Ce roman – cent trente-quatre termes – est nettement moins jouissif avec tout de même, il est vrai des descriptions d’organes des deux sexes en relations buccogénitales et quelques émissions.

Si nous nous penchons sur les relations proportionnelles entre termes et pages, nous obtenons le graphique suivant :


En fait, peu a été écrit du sexe de Houellebecq si ce n’est de manière polémique pour le catégoriser de pornographique ou d’érotique. Nous avons démontré ailleurs que la réponse réside dans la position de l’observateur (Murielle Lucie Clément, Michel Houellebecq revisité. L’écriture houellebecquienne, op. cit.). D’un autre côté, les critiques partagent majoritairement le même avis sur la place assez considérable accordée aux descriptions charnelles dans les romans houellebecquiens. La question centrale de cette étude se module sur deux volets. Premièrement, recenser et analyser ces descriptions et, en deuxième ressort, en définir la fonction.


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Bouillon de culture


Afin de décider de la fonction et de la spécificité des descriptions de scènes érotiques et des relations sexuelles dans l’œuvre houellebecquienne, il convient d’appréhender la position de l’auteur au sein du paysage littéraire français et de son public. En effet, Houellebecq, bien que regardé comme un chef de file des représentants d’une littérature rebelle, voire transgressive, n’est pas né ex nihilo. Nous allons donner ici un bref aperçu des écrivains se profilant, non comme un groupe ou une école – aucun d’entre eux ne revendiquant une affiliation quelconque – mais, bien comme des auteurs creusant la même veine, exploitant le même filon : celui de l’Éros sous toutes ses formes. Il serait, toutefois, vain de les considérer comme des épigones, les ouvrages de certains d’entre eux précédant la parution des romans houellebecquiens de plusieurs décennies. Tout au plus, font-ils partie du même paysage littéraire.

Pour la rédaction des pages suivantes, nous sommes de beaucoup tributaires à Christian Authier et son superbe essai Le Nouvel Ordre sexuel (Christian Authier, Le Nouvel Ordre sexuel, Bartillat, 2002, pp. 86-87, 96-105, 228-229) dans lequel il esquisse les traits de ce paysage contemporain où un nouvel ordre sexuel « régit les mœurs ». Soutenu par une analyse pertinente, Authier soumet à notre entendement ces changements survenus dans le domaine du cinéma, de la littérature, de la télévision où le sexe s’ébat de plus en plus crûment et ostensiblement. Selon Authier, « la production littéraire contemporaine nous offre de précieuses clés pour comprendre le phénomène ».


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L’œuvre de Régis Jauffret, né en 1955 à Marseille, s’apparente à celle de Michel Houellebecq en cela que les personnages sont peu décrits, anonymes dans des sociétés dont on ne sait exactement où les placer si ce n’est qu’elles sont occidentales. Authier le décrit ainsi :


On retrouve à travers ces êtres sans visage, évoluant dans des sociétés anonymes, la comédie inhumaine de l’auteur : violence, crime, viol, cruauté, maladie, accident, prostitution, mort… Théâtre de la frustration, de la solitude et de la folie, l’œuvre de Jauffret pourrait se réduire à un amas d’obsessions morbides si son écriture sèche ne donnait une étonnante puissance à ses voix intérieures qui égrènent leurs cauchemars et leurs errances pour glisser de l’autre côté du miroir, vers des fantômes d’une inquiétante réalité. (p. 86)


Cette analyse d’Authier pourrait très bien s’appliquer à l’auteur d’Extension du domaine de la lutte, si ce n’est que Houellebecq a placé ses héros dans un cadre géographique défini. En outre, portés à l’écran, ses romans ont subi une concrétisation imagière à l’encontre de ceux de Jauffret.

Jauffret offre deux romans où la frustration côtoie la démence engendrée par la solitude. Au contraire de Houellebecq qui expose régulièrement la vie de personnages masculins, ce sont des femmes qui en sont les personnages centraux et souvent excentrés. Clémence Picot (Régis Jauffret, Clémence Picot, Verticales, 1999) dont l’histoire incroyable, à l’opposé d’Amélie Poulain, en est un exemple. Clémence, comme Amélie, naît dans une famille mal aimante, mais au lieu de devenir une petite sainte, elle se transforme en une sorte de monstre. Infirmière la nuit, elle passe ses journées à mentir à ses voisins et à les torturer psychologiquement et physiquement. Il est malaisé de définir s’il s’agit de son imaginaire ou de son vécu. L’angoisse saisit le lecteur de la première à la dernière page. Clémence Picot tient du roman policier où la langue française est maniée avec brio.

