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Excerpt for Un monde d'Elfes et d'Hommes 1. AIR by , available in its entirety at Smashwords

UN MONDE D'ELFES ET D'HOMMES







Sg HORIZONS















Copyright © 2013 Sg HORIZONS

All rights reserved.

ISBN: 978-2-900471-05-0



« loi n° 49-956 du 16 juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, modifiée par la loi n° 2011-525 du 17 mai 2011 »

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PROLOGUE



Nous ne formions qu’un seul peuple. Des milliers d’années durant, notre race prospéra. Nous assistâmes à la naissance, mais aussi à l’extinction de nombreuses espèces. Nos dirigeants, nos rois et reines surent gouverner avec sagesse.

Puis vint la période des troubles.

Notre race se scinda en quatre peuples, chacun étant lié à l’un des éléments de toute vie :

l’Air, le Feu, l’Eau et la Terre.

Un dirigeant fut choisi parmi chaque peuple. Les conflits s’apaisèrent, mais la déchirure demeura.

Cette période marqua la naissance des hommes. Notre peuple guida ces êtres si prometteurs, avides d’apprendre. Des enfants naquirent de l’union entre nos deux races. Ils devinrent des femmes et des hommes puissants en recevant les dons développés par notre espèce, qu’ils nommèrent magie.

Mais la race des hommes devint arrogante et avide de pouvoir. Ils commencèrent à se livrer bataille. Nous tentâmes de les tempérer, de les raisonner. Sans succès. Malheureusement, ils nous considéraient comme une menace à leur évolution, à leur appropriation de la terre.

La guerre entre nos races éclata.

Après de sanglantes batailles, nous étions devenus si peu, pour combattre, pour résister que le seul choix qu’il nous resta fut la fuite. Nous abandonnâmes nos cités, nos montagnes, nos océans et nos forêts. Nous fîmes le choix de nous exiler afin de survivre.

Les elfes firent le choix de quitter notre monde pour un autre.









Tome 1 : AIR




1 – SURVIVRE




— Non, M’man. J’arrive dans pas longtemps, t’inquiète. Je te laisse, je conduis, là, dis-je en raccrochant.

Je replaçai mon téléphone dans mon sac sur le siège passager puis j’augmentai à nouveau le volume de mon poste radio en chantant à tue-tête. Je possédais un portable comme tout le monde même si je l’avoue, je trouvais cela très pénible, la pression exercée par la société d’être à tout moment joignable, me privant par la même occasion de ma tranquillité.

Je me trouvais sur l’une des nombreuses petites routes peu fréquentées, servant de raccourci entre Aix-en-Provence et Marignane, par un samedi après-midi de ce mois de septembre. Je venais de passer quelques heures auprès de mes amies. Cela m’avait procuré beaucoup de bien, de sortir et de voir du monde. Il est vrai que je passais tout mon temps au travail dans l’espoir d’obtenir enfin la promotion que mon responsable m’avait promise. Mais ce n’était pas le moment de relâcher tous mes efforts après les sacrifices auxquels j’avais consenti, y compris au renoncement de ma vie privée depuis plus d’un an.

Enfin, c’est ce que je pensais encore deux jours plus tôt. Je me revis à la pause déjeuner, entourée de mes collègues de travail. Nous étions un groupe de quatre filles dont chacune travaillait pour un service différent de notre entreprise. Ce qui était génial, c’est que nous pouvions avoir de vraies discussions. Il est vrai que je n’étais pas très intéressée par les simples commérages. Notre groupe représentait les quatre principales religions et nous venions toutes d’un environnement différent qui nous procurait des conversations dynamiques et enrichissantes. J’appréciais d’analyser sous un autre angle une situation donnée.

Alors quand Crystel s’approcha de moi et qu’elle m’annonça que le poste que je convoitais et qui m’avait été promis par mon responsable avait été confié à une autre personne de mon service, je fus extrêmement surprise et terriblement déçue. Bien évidemment, après le repas, je demandai à avoir un entretien avec mon chef qui m’annonça qu’effectivement le poste n’était plus accessible. Il m’expliqua les raisons de son choix durant plusieurs minutes. Mais cela n’avait plus d’importance. J’avais fait don de mon temps et de mon acharnement, sans résultat. Je chassai mes problèmes de la tête et me concentrai à nouveau sur la route que je connaissais comme ma poche, et j’avoue que d’observer le paysage familier de la région entre garrigue, roche et pins avait tendance à me faire somnoler.

Soudain, je fus sortie de mes pensées par une forme indistincte qui arrivait devant moi, une sorte de mirage vaporeux semblant onduler sur la route. Une exclamation de surprise m’échappa quand je constatai que la forme devenait tangible.

— Qu’est que…

Je n’eus le temps de ne rien faire si ce n’est de me cramponner au volant des deux mains en me préparant au choc. Le temps suspendit son cours, je ne sentais plus rien, je ne respirais même plus, mon monde s’arrêta lorsque je traversai cette forme et plongeai dans une clarté laiteuse.

La seconde suivante, je n’entrevis qu’un mur devant moi. Paniquée, je tournai le volant d’un coup sec vers la gauche pour éviter de le percuter, et la voiture bascula. Je ressentis une vive douleur dans ma poitrine et notai l’éclatement du pare-brise qui projetait des bris de verre lumineux dans mon champ de vision. Des bruits assourdissants emplirent ma tête et j’eus l’impression de flotter avant de retomber brutalement, et cela à plusieurs reprises ; la gravité reprenait ses droits après chaque envolée. Je n’eus le temps de ne penser à rien, de ne ressentir aucune émotion si ce n’est de la peur. Le monde entier se renversa et l’inconscience m’emporta.



***



J’ouvris les yeux, sonnée, mais en vie. Je tentai de me redresser, mais la ceinture de sécurité me maintenait sur le siège. Ce devait être elle qui m’avait sauvé la vie. Je me souvenais de la voiture qui avait roulé sur elle-même. J’aperçus du côté passager le mur à un mètre de là.

« Ça aurait pu être pire » fut ma première pensée, juste avant que je ne sente une monstrueuse migraine commencer à poindre sous mon crâne.

Des éclats de verre étaient éparpillés dans tout l’habitacle. Je touchai mes jambes et mes bras pour vérifier que tout allait bien. Certes, je me sentais nauséeuse et déboussolée, mais quoi de plus normal quand on vient de réaliser le grand huit avec sa propre voiture ? Sanglée, je forçai sur le mécanisme de ma ceinture pour me détacher, ce qui provoqua une vive douleur au niveau du thorax. Mais je réussis malgré tout à me libérer. J’aperçus à plusieurs mètres de là une silhouette à l’angle du bâtiment que j’avais failli percuter.

— À l’aide, venez m’aider s’il vous plaît ! criai-je à cette personne.

Je tentai à plusieurs reprises d’ouvrir la portière, quand celle-ci finit par céder. Sans y penser et par réflexe, j’attrapai mon sac sur le sol du côté passager et sortis. Je savais qu’en cas d’accident, il fallait éviter de bouger, mais je n’avais d’autre idée en tête que de m’extirper du véhicule. De plus, en me redressant avec une grimace de douleur, je constatai que je ne reconnaissais pas l’endroit. Une seconde plus tôt, je roulais sur une route de campagne avec pour horizon un paysage connu, et à présent, je me trouvais entourée de quelques bâtiments gris sans voiture, sans présence humaine si ce n’était cette personne devant moi.

Prise par l’urgence de la situation et déboussolée, je m’approchai de cette silhouette, une femme ou un enfant vu sa petite taille et sa finesse, qui me tourna subitement le dos et prit la fuite.