Le phénomène se répète avec Promenade (Régis Jauffret, Promenade, Verticales, 2001), dans lequel Jauffret raconte l’histoire d’une femme anonyme, névrosée, isolée, qui s’ennuie profondément et tue le temps en dormant ou en se promenant dans la rue lorsqu’elle en a le courage ou bien en pensée lorsque celui-ci lui fait défaut. « Elle voulait partir, ce type en face d’elle était un précipice. Elle refusait de se laisser tomber, de chuter sa vie entière et de finir par éclater au fond comme sur n’importe quelle bordure de trottoir. Elle restait pourtant avec lui, elle sentait passer les années, douleurs profondes et lentes. Les mois étaient plus poussifs, et elle voyait les secondes se former l’une après l’autre devant ses yeux avec une exaspérante apathie » (p. 271). Une réflexion sur sa vie ou sur ce qu’elle pourrait être dans des circonstances différentes l’habite sans cesse. Sujette à une terrible dépression, elle imagine aussi des scénarios pour les autres. Grâce à une écriture où la caractérisation personnalise l’errance, Régis Jauffret entraîne son lecteur dans les lacets d’une destinée plongeant en apnée dans les flux de l’existence, se déroulant, à l’évidence dans la société contemporaine : « Elle tirait un peu d’argent des distributeurs automatiques, et pour l’instant ils lui en avaient toujours donné ». Passant du conditionnel à l’imparfait, Jauffret promène son lecteur dans une vie où l’imaginaire de l’héroïne l’égare tour à tour dans les nébuleuses des temps forts de son questionnement existentiel. La chute trouble autant qu’elle surprend dans une accélération de la narration déstabilisante du début à la fin. La quatrième de couverture est significative et explicite :


La vie est une promenade, on va, on vient, on s’achemine. Les êtres se succèdent sans qu’on les reconnaisse. On les devine du bout des antennes comme des corps posés sur le tapis roulant de l’espèce. L’angoisse bat, palpite à la place du cœur. Le cerveau est une chambre de torture où on n’ose pas hurler de crainte d’exaspérer la douleur. Les décennies de l’existence s’entassent l’une sur l’autre comme des cubes. On les traverse hagard, sans éprouver à chaque instant l’émerveillement de se trouver là. Juste avant de basculer vient l’instant vers lequel sans le savoir on se dirigeait depuis l’origine. Tout s’éclaire, s’illumine, le bonheur embrase l’horizon comme une pluie de soleils. On n’a pas le temps de se dire que la Promenade valait la peine malgré tout. Les lumières se sont déjà éteintes, on n’aura existé que pour cette joie immense et brève.


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Si nous pouvons ranger Régis Jauffret parmi les contemporains de Michel Houellebecq, force est de reconnaître comme ses prédécesseurs – sur le chemin du sexe cru émaillant les diégèses – Philippe Djian ou Christian Laborde. Cela à tel point qu’échoit au second, le douteux honneur de voir son roman L’Os de Dionysos (Christian Laborde, L’Os de Dionysos, Toulouse, Eché, 1987) porté devant la justice et condamné par le tribunal de grande instance de Pau pour « trouble illicite, incitation au désordre et à la moquerie, pornographie et danger pour la jeunesse ». Roman teinté d’autobiographie où collègues et notables se reconnaissent dans les « portraits au vitriol » de Laborde. La première phrase volcanique « Longtemps je me suis branlé de bonne heure »( Christian Laborde, L’Os de Dionysos, Éditions Le Livre de Poche, 2008, p. 9) et le passage sulfureux : « Le cul de Laure. Je t’interroge, tête de momie. Je te sonde, cristal charnu. Parle-moi de moi ! Astre, pomme, paradis, appels de crocs, terre à gencives, électrique salive du bourreau, je lèche, je te lèche, je lèche donc je suis. Raie, cul, trous, fente, saxophone. M’sieur Descartes n’a rien compris, c’est dans la chair que tout est dit. Le cul de Laure. Devant. Je suis aveugle. Le tabernacle est dans la raie. J’ai la queue raide. Je me signe devant le trou. Je communie dans l’orifice » (p. 71) démontre que l’érotisme humoristique – ou la pornographie selon la vision d’où l’on observe ces passages – n’a pas attendu Houellebecq pour envahir la littérature. À ce sujet, Authier précise :


… mais la pornographie et la lubricité avaient connu bien avant Laborde d’autres propagandistes comme elles en connaîtraient beaucoup d’autres plus tard. On n’ose imaginer les juges de Pau et de Tarbes ayant condamné L’Os de Dionysos découvrant la prose de Claire Legendre ou de Virginie Despentes… Bien qu’il faille considérer “l’affaire Laborde” dans ses justes dimensions (un cas exceptionnel jugé par des magistrats de province), elle nous rappelle néanmoins avec éclat que, voici à peine quinze ans, un roman pouvait être interdit en France pour quelques pages érotiques. ( Christian Authier, Le Nouvel Ordre sexuel, op. cit., p. 72)


Notons que L’Os de Dionysos avait eu de fameux prédécesseurs. Parmi eux, deux romans de Nicolas Genka, parus en 1961 et 1964 (centrés autour de l’inceste père-fille) et interdits jusqu’en 2005 par des gouvernements successifs.