— Eh ! Attendez, mais attendez. C’est fou ça !

Tremblante et sous le choc, je claudiquai derrière elle avec difficulté. Sans réfléchir, la cervelle en compote, je contournai le bâtiment et filai tout droit sur un chemin de terre boueux. Après plusieurs minutes de marche, à bout de souffle, je dus m’arrêter, stoppée par un point de côté, mais surtout face à la stupidité de mon geste.

« Tu es dingue, ma fille ! Comme si tu n’avais pas mieux à faire après un accident de la route que de te traîner après des inconnus », me sermonnai-je.

Comme quoi on ne sait jamais comment on peut réagir dans ce genre de situation. Je la voyais courir à plusieurs mètres de là en sachant que jamais je ne pourrais la rattraper. Je fis demi-tour afin de rejoindre mon véhicule avec lenteur, l’adrénaline désertant mon corps et ralentissant mes mouvements, tout en sortant mon téléphone portable afin d’appeler les secours.

— Zut ! Pas de chance, lâchai-je en consultant mon portable qui n’indiquait aucun réseau.

J’avais de plus en plus de difficultés à respirer, ne sachant si cela venait de ma santé plus précaire que je ne le pensais, ou bien de l’air ambiant nauséabond et lourd. Je contournai le bâtiment et dus prendre appui sur le mur afin de combattre le vertige qui me menaçait. J’aperçus mon véhicule à quelques mètres de là, empêtré dans un bourbier, entouré d’hommes tous vêtus de gris sombre ou de noir. Je m’arrêtai, surprise que certains d’entre eux fussent armés.

Je tentai de partir discrètement par la crainte de ce que ce genre d’hommes pourrait me faire. Malheureusement, un des leurs m’aperçut et donna l’alerte aux autres. Sans perdre un instant et sentant la dangerosité de la situation, je tournai les talons et me mis à courir comme une damnée.

— Pourquoi j’ai mis ces pompes ? grommelai-je en glissant sur le sol boueux avec mes chaussures à petits talons.

Je réussis à m’éloigner de quelques mètres avant d’être rattrapée par ces hommes, le souffle coupé.

— Okay, okay. Je me rends !

Je levai les mains en signe de reddition face à ceux qui avaient pris position autour de moi. L’inquiétude m’étreignit au vu de leur air menaçant et je sursautais à chaque mouvement de leur part. Aucun d’eux ne parla. Ils se contentaient de me menacer de leurs armes, une sorte de fusil comme je n’en avais jamais vu. Ils portaient également une espèce de masque à gaz sur leur bouche dont j’aurais bien eu besoin dans cet air vicié qui m’empêchait de respirer normalement.

— Écoutez, je n’ai rien fait. J’ai eu un accident avec ma voiture et c’est tout, bredouillai-je, paniquée. Je suis désolée, mais qui êtes-vous ? Do you speak English ? repris-je comme aucun d’eux n’avait pris la peine de me répondre.

J’étais là, les mains en l’air, le souffle court et le corps perclus de douleurs qui se rappelaient à moi après l’accident que je venais de vivre. Soudain, un grondement dans le lointain me fit lever la tête. Je repérai la silhouette de l’appareil volant qui s’approchait de notre position. Durant une seconde, je fus surprise par ce curieux engin. Un hybride entre un avion par la forme et un hélicoptère par les hélices permettant un vol stationnaire. Je compris pourquoi les hommes portaient cette espèce de masque leur recouvrant le bas du visage quand l’engin volant descendit lentement vers notre position en soulevant l’épaisse couche de cendres ou de matière inconnue recouvrant le sol. Je dus m’accroupir sous la violence du vent, mais également afin de protéger mon visage.

Je toussai et crachai en même temps, déclenchant de terribles douleurs au niveau du thorax. L’accident avait laissé des traces. Recroquevillée sur le sol, incapable de respirer, de comprendre ce qui m’arrivait. Subissant une situation pour le moins étrange en me disant que peut-être je devais être en train de rêver cette scène. Malgré tout, je ne pouvais cesser de penser que cela semblait très réaliste, étant donné que je pouvais sentir, toucher tout ce qui m’entourait. Sans compter que jamais, dans aucun de mes rêves, je n’aurais souhaité m’infliger des douleurs aussi grandes que celles qui secouaient mon corps à cet instant.

Étendue sur la terre battue, je discernai des silhouettes qui quittaient l’habitacle de l’engin et s’approchaient de nous d’un pas déterminé. Elles portaient comme les autres de longues bottes cirées et un uniforme gris foncé. Un homme m’obligea à me retourner sur le dos et apposa rudement un masque sur mon visage. Je repris confiance, en respirant à nouveau à peu près normalement. Les simples plaisirs d’offrir à son corps ce qui lui était vital, comme de l’eau ou de l’air, représentaient une joie suprême quand on venait à en manquer. Un homme se trouvait au-dessus de moi, la silhouette fine, le regard dur, et le crâne rasé. Il s’empara violemment de mon sac.

— Rapatriez l’engin de locomotion dans lequel elle est venue, lança-t-il en français à la ronde.

« Français, il vient de parler en français. Tout n’est pas perdu. »

Il fit un bref signe de la main derrière lui et un homme s’approcha de moi, se saisit de mes deux mains et me souleva en me posant rudement sur l’une de ses épaules comme un vulgaire sac. La douleur fut terrible, m’aveuglant pratiquement. J’avais l’impression que l’on me poignardait à chacun de ses pas. Sans me donner le temps de reprendre mon souffle, on me jeta sur une banquette avant de me sangler avec rudesse à celle-ci. Un grondement emplit l’espace confiné et je sentis l’appareil dans lequel j’étais s’élever. J’avais l’impression de n’être qu’une marionnette entre leurs mains. Paniquée et souhaitant savoir où ils m’emmenaient, je retirai le masque.

— Mais enfin, qui êtes-vous ? Faites-vous partie de l’armée ? lançai-je mi-excédée mi-angoissée par tout ce qui m’arrivait.

— Silence ! réclama l’homme à ma droite d’une voix dure.

— Comment ça silence ? Dois-je vous rappeler que j’ai des droits, et que l’on…

Je ne pus finir ma phrase, recevant une gifle magistrale du même homme qui me réitéra son ordre : Silence ! Je portai une main à mon visage pour tenter de faire passer la brûlure qui irradiait ma joue. Malgré la colère qui grondait en moi, je me forçais au silence, sous la menace. Je remis mon masque tant j’avais des difficultés à respirer. Mon regard, guidé par mon appréhension, se portait vers la vitre pour y voir un paysage qui me semblait totalement inconnu. Je m’attendais à survoler les rares immeubles des villes noyées dans un océan de maisons aux tons roses. À plusieurs reprises, lors de mes passages en avion, j’avais contemplé ce paysage propre à ma région : la Provence. Avec ces collines à la végétation aride et les tons pastel des habitations, sans compter le découpage de la côte méditerranéenne aux multiples calanques et petits ports. Or, ici, le panorama se résumait à un désert bétonné sous un ciel chargé de pollution. La végétation apparaissait inexistante, donnant au lieu un air apocalyptique et sans vie, si ce n’était quelques rares bâtiments et des cheminées d’usine obscurcissant d’autant plus le ciel de nuages noirs. J’observais sans comprendre de grandes turbines posées sur le sol qui me rappelaient des conduits d’aération. Cette vision, le fait que je ne reconnaissais absolument rien de ce que je contemplais, me plongea dans un abîme de peur sans fond.

« Okay. Là, je suis en plein rêve », pensai-je en me demandant comment mettre fin à cet épisode cauchemardesque.