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Nicolas Genka, de son vrai nom Eugène Nicolas, sort de l’oubli où l’avait plongé l’interdiction de ses romans lorsque début 1999, la petite maison d’édition Exils réédite L’Épi monstre (Nicolas Genka, L’Épi monstre, Paris, Julliard, 1961) traitant l’inceste en milieu campagnard. À sa sortie chez Julliard en 1961, Jean Cocteau lui décerne le Prix des Enfants terribles spécialement conçu pour le récompenser. Mais, les bien-pensants ne l’entendent pas de la même oreille et voient en Genka, alors âgé de vingt-quatre ans, « la honte de son village » (Ibidem, 4ème de couverture) comme le titre Paris-Presse lorsque sa maison bretonne est saccagée. Puis, un an après sa parution, L’Épi monstre est interdit par le ministre de l’Intérieur, au nom de la protection des mineurs, interdiction concernant aussi toute traduction. Une mise à l’Index qui dénote la confusion faite entre l’auteur et son narrateur : « La rumeur publique vous attribue la paternité du second enfant de votre sœur. Vos romans sont-ils autobiographiques ? » s’enquièrent les tribunaux (Nicolas Genka, Jeanne la pudeur, Paris, Flammarion, 1999, p. 7). À l’étranger, Pier Paolo Pasolini devait le traduire pour l’Italie ; Vladimir Nabokov avait exprimé son intérêt pour l’ouvrage et Genka avait rencontré Yukio Mishima en vue d’une traduction japonaise. La préface de Marcel Jouhandeau loue l’auteur dont Christian Bourgois, alors directeur littéraire chez Julliard, défend bec et ongle. Deux ans après, Genka récidive avec Jeanne la pudeur (Nicolas Genka, Jeanne la pudeur, Paris, Julliard, 1964), formellement mis à l’index :

L’interdiction qui frappait L’Épi monstre est étendue, dès sa publication à Jeanne la pudeur par le biais d’un procès intenté à l’auteur. Tant que l’interdiction n’est pas levée, elle reste valable, mais les mœurs ont changé depuis les prudes années 60 et il y a actuellement peu de risques à publier un tel ouvrage. Cela fait longtemps que des textes de littérature générale n’ont pas été frappés par la censure et la plupart des livres interdits le sont aujourd’hui à la demande de personnalités qui s’estiment atteintes dans leur vie privée. Après avoir écrit en 1968 un troisième livre passé totalement inaperçu, Genka cesse de publier, vivant de petits métiers (“j’ai appris l’éthique de la pauvreté”, dit-il). Il réside aujourd’hui dans la Beauce où, peut-être encouragé par le tardif, mais bon accueil réservé à ses deux premiers romans, il termine un livre qui se déclinera en plusieurs tomes. Le premier volet, qui sortira l’an prochain, s’intitulera Les premières maisons de la ville.( http://www.republique-des-lettres.fr/683-nicolas-genka.php, consulté le 1 janvier 2009) 


Raphaël Sorin, directeur littéraire chez Flammarion, déclarait au Figaro : « Aujourd’hui 1999, il n’y a plus d’affaire Genka à proprement parler. Mais il y en aura peut-être une si nous faisons les démarches nécessaires pour demander l’abrogation pure et simple de la loi (ndlr : du 19 juillet 1949) qui a frappé Genka. Nous allons commencer par écrire une lettre à Jean-Pierre Chevènement en lui demandant de lever l’interdiction de ses deux livres » (Raphaël Sorin dans « L’Affaire Genka », Sébastien Lapaque, Le Figaro, Juin 1999). Compréhensible, en ce cas, que l’éditeur évite de faire la demande en bonne et due forme et table sur l’interdiction, toujours valide, pour assurer une publicité à peu de frais. Le lecteur se rappellera le moment où Les Particules élémentaires furent l’objet d’un scandale et d’un procès de la part de la direction d’un terrain de camping décrit dans ses pages. Toutefois, l’ouvrage ne fut pas frappé d’interdiction. Houellebecq rebaptisa le camping dans les éditions suivantes à l’instigation de la cour.

Quel était l’enjeu de Jeanne la pudeur, pourquoi les tribunaux, mais aussi ses concitoyens vouaient-ils Nicolas Genka aux gémonies ? Était-ce l’histoire de viol ?

La bistrote et son homme avaient suivi d’en haut, tapis, écarquillés aux rideaux bonne femme, la longue lutte de Jeanne toute nue, écartelée sur la fourrure et sur la neige. Ils étaient passés quinze ou seize dans ses jambes, l’envers n’en avait pas moins reçu que l’endroit, et l’un d’eux lui avait caqué sur la figure, un autre l’avait prise avec une bouteille. Puis tous en chœur l’avaient fusillée à la neige, et s’étaient éclipsés, la laissant grande ouverte, grande ouverte et sanglante en travers de la neige, avec cette bouteille enfoncée dans les jambes…(Nicolas Genka, Jeanne la pudeur, op. cit., p. 21)


La lâcheté des bistrotiers ainsi mise à nue avait-elle choqué dans le contexte ou bien était-ce pour avoir confronté chacun aux horreurs portées en soi ou à celles du siècle : « Le Christ est mort. Vos mains sont couvertes de sang. Le Christ est devenu fou à Buchenwald. Je vois planer sur vous l’oiseau d’Hiroshima. Le vampire est en vous ! Le veau d’or vous emporte ! » (Ibidem, p. 24). Était-ce pour la pédophilie à peine suggérée : « Son cœur noircit. Les marmots étaient là, si proches… Il aurait pu palper la rose odeur scolaire au creux de leurs genoux et l’adorer là-bas, vers la nuit des buissons à l’écart du village » (Ibidem, p. 51). Ainsi aux imbroglios judiciaires a succombé la poésie de la langue :

Dans le cœur de la plaine est un homme inconnu, lunaire, ensorcelé comme le blé qui lève. Son sexe est jeune et lourd, épanoui, diaphane, et la mort s’y abouche et crache des pivoines. Alors par les vergers cernés d’oiseaux voyeurs, quelle rumeur de blues s’exile des fontaines ! La mort prend l’inconnu dans sa gorge amoureuse, et râle, et hurle un concerto de nébuleuses. Puis elle étreint les grands seins pâles de la plaine gonflés de plumes et les saccage, les déchire. Égarée, elle pille un tragique édredon, ce ventre sens dessus dessous de la dormeuse et, respirant le pli de la vulve embaumée, la mort se coule avec des mines de couleuvre par les fougères triomphales de l’automne dont la suie, imprimée sur la neige nocturne, fixe une apparition de forêts vertébrales. ( Ibidem, pp. 99-100)


Mais, la scène du viol de l’enfant, décrite dans un style réaliste emporta les suffrages qui fit sonné le glas de l’interdiction, malgré la poésie de la langue et l’écriture sincère, trop peut-être. Après une course échevelée, dont o ne sait si elle a lieu dans l’esprit de l’homme ou bien dans la réalité, l’enfant, en dépit de son refus doit subir l’outrage qui le mène à la mort :


L’enfant éparpilla les feuilles de la lune en cercles de plus en plus fantastiques. V’lan ! Plaf ! Musique ! En ordre, en avant les violons ! “– Baisse ton froc, et vite ! aboya l’homme. Allez ! – Non, monsieur ! Je veux pas, monsieur ! l’autre haletait. C’est mal ! – Fais ce que je te dis ! Fais-le ! répéta l’homme. – Non !” D’un bond furieux, d’une étreinte qui fit craquer, dans sa poigne de fou, la nuque du puceau, l’homme le terrassa, l’enfourcha, l’aplatit, se le déculotta, le troussa, preste, et puis… L’enfant noir de douleur se tourne dans la terre. Il regarde la mort par ses tympans crevés, et la plaine au loin nue, à jamais émouvante, et l’herbe, et l’homme qui le tue à coups de pied. “– Mon gosse ! éclate l’homme. Il va mourir, mon gosse !”( Ibidem, p. 123)


La pédophilie – encore taboue de discussion il y a peu de temps – reste un sujet honni, que ce soit en littérature ou en société. Est-ce la raison pour laquelle le roman de Houellebecq où elle est la plus explicite, Lanzarote, est fréquemment occulté de la liste des œuvres ? En effet, la critique a tendance à ne jamais le nommer. Un récit pourtant plein d’humour et d’auto dérision, d’une exceptionnelle vivacité où Houellebecq manipule ses thèmes favoris avec une rare concision.


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Remontant un peu plus loin dans le temps, nous avons Pierre Louÿs. Dans Trois filles de leur mère (Éditions Au dépens d’un Amateur et pour ses amis, 1926), zoophilie, masochisme, spermatophilie, inceste, sacrilège, homosexualité, scatophilie sont narrés avec une économie de moyens et une précision redoutables dans un langage ou la crudité le dispute à l’analyse. La zoophilie est peu appréciée par une jeune femme contrainte à ces pratiques par son amant : « C’est mauvais, du foutre de chien et c’est fatigant à sucer parce qu’ils n’en finissant pas de décharger, les pauvres cabots ! mais j’étais habituée, va ! et dans le métier de putain un lévrier vous dégoûte moins qu’un magistrat. Malheureusement cet homme-là n’avait jamais vu son chien sucé par une fille et ça l’a tellement excité que, pendant quinze dimanches de suite, jusqu’à la fin de septembre… » (p. 114). L’auteur laisse la bride à son imaginaire et semble être devenu un Marquis de Sade donnant dans la joyeuseté. Le narrateur remué doit entendre, dans tous ses détails, le pourquoi et le comment de cette ingestion hors du commun :