Je regardais mes bourreaux avec appréhension. Ils fixaient leur regard vers l’extérieur de l’habitacle. Ils semblaient tous sur le qui-vive prêts à agir. Sans le vouloir, j’enregistrais un maximum d’informations alors que la seule chose que je désirais était que tout revienne à la normale. Mes gardiens avaient tous le crâne rasé. Je me doutais qu’ils faisaient partie d’une sorte d’armée même si je n’en connaissais aucune qui pût correspondre à ce que j’observais.

Après quelques minutes de vol, nous finîmes par arriver à destination, quand l’avion-hélicoptère entama sa descente vers une dalle circulaire bétonnée au milieu de nulle part. L’avion atterrit sans souplesse. La délicatesse ne faisait vraiment pas partie de leur vocabulaire ; cela continua quand ils me détachèrent et me tirèrent vers l’extérieur avec brutalité. Six hommes m’entourèrent, empêchant ainsi toute tentative d’évasion de ma part. La situation semblait pour le moins aberrante et disproportionnée pour une simple femme comme moi. Nous nous dirigeâmes vers le seul bâtiment à la ronde, d’une surface pas plus grande qu’une maison de ville sur un étage avec pour toit une plate-forme où des sentinelles armées montaient la garde. Cela renforça mon idée que je me trouvais sur un territoire militaire. Tout ici me semblait d’un gris morne et lugubre. À croire qu’ils avaient une dent contre la couleur.

Je pénétrai dans le bâtiment contenant une série d’ascenseurs. On me poussa dans l’un d’entre eux et je fus entourée par les gardes dans cet espace confiné. Aucun panneau de contrôle n’apparaissait sur les parois pour commander la montée ou la descente de l’engin. Quoi qu’il me fût difficile d’imaginer utiliser un ascenseur pour monter seulement d’un étage. Je m’étonnais d’être encore capable de raisonner tant la peur que je ressentais à cet instant était profonde.

— Isolement, 261 158, dit l’un des hommes.

Cela donna le signal à l’appareil, qui entama sa longue descente. Je me demandai si nous y arriverions un jour, quand nous fûmes secoués par l’arrêt brutal de l’ascenseur. Les portes s’ouvrirent sur l’obscurité, ce qui était angoissant. Celui qui s’était exprimé effectua un pas à l’extérieur, et une ampoule, puis toute une série éclairèrent à intervalles réguliers un long couloir froid ressemblant à s’y méprendre au décor d’un film d’horreur.

On me poussa et je ne pus que suivre le groupe, dans une insécurité plus que pesante. Je ressentais le besoin de me serrer à l’un de ces hommes pour me rassurer ou de prendre mes jambes à mon cou et fuir. Nous devions nous trouver dans un complexe, sous terre, remontant sûrement à la Deuxième Guerre mondiale au vu des apparences. Il était difficile de concevoir que tout puisse fonctionner si je me fiais à l’état de vétusté du matériel ainsi que des bâtiments. Les murs étaient nus avec les pierres et les poutres métalliques apparentes. L’humidité régnait en maîtresse dans ce lieu. Des dizaines de portes de fer se trouvaient des deux côtés de ce couloir interminable.

Mes gardes s’arrêtèrent devant l’une d’entre elles, l’ouvrirent et me poussèrent, sans ménagement, à l’intérieur chichement éclairé par une seule ampoule. La pièce était tout aussi humide et vide de mobilier que tout le reste. La porte claqua dans un bruit sec et fatidique, me donnant des frissons comme si mon destin venait d’être scellé. Je me retournai et tambourinai avec force sur l’unique porte qui venait de se refermer.

— Eh ! Vous ne pouvez pas me retenir prisonnière, j’ai des droits, criai-je. Je veux parler à un avocat. Laissez-moi au moins passer un coup de fil pour prévenir mes proches, continuai-je en me conduisant comme les personnages de films maintes fois vus dans cette situation.

D’ailleurs, je n’étais pas certaine de mes droits en cas d’arrestation, étant donné que c’était la première fois que cela m’arrivait. À bout de force, je me retournai et portai un regard circulaire autour de moi et me fis la réflexion que je devais être dans une cellule, au vu de l’étroitesse de la pièce, sans mobilier, sans même un lit ou des toilettes.

Je me retrouvais, pour la première fois depuis l’accident, seule. C’était fou de penser que celui-ci avait eu lieu une heure plus tôt environ. Pourtant, il me semblait que cela s’était passé il y avait plusieurs jours déjà. Comme quoi le temps semblait relatif selon des circonstances aussi intenses que celles-ci. J’espérais de tout cœur que cela n’allait pas durer des heures en pensant à des banalités, telles que : s’il y avait des rats dans la pièce ou des toilettes. Je me mis à tâter les murs dans l’espoir de je ne sais quoi d’ailleurs.

Après plusieurs tentatives pour appeler l’un des gardes, je finis par m’asseoir sur le sol, fatiguée, mais aussi percluse de douleurs. J’aurais voulu replier les jambes sur ma poitrine et refermer les bras sur mes genoux pour lutter contre l’angoisse qui m’étreignait. Au lieu de ça, je dus me contraindre à étendre les jambes devant moi pour ne pas aggraver les douleurs dans ma poitrine. Mes yeux se remplirent de larmes. Malgré l’envie irrésistible de m’assoupir, je m’obligeai à rester éveillée dans l’éventualité d’une commotion cérébrale, vu que ma migraine n’avait pas cessé. Je fermai les yeux en m’imaginant être ailleurs, loin de ce maudit endroit.



***



Les heures défilèrent sans que je parvienne à desserrer l’étreinte d’angoisse qui emprisonnait mon cœur. Quand enfin j’entendis des pas qui approchaient. Je me redressai difficilement en essuyant mon visage des larmes versées et me mis debout, prête à me battre s’il le fallait. J’avais conscience que quoi que je fasse, ce serait bien dérisoire face à mes adversaires plus forts et surtout armés. Néanmoins, je ressentis un espoir fou en pensant qu’ils s’étaient trompés et que tout cela ne pouvait être qu’une regrettable erreur. La porte s’ouvrit dans un grincement sinistre, puis deux hommes pénétrèrent et me saisirent chacun par un bras. Je compris que ma situation n’irait pas en s’améliorant face à leur attitude fermée et brusque.

— Dites, vous n’avez aucun droit de faire ça. Dès que je sortirai de ce trou, croyez-moi, j’en parlerai aux médias, à la télévision, à…

Je reçus cette fois-ci un coup de poing dans le ventre qui me plia en deux. Ils me traînèrent dans le couloir pratiquement sur le sol pendant que je tentais désespérément de retrouver un semblant de souffle, incapable de réfléchir. Nous pénétrâmes dans une immense pièce beaucoup plus éclairée que tout ce que j’avais vu jusqu’à présent. Les prises sur mes bras se relâchèrent et je percutai le sol bétonné. Au vu de la situation, je me forçai à me lever. Plusieurs hommes et femmes se trouvaient dans la pièce derrière une baie vitrée. Je redressai le buste et leur rendis un regard tout aussi curieux que celui qu’ils posèrent sur moi. Je réalisai avec angoisse que la pièce contenait beaucoup d’instruments médicaux. Mes gardiens prirent position devant l’unique porte de la pièce. Un homme s’approcha de moi. Il semblait plus âgé que les autres. Deux femmes et un homme lui emboîtèrent le pas. Tous avaient le crâne rasé.

— Ôtez vos atours, ordonna l’aîné avec un fort accent que je ne pus déterminer.

— Qu... Quoi ! ?