Elle s’interrompit en secouant la tête avec un soupir comme si elle perdait le souffle. “Je te demande pardon… Écoute… Tu ne peux pas te figurer… Il avait une maison de campagne avec une basse-cour… Le dimanche, il donnait congé à ses gens, même au jardinier… Il m’emmenait… je restais seule avec lui… toujours à poil et mes cheveux sur le dos… c’était en été… Pour quoi faire ? L’amour ? Ah ! non ! pas avec une putain ! Il s’amusait le dimanche à voir une fille de dix-huit ans avaler le foutre de tous les animaux. En quelques jours, un charpentier lui a dressé un cadre en bois de chêne comme ceux où l’on enferme les vaches et les juments pour la saillie. Mais lui, au lieu d’y mettre la femelle, il y attachait le mâle, et quand l’étalon ou le taureau était ligoté, je passais dessous… Pour les chevaux je n’avais pas la bouche assez grande, mais avec la langue et les mains…” Elle me vit pâlir et, obéissant encore à cette révolution astrale de son caractère qui, autour du mot “putain”, passait régulièrement de la région plaintive à la zone exaltée ; elle s’anima de phrase en phrase. “Tu le sais bien que j’ai bu du foutre de cheval et du foutre d’âne, du foutre de taureau, du foutre de chien, du foutre de cochon. Au quatrième dimanche, il m’a donné un bol où il avait branlé un animal ! et j’ai bu ! et j’ai su dire que c’était du foutre d’âne. Je connais mieux les foutres que les vins. J’ai vidé plus de couilles que de bouteilles dans ma putain de vie. Et c’est rien que tout ça, même du foutre de cheval, pourvu qu’on n’avale pas de travers. On se met la tête par-dessus, tu comprends ? Entre le poitrail et le membre. Comme ça on reçoit la douche sur le palais, pas dans la gorge et on ne s’étrangle pas. J’avalais tout. Après, tu peux me croire, je n’avais plus soif. (pp. 114-115)


Le premier chapitre donne un aperçu fidèle de la teneur du roman :


Pas fâchée, peut-être même plus ardente, elle me rendit à pleine bouche le baiser que je lui donnais et, pour m’encourager sans doute, elle me dit : “ Tu bandes comme du fer, mais je ne suis pas douillette et j’ai le trou du cul solide. – Pas de vaseline ? Tant mieux. – Oh ! là ! là ! pourquoi pas une pince à gants !” Par une virevolte, elle me tourna le dos, se coucha sur le côté droit, et joua au doigt mouillé avec elle-même, sans autre préambule au sacrifice de sa pudeur. Puis, d’un geste qui m’amusa, elle ferma les lèvres de son pucelage, et elle fit bien, car j’aurais pu croire que j’y pénétrais malgré mes serments. Ce doigt mouillé, c’était assez pour elle, c’était peu pour moi. Je trouvai qu’en effet elle n’était “pas douillette”, ainsi qu’elle venait de me le faire savoir. (p. 8)


Ces pages pourraient même encore à l’heure actuelle choquer certains lecteurs par leur côté incisif. Pierre Louÿs prévient sur le contenu : « AVIS À LA LECTRICE Ce petit livre n’est pas un roman. C’est une histoire vraie jusqu’aux moindres détails. Je n’ai rien changé, ni le portrait de la mère et des trois jeunes filles, ni leurs âges, ni les circonstances ». Houellebecq n’est pas allé aussi loin dans ses descriptions de scène érotique et n’a jamais traité de zoophilie. En cela, il reste très en deçà de Pierre Louÿs et ses absorptions de fluides physiologiques. L’humour n’a pas encore été analysé par les critiques de Houellebecq chez lequel il est pourtant très certainement présent. D’un côté, l’auteur est légèrement traité par-dessous la jambe, de l’autre, tout ce qu’il dit est pris très au sérieux. Selon toute probabilité, la situation va évoluer avec la récente attribution du Goncourt.


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Habité par le souci de l’écriture, Le Château de Cène (Le Château de Cène, sous le pseudonyme d’Urbain d’Orlhac, Éditions Jérôme Martineau, Paris, 1969 (la 2e et la 3e édition sont augmentées d’une préface d’Emmanuelle). Réédition corrigée sous le nom de Bernard Noël, chez Jean-Jacques Pauvert, Paris, 1971 (la 3e édition, 1975, est augmentée de L’Outrage aux mots). Rééditions toujours avec L’Outrage aux mots, « 10/18 », U.G.E, 1977, et Mont-de-Marsan, Cahiers des Brisants, coll, « Nulle Part », 1984. Rééditions augmentées de Le Château de Hors, L’Outrage aux mots, et La Pornographie, Paris, Gallimard, coll. « L’Arpenteur », 1990 ; Le Grand Livre du Mois, 1991 ; Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 1993. Les allusions politiques et la zoophilie mises en scène valurent à l’auteur un procès pour outrage aux bonnes mœurs.) de Bernard Noël, un roman érotique – pornographique pour certains, mais incontestablement en son temps scandaleux –, ne provoque plus aucune commotion de nos jours, si ce n’est celle de l’excitation des amateurs. Le narrateur relate en onze chapitres l’aventure où dans une contrée imaginaire de l’Atlantique, il est soumis à diverses initiations mêlant sévices sexuels et plaisirs extatiques souvent simultanés. Ce poème sexuel met en scène un sexe d’homme en érection pénétrant des orifices divers. Scène banale au vu des films X et romans d’aujourd’hui. L’écrivain en vrai virtuose, et tout en restant dans le périmètre des parties du corps, associées à l’orgasme, transfigure la répétition d’une figure mécanique en un cérémonial halluciné. Un narrateur bandant et baisant une femme écartant les cuisses et son sexe avalant le pénis de manière chaque fois nouvelle et convaincante. La spirale de la sensualité se déroule sans jamais lasser dans un style aux beautés fulgurantes de l’érection à l’éjaculation, découvrant tout au long de nouvelles manières de jouir dans une quête du bonheur éblouissante. La pénétration y est à l’honneur dans le fantasme jamais éculé de l’homme viril exalté par sa propre turgescence et sa vénération du sexe féminin avec quelques bifurcations vers la zoophilie fellatrice :

De la nuque au talon, je résiste. Je bande ma volonté pour ne pas bander, mais la longueur de leur langue donne aux chiens un avantage horrible : jamais bouche n’eut sur moi pareil pouvoir. Le large fouet rose qui pend de leur gueule possède une souplesse infinie et permet aux deux quadrupèdes de m’encercler la bite et de me fouiller le cul avec une vigueur irrésistible. Et la bave, dont ils m’inondent en abondance, facilite leur besogne en donnant à mon bras génital l’illusion de toucher un port désirable. En cet instant, mon sexe était l’Autre, que la pure envie de foutre dressait bien malgré moi. La grosse veine arrière gonflait par à-coups, inexorablement ; et j’en suivais les progrès avec une espèce d’horreur : le sentiment d’assister à quelque chose d’immonde. Quand ma pine eut atteint ses plus larges dimensions, je la vis devenir comme un os énorme dans la gueule du chien qui la branlait.( Le Château de Cène suivi de L’Outrage aux mots, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1977, pp. 48-49)


En 1974, Bernard Noël écrivait dans une postface avoir écrit un peu par provocation et une arme contre l’idiotie :


[…] à un certain moment du gaullisme, le roman érotique m’est apparu comme une arme contre la bêtise politique – la seule arme contre cette société satisfaite et puante… il est vrai que la plupart des livres érotiques à succès ne servent qu’à distraire nos jeunes cadres ; j’avais cru au contraire, après l’échec de mai, qu’ils restaient une des formes de violence susceptibles de miner cette société. Si me voilà devenu malgré tout objet de consommation, j’espère tout de même que mon Château restera en travers de pas mal de gorges. ( Bernard Noël, Le Château de Cène, Paris, Gallimard, coll. L’Imaginaire, 1993, postface )


En 1984, l’auteur affinait sa plume avec une analyse de la société, de la consommation et de la politique :


Notre société permet tout ce qui ne dérange pas. Si ce n’est plus tout à fait vrai aujourd’hui et s’il y a crise, c’est que l’intérêt immédiat des hommes du pouvoir est en contradiction avec les valeurs qui fondent leur pouvoir. Il faut, par exemple, favoriser la consommation, qui les enrichit, au détriment de la morale, qui les légitime. Pour la première fois, le pouvoir s’établit sur la confusion et non plus sur l’ordre. Il s’agit d’un mensonge généralisé dont la langue est malade. La permissivité actuelle autorise à tout dire parce que ce tout ne veut plus rien dire. La parole devient inoffensive par privation de sens. L’écriture connaît la même privation sous ses formes normalisées : publicité, journalisme, best-sellers, qui passent pour de l’écriture et qui n’en sont pas.
L’ancienne censure voulait rendre l’adversaire inoffensif en le privant de ses moyens d’expression ; la nouvelle – que j’ai appelée la sensure – vide l’expression pour la rendre inoffensive, démarche beaucoup plus radicale et moins visible. Un bon écrivain est un écrivain sensuré. Tout ce qui médiatise censure. ( Ibidem )


Comment après avoir lu ces lignes considérer Michel Houellebecq un chef de file. De toute évidence, Bernard Noël avait déjà pas mal déblayé le terrain. D’autant plus surprenant que la critique lui ait si peu consacré de pages et jamais en rapport ou en comparaison avec l’auteur des Particules élémentaires. Il est vrai que ce dernier s’est tenu, à tort ou à raison, éloigné de la zoophilie et qu’aucun de ses romans n’a été interdit jusqu’ici.