Le vieil homme exécuta un bref signe vers ses assistants qui le doublèrent et s’approchèrent de moi. Après plusieurs minutes de gesticulations et de cris, je me retrouvai toute nue devant une assemblée posant un regard morne sur mon anatomie. Je ne correspondais vraiment pas au style top model, bien que mesurant tout de même un bon mètre soixante-dix-huit en chaussettes. En outre, on ne pouvait qualifier mon apparence de brindille. Je n’étais pas grosse, mais je trimbalais une bonne dizaine de kilos en trop. Il était certain que je n’appartenais pas au type filiforme tellement recherché de nos jours. Non. J’étais plutôt du genre : longues jambes, hanches rondes, poitrine voluptueuse. Bref, je me plaçais dans la catégorie des complexées.

Je cachais comme je le pouvais mes parties intimes de mes mains, sans grand résultat. L’homme âgé me tourna autour, semblant évaluer mon anatomie. Je me mordis les lèvres afin de m’empêcher de hurler. Depuis ma rencontre avec ces gens étranges, dès que j’ouvrais la bouche je recevais des coups. Je ne pus que le laisser faire, en jetant un regard noir sur l’assemblée à défaut de ne pouvoir m’exprimer librement. L’homme s’éloigna et se dirigea vers un chariot brancard. Ses assistants se saisirent de mes poignets et me forcèrent à avancer vers celui-ci.

Comprenant qu’ils allaient sûrement me torturer, je me débattis avec l’énergie du désespoir, ignorant à présent ma nudité. Mon cœur battait fort. Pour la première fois de ma vie, je ressentais le basculement incontrôlable des événements. Je fus jetée sur le brancard et sanglée à celui-ci. L’homme palpa de ses mains froides mon corps, partant de mes pieds et remontant vers ma tête. Je ne pus m’empêcher de crier quand il toucha mes côtes endolories. Il exécuta un bref signe de tête, comme s’il avait compris que j’étais blessée. Mais il ne stoppa pas son examen pour autant. Il réalisa sur moi une prise de sang, chose que je détestais royalement bien que cette procédure me parut plutôt dérisoire face à tout le reste.

J’avais l’impression qu’il réalisait un examen. Je me sentais comme un cobaye, car il semblait certain qu’il ne me soulagerait pas comme tout bon médecin qui se respecte. Il fallait croire que le serment d’Hippocrate n’avait aucune valeur à ses yeux. Il finit par rejoindre les femmes et les hommes derrière la baie vitrée et ils discutèrent sans que je puisse entendre leur conversation. Ils me jetaient, de temps à autre, des regards appuyés.

Soudain, il y eut de l’agitation quand un groupe de personnes, vêtues d’uniformes d’un gris plus clair, pénétra dans la pièce. Ils devaient être importants, car je remarquai que toutes les personnes présentes démontraient de la déférence, voire de la crainte envers les nouveaux arrivants, ce qui m’inquiéta d’autant plus.

— Médecin, appela l’un d’entre eux.

Celui-ci délaissa les autres et s’approcha rapidement des nouveaux venus.

— Commandant, répondit l’interpellé.

— Quelles sont vos conclusions ? demanda-t-il au docteur sans pour autant me lâcher du regard.

— Mes premières observations indiquent qu’elle ne fait pas partie de l’Alliance.

Celui que l’on nommait « Commandant » se tourna vers ses compères. Tout, dans leur attitude, démontrait une supériorité, une arrogance par rapport aux autres.

— Transmettez vos résultats à notre médecin-chef et disposez, ordonna-t-il.

— Cela sera fait selon votre bon vouloir, acquiesça le médecin.

Les hommes qui se trouvaient derrière la baie vitrée quittèrent la pièce et les nouveaux venus les remplacèrent. Quant à moi, je ne pouvais qu’observer la scène d’un œil médusé face à tout ce qui se jouait devant moi, sans compter la honte que je ressentais de me retrouver nue devant tant de regards. Je n’étais qu’une simple spectatrice face à ce qui m’arrivait et je détestais cette impuissance.

Un autre homme s’approcha de moi et réalisa des examens plus poussés sur ma personne. Je tentais de me renfermer en moi, détachant mon esprit de mon corps afin de ne pas perdre la tête. Je ne pus pour autant empêcher les larmes de couler, silencieusement, injustement. Un mélange de rage et de peur bouillonnait dans mon esprit. J’avais froid, nue sur cette table métallique. Mon corps tremblait en réaction autant à son état lamentable qu’à une nervosité extrême.

Une angoisse grandissait en moi. Et si tout cela s’expliquait par le fait que j’avais atterri dans un lieu où étaient réalisées des expérimentations et que j’avais été affectée par un gaz ou une maladie par accident ? Cela expliquerait que j’avais été mise en quarantaine et étudiée. Ou tout bonnement, j’étais folle. Un milliard de questions passèrent dans ma tête sans pour autant avoir un semblant de réponse.

— Est-ce que l’un d’entre vous daignerait me recouvrir d’un vêtement ou à défaut d’un drap ? Je meurs de froid, demandai-je sans élever la voix mais incapable de me taire.

Et puis, j’étais fatiguée nerveusement. Demander les choses autrement qu’avec agressivité me sembla toutefois judicieux. Ils se tournèrent vers moi, surpris, mais dédaigneux. Je reposai la tête sur la table complètement anéantie. L’entrée d’une femme tenant à bout de bras une boîte eut pour conséquence de faire sortir les personnes de derrière leur baie vitrée. Le médecin la rejoignit et se saisit de la boîte.

— Commandant ? demanda le médecin.

— Oui. Vous avez mon accord. Espérons qu’elle survive, se contenta-t-il de dire.

Le médecin ouvrit la boîte et sortit un petit flacon d’un liquide rouge sombre. C’est le temps qu’il me fallut pour réaliser les dires de l’homme. Je me débattis sur le brancard métallique, mon corps réagissant plus rapidement que ma conscience.

— Quoi ? De vivre ? Attendez une minute ! Vous n’avez pas le droit, je vous interdis. Je ne… hurlai-je, avant qu’une main se pose sur ma bouche.

Le guérisseur sortit une seringue et la remplit de ce liquide rouge sombre. Puis, il s’approcha de moi. Je sentis l’aiguille pénétrer dans la chair tendre de mon bras gauche. Une brûlure m’arracha un cri. De toute ma vie, je ne me souviens pas avoir ressenti une douleur d’une telle intensité.

Le liquide se diffusait, se répandait dans tout mon corps telle une coulée de lave. Une douleur à hurler, une douleur insupportable. Je ne pouvais que me tordre sur moi-même, espérant éteindre ce feu qui m’embrasait. Je fermai les yeux, tout entière à l’écoute de mon corps hurlant de douleur, de cette souffrance pénétrante, s’infiltrant contre mon gré jusqu’au plus profond de mon esprit. La brûlure continua son voyage. Je la sentis se répandre dans mon cou, sur mon visage pour arriver enfin dans ma tête. La douleur augmenta en puissance. L’impression que mon crâne allait imploser. Je ressentis le besoin désespéré de saisir ma tête des deux mains sans pouvoir y parvenir, entravée comme je l’étais. Je ne pouvais plus penser, raisonner. Seule la douleur emplissait mon être. Cela fut trop puissant pour moi. Je basculai et me réfugiai dans l’inconscience pour libérer mon esprit de ce que pouvait ressentir mon corps.

Ma conscience vagabonda dans une rêverie pour le moins réaliste et étonnante. Des images me venaient par flashs et défilaient dans mon esprit, toutes si colorées, si vives. Apparurent des centaines de lieux inconnus, beaux et féeriques. Des visages, des ombres passaient trop vite devant mes yeux pour me permettre de détailler leurs traits, de les reconnaître. Des scènes de combats, d’amour éclatèrent comme des bulles d’instants de vie. Trop vite.