Les critiques universitaires se sont fréquemment exprimés sur Noël et les internautes revendiquent haut et fort leur plaisir à la lecture (Cf. entre autres, le colloque à Cerisy en 2005 : http://www.ccic-cerisy.asso.fr/noel05.html, dont les actes publiés en collectif : Bernard Noël : le corps du verbe, Paris, ENS, 2007, 347 pages). Selon Patryck Froissard, Le Château de Cène consiste en un beau délire :


Véritable exercice de style pornographique, ce livre expressément provocateur est une suite de scènes de copulation, de scènes de foutre, d’obscènes séances d’un sadomasochisme exacerbé, orchestrées par la mystérieuse Mona, Femme et Déesse. Sur les cascades de stupre flottent des morceaux de poésie souvent réussis. Mona est le centre, l’origine et la fin du monde. Mona est à la fois l’imagination maîtresse qui débride, bride et emporte le poète dans une chevauchée fantastique au travers de l’anormalité, et l’aimée, l’idéale que rêve d’atteindre puis de conquérir le narrateur. Mona est tout ensemble la poésie et celle qui l’inspire. Elle est dans le poète, et aussi autour et hors du poète. Mona est l’espoir du poète, le vase sacré à quoi il veut boire à la lie. Mona est le désespoir du poète, le poème absolu qui se dérobe, qui échappe sans cesse à son créateur, qui ne désire pourtant qu’une chose : devenir la créature de sa créature. Cette longue ode au sexe peut aujourd’hui paraître un peu jaunie par les années. Certains passages en sont d’une outrance quelque peu démodée. Ce qui se voulut choquant, souvent, ne l’est plus. Mais Le Château de Cène reste un beau délire. (http://www.amazon.fr/château-Cène-Bernard-Noël/dp/2070728463/ref= sr_1_2?s= books&ie=UTF8&qid= 1290357445&sr=1-2)


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Couronné par le premier prix de Flore en 1994 (Houellebecq le recevra quatre années plus tard ), le roman de Vincent Ravalec, Cantique de la racaille (Paris, Flammarion, 1994) offre une scène se déroulant dans le milieu du cinéma pornographique : « Je bandais comme un Turc et sa langue s’enroulait autour de ma bite, venait laper le bout et redescendait jusqu’à la base des couilles, gros plan disait la voix, gros plan. Annick, tu vas t’approcher et regarder les fesses de Karine d’un air gourmand. Marie-Pierre pour le moment tu restes assise et tu attends » (Ibidem, p. 372). Jacques de Schrijver décrit l’ouvrage comme un chef-d’œuvre d’humour puissant et énergétique :


Le Cantique de la racaille est probablement le chef-d’œuvre de Ravalec. Il se dégage une énergie incroyable et revigorante de la naïveté hyperactive de ses personnages. Libres de toute culture, ils se révèlent tels qu’en eux-mêmes un Dieu ivre les créa, mal finis et sans attaches, chargés de modifier le monde à leur image et selon leurs désirs. Il en résulte un happening permanent qui rappelle à la fois Rabelais pour l’excès et Daniel Keyes (Des fleurs pour Algernon, J’ai Lu 428) pour l’intelligence ringarde teintée d’un éblouissant bon sens. Mieux qu’un policier, supérieur à un doctorat de psychologie par la finesse de ses analyses, ce chef-d’œuvre atypique comblera ceux qui le découvriront et réjouira peut-être davantage ceux qui comme moi le reliront.

(http://www.amazon.fr/Cantique-racaille-Vincent-Ravalec/dp/2290352365/ref=sr_1_2?s=books&ie=UTF8& qid=1290358616&sr=1-2)


Il semblerait que Flammarion ait eu en 1994 plusieurs fers au feu. Ravalec n’hésite pas plus que Houellebecq dans la description en détail des scènes charnelles :


En me couchant j’ai dit à Marie-Pierre qu’est-ce que t’en penses toi, moi aussi un soixante-neuf me tenterait bien, tu l’as déjà fait ? Elle a répondu oui, ça m’est déjà arrivé et à la fois je me suis demandé avec qui et en même temps j’étais excité, je suis descendu sous les draps et j’ai commencé à la lécher, en écartant les poils et en insinuant ma langue tout le long de sa fente et aussi en tournant autour du point sensible et pendant que je pivotais pour arriver à la hauteur de son visage elle a fait attends, je vais mettre un oreiller, je serais plus à mon aise et elle m’a sucé, d’abord timidement puis de mieux en mieux, c’était génial et on s’est donnés à fond et à un moment j’ai eu l’image d’elle en train de sucer un autre mec, j’ai joui et je crois qu’elle aussi. (p. 205)

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Considéré comme un brûlot écrit d’une plume acerbe et virtuose, interdit pendant presque plus de vingt ans, Septentrion (Louis Calaferte, Septentrion (1963), Paris, Denoël, 1984) de Louis Calaferte est officiellement censuré dès parution par le ministère de l’Intérieur pour pornographie, officieusement, pour son contenu anarchisant et libertaire (l’auteur prône la liberté sexuelle, la liberté de penser, la liberté de refuser). Le livre – non exempt de scatologie – ne sera republié qu’en 1984.