Des sentiments, des émotions jaillirent en réponse à chacune de ces images, à chacun de ces visages allant de la peur extrême au plaisir suprême. Je ne pouvais pas comprendre tout ce que j’observais. Je ne pouvais pas faire le tri entre ces visions imaginaires et la réalité comme si j’avais participé, par instants, à une vie qui n’était pas mienne. Je n’avais jamais ressenti des émotions aussi intenses, aussi violentes.

Soudain, un sentiment plus fort balaya tout le reste. La douleur était partout…*partout. En réponse, un hurlement strident vrilla mes tympans et résonna dans mon crâne. Une douleur sourde avait tapissé ma gorge avant que je ne réalise que j’étais en train de crier. Mais la douleur reprit le dessus, plus forte que mon étonnement. Je me débattis pour sortir de cette camisole de souffrance.

Quand une voix murmura au milieu de ce tumulte d’images et d’émotions. Un langage que je ne reconnus pas. Une voix douce, une voix feutrée, tel un murmure. Alors je compris le sens de ces paroles. Une seule petite phrase répétée à l’infini. Quatre petits mots, qui provoquèrent en moi un tumulte d’émotions : l’incompréhension, la peur, mais aussi le réconfort que cette présence m’apportait.

Une seule petite phrase : JE SUIS EN TOI.



2 – SOUFFRIR




La mort est le repos éternel, alors pourquoi continuer de lutter ? Je me sentais bien sans souffrance, sans inquiétude. J’avais toujours recherché cette paix, cette sérénité dans mon existence. Et voilà qu’elle m’était offerte à l’instant de ma mort, simplement. Puis, revenait l’envie de me battre quand je pensais à ma vie, à mes proches. Je ne pouvais les quitter ainsi. J’oscillais entre ces deux émotions, celle du renoncement, de l’acceptation de la fin de mon existence et celle du combat, de l’envie de survivre.

Je percevais la douleur, la brûlure qui s’était emparée de tout mon corps et qui pulsait au rythme des battements de mon cœur. Je restais ainsi durant ce qui me sembla une éternité dans un combat intérieur entre la vie et la mort. Puis le désir de vivre devint plus fort, plus tenace que l’apathie qui me tirait vers le sommeil éternel. Je revins lentement à moi, sentant à nouveau les sensations de mon corps, allongée comme je l’étais sur une surface plane. Je ne savais pas pourquoi j’avais autant de difficultés à me réveiller.

Étais-je malade ? Le souvenir de l’accident me revint en mémoire. Ce qui me donna une raison suffisante pour briser les ténèbres. Je devais rassurer ma famille sur mon état. J’ouvris les yeux pour les refermer instantanément sous l’intensité de la lumière. Je fis un nouvel essai et ne vis que la clarté d’une lampe se trouvant au-dessus de moi. Ma vue s’éclaircit et je pouvais voir à présent que j’étais dans une pièce d’un gris terne, sans mobilier autre que la couche sur laquelle je reposais. Une douleur atroce me vrillait les tympans, m’empêchant de réfléchir ou simplement de bouger sous peine de douleurs. Ma tête me faisait terriblement souffrir et j’allais porter ma main sur mon front quand quelque chose m’en empêcha. Je réalisai alors que j’étais attachée.

En cherchant la raison à cela, tout me revint en mémoire, comme une lame de fond de souvenirs, me rendant pleinement consciente de l’environnement dans lequel je me trouvais. L’expérience que je venais de vivre saturait encore mes sens et mes pensées. Je pouvais encore sentir des odeurs que j’avais du mal à définir, voir des paysages, des visages s’effaçant lentement, ou entendre cette litanie de la voix dans mon esprit.

Avec effort, je relevai légèrement la tête et vis que je ne portais qu’une simple robe noire m’arrivant mi-cuisse dont le tissu rêche me démangeait la peau. Je tentai de bouger sans grand résultat. J’avais envie de me débattre, de m’arracher aux liens qui m’entravaient, de fuir cette pièce, cet endroit sans regard en arrière. Mais je me forçais au calme, au fait que j’étais en vie et en un seul morceau, ce qui était déjà beaucoup au vu de ma situation. Je repensais à chaque événement afin de comprendre ce qui m’était arrivé. L’endroit sentait fortement l’humidité, mais au moins je pouvais respirer sans trop de gêne.

Un cliquetis m’annonça que mes bracelets d’acier m’entravant poignets et chevilles venaient de s’ouvrir. Je me relevai de peur qu’ils m’emprisonnent à nouveau. Malheureusement, ce simple geste me donna le vertige et je dus contrôler ma respiration afin de ne pas sombrer une nouvelle fois dans l’inconscience.

Je posai mes pieds nus sur le sol glacé et me redressai le corps meurtri de courbatures et le dos raide. Je tendis l’oreille mais ne perçus que le silence, seulement interrompu par le grésillement de l’ampoule au plafond. Mon estomac criait famine. Je pressai mes mains sur mon ventre pour étouffer les gargouillis, me donnant une indication sur le temps que j’avais dû passer inconsciente. Je touchai la petite marque laissée par l’aiguille sur mon bras.

Un des murs était recouvert d’une vitre teintée. Je m’en approchai et me mis à la fixer, me demandant si des personnes m’observaient de l’autre côté. Des bruits de pas s’approchant de l’autre côté de la porte m’alertèrent. Je me plaquai contre le mur opposé, par peur viscérale de ce qu’ils pourraient me faire. La partie inférieure de la porte s’ouvrit et un plateau glissa à l’intérieur de la pièce.

Les pas s’éloignèrent. Je fixai de longues minutes ce plateau, me demandant si cela n’était pas un nouveau danger. Avec méfiance, je m’approchai de celui-ci et avalai une sorte de mixture au goût déplorable de papier mâché. Pourtant, je n’en laissai pas une miette, sentant un besoin primaire de remplir mon estomac. L’eau, bien qu’elle me parût douteuse, fut plus que bienvenue. Après ce repas frugal, je sentis mes forces revenir. À défaut de pouvoir faire autre chose, je fis glisser, à force de grognements, le lit métallique devant la porte.

La morsure du froid se fit sentir. La robe, se résumant à deux pans de tissus sur le devant et le dos, liés par des ficelles sur les côtés, ne protégeait en rien mon corps. Je me saisis du drap et m’en recouvris. Je m’assis à même le sol, dans un angle, de l’autre côté de la porte. Je me sentais naïvement réconfortée par la pression de mon dos contre le mur glacé et la barricade devant l’unique porte de la pièce, qui, à défaut de pouvoir les empêcher de rentrer, m’indiquerait si une personne pénétrait dans la pièce.



***



Le temps s’écoula. Je compris que l’attente, l’incertitude pouvaient briser une personne. J’ouvris des yeux hagards, prenant conscience que je m’étais endormie, quand un bruit derrière la porte me fit sursauter. Un nouveau plateau fut jeté dans la pièce. Encore une fois, je me nourris de la même nourriture et me désaltérai. Je m’obligeai, bien que me sentant épiée, à aller aux toilettes, qui se résumaient à un simple trou dans le sol dans un coin de la pièce. J’avais décidé de ne rien leur dire, de ne rien laisser transparaître de mes émotions qui, je n’en doutais pas, pourraient être utilisées contre moi. C’était mon seul but, ma seule ligne de conduite face à tout ce qui m’arrivait. Je me raccrochais désespérément à cela pour ne pas sombrer. Lorsque je fermais les yeux, je me retrouvais plongée à nouveau dans un kaléidoscope d’images, de sons, de sentiments et sensations. Tout se succédait à une vitesse vertigineuse. Sans lien, sans logique. Des instants d’une vie ou plusieurs, au vu de leur nombre, se mélangeaient, hurlaient dans mon esprit, aiguisant des souffrances mais aussi des joies sans limite. Je ne comprenais pas ce qu’ils m’avaient fait et luttais contre le sommeil afin de ne pas revivre cela.