C’est aux cabinets que j’ai lu le plus abondamment pendant toute une époque qui s’étend à peu près sur dix ans. Je m’y rendais environ sept ou huit fois par jour avec le plus de naturel possible, prétextant un dérangement chronique et suscitant de la part de mes compagnons de travail les plaisanteries que l’on devine. C’était ma manière à moi de m’offrir gratis à la barbe des autorités quelques joyeux moments d’indépendance royale. Le verrou tiré, j’étais sûr qu’on ne viendrait pas me déloger avant la demi-heure suivante. Quelquefois même je ne me donnais pas la peine de faire le simulacre du déculottage, bien que pour une raison inconnue je me sois toujours senti plus à l’aise, dans la posture adéquate, le pantalon en boule sur les chaussures, les fesses nues, le sexe vacant entre les cuisses, le ventre libre, dégagé jusqu’au nombril […]. Idée en apparence saugrenue, mais pleine d’humour, si l’on se met à l’approfondir, et qui effleure par le biais de la métaphysique débonnaire. Pères et grands-pères avec leurs moustaches cirées, leurs melons noirs, leurs supports-chaussettes et leurs faux cols à ressort avaient donc fait halte en ces lieux avant d’aller échouer dans la tombe sous les fleurs du dimanche. Étonnantes variétés de diarrhées, suites de selles compactes ou sinueuses, douloureuses, plaisantes, angoissées, sans que le cœur y soit, évacuées à la sauvette, les soucis journaliers nouant le boyau en plein travail ; ou lâchées sans précipitation, selon les règles de la nature, avec le temps de souffler ou même de griller une cigarette. Quoi qu’il en soit, enjouée ou morose, toute cette matière chaude et fumante avait dégouliné par le trou noir sur la calvitie du monde engorgé qui ne comprenait pas ce qui lui arrivait et ne pouvait néanmoins se soustraire à la position incommode où il était allé se fourrer par mégarde. (Louis Calaferte, Septentrion, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1990, pp. 22-23)


Bien que plusieurs scènes de violence aient lieu dans les romans houellebecquiens – viol, cannibalisme, pédophilie, meurtre, sadomasochisme – sur lesquelles nous reviendrons, il est à noter que les scènes de scatologie en tant que plaisir érotique sont absentes de la prose.

Par ailleurs, à côté des scènes de scatologie, Calaferte ne dédaigne nullement celles de fellation :


Il y avait là, chaque dimanche, un Arménien dont j’ai oublié le nom, athlète à tête de taureau qui s’était envoyé, peu ou prou, la collection entière des habituées. Assis, dédaigneux, chatouillant distraitement le morceau qui se trouvait être avec lui, il ne manquait jamais de vous adresser un clin d’œil amical par-dessus la tête basculée de la fille qui mettait toute son ardeur à lui sucer la poire. Divertissement en marge, comme vous diriez un doigt de cognac après le repas, tendant à vérifier notre maîtrise en cours d’exercice. (Ibidem, pp. 299-300)


En 1994, le reportage Un îlot de résistance sur Calaferte est interdit d’antenne (Calaferte, un îlot de résistance, 1994, un film de Jean-Pierre Pauty ), selon toute probabilité à cause de propos comme ceux-ci : « On voudrait nous faire croire que nous sommes dans une époque de communication ! On n’a jamais moins communiqué qu’aujourd’hui ! Savez-vous quels sont les écrivains importants grecs, norvégiens, albanais ? Vous ne le savez pas, vous ne le saurez que par accident » (Cf. aussi : http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/DXC8708193252/louis-calaferte.fr.html ; L’Aventure intérieure, livre d’entretiens, Éd. Julliard, 1994).

Cela n’empêche nullement Calaferte d’être très poétique à ses heures, tel cet extrait repris en quatrième de couverture de l’édition Folio :


... Elle ouvre la porte. Éteint la lumière derrière elle. Elle reste sans bouger, dans l’encadrement, présentée, offerte... les cheveux noirs coulants, déployés autour de sa tête, sur les épaules découvertes dans la robe à grands ramages qui glisse le long de son corps, pelure de tissu soyeux presque de la couleur de sa peau bronze. Elle est belle... Elle attend. C’est un tel abandon, une telle offrande de sa présence que cela me trouble, me semble étrange, insensé, fascinant et pur comme la première approche du couple au seuil des noces. Je la porte, je l’encercle dans mon regard... A la vue de cette femme, quelque chose de moi se déchire... (Louis Calaferte, Septentrion (1963), Paris, Gallimard, coll. Folio, 1990, 4ème de couverture )


De quoi amadouer le lecteur craintif, on en conviendra. Quelle divergence de ton et de teinte dans ces différents extraits.

Un internaute commente à propos de Septentrion : « Un livre d’une modernité d’écriture à faire pâlir les écrivains “transgressifs” contemporains. Mais parce qu’il parle de sexe, de Dieu et de littérature avec une vérité (c’est une autobiographie) jamais atteinte, il est avant tout une grande leçon de vie. La quête de Calaferte est bouleversante et ne fait pas seulement passer un agréable moment : il s’agit de l’un de ces livres qui peuvent changer nos destinées » ( http://www.amazon.fr/Septentrion-Louis-Calaferte/dp/2070382273/ref=sr_1_1?ie=UTF8&s=books& qid=1290361291&sr=1-1). Et Catheline écrit :


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