Le deuxième jour, une femme et un homme pénétrèrent dans la pièce et je compris leur intention à l’instant où je vis ce qu’ils portaient à savoir ciseaux et autres instruments. Je ne me débattis pas, ayant compris que c’était parfaitement inutile. L’homme m’attacha les mains derrière le dos et on me fit asseoir sur une chaise métallique. La femme fit preuve de dextérité en me rasant le crâne, je ne pouvais que contempler les mèches de mes cheveux châtains au léger reflet acajou se répandre sur le sol autour de moi. Je me sermonnais sur le fait que cela repousserait et que c’était le moindre mal qu’ils pouvaient me faire. Ils sortirent et je m’empêchai de porter mes mains à ma tête ou de regarder mon reflet dans la vitre teintée, souhaitant, par ce simple geste, occulter ce qu’ils venaient de réaliser.

Les jours passèrent, quatre ou cinq peut-être. Je perdis le fil. Il n’y avait rien d’autre à voir que ces quatre murs, le va-et-vient des plateaux-repas avec toujours la même ration infecte. Il n’y avait d’autres sons que ceux de ma respiration. Je m’obligeais à me nourrir comme une automate en sachant qu’il était inutile de diminuer mes forces, qui me seraient nécessaires pour pouvoir m’enfuir, ou simplement pour survivre à cet endroit. Tout en moi réclamait désespérément de retrouver ma liberté. Je plongeais dans le sommeil pour raccourcir le temps, le silence et l’épouvantable angoisse qui m’étreignait. Au réveil, la douleur montait du plus profond de mon être et sans pleurer, je payais ce que la vie me faisait subir dans ce lieu de désolation.



***



Mes tortionnaires finirent par passer à l’action. La porte s’ouvrit et deux hommes s’approchèrent et m’attachèrent les poignets derrière le dos. Je les laissai faire. Escortée par mes geôliers, je sortis de la pièce qui avait été pour moi ma prison, mais aussi mon refuge depuis plusieurs jours. Mon corps se mit à trembler, en me sentant totalement vulnérable. Toutes mes résolutions ne faisaient pas le poids face à la peur qui s’était emparée de moi. Comment ne pas l’être, après tout ce que je venais de vivre ? Se sentait-on toujours aussi perdu, pris dans l’obscurité la plus totale quand on vivait un emprisonnement, qu’il soit justifié ou non ?

Ils me conduisirent jusqu’à l’ascenseur et nous remontâmes à la surface. Je me retrouvai à nouveau sur l’esplanade centrale dans un paysage vide et monochrome. On me plaça au centre de la dalle bétonnée, seule. Je vis sur le toit du bâtiment une dizaine de personnes vêtues de gris clair observant la scène qui se jouait en contrebas. Étrangement, je n’avais pas froid. Ce besoin avait été balayé par l’angoisse que je ressentais.

Un groupe d’hommes, sans armes, prit position autour de moi. Le moment était venu, celui de mon exécution, pensai-je. La peur se mêla à de la colère envers ces gens. J’avais toujours été de ceux pour qui l’injustice était la pire des menaces. J’étais l’aînée d’une famille de cinq enfants. J’avais deux sœurs et deux frères, dans cet ordre. Je me souvenais encore, quand j’étais jeune et que les disputes éclataient avec mes sœurs, que l’une réglait ses conflits en frappant ; l’autre sollicitait l’aide des autres en pleurant. Quant à moi, j’étais celle qui jouait de la voix pour se faire entendre.

À cet instant, j’avais envie de crier que je ne méritais rien de tout cela, que j’étais une bonne personne. Mais les mots restaient bloqués dans ma gorge. J’étais incapable de m’exprimer, de me défendre. Je me mordis la lèvre afin de refouler un sanglot. Devant leur air menaçant et déterminé, je savais que je ne pourrais pas les arrêter lorsqu’ils décideraient d’en finir. Je posai un regard affolé autour de moi dans l’espoir de trouver une échappatoire. Rien si ce n’était cet horizon bétonné et nu et ce, à des kilomètres à la ronde. Je serais une cible des plus faciles dans cet espace dégagé si je venais à courir. J’avais pourtant envie de le faire, mais mes jambes refusaient de m’obéir. Les tremblements qui agitaient mon corps en réaction à mes émotions devinrent plus violents. Je pleurais, sans honte.

N’étant plus capable de regarder la mort en face, je basculai la tête en arrière et vis le ciel. C’était la chose que j’aimais le plus au monde. J’adorais contempler les nuances de couleurs, des mouvances qui pouvaient l’agiter. J’appréciais plus particulièrement le ciel nuageux que l’on pouvait trouver en Irlande ou en Écosse. Mais ici, le ciel semblait lourd et pesant sous cette couche brumeuse de pollution qui ne laissait filtrer que peu de rayons du soleil.

Je sursautai lorsque l’ordre d’attaquer fut donné. Je ne vis pas l’homme s’approcher avant d’être violemment bousculée par lui. J’évitai de justesse de tomber avant qu’un autre ne me frappe à l’épaule gauche, m’arrachant un cri de douleur. Je relevai la tête et vis le groupe se rapprocher dangereusement de moi.

Leur intention est-elle de me battre à mort ? J’étais abasourdie par la cruauté du geste.

L’un de mes bourreaux m’envoya un violent coup de poing en plein visage. J’eus tout juste le temps de tourner la tête, évitant le coup de plein fouet, mais je fus tout de même frappée au-dessus de l’œil et je m’effondrai, à moitié assommée. Accroupie, je crachai du sang et vis des éclairs argentés danser devant mes yeux. Un autre en profita pour m’asséner un coup de pied dans le ventre, me faisant rouler sur moi-même, le souffle coupé.

Un désir de survie profondément enraciné me poussa à me traîner à quatre pattes dans un geste désespéré pour m’éloigner de ceux qui me voulaient du mal. Mais je me sentis soulevée par la poigne d’un homme qui m’attrapa par la gorge et m’éleva dans les airs. Je suffoquai, agitant frénétiquement mes pieds qui ne touchaient plus le sol, et tentant des deux mains d’ouvrir la tenaille qui me privait d’air. L’asphyxie jeta un voile rouge devant mes yeux. L’homme relâcha brutalement sa prise et je m’écroulai comme une poupée de chiffons sur le sol bitumé. Ils me laissèrent suffisamment de temps pour me permettre de respirer à nouveau. Je me redressai et me retrouvai à genoux devant des regards sans expression, sans émotion pour ce qu’ils me faisaient endurer.

— S’il vous plaît, sanglotai-je.

Dans un même mouvement, ils s’approchèrent à nouveau de moi. Je levai mes mains afin de ne plus endurer cela, de ne plus souffrir, ne sachant combien de temps je pouvais encore supporter ce traitement.


Ce simple geste changea tout.


Une onde de choc se propagea et les hommes qui, un instant plus tôt, étaient en position de force, devinrent les victimes en s’élevant dans les airs à plusieurs mètres de là. Ils s’écrasèrent sur le sol entourant la place. J’étais là, au milieu de cette scène, sans avoir ressenti ce qui avait visiblement brisé ces hommes. Les mains en l’air, sans comprendre, une fois de plus, ce qui m’était arrivé. Je laissai tomber mes bras le long de mon corps, ressentant affluer les douleurs des coups reçus. Celui qui semblait être leur chef ordonna que l’on me raccompagne. Les gardes semblèrent hésiter et je compris avec stupéfaction qu’ils avaient peur de moi.

Ils m’escortèrent jusqu’à ma cellule sous terre, quoiqu’il nous fallût plus de temps étant donné mon état de santé pour le moins déplorable. J’avais mal partout, en particulier à l’épaule et au visage. D’ailleurs, je touchai d’une main fébrile l’arcade sourcilière qui palpitait et vis mes doigts couverts de sang. Je ne pus compter sur l’aide de personne pour m’apporter assistance, seule, dans ma petite cellule. Je déchirai un morceau de tissu de ma robe pour compresser la plaie sur mon visage sans cesser de penser à ce que j’avais fait. Comment ne serait-ce que croire que j’avais pu blesser autant de personnes sans même les avoir touchées.

Le médecin finit par me rendre visite, celui-là même qui m’avait injecté le liquide rougeâtre dans les veines. Il ne dit rien, se contentant de fouiller dans son sac. Puis, il me montra une compresse et une petite bouteille de verre. Je me contins de lui balancer que, généralement, on n’attendait pas des heures avant d’appliquer les premiers soins. Je le laissai s’approcher et nettoyer ma plaie. Celle-ci nécessita des points de suture, ce qui fut dur à supporter sans calmant ni anesthésiant. Il ausculta le reste de mes blessures, mais ne fit rien. Certainement que selon lui, cela ne méritait pas de s’en occuper. Le médecin sortit et je me retrouvai à nouveau dans une solitude forcée.

À vingt-sept ans, je n’avais jamais vraiment vécu seule. J’avais quitté la maison familiale pour être fille au pair en Angleterre durant six mois puis un an aux États-Unis. Après cela, j’avais vécu de nouveau avec mes proches, plus dans un soucis financier que pour tout autre raison. Je n’étais donc vraiment pas habituée à passer autant de temps en solitaire. Non pas que cela me déstabilisât, mais j’avoue que j’aurais préféré ne pas vivre cette expérience seule même si je ne souhaitais cela à personne, et surtout pas à mes proches.



***



Le lendemain matin, je fis une nouvelle sortie. On me conduisit, non pas à l’extérieur, mais dans la grande salle où l’on m’avait injecté le sérum qui avait eu visiblement de graves conséquences sur mon corps, et qui m’avait permis de faire ce que j’avais fait. Bon nombre de personnes s’étaient donné rendez-vous en ce lieu. Tous les regards se tournèrent dans ma direction lorsque je fis mon entrée dans la pièce, me donnant l’impression de n’être qu’une bête de foire ou un objet de curiosité. Bien évidemment, leur chef se trouvait au milieu du groupe. La vingtaine de membres qui le composait prit place de l’autre côté de la table se trouvant entre eux et moi. On ne me permit pas de m’asseoir.

— Vous êtes Danielle Sanchez, commença le commandant.

— Oui, répondis-je, laconique.

— Vous avez 27 ans.

— Oui.

Je me doutais qu’ils connaissaient mon identité d’après les documents se trouvant dans le sac qu’ils m’avaient volé.

— Votre lieu de naissance est Marseille, pays : France.

— Oui.

Des exclamations de surprise intervinrent à cette affirmation dans l’assemblée majoritairement masculine. Leur réaction me fit m’interroger. Visiblement, ils parlaient tous français et pourtant j’en vins à me demander si j’étais bien dans mon pays.

— Silence ! intervint avec fermeté le commandant.

— Je veux moi aussi des réponses à mes questions, lançai-je, impertinente.

— Vous n’êtes pas en position d’exiger quoi que ce soit. Dois-je vous rappeler que nous avons d’autres moyens de vous faire parler ? menaça-t-il.

— Qu’avez-vous fait de moi ? insistai-je malgré tout.

— Une arme ! dit-il sèchement.

— Une arme ? répétai-je, incrédule.

— L’Alliance exige votre participation, expliqua-t-il sur un ton tranchant, ses yeux me fixant avec intensité.

— L’Alliance ?

— Nous menons une guerre contre ceux qui veulent l’anéantissement des hommes, précisa-t-il.

— Une guerre ? Quelle guerre ? Est-ce une expérience à la « Cube » ou à la « Saw » ou bien une histoire d’extraterrestres pour laquelle j’ai dû subir tout cela ?

J’étais véritablement indignée qu’ils aient pu me faire participer à une sorte de show télévisé, de jeux sadiques, ou tout autre chose qui pourrait expliquer la situation dans laquelle je me trouvais contre mon gré.

— Extraterrestres ?

— Oui, les petits hommes verts, quoi ! répondis-je, excédée par tout cela.

— Non. Nous sommes en guerre contre les elfes.

— De mieux en mieux. Je vous avoue que je préfère E.T. que des personnes aux oreilles pointues sorties tout droit des livres pour enfants. D’ailleurs, c’est un mauvais choix que de choisir ce genre d’individus courant la campa...

— Vous connaissez les elfes ? demanda-t-il, surpris en m’interrompant.

— Bon. Franchement, je vous conseille de tous vous faire interner, car visiblement vous semblez vivre une sorte de délire collect…

— Silence ! lança-t-il d’un ton plus menaçant.

Je pris sur moi et inspirai profondément pour me calmer. Ce n’était pas à mon avantage de mettre ces gens en colère, même s’il était certain qu’ils étaient tous fous.

— Okay. Je suis perdue là. Je ne vois pas ce que je viens faire dans toute cette histoire.

— Je suis d’avis d’attendre le prochain, car il est évident qu’elle ne nous servira à rien, s’impatienta un homme de l’assistance.

— Le prochain quoi ?

Le médecin se leva et prit la parole.

— Commandant, autant utiliser toutes les ressources dont nous disposons, dit-il en faisant un léger signe dans ma direction.

J’avais l’impression d’avoir, face à moi, la même personne répliquée des dizaines de fois tant ils se ressemblaient tous qu’ils soient hommes ou femmes, avec leur crâne rasé, leur visage sans expression et leur tenue identique. J’en vins à me demander comment il leur était possible de se reconnaître. Le commandant fit un bref signe affirmatif. L’homme reprit la parole.

— Danielle SANCHEZ, nous avons besoin de vous pour combattre ceux qui souhaitent l’anéantissement de millions d’humains, reprit le docteur.

— Je ne vois vraiment pas en quoi je peux vous aider, dis-je en faisant semblant de suivre leur raisonnement.

— Vous avez survécu à la transformation, précisa le médecin en s’avançant vers moi.

— À la transformation ! Quelle transformation ? Qu’est-ce que vous m’avez fait exactement ? répliquai-je, contrôlant difficilement la panique qui montait en moi.

— La situation à laquelle nous devons faire face nous oblige à des actions extrêmes et… tenta d’expliquer le médecin.

— Extrêmes ! Disons que je ne suis rien de plus pour vous qu’un cobaye. Écoutez, je vous conseille de faire appel au gouvernement, à l’ONU, que sais-je ? Si effectivement vous avez une guerre à mener, celle-ci ne me concerne en rien, argumentai-je.

— Vous êtes humaine, elle vous concerne, lança rageusement le commandant.

Je me retournai à nouveau vers celui qui avait parlé en pensant qu’il m’était très difficile de me retenir de lui sauter dessus et de le frapper.

— Tout ce que je souhaite, c’est rentrer chez moi.

— Vous ne pouvez pas, releva le médecin.

— Et pourquoi donc ? demandai-je en reportant mon attention vers celui-ci.

— Parce que vous êtes loin de chez vous.

— Je suis venue ici dans une sorte d’hélicoptère, je ne peux donc…

— Le passage ne permet aucun retour pour vous, m’interrompit une femme.

— Je suis perdue là, avouai-je.

— Vous n’êtes plus dans votre monde, asséna le commandant.

Comme chaque fois que j’étais nerveuse, je me mis à marcher de long en large, incapable de m’arrêter. Cela me permettait habituellement de réfléchir, mais dans le cas présent ce ne fut d’aucune aide. J’avais reçu trop d’informations au même moment et il m’était difficile de faire le tri et d’éclaircir la situation dans laquelle je m’étais fourrée.

— Je ne suis plus dans mon monde, répétai-je, dépitée. Qu’entendez-vous par là ? Parce que franchement je ne vois pas.

De toute évidence, ma santé mentale continuait à se détériorer à toute vitesse.

— Nous avons ouvert un passage entre votre monde et le nôtre et vous l’avez traversé, expliqua calmement le médecin.

Celui-ci semblait plus compatissant que les autres. Je lui fis donc face.

— Et je ne peux pas le retraverser pour rentrer chez moi ? Vous qui l’avez créé, vous pouvez modifier ce passage et…

Je m’interrompis en comprenant le sens de leur expression gênée.

— Vous n’avez pas créé ce passage, déclarai-je à haute voix.

— Silence ! cria le commandant en voyant le médecin s’apprêter à répondre.

Malheureusement, son intervention confirma ce que je pensais.

— Vous êtes en guerre contre qui déjà ? dis-je en détournant la conversation et en pensant que peut-être finalement ces gens me disaient la vérité.

— Les elfes, répondit le commandant rageusement.

— Ah oui ! Les elfes ! Et en quoi sont-ils une menace ? Laissez-moi deviner, ils souhaitent planter des arbres sur vos terres, quoi qu’au vu de ce que j’ai aperçu ça ne serait pas du luxe.

— Ils souhaitent nous détruire.

— Et ils viennent d’un autre monde eux aussi ?

— Non. Ils vivent sur la terre de l’autre côté de l’océan Atlantique, m’informa un des hommes.

— Cela suffit. Vous pouvez disposer, interrompit le commandant.

On me raccompagna à ma cellule encore plus déstabilisée par tout ce que je venais d’apprendre.



***



Les jours suivants, les hommes voulurent de moi que je réitère ce que j’avais fait dans la cour sans que je sache bien comment. Je ne comprenais pas comment j’avais pu faire cela, alors le reproduire... Le commandant menaça de me faire mal étant donné que ça avait fonctionné la première fois. Je pensais, en effet, que m’étant sentie en danger, afin de me protéger, j’avais réagi d’instinct en faisant appel à cette nouvelle capacité.

Pourtant rien n’y fit. Je me retrouvai à nouveau seule dans ma cellule, l’esprit tourmenté par des milliers de questions et le cœur empli de peur et de tristesse. Je ne pouvais m’empêcher de penser que je ne reverrais jamais les miens et tout ce qui faisait ma vie. L’épuisement du corps comme celui de l’esprit eurent raison de mes forces et je finis malgré tout par trouver le sommeil.



***



Plongée dans un rêve, je me sentais enfin bien.

Je me trouvais dans le lieu préféré de mon enfance. Nous vivions à l’époque près de Marseille, la deuxième plus grande ville de France, et pourtant nous étions en pleine campagne. Notre village se trouvait dans un écrin de verdure entouré de collines propres à ma région. Il me suffisait de faire quelques pas hors de la maison pour me retrouver au cœur de cette nature, loin de tout. Je pouvais sentir l’odeur du romarin et du thym embaumant le lieu. Comme dans mes souvenirs, je pris place sur l’éperon rocheux habituel, en bordure de la colline qui m’offrait comme panorama le village s’étendant devant moi. J’aimais cet endroit qui me donnait l’impression d’être au-dessus des problèmes du quotidien, des inquiétudes, de tout.

Ce lieu avait été pour moi un refuge durant de nombreuses années lors de mon adolescence et de ma vie d’adulte. Il est vrai que j’avais eu des moments difficiles. Mon père, alcoolique, s’était échiné à détruire mon estime personnelle par des attaques incessantes durant de nombreuses années. Mais cela eut l’effet inverse, donnant plus de force à ma personnalité.

J’étais là, assise sur ce rocher, en paix, à contempler le coucher du soleil sur ma maison en contrebas, sur tout ce qui faisait mon monde alors. Une voix se mêla aux sonorités de la nature. Une voix féminine et douce qui m’appelait. Je vis la silhouette de ma mère apparaître, remontant lentement la pente afin de me rejoindre. Je me redressai et courus vers elle afin de me jeter dans ses bras.

— Maman, j’ai eu si peur, hoquetai-je.

— Danielle, calme-toi.

— Mais maman, ils me font tellement de mal, je veux rentrer à la maison, suppliai-je en sanglotant dans son cou.

— Danielle, tu es forte. Je sais que tu es capable de faire face à ces hommes, me dit-elle en chassant les larmes de mon visage.

— Pourquoi le ferais-je si ce qu’ils disent est vrai, s’il n’y a aucun moyen pour moi de rentrer dans notre monde près de vous ?

— Il y a toujours un moyen. Tu dois juste le chercher et le trouver.

— Mais comment ? Je n’y comprends plus rien. J’ai l’impression d’être tombée dans la quatrième dimension. Comment ai-je pu me retrouver dans cette situation ?

— Cesse de te lamenter. Tu auras les réponses en temps voulu. C’est le moment pour toi d’agir afin de survivre à cette situation, m’ordonna-t-elle avec fermeté.

Je savais que tout cela était un rêve et ma mère devait être la représentation de mon subconscient apparu pour me rassurer. J’observais son visage tanné par le soleil, ses yeux d’un brun chaleureux et ses cheveux d’un blond très clair, résultat de nombreuses teintures.

— Apprends à contrôler ton don, Danielle.

— Mon don, tu veux dire le fait que j’arrive à propulser des hommes sans les toucher ? Mais je ne sais même pas comment m’y prendre, contredis-je en soulevant les bras de dépit après l’avoir relâchée.

— Tu trouveras le moyen. Il fait partie de toi à présent.

Je m’éloignai d’elle afin de réfléchir. Ma mère ne bougea, ni ne parla.

— Tu ne dis rien ? dis-je après un moment en me retournant à nouveau vers elle.

Elle me sourit, ce qui me rendit encore plus soupçonneuse, car ce n’est pas ainsi que je l’aurais imaginée, y compris si c’était une probable représentation de mon inconscient. Je n’aurais jamais imaginé ma mère ainsi. Elle était l’une de ces personnes qui ne cessent de parler, à tel point que j’avais du mal à avoir une vraie discussion avec elle. De plus, c’était généralement à moi de la raisonner, de la consoler et de la motiver, et non l’inverse.

— Qui êtes-vous ? Car il est clair que vous n’êtes pas ma mère, lâchai-je, d’une voix dure.

— Je suis simplement là pour t’aider, me dit-elle doucement.

— Comment faites-vous pour être ici, dans mon rêve ?

— Disons que tu n’es pas la seule à posséder un don. Danielle, seule ta survie importe. Écoute les conseils que je te donne, mais n’oublie pas qui tu es et d’où tu viens, m’expliqua-t-elle en s’éloignant lentement tel un mirage.



***


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